Les 6 leçons du verglas
SociétéLa crise du verglas, 20 ans

Les 6 leçons du verglas

Vingt ans après la crise du verglas, les Québécois sont-ils mieux préparés aux sinistres ?

Les ratés de mars 2017, lorsque des automobilistes sont restés prisonniers pendant 12 heures sur l’autoroute 13, à Montréal, lors d’une tempête de neige, font dire à l’ingénieur Roger Nicolet, qui a présidé la Commission scientifique et technique chargée d’analyser les événements relatifs à la tempête de verglas de 1998, « qu’il y a encore des trous dans les mesures d’urgence, de toute évidence ».

Le président de la Commission estime tout de même que « sans tambour ni trompette, Hydro-Québec a fait de nombreuses améliorations. Elle est beaucoup plus rigoureuse et systématique dans l’entretien de son réseau de distribution. »

L’actualité a demandé aux grands acteurs de la crise, dont Hydro-Québec et le ministère de la Sécurité publique, ainsi qu’à des experts en gestion de sinistres, quelles leçons le Québec a tirées de 1998. « Avant le verglas, il y avait un sentiment d’invulnérabilité au Québec », dit Michel Doré, professeur invité à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « On s’est découverts plus vulnérables qu’on le croyait. »

Certaines leçons s’effacent avec le temps. Les spécialistes parlent de l’effet « génératrice ». « Après une panne majeure, tout le monde achète une génératrice ou un poêle au bois, dit le consultant Daniel Dancause. Cinq ans plus tard, comme il ne se passe rien, la plupart des gens commencent à négliger la génératrice et le bois de chauffage. Pour maintenir les gens en état de préparation, c’est comme pour les vaccins : il faut des doses de rappel. »

1. Les crises doivent être gérées localement

La crise du verglas avait été gérée à partir du bureau du premier ministre. « Aujourd’hui, on rapproche la gestion le plus possible vers les municipalités, vers le citoyen », dit Éric Houde, directeur des opérations à la Direction générale de la sécurité civile et de la sécurité incendie du Québec. Cela permet d’évaluer les besoins et d’offrir les services publics rapidement, pour reconstruire des ponts ou des routes, par exemple. Mais aussi, la Sécurité publique s’est rendu compte que les gens étaient rassurés par la présence d’un centre de gestion de crise à proximité.

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      2. La communication doit être fluide… et franche

      Nommé quelques mois après le verglas, Éric Houde a observé depuis une grande évolution en matière de communications. « Il y a 20 ans, un particulier pouvait ouvrir un centre d’urgence 9-1-1 sans aucune certification. Le Québec en comptait 98. Aujourd’hui, on a 29 centres dans une structure bien organisée. » Ils doivent avoir un certificat de conformité du ministre de la Sécurité publique, qui les oblige notamment à utiliser la même plateforme téléphonique et à avoir un plan d’urgence pour guider les gens en cas de catastrophe majeure.

      Hydro-Québec a elle aussi modifié ses façons de faire. Elle a entre autres prévu des cellules spécialisées pour vulgariser l’information technique 24 heures sur 24. La commission Nicolet a reproché à la société d’État de ne pas avoir fourni rapidement de l’information concernant l’ampleur réelle du sinistre, retardant du coup la réaction de la Sécurité publique.

      3. Chaque municipalité doit avoir un plan d’urgence

      Un plan est essentiel pour coordonner les interventions des services municipaux en cas d’urgence : communications, environnement, incendie, police, travaux publics, services sociaux, etc. « Il y a 20 ans, tout le monde voulait son plan d’urgence », dit Roger Nicolet. Mais l’obligation d’en avoir un n’est toujours pas inscrite dans la Loi sur la sécurité civile. Parmi toutes les personnes contactées pour ce reportage, personne n’a été en mesure de préciser combien, parmi les 1 133 municipalités du Québec, disposent d’un tel plan. « Si la crise du verglas se répétait, des villes ne feraient pas mieux qu’en 1998 », croit Daniel Dancause, qui était à ce moment-là chef de la prévention et de la protection à l’hôpital Charles-Le Moyne, à Longueuil, et qui est aujourd’hui président de Prudent Groupe Conseil, des consultants en gestion de crises.

      De la même façon, Québec n’impose toujours pas aux CLSC d’élaborer des mesures d’urgence, notamment la tenue à jour d’une liste des personnes vulnérables sur leur territoire, pourtant une des recommandations de la commission Nicolet. Par contre, devant l’excellent travail de certains CLSC au cœur du « triangle noir » (Saint-Hyacinthe, Saint-Jean-sur-Richelieu et Granby, la zone la plus atteinte) noté par la commission, le ministère de la Santé a confié aux CLSC du Québec le mandat de coordonner les services de première ligne en cas de sinistre.

      4. Le verglas est inévitable (le réseau électrique doit être prêt)

      Une des scènes dantesques de la crise, 80 pylônes s’effondrant d’un coup entre Sainte-Julie et Saint-Hyacinthe, a convaincu Hydro-Québec de remplacer certains pylônes en bois par d’autres en acier. Dans le cas des lignes à haute tension, de nouveaux modèles anticascade sont intercalés entre deux pylônes existants, pour éviter l’effet domino.

      Les changements climatiques pourraient avoir comme effet d’augmenter le nombre de jours avec de la pluie verglaçante, mais cela ne veut pas dire qu’une telle tempête (110 mm de glace accumulés en cinq jours) risque davantage de se produire de nouveau, selon Environnement Canada. « Il est impossible de prévoir un événement tel que celui de 1998 », dit le météorologue Alexandre Parent. Hydro-Québec achève de remplacer ses équipements par des lignes capables de supporter 65 mm de verglas, deux fois plus qu’il y a 20 ans. Un « système de suivi des tempêtes de verglas en temps réel », appelé Sygivre, permet à Hydro-Québec de mettre en place différentes mesures lorsque la cote d’alerte est atteinte. Dont le recours à un déglaceur, au poste de Lévis, qui fournit 7 200 ampères de courant continu, ce qui augmente la température des circuits à un niveau suffisant pour faire fondre la glace sur les lignes et la décoller. Il y a aussi le recours au dispositif de déglaçage à cartouche (DAC) : cet appareil portatif, actionné par télécommande, produit une impulsion mécanique dans les fils pour décrocher la glace.

      La crise a accéléré la recherche en matière de techniques antiverglas, particulièrement au Centre international de recherche sur le givrage atmosphérique et l’ingénierie des réseaux électriques (CenGivre), à Chicoutimi. « La tempête de verglas était comme un laboratoire naturel pour nous », dit le professeur Masoud Farzaneh, fondateur et ancien directeur du CenGivre. La plus récente nouveauté est inspirée des propriétés hydrofuges des ailes de papillon : des revêtements « glaciophobes », qui empêchent l’accumulation de glace sur les lignes. « Ces revêtements pourront être appliqués sur les lignes électriques, dit Masoud Farzaneh. Ils pourraient aussi servir à protéger les éoliennes et les ponts suspendus. »

      5. Une ligne de substitution, c’est un incontournable

      En 1998, certaines zones ou infrastructures essentielles, comme les usines de filtration d’eau de la Ville de Montréal, n’étaient alimentées que par une seule ligne à haute tension. Après que celle-ci s’est rompue, Montréal a failli venir à bout de ses réserves d’eau. Pour éviter que cela ne se reproduise, Hydro-Québec a ajouté des lignes dites de « bouclage » : si une ligne est endommagée, une autre prend le relais. C’est le rôle de la ligne des Cantons-Hertel, en Montérégie, de la ligne Duvernay-Anjou, qui ajoute un lien entre le nord-est de l’île de Montréal et Laval, et d’une troisième, qui relie les deux usines d’eau potable de Montréal.

      Ce travail de bouclage est toujours en cours, avec la construction de la ligne Chamouchouane–Bout-de-l’Île, entre Lac-Ashuapmushuan, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, et Montréal, et une autre entre la Manicouagan et le Saguenay (pour contourner la vallée du Saint-Laurent, très propice au verglas). Et si Hydro-Québec a installé une ligne à haute tension vers l’Ontario, en 2009, ce n’est pas seulement pour les exportations, c’est aussi pour diversifier ses sources d’alimentation.

      6. Les femmes et les enfants d’abord, ça reste pertinent

      La crise du verglas a fait voler en éclats une croyance médicale. « Auparavant, on pensait que le fœtus était protégé du monde extérieur. La crise a montré que des événements stressants pouvaient affecter la santé des enfants 20 ans après leur naissance », dit Suzanne King, chercheuse en psychiatrie à l’Université McGill et spécialiste de l’effet des expériences traumatiques sur le développement du fœtus.

      La crise résorbée, la chercheuse a contacté 1 040 futures mamans de la Montérégie ayant passé une partie de leur grossesse dans la détresse — sans électricité, sans téléphone, forcées de déménager, parfois blessées, et des femmes tombées enceintes trois mois après la crise. Du nombre, 150 ont accepté que leur enfant fasse l’objet d’un suivi à long terme dans le cadre du « Projet Verglas ».

      Suzanne King a constaté des effets mesurables du stress du fœtus à presque toutes les phases de la vie des enfants. Les femmes qui ont vécu la crise durant leur premier ou leur deuxième trimestre ont accouché deux semaines avant terme en moyenne, et même davantage pour les mères ayant été exposées à des accidents ou forcées de quitter leur maison. « À l’âge de deux ans, il y avait un écart de 10 points dans le quotient intellectuel des enfants dont les mères avaient subi beaucoup de stress au moment de la grossesse », dit Suzanne King. Elle a aussi constaté que plus les mères avaient été exposées au stress, plus les enfants, à cinq ans, avaient tendance à avoir un indice de masse corporelle élevé. Chez les ados, elle a observé davantage d’anxiété, de dépressions et plus de problèmes d’obésité que la moyenne. Une toute nouvelle phase du Projet Verglas analyse les informations sur la santé et les résultats scolaires de tous les enfants en Montérégie dont les mères étaient enceintes pendant le verglas.