Mourir seul

Mourir seul

Le nombre de corps non réclamés a presque doublé au Québec au cours de la dernière décennie. Nous avons voulu savoir pourquoi.

Un nombre alarmant de Québécois meurent dans la solitude la plus complète. Personne pour remarquer qu’ils ne sont plus de ce monde ; personne pour s’occuper de leurs funérailles et leur rendre un dernier hommage. Ils finissent dans des fosses communes, dans l’indifférence presque totale. Comment en est-on arrivés là ? Pour comprendre, notre journaliste a remonté l’histoire de quelques-uns de ces défunts oubliés.

Richard le solitaire

L’odeur m’assaille dès que je m’engage dans le couloir menant à l’appartement, au troisième étage d’un immeuble de logements sociaux pour personnes âgées, près du pont Jacques-Cartier, à Montréal. Un mélange de viande avariée, de camion à ordures et d’égouts. Un relent âcre et collant, qui semble s’incruster dans ma peau, s’accrocher dans ma gorge, et qui me laissera les narines à vif, hypersensibles à toute odeur animale.

C’est cette puanteur qui a inquiété les voisins et les a poussés à alerter les secours. Le 24 avril, lorsque les policiers sont entrés dans le logement, Richard J.* était mort depuis déjà deux semaines.

La dépouille de l’homme de 62 ans vient d’être emportée quand j’arrive sur les lieux, en compagnie des nettoyeurs chargés d’effacer les traces du drame. Achevé par une maladie coronarienne, il souffrait de plusieurs maux chroniques, apprendrai-je en lisant le rapport du coroner qui enquêtera sur les circonstances du décès. À voir les éclaboussures rougeâtres qui souillent le plancher du petit trois-pièces, sa mort n’a pas été paisible. Richard J. a lutté.

Il a dû vomir du sang en jets explosifs, d’abord près de son lit, puis dans la salle de bains et, enfin, dans le salon. C’est là, par terre, affaissé sur son flanc, qu’il a rendu son dernier souffle. À cet endroit, le sang s’est figé en une couche épaisse, visqueuse et texturée, d’un rouge sombre. Une mouche paresseuse s’attarde alentour. Au milieu de la tache, je découvre une touffe de cheveux noirs, épais et drus comme ceux d’une vieille poupée, qui sont restés collés sur le parquet lorsque son corps a été emmené.

Tout près, sur le sol, gît le téléphone, son fil à demi englué dans la flaque coagulée. Peut-être Richard J. a-t-il tenté d’appeler à l’aide dans ses derniers moments ? « Il était ben malade, me raconte sa voisine, Paulette Lalonde. Je lui avais dit : “Si jamais vous vous sentez mal, vous avez juste à cogner dans le mur de votre chambre, je vais appeler quelqu’un.” » Mais elle n’a rien entendu. « J’ai été des jours à y penser, ajoute-t-elle, ébranlée. S’il faut qu’il ait pâti une couple de jours tout seul avant de mourir… »

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De plus en plus de Québécois s’éteignent dans la solitude, symptôme d’une société où l’on vit toujours plus chacun de son côté. Lorsque aucun membre de la famille ne se manifeste pour prendre en charge la dépouille, celle-ci est déclarée « non réclamée », une étiquette administrative qui semble convenir davantage aux choses qu’aux êtres. Dans certains cas, on ne retrouve personne dans l’entourage du défunt ; dans d’autres, des proches survivent mais refusent d’assumer la responsabilité des funérailles.

Le nombre de corps non réclamés a presque doublé au Québec au cours de la dernière décennie, étant passé de 213 en 2008 à 399 en 2016, selon les données fournies par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et par le Bureau du coroner, les deux entités qui gèrent ces cadavres. Dans l’intervalle, le nombre total de décès n’a progressé que de 11 %.

Le Québec détient d’ailleurs le record canadien à ce chapitre, enregistrant plus de morts non réclamés que toute autre province, y compris l’Ontario. Si on calcule leur moyenne annuelle depuis 2008, le nombre de cas au Québec dépasse de 29 % celui de sa voisine ontarienne.

Or, l’État québécois se soucie peu du dernier repos des esseulés. Ici, contrairement à d’autres instances au Canada et aux États-Unis, l’État est trop chiche pour offrir une sépulture digne aux gens qui meurent sans rien ni personne. Ils finissent presque tous inhumés sans cérémonie dans une fosse commune, sans une parole ou une prière pour les saluer, sans la moindre plaque qui les identifie. Oubliés de leur vivant, anonymes dans la mort.

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Tout près, sur le sol, gît le téléphone, son fil à demi englué dans la flaque coagulée. Peut-être Richard J. a-t-il tenté d’appeler à l’aide dans ses derniers moments ?

Les deux employés de l’entreprise Dryco s’attellent à nettoyer ce qui reste de l’agonie de Richard J. Couverts d’un survêtement de plastique blanc à capuchon, de gants de caoutchouc et d’un masque respiratoire, Nathalie Drouin et Frédéric Tremblay (qui forment aussi un couple) ont l’air de techniciens de laboratoire affrontant un dangereux virus. Suant à grosses gouttes dans cet attirail, Frédéric démonte au marteau et au pied-de-biche les lattes rougies de sang du parquet, puis Nathalie, à quatre pattes, armée de désinfectant, de torchons et d’une simple brosse, frotte le sous-plancher où les fluides corporels se sont infiltrés. Un purificateur d’air et un diffuseur d’huiles essentielles resteront en marche toute la nuit pour éliminer ce qui subsiste d’odeurs et de contaminants.

Maladroite et suffoquant dans l’équipement protecteur que j’ai revêtu moi aussi, je circule dans l’appartement sans trop savoir où mettre les pieds. Richard J. y avait mis du sien pour aménager un logis agréable, propre, impeccablement rangé. Des bibelots à l’effigie de Jésus et de Marie sont disposés un peu partout. Dans le salon, des poissons rouges vivotent encore dans les trois aquariums qui emplissent les lieux d’un glouglou insistant. Des figurines d’animaux en laiton forment un joli troupeau sur le manteau de la cheminée. Dans la chambre, un chiot en peluche monte la garde sur le lit une place.

Qui sait de quoi son quotidien était fait. Il vivait de l’aide sociale, souffrait de diabète, d’hypertension et d’alcoolisme, se nourrissait probablement peu ou mal. Des boîtes de soupe aux pois et de jus de tomate s’entassent dans le garde-manger ; le frigo, presque vide, ne contient que deux grosses bouteilles de bière, un sac d’oignons, du beurre d’arachides et quelques condiments. Sa voisine Paulette Lalonde le voyait de temps en temps sortir se balader sur son triporteur. « Quand il faisait beau, il partait de bonne heure et il revenait juste le soir. »

Elle se souvient d’un homme gentil et courtois, qui lui avait fait don de deux chaises en fer forgé en pensant qu’elle pourrait s’en servir pour recevoir. « Lui n’avait jamais de visite, dit-elle. Il avait l’air ben gêné. Tu lui posais une question, il répondait juste le strict nécessaire. » Richard avait l’habitude d’écouter la radio ou de fumer de la mari sur le balcon minuscule, et alors ils échangeaient quelques mots, de part et d’autre d’une cloison qui les empêchait de se voir.

Un jour, pourtant, Richard J. a dû compter pour quelqu’un. Sur la commode, un tout petit cadre doré en forme de cœur abrite une photo fanée, où deux mariés en tenues d’une autre époque, arborant un demi-sourire, se tiennent par la main. C’était le 24 août 1974. Il n’avait pas 20 ans.

Tous à risque

En sept ans à travailler ensemble sur ces chantiers funestes, Nathalie Drouin et Frédéric Tremblay ont vu de près la solitude qui se cache au sein des quartiers densément peuplés de la métropole. Certains cas les hantent plus que d’autres, comme cette personne oubliée depuis si longtemps que ses entrailles liquéfiées suintaient à l’étage du dessous, ou ce logis ayant servi de tombeau à quelqu’un pendant 18 mois, et dont les fenêtres étaient noires de mouches. Sans parler des accumulateurs compulsifs, ces êtres malades qui meurent parmi les déchets et la vermine. « Notre premier réflexe, quand on rentre dans un logement, c’est de retourner les photos, dit Nathalie. On ne veut pas voir c’est qui. Sinon, c’est plus pénible. »

Difficile de dire exactement qui est à risque de mourir abandonné, puisque le provincial ne tient pas de statistiques détaillées à ce propos. Le Bureau du coroner, qui traite bon an, mal an environ 20 % de ces défunts, maintient sur son site Internet une liste de personnes non réclamées, dans l’espoir qu’un jour quelqu’un les revendiquera. (Le coroner intervient lorsque les causes du décès sont obscures, violentes ou liées à de la négligence, ou lorsque l’identité d’un mort est inconnue ; les autres cas sont sous la responsabilité du ministère de la Santé et des Services sociaux.) Sur 304 noms inscrits depuis 2014, 85 % sont des hommes ; les 60 à 69 ans sont le groupe d’âge le plus représenté, suivis des 50 à 59 ans ; près de la moitié habitaient à Montréal, moins de 10 % à Québec et 3 % à Laval. On n’en sait pas beaucoup plus.

(Photo : Leda&St-Jacques)

L’une des rares études exhaustives sur le sujet, publiée en 2016 dans le Journal of Forensic Sciences, a été menée à Indianapolis, une ville à peu près de la taille d’Ottawa, dans le Midwest américain. Les chercheurs ont passé en revue tous les dossiers de corps non réclamés répertoriés de 2004 à 2011. Leur analyse confirme que le phénomène touche disproportionnellement les hommes, ainsi que les gens « malades, pauvres et isolés », écrivent-ils. Ces personnes meurent beaucoup plus jeunes que les autres, à 58 ans en moyenne, et périssent en majorité à la maison plutôt qu’à l’hôpital, à l’inverse de la population générale. Un certain nombre d’itinérants (13 % des cas) et de vétérans (16 %) comptent parmi les victimes, de même que des prisonniers, des ex-détenus et des prostitués. La plupart ont succombé à des troubles cardiaques (43 %) ou aux conséquences de la consommation d’alcool ou de drogues (22 %) ; 8 % se sont suicidés ; 2 % sont morts gelés.

Cela dit, pas besoin d’être marginal ou sans le sou pour se retrouver seul à la fin de sa vie. Le simple passage du temps rend vulnérables ceux qui, autrefois, ont eu des vies sociales remplies, des carrières fructueuses. Certains d’entre nous vivront assez vieux pour que ceux que nous aimons, nos frères, nos sœurs, voire nos enfants, si nous en avons, soient déjà tous morts ou trop diminués pour veiller sur nous. « Ça va bien au-delà de l’individualisme des familles «, explique Caroline Sauriol, directrice générale des Petits Frères, un organisme qui accompagne les personnes seules de 75 ans et plus. « Il y a une vague de fond démographique, du fait de l’allongement de la vie. On a ajouté l’équivalent d’une génération complète au bout. » Ainsi, une personne âgée sur cinq au pays manque de compagnie, se sent tenue à l’écart ou isolée, selon un rapport de 2012 de Statistique Canada. « Mourir seul, c’est aussi ça, poursuit Caroline Sauriol. Si on n’a personne à appeler en cas d’urgence, si on a l’impression que personne ne va se souvenir de nous, que personne ne va être attristé parce qu’on est décédé, c’est une souffrance immense, et ça peut durer des années. C’est comme si on était oblitéré de la face de la terre avant même d’être mort. »

Mais on peut aussi mourir seul dans la fleur de l’âge. René Sanschagrin n’avait que 27 ans lorsqu’il est mort sans être réclamé, à Québec, en 2015. On peut même mourir seul dans un village où tout le monde est censé se connaître : à Grand-Saint-Esprit, par exemple, bourgade de 500 âmes où demeurait Martin Vachon lorsqu’il est décédé, en 2015, à l’âge de 42 ans. Lui non plus, personne n’en a voulu.

Norbert l’invisible

Toutes les cultures depuis l’Antiquité réservent à leurs défunts des au revoir publics, hautement ritualisés. « De tout temps, les rites funéraires ont eu une double finalité : accompagner les survivants dans leur traversée du deuil, et assurer le devenir corporel et spirituel du défunt, explique l’ethnologue Martine Roberge, professeure au Département des sciences historiques de l’Université Laval. Assigner une dernière demeure à quelqu’un, c’est l’inscrire dans sa communauté au-delà de la mort. » De nos jours, les sépultures collectives ou anonymes sont plutôt associées aux situations de crise — les guerres, les épidémies ou les catastrophes naturelles —, qui tuent trop de gens trop vite pour qu’on s’arrête à chacun ou qui rendent leur identification impossible. Ce n’est pas dans l’ordre des choses.

Norbert M.* est arrivé au cimetière par le garage, dans la boîte de carton qui lui sert de cercueil, neuf jours après sa mort d’une cirrhose d’origine alcoolique à l’hôpital Saint-Luc, à Montréal. En ce matin d’hiver, dans le crématorium du Repos Saint-François d’Assise, il gît sur une table élévatrice, prêt à s’engouffrer dans l’un des trois fours que dissimulent des portes métalliques. À la pression d’un bouton, celle du milieu se lève, et le préposé pousse la boîte dans la cavité oblongue où jailliront bientôt des flammes d’un orange éblouissant.

Il avait 64 ans, et il était sans-abri.

« Pour nous, c’est un défunt comme les autres, précise Robert McDuff, le responsable du service à la clientèle qui m’accompagne dans les coulisses du cimetière. La procédure, le respect sont les mêmes pour tout le monde, réclamé ou non réclamé. Ce qui change, c’est où il va aboutir. »

Dans ces espaces d’allure industrielle, loin des gerbes de fleurs, des tentures de velours et de l’éclairage tamisé qui enveloppent la mort d’une atmosphère solennelle, la disposition des corps est réduite à sa plus simple expression. Une nécessité hygiénique et administrative, sans artifice.

Au sous-sol, dans une des salles réfrigérées où sont stockés les cadavres en attente d’être incinérés, on garde un grand coffre rudimentaire en fibre de bois aggloméré. C’est là-dedans qu’on empile les urnes funéraires des défunts non réclamés, au fur et à mesure que leurs cendres sortent du crématorium : de banals contenants de carton au fini bleu imitant le marbre, étiquetés et cordés comme des paquets qu’on s’apprêterait à expédier quelque part. Il en rentrera une centaine à l’intérieur. Quand son corps aura été réduit en poussière, Norbert M. viendra les y rejoindre.

Et dans six mois, lorsque la caisse sera pleine, la centaine d’urnes seront transférées dans quatre boîtes de bois plus petites mais tout aussi rustiques, puis ensevelies toutes en même temps, dans la section 6D du cimetière, réservée aux morts orphelins. Cette étendue dénudée, aussi vaste qu’un pâté de maisons, forme un vide incongru au milieu de l’agglomération de pierres tombales. Pas une croix, pas un bouquet ni un caillou ne laissent entrevoir que sous cette surface muette dorment les restes de 1 264 personnes.

Depuis une dizaine d’années, la majorité des corps non réclamés de la grande région de Montréal finissent dans ce terrain du Repos Saint-François d’Assise, dans l’est de la ville : son directeur général, Richard Prenevost, s’attend à en recevoir encore 150 cette année. Les corps traités par le Bureau du coroner, quant à eux, aboutissent plutôt au cimetière de Laval : ils sont placés dans de simples cercueils en MDF et enterrés, cinq ou six à la fois, dans une bande de terre dégarnie qu’on croirait vacante, coincée en bordure du cimetière (le coroner proscrit la crémation dans ces cas-là). Chaque dépouille est néanmoins rigoureusement identifiée et son emplacement exact, consigné dans un registre informatisé. « La mémoire de ces personnes, on a le devoir de la conserver pour la postérité, explique Richard Prenevost. Le terrain est cadastré, et chaque urne renferme un jeton en acier inoxydable avec un numéro de référence. Alors, on sait exactement où se trouve chaque défunt. Si un jour un membre de la famille reconnaît un parent, on sera en mesure d’aller l’exhumer. » Jusqu’ici, ça ne s’est jamais produit.

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Originaire du Nouveau-Brunswick, Norbert M. semble avoir vécu dans les rues de Montréal sans laisser d’empreinte, évanescent. Les dossiers de La Maison du Père, l’un des grands refuges pour sans-abris de la métropole, indiquent qu’il s’y arrêtait une fois de temps en temps, depuis une vingtaine d’années, pour encaisser son chèque d’aide sociale. Il n’a passé la nuit au dortoir qu’en de rares occasions, et pas du tout entre 2006 et 2016. Il y avait dormi la dernière fois le 14 janvier, six semaines avant de mourir, sans avoir pu payer le tarif symbolique d’un dollar et en refusant de se faire photographier. « C’est un de nos invisibles, dit le directeur général, François Boissy. On les appelle nos fantômes, ceux qui longent les murs, que tu ne vois pas nécessairement parce qu’ils ne dérangent pas, ne veulent pas de suivi. Ils viennent s’apaiser, chercher un peu de chaleur et de réconfort, puis ils repartent dans leurs petites affaires. »

Norbert apparaît tout aussi sporadiquement dans les archives des missions Bon Accueil et Old Brewery, deux autres refuges pour itinérants de la métropole : une nuit ici et là certaines années, puis plus rien pendant de longues périodes. Là non plus, il n’a produit aucune impression marquante, et personne dans ces organismes ne se souvient de lui.

Un État trop chiche ?

Quand il évoque ces laissés-pour-compte, Richard Prenevost, du Repos Saint-François d’Assise, est pris d’une telle émotion que ses yeux s’inondent et ses mots s’embourbent dans sa gorge. La modeste sépulture qu’il leur offre est aux frais du cimetière ; l’entreprise ne touche aucuns deniers publics pour cet ouvrage. « On se prive de plusieurs dizaines de milliers de dollars par an, précise-t-il. Mais on est un cimetière catholique ; la compassion fait partie de notre mission. Chaque fois qu’on en reçoit, ça vient nous chercher, même si c’est notre métier. On accueille ici 3 600 défunts par année, mais ces cas-là nous touchent particulièrement. On se demande depuis combien de temps ils étaient seuls. Peut-être que la vie a été dure pour eux, et ils finissent comme ça. » L’établissement ne peut se permettre de faire des obsèques à chacun, mais tous les ans, en septembre, dans le champ où ils sont enfouis, une cérémonie est célébrée en leur honneur par l’abbé Claude Paradis, un toxicomane et sans-abri réformé qui œuvre auprès des gens de la rue. Plus d’une centaine de personnes y ont assisté l’automne dernier sous un soleil radieux, y compris des itinérants venus saluer leurs compagnons, et la moitié des employés du cimetière. À la fin, 100 papillons monarques, livrés dans de petites boîtes dans lesquelles il fallait souffler pour les réveiller, ont pris leur envol.

 Certains d’entre nous vivront assez vieux pour que ceux que nous aimons, nos frères, nos sœurs, voire nos enfants, si nous en avons, soient déjà tous morts ou trop diminués pour veiller sur nous.

Juste à temps pour la commémoration, le Repos Saint-François d’Assise a fait un geste de plus pour contrer l’oubli. Trois blocs de granit dédiés à la mémoire de ces disparus sont désormais plantés, humbles et solitaires, dans un coin du terrain. Aucun nom ne figure sur la pierre, seulement quelques pensées, dont ces mots de Voltaire : « Puissent tous les hommes se rappeler qu’ils sont frères. »

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Québec alloue un maximum de 600 dollars pour la disposition d’un corps non réclamé, 341 dollars s’il s’agit d’un bébé mort-né. La somme est payée à la maison funéraire qui récupère la dépouille sur le lieu du décès, la conserve dans ses installations réfrigérées le temps que s’accomplissent les formalités, et s’arrange pour la faire inhumer. La somme est prélevée à même la succession, mais si les biens laissés par la personne ne suffisent pas à couvrir la note, c’est l’État qui paie. En tout, le ministère de la Santé et des Services sociaux dépense un peu plus de 200 000 dollars par an pour le dernier repos des sans-familles (210 629 dollars en 2016 et 226 853 dollars en 2015, précise le MSSS).

Six cents dollars, dans le domaine mortuaire, c’est une misère. « Ça ne couvre même pas la moitié de ce que ça peut nous coûter », estime Denis Desrochers, président de la Corporation des thanatologues du Québec, qui regroupe 500 professionnels issus de 125 entreprises du secteur. Selon un sondage réalisé en 2016 auprès de ses membres, le prix moyen d’une crémation seule, sans autre rite, atteint 2 280 dollars ; si on ajoute une urne, une cérémonie et deux heures de visite au salon, la facture monte à 3 800 dollars ; pour des funérailles traditionnelles incluant, en plus de tout ça, l’embaumement et l’exposition dans un cercueil de location, il faut compter en moyenne 5 669 dollars.

D’autres provinces sont franchement plus généreuses envers leurs morts orphelins. En Ontario, ce sont les municipalités qui ont la charge de ces enterrements. Le budget qu’elles y consacrent est laissé à leur discrétion, mais les lignes directrices de l’État ontarien prévoient 2 250 dollars par corps — presque quatre fois plus qu’au Québec. Certaines localités déboursent même davantage que la somme recommandée : à Toronto, par exemple, où se concentrent plus de la moitié des morts non réclamés de la province, on accorde environ 3 000 dollars pour chacun, précise Anna Fiorino, de la Division des services sociaux et d’emploi de la Ville. La somme suffit pour leur creuser une tombe individuelle, identifiée par un marqueur numéroté, et permet même parfois de leur offrir des heures de visite au salon et un service funèbre prononcé par un ministre du culte.

Le Québec fait également pâle figure par rapport à l’Alberta. Là-bas, le ministère des Services communautaires et sociaux verse 2 300 dollars pour couvrir les arrangements funéraires de base des esseulés (c’est-à-dire le transport, l’entreposage et la préparation du corps) ; à cela s’ajoutent plusieurs centaines de dollars pour l’achat d’un cercueil, l’enterrement dans une fosse individuelle et aussi, à l’occasion, une cérémonie. La Colombie-Britannique, quant à elle, accorde 1 285 dollars pour les frais funéraires essentiels, plus ce qu’il en coûte pour incinérer le défunt et mettre ses cendres en terre. En Saskatchewan, l’État débourse, selon les circonstances, de 2 100 à 4 425 dollars.

Au Québec, les autorités concernées ne semblent pas se préoccuper outre mesure de ces gigantesques disparités. Le ministère de la Santé et des Services sociaux ne projette pas de débloquer plus d’argent dans un avenir rapproché, selon sa porte-parole Caroline Gingras. « Le montant a été majoré de 50 dollars en avril 2017 », a-t-elle fait savoir par courriel.

Québec alloue un maximum de 600 dollars pour la disposition d’un corps non réclamé. « Ça ne couvre même pas la moitié de ce que ça peut nous coûter. »

Denis Desrochers, président de la Corporation des thanatologues du Québec

En attente

Avant d’être classé parmi les non réclamés, un corps doit franchir une série de jalons dans la bureaucratie mortuaire. La famille doit renoncer par écrit à prendre possession de la dépouille, ou bien un service de police, après avoir fait enquête, doit arriver à la conclusion qu’aucun proche ne peut être trouvé. Un enquêteur signe alors une déclaration sous serment standard où il affirme que, « suite à des recherches approfondies […], il nous fût [sic] impossible de retracer un membre de sa parenté ». À ce stade, un tiers — que ce soit un ami, un voisin ou un organisme de charité — peut intervenir pour réclamer le défunt et lui organiser des obsèques à ses frais. Des organisations comme La Maison du Père et Les Petits Frères, notamment, le font pour certaines des personnes qu’elles ont prises sous leur aile. Dans des cas plus rares, il arrive aussi que ces cadavres soient remis aux facultés de médecine ou à l’école de thanatologie du Collège Rosemont, qui s’en servent dans leur enseignement.

Mais si personne ne se manifeste, il ne reste qu’une issue possible. À la réception du document de la police ou du formulaire de refus signé par la famille, le ministère de la Santé et des Services sociaux autorise la maison funéraire qui héberge le mort à procéder. Son sort est scellé par courriel, en quelques lignes machinales envoyées par l’une des deux fonctionnaires responsables du dossier au Ministère : « Nous vous autorisons à disposer du corps non réclamé de la personne mentionnée ci-dessous. Veuillez faire parvenir votre facture à l’adresse indiquée. »

Cet échange officiel masque des opérations délicates qui n’ont rien de protocolaire. La police peut mettre quelques jours, plusieurs semaines, voire des mois avant de clore ses recherches sur la famille. Pendant ce temps, le corps — qu’on dit alors « en attente de statut » — végète dans une salle réfrigérée et, peu à peu, malgré le froid, il se décompose. « Il faut prendre des précautions pour minimiser toutes les étapes de dégradation, souligne Patrice Chavegros, vice-président aux ventes et au service à la clientèle chez Magnus Poirier. Ça demande du personnel, une expertise, de l’équipement. »

Jusqu’en 2005, c’était le Bureau du coroner qui s’occupait de l’ensemble de ces dépouilles, mais leur nombre a tellement augmenté qu’il manquait d’espace dans ses propres morgues pour les accueillir. « Des considérations juridiques autant que pratiques, de coûts et d’espace, ont mis fin à cette façon de faire, m’explique la coroner en chef, Catherine Rudel-Tessier. Si une catastrophe survient et que 15 personnes nous arrivent d’un coup, il faut qu’on ait de la place dans nos frigos. » N’y sont désormais conservées que les personnes mortes dans des circonstances louches ou violentes, qui requièrent une identification ou une enquête d’un coroner. Les hôpitaux peuvent garder leurs morts dans leurs propres installations frigorifiques, mais les CHSLD et autres résidences pour aînés n’ont pas ce genre d’infrastructure. Les maisons funéraires ont dû prendre le relais.

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Tous les Québécois ont droit à une aide financière de l’État pour couvrir leurs frais funéraires. Le Régime de rentes du Québec (RRQ) prévoit une prestation de décès de 2 500 dollars, ou encore, si le défunt n’a pas assez cotisé dans sa vie pour y être admissible et qu’il est sans le sou, une allocation équivalente peut être versée par l’intermédiaire du programme d’aide sociale. Le hic, c’est que ces allocations ne sont accessibles qu’à la personne ou à l’organisme de charité qui paie les obsèques. Les entreprises funéraires ne peuvent d’aucune manière mettre la main dessus, contrairement aux associations caritatives comme La Maison du Père ou Les Petits Frères. Ainsi, quiconque n’a personne pour agir en son nom après sa mort se voit privé de ce soutien.

La Corporation des thanatologues du Québec cherche donc à récupérer ces fonds pour les mettre au service des gens abandonnés. Le regroupement a mis sur pied à cet effet la Fondation Dernier Hommage, en 2013 : dans le cadre d’un projet-pilote, celle-ci tente actuellement d’obtenir des prestations de décès pour quatre défunts non réclamés. Mais ce n’est pas gagné. « On voudrait, par la fondation, faire en sorte que les entreprises membres aient accès aux prestations pour pouvoir offrir un rituel relativement digne à ces personnes. Une cérémonie quelconque en chapelle, une commémoration individuelle, précise la directrice générale, Annie Saint-Pierre. Pour le moment, le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale ne reconnaît pas la fondation comme un organisme de charité qui pourrait en bénéficier. On est en dialogue avec le gouvernement à ce sujet. »

« Occupez-vous-en »

De plus en plus souvent, les défunts aboutissent dans une fosse commune non pas parce qu’ils sont sans famille, mais parce que la leur a renoncé à leur dépouille. C’est ce qui est arrivé à Norbert M., le sans-abri fantôme : son frère s’est présenté à l’hôpital dès le lendemain de son décès pour signer le refus de réclamation. Dans le cas de Richard J., l’homme aux aquariums dont j’ai visité l’appartement deux semaines après sa mort, c’est l’un de ses fils qui a signé.

Parmi les morts non réclamés qui passent chez Magnus Poirier, la moitié ont de la parenté qui a refusé de s’occuper de leur corps, estime la responsable du dossier et directrice des opérations, Geneviève Poirier. Ce n’est pas forcément par mauvaise volonté que les proches abdiquent, observe-t-elle. Nombre d’entre eux sont démunis, affaiblis par la vieillesse ou la maladie. « Souvent, les gens apprennent le décès d’une personne avec qui ils n’ont pas eu de contact depuis des dizaines d’années, ou la personne retrouvée est elle-même extrêmement âgée et hypothéquée. T’as beau vouloir, mais avant de t’avancer dans des paiements de frais funéraires, il faut que tu te mettes à jour. Et ces personnes décèdent souvent sans aucun papier, pas de testament, rien. Et là, il faut faire ci, faire ça, appeler ici, écrire là. Les gens prennent peur », explique-t-elle de sa manière placide et mesurée, qui doit apaiser les endeuillés.

(Photo : Leda&St-Jacques)

Beaucoup abandonnent devant la lourdeur des démarches qu’il faut entreprendre auprès de l’administration publique pour obtenir l’aide financière qui leur permettrait d’assumer le coût des funérailles. D’autres déchantent quand ils découvrent que la prestation de décès de 2 500 dollars ne suffira pas à couvrir toutes les dépenses. « Le montant n’a pas été indexé ni revu depuis 20 ans, déplore Annie Saint-Pierre, de la Corporation des thanatologues. C’est dur, les mots qu’on entend dans nos entreprises : “À ce compte-là, à 2 500 dollars, j’aime autant laisser faire, occupez-vous-en.” »

Mais il n’y a pas que le manque de moyens qui est en cause. Il est vrai aussi que les familles se disloquent et s’éparpillent.

Manon St-Pierre, sergente-détective au Service de police de la Ville de Montréal, est en première ligne pour le constater. L’une des deux enquêteuses affectées à cette tâche dans la Division Sud, qui englobe le centre-ville et ses environs, c’est sur son bureau qu’atterrissent les dossiers, en moyenne cinq ou six par semaine, quand les membres de la famille d’un défunt sont introuvables. Lorsqu’elle parvient enfin à les joindre, au bout de quelques jours ou de quelques semaines de recherche, et qu’elle les informe du décès d’un proche qui leur est devenu étranger, ils absorbent le choc puis, bien souvent, ils lui déballent l’histoire familiale.

Des parents qui ont tourné le dos à leur enfant. Des enfants qui ont évincé leurs parents de leur vie. Des frère et sœur sans nouvelles l’un de l’autre depuis une décennie. Les disputes qui, à la longue, s’érigent en murailles. La violence, la toxicomanie. Ou l’étiolement tristement banal des liens qui n’ont pas résisté aux déménagements et aux divorces. Lorsqu’ils acceptent la responsabilité du corps, la détective les envoie à la maison funéraire qui le loge ; lorsqu’ils la déclinent, elle leur fait signer le formulaire de désistement. « Je peux totalement comprendre les gens qui font ce choix-là, affirme-t-elle, assise dans un bureau du centre opérationnel Les familles prennent leur décision en fonction de leurs valeurs. Je leur dis tout le temps : “Moi, je ne porte pas de jugement, allez-y avec votre cœur.” » Avec son air réservé, flegmatique, et ce fond de mélancolie dans ses yeux clairs, ce n’est pas étonnant qu’elle attire les confidences. « J’ai l’impression, depuis que je suis à ce poste-là, de ne même plus faire de la police. Ça a un côté très humanitaire. C’est comme si je me sentais la porte-parole de ces personnes-là pour faire ce qu’elles auraient dû faire avant de mourir. Des fois, on apprend des choses sur des gens pour qui on fait le travail, mais regarde… je ne sais pas ce qui s’est passé dans leur vie pour qu’ils se rendent là. Je donne exactement le même effort pour tout le monde. »

Sur la piste d’un proche, la policière peut déployer les mêmes techniques qu’elle utiliserait pour débusquer un suspect. Si elle ne trouve pas le nom ou les coordonnées d’un parent dans les effets personnels du défunt, elle interroge l’entourage, scrute des bases de données, obtient des renseignements auprès d’autres organisations. Plus qu’auparavant, son travail implique aussi de fouiller sur d’autres continents, dans les pays d’origine des immigrants qui se sont établis seuls au Canada et y sont morts sans avoir fondé de famille. Interpol lui sert alors d’intermédiaire pour entrer en contact avec des policiers locaux, qui effectuent leurs propres recherches sur le terrain. « Il y a des pays, en Afrique ou en Asie, où c’est plus complexe, où je sais de prime abord que je n’aurai jamais de retour, parce qu’ils n’ont aucune structure. On fait la demande pareil, explique-t-elle. Je me mets à la place d’une famille qui aurait voulu prendre en charge la dépouille, mais qui n’était même pas au courant du décès parce que je n’ai pas été jusqu’au bout. Je m’en voudrais. »

Margaret l’exilée

Un jour de l’automne 2016, Manon St-Pierre a dû s’avouer vaincue. Presque trois mois s’étaient écoulés depuis la mort de Monika Margaret Sarkar, une femme de 61 ans résidente d’un HLM de Pointe-Saint-Charles, et ses efforts demeuraient vains. Le 2 décembre, la détective s’est résolue à signer la déclaration sous serment mettant officiellement un terme à ses recherches de famille ; la semaine suivante, la fonctionnaire du ministère de la Santé a délivré l’autorisation de disposer du corps. Les restes de Margaret allaient finir empaquetés avec les autres cartons de cendres dans la caisse en bois du Repos Saint-François d’Assise. C’était une question de jours.

Des fois, on apprend des choses sur des gens pour qui on fait le travail, mais regarde… Je ne sais pas ce qui s’est passé dans leur vie pour qu’ils se rendent là. Je donne exactement le même effort pour tout le monde.

Manon St-Pierre, sergente-détective au Service de police de Montréal

Puis, in extremis, une ligne lancée au hasard a mordu. Un numéro de téléphone au Bangladesh. « On n’avait aucune information sur la famille. Même pas un nom, se rappelle la policière. Il fallait que j’essaie des affaires. À un moment donné, j’ai eu un numéro qui me semblait intéressant. Je l’ai essayé, comme ça, en fin de shift, et je suis tombée sur quelqu’un qui parlait anglais. » Au bout du fil, c’était la nièce de la défunte.

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« On n’en croyait pas nos oreilles quand la gentille policière du Canada nous a informées que ma tante était décédée », me raconte Francisca Bithi Sarkar. Je la joins un soir d’août à Dacca, la capitale surpeuplée du Bangladesh que les pluies diluviennes de la mousson viennent d’inonder. « On n’arrêtait pas de lui demander : “En êtes-vous sûre ? Êtes-vous sûre que c’est bien elle ?” On était sous le choc », me dit-elle d’une voix chantante et délicate, dans un anglais à peine trébuchant. En sourdine, j’entends sa mère, Cicilia Kobita Sarkar, sœur cadette de la disparue, compléter en bengali les propos de sa fille.

Quatrième et cinquième d’une famille de 11, les deux sœurs ne s’étaient pas vues depuis plus de 20 ans, mais leur attachement ne s’était pas démenti. Monika Margaret Sarkar considérait sa nièce Bithi comme sa fille, même si elle ne l’avait jamais vue autrement que sur les photos qu’elle réclamait qu’on lui envoie lorsqu’elles se parlaient au téléphone. « Je l’appelais maman, dit la jeune fille de 19 ans en échappant un sanglot. Le plus triste, c’est de penser qu’elle était complètement seule au Canada, qu’on ne pouvait pas être avec elle. »

Le récit que la sœur et la nièce me font de sa vie est plein de trous et d’imprécisions ; de vastes pans de son existence leur demeurent inconnus. Elles décrivent une femme aimante et joyeuse, durement fragilisée par l’exil et la solitude. Margaret s’était établie au Québec vers l’âge de 40 ans, après être passée par l’Italie et la France. Elle a tenté à maintes reprises d’y faire venir les siens — son mari, dont elle a dû divorcer, son père, ses frères et sœurs, sa nièce —, mais les demandes d’immigration ont échoué, m’explique Bithi. « Ça l’a profondément déprimée. Peu à peu, elle a perdu son équilibre mental. » Jamais ils n’ont réussi à la convaincre de rentrer au bercail.

C’est la policière montréalaise qui leur a appris que leur bien-aimée Margaret avait succombé à un cancer du poumon à l’hôpital. Bithi et sa mère auraient voulu sauter dans un avion pour venir quérir sa dépouille, voir au moins une dernière fois son visage. Mais les coûts du voyage les ont découragées. Et de toute façon, ce n’était plus possible. Il n’était plus question pour l’entrepreneur funéraire de leur montrer le corps dans cet état.

Pendant qu’elles tergiversaient à Dacca, la dépouille dépérissait à Montréal, à Bleu Ciel Espace Hommage, un salon mortuaire installé dans une ancienne banque. La salle réfrigérée est aménagée dans la chambre forte, derrière une épaisse porte de métal dissimulée par un rideau. On peut y déposer presque une trentaine de cadavres, quoique à ce nombre ils seraient à l’étroit dans ce lieu exigu. Pas l’endroit idéal pour entreposer des corps à long terme. « La famille ne savait pas sur quel pied danser. Il y a eu des délais pour qu’on se comprenne sur ce qu’ils voulaient faire, m’explique le directeur, Martin Bolduc, dans le salon où règne la puissante odeur d’un désodorisant floral. La dame n’était plus dans un bon état. Ça n’avait plus de bon sens, il fallait faire quelque chose. J’ai même été obligé de monter un peu le ton, de mettre de la pression. Quand ils sont à distance, ça peut être compliqué. » Dans ce genre de cas extrême, la maison préserve le corps dans une boîte de métal scellée judicieusement placée sous le système de ventilation, au fond de la chambre forte, pour le garder le plus au frais possible.

Ce n’est qu’en février, plus de cinq mois après son décès et grâce à l’intervention d’une autre membre de la famille établie aux États-Unis, que Margaret a finalement pu être incinérée. Ne restait qu’à l’envoyer auprès des siens.

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Les deux sœurs habitaient autrefois aux abords d’une immense forêt côtière, appelée Sundarbans, où l’on peut croiser des tigres du Bengale, dans le sud du Bangladesh. Adolescentes, elles avaient dû quitter le nid familial pour poursuivre leurs études dans la grande ville. Le printemps dernier, la cadette a refait le trajet de huit heures d’autobus jusqu’à Malgazi, le hameau de leur enfance, une urne en laiton posée sur le siège d’à côté. Le voyage de Margaret allait s’achever là où il avait commencé.

Les restes de Margaret allaient finir empaquetés avec les autres cartons de cendres dans la caisse en bois du Repos Saint-François d’Assise. C’était une question de jours.

Le 27 avril, par une journée écrasante, au moins 150 personnes se sont entassées dans l’église catholique du village pour lui dire adieu. « Je suis tellement heureuse d’avoir au moins pu lui rendre un dernier hommage, même si on n’a jamais pu voir son corps, raconte sa nièce Bithi au bout du fil. Ça faisait presque huit mois qu’elle était morte. Si on tarde à mettre quelqu’un en terre, son âme nous implore : “S’il vous plaît, enterrez-moi, apportez-moi la paix.” » Ses restes ont été ensevelis auprès de ceux de sa parenté, dans le cimetière. L’emplacement est marqué d’une modeste croix de bois, sur laquelle on a inscrit son nom.

Chacun pour soi

La vie en solitaire est devenue la norme au pays. Les personnes habitant seules représentent désormais 28 % des ménages au Canada, selon le dernier recensement, et c’est au Québec que la proportion est la plus élevée, à 33 %. Le vieillissement de la population ne fera qu’accentuer la tendance, puisque les personnes âgées sont plus susceptibles que les autres groupes d’âge de vivre en solo.

L’un des grands défis de notre époque sera de leur permettre de maintenir leur indépendance, tout en neutralisant le risque qu’elles meurent précocement ou sans secours.

Car la solitude en soi peut être mortelle. Les spécialistes la considèrent comme un mal aussi toxique que le tabagisme, le manque d’exercice ou l’obésité. Dans une méta-analyse parue en 2015 dans la revue Perspectives on Psychological Science, des chercheurs calculent que le fait de vivre seul augmente le risque de mourir de 32 % ; être isolé socialement, c’est-à-dire avoir peu d’interactions avec les autres, gonfle le risque de 29 % ; le simple fait de se sentir seul, de 26 %.

Des initiatives voient le jour pour éviter une mort solitaire aux personnes âgées ou vulnérables. En s’abonnant au programme Pair, les gens reçoivent un appel automatisé chaque jour, à l’heure de leur choix ; après trois appels sans réponse, une alerte se déclenche et un répondant (un proche, un voisin ou un policier) est envoyé à leur domicile pour s’assurer qu’ils sont hors de danger. Géré localement par des corps policiers, des municipalités ou des organismes communautaires, le programme est offert gratuitement dans 70 % des MRC du Québec, et un comité travaille à l’étendre à l’ensemble de la province.

Le service aurait permis de secourir, depuis l’année 2000, quelque 500 personnes qui avaient subi une chute ou un malaise alors qu’elles se trouvaient seules à la maison et incapables d’appeler à l’aide. « Ça remplace le réseau social », résume Paul Tear, policier responsable de l’agence Pair de Magog et président du comité provincial. Le logiciel procure aussi des attentions plus… personnelles. Le jour de l’anniversaire de l’abonné, le système lui fait entendre, lorsqu’il décroche le téléphone, des vœux de fête préenregistrés, chantés par Michel Louvain.

Dans le même esprit, l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM), voyant que ses occupants sont de plus en plus vieux et isolés, a mis en place le programme Un vigilant veille sur vous. Chaque soir avant de se coucher, les locataires accrochent une affichette à leur poignée de porte et la retirent le matin en se levant. Lors de leurs rondes quotidiennes, des résidants bénévoles repèrent ceux qui n’ont pas enlevé leur affiche et contactent, si nécessaire, un répondant ou les services d’urgence. Actifs dans la moitié des 138 immeubles pour aînés de l’OMHM, ces « vigilants » auraient sauvé quelques dizaines de vies depuis une décennie, évalue le responsable du programme, Michel Fortin.

Or, il est parfois ardu de convaincre les gens de s’inscrire, tant pour offrir ce genre de soutien que pour en recevoir. « Il y a un syndrome “je me mêle de mes affaires, ils feront pareil j’espère”, poursuit Michel Fortin. On ne veut pas exposer sa vie privée, se faire déranger, ou bien on est orgueilleux et on se dit qu’on n’a pas besoin de ça. On a beaucoup de travail de mobilisation à faire. »

Le climat qu’il décrit n’est pas propre aux HLM montréalais. Ce repli sur soi, cette hésitation à cogner à la porte du voisin et à lui ouvrir la nôtre, ce sont des réflexes plus ancrés qu’on le pense dans la société québécoise. Selon une enquête de Statistique Canada, publiée en 2015 et basée sur les réponses de 73 000 personnes, les Québécois sont davantage retranchés au sein de leur clan familial et moins portés à cultiver leurs amitiés, à fréquenter leurs voisins et à faire confiance aux étrangers, lorsqu’on les compare aux Canadiens des autres provinces. Par exemple, c’est au Québec que les gens sont les moins nombreux à se rendre service régulièrement entre voisins. C’est également ici qu’on mesure les niveaux de confiance les plus faibles envers les habitants du voisinage et les inconnus. Et puis, presque les deux tiers des Québécois croient « qu’on n’est jamais trop prudent dans nos relations avec les gens », un taux nettement plus élevé que n’importe où ailleurs au pays.

Pour éviter qu’un si grand nombre de Québécois meurent dans l’abandon, ça prendra bien plus que des appels automatisés et des affichettes accrochées aux portes. Il faudra réparer ces brèches dans le tissu social.

(Photo : Leda&St-Jacques)

C’est justement en songeant aux vieillards qui s’éteignent sans que personne s’en aperçoive que Nadine Maltais a eu l’idée de Voisins solidaires, une initiative mise sur pied avec ses collègues du Réseau québécois de Villes et Villages en santé. Le but n’est rien de moins que de changer la culture — de réapprendre aux Québécois à veiller les uns sur les autres dans leurs quartiers, afin que les personnes âgées puissent vieillir chez elles en sécurité. Ça peut être aussi facile que de vérifier si la vieille dame d’à côté a ouvert ses rideaux le matin. « On a besoin de nouvelles solutions sociales pour relever le défi du vieillissement, dit-elle. Le voisinage en est une. Actuellement, on est plutôt dans une norme de côtoiement respectueux et d’ignorance mutuelle. Les gens se disent : je paie des taxes, il y a plein de programmes sociaux, alors ça ne me regarde pas de m’occuper des gens autour qui ne sont pas des proches. Pourtant, les Québécois, dès qu’il arrive une catastrophe, sont prompts à s’occuper des autres. Mais il faut quelque chose de grave, on dirait. Nous, on souhaite installer cette solidarité en continu, au quotidien. » Une campagne a été lancée en novembre à l’échelle du Québec pour éduquer le grand public aux vertus du bon voisinage. Prochaine étape : encourager les villes et les organismes communautaires à prendre des mesures pour stimuler la convivialité sur leur territoire.

S’y préparer

Jean-Pierre Roux se sait « à très haute probabilité de mourir seul », et il a choisi de s’y préparer. Ce vieux garçon de 74 ans, ancien professeur de physique au cégep et patenteux informatique de la première heure, vit en semi-réclusion dans un domaine privé des Laurentides, au bord d’un lac. Sa maison a pour principales qualités à ses yeux d’être entourée d’arbres qui l’isolent des autres riverains, et d’être assez grande pour accueillir son piano de concert. L’endroit est difficile à trouver, au détour d’un chemin de terre, et son entrée abrupte est périlleuse en hiver. J’ai craint de me casser le cou en m’y aventurant par une journée glacée.

Ici, Jean-Pierre peut passer un mois sans voir personne.

D’un naturel à la fois anxieux et systématique, il a conclu un accord avec une amie de longue date. Le mercredi et le dimanche, il doit lui envoyer un courriel ; si elle ne reçoit rien, elle a pour consigne de lui téléphoner et, s’il ne décroche pas, de contacter un voisin, sinon le 9-1-1. Sur un pupitre sont déposées, bien en évidence, des instructions à suivre si on le trouvait mort ou blessé.

Pour le moment, ses journées sont pleines. Tous les jours, il s’exerce au piano pendant quatre heures ; il fait une marche dans les bois ou un tour de chaloupe ; il lit des manuels de physique quantique, pour le plaisir, comme d’autres feuillettent des revues de jardinage. Régulièrement, il donne des leçons de piano à la fille de 11 ans de sa grande amie, par l’intermédiaire d’un appel vidéo.

On a besoin de nouvelles solutions sociales pour relever le défi du vieillissement. Le voisinage en est une. Actuellement, on est plutôt dans une norme de côtoiement respectueux et d’ignorance mutuelle.

Nadine Maltais, cofondatrice de l’initiative Voisins solidaires, du Réseau québécois de Villes et Villages en santé

Sous ses dehors de vieil excentrique aux cheveux fous, enclin aux digressions métaphysiques, je le découvre aussi sentimental qu’il est misanthrope, gauche mais d’une gentillesse infinie, nonchalant face à la mort et pourtant terrifié par elle, et seul. Ses parents ne lui ont pas laissé de bons souvenirs — il ne s’est pas présenté aux obsèques de son père — et son seul frère survivant est à peu près absent de sa vie.

« J’ai l’impression que ce que j’avais à faire, je l’ai fait », me dit-il. Bah ! il y a bien une partition athlétique de Ravel — Gaspard de la nuit — qu’il lui tarde de maîtriser. Mais sinon, Jean-Pierre se dit prêt à partir. Il y a quelque temps, un virus redoutable l’a cloué au lit pendant plusieurs jours et, croyant confusément que ça y était, il s’est laissé glisser. « J’étais sûr que j’y passerais. Je n’ai pas eu le réflexe d’appeler au secours, je suis allé me coucher et j’ai continué à descendre. J’étais bien, me raconte-t-il. Je pourrais m’illusionner sur l’importance que je peux avoir. Même mes bons amis, je les vois une fois, deux fois par année. Qu’est-ce que ça peut changer que je sois là ou pas ? »

Si la hantise de mourir seul à domicile le tourmente, ce n’est pas par crainte de n’être pas secouru à temps, jure-t-il. C’est plutôt à cause de la petite pianiste en herbe pour qui il s’est pris d’un amour paternel, et à qui il espère léguer sa demeure en héritage. « Je veux que ma maison reste intacte. Si je reste un mois à me décomposer, ils pourraient être obligés de la raser. Ce n’est vraiment pas pour qu’on vienne me sauver in extremis au cas où je me casserais une jambe ! dit-il d’un air mi-sérieux, mi-amusé. Mon héritière m’incite à prendre des moyens pour le moment où elle aura ma maison et mon piano. C’est une pensée très agréable pour moi de l’imaginer avec mes affaires. » L’idée de son corps en putréfaction dans la future résidence de la fillette le révulse davantage que la mort elle-même. Alors, il envoie ses deux courriels par semaine. C’est un motif saugrenu, peut-être ; c’est néanmoins ce qui le garde en vie.

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* Par souci de confidentialité, nous ne dévoilons pas le nom de famille complet de ces défunts.