Je n'aime plus
SociétéL'édito

Je n’aime plus

Le rapport de force entre les géants de la techno et les sociétés, qui sont devenues leurs laboratoires à grande échelle, n’est plus équitable. 

Si vous êtes un adulte nord-américain normalement constitué, vous passez maintenant le dixième de votre temps les yeux rivés sur votre téléphone intelligent. L’équivalent de plus d’un mois par année, sans arrêt.

Facebook, Apple, Google et leurs pairs ont réussi à aspirer le maximum d’heures de nos vies, sans comptes à rendre, ou si peu, sur les façons dont ils tirent les ficelles en coulisse pour déterminer ce que l’on voit et influencer ce que l’on aime, ce que l’on achète et pour qui l’on vote. Tout ce temps qu’on leur consacre leur permet d’amasser des océans de données sur nos préférences et nos comportements, que ces entreprises exploitent et revendent ensuite pour leur plus grand profit. Et plus elles possèdent de données sur nous, plus elles peuvent peaufiner leurs stratégies pour accaparer notre attention.

Cette roue tourne à une vitesse affolante, et des voix de plus en plus fortes réclament qu’on y mette un frein.

Il faut vivre dans une caverne sans accès à Internet pour ne pas remarquer les effets secondaires de cette concentration de pouvoir. Pour ne donner qu’un exemple (intéressé, j’en conviens), les médias s’affaiblissent parce que leurs revenus publicitaires sont siphonnés par ces nouveaux monopoles. Plus de 40 % des emplois dans la presse écrite ont disparu au Québec en 10 ans, ce qui réduit la diversité et la profondeur du paysage médiatique.

On doit s’adapter, bien sûr, mais il faut reconnaître que les dés sont pipés et la démocratie menacée. Des campagnes de diffusion d’informations falsifiées ont soufflé sur les braises du Brexit et contribué à redessiner les frontières de l’Europe. Elles ont joué en faveur de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, et leur pouvoir de division et de polarisation ne semble pas près de faiblir.

Jusqu’ici, les maîtres de la Silicon Valley s’en sont lavé les mains et continuent de faire tout ce qu’ils peuvent pour se placer au-dessus des lois. Pas question pour eux d’assumer la responsabilité des contenus qu’ils publient. Pas question de mettre fin aux stratégies d’évitement fiscal qui font perdre des milliards aux États. Tant pis pour les détaillants locaux, qui doivent faire face à une concurrence déloyale dans le commerce électronique. Vous êtes de ceux qui s’inquiètent de l’avenir de la culture québécoise, qui ne peut ni se financer ni se faire voir décemment sur Netflix ou Spotify ? Vous pouvez toujours leur envoyer un courriel pour vous plaindre.

La plupart des gouvernements réagissent timidement. À leur défense, la rapidité avec laquelle ces changements surviennent est stupéfiante. Même le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, avoue que les États n’ont pas les ressources pour s’adapter assez rapidement (voir « Prêts pour l’intelligence artificielle ? »).

À Ottawa, Justin Trudeau s’est pour sa part enfermé dans une logique tordue en refusant d’obliger Netflix à percevoir la taxe fédérale sur ses abonnements au Canada. Le premier ministre du Canada aurait tout intérêt à s’inspirer de Margrethe Vestager, la courageuse commissaire à la concurrence de l’Union européenne, qui a imposé des amendes représentant des milliards de dollars à Apple et à Google pour leurs pratiques fiscales et commerciales déloyales. Ou à prendre exemple sur le président de la France, Emmanuel Macron, dont le gouvernement veut limiter la propagation des fake news, ou sur la chancelière allemande, Angela Merkel, qui a fait adopter une loi pour forcer le retrait rapide de contenus à caractère haineux.

Aucune de ces initiatives ne parviendra à elle seule à rétablir un rapport de force plus équitable entre les géants de la techno et les sociétés qui sont devenues leurs laboratoires à grande échelle. Mais elles ont le mérite de tenter de trouver des réponses, même imparfaites, à l’un des plus grands enjeux de notre époque.

Et le citoyen ? Un truc simple pour commencer : désactivons les mille et une notifications de notre téléphone intelligent, question de regagner un peu de souveraineté sur nous-mêmes.