Prêts pour l'intelligence artificielle ?
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Prêts pour l’intelligence artificielle ?

Alec Castonguay a réuni le chercheur Yoshua Bengio et le premier ministre Philippe Couillard sur les possibilités et les dilemmes posés par l’intelligence artificielle.

Rarement deux mots ont-ils porté autant d’espoirs que de craintes. L’intelligence artificielle est un progrès comparable à l’invention de l’ordinateur pour certains, mais nous rapproche des robots tueurs pour d’autres.

Le développement de cette science suscite une véritable frénésie. Et à L’actualité, nos têtes étaient remplies de questions. Quelle sera la puissance de ces machines ? Feront-elles disparaître des millions d’emplois ? Les États sont-ils prêts à ces changements sociaux ?

Pour y répondre, nous avons réuni dans une rencontre inédite LE décideur du Québec, le premier ministre Philippe Couillard, et LE spécialiste de l’intelligence artificielle dans la métropole et l’une des sommités planétaires, Yoshua Bengio, directeur scientifique de l’Institut des algorithmes d’apprentissage de Montréal.

Pendant plus d’une heure, au Sommet Place Ville-Marie, au cœur du centre-ville de Montréal, nous avons fait le point sur les dilemmes moraux de l’intelligence artificielle, revisité Léonard de Vinci… et tenté de comprendre pourquoi les passionnés de ce domaine adorent Star Trek !

Alec Castonguay : Nous avons présentement l’une des plus belles vues sur Montréal. En bas, un peu partout dans la ville, des centaines de chercheurs, de programmeurs et d’étudiants s’affairent à développer l’intelligence artificielle. Que font-ils exactement ?

Yoshua Bengio : Nous essayons de construire des machines un peu moins stupides ! On veut que ces ordinateurs aient une certaine compréhension du monde. L’intelligence artificielle moderne s’appuie sur la capacité de l’ordinateur d’apprendre à partir d’exemples, de données. Aujourd’hui, les machines ont besoin des humains pour leur enseigner comment fonctionne le monde, pour leur dire : voici une chaise, une table, la Place Ville-Marie, et ainsi de suite. Il faut beaucoup de ces exemples pour les aider à reconnaître les concepts importants. Dans l’avenir, on espère que l’ordinateur sera davantage comme nous, donc plus autonome dans sa capacité de réfléchir et d’apprendre.

 A. Castonguay : Monsieur Couillard, quand avez-vous remarqué pour la première fois que l’intelligence artificielle n’était plus de la science-fiction ?

 Philippe Couillard : Lorsque j’ai fait une recherche sur un vendeur de livres en ligne bien connu et que la machine a reconnu mes goûts et m’a suggéré des lectures. J’ai aussi certains amis qui commencent à avoir des assistants domestiques virtuels, qui apprennent progressivement de nos dialogues et des bruits de la maison pour prendre certaines initiatives. C’est déjà autour de nous.

A. Castonguay : Google et Facebook veulent l’utiliser pour repérer les contenus offensants ou dangereux en ligne. Il y a aussi les assistants vocaux, comme Siri, les voitures autonomes, la réalité virtuelle…

P. Couillard  : Steve Jobs a dit aux gens de quoi ils allaient avoir besoin. Personne n’avait exprimé le besoin d’avoir un iPad ou un iPod. Il avait cette capacité d’anticiper les besoins, également présente chez les meilleurs chercheurs et entreprises de l’intelligence artificielle.

Y. Bengio : La créativité va s’exprimer et ça ne viendra pas nécessairement des universités. Les chercheurs élaborent les fondements, comme les mathématiques et les algorithmes, mais on n’est pas en train de réfléchir à la manière de combiner ces idées pour créer le prochain iPad ou iPod. Les ingénieurs et les entrepreneurs créatifs vont imaginer les applications concrètes de l’intelligence artificielle.

A. Castonguay : Zoubin Ghahramani, qui dirige la recherche en intelligence artificielle (IA) d’Uber, a déclaré que c’était la révolution technologique la plus importante depuis l’invention de l’ordinateur. Est-ce à ce point majeur ?

P. Couillard  : C’est carrément un changement de civilisation. On peut comparer ça à de grands bonds technologiques, comme l’invention de l’imprimerie ou de l’agriculture, qui ont donné lieu à une explosion de connaissances et ont profondément changé la relation entre les humains. Les historiens du siècle prochain vont lier ces années-ci à ces innovations marquantes.

Y. Bengio : Tout à fait. Mais il est difficile de qualifier ce changement, parce qu’il en reste encore tellement à venir. L’avenir sera très différent de ce qu’on peut actuellement imaginer. L’effet, vraisemblablement, sera important non seulement sur la société, mais sur ce que nous sommes comme êtres humains.

A. Castonguay : Monsieur Couillard, êtes-vous un fan de Star Trek ?

P. Couillard  : J’ai été un grand amateur de Star Trek !

A. Castonguay : On dirait que tous les passionnés de l’IA sont des amateurs de Star Trek, en raison de la technologie et de la frontière poreuse entre la machine et l’humain…

P. Couillard  : C’est vrai, mais ce qui m’intéressait le plus dans Star Trek, ce n’étaient pas les prouesses techniques, mais l’aspect spirituel. Il y a beaucoup de références au créateur ou à la possibilité d’une existence supranaturelle, une sorte de conscience collective, comme les Borgs, qui ont une intelligence collective.

A. Castonguay : Monsieur Bengio, vous êtes un amateur de Star Trek

Y. Bengio : En effet !

P. Couillard  : Ah oui, vous êtes un trekkie ? Quel est votre personnage préféré ?

Y. Bengio : C’est le second officier Data, qui est arrivé à peu près à l’époque où je commençais mes études dans le domaine des réseaux de neurones, et lui, il a un réseau de neurones positroniques, ce qui m’impressionnait beaucoup, même si ça n’existe pas ! Il est craquant parce qu’il est intelligent, mais il essaie aussi d’être plus humain, sans vraiment y arriver. En plus, il se donne complètement à la cause commune, alors c’est un beau modèle.

P. Couillard  : Spock représente l’affrontement constant entre la raison pure et l’émotion humaine. Il tente de comprendre et se laisse progressivement envahir par les sentiments, ce qui le perturbe grandement. Cette dualité est présente en nous.

(Photo : Christian Blais)

C’est carrément un changement de civilisation. On peut comparer ça à de grands bonds technologiques, comme l’invention de l’imprimerie ou de l’agriculture, qui ont donné lieu à une explosion de connaissances et ont profondément changé la relation entre les humains.

Philippe Couillard

A. Castonguay : Avez-vous lu quelque chose récemment sur l’intelligence artificielle qui vous a marqué ?

P. Couillard  : Curieusement, j’ai lu la biographie de Léonard de Vinci, ce génie universel de la Renaissance. Il regardait le vol des oiseaux et tentait d’en déduire des éléments pour comprendre comment l’humain ferait pour voler. Ensuite, il regardait une rivière contourner des obstacles et déduisait certaines choses sur les fluides ou la circulation de l’air. Il a fait des recherches sur la lumière, ce qui lui a permis d’être un peintre de génie. Il a disséqué le corps humain pour comprendre l’appareil visuel. Ça illustre la genèse des idées complexes. Il me semble qu’on est encore très loin du moment où une machine pourra générer elle-même ce type de réflexion complexe. Est-ce que je me trompe ?

Y. Bengio : Sur ce plan, vous avez raison. Par contre, en principe, c’est un peu la base de ce qu’on demande aux machines : découvrir le sens derrière ce qu’elles observent, les régularités qui expliquent les causes. Cependant, on est loin du niveau d’abstraction et de compréhension du monde d’un Léonard de Vinci. Je suis optimiste, parce que c’est ce sur quoi on travaille. Mais combien de décennies ou de siècles ça demandera avant d’arriver à ce niveau-là ? Je ne sais pas.

P. Couillard  : C’est une discipline qui semble s’inspirer de la nature. J’ai fait des sciences neurologiques et je constate que vous essayez de reproduire la notion de couches des neurones dans le cortex.

Y. Bengio : Il y a beaucoup d’inspiration venue du cerveau, c’est vrai.

P. Couillard  : Comme l’apprentissage de l’enfant. C’est ce qu’il absorbe comme connaissances, au fil des répétitions, qui compte. J’imagine que c’est le même principe pour les machines ?

Y. Bengio : C’est le changement dans les connexions, au fil des expériences, qui constitue la mémoire de la machine.

A. Castonguay : Est-ce qu’on peut dire que l’intelligence artificielle est au stade « bébé » de son développement ? Les machines apprennent, mais elles manquent d’autonomie ?

Y. Bengio : On aimerait être là ! On est plutôt, dans l’échelle de l’évolution, à ce qui correspondrait à une souris ou quelque chose comme ça. Et même ça, pour le contrôle moteur, on n’en est pas là. On est obligé d’enseigner aux ordinateurs les concepts les plus importants, parce qu’ils ne sont pas capables de les découvrir aussi rapidement que l’humain. Un enfant n’a pas besoin de vivre une expérience cinq millions de fois avant de comprendre. L’ordinateur, oui. Par exemple, on a réussi à construire un système qui peut battre le meilleur joueur de Go au monde, mais l’ordinateur a dû jouer des millions de parties pour y arriver. Un humain n’aurait jamais le temps de jouer autant dans toute sa vie ! On est capable de faire mieux que l’humain dans certains cas, mais c’est en déployant des quantités de ressources, bien au-delà de ce dont la nature a besoin pour comprendre.

A. Castonguay : J’ai toujours pensé que deux choses fondamentales nous distinguaient des machines : les émotions et l’intelligence. Est-ce qu’on est en train d’abattre l’une des frontières qui nous séparent des robots ?

Y. Bengio : C’est le but. On progresse. Ça nous amène à des questionnements du genre : c’est quoi, être un humain ?

P. Couillard  : La conscience de soi, notamment. Est-ce que la machine est consciente de son existence ? C’est une grande différence avec l’humain.

Y. Bengio : Pas aujourd’hui, mais est-ce qu’elle le sera un jour ? On peut se poser la question.

(Photo : Christian Blais)

Il y en a qui sont dans la science-fiction pure, par exemple lorsqu’ils parlent des ordinateurs qui vont nous détruire, être plus intelligents que nous et tenter de prendre notre place. C’est une projection qui ne correspond pas à la réalité scientifique qu’on peut entrevoir.

Yoshua Bengio

A. Castonguay : Ça fait des décennies que des gens s’intéressent à l’IA. Monsieur Bengio, vous avez commencé dans les années 1980. Pourquoi y a-t-il un boum maintenant ?

Y. Bengio : Les conditions gagnantes ont finalement été réunies. Les progrès scientifiques, la compréhension des algorithmes, la puissance des calculs et la quantité de données pour entraîner les ordinateurs à différentes tâches sont au rendez-vous. Les principes de l’apprentissage profond sont les mêmes que dans les années 1980, mais il nous manquait des ingrédients pour apprendre des choses complexes aux machines. On atteint aujourd’hui un seuil de performance dans certains domaines qui rend ça économiquement utile et qui provoque des changements sociaux importants. C’est pour ça qu’il y a autant d’investissements en ce moment.

A. Castonguay : Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans l’IA ?

Y. Bengio : Ça pourrait nous aider à améliorer notre bien-être, mais aussi à comprendre qui nous sommes. Qu’est-ce qui se cache dans nos capacités intellectuelles ? Comment notre cerveau fonctionne ? Ça pourrait avoir un effet pour les gens qui ont des problèmes cognitifs.

P. Couillard  : Les conséquences sociales, c’est absolument fondamental et sous-estimé. Ça m’intéresse et m’inquiète à la fois. L’histoire du système économique est une succession de constructions et de destructions. Il y a dans l’IA un phénomène qui va entraîner la destruction de certains emplois, de certains types d’activité. Ce qui me renverse, c’est qu’il y a deux ou trois ans tout ce que je lisais sur les révolutions industrielles était quand même rassurant. On disait que les emplois répétitifs seraient progressivement remplacés par des automates et que ce serait une bonne chose pour l’être humain. Mais on dit maintenant que certains emplois cognitifs, où il faut faire preuve de jugement, comme les analyses financières ou légales, seront de plus en plus touchés. Il est essentiel que les experts dans le domaine, comme Yoshua, mènent ce débat et montrent ce qui va sortir de l’IA. Comment une société se prépare à ça ? Comment on forme nos jeunes ? On dit souvent qu’il faut préparer les jeunes aux emplois de demain, mais je ne sais pas quels seront les emplois de demain !

Y. Bengio : On doit réfléchir à un système d’éducation qui prépare les jeunes à ce niveau d’incertitude.

P. Couillard  : En étant plus polyvalents.

Y. Bengio : En les rendant capables de penser par eux-mêmes, d’apprendre par eux-mêmes, pour être en mesure de s’adapter aux transformations.

P. Couillard  : Lors de la révolution industrielle, au XIXe siècle, la réaction a été violente. Il y avait des manifestations contre les machines à tisser, par exemple, qui volaient la job des tisserands. Mais tous les mouvements qui ont tenté de bloquer le progrès technologique ont échoué. La société a vécu une époque difficile et ça pourrait nous guetter, mais je pense aussi que c’est rempli d’occasions favorables. Au Québec, nous avons de la chance, nous avons une certaine cohésion sociale. Même si on a nos chicanes, on peut se parler et se préparer ensemble à ces changements.

Certaines des prochaines grandes sociétés mondiales du domaine doivent venir du Québec.

Yoshua Bengio

A. Castonguay : En novembre dernier s’est tenu le Forum IA responsable. Cette rencontre a permis de lancer la Déclaration de Montréal. Je vous lis un extrait du préambule de cette déclaration : « L’intelligence artificielle peut créer de nouveaux risques et exacerber les inégalités économiques et sociales. Mais elle peut aussi contribuer au bien-être, à la liberté ou à la justice. […] Pour la première fois dans l’histoire, nous avons la possibilité de créer des agents non humains, autonomes et intelligents, qui n’ont pas besoin de leurs concepteurs pour accomplir des tâches que l’on croyait réservées à l’esprit humain. »

 Certains disent que ça va éradiquer des emplois, accentuer les inégalités sociales, augmenter le clivage entre les villes et les campagnes, et même, qui sait, provoquer des guerres ou permettre que des robots participent à des conflits… Monsieur Bengio, vous siégez au comité scientifique de la Déclaration de Montréal. Vous avez senti le besoin de creuser le côté éthique de l’IA. Est-ce que les pessimistes exagèrent ?

Y. Bengio : Il y a différentes catégories de pessimistes ! Il y en a qui sont dans la science-fiction pure, par exemple lorsqu’ils parlent des ordinateurs qui vont nous détruire, être plus intelligents que nous et tenter de prendre notre place. C’est une projection qui ne correspond pas à la réalité scientifique qu’on peut entrevoir. Mais par rapport aux craintes que vous avez énumérées, qui sont davantage de l’ordre de l’évolution sociale, il faut s’en préoccuper et trouver les meilleures manières de gérer ces changements. Il faut éviter que cet outil puissant ne soit utilisé à de mauvaises fins. Par exemple, dans le domaine militaire, il ne faut pas aller vers les robots tueurs. J’ai écrit au premier ministre Trudeau pour que le Canada prenne position sur cette question avec d’autres pays dans le monde afin de proscrire ce genre d’arme. Le débat commence à l’ONU.

P. Couillard  : Les robots tueurs, il me semble qu’on n’est pas loin ?

Y. Bengio : On n’est vraiment pas loin. Sur le plan scientifique, on a déjà les outils. Il reste les enjeux matériels, comme des puces assez petites pour ne pas que la machine soit trop lourde. Ça s’en vient si on ne décide pas collectivement d’y mettre un frein.

A. Castonguay : Un autre dilemme moral concerne les véhicules autonomes. Si une voiture sans conducteur est sur le point d’entrer en collision avec une autre voiture, est-ce qu’elle change de direction pour éviter l’accident afin de protéger les occupants, même si elle doit heurter des piétons, et donc, risquer de provoquer des blessures ou des morts ?

Y. Bengio : Ce qui est intéressant avec ce type d’exemple, c’est que souvent, ça nous amène à un conflit entre un choix individuel, celui du conducteur, et un choix qui serait optimal pour la société. C’est pour ça qu’il faut se donner des règles au bénéfice des plus faibles.

P. Couillard  : Il ne faut pas penser que les conducteurs humains sont naturellement sages et font les bons choix. On en est témoins tous les jours !

A. Castonguay : Peut-on inculquer à une machine un choix moral ?

P. Couillard  : Dans mon jeune âge, j’étais un avide lecteur de science-fiction, notamment d’Isaac Asimov. Son livre I, Robot [Les robots] énonçait trois lois. Il me semble qu’elles sont encore valables, non ?

A. Castonguay :  Quelles sont ces lois ?

Y. Bengio : La loi 0 affirme que le robot ne doit pas nuire à l’humanité. La loi 1 dit que le robot ne doit pas nuire à un être humain, sous réserve de ne pas transgresser la loi 0. La loi 2 dit que le robot doit voir à sa propre survie, sans contredire les lois précédentes. Malheureusement, dans un avenir envisageable, on ne pourrait pas programmer un ordinateur au moyen de ces lois, parce que ces mots-là ne veulent rien dire pour lui. Le concept d’humanité est trop abstrait. On leur enseigne plutôt les valeurs des humains, la morale, pour que les ordinateurs puissent comprendre ce que ça veut dire, nuire à un être humain.

A. Castonguay : On leur enseigne le bien et le mal ?

P. Couillard  : On peut avoir différentes définitions du bien et du mal…

Y. Bengio : En effet, dans différentes cultures, il y a des variations. Avec les techniques d’apprentissage, si on enseigne aux machines comme à un enfant, en les mettant en contact avec ce qui se passe autour d’elles, on peut possiblement y arriver. L’ordinateur observe comment les humains agissent, pas toujours en bien, et on le programme en conséquence. J’ai des projets en ce sens-là. Mais c’est quelque chose qui prendra 10 ou 20 ans.

L’intelligence artificielle s’applique aussi hors de Montréal, dans les industries plus traditionnelles, comme la foresterie, l’agriculture ou les mines.

Philippe Couillard

A. Castonguay : À qui revient la responsabilité de s’assurer que l’IA n’entraîne pas des conséquences sociales désastreuses ? Aux chercheurs ? Aux entreprises ? Aux gouvernants ?

P. Couillard  : La responsabilité finale revient peut-être aux législateurs, mais la première responsabilité concerne la société civile, comme les établissements d’enseignement et les groupes sociaux, qui doivent poser des questions et organiser des activités pour y réfléchir, comme en novembre dernier. Je suis très fier qu’on ait fait ça à Montréal. Si on demande d’abord au gouvernement de faire une loi, on va échouer, parce qu’elle sera écrite sans connaissances.

Y. Bengio : Avant de faire des lois, il faut décider collectivement de ce qu’on veut.

A. Castonguay : Est-ce que les entreprises ont la responsabilité morale d’élaborer une technologie en accord avec ce que la société souhaite ?

P. Couillard  : Leur première responsabilité est de protéger les données. Le combustible de tout ce dont on discute, ce sont nos données personnelles. Il y a une crainte justifiée, ce doit être confidentiel.

A. Castonguay : Et la responsabilité des chercheurs ?

Y. Bengio : Ils ont plusieurs responsabilités. La première est de participer au dialogue avec la société. Ensuite, ils font des choix lorsqu’ils décident d’explorer tel type d’application plutôt que tel autre. Je le vois avec mes étudiants ou même dans mes choix. On souhaite explorer des choses qui ont un effet positif, par exemple dans le domaine de la santé.

A. Castonguay : Les gouvernements sont-ils assez agiles pour suivre le développement technologique ?

P. Couillard  : Non, c’est trop rapide.

A. Castonguay : Alors, quel est leur rôle ?

P. Couillard  : Déclencher une réflexion profonde et organisée. Le Québec a des fonds de recherche et un Bureau du scientifique en chef. Je verrais très bien un mandat donné à ces organisations. Pas pour proposer une loi, mais pour repérer les enjeux, ce à quoi il faut penser pour les 5, 10 ou 15 prochaines années.

A. Castonguay : Monsieur Bengio, si vous étiez premier ministre du Québec, que feriez-vous pour soutenir l’IA tout en vous assurant qu’il y a plus de positif que de négatif ?

Y. Bengio : Pour avoir les moyens de faire face aux transformations économiques et sociales qui s’en viennent, notamment sur le marché de l’emploi, il nous faudra des ressources. Ça va coûter quelque chose pour la couverture sociale et l’éducation, par exemple. Le meilleur endroit pour aller chercher cet argent, c’est dans la croissance économique venant de l’intelligence artificielle. Or, ça ne se produira pas si cette richesse est le fruit de grandes entreprises américaines, même si elles ont leur centre de recherche à Montréal. Certaines des prochaines grandes sociétés mondiales du domaine doivent venir du Québec. Il faut aider nos jeunes pousses, nos PME, qui sont très agiles. On doit faire tout ce qu’on peut pour permettre leur éclosion. Elles ne doivent pas être sans cesse rachetées par les grands acteurs américains ou chinois avant d’arriver à l’étape des profits. Il faut maximiser les chances d’être des producteurs d’intelligence artificielle, et pas seulement des consommateurs.

A. Castonguay : Est-ce que le Québec en fait assez ?

Y. Bengio : On peut faire plus. Notre actif le plus important, c’est notre masse critique de talents. On doit connecter nos forces universitaires avec les jeunes entreprises d’ici. C’est un défi, parce que ce sont des mondes qui ne se parlent pas, avec des cultures différentes. Mais il faut réussir si on veut faire du Québec un acteur important.

P. Couillard  : On est en train d’y arriver.

Y. Bengio : C’est bien parti, on a une renommée extraordinaire partout dans le monde, mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

A. Castonguay : Votre réaction quand vous entendez ça, monsieur Couillard ?

P. Couillard  : J’aime ça. Par contre, il ne faut pas dire non à de grandes entreprises qui viennent s’installer chez nous. Elles peuvent agir comme locomotives. On a une masse critique de chercheurs au Québec, on a aussi beaucoup de capital de risque, mais il faut voir s’il est bien ciblé. Aussi, est-ce qu’on a les bons fondateurs d’entreprises ? Il y a deux types de fondateurs : ceux qui veulent démarrer leur entreprise et faire quelque chose de gros, puis ceux qui veulent vendre dès que ça commence à être un peu payant. C’est difficile de discerner au début à quel type on a affaire. Il faut s’assurer que le capital de risque est patient et qu’il offre des mesures incitatives pour garder la propriété intellectuelle. C’est ça le drame : des découvertes chez nous, mais qui sont commercialisées ailleurs.

A. Castonguay : Il y a une concurrence mondiale entre géants technologiques, universités et villes pour attirer les meilleurs talents. Où se situe Montréal dans le grand ensemble de l’IA ?

P. Couillard  : On me dit que nous sommes l’un des trois pôles majeurs, avec Londres et Singapour.

Y. Bengio : Sur le plan scientifique, c’est clair qu’on a une notoriété énorme, avec la venue des grandes entreprises dans les derniers mois. Cette renommée s’étend maintenant au domaine de l’investissement. Ça fait boule de neige. Je n’ai pas de chiffres pour comparer, mais dans le monde, on sait maintenant que Montréal est un endroit fort. Les ingrédients se mettent en place comme dans la Silicon Valley : on a des universités, il y a du transfert technologique, des entreprises en démarrage, de grandes entreprises et une fluidité du marché de l’emploi qui fait que les gens peuvent passer de l’un à l’autre. Un ingénieur de l’étranger qui vient s’installer ici peut se dire que si ça ne fonctionne pas dans un an, il pourra traverser la rue et se trouver un autre emploi. Ce bouillonnement est important.

P. Couillard  : Qu’est-ce qui crée un environnement susceptible d’attirer l’innovation et les talents ? Il y a une liste de facteurs, souvent assez habituels, comme l’ingénierie ou l’accès à des capitaux. Mais il y en a un qui est dans le top : un endroit où les gens veulent vivre. La qualité de vie est primordiale, surtout pour les jeunes entrepreneurs.

A. Castonguay : Il faut donc mettre en place des éléments qui ne sont pas directement liés à l’IA, comme les transports en commun…

P. Couillard  : Pas juste ça. Il faut penser à la façon dont on vit ensemble, par exemple avec les communautés culturelles. Ça vient de partout dans le monde pour s’installer à Montréal. Il faut préserver ça.

Y. Bengio : On a une culture de collaboration au Québec. Il faut miser là-dessus.

A. Castonguay : Comment se compare-t-on par rapport à Toronto, l’autre grand pôle de l’IA au Canada ?

Y. Bengio : On a évolué en parallèle. Le Canada est trop petit comme acteur international pour qu’on se noie dans les chicanes de villes. Il faut qu’on mette en avant la marque canadienne et qu’on travaille de concert. Pour l’instant, ça fonctionne. Quand ils font un bon coup, ça fait rayonner le Canada et ça aide à attirer des gens à Montréal.

A. Castonguay : Il n’y a pas de concurrence ?

P. Couillard  : [Rire] Il y a toujours de la concurrence !

Y. Bengio : Bien sûr ! On surveille nos arrières, mais avec une attitude positive.

A. Castonguay : Monsieur Bengio, vos étudiants viennent de partout : États-Unis, Russie, Inde, Brésil, Mexique… à peine 10 % de vos 133 étudiants sont canadiens. Est-ce qu’on a des talents locaux qui s’intéressent à l’IA ?

Y. Bengio : Tout à fait. Depuis un an, l’intelligence artificielle est un sujet chaud au Québec. On a plein de jeunes qui veulent embarquer.

P. Couillard  : Pourquoi on ne fait pas de ces jeunes des Québécois ? Tant mieux s’ils viennent chez nous. La diversité est une force extraordinaire. Notre ambition devrait être de les convaincre de rester avec nous. On a des politiques d’immigration pour ça, mais ça revient à ce qu’on disait, ils vont se demander s’ils peuvent avoir une belle vie ici, une job agréable, une famille.

A. Castonguay : L’IA est un domaine où la recherche se déroule presque exclusivement en anglais. Est-ce illusoire d’y travailler en français ?

Y. Bengio : Dans la plupart des domaines scientifiques, ça se passe en anglais. C’est parfois difficile de concilier ça avec notre besoin de protéger la langue française, qui est très important. Mais si on ne trouve pas une manière de réconcilier ça, on ne réussira pas à faire de Montréal une place forte en IA. Si on regarde la Silicon Valley, c’est un lieu où les gens viennent de partout dans le monde. Les étrangers s’y sentent bien. Il faut réussir à rendre le Québec le plus accueillant possible à ces gens qui ne parlent pas le français, sans mettre en danger notre projet de garder bien vivante la langue française. C’est possible si on est intelligent dans nos moyens.

P. Couillard  : Les enfants de ces immigrants vont aller à l’école en français. Les prochaines générations seront trilingues ou quadrilingues. Yoshua a raison, c’est un défi, parce que les articles scientifiques de grande portée sont rédigés en anglais. On appartient à l’Organisation internationale de la Francophonie, avec de grands pays comme la France et la Belgique. Il y a là une occasion favorable pour faire le pont avec la communauté scientifique francophone. Garder vivante la langue française en Amérique du Nord est un défi en soi depuis 400 ans. Ça ne changera pas.

A. Castonguay : Si l’IA se concentre à Montréal, est-ce que ça ne risque pas d’accentuer le clivage entre la métropole, très connectée, et le reste du Québec, qui exploite les ressources ? Est-ce que Montréal ne sera pas perçue à un certain point comme une drôle de bibitte ?

P. Couillard  : J’habite à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean. L’intelligence artificielle s’applique aussi hors de Montréal, dans les industries plus traditionnelles, comme la foresterie, l’agriculture ou les mines. Ce sont des terreaux fertiles. Nous sommes en train de bâtir, pour chacune des régions, des centres d’innovation, pour garder nos jeunes diplômés et les aider à démarrer des entreprises. C’est comme ça qu’on va éviter la grande fracture géographique.

(Cette conversation a été éditée pour en faciliter la lecture. La version intégrale est accessible en balado au début de cet article.)