Une essentielle quétainerie
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Une essentielle quétainerie

En ces temps d’hyperindividualisme, il se pourrait bien que la bienveillance soit une idée révolutionnaire.

Qui est vraiment bon ?

Je pose la question à la dramaturge Fanny Britt, tandis que la lumière blonde du matin noie nos corps inconfortablement assis sur le long banc d’un café. Quelques mois plus tôt, j’avais vu sa pièce Bienveillance, jouée à la Bordée, à Québec, et j’ai eu envie de lui demander ça.

Parce que je doute de ma bonté.

Oh, je recycle, je vote à gauche, j’aime ma mère, ma fille, ma blonde, ma sœur, mes frères. Je tente d’être gentil et de passer outre mes préjugés. Je paie mes impôts sans rechigner — sinon bien sûr pour l’outrage qui leur est fait par les politiciens et hauts fonctionnaires qui les gèrent de façon pitoyable. Le plus souvent, je marche ou utilise mon vélo pour aller au travail. Je mange bio si possible, moins de viande qu’avant, j’essaie d’acheter localement. J’accueille les réfugiés à bras ouverts. Je ferme le robinet quand je me brosse les dents et j’attends la fin de la pointe d’usage d’électricité pour mettre en marche le lave-vaisselle.

Mais je me sens coupable. De ne pas en faire assez. D’être à ce point tourné vers mes pensées et obsédé par mes névroses que je m’intéresse trop peu à ceux qui m’entourent. D’en avoir tellement quand d’autres n’ont rien. D’être hypocrite avec mes idées de gauche et mes vélos en carbone, mes bières de microbrasseries, mon café de troisième vague, mes vêtements cousus dans des sweatshops immondes. Coupable de l’usage que je fais de ma liberté, du bénévolat que je ne fais pas, d’être bien né…

Si je suis bon et que je m’améliore, est-ce seulement pour répondre à ma culpabilité et mieux dormir le soir ?

« J’ai toujours eu cette culpabilité-là, me confie Fanny Britt, et ça a empiré depuis que je suis plus connue et que j’ai une tribune. Le but de la pièce, c’était d’essayer de voir jusqu’où on peut être bon quand cela entre en conflit avec nos propres intérêts. Mais ce qui m’ennuie aussi, et c’est mon côté très cynique qui parle, c’est l’idée que même lorsque nous faisons preuve de bonté, c’est peut-être simplement pour redorer notre image. » Celle qu’on se fait de soi. Celle qui se reflète dans la rétine morale des autres.

Bref, si je suis bon et que je m’améliore, est-ce seulement pour répondre à ma culpabilité et mieux dormir le soir ?

C’est un ami psychologue qui m’a fait prendre conscience qu’il me faut m’extraire de l’angélisme qui pourrit toutes mes velléités de progrès humain. Ne serait-ce que pour sortir du fatalisme qui nous fait toujours chercher la faille dans le geste bon.

C’est vers la bienveillance que nous devrions tendre, me dit-il. Ce qui signifie simplement de nous tourner vers les autres, d’essayer de les comprendre, mais aussi d’être plus indulgents envers nous-mêmes ; nous sommes parfois si exigeants que nous devenons notre propre intimidateur.

Il fait écho au moine bouddhiste Matthieu Ricard, qui, en entrevue au magazine Psychologies, en 2016, présentait la notion de bienveillance comme une idée révolutionnaire en ces temps d’hyperindividualisme. Et plutôt que de tendre vers la perfection, qui nous fait nous sentir un peu minables, ou renoncer, il propose de chercher la cohérence entre nos principes et nos actions pour sortir de la dissonance cognitive qui nous rend mal à l’aise et nous pousse à démissionner de notre désir de faire mieux, d’être mieux.

Pour moi comme pour bien d’autres, le premier pas consisterait sans doute à cesser de voir la bienveillance ou la bonté comme des utopies, des attitudes à tel point déconnectées du réel qu’elles confinent à une sorte de bien-pensance risible.

Et puis, au-delà des grands enjeux sociaux, il y a ces choses minuscules, à la portée de notre vie intime, mais qui sont en même temps énormes. « Je parlais récemment à une amie qui vit une rupture et qui se reproche plein de trucs, raconte Fanny Britt. Je lui ai dit : “Tu sais, ce qu’il reste de ton histoire, c’est ton amour véritable.” Elle avait aimé totalement, sans attendre en retour quelque chose qui la fasse paraître ou se sentir mieux. Et ça, c’est plus rare qu’on pense. »

Me sont alors revenues ces paroles de « Balade à Toronto », de Jean Leloup : « Le temps passe et un jour on est vieux et puis seul et rien ne reste plus que la fierté d’avoir aimé correctement. »

« Je sais que ça sonne quétaine, mais si la vraie bonté existe, elle est là. Dans cet amour de l’autre entier », croit Fanny Britt.

Et dans son souffle passe un petit rire ému qui ressemble à de l’espoir. Pour son amie. Pour elle. Pour nous tous. Que nous acceptions enfin cette quétainerie comme un bien nécessaire.