Relancer le débat
SociétéChronique de Marie-France Bazzo

Relancer le débat

« Bon sang que nous, les Québécois, avons de la misère avec le débat ! Il y a dans sa crainte un vieux fond canadien-français de respect de l’ordre, l’idée qu’il ne faut pas faire de peine à autrui. »

Le dimanche soir, c’est du bonheur. Je regarde les débatteurs s’asticoter, avancer des arguments raffinés ou rentre-dedans, manier parfois la mauvaise foi. Ça fuse de partout. Ils ne lâchent pas leur point, tentent une esquive séductrice pour mieux attaquer à la jugulaire. À la fin de l’émission, j’ai appris sur la thématique de la soirée. Mes certitudes ont été remises en question. J’ai le cerveau qui crépite. Je viens de passer un formidable moment avec la bande d’On n’est pas couché, à TV5. Puis, je zappe à Tout le monde en parle, où on applaudit en chœur le dernier humoriste consensuel…

Mais pourquoi cette obsession du débat ? me demandera-t-on. C’est du monde qui s’obstine, qui crie, se chicane. C’est stérile ! Ça fait pleurer les gens !

On se prive de beaucoup en ayant peur de débattre. Le débat est essentiel pour asseoir une démocratie. L’opinion publique, pour s’exprimer avec sagesse, pour voter en connaissance de cause, doit être informée des enjeux ambiants. C’est nécessaire pour faire des choix éclairés. En ce sens, argumenter, confronter ses idées avec celles des autres aide en définitive à garder la démocratie vivace.

Mais bon sang que nous, les Québécois, avons de la misère avec le débat ! Il y a dans sa crainte un vieux fond canadien-français de respect de l’ordre, l’idée qu’il ne faut pas faire de peine à autrui. Mais pas que.

En fait, on pourrait même avoir l’impression qu’on débat beaucoup au Québec, ces temps-ci. Sur les ondes, dans les quotidiens, des légions de commentateurs s’expriment sur la question du jour. Deux modes opèrent : on se crie des noms par chroniques interposées et ça vire à l’antagonisme. Ou alors, il y a apparence d’opposition qui dissimule un consensus lénifiant. Dans tous les cas, le mot « débat » est galvaudé. Vidé de sa charge, farci de clichés.

Car où peut-on débattre réellement, librement ?

À l’université ? De moins en moins. Des colloques et conférences sont proscrits, ou réservés aux « pareils » (genrés ou racisés). Beaucoup de professeurs paniquent à l’idée de nuire à leurs subventions ou à leur statut au sein du département.

Sur les réseaux sociaux ? Ce sont des défouloirs souvent anonymes. Facebook et Twitter sont des communautés d’opinion où on se conforte entre semblables. Lorsqu’une idée dissonante émerge, elle est rapidement torpillée. On accusera son auteur d’amalgamer les choses et on pratiquera la phrase assassine pour éteindre toute discussion.

Dans les médias ? Où sont les émissions de débat ? Nos chaînes publiques devraient en proposer. Les sujets, du culturel au politique, foisonnent. Or, notre télévision se vautre dans le divertissement rassurant avec les mêmes sempiternelles vedettes.

Tout se passe comme s’il était préjudiciable de débattre. Risqué de choquer, d’ennuyer, ou de perdre des téléspectateurs ou des auditeurs. Alors que le péril est bien plus grand de NE PAS débattre : étiolement de la démocratie, de la parole originale, danger de populisme et de paresse intellectuelle. Cela dit, plusieurs sujets sont aujourd’hui sulfureux. Notre époque postmoderne avance en terrain miné. Pour parler écologie, féminisme, immigration, islam politique, mieux vaut être un expert certifié, reconnu par ses pairs, et avoir LA bonne position. Tout point de vue surprenant sera perçu comme une trahison, une offense, et non pas comme une occasion de faire progresser les idées. Les mots eux-mêmes sont piégés, conçus pour faire trébucher du côté de l’anathème, intimider le non-initié.

Le débat — on devrait dire la « conversation », tant il est balisé — devient l’apanage de chapelles idéologiques, de représentants de lobbys ou d’ex patentés qui ont un avis mou sur tout. Et tout ce beau monde poli est bien conscient que la police de la pensée rôde…

Les obstacles au débat sont nombreux. Mais il faut en retrouver le goût. Le débat est un muscle essentiel du corps démocratique. On doit le garder en forme. Et contrairement à ce que beaucoup croient, ce n’est pas un sport violent. Il y a cette idée où il faut remporter le débat, écraser son adversaire. Un bon débat est pourtant celui où, sans se renier, on apprend à se nourrir du point de vue opposé, à nuancer.

Écoutons les amateurs de sport qui, eux, savent débattre à propos du Canadien ! Ils sont fougueux, passionnés. Transposons cette ferveur aux enjeux sociaux ! Ça pourrait même faire de la bonne télévision rassembleuse…