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Les mystères du rire

«Pouvez-vous rire, s’il vous plaît?» Cette question, Robert Provine la pose à tout le monde, de but en blanc, depuis 10 ans. Avec les réactions qu’on devine. On ne peut décider de rire, bien sûr, car ce comportement échappe à la volonté consciente. Et il dépend probablement d’un mécanisme ancré très profondément dans le cerveau. D’où son intérêt. Cela fait plus de 2 000 ans qu’on étudie le rire. Platon le considérait comme politiquement dangereux. Néron, qui en connaissait le côté contagieux, utilisait une variante des rires en conserve pour s’assurer que le pauvre public forcé d’assister à ses prestations théâtrales réagisse avec l’enthousiasme de rigueur. Mais, étudié presque exclusivement par des philosophes et des chercheurs en sciences sociales, le rire n’avait jamais été examiné d’un point de vue biologique et neuronal. Jusqu’à ce que le neurobiologiste Robert Provine, professeur à l’Université du Maryland et spécialiste du comportement humain et animal, décide de s’y mettre. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne s’est pas intéressé à ce qui fait rire. Il a plutôt voulu cerner l’origine du rire dans l’évolution et découvrir quelles parties du cerveau nous permettent de le reconnaître et de le produire. Sujet ardu. En bon scientifique, Robert Provine a commencé par équiper son labo d’une importante collection de films drôles, histoire d’observer des volontaires disposés à se bidonner pour la science. «Échec total, dit-il. Les gens ne riaient pas.» Il est donc parti à la chasse au rire dans les salles de cinéma, dans les cafétérias d’entreprises, dans les cabarets; il a travaillé avec des acousticiens pour définir très précisément, en laboratoire, ce qu’est un rire humain et pouvoir le comparer ensuite au rire, très différent, du chimpanzé. Les résultats sont étonnants. Et les hypothèses que pose Robert Provine après 10 années de recherches sont fascinantes. Entre autres: pour pouvoir rire, croit-il, l’homme a dû d’abord apprendre à se tenir debout! Le rire, sa vie, son oeuvre (Robert Laffont, 2003) est la version française de Laughter – A Scientific Investigation, publié en 2000. L’actualité a joint l’auteur chez lui, à Baltimore. Pourquoi avoir choisi ce drôle de sujet d’études? – Le rire est un des grands mystères du comportement humain. Il fait partie du vocabulaire de base des hommes de toutes les époques, de toutes les cultures et de toutes les langues. C’est un phénomène très ancien. L’étudier ouvre une fenêtre immense et facile d’accès sur le fonctionnement du cerveau. Au début, j’ai donc essayé d’analyser le rire en laboratoire, à l’aide de documents comiques. Ça n’a pas marché du tout. Et cet échec m’a appris quelque chose de fondamental: le rire n’a pas grand-chose à voir avec l’humour. Ce n’est pas parce que c’est drôle qu’on rit? – La relation entre le monologuiste imperturbable et le public qu’il fait rire n’est pas représentative. Dans la vie de tous les jours, nous en avons fait l’expérience, ça ne se passe pas du tout comme ça. Pendant la pause-café ou au cours d’un repas entre amis au restaurant, ce qui se dit immédiatement avant un éclat de rire, c’est généralement quelque chose comme: «D’accord, on se voit demain» ou «Tiens, voilà Robert». Et le locuteur – celui qui parle – rit davantage que ceux qui l’écoutent. Le rire est très lié aux relations sociales. Sexuelles, également: de façon générale, ce sont les hommes qui font rire et les femmes qui rient. Et les deux adorent ça! En fait, le rire n’est pas tellement une affaire d’humour. C’est davantage une affaire relationnelle. Les comiques le savent bien: alors qu’il est très difficile de faire rire une salle aux trois quarts vide, un bon comédien peut très aisément faire crouler une salle pleine. Il n’aurait d’ailleurs probablement même pas besoin de blagues… Pourtant, on associe complètement le rire à l’humour, à la drôlerie. – Ce rapport est très récent dans l’histoire. Notre vision contemporaine associe le rire à l’humour, lui donne le pouvoir d’améliorer la santé ou le système immunitaire. Ce ne sont pas ces propriétés qui ont intéressé Platon, Aristote, Darwin ou Freud. Les Anciens savaient des choses qu’on a oubliées. Que le rire – que nous associons toujours avec l’humour et la joie de vivre – peut être très noir. Ils savaient qu’il peut miner une politique, la réputation d’une personne ou même d’un État. Que rire peut être une arme. Ne dit-on pas que le ridicule tue? Platon s’y est intéressé parce qu’il craignait son pouvoir. Le rire est un lien entre les gens, le ciment d’un groupe. Mais l’époque de rectitude politique dans laquelle nous vivons a oublié que le groupe en question peut être occupé à massacrer, à violer ou à assister à une exécution. Au Moyen Âge, on riait pendant les exécutions publiques, et pas parce que la foule trouvait la torture drôle… Encore aujourd’hui, on signale des cas de massacre où les assaillants rient. Le rire est un instrument de cohésion, et le meilleur déclencheur du rire, c’est le rire des autres. On entend rire, et on rit soi-même. Je crois que c’est profondément lié dans le cerveau. Et c’est cette connexion qui vous a intéressé? – Étudier le caractère contagieux du rire pourrait nous en apprendre beaucoup sur les mécanismes de réponse du cerveau. Par exemple, on croit que celui-ci possède des structures conçues spécialement pour reconnaître et décoder le langage. Si c’est vrai, il sera beaucoup plus facile d’en trouver une conçue pour comprendre un son universel comme le rire plutôt que, disons, l’anglais ou le mandarin. À quoi sert cette connexion? D’où le rire vient-il? – Quand deux chimpanzés jouent, chahutent et se chamaillent, ils halètent («ha-ha-ha-ha»). C’est leur rire. Et quand ils se chatouillent, ils rient aussi. C’est un signal qui dit à l’autre: «On joue, je ne veux ni t’attaquer ni te faire du mal.» C’est un moyen de communication. Et je crois que le rire humain est une évolution de ce halètement des chimpanzés. Le rire n’est donc pas le propre de l’homme? – Non, les primates rient, on le sait au moins depuis Darwin. Mais l’homme et le chimpanzé ont des rires très différents. Quand je ris, la même expiration me sert à émettre plusieurs «ha» («hahahahaha»). Le chimpanzé, lui, halète («ha-ha-ha-ha») parce qu’il est incapable de diviser son expiration. Il doit respirer entre chaque «ha». D’où le halètement si caractéristique. Pourquoi cette différence? Après tout, l’homme et le chimpanzé sont biologiquement très proches. – On ne sait pas encore. Comme on ne sait pas encore précisément pourquoi les primates ne peuvent pas parler. Mais j’ai une suggestion, que j’ai baptisée la théorie «bipédique» et que d’autres ont rebaptisée, beaucoup plus efficacement, la théorie «walkie-talkie». Les primates peuvent marcher sur deux pattes, mais pas très bien ni très longtemps. Nous, humains, avons acquis l’aptitude à marcher et à courir efficacement debout sur deux pattes peu après nous être séparés de l’ancêtre que nous avons en commun avec le chimpanzé. Et la parole est apparue à peu près au même moment. Je crois que l’émergence de la parole et celle de la bipédie, deux éléments cruciaux de notre évolution, ont en commun d’exiger un contrôle de la respiration. Car la nature, qui n’est pas si parfaite qu’on le dit, nous oblige à manger, boire, respirer et parler par le même orifice. Nous devons cesser de respirer pour avaler, pour parler. L’ingénieur qui concevrait un tel système serait mis à la porte! La seule façon de composer avec un mécanisme aussi inefficace, c’est de s’entraîner au temps partagé. Notre cerveau chorégraphie précisément le ballet complexe de la respiration, de l’ingestion et de la parole, si bien que nous en avons à peine conscience. Et les chimpanzés n’ont pas cette maîtrise? – Ils ne le peuvent pas. Les quadrupèdes synchronisent leur cycle respiratoire avec la locomotion. Entre autres parce que, pendant la course à quatre pattes, le thorax est soumis à des chocs puissants et répétitifs lorsque les pattes de devant touchent le sol. Un soutien anatomique est donc nécessaire pour le renforcer. C’est l’air, bloqué dans le thorax à chaque impact, qui fournit ce support – comme chez l’homme, qui bloque intuitivement sa respiration avant de soulever un objet très lourd. Chez les chimpanzés, la respiration est complètement accordée au rythme de la locomotion et ne peut varier. Marcher debout nous a donné la possibilité d’apprendre à modifier nos rythmes respiratoires, ce qui est essentiel pour parler. Autrement dit, pour pouvoir rire – et parler – comme nous le faisons, il a d’abord fallu que nous nous levions sur nos pattes de derrière. Ce n’est encore qu’une théorie, mais je l’ai soumise à de nombreux spécialistes, dont des linguistes, et l’accueil est favorable. Cette théorie «walkie-talkie» explique en outre la différence entre le rire de l’homme et celui du chimpanzé. Vous vous intéressez aussi beaucoup au chatouillement? – Le chatouillement est la plus ancienne façon de déclencher le rire. C’est un comportement très archaïque – les chimpanzés se chatouillent, et ça les fait rire -, qui charrie encore toutes ses vieilles significations. Premièrement, c’est un moyen de communication important, surtout avant l’arrivée de la parole. Les mères chatouillent leurs bébés, les jeunes enfants se chatouillent entre eux. Puis ça évolue en jeux sexuels entre adultes. Même ceux qui disent détester être chatouillés ne détestent pas les jeux sexuels, qui, pourtant, y ressemblent drôlement! C’est une forme de jeu très intime. Il serait très désagréable de se faire chatouiller par un inconnu dans le bus… Mais le chatouillement permet aussi d’étudier bien d’autres choses. Par exemple, pourquoi ne peut-on se chatouiller soi-même? Parce que le cerveau, on ne sait trop comment, annule les sensations que vous vous donnez vous-même. Sinon, on subirait un chatouillement constant (par le contact de la peau sur les vêtements, par exemple). Mais ce mécanisme de suppression n’agit pas sur les sensations qui viennent de l’extérieur. Heureusement, sinon on serait en état d’anesthésie perpétuelle. Il y a donc un mécanisme qui fait la différence entre les sensations que je m’inflige et celles qui viennent de l’extérieur. Ce qui me chatouille, c’est ce qui n’est pas moi. Si on réussissait à mieux comprendre ce mécanisme, on pourrait en doter les robots, qui pourraient ainsi connaître les frontières de leur propre «corps». On dit aussi que le rire est bon pour la santé. C’est vrai? – Le rire ne sert pas d’abord à améliorer notre système immunitaire. Pas plus que la marche n’est apparue pour renforcer notre capacité cardiovasculaire! Le rire est essentiellement un moyen de communication qui sert à modifier le comportement d’autrui. Y a-t-il un lien entre rire, humour et bonne santé? Ce n’est pas évident. On sait que les comiques professionnels ne vivent pas plus longtemps que la moyenne des gens… On sait aussi que l’optimisme peut avoir un effet plus négatif que la prudence sur la longévité (exemple extrême: «Le feu vient de passer au rouge, mais je dois bien avoir le temps de traverser…»). S’il y a un lien entre le rire et la santé, c’est peut-être davantage une affaire de relations sociales que de rire proprement dit. Après tout, on ne peut rire tout seul. Les gens qui rient sont donc plus entourés que les autres…

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Devoirs: une affaire d'État! Société

Devoirs: une affaire d’État!

Dix millions investis par québec dans l’aide aux devoirs, des services d’aide privée qui se multiplient… les devoirs ont-ils à ce point changé depuis l’époque où les enfants les faisaient tout seuls ?

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Le bonheur n’est pas dans le cyberespace

Je vais me couvrir de ridicule, mais je crains que ce numéro de L’actualité, consacré aux nouvelles technologies, ne participe de l’euphorie technique. Je me sens un mécréant dans une société de croyants. Je suis persuadé que le capitalisme utilise les nouvelles technologies pour isoler les personnes et mieux les exploiter. Je n’aime pas être exploité. Je constate qu’on veut modifier nos comportements. Je me rends compte, par exemple, que les nouvelles technologies rendent impatient. Même les guichets automatiques le sont et se referment si l’utilisateur est trop lent. Que va-t-on faire des vieux, des handicapés, des enfants et de ceux qui n’obéissent pas au doigt et à l’oeil, comme un logiciel?Le bonheur, faut-il insister, n’est pas dans le cyberespace. Les nouvelles technologies ne sont que de simples outils dont la majorité d’entre nous n’a d’ailleurs que faire. Pour le reste, il y a l’amour, la famille, le soleil, le vin, les livres, la musique, les odeurs, la cuisine qui ne requièrent ni portail, ni site, ni souris. Bien sûr, les nouvelles technologies nous ouvrent des champs de recherche scientifique et des systèmes de communication efficaces. Sans elles, nous ne saurions placer une station en orbite ni rallonger la vie. Mais de quelle vie parle-t-on? Celle du parfait consommateur, rêve du capitalisme? À quoi bon insister? Ce n’est plus l’esprit critique qui l’emporte, mais la pensée magique.Chaque jour, il se dépense des centaines de millions de dollars en publicité pour faire la promotion des communications « point com » à domicile. À quoi bon souligner que leur utilisation première, et la plus importante, reste la pornographie et les jeux vidéo? Le tiers des abonnés à Internet sont des habitués, au travail ou à la maison, des sites pornos. En Amérique du Nord, cette industrie rapporte 10 milliards de dollars à ceux qui investissent dans les réseaux et les exploitent. Même General Motors et Rogers Communication (propriétaire de L’actualité) offrent, par l’intermédiaire de la télévision numérique, de l’adult entertainment. Sur la porno, tous ferment les yeux, comme sur le rapport entre l’obésité des enfants et les jeux vidéo.Comment, tout simplement, signaler qu’Internet est peut-être moins démocratique que la télévision généraliste? Quelques millions de téléspectateurs assistant au même match de hockey ou écoutant le même bulletin d’informations partagent les mêmes émotions et sont davantage en communication que les millions d’internautes à la recherche d’un billet d’avion au meilleur prix ou du dernier médicament pour bébé. La multiplication des chaînes de télévision et des sites Web isole et spécialise. Je souhaite qu’ils soient nombreux à faire faillite, car la démocratie demande des communications de masse.Nous vivons sous la dictature du bavardage. Le clavardage (chat) est l’illustration évidente que l’homme s’ennuie et la femme aussi. Internet est le plus vaste passe-temps inventé par l’homme depuis les jeux de cartes. Est-ce parce que l’ordi vous permet de jouer en ligne avec un inconnu en Australie que c’est excitant? On se croirait dans une émission de Star Trek. « Beam me up! » et l’on s’imagine sur un autre continent à converser avec n’importe qui, de n’importe quoi, n’importe comment. Les publicitaires vont-ils mentir longtemps encore? L’internaute n’est pas celui qui voyage, mais un individu vissé à son siège; le cyberespace n’est pas un espace, mais un vide sidéral dans lequel se promènent des électrons; le iBook n’est pas un livre, mais un super-dactylographe dont le logiciel nous impose sa logique. Quel plaisir y a-t-il à contempler l’écran d’un ordinateur qui vient de « se planter »? Le stylo ne vous tournera jamais en dérision, votre manuscrit ne disparaîtra jamais dans la nuit des électrons. »Nous sommes ici pour créer des besoins », me disait un finissant des Hautes Études Commerciales payé par le gouvernement fédéral pour initier les analphabètes de l’ordinateur. Manquons-nous de besoins?! Les grandes stratégies des concepteurs d’ordinateurs sont évidentes. Bill Gates offre un jour, gratuitement, des appareils à certaines écoles. Le gadget est impressionnant. Tous les établissements scolaires en réclament. Comment a-t-on pu enseigner jusqu’à ce jour sans ordinateurs, demande-t-on? Les budgets gouvernementaux permettent de transformer les établissements du passé en écoles du 21e siècle. Bientôt, l’on voudra brancher chacun au réseau Internet et la salle de classe offrira désormais les mêmes plaisirs que les arcades. Mêmes jeux, mêmes accros, mêmes psys, mêmes profits. Or, sait-on que l’enfant retient moins bien ce qu’il décrypte sur l’écran que ce qu’il déchiffre dans le livre? Sait-on que certains jours des enseignants passent plus de temps à déboguer les ordinateurs qu’à enseigner? Admettra-t-on que Bill Gates a procédé exactement comme font les pushers pour vendre leur drogue, en réduisant les prix et en donnant des ordinateurs aux écoles pour élargir son bassin de clients?Est-ce que je continue? Visiter le Louvre en virtuel n’ajoute pas un iota à la culture, c’est-à-dire à la fréquentation des oeuvres d’art, à la découverte du monde dans la littérature, à celle de la musique dans une salle de concert.Les commerçants sont astucieux: au nom de la culture, ils vous vendent un ordi en vous parlant de l’accès aux bibliothèques du monde entier, quand tout ce qu’ils ont en tête, c’est le téléachat. Confusion. Dominique Wolton (Internet et après, Flammarion) rappelle qu’il ne suffit pas d’accéder à la Grande Bibliothèque de France, mais qu’il faut savoir ce qu’on y cherche. Le même terminal, le même clavier pour les jeux, la porno, le téléachat, le savoir.Certains gourous délirent déjà: « Nous venons de produire un objet anthropologique qui est à la fois une technique, un langage et une religion », écrit Pierre Levy dans World Philosophie (Odile Jacob). « Depuis qu’ils sont connectés, tous les ordinateurs n’en forment plus qu’un seul qui reliera tous les humains. » Ce professeur de l’Université du Québec à Trois-Rivières a réinventé le corps mystique du Christ. Et ce sont ces gourous qui ont persuadé le gouvernement du Québec de subventionner les familles qui se brancheront sur le Net! Veut-on éliminer les marchands du quartier en faveur des cyberboutiques?Les financiers ne rigolent pas, ils fusionnent. Ils créent des « synergies » et transforment les employés des journaux, des télés, des radios ou des magazines de leurs empires en alliés objectifs. Déjà, l’ordi dans la salle de presse encourage une certaine paresse. Faire une enquête sur le terrain? On entend à longueur d’émission des chroniqueurs de la radio nous répéter ce qu’ils ont lu dans le Net. Ces journalistes sont payés pour être des courroies de transmission. Quelle preuve a-t-on de la fiabilité des informations qu’ils véhiculent?Peut-on mieux saisir le monde de la politique, de l’économie et les luttes de pouvoir à partir du Net ou en fréquentant les oeuvres de Shakespeare, Rabelais, Cervantès ou Goethe? Ce n’est pas parce que j’utilise dans mon métier de cinéaste des systèmes de montage virtuel que je vais les introduire dans mon univers privé. Qu’il n’y ait plus de différences entre le bureau et la maison, qu’on y trouve les mêmes outils n’améliorent pas la vie. La « maison intelligente » inventée par des informaticiens abrite-t-elle des sous-doués du commutateur?Les milliers d’inventions électroniques qui nous sont offertes n’augmentent pas la liberté, au contraire. Je me refuse à être prisonnier d’un téléphone cellulaire, surveillé par des mouchards, sonné à tout moment comme un butler par un téléavertisseur, sollicité à tort et à travers par des courriels inutiles, pressé de respecter des échéances de plus en plus serrées, les yeux épuisés par la lecture d’écrans cathodiques, forcé de parler à des menus plutôt qu’à des téléphonistes. Je veux vivre, je n’ai rien contre la vitesse, mais je sais que le temps et même la lenteur sont porteurs de sagesse. S’il faut, pour rester un être humain, refuser de se brancher (sauf par nécessité), j’accepte cette situation en toute conscience et je vous laisse le multimédia en vous souhaitant bien du bonheur.

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Itinéraire d’un peuple libre

Je pense qu’au 31 décembre 1999 l’heure est plutôt aux bilans qu’à la prospective, pratique douteuse qui consiste soit à tracer des graphiques de tendances, comme si une société était à l’abri de revirements inattendus, soit à prophétiser dans le sens de ses intérêts pour mieux influer sur l’avenir. Pour ce qui est du bilan, le hasard m’a favorisé.Tout récemment, j’ai été amené à revoir un documentaire réalisé par le cinéaste Jean-Marie Drot, en 1963. En ce temps-là, Drot parcourait le monde et présentait au public français des aspects inconnus de pays visités, du Pérou à la Chine, de la Pologne au Québec. Son Journal de voyage au Québec m’a paru, en cette fin de siècle, lumineux.Plutôt que de décrire aux spectateurs le visage officiel du Canada des années 60, qui aurait immanquablement compris des entrevues avec les élites religieuses et politiques, le réalisateur s’est laissé guider par son instinct, au fil de ses rencontres avec des artistes, des écrivains, des cinéastes, des comédiens et des militants de la scène politique, extraordinairement vivante à cette période. On peut même dire que Jean-Marie Drot a réalisé à chaud le seul film qui ait été tourné sur l’amorce de la Révolution tranquille, soit sur nos aspirations sociales et politiques d’alors.Pendant trois heures, on y rencontre aussi bien les jeunes intellectuels de Parti pris que les Pierre Marois, Jean-Marc Léger, Gaston Miron, Armand Vaillancourt, Micheline Beauchemin ou Michel Chartrand de l’époque, tous convaincus qu’il fallait changer les rapports de société. L’atmosphère était explosive.Que voulait-on en 1960? La laïcisation du système d’enseignement pour intégrer les immigrants, un accès aux postes de commande dans l’administration, la gestion des entreprises économiques, la reconnaissance d’une culture originale de langue française en Amérique. Tous, poètes, peintres ou cinéastes, affirmaient avec conviction, dans une langue claire, leur intention de réussir un Québec moderne.Près de 40 ans plus tard, en visionnant ce Journal de voyage au Québec, il est évident que les garçons et filles qui manifestaient en 1963 ont presque réalisé leur programme. Le réseau scolaire est non confessionnel, les enfants des immigrés fréquentent l’école de langue française, on rencontre des francophones à tous les niveaux de l’administration privée et publique, l’économie est principalement dirigée par des gens d’affaires de langue française, les femmes ont acquis droit de cité, la littérature du Québec a été reconnue et honorée à Paris, et nous ne soumettons plus nos états d’âme au Vatican. La culture québécoise a atteint une dimension internationale tout à fait inespérée dans le domaine de la chanson, du théâtre et du cinéma.Cette réussite extraordinaire est attribuable aux personnes et aux organisations sociales ou politiques créées à cette époque. Le bilan est positif, et l’évolution s’est incarnée, grâce aux gouvernements du Parti libéral et du Parti québécois, dans des lois dont tous peuvent reconnaître la pertinence, la nécessité et la valeur. Ce n’est pas parce que nous avons aujourd’hui des problèmes de gestion et de financement du réseau de la santé, par exemple, qu’il faut s’imaginer que nous avons raté notre vie de société et cette Révolution tranquille.Après avoir visionné le film de Jean-Marie Drot, donc, j’étais à la fois fier de ce que nous avions collectivement accompli et déçu de l’attitude des principaux partis qui s’affrontent aujourd’hui.Pourquoi, par exemple, le Parti québécois ne reconnaît-il pas les progrès réalisés, l’affirmation réussie de notre identité, la sécurité linguistique obtenue, la réalité d’une prise en charge du Québec par tous ses habitants avec l’usage d’une langue commune, le français? Est-ce qu’un bilan trop positif nuirait à ses stratégies référendaires?Pourquoi les libéraux du Québec ne revendiquent-ils pas tout autant leur part de mérite dans cette réussite, puisque c’est aussi sous Jean Lesage et plus tard Robert Bourassa que nous avons acquis des lois sociales égalitaires, puis trouvé des compromis linguistiques acceptables sur l’affichage? Sont-ils les otages d’une clientèle anglophone revancharde?Pourquoi le gouvernement libéral d’Ottawa n’admet-il pas que, si le Québec a pu progresser et obtenir ce bilan positif à l’intérieur du contexte confédéral, c’est parce que les partis qui se sont succédé à Québec n’ont cessé de réclamer notre dû, qu’un jour Pierre Bourgault, s’étant assis sur un tabouret chez Murray’s, a réclamé d’être servi en français, et que, par la suite, les manifestations publiques dans les rues et des discours nationalistes extrêmes ont forcé Ottawa à reconnaître l’originalité de la société québécoise? Jean Chrétien serait-il même premier ministre du Canada sans le « mouton noir » québécois?Le bilan de cette fin de siècle est globalement positif, et le président Clinton a raison: nous ne sommes pas une nation opprimée. Mieux encore: nous sommes libres, comme peu de peuples le sont, de penser, de nous instruire, de nous exprimer, de circuler, de nous enrichir, de nous épanouir, d’établir un équilibre entre les droits de l’individu et ceux du groupe, entre le moi et le nous.On le sait, trois communautés se côtoient au Canada, la francophone, l’anglophone et l’autochtone. Ces trois communautés sont cependant mises en scène par des journaux le plus souvent partisans et dont la pensée éditoriale l’emporte sur la responsabilité d’informer. Il faut voir dans les médias de langue anglaise la rage et le mépris qui se manifestent dès que le Québec relève la tête. Il faut admettre que les médias de langue française font souvent preuve de plus de préjugés et d’ignorance à l’égard de la culture canadienne-anglaise que la décence ne le permet. Pour ce qui est des autochtones, il est difficile de saisir la différence, dans leurs discours, entre les propos intégristes et ceux dictés par la recherche d’une dignité nécessaire. Or, tout cela est amplifié par une presse nourrie de sensationnalisme. À chacun donc de se rappeler quotidiennement qu’entre la réalité sociale et la fiction journalistique il y a une marge considérable.Il ne s’agit pas d’attribuer des notes à Ottawa ou à Québec ni de comparer les bulletins politiques, mais de reconnaître qu’une civilisation vit de tensions, de crises et de chevauchements. On ne trouve la paix que dans un cercueil.Reste, en arrière-plan de toutes ces années, la question de la langue, inépuisable. Est-elle menacée? Va-t-elle disparaître? Le Québec doit, sans doute, obtenir le plein contrôle de l’immigration, car les Canadiens français et les enfants de la loi 101 sont les seuls à porter la responsabilité de l’avenir du français en Amérique du Nord. Mais peu importe les discours, le fait que nous soyons 100 millions de francophones sur la planète ne change pas grand-chose. Et même si le chinois ou l’anglais sont davantage parlés que le français, cela ne nous enlève pas la capacité de communiquer. Comme le disait l’écrivain Jean Paulhan, c’est une question d’envie. Voulons-nous continuer à parler français? Saurons-nous apprendre aussi l’anglais et l’espagnol sans pour autant perdre la maîtrise d’une langue qui est généralement mieux parlée qu’il y a 40 ans? « Eh bien, décidons-le tout de suite, ajoutait Paulhan; ce sera du temps de gagné pour tout le monde. » Pour ma part, c’est en français que je veux vous souhaiter bonne année, bon siècle, bon millénaire! La vie des petites nations est passionnante. Mais il faut savoir prendre la mesure de ce qu’on est: il y a plus de résidants à Tokyo et ses environs (31 millions) que dans tout le Canada. Le Québec, avec ses 7,5 millions d’habitants, se compare, disons, au Danemark, ce qui n’est pas négligeable; mais surtout, cessons de lorgner nos voisins du Sud. Et que le Canada sache quelle chance il a de nous avoir comme partenaires, car nous lui donnons à exister!

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La quadrature du globe

Certains se souviendront des Vrais Penseurs de notre temps que publia, en 1989, Guy Sorman, un livre de rencontres et de réflexions pertinent. Cette fois-ci (Le monde est ma tribu, Fayard), notre sociologue-journaliste prend une si grosse bouchée, cependant, qu’il lui arrive presque de s’étouffer: l’auteur voudrait être à la fois Tocqueville, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Claude Lévi-Strauss et Voltaire! C’est beaucoup d’ambition pour un seul homme.La question que soulève Sorman, pourtant, est fondamentale: comment les forces centrifuges de la mondialisation vont-elles réagir aux tensions centripètes des nationalismes? L’approche de Sorman tient à la fois de l’encyclopédie et de la télévision. Pour évoquer l’âme des peuples, il puise dans l’histoire, pour fouiller ce qu’il nomme le McMonde – en référence aux hamburgers et à la souris -, il fait le tour de la terre, de Brooklyn à Ceuta, de la passe de Khyber à la Terre de Feu, buvant ici de la vodka, là du coca, ailleurs les paroles d’un sage, d’un militaire ou d’un pêcheur.En chaque lieu, Sorman met en perspective les échanges qui ont fait nos civilisations. Ce qui est vraiment nouveau, en effet, c’est moins la circulation des marchandises et des idées, ou l’affrontement des religions, que la conscience que nous en avons. McCésar, McAttila, McAlexandre, McNapoléon ou McHollywood ne sont que des vagues d’ampleurs variables.L’entreprise est à première vue séduisante, mais le problème de ce périple tient peut-être à la personnalité du voyageur. Guy Sorman, d’éducation laïque et française, cherche à réconcilier les tribus, dont il respecte les cultures diverses, et le McMonde, pour l’efficacité duquel il a la plus grande admiration. Comment peut-on être français, américanophile et anthropologue?L’ouverture du livre (on a presque envie de dire: la première séquence) porte sur le voyage que fit le jeune Darwin à bord du Beagle, qui navigua du côté de la Patagonie, et qui serait à l’origine d’un changement de paradigme dans notre civilisation. Parti en expédition géologique, le savant anglais revint chez lui avec le projet d’écrire De l’origine des espèces, qui annonça «l’écroulement des révélations religieuses et leur remplacement par des idéologies rationalistes venues combler les vides abandonnés par le divin». Darwin rayait de la carte le bon sauvage et le mythe de la Création.Guy Sorman, pour sa part, ne souhaite la disparition ni des sauvages, ni des religions, ni des tribus. Lors de son séjour en Turquie, il se persuade que l’islam n’est pas l’islamisme. Il reconnaît à chacun, Japonais, Russe ou Sénégalais, le droit à sa petite patrie. Mais il affirme d’un même souffle que personne n’échappera, en Bosnie comme en Chine, à l’«américanisation». Mais qu’est-ce à dire? Il ne faut pas confondre: les techniques sont universelles, les modes d’emploi, tribaux. Et Sorman décrit avec justesse l’apparition, aux États-Unis, d’une religion hédoniste qui est le liant du melting-pot.On peut regretter que le journaliste n’ait pas mis les pieds au Canada. C’est pourtant ici que culture et McMonde sont à nu: pendant combien de temps encore le Canada voudra-t-il affirmer sa différence d’avec les États-Unis? Est-ce que les communautés française et anglaise ne vivent pas ce que Freud disait du nationalisme en 1930, «un narcissisme de la petite différence qui conduit à se combattre des communautés apparentées»? Et si Narcisse était la taupe de McMonde?Ce qui fait le charme, néanmoins, de ce livre ambitieux, c’est qu’à force de vivre aux frontières – celle qui marque la fin de l’Europe, celle qui délimite le territoire de la chrétienté, celle qui permet aux Afghans de contrôler le passage de l’Occident à l’Orient, celle qui annonce Harlem et qu’aucun Blanc ne traverse la nuit, celle que fut la grande muraille érigée pour protéger la culture chinoise, qu’elle enferma sur elle-même -, Guy Sorman fait la démonstration que le commerce est la faille de l’idéologie tribale. C’est aux frontières, lieux flous par excellence, tracées parfois distraitement, comme ce trait qui sépara les deux Corées, ou par la raison du plus fort, que l’humanité révèle ce qu’elle a de plus sordide (sa violence) et de plus exaltant (le métissage).Si le sociologue-journaliste ne trouve pas de recettes magiques pour apprivoiser les tribalismes, une remarque, une information, une intuition agrémente soudain son récit et donne à réfléchir.Le visage du bouddha, nous rappelle-t-il, est une création de la statuaire grecque; les cloches des églises ont voyagé d’Asie jusqu’à l’Europe, qui les a adoptées; Jésus est plus proche du bouddhisme que du judaïsme, et les prêcheurs araméens pourraient expliquer sa doctrine en rupture avec celle de Moïse; si 50% des Anglais croient aux fantômes, 90% des Américains croient aux anges; la Chine a plusieurs langues, mais une seule écriture. Discuter des identités nationales dans l’éclairage du McMonde demande d’accepter au préalable la diversité des parcours. Cela, Guy Sorman le réussit avec bonheur. Mais quand l’auteur choisit d’affirmer «le monde est ma tribu», il s’aveugle, car il reste, dans son projet de caractère universel et par son discours rationnel, un pur produit de la tribu française.

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Le cas Richler

«II nous chie dessus», protestent les nationalistes du Québec. «Il est mal embouché», déplorent les bourgeois de Westmount. «Il n’a pas de classe», disent les Juifs de Montréal.À 65 ans, Mordecai Richler est un des auteurs les plus controversés du pays. Son essai Oh Canada! Oh Québec! Requiem pour un pays divisé a soulevé toute une polémique en 1992. À propos du taux de fécondité dans les années 30, il expliquait que, encouragés par l’abbé Lionel Groulx, les Québécois «prenaient leurs femmes pour des truies»! En février dernier, il récidivait dans le magazine torontois Saturday Night sous un titre accrocheur: «DANGER: ils ont menacé, ils ont menti, ils ont triché et, malgré tout, les séparatistes n’ont pas gagné le référendum. Mais il leur reste leur politique de purification ethnique…» Pour faire bonne mesure, il créait avec quelques amis, un prix littéraire de 3000 dollars interdit aux «Québécois pure laine».Polémiste à ses heures, Richler est surtout un romancier qui collectionne les prix littéraires du Canada et du Commonwealth depuis 30 ans. «Mais les Québécois n’ont pas lu mes romans et mes nouvelles», déplore-t-il.Richler est né dans le quartier Plateau-Mont-Royal à Montréal et a grandi rue Saint-Urbain, des lieux qu’il a immortalisés dans ses romans, notamment dans L’Apprentissage de Duddy Kravitz et Rue Saint-Urbain. Auteur à succès à Londres – où il a résidé pendant une vingtaine d’années -, il a vu ses romans et ses livres pour enfants publiés en sept ou huit langues. Refusant une carrière de scénariste à Hollywood, il est rentré à Montréal en 1972. Entre deux romans, il s’en prend aux nationalistes du Québec, en particulier à Lucien Bouchard, dont il fait une sorte de «Lucien de Serbie».Il a l’humour parfois grasseyant du comptoir de Winnie, un bar de la rue Crescent, dans l’ouest du centreville de Montréal, rendez-vous des intellos bambochards anglo-montréalais. Exemple des images dont il régale ses lecteurs de Londres, New York et Toronto: il raconte avoir vu à la télévision une jeune femme embrasser fébrilement le drapeau du Québec pendant un discours de Bouchard. «Quiconque peut provoquer une telle fièvre quasi orgasmique est une menace à l’ordre public! Il serait plus sage pour lui de pratiquer à la maison, répondant du même coup à sa propre exhortation de faire des enfants de race blanche»…Drôle malgré tout, anticonformiste carburant au scotch et fumant le cigare Davidoff, il est aussi un marginal à la Pierre Bourgault. «La comparaison m’insulte!» dit Richler, admettant tout de même qu’il a autant d’ennemis en Israël et au Canada anglais – dont il dénonce également le nationalisme – qu’au Québec.Quatre mois en hiver à Londres, où vivent trois de ses enfants, le reste de l’année à Montréal et, surtout, à sa résidence des Cantons de l’Est, il admet faire une belle vie et «ne pourrait pas vivre ailleurs au Canada qu’ici, chez [lui], au Québec».Il demande qu’on ne révèle pas où il habite, car il reçoit souvent des lettres de menace. Paranoïaque, Richler? «La violence est partout, à Atlanta, à Londres, à Paris. Nous serions fous de croire que nous sommes immunisés contre ça», explique-t-il.Pourquoi vivez-vous au Québec?- C’est chez moi, ici. J’aurais pu vivre à Londres et poursuivre ma carrière de romancier. Ou devenir scénariste à Hollywood. Ma femme et moi vivons ici par choix. Et vous ne lirez pas ça dans la presse québécoise, mais on a inscrit nos trois aînés dans des écoles françaises, les garçons au collège Stanislas et notre fille à la Villa des Marcellines. Les deux plus jeunes ont étudié dans des classes d’immersion française. Le Québec et Montréal, c’est chez moi. Les deux cultures s’y sont enrichies l’une l’autre autant qu’elles se sont affrontées. Si j’étais ministre de l’Éducation, je me débarrasserais de ce système scolaire confessionnel et je mettrais tous les enfants dans le même régime: moitié français, moitié anglais. Mais Lucien Bouchard ne veut pas que Montréal soit une ville bilingue.Ne pensez-vous pas que le français serait menacé?- Montréal pourrait être la ville la plus intéressante d’Amérique du Nord. C’est de la paranoïa de penser que le français serait menacé si tout le monde ici devenait bilingue.Êtes-vous bilingue vous-même?- Ma grammaire est catastrophique et mon accent embarrassant: je ne vous ferai donc pas entendre comment je parle français!Les anglophones, vous avez vos cinémas, vos théâtres, vos librairies. N’est-ce pas ça, une ville bilingue?- Ça l’est. Ça l’est même de plus en plus. Mais cela semble remis en cause maintenant. Bouchard est un homme intelligent: pourquoi est-il allé dire qu’il ne voulait pas que Montréal soit une ville bilingue?Il ne va tout de même pas envoyer la police fermer vos cinémas et vos librairies…- On n’envoie peut-être pas la police mais, où que je parle en public, ici, en Angleterre ou ailleurs, on envoie quelqu’un m’espionner. Le Parti québécois a l’impression que tout ce que je dis a beaucoup de répercussions. C’est très flatteur, mais ce n’est pas vrai.Vous avez sans doute plus d’influence que vous ne le dites, en particulier à Toronto et à New York.- Il y a bien des mythes à ce sujet. D’abord, ça m’insulte quand les nationalistes prétendent qu’eux écrivent par conviction alors que les fédéralistes le font pour de l’argent. C’est ce qu’on a dit à mon sujet, mais je ne fais jamais d’argent sur le dos du Québec. Quand j’écris un livre sur le Québec, ça se vend bien ici, mais personne ne s’y intéresse en dehors du Canada. Mes éditeurs britanniques et américains le publient, mais pour me faire plaisir. Mes romans sont traduits en sept ou huit langues et durent longtemps, alors qu’un livre politique sur le Québec est dépassé après un an. Je le fais par conviction…Alors, pourquoi avoir écrit ce pamphlet (Oh Canada! Oh Quebec!) dans le New Yorker si cela n’intéresse pas vos éditeurs et que votre public étranger se moque pas mal de ce que vous avez à dire là-dessus?- Les Canadiens français sont comme les Canadiens anglais: timides. Si cela avait été publié dans un magazine canadien, personne n’y aurait prêté attention, mais comme c’était aux États-Unis, cela a fait tout un tabac. La même chose se produit quand j’attaque le nationalisme culturel canadien-anglais dans le New York Times. Je ne suis pas seulement un auteur. Je suis un homme engagé et je pense que ce serait une grande perte pour le Canada si le Québec s’en séparait, parce que l’un et l’autre deviendraient plus «provinciaux». Alors, je le dis!Si le Québec se séparait du Canada, partiriez-vous?- Je ne sais pas. Si une majorité de Québécois votaient pour la séparation, il faudrait bien trouver une façon de s’en accommoder. Mais il faudrait voir le climat. Diraient-ils par exemple: «Plus de télévision anglaise!»?Avez-vous lu le programme du Parti québécois?- Il y en a eu beaucoup. J’en ai lu plusieurs, dont un, de M. Parizeau, qui annonçait que le Québec aurait sa propre monnaie!Mais ne pensez-vous pas que, peu importe qui est le chef du Parti québécois, il y aura toujours des radios ou des chaînes de télévision anglaises?- Il faut voir. Lucien Bouchard a fait face à un vote très serré au Conseil national du Parti québécois. Il y a de bons sociaux-démocrates dans ce parti, mais il y a aussi l’aile de la Société Saint-Jean-Baptiste [la SSJB], qui est extrémiste. Déjà, un grand nombre de librairies françaises me censurent; elles ne vendent pas mes romans ni mes contes pour enfants. [L’actualité a vérifié aux librairies Garneau, Renaud-Bray, Champigny: toutes avaient ses livres en inventaire, y compris son plus récent, Qui a peur des Croquemoutards, publié en 1996.]N’êtes-vous pas un peu paranoïaque?- Je vous dis qu’elles ne vendent pas mes livres: c’est de la censure, pas de la paranoïa.Cela vous blesse?- Cela m’amuse, surtout. La société québécoise reste une société très civilisée, mais je ne suis pas sûr que ce sera toujours le cas. Les racines du nationalisme québécois sont racistes, antisémites, écoeurantes. Ce ne serait pas juste de dire que c’est encore le cas aujourd’hui, mais les racines sont toujours là. Je ne fais pas confiance aux «ceintures fléchées» de la SSJB. Les gens n’avaient pas peur de René Lévesque, mais Bouchard me fait vraiment peur.L’avez-vous déjà rencontré?- Peter White et sa femme ont organisé un dîner pour nous avec Bouchard et Audrey Best [l’épouse du premier ministre], au Ritz. Il dirigeait déjà le Bloc québécois. Nous nous sommes taquinés un peu. C’est un homme charmant, très cultivé, agréable de compagnie. Mais mettez-le en face d’une foule sympathique, on dirait qu’il se passe quelque chose: il devient terriblement démagogue.N’êtes-vous pas ainsi?- J’ai fait une tournée de conférences dans l’Ouest après la parution de mon essai politique et je me suis mis à défendre le Québec. C’était drôle de m’entendre défendre le sens démocratique des Québécois…Malgré tout, vous prétendez être l’objet de menaces quand vous êtes au Québec…- Il y a des soûlards qui me téléphonent. Je reçois des lettres violentes, avec des svastikas [des croix gammées] dessinées dessus. Personnellement, je ne me sens pas menacé, mais cela effraie ma femme et ma fille. Cependant, il ne serait pas juste de dire que cela vient seulement de nationalistes francophones. Toutes sortes de gens m’appellent. Cela va encore me créer des problèmes de vous dire ça, mais je garde le sens des proportions: je préfère encore être un Juif dans l’ouest de l’île de Montréal qu’un Arabe dans les territoires occupés par Israël!Vous avez malgré tout prédit qu’il y aurait de la violence au Québec.- La violence est partout dans le monde. Aux États-Unis, des gens font sauter des édifices du gouvernement. Il y a l’Irlande, Londres, Paris. Jusqu’ici, on a eu beaucoup de chance… C’est vrai que ce n’est jamais arrivé ici, mais je crains une situation où, à la suite d’un autre référendum, le Oui remporterait 51% des suffrages et où le gouvernement fédéral se mettrait à hésiter. Je pense que cela pourrait finir dans la rue. Je ne dis pas que c’est une caractéristique des Canadiens français, je dis seulement qu’on vit dans un monde où ça existe. J’espère que ça va continuer [comme maintenant], mais il serait fou de penser que nous sommes immunisés contre le terrorisme et la violence.Pour l’instant, les gens qui sont le plus tentés par la violence ne sont-ils pas ces partitionnistes qui ont défilé rue Sherbrooke en se disant prêts à «se battre» pour le Canada?- La communauté anglaise de Montréal est la plus timorée que je connaisse dans le monde. Ne craignez rien: il n’y aura jamais de maquis à Westmount!Que pensez-vous de gens comme Howard Galganov?- Combien l’écoutent? Je ne prêcherai jamais la désobéissance civile et je suis contre la partition de Montréal. J’ai été à Belfast et j’ai vu ce mur séparant les catholiques des protestants. Je ne veux pas voir un mur, au milieu de Montréal, séparant les francophones et les anglophones.N’admettez-vous pas que les Canadiens français se sont montrés plutôt tranquilles depuis le référendum?- Oui, mais je vous rappelle que la seule violence qu’on a connue ici venait de Canadiens français. René Lévesque les traitait de voyous, mais relisez André Laurendeau: quand des jeunes faisaient sauter les boîtes aux lettres, il disait qu’ils avaient de l’estomac, du courage et qu’il fallait les admirer… [En août 1963, dans le Maclean français, quand Laurendeau écrit à propos des poseurs de bombes «Ils ont du courage…» il cite une réaction courante des Québécois à l’époque. Ses opinions à lui sont claires: «La violence m’apparaît comme un recul humain. (…) Un séparatiste manifesterait sans doute plus de courage, en tout cas un courage plus réfléchi, si, au lieu de jeter des bombes, il refusait par exemple d’acquitter son impôt fédéral.»]C’était il y a 30 ans!- Bien sûr que la société québécoise a été remarquablement civilisée jusqu’ici, mais il ne faut pas croire que ce sera toujours le cas. Si ce pays éclate, le Canada anglais va faire une vraie crise et ce sera la politique du pire des deux côtés. Il y aura des campagnes du genre «n’achetez pas québécois», les deux camps vont vouloir se faire du mal et cela pourrait tourner très mal.Alors, pourquoi ne pas prêcher la compréhension?- Mais c’est ce que je fais! J’ai écrit que, si le Québec décide de se séparer du Canada, il faudra bien s’arranger avec ça. Je serais déçu et triste, mais il faudrait respecter ce choix.Pour l’instant, vous portez surtout atteinte à la réputation du Québec!- Le Parti québécois fait plus de tort au Québec que je ne pourrai jamais en faire moi-même. Quand Parizeau a fait cette déclaration sur l’argent et les votes ethniques, personne ne l’a hué, personne n’a quitté la salle. Ils se sont tous mis à crier: «Le Québec aux Québécois!»La plupart des leaders québécois ont pris leurs distances par rapport à cette déclaration…- Oui, mais seulement après. Et puis quand Bernard Landry tombe sur une pauvre employée d’hôtel d’origine mexicaine [après la soirée référendaire du 30 octobre, l’employée s’était adressée au ministre en anglais], quand des fonctionnaires mesurent la grosseur des lettres sur les panneaux d’affichage, quand des inspecteurs vérifient l’emballage des matzos [à la veille de la Pâque juive], je n’ai pas besoin d’inventer quoi que ce soit. C’était dans le London Times, dans le New York Times, le Los Angeles Times, le Washington Post: j’ai reçu des appels du monde entier et les gens étaient tordus de rire. [Il n’y a pas que l’Office de la langue française qui a dû intervenir auprès de la communauté juive pour que l’étiquetage des produits casher soit conforme aux lois linguistiques. Ottawa est allé beaucoup plus loin en portant la cause devant les tribunaux en 1992 en vertu notamment de la loi sur le bilinguisme.]Dans le fond, c’est pour le bien du Québec que vous vous en prenez au Parti québécois!- C’est ça. Je dirais que c’est par amour du Québec que je m’en prends aux nationalistes. J’ai dit la même chose du Canada anglais, de l’État d’Israël: le nationalisme est ethnocentrique, xénophobe, tribal. Mon problème est que les gens n’ont lu que mes essais et pas le reste. Ils me prennent seulement pour un auteur satirique alors que j’écris surtout des romans et des contes pour enfants.Les auteurs québécois devraient-ils faire comme vous?- J’ai beaucoup d’admiration pour Yves Beauchemin. S’il faisait des remarques provocantes sur les Canadiens anglais, et il en aurait tout à fait le droit, personne ne demanderait à la Société Saint-Jean-Baptiste de s’excuser pour lui. Cet imbécile de Gilles Rhéaume veut que le Congrès juif, le B’Nai Brith, Alliance Québec s’excusent pour moi: c’est ridicule!Vous avez bien aussi une vision du Canada: voterez-vous pour Jean Charest ou pour Jean Chrétien?- Je voterai probablement pour Charest: il promet, il veut réconcilier les deux Canada, il peut se révéler un rassembleur. D’ailleurs, au congrès des conservateurs [de 1993], auquel j’assistais comme journaliste, je leur disais: «Vous êtes fous de voter pour Kim Campbell!» Je pense que, si Charest avait alors été élu chef du parti, cela se serait passé différemment. Chrétien, c’est dommage qu’il soit autant détesté ici. C’est un brave homme, mais je ne pense pas qu’il ait beaucoup de talent. Quant à cette Sheila Copps, elle est d’une vulgarité qui dépasse l’imagination!Charest veut que le Québec soit reconnu comme une société distincte… – Cela ne me dérange pas du tout. Je m’amusais toujours à dire à Parizeau que j’appartiens à une société encore plus distincte que la sienne! Sérieusement, je n’ai jamais attaqué ce concept de société distincte. L’accord du lac Meech était un peu compliqué et le Canada risquait de finir comme un bretzel, tout tire-bouchonné. Je ne faisais pas très confiance à Mulroney, qui avait conclu une entente avec les nationalistes du Québec, avec des gens aussi suspects que Marcel Masse. Mais il me semble que j’ai déjà dit au Canada anglais que cela ne me dérangeait pas que le Québec soit reconnu comme une société distincte…

Société

Montréal, Toronto: même combat

Jane Jacobs, vieille dame américaine à l’esprit ouvert, a séduit plus d’un humaniste en affirmant que les grandes cités font la richesse des nations. En 1980, elle publia à New York un petit livre sur la question québécoise aussi lumineux qu’introuvable aujourd’hui.Dans ce texte (The Question of Separatism, qui n’a jamais été traduit), Jane Jacobs démontre que le mouvement séparatiste oppose d’abord Montréal à Toronto et que le plus grand problème de politique constitutionnelle au Canada cache en fait un affrontement économique entre deux villes.Montréal était encore, après la Deuxième Guerre mondiale, la métropole canadienne incontestée, dirigée par une classe marchande trop prudente. Ceux-là même que René Lévesque traitait de «Rhodésiens» se laissèrent damer le pion par de jeunes banquiers torontois. Les anglocapitalistes de Montréal thésaurisaient; les jeunes loups de Toronto coururent le risque d’investir dans les mines du nord de l’Ontario et firent fortune. Le succès appelle le succès: l’argent fit boule de neige, Toronto se mit à grossir, Montréal à fondre.Simultanément, souligne Jane Jacobs, une migration importante de Canadiens français envahit Montréal, venant des campagnes, et ces gens s’étonnèrent de trouver la métropole plus anglaise qu’ils la souhaitaient. Le nationalisme contemporain qui donna naissance au séparatisme est né de ce mouvement: affrontements avec le président du Canadien National, querelles scolaires, de Saint-Léonard à McGill, sit-in pour faire changer les menus chez Murray’s, ces contestations étaient inévitables à partir du moment où les Canadiens français voulaient s’emparer de la cité.Montréal déclinant, ses vieilles usines fermèrent, le mouvement vers l’enrichissement de Toronto s’accéléra. Mais si Jane Jacobs a raison, c’est par une évaluation juste des forces en présence que l’on pourra résoudre le conflit. Dans son livre elle ajoute que seule la souveraineté peut donner à Montréal le coup de fouet nécessaire pour que la cité prospère de nouveau.Victor Lévy-Beaulieu disait récemment avoir découvert à Toronto une vie intellectuelle nationale étonnante. Ceux qui ont souri en sont restés à l’image provincialiste des années 60. Il est vrai que les écrivains de Toronto, depuis 15 ans, ont su créer de toutes pièces un milieu: ils ont pensé leur monde, trouvé un public, fondé des institutions.Il faut voir ces années-ci l’étonnement des écrivains québécois devant le succès parisien de nombreux auteurs d’abord publiés dans la Ville reine, de Robertson Davies à Timothy Findley, de Margaret Atwood à Michael Ondaatje. Exotisme? Talent? La presse française est plus intéressée à la littérature du Canada en anglais qu’en français.La conscience nationale canadienne est vivante à Toronto, elle cherche à se faire les muscles et commence à penser le pays sans sa dimension québécoise. Toronto n’a plus besoin de Montréal pour accéder au monde et les querelles avec les institutions montréalaises (à propos par exemple des festivals de films et de leur importance relative; ou même au sujet de la concentration des données informatisées des bourses de l’une et l’autre ville) ne sont pas d’ordre symbolique.Les créateurs et les intellectuels de Montréal ont inventé une culture française moderne en Amérique. Ceux de Toronto tentent, dans leur langue, la même aventure mais avec une difficulté supplémentaire: l’ogre américain, jusque dans les librairies, est dangereusement affamé.Le mur des langues nous protège, mais en même temps nourrit notre ignorance. Que savons-nous vraiment de Toronto puisque nous lui tournons le dos, regardant vers New York et Paris?Dans un essai (Nationalism without Walls, qui ne sera vraisemblablement pas traduit), Richard Gwyn explicite ce qu’il entend par un nationalisme canadien sans frontières, et ce, avec une sensibilité toute proche de celle du Québec. Après un long séjour à l’étranger, Gwyn revient à Toronto et constate comme la classe politique canadienne a démissionné devant les États-Unis d’Amérique. Il rédige sans pitié le procès d’une veulerie néolibérale qui se nourrit du discours sur la mondialisation des marchés plutôt que de dresser patriotiquement l’échine. Déjà Jane Jacobs affirmait, il y a 20 ans, que le caractère canadien était celui d’un colonisé. Ce ne sont pas les richesses naturelles qui font la prospérité d’une nation, disait-elle, mais la cité. Gwyn, au fond, défend lui aussi sa ville.Il n’est pas seul. John Ralston Saul a prononcé à la CBC l’automne dernier des conférences remarquables (publiées sous le titre The Unconscious Civilization et qui seront traduites chez Payot dans six mois) sur la civilisation de l’inconscience dont nous participons tous. Saul sait défendre l’humanisme menacé par les corporatismes de toutes sortes et les gourous de l’économisme. Il n’est pas tendre pour ceux qui mettent toute leur foi dans la technologie, il rappelle que Socrate défendait le citoyen-individu, ce qui n’a rien à voir avec le citoyenconsommateur. L’auteur célèbre des Bâtards de Voltaire s’attaquera bientôt à un essai sur la politique canadienne qui tentera de clarifier nos histoires de famille. Toronto comme Montréal sont des villes à la fois enrichies et fragilisées par l’immigration, mais elles sont toutes deux au centre des mouvements créateurs de nos cultures respectives. En réalité ce sont nos deux seules grandes cités, l’une française, l’autre anglaise. Elles fondent notre richesse; leur décadence, par contre, annoncera notre mort. Cela laisse deviner que le problème constitutionnel, débattu dans les villages politiques de Québec et d’Ottawa, ne saurait se résoudre (un jour) sans une alliance entre les forces vives des deux métropoles qui en sont à l’origine.

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Le décrochage ça se soigne!

À la polyvalente des Rives, 28 adolescents de 15 à 19 ans accordent des participes passés et résolvent des équations à coeur de jour dans un petit local, les fesses vissées à leur chaise, la tête penchée sur leur cahier. Ce sont des durs à cuire, des doubleurs émérites, des décrocheurs en puissance qui ont rendu leurs derniers profs complètement marteaux.Serge Bouchard, directeur de cette école secondaire de Baie-Comeau depuis bientôt 20 ans, leur a concocté un régime pédagogique à peine plus séduisant qu’une assiette de navets et guère plus avant-gardiste qu’un vieux missel. Pourtant, ses petits moutons noirs sont passés de 220 absences par année, en moyenne, à moins de 60, et tous ont fait des progrès scolaires époustouflants.«Ces élèves ont bouclé en 63 heures des programmes évalués à 90 heures par le ministère de l’Éducation», se réjouit DanielleArsenault, une des deux enseignantes affectées au programme. Le plus drôle, c’est que les ados adorent ce régime austère. «Plusieurs élèves nous ont téléphoné pendant l’été parce qu’ils s’ennuyaient de l’école», raconte Claudine Jourdain, sa collègue.«En un an, je suis passée d’un classement de sixième année en français à celui de secondaire cinq et, en maths, de secondaire un à secondaire quatre!» pavoise Isabelle Caron, 19 ans. Quant à Stéphane Ouellet, 15 ans, tripleur de troisième secondaire, ses nouveaux profs ont découvert qu’il était surdoué. «Si t’avais vu la tête de mes parents le soir où on leur a annoncé ça!» dit-il en riant.Le fameux programme, CREA-POLY (CREA: Centre régional d’éducation des adultes), c’est tout bêtement l’enseignement pour adultes à la polyvalente. «Les décrocheurs de 16 ans ont besoin d’être écoutés, dirigés, encouragés… et « ramassés » quand ça ne va plus, dit Serge Bouchard. À la polyvalente des Rives, on a adapté la formule à leur réalité d’adolescents. C’est le meilleur des deux mondes!» Ainsi, de l’enseignement pour adultes, on a retenu l’approche individualisée et le programme français-mathématiques-anglais. «On a flushé l’enseignement moral, la chimie et toutes ces singeries», comme disent les jeunes. «Le secret, c’est de leur faire vivre des réussites tout de suite, poursuit le directeur. Plus tard, on ajoute les matières dont ils ont besoin pour être admis au cégep ou dans le secteur professionnel. C’est l’éducation à la carte.»L’an dernier, 18 des 26 jeunes inscrits au CREA-POLY ont tenu le coup jusqu’en juin. Les jeunes ont la permission d’organiser des parties de quilles ou de soccer pendant les heures de classe, mais ils n’y pensent même pas. Dès qu’ils découvrent le succès, ils foncent à toute allure dans leurs cahiers. «C’est facile, les profs expliquent bien», disent-ils. Les enseignantes jurent pourtant qu’elles n’y sont pour rien: «Nous sommes deux pour 28 élèves. Dès que l’un d’eux bloque, on lui explique tranquillement la matière dans un langage qu’il comprend.»«Ce qui est bon, c’est que les profs s’acharnent sur nous», confie Stéphane Langlois, 19 ans, qui n’avait pas tenu six mois à l’enseignement pour adultes.Danielle Arsenault et Claudine Jourdain s’étaient pourtant juré qu’elles frotteraient des parquets plutôt que de travailler dans une polyvalente avec de jeunes boutonneux en crise hormonale. Harcelées par Serge Bouchard, elles ont finalement laissé tomber l’enseignement pour adultes et accepté de s’embarquer dans le CREA-POLY. «Je n’en reviens pas encore, confie Claudine Jourdain. Ces jeunes-là sont l’fun. C’est vraiment chouette de vivre avec eux.» «Ils sont beaux, drôles, intelligents et attachants, ajoute Danielle Arsenault. Je ne voudrais plus travailler ailleurs.»L’idée du CREA-POLY est née il y a trois ans. Serge Bouchard avait fait passer un test à ses 242 élèves de deuxième secondaire. Dix-huit d’entre eux avaient obtenu une note parfaite… en décrochage. «Ils avaient déjà décroché mais sans quitter l’école. Je les ai retirés de leur groupe, je leur ai assigné un prof à temps plein et un intervenant psychosocial à mitemps. Au bout de quelques semaines, je me suis retrouvé avec des pseudo-délinquants dans mon bureau, les larmes aux yeux parce qu’ils venaient de réussir un examen! Le prof collait des étoiles dans leurs cahiers et ils étaient contents. Je n’en revenais pas.»«C’est simple, poursuit-il, 20% des élèves de nos polyvalentes sont incapables de travailler dans un grand groupe. Après quatre ans au secondaire, ils ont surtout retenu qu’ils étaient des « pas bons », des « poches », des « pourris ». Ils sont pourtant intelligents, doués même, mais ils ont de la difficulté à se concentrer. Au lieu de s’adapter à eux, l’école les abandonne. C’est terrible. On condamne des jeunes de 15 ans à ne pas fonctionner dans notre société. Il faut absolument croire en eux et trouver un moyen de les « réchapper ». Coûte que coûte. À moins d’une réelle déficience, chaque élève devrait au moins terminer son secondaire quatre pour accéder au secteur professionnel.»Le directeur ne s’enflamme pas pour rien. À 51 ans, cet exmaire de Pointe-aux-Outardes et actuel directeur de la Fédération des CLSC du Québec est lui-même un ancien décrocheur: «À 16 ans, je me suis fait mettre à la porte de l’école cinq fois. La dernière, c’était pour de bon. J’étais tannant parce que je m’ennuyais. Encore aujourd’hui, j’ai de la difficulté à écouter quelqu’un parler plus de 30 minutes. Je n’y peux rien: je tombe endormi!»«Écouter un prof, ça me fait capoter, mais faire des maths toute seule pendant toute une journée, ça me dérange pas», dit Karine, 16 ans, une petite nouvelle au CREA-POLY. Certains jeunes réussissent mal parce que leur style d’apprentissage est différent; d’autres parce qu’ils viennent de milieux perturbés, croit Serge Bouchard: «Quand ton père a fait maison nette pendant la nuit, les maths, ce n’est pas ta priorité.» Un élève m’a expliqué: «On a une entente avec les profs. Quand ça va vraiment pas, on le dit. Et elles en tiennent compte. On a le droit de ne pas être en forme.» Mais tout n’est pas permis. Bien au contraire. Ce même élève s’est fait renvoyer du CREA-POLY à Pâques. Serge Bouchard lui a dit: «Écoute, on a fait tout ce qu’on pouvait, on est au bout de nos ressources. L’école ne t’intéresse pas, c’est ton droit. Va vivre d’autres expériences. Si tu changes d’idée, reviens avec tous tes devoirs faits.» Au bout de quelques semaines, il est revenu avec tous ses devoirs terminés.On est quand même souple. Le vendredi, Carl construit des maisons et le mercredi, Isabelle fait des ménages: des absences autorisées parce qu’elles sont motivées. Sinon, le directeur est sans pitié. «Nous avons une liste d’attente; ceux qui sont admis doivent travailler.» «On le sait qu’on est chanceux», lâche Carl Tremblay, le plus punk du groupe avec son épingle de nourrice piquée dans la joue et ses mèches noires dressées en pointes sur le crâne.Pour les parents, le CREA-POLY est une machine à miracles. «Avant, les profs voulaient me rencontrer pour m’expliquer que mon Carl, c’est un échec, raconte Nicole Boivin. Maintenant, ils me disent que son seul problème, c’est de vouloir avancer trop vite! Qu’il faut le ralentir!»«À la première rencontre de parents, on a été surpris, dit Serge Bouchard. Dix-sept sont venus! Du jamais vu. Parmi eux, certains que j’essayais de joindre depuis trois ans!» Ils étaient curieux de savoir pourquoi leur enfant avait hâte d’aller à l’école le matin. Et si c’était bien vrai qu’il avait réussi son dernier examen. Il y a eu quatre rencontres de parents pendant l’année. Pas mal quand on songe que leurs rejetons ont de 16 à 19 ans…Serge Bouchard est tellement fier de son CREA-POLY qu’il projette de l’adapter à des élèves de 12 à 15 ans. «Ça ne coûte presque rien, plaide-t-il. Une « portion » de professeur de plus pour que ces jeunes soient mieux encadrés. C’est tout.»Le directeur cherche aussi à obtenir une quinzaine de milliers de dollars pour réembaucher l’intervenant psychosocial qui, l’an dernier, a aidé les jeunes du CREA-POLY à tenir bon quand ça brassait dans leur vie. Isabelle, la présidente de la classe, a rédigé le texte d’une pétition et les parents songent à se mobiliser. «On y croit, on veut faire quelque chose», dit Monique Canuel-Langlois, dont le fils jure qu’il serait plongeur s’il n’avait pas été admis au programme. «Nous avons réussi jusqu’ici parce que tout le monde y a mis du sien», dit Serge Bouchard, confiant en l’avenir. «J’ai eu l’appui total de ma commission scolaire et du Centre régional de l’éducation des adultes. C’est typique de chez nous, ça. On a appris à régler nos problèmes nous-mêmes, sans attendre les permissions.»

Société

Le décrochage, ça se… planifie!

J’aimais les fleurs, alors on m’a organisé un stage chez Floriculture, raconte Annie. Au début, j’adorais ça. Mais après quelques jours, j’étais un peu fatiguée d’enlever des feuilles mortes et d’arroser. Je voyais la fleuriste faire des arrangements et je me disais: « C’est ça que j’aimerais faire. » Et j’ai découvert que, pour apprendre ce métier, j’avais besoin d’un secondaire cinq.» Julie, elle, a été commis-caissière dans un dépanneur. «Je sais maintenant que je n’ai pas envie de passer ma vie à étiqueter des produits. Sais-tu qu’au salaire minimum, il faut travailler presque une heure pour se payer une poutine?»Des découvertes comme celles-là, des jeunes en font chaque année à Trois-Rivières-Ouest. L’aventure a débuté il y a neuf ans, lorsque le ministre de l’Éducation a invité les écoles secondaires à expérimenter l’«insertion sociale et professionnelle». Claudette Lesage et sa complice Pauline Bellemare, enseignantes à la polyvalente Chavigny, ont inventé un programme pour concrétiser ces trois mots vagues. L’objectif: outiller les élèves que l’école n’avait pas réussi à scolariser en espérant qu’ils dénichent un petit boulot au lieu de traîner dans les salles de jeux électroniques.«Concrètement, l’école démissionnait, explique Claudette Lesage. Fini les mathématiques et le français pour les élèves de 16 ans qui piétinaient. On les aidait à décrocher… en douceur.» Ils partageaient leur temps entre la polyvalente, où ils apprenaient à remplir un formulaire de demande d’emploi, à faire un budget et à signer un bail, et des stages en milieu de travail qui leur ouvriraient peut-être la porte d’un emploi.À sa grande surprise, Pauline découvre qu’un bon nombre de ces jeunes jugés trop faibles même pour le secteur professionnel étaient simplement dégoûtés de l’école. Du coup, elle envoie valser les consignes du ministère et offre des stages combinés à un programme scolaire individualisé. Nom de code: «Séduction». Une vraie manigance…«Les stages de Séduction permettent aux élèves d’expérimenter des boulots simples pour décider si c’est vraiment ce qu’ils aiment, et d’observer des métiers plus complexes pour voir s’ils n’auraient pas la piqûre. Tout le monde vit des périodes de découragement au cours de sa formation scolaire. Ceux qui tiennent le coup sont ceux qui ont un objectif clair», croit Claudette Lesage.Des tas de jeunes sont persuadés que l’école est une vaste fumisterie, un invraisemblable complot. «Je veux être débosseleur et on me force à faire de l’algèbre. Ben j’haïs ça, pis j’en ai pas besoin! Je vais échouer, vous allez voir, et après je ne serai pas admis en débosselage au professionnel», fulminait l’un d’eux.«Notre pari, c’est qu’un gars qui a l’impression de vouloir être débosseleur devrait pouvoir essayer! On ne peut pas changer les exigences scolaires, mais on peut souhaiter que l’élève revienne d’un stage assez emballé pour accepter de finir son secondaire quatre ou cinq et aller l’apprendre, son métier», dit Claudette Lesage.Au cours des cinq dernières années, une centaine de jeunes ont bénéficié de ce programme études-travail en alternance, programme… clandestin puisque non conforme aux règles du ministère de l’Éducation! Tout, en effet, y était «illégal»: scolariser des stagiaires, ne pas comptabiliser les heures d’enseignement, ne pas réserver les programmes spéciaux à ceux qui ont déjà décroché, offrir des stages à temps plein aux plus démotivés ou encore en improviser un de 15 jours au Grand Prix automobile Molson.Reste que les stages sont un dur atterrissage dans la réalité. «Un de nos élèves se levait tous les matins en se demandant quel prof il allait écoeurer, raconte Claudette Lesage. Or, aucun des employeurs qu’il a rencontrés n’a voulu de lui. Il a compris. On n’a pas eu à faire de discours. Les jeunes découvrent qu’au travail, lorsqu’on ne satisfait pas aux exigences, personne ne nous punit: on est congédié!»L’alternance études-travail n’est pas une sinécure. Le jour de la visite de L’actualité, Dominique, un beau grand costaud, a décroché un stage de répartiteur dans un entrepôt. «Je commence à 4 h… demain matin», a-t-il annoncé au groupe. «Ils sont courageux, disent leurs profs. On les prépare à l’entrevue, on les accompagne au premier rendez-vous, mais après, ils partent seuls, en autobus, pour vivre dans un monde d’adultes.» Pas question de leur dorer la pilule à l’école. Le programme n’offre pas d’activités étudiantes. «Pourquoi? dit Claudette Lesage. Trouvez-moi un employeur qui vous paierait une journée de ski!»Pauline Bellemare et Junior Martin, responsables des stages, ont déniché pas moins de 150 employeurs. «Un exploit, dit Claudette Lesage. À Trois-Rivières-Ouest, on n’a pas un centreville de 1000 boutiques.» On demandait aux employeurs d’entraîner bénévolement des adolescents démotivés, de les évaluer chaque semaine par écrit et même de donner des conférences à la polyvalente.«J’y trouve mon compte», dit Gaston Guilbert, quincaillier depuis 35 ans, qui sert des «ma fille» et des «mon gars» à ses stagiaires. «Et c’est pareil pour tous mes employés. On devient des modèles, c’est sérieux. Même les clients sont contents. Eux aussi sont capables de générosité. Dans le fond, tout le monde est fier de faire quelque chose.» Gaston Guilbert donne également des conférences très courues sur l’art de la vente aux élèves inscrits en insertion sociale et professionnelle et participe aux simulations d’entrevues filmées auxquelles tous les aspirants stagiaires sont soumis.«Ceux qui pensent que nos élèves sont de la maind’oeuvre bon marché se trompent, dit Claudette Lesage. Dès qu’un jeune devient productif dans son milieu de stage, il en est retiré. Si le patron est intéressé, il peut l’embaucher.» Plusieurs employeurs ont ainsi la chance de former leurs propres employés. «De plus en plus de PME ont besoin d’une maind’oeuvre spécialisée pour laquelle il n’existe pas encore de formation. Une entreprise de fabrication de néons en pleine expansion en profite pour former des jeunes qui sont très excités d’être associés à quelque chose d’aussi nouveau.»Depuis septembre, le ministre de l’Éducation reconnaît l’alternance études-travail dans le cadre de son «programme expérimental de diversification des voies». Du coup, le programme Séduction a reçu l’approbation officielle du ministre ainsi qu’une subvention spéciale. «Je ne suis pas plus « catholique » pour autant», prévient Claudette Lesage en riant. «En préparant mon document, je savais ce que le ministre pouvait accepter et ce qu’il préférait ne pas savoir.» Le MEQ exige que les jeunes poursuivent le même stage tout le long de l’année? Elle en organise quatre: «Ils doivent vivre des expériences diverses pour se découvrir», plaide-t-elle. Le ministre réserve l’alternance étudestravail aux élèves de troisième secondaire en cheminement particulier? À l’école Chavigny, on ne fait pas de chichi avec l’âge, le programme ou le degré de scolarité.Depuis le début, l’équipe peut compter sur l’appui de la direction de l’école, de la commission scolaire et des parents. «Ils nous ont donné carte blanche, dit-elle. Personne n’a demandé si le projet répondait aux normes du ministère… Quant à nous, à chaque petite délinquance, on se rappelait notre objectif: tout faire pour que nos jeunes deviennent des citoyens actifs.»Un jour, pourtant, un administrateur, furieux de constater que la petite équipe de profs jouissait d’une grande autonomie, a décidé de calculer en détail leur charge de travail. Claudette, Pauline et Junior ont haussé les épaules et ont continué leur boulot. Au bout de quelques mois, le fonctionnaire est revenu penaud: «La commission scolaire doit 10 jours à chacun de vous et vous êtes en « dépassement d’élèves ».» L’affaire s’est arrêtée là.Parent pauvre dans bien des écoles, l’insertion sociale et professionnelle est un des fleurons de l’école secondaire Chavigny. Il y a une liste d’attente de professeurs désireux d’y participer et les élèves inscrits ont fondé leur propre société, qui compte plusieurs compagnies: Récupération Chavigny, qui regroupe un centre de tri (prix 1995 du Centre d’entreprenariat du coeur du Québec) financé par une entreprise privée mais géré et exploité par les élèves, une troupe de théâtre (prix de l’Épervier des commissions scolaires du Québec), un centre de compostage et un centre de récupération de livres et de lunettes d’occasion. «Et nous avons encore quelques petites idées», se permet d’ajouter Claudette Lesage.

Société

La route du bout du monde

On a beau s’y attendre, c’est un choc: à l’aéroport de Chevery, un troupeau de motoneiges guette l’arrivée du Twin Otter de Regionair.La seule route de Chevery, un tronçon de quelques kilomètres qui mène de l’aéroport au village, est fermée de décembre à mai. Les rares voitures disparaissent sous la neige; quelques centimètres de carrosserie émergent encore ici et là en cet après-midi de février mais à la prochaine tempête, tout sera enseveli. Richard Monger, administrateur de la municipalité de la Basse-Côte-Nord, est venu m’accueillir en Bombardier.Une douzaine de motoneiges, auxquelles sont attelés de grands traîneaux de bois, encerclent le petit dépanneur de Chevery. Le ravitaillement de la semaine vient d’arriver. En faisant la queue, les femmes commentent l’arrivage. «Zut! Pas encore d’oranges.» «Oh wow! Des pamplemousses.» Les champignons se sont déjà envolés. Les poivrons verts aussi. Il reste deux laitues romaines agonisantes, à 3,82$ chacune.Les bleus du ciel sont ahurissants à Chevery. La vie aussi. Ce soir-là, après avoir réglé ma montre à l’heure de la Basse-Côte-Nord – là-bas, on refuse l’heure d’hiver – et apprivoisé le guidon d’une motoneige, je me suis gavée de liqueur de chicouté, de pétoncles géants, d’orignal servi en fondue bourguignonne et de gâteau au fromage aux «graines rouges». En revenant de cette extraordinaire boustifaille, j’ai cru rêver: un monstrueux bolide avalant les bosses de la piste à une vitesse supersonique m’a doublée. La conductrice n’avait pas 10 ans!Chevery est le centre administratif d’une vaste région, une métropole de… 300 habitants, sur la Basse-Côte-Nord. De là, pour atteindre Kegaska, Tête-à-la-Baleine, La Tabatière, Saint-Augustin ou Vieux-Fort, à 50, 100 ou 300 km, il faut enfourcher une motoneige ou prendre l’avion.La route 138 s’arrête à Havre-Saint-Pierre, devant l’archipel de Mingan. C’est là qu’un autre pays commence. Un chapelet de 20 villages s’égrène jusqu’à Blanc-Sablon sur quelque 1000 km d’anses secrètes et de baies somptueuses, où les épinettes ont capitulé devant le froid et les vents déments. Une dizaine de milliers de Québécois y vivent, coupés du reste du monde… et diablement contents d’être là.Une odyssée d’hiver, là où la route s’arrête, c’est aussi exotique qu’un voyage à Tombouctou. Pour bien comprendre, il faut emprunter l’«autoroute blanche», un chemin de motoneige à deux voies, balisé et entretenu par le ministère des Transports du Québec. Un interminable ruban de neige gaufré reliant les oasis d’un grand désert blanc. Tous les 10 ou 20 km, comme un mirage entre les dunes piquées d’arbres rabougris, un panneau de signalisation vert battu par les vents indique la distance jusqu’à Baie-Johan-Beetz, Harrington Harbour, Baie-des-Moutons…Ce matin-là, nous avons quitté Havre-Saint-Pierre tôt, après avoir fait le plein Chez Julie: oeufs, pétoncles, crevettes et confitures de chicoutés, ces drôles de mûres jaunes au goût d’abricot. J’accompagnais Jean Méthot, conseiller pédagogique, et Réjean Cyr, directeur de l’enseignement pour la Moyenne-Côte- Nord, en tournée dans leurs écoles. Les cométiques – ces anciens traîneaux à chiens aujourd’hui tirés par de grosses motoneiges – sont chargés de vêtements, de café chaud, de guides pédagogiques et de nouvelles disquettes pour trois ordinateurs. Après deux heures de piste et de nombreux portages (ce qui ne veut pas dire qu’on porte sa motoneige sur le dos, mais qu’on pénètre à l’intérieur des terres par un chemin plus étroit), un village surgit de nulle part.L’école Saint-François Régis, à Baie-Johan-Beetz, est la plus petite du Québec: sept élèves, de la maternelle à la première année du secondaire. Les grands de la deuxième à la cinquième secondaire sont pensionnaires à Havre-Saint-Pierre. Éric, 13 ans, le seul adolescent du village, rêve de jouer dans une ligue de hockey. Il se console en trappant dans les bois avec son père les fins de semaine. L’an dernier, il a piégé sa première perdrix. Son dernier exploit a été de ramener deux lièvres. «C’est super-excitant», raconte-t-il, le regard explosant de fierté. «Mais c’est dur, ajoute-t-il aussitôt. Quand les lièvres ne sont pas morts, ils crient comme des bébés. Ça déchire le coeur.»Hockey ou pas, Éric n’a pas du tout envie de déménager un jour à Québec, à Montréal ou à Chicoutimi. «Peut-être à Sept-Îles… Mais si je peux, j’aimerais mieux vivre à Baie-Johan-Beetz.»Ghislaine Nadeau, une fille de Tête-à-la-Baleine aujourd’hui installée à Chevery, est conseillère en orientation à la commission scolaire du Littoral: 1000 élèves, francophones, anglophones, catholiques et protestants confondus, dispersés sur 450 km, de Kegaska à la frontière du Labrador. «Quand je demande aux jeunes de cinquième secondaire quels métiers les intéressent, ils répondent tous à peu près la même chose. Ils veulent un métier qui leur permettra de revenir travailler dans leur village ou ailleurs sur la Côte. C’est un grand cri du coeur.»Les enfants de Ghislaine fréquentent l’école de Tête-à-la-Baleine, à 50 km de Chevery. Ils partent seuls en motoneige, le dimanche après-midi, avec quelques bougies et une courroie de rechange dans leur sac à dos, passent la semaine chez leur grand-mère et rentrent le vendredi… souvent avec plusieurs amis.De toutes les écoles de la Basse-Côte-Nord, la plus fascinante est à Aylmer Sound, un minuscule village d’une cinquantaine d’habitants. L’institutrice, Kimberley Cox, a huit élèves, un de plus que l’école de Baie-Johan-Beetz; mais elle n’en a pas deux du même âge. Elle enseigne à des élèves de la maternelle à la cinquième année du primaire et à ceux de la première du secondaire! Elle habite la petite maison verte à côté de l’école et, faute de secrétaire, se balade toujours avec un téléphone sans fil. Kimberley a hérité de cette joyeuse bande d’enfants en décembre quand l’autre institutrice a pris son congé de maternité. Je l’imaginais aussi débordée que découragée. Du chemin de motoneige, je l’ai aperçue faisant du ski de fond, le sourire aux lèvres, avec ses huit élèves en file indienne.Kimberley Cox est née à Harrington Harbour, le plus isolé de tous les villages de la Basse-Côte-Nord. Harrington est un îlot de roc; on dirait le dos d’une grosse baleine. Des maisons couleur bonbon semblent échouées par erreur sur ce gros rocher. De larges trottoirs de bois courent entre les demeures. Il n’y a pas d’aéroport, même pas une piste d’atterrissage. Gordon Foreman, le propriétaire du magasin général, doit se ravitailler à Chevery. Il a construit trois gros cométiques à parois isolantes pour que les brocolis ne se gâtent pas en route. À l’«entre-saisons», quand la glace bloque déjà les bateaux mais ne peut encore supporter le poids d’une motoneige, le transport se fait en hélicoptère, celui du lait et des petits pois comme celui des élèves de deuxième et troisième secondaire venus des autres villages.«L’hiver, ici, c’est le paradis, dit pourtant Gordon Foreman. On est libre. Plus besoin d’attendre les bateaux. On saute sur une motoneige et on peut aller n’importe où. Je ne rêve pas à la Floride. Les gens pensent qu’on s’ennuie ici. Ça me fait rire. Je parle souvent avec les institutrices qui nous arrivent des grandes villes. Je ne vois pas ce qu’on manque. En ville, les gens se lèvent tôt pour aller travailler parce que les routes sont toujours bloquées. Ils rentrent tard, fatigués, et s’écrasent devant leur télé. La télévision, on l’a déjà, mais nous, en plus, on a tout ça…»Le «ça» de Gordon Foreman, c’est la mer glacée, le ciel presque mauve et ce semblant d’infini qui donne aux gens de la Basse-Côte-Nord l’impression de posséder le monde.La route 138 est un mythe là-bas. On en parle depuis 100 ans. De peine et de misère, elle s’est étirée jusqu’à Havre-Saint-Pierre, il y a 15 ans. Le nouveau gouvernement a promis de l’asphalter jusqu’à Natashquan d’ici deux ans, mais Roland Jomphe, 78 ans, ex-sacristain devenu poète, reste sceptique: «Quand j’étais petit, les vieux juraient qu’on marcherait sur la Lune avant que la route atteigne le Havre et ils ont eu raison. Même que les Américains sont allés sur la Lune dans un vaisseau fabriqué avec du titane de Havre-Saint-Pierre. On va peutêtre marcher sur Mars avant d’être relié à Natashquan.»Le plus étonnant, c’est que le prolongement de la 138 ne fait pas l’unanimité. Même que, plus on s’éloigne, moins la route est la bienvenue. «Bof! Ça ne changerait pas grandchose et ce n’est pas si nécessaire. Ce qui serait préférable, ce serait de relier quelques villages entre eux», dit Richard Monger, administrateur de la municipalité de la Basse-Côte-Nord.«C’est ce qu’on a fait ici», dit l’abbé Alfred Proulx, curé de cinq églises à la frontière du Labrador. Un bout de route en effet relie Blanc-Sablon à cinq autres villages. «Mais les gens n’ont pas plus de services, remarque le curé. Chacun veut tout dans son hameau. Ils sont toujours en rivalité. Avant, il y avait plus d’entraide.»Les jours où ils rêvent de route, les Nord-Côtiers pensent à la manne d’emplois qui pourrait tomber, au prix du lait qui diminuerait et à leurs enfants éparpillés qui viendraient plus facilement leur rendre visite. Mais l’idée de ne plus être isolés, d’être raccordés au reste du Québec, les inquiète. «Je me sens déjà bien assez relié au reste du monde», dit Wilson Evans, 33 ans, fils de pêcheur, président de l’Association des Côtiers et homme à tout faire à Harrington Harbour. «Franchement? Je voudrais que Harrington reste exactement comme ça.»L’hiver, quand les attirails de pêche sont rangés et les pourvoiries fermées, la fête commence. Vive le hockey! Tous les vendredis, des cortèges de 20, 30, 50 motoneiges sillonnent l’autoroute blanche en direction du village où a lieu le tournoi. La fin de semaine avant ma visite, les gars jouaient à Vieux-Fort, à -35 °C. Dans la salle paroissiale de ce village de 300 habitants, on a vendu pour 30 000 dollars de bière, de chips et de hot dogs!Les tournois coïncident avec un carnaval. Pour éviter les chicanes, c’est le hasard qui désigne la reine et ses duchesses. Elles gagnent presque toujours un voyage à Sept-Îles. Vous riez? Ça vaut près de 800 dollars! Un aller-retour Montréal-Blanc-Sablon coûte aussi cher qu’un billet pour Rio.Les week-ends de carnaval et de hockey, la population du village double. La nuit, les maisons sont pleines à craquer: les villageois se disputent l’hébergement des visiteurs. Ces soirs-là, avant d’éteindre, toute la Basse-Côte-Nord connaît les vainqueurs du tournoi; ceux qui n’ont pu assister au match l’ont écouté en direct sur les ondes de la radio communautaire.«Sept-Îles et le Havre, c’est deux mondes», m’a expliqué Théo, un adolescent de l’école secondaire Monseigneur-Labrie à Havre-Saint-Pierre. «À Sept-Îles, la fin de semaine, les jeunes jouent aux machines à boules. Nous, on descend au lac à l’Ours en motoneige avec nos parents, on pêche la truite et on écoute Lara Guidou.» Entre 17 h et 20 h, le samedi, tout le monde écoute Lara Guidou, qui anime Les Amis du country, trois heures de musique western. Parents et amis enregistrent l’émission de radio pour les cégépiens en exil à Québec, Montréal, Rimouski ou Sept-Îles. Entre deux chansons, l’illustre animateur livre des messages communautaires: «Ti-Guenon et Le Blanc viennent de partir pour le campe de Richard à Babun, et Anne à Oscar est en route pour chez Pichoune.»Heureusement que Théo m’avait initiée à la vie socioculturelle de la Côte! Je n’ai donc pas été trop insultée en débarquant à Blanc-Sablon. J’avais contacté une dizaine de personnes, pêcheurs, commerçants, infirmiers, instituteurs… mais à mon arrivée, un samedi, tout ce beau monde s’était sauvé dans les terres, à une heure ou deux de motoneige, pour pêcher la truite, chasser le lièvre, «slusher» les lacs et «foirer» entre amis dans des cabanes de bois.La rumeur veut que Lourdes et Blanc-Sablon soient «contaminés»: la route aurait corrompu les moeurs, les gens seraient moins accueillants… Pourtant, lorsque ma voiture de location s’est enfoncée dans un banc de neige entre les deux villages, en trois minutes deux jeeps et trois camions volaient à mon secours. Je n’ai pas eu le temps de dire un mot que deux hommes pelletaient devant, un autre avait disparu sous la carrosserie pour accrocher un câble assez gros pour tirer un bateau et, avant même que j’aie dit merci, on m’avait remis mes clés et tout le monde était parti.Les corvées sont encore fréquentes. Il y a deux ans, les villageois de Kegaska et de La Tabatière se sont retroussé les manches pour aménager une piste d’atterrissage. «Ces gens-là se tiennent. L’automne dernier, quand j’ai dû atterrir d’urgence, la nuit, à Kegaska, pour emmener une victime d’un infarctus, deux grandes files de motoneiges, phares allumés, balisaient la piste pour que je puisse me poser», raconte Guy Marcoux, pilote de Regionair.Pour survivre dans cette région, mieux vaut être dégourdi. Imaginez! Votre motoneige rend l’âme entre deux villages; il n’y a ni garage ni téléphone. Que de la neige à perte de vue. Mais «les gars de la Côte, ce sont les meilleurs hommes!» m’a juré Anne-Marie Tanguay, institutrice à Baie-Johan-Beetz, avec tant de conviction que j’en aurais bien ramené un dans ma valise. Selon ses dires, ils savent tout faire: bâtir une maison, installer l’électricité, refaire la plomberie, couper le bois de chauffage et, bien sûr, réparer tout ce qui se détraque. On ne jette rien sur la Côte. Avec deux vieilles motoneiges on en fait une neuve. Et s’il manque une pièce, quelqu’un saura bien la trouver.Il faut dire qu’on a le temps. L’hiver, le chômage touche jusqu’à 80% de la population. «Cette année, dit Marie-Paule Marcoux, du centre d’emploi de Tête-à-la-Baleine, plusieurs pêcheurs n’ont pas réussi à travailler douze semaines.» Faute d’emplois, les gens s’en vont. Tête-à-la-Baleine et Aylmer Sound ont perdu près de la moitié de leurs habitants en 10 ans.La pêche à la morue est interdite. Les gars se recyclent dans le crabe, fouillant la mer, de l’île aux Trois Collines jusqu’à la baie des Loups, pour ramener ces bestioles qu’ils relançaient jadis à la mer. Les pêcheurs s’ennuient du loup marin et rêvent de couper Brigitte Bardot en morceaux…«Avec le loup marin, on ne perdait rien. La peau, la viande, tout servait. Jusqu’à ce que cette blonde excitée berce un bébé phoque devant des caméras de télé! fulmine Félix Monger. Surtout que nous, on le pêchait, il mourait noyé. Mais depuis, il n’y a plus de marché. Et si ça continue, on ne pourra même plus trouver de crabe. Les loups marins bouffent tout! Un de mes amis en a tué un la semaine dernière. Il avait 22 crabes dans le ventre!»Reste la chasse, la trappe, la pêche aux coquillages. Les congélateurs sont bourrés de sauce à spaghetti au caribou, de pâtés au moyac (eider), de côtes d’orignal. Les femmes mettent le loup marin et le lièvre en pots; elles font bouillir les têtes de caribou et mariner les bigorneaux.«On dirait que tout le monde redécouvre le bois», dit l’abbé Proulx. Avec leurs parents ou en classe neige, les enfants apprennent à tendre un collet. Dans les villages, on s’est remis à travailler les peaux. À Tête-à-la-Baleine, Lisette Guillemette, 30 ans, confectionne pantoufles, chapeaux, mitaines et toutous en fourrures diverses.Il y a des tas de chasseurs à la retraite, la tête pleine d’histoires époustouflantes. Havre-Saint-Pierre vaut le détour, ne serait-ce que pour entendre Frank Misson, 89 ans, l’oeil vif et les mains larges comme des pattes d’ours, raconter sa meilleure saison. «Vingt-sept ours, madame. Et des colosses! Jusqu’à 375 livres.»Florent Déraps, 31 ans, est né à Aguanish, entre le Havre et Baie-Johan-Beetz. Après avoir fini l’école, il a travaillé six mois à Montréal. «Je pensais devenir fou tellement je m’ennuyais du bois», raconte-t-il, en dévorant son omelette alors que le soleil se lève sur la rivière Aguanus. Pendant 10 ans, Florent a tendu des collets et des pièges, deux mois à l’automne, en dormant sous la tente, deux mois l’hiver, en motoneige. Les bonnes années, il vendait son lynx 1500 dollars la peau, sa martre 300 dollars. Aujourd’hui, il dirige une scierie au village mais souvent, encore, la nostalgie de la forêt le reprend.«L’an dernier, je suis parti six semaines dans le bois. J’avais une décision à prendre et je savais que je verrais plus clair là-bas. Ça m’est arrivé souvent: je pars avec un problème, je reviens avec du lièvre et des solutions.»Il y a cinq ans, Florent a décidé de construire une auberge au bord d’une rivière à saumons. Et de s’opposer aux braconniers, pour favoriser la pêche sportive. «Ici, l’été, tout le monde dormait le jour et installait des filets la nuit. C’était illégal, mais personne ne nous achalait. J’ai déjà vu 75 filets tendus. Un vrai concert de rames à minuit. Aujourd’hui, les gens ont appris à protéger l’environnement.»Et à attirer les touristes. Le tourisme, c’est le nouvel espoir de la région. Depuis quelques années déjà, les vacanciers de Terre-Neuve traversent au Labrador et dépensent quelques dollars à Forteau, L’Anse-au-Clair, Pointe-aux-Anglais, L’Anse-au-Loup. Sur la Basse-Côte-Nord, les Montagnais ont une longueur d’avance: à Pointe-Parent, à La Romaine et à Saint-Augustin, les conseils de bande engagent des spécialistes en tourisme récréatif pour se préparer à accueillir quelques douzaines de Français, grands amateurs de tourisme d’aventure, dans un tipi. Au programme: motoneige, piégeage et pêche.Toute la Côte se réveille. «C’est plein de rivières à saumons et il y a plus de 200 sites archéologiques rien qu’entre Vieux-Fort et Blanc-Sablon», dit Gaétan Jones, un jeune professeur de géographie. «De juin à août, on a le festival des icebergs: des blocs de glace hauts et beaux comme des cathédrales descendent de l’Arctique. Les baleines dansent par centaines autour des barques. Il y a 7000 macareux, juste à côté, sur l’île aux Perroquets. Et l’hiver, les touristes peuvent pêcher des truites de 18 et même de 24 pouces!»Même enthousiasme à Tête-à-la-Baleine. Alberte Marcoux et Raymonde Monger veulent loger les touristes dans les cabanes de pêcheurs de l’île Providence l’été prochain: «On va leur proposer de beaux tours en bateau et les femmes du village vont les gaver de pétoncles, de loup marin et de tartes à la chicouté.»Pour me convaincre, elles ont enfilé leur habit de neige et nous sommes parties: une procession de motoneiges a filé jusqu’à l’île Providence. Elles rayonnaient de fierté devant quelques cabanes bleues, rouges, vertes ou dorées, torturées par le vent, et devant une minuscule chapelle centenaire dont les bourrasques ont déjà emporté le clocher et qui tient debout par miracle.Des miracles, Denise Coulombe, infirmière à Tête-à-la-Baleine, en fait tous les jours. Elle a déjà travaillé 48 heures d’affilée sans dormir, assuré 50 jours de garde consécutifs et tenu le dispensaire pendant trois mois sans voir l’ombre d’un médecin. «Regardez, dit-elle, il est 16 h. L’avion de Blanc-Sablon vient de décoller. S’il m’arrive un patient mal en point, je devrai le veiller toute la nuit au dispensaire. Ici, tout peut arriver. Alors on fait de son mieux. La semaine dernière, j’ai réussi une belle chirurgie esthétique. J’ai aussi appris à accompagner les mourants et à ensevelir les morts.»Ce jour-là, Tête-à-la-Baleine recevait la visite du médecin pour la première fois en deux mois. La liste des patients en attente d’une consultation était dressée depuis longtemps. Denise filtre les demandes. Tous les jours, elle examine les malades, discute au téléphone avec un médecin de Blanc-Sablon et prodigue les soins. «C’est vrai que le diagnostic s’établit par téléphone», dit le Dr Gilles Leboeuf, directeur des services professionnels au Centre de santé de Blanc-Sablon. «Mais en cas de doute, on n’hésite pas: le malade prend l’avion.»Si l’avion décolle. Le lendemain, justement, à Lourdes-de-Blanc-Sablon, le Twin Otter qui devait me ramener chez moi n’a pas décollé. Et l’avion qui devait passer prendre un malade à Chevery ne s’est pas rendu. J’avais sillonné la Côte, interviewé tout mon monde, mangé du ragoût de caribou et du loup marin en pot, couru dans le paysage lunaire de Blanc-Sablon raboté par les derniers glaciers, et même poussé une pointe jusqu’au Labrador pour voir si la mer y est aussi blanche et les moignons d’épinettes aussi sombres. J’étais prête à rentrer, mais il me restait une expérience à vivre: être «dégradée», c’est-à-dire prisonnière d’une tempête, incapable de bouger.Mon hôte, Jules Landry, m’a avertie. «Ici, quand on dit aux gens de rester chez eux, ce n’est pas une figure de style.» Il m’a raconté d’épouvantables histoires: des personnes mortes à 500 m de chez elles, perdues dans la poudrerie; d’autres incapables de sortir de leur maison parce que la neige s’entassait jusqu’au toit. Et attention! un ours polaire a traversé le village en plein jour il n’y a pas longtemps.J’ai suivi les deux pilotes «dégradés» comme moi jusqu’au vidéoclub avant que la tempête se déchaîne trop. «Il n’y a même pas d’enseigne pour annoncer la boutique de location», ai-je grogné en rentrant. Jules Landry m’a servi du thé en haussant les épaules. «Ça servirait à quoi? Tout le monde sait où elle est.»La veille, Roger Jones, un jeune commerçant, m’avait raccompagnée en camion. Nous avions discuté tourisme et développement économique. Il avait brandi des chiffres, persuasif, puis m’avait raconté son après-midi au «campe» avec sa femme, ses enfants et les truites. J’allais descendre quand il s’est remis à parler. L’homme d’affaires était allé se coucher, le gars de la Côte rappliquait: «Des fois, je suis moins sûr», dit-il d’une voix mal assurée. «Tout le monde n’est pas d’accord sur le tourisme, et ça me choque. Mais des fois, par contre, je me dis qu’on a quelque chose d’unique: la nature, la paix, la tranquillité. Ici, n’importe qui part en motoneige et se monte une cabane au bord d’un lac. C’est à lui. On ne chicane pas. Puis, vous l’avez remarqué, on aime tellement ça être isolé qu’on se sauve dans le bois au premier congé. Peut-être qu’il ne faut pas trop changer.»

Société

Avant le référendum

En 1989, tout a changé et personne n’en est encore revenu: l’équilibre de la terreur entre les pôles communiste et capitaliste nous empêchait de penser le monde comme il est, c’est-à-dire composé de centaines d’États qui peuvent se faire la guerre à tout moment.Depuis la chute du mur de Berlin, les politologues s’interrogent sur une façon de gérer les conflits qui répondrait à la mondialisation de l’économie et à l’ambition légitime des nations. Les Casques bleus de l’ONU ont raté leur chance dans les Balkans, et à Washington on est bien prêt à faire la police du monde, mais à condition qu’il n’y ait aucun mort parmi les soldats américains.L’ennui c’est que, dans la vraie vie, des États implosent, comme dans les Balkans, et que d’autres explosent, en Asie ou sur les bords de la Méditerranée. La guerre n’est pas une émission de télévision et chacun cherche à l’expliquer. Dans un essai récent, André Glucksmann convoque de Gaulle (De Gaulle, où es-tu?, J.C. Lattès), de son côté Jacques Rupnik réunit une douzaine de spécialistes pour parler du Déchirement des nations (Seuil). Le premier noie son propos dans des effets de style, le second réussit son entreprise, mais il faut d’abord choisir son camp: est-ce que l’on croit comme de Gaulle que la guerre est une situation naturelle ou comme l’historien français Fernand Braudel, de l’équipe dirigeante des Annales, «qu’il y a plus important que la guerre» et que, moins l’on parlera des conflits, moins il y en aura?Le discours politique, l’histoire, les débats nationaux engendrent-ils des guerres? «Ce n’est pas la haine « ancestrale » qui est la cause de la guerre en Bosnie, c’est la guerre qui a créé la haine», répond Jacques Rupnik dans un livre important où le Québec occupe sa place. Nous serions, de tous les peuples du monde, celui qui a le nationalisme le plus policé, le plus civilisé. Et Michael Ignatieff, que l’on ne peut soupçonner d’être membre secret du mouvement péquiste, décrit avec justesse la marche du nationalisme québécois, depuis ses revendications culturelles, puis économiques et politiques enfin.Cet automne, ce nationalisme sera soumis au test d’un référendum. Il ne faut pas s’illusionner, c’est une déclaration de guerre territoriale. Un «oui» au référendum chasse Ottawa du territoire québécois. Que pourrait-il se passer? Il faut lire les chapitres consacrés à l’expérience de la Slovaquie, dont la sécession fut réussie sans référendum, ni violence, avec la complicité des politiciens et des journalistes. Ou encore étudier la démarche des Flamands, qui sont en voie de conquérir leur souveraineté dans un État belge de plus en plus fragile.Qu’est-ce que le nationalisme alors? C’est Ernest Gellner, professeur à Cambridge et directeur d’un Centre d’étude du nationalisme à Prague, qui répond le mieux à la question de Rupnik: «Le nationalisme est l’expression de la transformation profonde de la société agraire, avec sa multiplicité de cultures et sa petite minorité de lettrés, en une société où tout le monde est passé par l’école, où le travail consiste non pas à manipuler des choses, mais des idées et des gens, où la société est anonyme et mobile.» Le nationalisme est la recherche d’un nouveau code commun. Gellner parle des frontières politiques qui ne coïncident pas toujours avec les paysages intérieurs.Une nation est souvent l’oeuvre symbolique des lettrés. C’est une mémoire. C’est une solidarité. Or la nouvelle situation mondiale, avec ses réseaux financiers qui échappent aux gouvernements, avec ses banquiers qui pressent l’État de privatiser le filet social s’appuie sur un mouvement des riches qui ne veulent plus payer pour les pauvres. La solidarité n’a pas sa place dans les lois du marché. Le consommateur n’est pas un soldat-citoyen.Le fédéralisme canadien va-t-il disparaître par sa propre faute? Le nationalisme québécois mourir par manque d’ennemi? C’est ce que les spécialistes laissent entendre puisque le fédéralisme est affaibli par le libreéchange et que l’ennemi du Québec est Ottawa, non pas le Canada. Parizeau et Chrétien peuvent méditer ce que Renan affirmait à la Sorbonne (en 1882): «Les intérêts suffisent-ils à faire une nation? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce, un Zollverein n’est pas une patrie.» La question nationale et constitutionnelle est complexe, elle est une invention des intellectuels, certes, mais ne va pas pour autant disparaître. Les résultats du référendum de 1995 sont déjà sur les murs de la ville: les graffitis parlent moins du Québec, comme en 1980, que des individus en perte d’identité dans le grand jeu économique transnational. Le Canada n’est pas encore déchiré, il est plutôt embourbé dans son énorme géographie, de moins en moins capable de résister au modèle américain, qui pratique un nationalisme agressif dont on souhaiterait que les politologues se préoccupent: il n’y a pas, en effet, que les petits peuples qui agitent des drapeaux.