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La riposte des athées

«Vous ne croyez pas en Dieu? Mais alors, vous n’avez pas de morale!» Cette phrase, Bobbie Kirkhart l’a entendue des centaines de fois. Ex-enseignante, mère et grand-mère, la Californienne de 60 ans n’a pourtant pas l’air d’une envoyée du démon. Mais elle est présidente d’Atheist Alliance International… «Ce que ces gens-là disent, s’étonne-t-elle, c’est que seule la peur de l’enfer les retient d’assassiner leur prochain à coups de tournevis! C’est absurde.» Peut-être. Mais des dizaines de millions d’Américains sont convaincus que la foi est garante de la morale. Comme ils sont convaincus que Dieu est en faveur de la peine de mort. («Et si on exécute quelques innocents, Dieu, dans l’autre monde, réparera notre erreur», prêchent certains pasteurs en chaire…) Et comme ils croient fermement qu’il ne manque qu’une chose pour que Son règne arrive: que le peuple élu d’Israël occupe enfin sans partage la Palestine, Terre promise. Les États-Unis ont été fondés en grande partie par des puritains fuyant les persécutions religieuses d’Europe. Le pays, 300 ans plus tard, est encore un des plus croyants d’Occident. On y recense 25% de catholiques, 25% d’évangélistes et 20% de protestants (fractionnés en une foule de confessions: presbytériens, méthodistes, épiscopaliens…). La religion est partout. La moindre petite ville compte des dizaines d’églises; plus de 2 000 stations de radio chrétiennes, d’un bout à l’autre du pays, font passer les derniers hits du palmarès chrétien; Wal-Mart, le géant du commerce de détail, consulte les groupes religieux avant de mettre un disque ou un livre sur ses rayons. Dans ce pays, il est encore possible d’enseigner que Dieu a créé la terre en six jours, il y a moins de 10 000 ans. Des prisons y sont tenues par des groupes religieux, et le gouvernement envisage sérieusement de confier la gestion de certains programmes sociaux (l’aide aux démunis, par exemple) aux Églises. Et tout aspirant politique a intérêt à potasser les saintes Écritures. L’exemple vient de haut. Newsweek, dans un portrait religieux de George W. Bush – imagine-t-on, au Canada, L’actualité ou Maclean’s publiant un portrait religieux de Paul Martin?! -, a présenté un président qui, dès son réveil, fait sa demi-heure de lecture pieuse avant même d’aller servir le café à son épouse, encore au lit. Bush avoue volontiers que Jésus l’a tiré des griffes de l’alcool, sauvant du coup son mariage et sa vie de famille. Il a fait ses premières armes en politique nationale pendant la campagne de son père, alors candidat à la présidence. Son rôle: faire le lien entre son père et les hommes forts de la droite évangélique, qui était en pleine ascension. Sous sa gouverne, la Maison-Blanche marine dans un bain religieux sans précédent. Son rédacteur de discours sort d’une université fondamentaliste, l’épouse de son chef de cabinet est ministre méthodiste, le patron de sa campagne électorale, Karl Rove, est un ultraconservateur, et sa conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice, est fille de preacher. Mais saviez-vous qu’il y a aussi aux États-Unis 30 millions d’incroyants? Et même dans ce fertile terreau chrétien, ils croissent et se multiplient. Leur nombre aurait doublé en 10 ans, pour atteindre 15% des adultes en 2001. Ils sont donc plus nombreux que les Juifs (de cinq à six millions). Ils forment, en fait, le quatrième groupe «religieux» au pays, et celui qui croît le plus rapidement. «Ils ont toujours existé, plus ou moins dans les mêmes proportions», dit pourtant John Green, politologue spécialisé en questions religieuses et professeur à l’Université d’Akron, en Ohio. «Mais ils se cachaient. Parce que, ici, l’athéisme suscite méfiance et même répulsion chez des dizaines de millions de gens.» Face à ces infidèles, on préfère se tenir loin. Protéger ses enfants. Et son pays. Selon un récent sondage Gallup, les Américains se disent prêts à voter, dans une élection présidentielle, pour un candidat noir (95%), juif (92%), femme (92%) ou homosexuel (59%). Mais 54% disent qu’ils ne voteraient jamais pour un candidat incroyant. Car pour beaucoup d’Américains, le vrai patriote ne peut être qu’un fervent chrétien. «Il n’y a pas d’athées dans les tranchées», disent-ils souvent. Cette maxime, vieille de plus de 100 ans, signifiait à l’origine que, face à la mort ou au danger, l’être humain se découvre toujours une foi. Plus maintenant. «Les athées sont des traîtres, des lâches qui ne se battent pas pour leur pays, interprètent souvent les Américains. Inutile de les chercher en Irak ou à Kaboul.» Glissement révélateur… «Nous sommes la minorité la plus méprisée au pays», dit Herb Silverman, professeur de mathématiques à l’Université Charleston, en Caroline du Sud. Invité à présider la prière à une séance de l’hôtel de ville de Charleston, où il habite, Herb Silverman a vu la moitié des conseillers municipaux quitter la salle pendant sa prière laïque, pourtant positive et empreinte de respect. «Ma religion me défend d’écouter un infidèle», a vertueusement précisé un conseiller en franchissant la porte. «De nos jours, on ne peut plus parler contre les Juifs, les Noirs, les gais ou les femmes, dit Herb Silverman. Mais on peut rire des incroyants, remettre en question leur fibre morale, les harceler.» Et même les congédier. Patricia Ireland était présidente, depuis une dizaine d’années, de la National Organization of Women (NOW), le plus important groupe de femmes du pays. Progressiste, dynamique, elle a été recrutée en avril dernier par la YWCA, qui lui a confié sa direction générale. Communiqués enthousiastes, entrevues dans les médias… L’organisation féminine (dans les faits très laïque malgré son nom), ravie de son bon coup, mettait toute la gomme. Six mois plus tard, la perle était virée. Elle avait mentionné dans une conversation qu’elle ne croyait pas en Dieu… «Ça arrive tous les jours, dit Bobbie Kirkhart, présidente d’Atheist Alliance International. Enseignante dans une école privée non confessionnelle, j’ai perdu mon emploi parce que j’étais athée. Bien sûr, c’est illégal. Mais les victimes, complètement écoeurées, choisissent généralement de laisser tomber. Qui a envie de se battre pour travailler dans un milieu où on vous déteste et vous harcèle?» «That’s enough!» D’un peu partout, un grand ras-le-bol commence à se faire sentir. En novembre 2002, une manifestation organisée par American Atheists, la plus ancienne organisation athée du pays, marchait sur Washington. La Godless American March, comme on l’a appelée, réunissait 2 500 personnes. D’habitude, il faut au moins 70 000 manifestants pour que la capitale américaine commence à s’émouvoir. Mais là, l’affaire a fait la une partout au pays. «Sortons du placard!» a écrit le philosophe Daniel Dennett dans le New York Times, en juillet dernier. «Nous, les incroyants, sommes partout: dans les écoles, dans les hôpitaux, dans vos familles. Mais vous ne le savez pas. Parce que nous nous taisons, de peur de vous offenser. Ça suffit! Le prix, celui de l’impuissance politique, est trop élevé.» Les groupes d’athées, d’agnostiques, de libres penseurs semblent apparaître de toutes parts. Des militaires athées sortent des tranchées pour se faire connaître, des étudiants humanistes fondent des groupes dans beaucoup d’universités, des regroupements d’infidèles s’affichent dans Internet. «Les chrétiens sont partout à Washington, faisons de même», dit Herb Silverman, le professeur de maths dont la prière laïque a été boudée à son hôtel de ville. Il vient de former la Secular Coalition for America, avec l’objectif d’amasser 100 000 dollars; il veut embaucher une maison de relations publiques pour représenter la voix athée à Washington. D’autres préfèrent les tribunaux. Michael Newdow, un Californien de 51 ans, avocat et urgentologue, poursuit, tout seul, le Congrès des États-Unis, qu’il accuse de violer la Constitution. Motif: une référence à Dieu ajoutée en 1954 au serment d’allégeance. L’affaire passionne les Américains. Le président Bush s’est prononcé (qualifiant la poursuite de ridicule), et Michael Newdow est considéré par nombre de ses concitoyens comme l’homme le plus détesté du pays. Les journaux l’ont psychanalysé (un obsessionnel compulsif maniaque de l’ordre et grand amateur de poursuites judiciaires…). Jusqu’à son ex-épouse qui a cru bon de convoquer la presse pour assurer la nation que sa fille, «élevée dans un bon foyer chrétien», n’avait aucune objection à louer Dieu chaque matin en récitant le serment d’allégeance… Les Michael Newdow et Daniel Dennett sont mesurés. D’autres sont exaspérés. «Le grand mal innommable au centre de notre culture, c’est le monothéisme», dit le zoologiste Richard Dawkins, professeur à Oxford et auteur de certains des bouquins scientifiques (dont The Selfish Gene) les plus lus par le grand public. «La religion nous a donné, entre autres bienfaits , les croisades, l’Inquisition, les pogroms antisémites, une interminable tuerie en Irlande du Nord et le désastre du Proche-Orient.» Les kamikazes du 11 septembre, les terroristes d’Irak ou de Palestine sont des missiles humains, armés et guidés par la religion, écrivait-il, furieux, quelques jours après les attentats du World Trade Center et du Pentagone, en 2001. «L’illuminé religieux est un missile indétectable, impossible à maîtriser parce qu’il n’a pas peur de mourir, et très bon marché. Le système parfait… Arrêtons de marcher sur des oeufs. Il est temps de nous fâcher. De nous tenir debout. Et de le dire clairement une fois pour toutes: la religion est une absurdité. Et une arme dangereuse.» Peu de gens, d’Américains surtout, peuvent se payer le luxe de parler aussi cru. Britannique, Richard Dawkins vit dans une société beaucoup plus laïque. En outre, professeur à Oxford, il est un des scientifiques les plus respectés du monde entier. Ce n’est pas le cas de tous. «Nous n’avons jamais raconté notre histoire à personne. Voudriez-vous nous écouter?» C’était un dimanche matin de janvier dernier, à la conférence annuelle de la Humanists of Florida Association, à laquelle j’assistais aux fins de ce reportage. La veille, les organisateurs avaient présenté «the reporter from Montreal» qui cherchait des athées ordinaires, disposés à raconter leur histoire. Ils sont venus par dizaines! Parmi eux, Diane Fischler, qui voulait parler du «plus beau jour de sa vie», celui de la manifestation de Washington: «Pour la première fois, je voyais des milliers de gens comme moi. Une révélation!» La dame n’a rien d’une pasionaria. Petite quinquagénaire timide, elle travaille au Département d’histoire orale de l’Université de Floride à Gainesville, où son mari, Ira, enseigne la psychologie. Dans cette ville du Sud profond, l’université est quasi le seul employeur, et le christianisme, l’unique philosophie valable. Diane, élevée dans le christianisme, et Ira, issu d’une famille juive pratiquante, sont devenus incroyants à l’âge adulte. Mais ils ont fait semblant pendant longtemps. «Nous ne voulions pas que nos enfants soient montrés du doigt, dit Diane Fischler. Et nous voulions garder de bonnes relations avec nos voisins et nos collègues.» La manifestation a changé tout ça. De retour de Washington, Diane Fischler, galvanisée, a signé dans le journal de Gainesville une lettre à la rédaction où elle se présentait comme athée et protestait contre une semaine chrétienne organisée par la municipalité et financée par les deniers publics. «À 50 ans, je suis enfin sortie du placard!» jubile-t-elle. Diane Fischler a décidé d’essayer de fonder une section locale d’Americans United for the Separation of Church and State, regroupement pluraliste qui accueille, en principe du moins, des Américains progressistes de toutes affiliations religieuses. «Je n’ai jamais voulu m’associer à un groupe athée, dit-elle cependant. C’est tellement négatif.» Ce problème d’image est réel. D’où peut-être l’engouement suscité par le mouvement des brights, la grande nouveauté dans le petit monde des païens américains. À l’origine de cette mode, Paul Geisert. Je m’attendais à un physicien ou à un astronome, jeune, iconoclaste et tonitruant. Erreur. Paul Geisert, 71 ans, est un petit professeur de littérature à la voix douce, aux lunettes épaisses et à la politesse un brin surannée. Curieux quand même que ce soit lui qui, l’an dernier, ait proposé de renommer les athées pour les rendre plus attrayants aux yeux de tout le monde… et aux leurs par la même occasion. «Dans les années 1970, les homosexuels avaient l’image publique (et le moral…) à zéro, dit-il. Puis, ils ont eu ce coup de génie: kidnapper un mot et lui donner une nouvelle signification.» En quelques années, les homosexuels, vaguement menaçants et volontiers méprisés, sont devenus les gais, respectés, cultivés et beaucoup plus in. Paul Geisert a passé des mois à chercher le mot, celui qui pourrait remplacer athée, agnostique, incroyant, non-croyant, infidèle, tous ces termes négatifs et tellement ennuyeux (voir le Petit dico païen). Il a finalement trouvé bright. Dans le sens de lumineux, par référence au siècle des Lumières, qui, dans l’Europe du 18e, a marqué le retour de la raison, de la culture, de la connaissance. Un bright, dit-il, a une vision du monde naturaliste, libre de tout élément mystique ou surnaturel. Quand Paul Geisert et sa conjointe, Mynga Futrell, ont exposé leur idée au congrès annuel d’Atheist Alliance International, en avril 2003, ils ne savaient pas que Richard Dawkins (encore lui) était dans la salle. Deux semaines plus tard, le biologiste publiait dans The Guardian, de Londres, un grand texte d’opinion dans lequel il se présentait comme un bright. Quelques semaines plus tard, le philosophe américain et professeur de philosophie à l’Université Tufts Daniel Dennett signait sa diatribe dans le New York Times. En moins de 24 heures, plus de 1 000 personnes s’inscrivaient dans le site Internet des brights (www.the-brights.net), mis sur pied par Paul Geisert et Mynga Futrell. En quelques semaines, des dizaines de milliers d’athées de tout le monde anglo-saxon l’ont pris d’assaut. On est loin de l’unanimité, pourtant. Le premier résultat tangible que le lancement du mouvement a causé est… la querelle sur le choix du mot bright. «Si on s’autoproclame bright, quel message envoie-t-on aux croyants? Qu’ils sont des imbéciles?» grincent de nombreux sceptiques. Quand il s’est présenté comme un bright à un groupe d’élèves du secondaire, l’année dernière, Daniel Dennett a été soufflé par la réaction. «De nombreux jeunes sont venus me remercier de les avoir libérés, a-t-il écrit dans le New York Times. J’étais le premier adulte respectable qui leur disait calmement qu’il ne croit pas en Dieu!» Alors que les chrétiens sont partout visibles grâce à leurs oeuvres de charité clairement identifiées, la Mission agnostique de la soupe n’existe pas, non plus que le Regroupement athée pour la protection des renards argentés, fait remarquer John Green. «Les incroyants, quand ils militent ou travaillent pour la communauté, sont invisibles. Ils sont pourtant très nombreux. Des ONG comme Amnistie internationale, Médecins sans frontières et Audubon sont constitués majoritairement de non-croyants.» Normal, commente Daniel Dennett. «Nous prenons nos devoirs civiques au sérieux justement parce que nous ne croyons pas que Dieu viendra sauver l’humanité de ses folies.» Selon une étude menée en 1996 par Edward Larson, historien et lauréat d’un prix Pulitzer, se considèrent comme des brights 60% de toute la communauté scientifique américaine et la quasi-totalité (93%) des scientifiques assez renommés pour faire partie de l’Académie des sciences des États-Unis. Pourtant, American Atheists et Atheist Alliance International compteraient ensemble moins de 4 000 membres. «Et quand ils se rencontrent, c’est pour ergoter sur des détails pointus de leur non-doctrine», soupire Larry Jones, mécène et fondateur de l’Institute for Humanist Studies. «Pendant que nous débattions des subtilités byzantines qui distinguent les agnostiques des athées et des humanistes, les partisans de la Coalition chrétienne, eux, prenaient le Parti républicain d’assaut. Puis mettait le pays tout entier dans leur poche.» Mais organiser les non-croyants est aussi facile que de «rassembler un troupeau de chats», comme se plaît à répéter l’intelligentsia humaniste américaine. Premièrement, ils ne sont pas monolithiques. De ces 30 millions de laïcs, moins du quart sont probablement vraiment athées ou agnostiques, croit John Green. Les autres sont des Christers ou des indifférents, complètement allergiques à tout discours religieux, y compris celui des incroyants «fanatiques» qui s’entêtent à biffer la devise In God We Trust de tous les billets de banque qui leur passent par les mains ou à poursuivre les commissions scolaires qui pratiquent encore la prière dans les écoles publiques. Ensuite, alors que les chrétiens ont la bonne habitude de se pointer tous les dimanches au même endroit pour écouter le même leader, les non-croyants eux, sont partout et nulle part. Et ils se sentent bien seuls. À Tampa, en janvier dernier, des membres de la Humanists of Florida Association buvaient les paroles de Barry Lynn, ministre de l’Église unie. Président d’Americans United for the Separation of Church and State, il était venu leur dire que de nombreux chefs religieux modérés s’inquiétaient eux aussi de l’influence de l’extrême droite religieuse. «Quand il est question d’enjeux précis comme la peine de mort, la séparation de l’Église et de l’État, l’avortement, la laïcité dans les écoles, nous avons des intérêts communs», leur a-t-il dit. Les corridors ont résonné toute la fin de semaine des espoirs des humanistes, séduits par l’idée d’une alliance stratégique avec les centaines de millions de chrétiens modérés. (Mais le pasteur Barry Lynn est aujourd’hui à la retraite… comme tous les chefs religieux présents à la conférence. «Que diraient vos ouailles à l’idée de s’allier avec des athées?» lui ai-je demandé. La réponse n’est jamais venue.) «Foutaise, dit Ellen Johnson, présidente d’American Atheists. Jamais les chrétiens modérés n’accepteront de collaborer avec des athées. Il ne faut compter que sur nous-mêmes. Nous sommes une force politique importante que personne n’a jamais réussi à exploiter. Moi, je vais essayer.» Elle s’apprête à créer ces jours-ci le premier comité d’action politique athée de l’histoire des États-Unis. Le GAMPAC (Godless Americans Political Action Committee) devrait naître, dans Internet d’abord, à la fin mars. Elle a du pain sur la planche. Mais si jamais quelqu’un réussit, ce pourrait bien être cette petite femme de 48 ans, qui est parvenue, toute seule, à faire marcher 2 500 athées sur Washington. «Il me reste 30 millions de chats à rassembler, dit-elle. Je me donne 30 ans.» À lire aussi : Québec, paradis laïque

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La guerre de l’info

La guerre moderne commence toujours bien avant que les premières bombes aient explosé et que les parachutistes aient roulé au sol chez l’ennemi. Les premières grandes manoeuvres se déroulent dans les médias. Et bien souvent, la guerre se gagne ou se perd dans l’opinion publique autant qu’au front. Les mots, les relations publiques, l’information font aujourd’hui partie de l’arsenal militaire, tout comme le gilet pare-balles, le masque à gaz et les lunettes-permettant-de-voir-la-nuit font partie de l’attirail des journalistes. La guerre est un théâtre dans lequel militaires et médias sont comme pile et face, opposés mais unis par une même occasion. Quand Rudyard Kipling a écrit «la première victime de la guerre, c’est toujours la vérité», les soldats se battaient encore au sabre et au fusil. Les journalistes écrivaient leurs rapports à la plume et les expédiaient par cheval, par train ou par bateau. Aujourd’hui, ils ont des téléphones satellite et des caméras numériques, mais le résultat semble à peu près le même. Vous vous souvenez de la guerre du Golfe, en 1991? De cette histoire horrible de soldats irakiens qui débranchaient des couveuses dans des pouponnières? Pure fabrication, apprit-on plus tard. De la propagande à l’état pur qui contribua à justifier l’offensive. On s’est aussi fait répéter à satiété, à l’époque, que les missiles Scud de Saddam Hussein étaient armés d’ogives bactériologiques. Le président irakien s’est certes servi de Scud contre Israël, mais leurs ogives n’étaient pas empoisonnées. On le sait maintenant. Les missiles Patriot américains qui détruisaient ces Scud à tous coups? Pas à tous coups, apprit-on par la suite. Et les bombes guidées agissant avec une précision «chirurgicale»? Elles se trompaient de cible parfois. Le Pentagone inventa donc le terme «dommages collatéraux» pour désigner les civils tués et blessés par ces «smart bombs» imprévisibles. Et les bombes guidées n’ont constitué que 9% de tout l’arsenal largué à l’époque… Aujourd’hui? Même combat, semble-t-il. On ne sait plus très bien distinguer le vrai du faux, l’information de l’intoxication. Même les médias les plus prestigieux sont soupçonnés de collaborer ou de se laisser manipuler. Le 2 février dernier, lendemain de la désintégration en vol de la navette Columbia, le New York Times publiait le plan d’attaque du Pentagone contre l’Irak. Tout y était: l’armement, la stratégie, les cibles, le calendrier, le nom des unités. Était-ce de la bonne information obtenue par ce grand journal ou le résultat de fuites concoctées par le Pentagone? Était-ce seulement le «vrai» plan? Quelques jours auparavant, le Wall Street Journal avait pris l’initiative de contacter sept gouvernements européens pour clarifier leur position face à la possibilité d’une invasion de l’Irak, les opposant du coup à la France et à l’Allemagne – la «vieille Europe» du secrétaire d’État américain Donald Rumsfeld. Pour de nombreux critiques européens, dont Serge Halimi, du Monde diplomatique, le journal «a transgressé une loi du credo journalistique et est devenu un acteur politique plutôt qu’un témoin, un bras droit de son gouvernement». On ne sait toujours pas si la nouvelle publiée par le Los Angeles Times, plus tôt cet hiver, voulant que les généraux américains songent à utiliser la bombe atomique contre les bunkers «d’armes de destruction massive» de Saddam Hussein est véridique. Ou s’il s’agit d’«intox», de manipulation de l’opinion à l’aide de «sources haut gradées» mais anonymes du Pentagone. Au temps de la guerre du Viêt Nam et du Watergate, les médias américains étaient, au nom de l’indépendance de la presse, les principaux critiques de leur gouvernement. Aujourd’hui, il est difficile de croire en l’objectivité des médias quand on voit le New York Post publier une première page tonitruante (10 février) montrant un cimetière militaire américain en France et accusant les Français d’ingratitude parce que le gouvernement Chirac refusait d’emboîter le pas à George W. Bush. «La belle époque du Viêt Nam et du gung ho journalism, du journalisme sauté , est bel et bien révolue en effet, déplore John MacArthur, éditeur du magazine Harper’s, de New York. Les médias américains sont devenus bien pusillanimes; ils se contentent souvent d’un rôle passif, ne faisant que répéter les messages des autorités. C’est de la sténo bien plus que du reportage, et c’est comme ça depuis les années Reagan.» C’est MacArthur qui a révélé au New York Times que l’horreur des couveuses débranchées par des soldats irakiens était une fabrication, inventée par la fille d’un diplomate saoudien à Washington. «Le journal ne me laisserait pas publier un tel texte aujourd’hui», dit-il. D’autres, comme Kevin Newman, chef d’antenne du réseau canadien Global (et ancien reporter-vedette d’ABC News), trouvent John MacArthur un peu sévère: «On oublie trop souvent que les médias américains s’adressent aux Américains; on les juge avec des critères universels ou nos critères à nous. Les Américains ont été attaqués, ils souffrent, ils voient rouge et n’ont pas envie d’entendre les médias dénigrer leurs leaders en ce moment. Ils ne sont pas les seuls coupables. Écoutez la télé française, lisez les grands hebdos de France: leur parti pris anti-Bush et antiaméricain est flagrant.» Ce qui est troublant, cependant, c’est que certains renseignements rapportés dans la presse américaine l’automne dernier – qui ont fait bouger le premier ministre britannique, Tony Blair, et amené le Congrès américain à voter la guerre – semblent maintenant douteux. Il n’y aurait pas eu de rencontre à Prague entre un émissaire de Saddam Hussein et un chef d’Al-Qaeda nommé Mohammed Atta, cerveau de l’attaque du 11 septembre. Et les tuyaux d’aluminium trouvés par les inspecteurs de l’ONU en Irak n’étaient peut-être finalement que cela, de la tuyauterie – et pas les composantes d’une usine de bombes atomiques. Tout cela avant même que la guerre commence pour de vrai… Sur le terrain, c’est pis encore: militaires et journalistes cohabitent très difficilement. Les premiers doivent traîner les seconds avec eux, assurer leur sécurité, subir leurs indiscrétions. Pour mieux les contrôler, ils recourent à la censure, la propagande, la désinformation, la langue de bois, le gros mensonge. Les journalistes, qui le voient bien, font ce qu’ils peuvent pour y échapper. CNN a refusé de retirer Peter Arnett de Bagdad, en 1991, quand les premières bombes sont tombées: nous avons pu les voir en direct à la télé. Des photographes, européens pour la plupart, ont devancé l’armée américaine à la poursuite des soldats irakiens battant en retraite du Koweït: ils ont fait voir le vrai visage de cette guerre, des images que les forces armées étaient presque parvenues à aseptiser jusque-là. D’une façon générale, toutefois, c’est l’armée qui gagne la bataille de l’opinion publique. «Les militaires ont au moins 10 ans d’avance sur les médias eux-mêmes quand il s’agit de comprendre comment les manipuler», dit Claude Beauregard. Militaire en fin de carrière, analyste en chef au Centre de commandement stratégique de la Défense nationale, à Ottawa, Claude Beauregard est coauteur d’un livre impeccablement documenté, Les médias et la guerre: de 1914 au World Trade Center (Méridien, 2002). «Les militaires américains sont convaincus d’avoir perdu la guerre du Viêt Nam dans les salons de l’Amérique, parce qu’ils ont laissé les journalistes opérer à leur guise et montrer la guerre telle qu’elle était, dit-il. Ils se sont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Durant la guerre du Golfe, leur objectif était de modifier la perception même que nous avions de la guerre. Ils ont vendu une guerre aseptisée, propre et sans bavure. Une guerre plus humaine . La guerre Nintendo.» Geneviève Rossier a passé la guerre du Golfe à Riyad, en Arabie saoudite, à couvrir les points de presse du général américain Norman Schwartzkopf et des autres militaires pour la radio de Radio-Canada. «Les militaires ne nous mentaient pas vraiment, dit-elle, mais ils nous abreuvaient de demi-vérités.» Lors d’une rencontre privée, Geneviève Rossier et d’autres journalistes demandèrent un jour au général des précisions sur ces colonnes de tanks irakiens massés à la frontière de l’Arabie saoudite et dont il était question, en ondes, depuis deux jours. «Il éclata de rire et nous dit qu’il n’y avait jamais eu de chars irakiens dans le secteur. Mais il n’avait jamais démenti cette information dans ses points de presse.» J’ai voulu vérifier cette anecdote auprès de Schwartzkopf, maintenant à la retraite. Son agent a fait savoir qu’il a signé un contrat d’exclusivité avec la chaîne américaine NBC… Couvrir la guerre est un gros investissement pour les médias, et pas toujours payant: les annonceurs n’aiment pas être collés aux images difficiles et aux mauvaises nouvelles. Dès après les Fêtes, tous les grands médias avaient un correspondant à Bagdad et dans les pays voisins. Il faut s’y rendre, s’y déplacer. Les fenêtres de transmission par satellite coûtent une fortune dans ce marché de vendeurs. Et une assurance-vie en zone de guerre, 10 000 dollars. Par semaine! CNN a prévu 35 millions de dollars américains en vue du conflit (la chaîne espère reconquérir le terrain perdu au profit de Fox News). Cinq cents de ses employés ont reçu une préparation paramilitaire spéciale, 150 à NBC. Après la guerre du Golfe, les médias ont juré, eux aussi, qu’on ne leur passerait plus un autre Schwartzkopf. La RTNDA, la puissante association des rédacteurs en chef de la radio et de la télé américaines, a signé avec le Pentagone un protocole promettant aux médias plus d’autonomie et moins d’encadrement. L’armée a cependant refusé de renoncer à son pouvoir d’exiger de prendre connaissance des enregistrements des journalistes et, au besoin, de les censurer. «La façon la plus efficace de censurer les médias est de contrôler leurs déplacements et de limiter leur accès à l’information», dit Claude Beauregard. La technique classique: désigner un petit groupe de journalistes, que l’armée emmène sur le terrain avec la promesse de rendre leurs reportages accessibles à tous. «Pas un journaliste sérieux n’accepte volontiers d’en faire partie: l’armée t’emmène où elle veut et censure ton travail en plus!» dit Patrick Brown, vétéran de CBC/ Radio-Canada. La nouvelle tactique de l’armée s’appelle maintenant «embedding», ce qu’on pourrait traduire par «enrégimentement». Des journalistes bien entraînés sont invités à partager la vie des soldats au front: 238 reporters américains ont suivi un entraînement paramilitaire avancé, nécessaire à ce type d’aventure. Pour les autres journalistes, comme ceux de Radio-Canada, une semaine d’entraînement auprès de sociétés spécialisées, comme Bruhn-Newtech, à Londres, est de rigueur. «Encore là, l’embedding, c’est un pacte avec le diable, dit Patrick Brown. L’idéal est de se débrouiller seul ou de faire équipe avec des confrères d’autres pays quand c’est possible. Quand ce n’est pas trop dangereux.» Or, la guerre moderne est très dangereuse. Souvent, il n’y a plus de ligne de démarcation claire entre amis et ennemis. On ne peut plus, comme avant, écrire «TV» sur sa jeep et espérer s’en sortir. Ce serait même chercher les ennuis. Et il y a toujours les mines… «Dans la couverture d’une guerre, nous sommes face à deux priorités déchirantes, écrit Edward Greenspon, rédacteur en chef du Globe and Mail, à Toronto. Nous devons assurer la sécurité de nos journalistes, mais aussi une couverture indépendante des événements. […] Cela exige de nous affranchir du contrôle sécurisant mais étouffant de l’armée.» En attendant la «vraie» guerre, la situation des 250 journalistes postés à Bagdad cet hiver (4 000 autres attendaient leur visa aux frontières) n’était guère plus drôle. Selon Don Murray, le correspondant de Radio-Canada à Bagdad, ils ne pouvaient quitter leur base sans un guide (payé 250 dollars par jour) qui s’assurait que les journalistes ne verraient ni n’entendraient jamais rien d’autre que la «ligne» officielle du gouvernement. Au début de l’ère des ordinateurs, les programmateurs avaient cette formule, «garbage in, garbage out», pour dire qu’un mauvais logiciel allait produire des résultats navrants. La même règle s’applique à la couverture des guerres: les médias risquent souvent de nous présenter, sans le savoir, de l’information «avariée». Alors, à consommer avec prudence et scepticisme…

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Lames fatales

Les camionneurs qui faisaient le trajet Mont-Joli-Gaspé, il y a 20 ans, savaient ce qui risquait de les attendre à la hauteur du petit village de Sayabec, dans la vallée de la Matapédia: des « ti-culs» postés en bordure de la 132, pantalon baissé pour exhiber la face rebondie de leur anatomie! « Un jour, un conducteur insulté s’est arrêté et est descendu de son poids lourd, se souvient Yannick Dupéré, aujourd’hui âgé de 26 ans. On s’est tous mis à courir. David, lui, a détalé comme une fusée!» David Pelletier a toujours été « vite sur ses patins». Au propre comme au figuré: le tandem que le Québécois de 26 ans forme avec Jamie Salé, 23 ans, de Red Deer, en Alberta, est depuis l’an dernier champion canadien de patinage artistique en couple. Alain Goldberg, analyste de patinage depuis plus de 15 ans, ne lésine pas sur les éloges: « Le meilleur couple canadien de tous les temps.» Le Canada compte sur eux pour rafler les honneurs aux prochains Championnats du monde, à Vancouver, du 18 au 26 mars. Et pour éblouir la planète en 2002, aux Jeux olympiques d’hiver de Salt Lake City. Outre Elvis Stojko (qu’une blessure tient de plus en plus souvent à l’écart), ils y représenteront la seule chance de médaille d’or du Canada dans cette discipline. « Ils ont ravivé l’espoir: avec eux, vaincre les Russes devient tout à coup possible», dit Pierre Limoges, président de la Fédération de patinage artistique du Québec. Jamie Salé-David Pelletier, c’est un mélange de prouesses techniques à la Isabelle Brasseur-Lloyd Eisler (champions du monde en 1993), de charisme et de persévérance à la Barbara Underhill-Paul Martini (champions du monde en 1984), de grâce à la Ekaterina Gordeeva-Sergeï Grinkov (champions olympiques en 1988 et 1994)… et de tempérament bouillant à la Michel Chartrand (syndicaliste à vie)! Avec, en plus, une allure sexy. Au-delà de leurs glissés et de leurs vrilles exécutés avec brio, de leur grande expressivité, les chouchous de l’heure donnent au public et aux juges ce qu’ils attendent: de l’émotion brute, celle qui vient des tripes. Celle de la passion. Ils représentent la symbiose du masculin et du féminin, visiblement plus forts à deux que séparés. Bref, le couple idéal, tel qu’on voudrait encore y croire. « Hier, on attendait des couples l’unisson; aujourd’hui, on exige la fusion. Personne ne l’incarne mieux qu’eux. Leur joie de patiner ensemble est irrésistible», dit Alain Goldberg. « Ils sont appelés à devenir l’un des grands couples de l’histoire du patinage», prédit le commentateur sportif Richard Garneau. Si le succès les ravit, Jamie Salé et David Pelletier demeurent lucides. « Émouvoir une foule, sentir qu’on peut atteindre nos semblables au plus profond d’eux-mêmes, cela récompense nos efforts et justifie notre boulot, dit Pelletier. Dans ces moments-là, on a l’impression d’être utiles. Mais du patin, ça reste du maudit patin! Notre travail est moins essentiel que celui d’un éboueur ou d’un boulanger.» Aux côtés des sportifs rêveurs, enragés ou rebelles, il y aura désormais Jamie Salé et David Pelletier, les patineurs pragmatiques. Un duo de contrastes. Elle est aussi brune de peau et de chevelure qu’il est pâle et blond, aussi petite (1,55 m) qu’il est élancé (1,78 m). Elle a un visage d’ange et personnifie la féminité, il a la mâchoire carrée et des épaules de joueur de hockey. Elle adore les sushis, il est comblé par un hamburger sur le gril. Elle est spontanée, il est plus posé. Aux Championnats canadiens de l’an dernier, leur interprétation déchirante de « Love Story» a presque tiré des larmes au jury. Ce qui leur a valu cinq notes parfaites pour l’« impression artistique» (l’autre étant pour le « mérite technique»), du jamais vu à cette compétition! Cette année, en dépit d’une chute de Jamie Salé et d’une performance irréprochable du couple rival, Kristy Sargeant-Wirtz et Kris Wirtz, ils ont encore une fois triomphé. À l’unanimité. « Leur magie est suffisamment puissante pour compenser les erreurs», dit David Dore, directeur général de Patinage Canada, l’association canadienne de patinage. La pression est extrême sur les épaules du duo, qui la supporte avec philosophie. « On essaie de patiner pour avoir du fun. D’oublier le défi», dit Jamie Salé en secouant sa queue de cheval, comme pour chasser la peur. « Think positive, c’est notre façon de survivre au stress», ajoute Pelletier. En personne, ils dégagent une force, un équilibre, une certaine sagesse même. Pas de faux-fuyant, pas de minaudage pour la galerie. Ainsi, ne comptez pas sur David pour vous raconter l’histoire d’un petit garçon qui étouffait dans son village et rêvait de voir le monde. « De quoi un flo de huit ans pourrait-il bien avoir besoin si ce n’est de ses parents, de ses amis et d’espace pour jouer? dit-il. L’été, mon père et ma mère, des enseignants, nous emmenaient camper, mes deux frères et moi, partout au Québec et dans le Maine. Nous montions aussi à Montréal six ou sept fois par an. En 1989, la famille a sillonné la France et la Suisse…» Reste qu’il déteste la grande ville. Il vit à Montréal par obligation. « David m’a déjà appelé pendant qu’il était coincé dans le trafic de 17 h, juste pour me dire combien il m’enviait d’échapper à cette folie», raconte son ami Yannick Dupéré. Le patineur songe déjà à s’acheter un chalet au bord du grand lac Matapédia, à côté de celui de ses parents. Ni lui ni elle ne sont de ceux qui renient leur patrie. « Red Deer» revient souvent dans la bouche de Jamie Salé. David Pelletier ne manque jamais de saluer Sayabec lorsque les caméras se braquent sur le couple en attente de ses notes. Et Sayabec le lui rend bien. Dans ce village tranquille de l’arrière-pays, l’aréna est situé en bordure de la rivière Noire, rue Lacroix, l’une des deux artères dignes de ce nom. La construction en blocs de béton, le toit de tôle rouge, rien n’a bougé depuis que David y usait ses premières lames. Seules des lettres blanches ont été ajoutées sur la façade écarlate depuis le 23 octobre dernier: le « Centre sportif» est devenu le « Centre sportif David-Pelletier». Si les frasques de la bande à David Pelletier ont pu jadis porter ombrage à la réputation du village, on les lui a pardonnées. Pour les quelque 2 000 habitants, le « p’tit tannant» d’hier est devenu un héros. « Un peu plus et c’est le village au complet qu’on rebaptisait!» dit en rigolant le maire, Jean-Yves Pelletier (aucun lien de parenté). « David nous a mis sur la carte. Grâce à lui, les gens vont peut-être enfin savoir comment prononcer Sayabec» (« Sébec», qui signifie « rivière obstruée» , en micmac). Mais Dieu que le jeune Pelletier a d’abord détesté le patinage artistique! « Son père, entraîneur au hockey, voulait que les trois garçons sachent se débrouiller sur des lames» , dit la mère du jeune homme. « Faux! rétorque David en riant. Dans mon souvenir, le patin artistique, c’était son rêve à elle.» Pendant que le petit Québécois apprenait à aimer le patinage, à l’autre bout du pays, la petite Jamie rêvait. « Lors d’une compétition nationale à Red Deer, elle a regardé la banderole de bienvenue, au-dessus de la glace, et m’a demandé: Y en aura-t-il une pour moi quand je serai une championne du Canada? Elle avait sept ans», raconte sa mère. La fillette pourra compter sur le soutien de Kurt Browning, le Gene Kelly du patinage canadien. Ayant remarqué le talent de l’enfant au cours d’une épreuve locale dont il était l’invité d’honneur, il la prend sous son aile. L’amitié naît entre le grand et la petite. Le jeune David, lui, s’habitue de son côté à chuter à répétition. « Comme tout débutant, j’avais tellement de bleus partout qu’on aurait pu me prendre pour un enfant battu!» Sans parler des blessures d’orgueil. « On le traitait souvent de fif et de moumoune», se souvient Gino Ouellet, 25 ans, employé à l’usine de panneaux de particules Panval, à Sayabec. Pelletier a déjà cassé la gueule de petits malins venus lui crier « maudite tapette» sur le bord de la patinoire. Et les temps n’ont guère changé: « Des gars me demandent si je mets des collants et me disent que c’est juste un sport de filles» , raconte David Plourde, 12 ans, du Club Frimousse (où Pelletier a fait ses débuts, à quatre ans). Tracer des arabesques sur la glace n’empêchait pas le jeune Pelletier de rêver à la Ligue nationale. « J’adorais le hockey. J’ai joué jusqu’au niveau pee-wee. Mais je n’étais ni assez grand ni assez costaud.» Quand les premières médailles sont arrivées, que les voyages ont commencé, que la reconnaissance est venue, les quolibets se sont tus. Mais l’amour du hockey ne s’est pas éteint. La rencontre initiale entre Jamie Salé et David Pelletier aura lieu en 1996. Mais les sauts de la jeune femme ne sont pas au point; elle tombe, se fait mal. L’essai vire au désastre. Pelletier avait vécu ses premiers moments de gloire deux ans auparavant: en 1994, il était deuxième en couple (avec Allison Gaylor) et quatrième en simple au Canada. « Il avait la grosse tête», se rappelle une patineuse qui l’a côtoyé à l’époque. « Je me croyais arrivé», dit-il. Puis, la chance a tourné. Il a dégringolé jusqu’à ne plus faire partie de l’équipe nationale. Son copain Éric Arson, ex-animateur à CKOI, qui a lui aussi grandi dans la vallée de la Matapédia, se souvient d’un soir du temps des Fêtes 1997, à Sayabec, devant une bière. « David souffrait d’ écoeurantite aiguë. Il pensait à accrocher ses patins.» Pelletier demande alors à Richard Gauthier, reconnu comme l’un des meilleurs au monde, de devenir son entraîneur. Ce dernier ne voit qu’une partenaire possible pour le patineur: Jamie Salé. Au printemps 1998, nouveau test. Cette fois, la combinaison est gagnante. « Leur première triple vrille, leur premier saut côte à côte, tout s’est déroulé en synchronie totale, dit l’entraîneur. Le clic parfait. Il m’est apparu ce jour-là que je devrais mettre davantage d’énergie à adoucir leurs caractères qu’à peaufiner leurs figures!» Jamie Salé est reconnue pour son entêtement. Et le « foutu caractère» de son partenaire est de notoriété publique: coups de poing dans la baie vitrée, coups de patin dans la glace… À peine quelques mois plus tard, ils remportent le bronze à Skate Canada – l’une des six compétitions du Grand Prix de l’International Skating Union (ISU) -, où s’affrontent les meilleurs du monde. De nouveaux venus accèdent rarement aussi vite au podium. « Les juges attendent en général avant de consacrer un nouveau couple, dit Richard Gauthier. Ils désirent s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un feu de paille.» En ce petit matin de janvier, deux ans plus tard, une tension électrise l’air glacé de l’aréna de Saint-Léonard. Vêtus de gris et noir, les deux athlètes décortiquent leur programme libre de cette année -quatre minutes 30 secondes, contredeux minutes 40 secondes pour le programme court. Devant moi, Tristan et Isolde s’aiment, agonisent et meurent à répétition sur la musique de Wagner. Les gestes n’ont rien de feint: oui, les amants sur la glace le sont aussi dans la vie. C’est un secret de Polichinelle. Mais lui refuse net de commenter. Elle plante son regard noisette dans le mien: « Notre relation n’a aucun lien avec notre succès et il n’y a rien à dire là-dessus. Cela nous appartient.» Tout ce que je finirai par apprendre, c’est qu’ils suivront ensemble, dès que possible, des cours de cuisine: « Elle se débrouille, mais je suis pourri!» J’étais sûre de les faire sortir de leurs gonds en leur rapportant les propos cyniques de certains détracteurs de leur discipline, pour qui ce n’est même pas un sport. Pierre Foglia, chroniqueur de La Presse, en parle comme « du faux ballet exécuté sur de la musique pompier». David Pelletier en convient posément: le côté guimauve, les fleurs, le Kiss and Cry – cet enclos où les caméras sont à l’affût de la moindre larme des patineurs en attente du verdict des juges -, il s’en passerait volontiers. Il concède aussi avoir souvent porté « des costumes ridicules». Tout ce glamour, cependant, n’enlève strictement rien au côté athlétique, dit-il. Richard Garneau, pour sa part, croit que le temps du « patinage de fantaisie» est révolu. « Le patinage artistique est devenu extrêmement exigeant. Des champions comme David et Jamie sont plus en forme que certains joueurs de baseball ou de hockey.» Exercices quotidiens de trois heures sur la glace, taï chi, gym, leur entraînement dépasse facilement 40 heures par semaine. « Nous faisons actuellement beaucoup d’exercices d’équilibre, debout sur un gros ballon. L’équilibre, c’est la clé», dit David Pelletier. Et la force des bras? « Contrairement à ce qu’on imagine, le secret des portés ou des lancés réside dans la force des jambes.» Et du dos. Les blessures sont surtout celles de l’usure et sont causées par la répétition de mouvements. L’athlète souffre d’une lordose, cambrure exagérée de la colonne vertébrale. « Et je soulève des filles depuis 13 ans, dit Pelletier. Mon dos me fait constamment souffrir. Mais ça s’endure.» À l’ordre du jour, il y a peu de place pour autre chose, même les études. Lui a terminé des études collégiales en sciences humaines, elle une année en administration à Concordia. «J’irai à l’université un jour, affirme-t-il. J’aimerais travailler en communication. Mais je désire qu’on m’engage pour mes compétences, pas parce que je serai un ancien médaillé.» Elle projette d’avoir sa propre entreprise, mais « ne sait pas encore dans quel domaine». «Chose certaine, tranche son amoureux, elle ne pourra qu’être le boss!» Quand il le peut, Pelletier lit les journaux, des magazines de finances, de politique Aux oeuvres d’imagination, comme les romans ou la science-fiction, il préfère la réalité. Les biographies, par exemple. Après celles de Patrick Roy et de Guy Lafleur, il termine celle de Maurice Richard. Jamie Salé, pour sa part, est affirmative: exception faite de la section des sports des journaux, elle ne lit pas. « J’aime bouger, regarder des matchs de toutes sortes à la télé. Je suis une tomboy.» L’intégrité et la simplicité du couple ont joué en sa faveur auprès de ses commanditaires, MasterCard Canada et General Mills. Que la fille de l’Ouest et le gars de l’Est incarnent le biculturalisme du Canada n’a certes pas nui. « Avec eux, nous touchons le pays au complet», confirme Tracy Hanson, vice-présidente au marketing de MasterCard Canada. Personnifier l’unité canadienne ne les embête aucunement. « Pourquoi pas? C’est cool», dit Jamie. L’argent est un sujet délicat. Un couple de champions amateurs peut gagner plus de 300 000 dollars américains par année. Cela peut sembler beaucoup, mais il faut compter avec l’impôt, les redevances aux associations, les salaires des entraîneurs et des chorégraphes, dit Pelletier. « Et les quelque 25 000 dollars par année, en moyenne, que nos parents ont investis. Et quand on ne gagne pas, l’argent et les commandites sont rares. J’ai eu des appartements dont les fenêtres étaient bouchées avec du carton parce qu’un store aurait été trop cher.» Pour les Championnats du monde, ils sont confiants. Selon Paul Duchesnay, ancien champion avec sa soeur Isabelle, aujourd’hui entraîneur en Floride, ils n’ont rien à envier aux Russes Elena Berezhnaya et Anton Sikharulidze ni aux Chinois Xue Shen et Hongbo Zhao. Ils l’ont prouvé: en février dernier, ils remportaient l’or au Championnat des quatre continents et à la finale du Grand Prix ISU, devançant ainsi les couples rivaux. Ils demeurent cependant prudents. La veille des Championnats du monde de l’an dernier, tous leur avaient passé l’or au cou d’office. Et ils ont terminé quatrièmes, après avoir raté une figure qu’ils réussissent généralement sans peine. Le jour de l’épreuve finale, Gino Ouellet et ses compagnons de travail de l’usine de Sayabec attendront fébrilement que le patron vienne leur transmettre les résultats. « On riait de lui dans le temps, mais là, c’est différent: le king de la place maintenant, c’est David.»

Société

L’école de tous les dieux

L’école Saint-Jean-Baptiste, dans la Haute-Ville de Québec, n’entretient plus que des relations de bon voisinage avec la religion catholique. La petite école primaire publique de la rue Saint-Jean loge toujours en face de l’église de la paroisse, un des joyaux du patrimoine religieux du Québec. Mais dans les classes, on ne parle plus seulement de Jésus: Mahomet, Bouddha et Guru Nanak, le fondateur du sikhisme, sont aussi à l’étude. Car derrière les murs de briques, dans la plus grande discrétion, des enseignants testent depuis septembre dernier un programme révolutionnaire, qui va bouleverser tout ce qui s’enseigne depuis 400 ans au Québec en matière de religion! La rentrée 2008 fera date dans l’histoire du Québec: pour la première fois, l’école québécoise deviendra officiellement laïque, et n’offrira plus aucun enseignement confessionnel. Un nouveau programme, intitulé «Éthique et culture religieuse», sera toutefois obligatoire pour tous, de la première année du primaire à la dernière du secondaire. L’objectif est ambitieux: éveiller les élèves à la diversité des religions, sans leur en enseigner les préceptes, tout en les incitant à se questionner sur eux-mêmes et les autres. Beau défi! Mais c’est aussi un compromis, qui permet de ne pas évacuer complètement la religion de l’école… Et qui n’est pas sans toucher de multiples sensibilités. Depuis septembre 2006, huit écoles du Québec — cinq du primaire, dont une école privée juive de Montréal, et trois du secondaire — testent une première ébauche du cours. Pour éviter des remous comme ceux suscités, à la fin des années 1990, par le débat sur la déconfessionnalisation des écoles, le ministère de l’Éducation travaille dans l’ombre. On ne connaît encore que les grandes lignes du programme. Le Ministère refuse d’expliquer dans le détail comment on a choisi les religions à l’étude, encore moins de révéler ce qu’on en dira. Ou même de divulguer la liste des écoles qui l’expérimentent. Mais comme le hasard veut que mon fils soit inscrit dans l’une d’elles, maman la journaliste a réussi à en savoir plus! Le jour de la rentrée, quand Lyse-Diane Laflamme, directrice de l’école Saint-Jean-Baptiste, a annoncé à tous les parents, classe après classe, la fin des cours de morale et de l’enseignement confessionnel, personne n’a protesté. Bon débarras, a-t-on entendu çà et là. Dans cet établissement fréquenté majoritairement par des enfants québécois de souche, et aux parents plutôt de gauche, la catéchèse n’avait déjà plus guère la cote: l’an passé, 80% des quelque 220 élèves étaient inscrits aux cours de morale, offerts comme option à la place de l’enseignement de la foi depuis la déconfessionnalisation du système scolaire, en 2000 — une proportion inverse de celle qui existe dans l’ensemble du Québec. Après un trimestre, parents et élèves semblent emballés. «En équipe, dit Bérangère, 10 ans, on a raconté l’histoire d’Abraham avec sa femme Sarah et la servante Agar, dont il a eu un fils parce que ça ne marchait pas avec sa femme, puis sa fuite en Égypte à cause de la famine.» D’autres élèves ont planché sur Mahomet, Jésus et Bouddha. Des pays lointains, des drames, des pouvoirs surnaturels… tous les ingrédients d’une bonne histoire sont réunis, et ça plaît aux enfants. Le volet «éthique» du nouveau programme vise à susciter des réflexions sur ce qu’il serait préférable de faire dans une situation donnée, par rapport à soi et aux autres. Sa première leçon d’éthique, Sophie Daigle, enseignante de 4e année, l’a faite lors d’une visite à la ferme, quand un élève a trouvé un mulot abandonné. Valait-il mieux le laisser là, sachant qu’il allait mourir, ou le ramener à l’école? Les enfants ont décidé qu’ils le garderaient à l’école après l’avoir laissé une fin de semaine chez celui qui l’avait trouvé… où il est mort au bout d’une journée. Dure leçon pour beaucoup. Les volets «éthique» et «culture religieuse» se rejoignent parfois. Dans l’un et l’autre, on part du quotidien et du concret pour aborder, au fil des ans, des notions plus complexes. Ainsi, les petits de 1re année ont commencé par s’occuper d’une lapine, pour comprendre les responsabilités à l’égard d’un être vivant. Puis, Julie Saint-Pierre, leur enseignante, leur a demandé d’apporter à l’école un objet associé à leur naissance. «Le lendemain, j’avais des textes écrits par les parents et des photos de bébé de plus de la moitié des enfants!» dit-elle. Juste avant Noël, elle leur a raconté la naissance de Jésus, dont de nombreux élèves n’avaient jamais entendu parler. Plus tard, ce sera le tour d’autres prophètes et fêtes religieuses. En 3e et 4 e année, les enfants ont d’abord apporté des objets de culte trouvés dans leur environnement. Cierges de baptême, robes de mariée, statuettes de Bouddha, chapelets musulmans leur ont permis de constater que le religieux laisse des traces dans leur culture. C’est à cette occasion que Mehdi Rehibi, neuf ans, est sorti de sa réserve pour parler de l’islam à ses copains. Ses parents, musulmans, ne lui ont donné aucune éducation religieuse, préférant le laisser choisir quand il sera plus âgé. «J’espère qu’il ne va pas risquer d’être ostracisé si un 11 septembre se reproduit», dit sa mère, Géraldine Dahoumane. Cette libraire, qui en a déjà entendu des vertes et des pas mûres à propos de sa religion, aurait préféré un cours de philosophie. Son conjoint, Slim Rehibi, se dit ravi qu’on parle enfin de religion de manière positive, hors du contexte des guerres, des intégristes et des attentats. Dans sa classe de 4e année, Sophie Daigle a installé sept panneaux correspondant à chacune des religions au programme: christianisme, islamisme, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, sikhisme et spiritualités autochtones. Plus un, pour les «autres», que certains enfants pourraient connaître ou qui auraient éveillé leur curiosité. Le choix et l’importance de chaque religion au programme est censé, selon le Ministère, refléter la diversité culturelle du Québec et respecter ses fondements historiques. «On part de ce que les enfants connaissent, puis on va à la découverte du reste. C’est une approche d’exploration, pas un apprentissage systématique avec des choses à mémoriser», raconte l’enseignante. Pour chaque religion, elle a inscrit ce que les élèves en savaient. Après quoi, ceux-ci ont cherché les équivalences. Y a-t-il une bible pour les juifs? Un symbole du genre de la croix pour les musulmans? En fouillant dans des livres, puis en bricolant, les enfants ont dessiné ou fabriqué les objets manquants: une torah (faite avec des rouleaux d’essuie-tout), une amulette en argile, des tables de la Loi (en polystyrène)… Pierre Boucher et Julie Frève, croyants mais non pratiquants, voient d’un très bon œil cette occasion d’enseigner la diversité et le respect des autres à Charlotte, en 4e année, et à Victor, en 2e. «Ça va aussi les outiller pour mieux démêler les religions des sectes et leur donner un regard plus critique sur le monde», disent-ils. Au programme de la 6e année: les religions dans le monde, le message des prophètes, les pratiques alimentaires et vestimentaires. Les élèves approfondiront le contenu plus tard, puisque le programme se poursuivra jusqu’à la fin du secondaire. Alice Guéricolas-Gagné, 11 ans, n’en est pas revenue de l’ignorance de certains de ses copains. «Plusieurs n’avaient jamais entendu parler du ramadan», dit-elle. Elle est ravie d’être débarrassée d’un cours de morale où elle s’ennuyait ferme. «Là, on a plein d’occasions de se déniaiser et de s’ouvrir à d’autres cultures.» Son amie Cécile Gagnon m’explique que la religion, c’est important dans la marche du monde, qu’on y croie ou non. «Je ne savais pas que l’islam, le judaïsme et le christianisme avaient autant en commun. Et j’ai été sidérée que tant de gens dans le monde croient à la réincarnation!» Depuis septembre, les enseignants aussi ont travaillé dur. Cinq journées de formation avec six experts envoyés par le Ministère, qui leur ont laissé une grosse boîte de livres. Ils ont en outre navigué dans Internet, fouillé dans les bibliothèques… «Ça change aussi nos propres perceptions et on se rend mieux compte de toute l’étendue des préjugés», constate Julie Saint-Pierre, que la formation a fait changer d’avis sur la décision de la Cour suprême à propos du kirpan à l’école. «Le grand but du programme, c’est d’apprendre aux gens à mieux vivre ensemble», souligne la directrice Lyse-Diane Laflamme, persuadée qu’il conduira les générations futures à une plus grande tolérance. Roger Delisle, responsable des 45 écoles primaires de la commission scolaire de la Capitale, est également convaincu du bien-fondé du nouveau cours. Mais aussi de l’énorme défi qu’il représente. «À l’école Saint-Jean-Baptiste, toute l’équipe est très motivée et a bénéficié de beaucoup de soutien. Le milieu était aussi très réceptif, explique-t-il. Ailleurs, ce sera plus difficile, car les écoles auront moins de temps et de moyens pour s’y préparer.» La première version du programme devrait être approuvée cet été par le ministre de l’Éducation, Jean-Marc Fournier. Les 23 000 enseignants du primaire et les 2 400 spécialistes qui donneront le cours au secondaire auront ensuite un an pour se familiariser avec le contenu. «Dans le milieu scolaire, le programme va se heurter à beaucoup d’intolérance, autant chez les enseignants que de la part des parents», croit Roger Delisle, qui voit déjà des réactions. Pour le ministre Fournier, la soif de comprendre est telle qu’elle vaincra les obstacles. «Bien sûr, il y aura des ajustements. Mais on ne laissera pas les gens qui sont contre le dialogue imposer leurs vues», affirme-t-il. D’ici quelques années, ce seront peut-être les petits Québécois qui expliqueront le mieux l’accommodement raisonnable à leurs parents…

Société

La route de la liberté

Les Inuits de l’extrême nord du Québec — le Nunavik — voient grand. Leur projet le plus fou: construire une route d’au moins 2 000 km, qui relierait les 15 villages inuits au reste de la province à partir de la baie James. Une affaire de plusieurs milliards de dollars. La Société Makivik, qui veille au développement socioéconomique du Nunavik, y tient mordicus. «Cette route verra le jour, affirme Pita Aatami, président de l’organisme. Que ce soit dans 10, 50 ou 200 ans, le Nord finira par être raccordé au Sud.» En attendant, en comparaison du Grand Nord canadien, qu’un boom économique sans précédent anime, le Nunavik a presque l’air d’un ours qui hiberne. Mais Pita Aatami refuse de baisser les bras. Comment s’annonce l’avenir des Inuits du Nunavik? — Le marché du travail est toujours anémique, mais les choses pourraient bientôt changer, entre autres grâce au développement du tourisme et à l’ouverture possible de nouvelles mines dans notre territoire. Pour nous, c’est synonyme d’emplois. L’avenir est de moins en moins sombre… La seule mine du Nunavik, la mine de nickel Raglan, emploie surtout des travailleurs de l’Abitibi. Qu’attendent les Inuits pour y prendre leur place? — Le problème de Raglan, c’est sa situation géographique, à une centaine de kilomètres des villages les plus proches. Les travailleurs doivent y passer des semaines, souvent sans pouvoir mettre le nez dehors. Les Inuits ont du mal à s’y habituer. Par contre, il se peut qu’une nouvelle mine voie le jour près d’Aupaluk, dans la baie d’Ungava. Les employés pourraient revenir à la maison après leur quart de travail. Je suis certain que les Inuits seront nombreux à vouloir y travailler. Pour le moment, le développement du secteur minier au Nunavik ne vous apporte pas grand-chose… — Au contraire. Pendant les premières années d’exploitation de la mine Raglan, son propriétaire, Falconbridge, a financé la construction d’une église et l’agrandissement de l’école de Salluit, ainsi que la construction d’un centre récréatif à Kangiqsujuaq. De plus, une partie des profits de la mine nous sont versés en guise de dédommagement pour l’exploitation de notre territoire. Le coût de la vie est deux fois plus élevé au Nunavik que dans le reste du Québec. Entrevoyez-vous une façon de ramener le prix des biens de consommation à un niveau plus raisonnable? — La plupart des produits que nous consommons sont acheminés par avion. Les frais sont énormes. Par exemple, la construction d’un bungalow de deux chambres à coucher peut coûter jusqu’à 250 000 dollars. Pour nous, il n’y a qu’une solution: relier tous nos villages par une route qui se rendrait jusque dans le sud de la province. Vous imaginez les coûts de construction d’une telle route? — Des milliards de dollars! Nous négocions d’ailleurs un plan de développement économique du Nunavik avec les gouvernements fédéral et provincial. La construction de la route en fait partie, tout comme celle des 800 maisons qui nous manquent actuellement. La majorité des Québécois du «Sud» ne connaissent pas le Nunavik. Quels efforts fournissez-vous pour stimuler votre industrie touristique? — Nous voulons mettre en valeur la richesse de notre faune et de notre flore. C’est pourquoi Makivik a fondé, en 2005, Expéditions Croisière Nord, qui propose des croisières dans le Grand Nord du Québec et du Canada. Depuis notre fondation, nous avons fait découvrir le Nord et la culture inuite à près d’un millier de personnes. Il y en aurait encore plus si le prix des billets d’avion n’était pas si élevé! Traverser la moitié du globe jusqu’en Australie coûte moins cher qu’aller à Salluit… — Air Inuit sert une population de 10 000 personnes. Difficile d’offrir des billets à un prix concurrentiel avec si peu de clients. Nous tentons donc de voir comment abaisser les coûts du transport au Nunavik. Nous offrons depuis peu des tarifs spéciaux pour les touristes, en espérant que le nombre de visiteurs augmentera. Cela devrait nous permettre de réduire encore le prix des billets.

Société

Très chers petits!

Avant que leur petite Ariane ne voie le jour, à la veille de Noël, Josée Veilleux et son conjoint avaient déjà dépensé quelque 2000 dollars pour l’achat de pyjamas, d’une table à langer, d’une chaise haute, d’une couchette, d’un mélangeur pour concocter des purées et d’un four à micro-ondes pour les dégeler, d’une réserve de couches, d’une poussette, etc. «On a largement dépassé notre budget», dit cette enseignante montréalaise de 33 ans au lendemain de l’accouchement de son premier enfant. Et ce n’était que le commencement. Car Josée Veilleux a calculé l’incalculable. «Ça va nous coûter 150 000 dollars jusqu’à ses 18 ans.» Dans la chambre à côté, à l’étage des nouveau-nés de l’hôpital Sainte-Justine, Évelyne Leblanc et Éric Vachon prévoient dépenser encore plus. Il faut dire que bébé François a un grand frère de trois ans. Le couple de comptables a donc fait l’exercice en toute connaissance de cause. Après avoir énuméré, à voix haute, de multiples dépenses, qui vont des skis aux écoles privées en passant par les bicyclettes, les sièges d’auto, le lait maternisé et les régimes épargne-études, Évelyne Leblanc lance: «Environ 400 000 dollars pour les deux enfants?» Au jeu-questionnaire «Combien coûte votre enfant?», ces deux couples ne seraient pas loin de remporter la mise. En fait, un couple aux revenus modestes devrait prévoir engager environ 100 000 dollars de dépenses pour un enfant, de la naissance de celui-ci à sa majorité. S’il a des revenus moyens, il faut ajouter 80 000 dollars, et une autre somme de 50 000 dollars pour un couple aisé. Car ce qu’on dépense pour son enfant est fonction de ce qu’on gagne. À une époque où le taux de natalité est au plus bas, on a l’impression que ce sont des considérations financières qui freinent l’ardeur des couples à fonder une famille. Mais est-il vrai qu’élever des enfants coûte plus cher aujourd’hui qu’il y a 30 ans? Oui, vous diront la plupart des parents. Ils vous parleront de Nike, de Tommy Hilfiger, de Jacob Jr, de planche à neige, du dernier CD des Spice Girls ou de la vidéo du Roi lion. Et il est vrai qu’il y a trois décennies GapKids n’existait pas, tout comme Guess Girls, les shampoings L’Oréal Kids, l’ordinateur, les patins à roues alignées ou les restaurants Pizza Hut. Les cours de natation avaient lieu l’été, les enfants passaient leurs vacances dans la cour ou dans la ruelle, McDonald’s était réservé à quelques occasions spéciales. Et les anniversaires ne nécessitaient ni la réservation d’une salle avec mur d’escalade ni la visite du Biodôme en compagnie de la classe complète de son petit trésor. Et l’État dans tout cela? Les discours résolument profamille des gouvernements n’y changent rien; pis, les «compensations» financières versées aux couples ayant des enfants diminuent, tandis que le revenu familial – après impôts – a également diminué de plus de 5% depuis 10 ans. La somme de 180 000 dollars (pour une famille de la classe moyenne) donne une idée assez juste du prix d’un enfant, mais elle ne chiffre que le «coût brut», soit celui des biens et des services achetés afin de satisfaire les besoins des enfants, ou du moins ce que les adultes pensent être leurs besoins. Il n’est donc pas question ici de soucis et de joies, de déceptions et de souffrances, d’amour non plus. Ce «coût psychologique», personne ne peut l’établir.Mais le salaire dont l’un des parents, souvent la mère, a été privé durant des mois, voire des années, l’expérience qu’il n’a pas accumulée, le temps consacré aux devoirs, les rendez-vous chez le dentiste, les journées de travail ou les promotions manquées – nommé «coût d’opportunité» par les chercheurs – ont été chiffrés: 150 000 dollars, 250 000 dollars pour l’ensemble de la carrière d’une mère de deux enfants. Une somme à ajouter à la facture précédente. Hélène, une criminologue qui a arrêté et a repris son travail au rythme des naissances de ses trois enfants, tous âgés de moins de six ans, évalue déjà son manque à gagner à 140 000 dollars. «Et ça ne comprend pas les augmentations salariales que je n’ai pas eues.» Cher? Le compte s’arrête ici à 18 ans. L’âge de la majorité. Mais pas celui de la liberté financière: plus de la moitié des jeunes de 18 à 25 ans vivent chez leurs parents et grugent encore une part importante du budget familial. Chiffrer le «coût brut» est une entreprise ardue. «Il n’y a pas d’études formelles sur la question. Sans doute parce que ça n’intéresse personne!» dit en riant Pierre Lefebvre, professeur de sciences économiques à l’UQAM et spécialiste de la démographie économique. Un enfant ne se prête pas à une analyse coûts-bénéfices. Contrairement aux siècles passés, aujourd’hui, il n’a aucune valeur marchande, ne servira jamais à enrichir la famille, à labourer les champs ou à entretenir ses parents vieillissants. «Ce ne sont pas des bras de plus à la ferme, dit Pierre Lefebvre. C’est un flux de services affectifs, émotifs.» Les considérations financières comptent rarement dans la décision de mettre un enfant au monde, du moins un premier. Elles prennent toutefois de l’importance quand vient le temps de penser à un deuxième enfant, et davantage encore à un troisième, comme en fait foi la différence entre le taux de natalité au Québec (un peu plus de 1,5) et la moyenne des enfants désirés (2,24). «Un premier, ça allait de soi, dit Denise Maheux, professionnelle dans la trentaine, mère de deux petits garçons. Mais on a attendu un peu plus longtemps qu’on le souhaitait pour le second parce qu’on ne s’imaginait pas payer 900 dollars de frais de garde tous les mois. Un troisième? On y pense. Mais on veut aussi pouvoir s’acheter une maison un jour.» Peu d’études ont été réalisées sur le sujet. Les plus récentes ont été publiées dans les années 80 pour le compte du Bureau de la statistique du Québec. En 1986, l’organisme demandait aux démographes Évelyne Lapierre-Adamcyk et Jacques Henripin d’évaluer le coût d’un enfant à partir des données de l’enquête sur les dépenses des familles au Canada, faite en 1982. Bien que les chiffres ne soient plus valables, souligne Évelyne Lapierre-Adamcyk, professeur de démographie à l’Université de Montréal, «la méthodologie et le questionnement demeurent d’actualité». À l’époque, les chercheurs soulignaient les difficultés inhérentes à ce type de calcul: le questionnaire de Statistique Canada ne visait pas spécifiquement les dépenses faites pour les enfants. Celles qui pesaient le plus lourdement sur le budget étaient de type familial (logement, alimentation). Le flou demeure tout aussi important aujourd’hui: si un couple décide d’acheter une voiture plus spacieuse à l’arrivée d’un deuxième enfant, comment calculer cette dépense? Et la maison de banlieue? Et le nouveau canapé qui remplace celui qui a été éventré par les deux garçons de la famille? L’enquête de Statistique Canada a tenté de déterminer les dépenses des couples avec ou sans enfant disposant d’un revenu de 30 000 dollars. Résultat: les premiers dépensaient 23 800 dollars pour des articles de consommation, les seconds, 23 600 dollars. Une différence de 200 dollars. Un enfant coûte-t-il 200 dollars? Bien sûr que non. Mais, et c’était là le premier constat des deux démographes, les deux groupes ne dépensent pas de la même façon. Le couple de parents réajuste son budget familial. Et son mode de vie. Moins de parfums et plus de détersif… Le changement se fait graduellement, dit Denise Maheux. «On commence par éliminer les sorties. Puis le vin. On garde plus longtemps ses chaussures, car il faut d’abord remplacer celles des petits, presque tous les trois mois au début. Et on ne fait plus l’épicerie avec insouciance: on recherche les rabais, on s’approvisionne à plus d’un endroit.» Ce réaménagement du budget familial, dit Pierre Lefebvre, a donné l’idée aux chercheurs d’établir le coût d’un enfant non pas en comparant les dépenses des couples jouissant d’un niveau de vie identique, mais plutôt leur revenu. «Le coût de l’enfant, explique l’économiste, correspond donc au revenu supplémentaire dont devrait disposer un couple afin de maintenir le niveau de vie qu’il avait avant.» Quel est ce revenu supplémentaire? «Selon les hypothèses, il s’échelonne de 15% à 25% du revenu brut de la famille, dit Pierre Lefebvre. Le cinquième du revenu m’apparaît une bonne estimation.» Faisons le calcul: le revenu médian de la famille québécoise est aujourd’hui de 50 000 dollars. Le cinquième de ce revenu, 10 000 dollars, multiplié par 18 ans, donne une facture de 180 000 dollars. Avec le quart du revenu: 12 500 dollars par année, soit un total de 225 000 dollars. «Ces mesures sont devenues des normes internationales», dit Ruth Rose, professeur de sciences économiques à l’UQAM. Et elles seraient valables pour toute la classe moyenne. «Au-delà de 100 000 dollars de revenus, toutefois, dit Pierre Lefebvre, la règle ne s’applique pas d’emblée.» Même chose pour les familles moins fortunées: le fardeau économique d’un premier enfant est plus considérable pour les pauvres. Qu’en est-il du deuxième enfant? Il ne coûte pas, bien sûr, le double du premier. Les économies d’échelle existent. La couchette de l’aîné servira au second, tout comme une partie des vêtements, la bicyclette. Plus la famille grandit, plus les dépenses moyennes par enfant diminuent, disent Jacques Henripin et Évelyne Lapierre-Adamcyk, qui évaluent qu’elles fondent du tiers pour le deuxième. Mais la famille a aussi tendance à s’endetter, notent-ils: les cours de natation, l’école ou les traitements d’orthodontie ne peuvent être refilés à un autre enfant. Deux enfants grugeraient, en fait, de 25% à 35% du revenu brut, estime Ruth Rose. Coupons la poire en deux: à 30% d’un revenu de 50 000 dollars, la facture s’élève donc à 15 000 dollars par année. Les avis divergent quant aux répercussions du troisième enfant. Certains croient qu’il est plus «économique» que le cadet et, bien sûr, que l’aîné. Mais une étude française évalue que le coût du troisième enfant est supérieur à celui du deuxième, et même du premier. Car son arrivée entraîne d’autres types de dépenses. Si l’enfant coûte le quart du revenu brut familial, en est-il ainsi à tous les âges? S’il faut en croire les spécialistes, il s’agit plutôt d’une moyenne. L’économiste et démographe Anne Hélène Gauthier, autrefois à l’emploi de Statistique Canada et aujourd’hui chercheuse à la Western Washington University, multiplie par trois les dépenses à l’adolescence par rapport à celles engagées pendant la petite enfance. Selon une étude française publiée en 1997 par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l’adolescent de 15 à 18 ans coûte plus du tiers du revenu de ses parents (contre le cinquième pour les enfants de moins de 14 ans). Les Français estiment que c’est entre quatre et 11 ans que les enfants coûtent le moins cher. Au cours des quatre premières années, la facture est alourdie par l’équipement (ameublement, poussette, etc.) et les frais de garde. Avant l’âge d’un an, les «frais fixes» sont élevés: «Nous dépensons 120 dollars par mois rien que pour les couches, les vitamines et le lait maternisé de Gabriel, notre fils de huit mois», dit Denise Maheux. Et c’est durant cette coûteuse première année que bien des mères sont en «congé», parfois sans salaire, souvent avec des revenus amputés de moitié. Cela dit, élever un enfant coûte-t-il plus cher aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans? Personne ne semble capable de répondre à cette question. Mais une chose est sûre: les enfants sont entraînés de plus en plus jeunes dans le grand cirque de la consommation. «À neuf ou 10 ans, les filles veulent des vêtements griffés Jacob, alors qu’avant, la folie des marques commençait à l’adolescence», dit Isabelle Thibault, conseillère budgétaire à l’ACEF de l’est de Montréal. Les spécialistes du marketing appellent tweens ces nouveaux et voraces consommateurs, âgés de six à 12 ans. «Il y a une nette augmentation du coût du confort social, dit l’économiste Pierre Fortin, lui-même père de cinq enfants. L’enfant doit avoir les mêmes bébelles que ses copains.» Plus de 70% des jeunes des familles moyennes et aisées sont équipées pour au moins un sport, d’après le Conseil canadien de développement social. Et il faut en payer les cours: les familles dépensent de 1500 à 5500 dollars par an, selon leur revenu, pour les loisirs et les sorties récréatives. «Une journée de ski en famille peut coûter jusqu’à 100 dollars», dit Danièle Bélanger, une mère au foyer qui vient d’avoir un quatrième enfant. «Et ils veulent maintenant s’équiper pour la planche à neige!» Le phénomène n’est pas qu’urbain. Manon Hébert et sa famille ont quitté l’an dernier Saint-Eustache pour aller s’installer à Saint-Jovite. Elle a été surprise de constater que les modes vestimentaires sont partout les mêmes, que Nike et Tommy ri-valisent aussi dans les cours d’écoles des Hautes-Laurentides… et que tous les enfants font du ski! Et il y a, bien sûr, l’incontournable ordinateur: le tiers des enfants des classes moyennes et la moitié de ceux issus des classes supérieures en ont un à la maison. Or, au grand dam des parents, les nouveaux jeux offerts aux jeunes sont rarement compatibles avec un ordinateur «vieux» d’à peine deux ans ou moins. Sans oublier les modes: bien des jeunes ont trépigné, au dernier Noël, pour avoir leur PowerStation, un jeu électronique de 200 dollars! Même l’école gratuite n’est plus tout à fait gratuite. Le Conseil canadien de développement social évalue que les familles doivent dépenser de 800 à 2000 dollars par année pour l’enseignement secondaire d’un enfant. Au primaire, la Fédération des comités de parents du Québec estime que le matériel scolaire obligatoire coûte au moins 130 dollars. C’est sans compter les frais de garde (900 dollars par année), les boîtes à lunch, les livres et les imprévus. La facture s’alourdit dès qu’on parle de classes vertes, rouges ou blanches (125 à 175 dollars). Denise Maheux a calculé les frais supplémentaires demandés par la garderie que fréquente son fils de quatre ans depuis septembre. Pas moins de 80 dollars, pour une sortie au théâtre, une autre au Biodôme, un petit journal, un cours de musique… «On n’a pas d’autre choix que de payer si on veut que notre enfant participe comme les autres.» «Les parents peuvent mettre un frein à la surenchère et faire le choix de la simplicité», dit Jannick Desforges, responsable des services juridique et budgétaire à Option consommateurs, un organisme sans but lucratif. «Mais il faut qu’ils soient eux-mêmes convaincus qu’ils ne sont pas des guichets automatiques.» À lire aussi : L’État aide-t-il les parents?

Société

Bruni Surin: les 10 secondes les plus courues des Jeux

« Si je reviens d’Atlanta sans médaille, les médias et le public vont me crucifier», dit tranquillement Bruny Surin, assis sur une table de physiothérapie au centre Claude Robillard. Il n’est pas amer, pourtant. Il est même confiant, et a toutes les raisons de l’être: il est champion du monde au 60 m et 2e au monde au 100 m (à 10,03 secondes, six centièmes derrière le Torontois Donovan Bailey). Il a amélioré sa technique et peut courir le 100 m en moins de 10 secondes, condition essentielle pour espérer monter sur le podium. Mais le 100 m, où un centième de seconde fait toute la différence, est une discipline cruelle. L’ombre d’une erreur, un souffle de vent, la moindre inattention et… envolée la médaille, de même que l’attention et la gratitude du public. Surin, qui le sait, cultive sa sérénité. Serein, mais bûcheur. Et décidé. L’an dernier, en étudiant le vidéo d’une compétition à Monaco, il a décelé une faiblesse technique dans son «attaque du sol»: contrairement aux autres sprinteurs, il déposait complètement le pied par terre à chaque foulée, ce qui diminuait sa capacité de rebondir et le ralentissait. Il faut dire que, jusqu’en 1994, il a travaillé presque sans aide: il suivait, seul, le programme qu’un entraîneur américain lui envoyait par télécopieur. Depuis deux ans, il travaille avec Michel Portmann, un ex-champion de saut en hauteur, docteur en physiologie et professeur à l’Université du Québec à Montréal. C’est avec son aide que, toute l’année, Bruny Surin a «réappris» à courir. «Il faut « griffer » le sol sans jamais poser le talon par terre», dit-il en mimant avec son pied la foulée des félins. Ce réapprentissage a été très dur mais, des millions d’exercices plus tard, la technique est presque devenue un réflexe. Spécialiste du départ canon, Bruny Surin est imbattable sur les très courtes distances (il est le premier sprinteur à avoir décroché deux fois le championnat du monde de 60 m). Mais il avait du mal à garder sa vitesse sur les 40 derniers mètres. Il a donc commencé à participer aux compétitions de 200 m pour augmenter sa résistance. Pendant des années, Bruny Surin ne pouvait mettre les pieds dans une compétition internationale sans que les journalistes étrangers lui parlent de Ben Johnson, le sprinteur canadien qui, en 1988, aux Jeux de Séoul, a perdu la médaille d’or du 100 m après un test de dopage positif. Maintenant que le souvenir de Johnson s’est enfin estompé, c’est de Donovan Bailey qu’on lui parle sans cesse! Aux derniers Championnats du monde (le 6 août dernier, à Göteborg, en Suède), deux Canadiens, Bailey et Surin, raflaient les médailles d’or et d’argent, un exploit que seuls les États-Unis avaient déjà accompli. Surin, Haïtien d’origine, est devenu montréalais francophone. Massif, il décolle des blocs comme une flèche mais doit travailler ses fins de course. Bailey, plus grand et plus mince, est né en Jamaïque et vit à Oakville, en Ontario. Très rapide en fin de course, il a passé l’année à améliorer ses départs trop lents, qui sont sa grande faiblesse. Les deux champions, semblables et différents, à la fois adversaires et solidaires, font ensemble comme une métaphore du Canada d’aujourd’hui… Bailey est un homme d’affaires devenu athlète. Il roulait en Porsche à 21 ans, a déjà eu une manufacture de vêtements et travaille toujours dans l’immobilier. Ce n’est qu’en 1993 qu’il a décidé de se consacrer sérieusement à l’athlétisme. Depuis, il vit la majeure partie de l’année à Austin, au Texas, où il s’entraîne. Surin, lui, est un athlète qui rêve de devenir homme d’affaires. L’an dernier, il a temporairement interrompu ses études de gestion à l’Université du Québec: il rédigeait ses travaux dans les avions, les télécopiait à sa femme, Bianelle, qui les mettait au propre. «Je passais mon temps à téléphoner aux profs de Bruny pour expliquer ses retards!» dit-elle. Au centre Claude-Robillard – «ma deuxième maison», dit-il -, Surin attend son tour comme tout le monde à la physiothérapie, et doit s’entraîner la plus grande partie de l’année à l’intérieur, donc sur 60 m seulement puisqu’il n’existe pas de piste intérieure de 100 m. Il aurait plus de facilité s’il allait en Europe ou aux États-Unis. Mais il a toujours refusé de quitter Montréal, où il est arrivé (de Cap-Haïtien) avec toute sa famille en 1974. Il avait sept ans. Il est montréalais pure laine. Il parle français sans accent, créole avec ses amis haïtiens, anglais avec ses filles parce qu’il tient à ce qu’elles soient bilingues. Son père est mécanicien dans un garage, sa mère tient la maison. Il a fait ses études secondaires à l’école Louis-Joseph Papineau dans le nord de Montréal, où, pour la première fois, Bianelle Legros, une belle joueuse de handball du collège Regina Assumpta, lui a tapé dans l’oeil. Il l’a revue trois ou quatre ans plus tard, au centre Claude Robillard, où ils s’entraînaient, elle avec l’équipe nationale de handball, lui avec celle d’athlétisme (en saut en longueur). «Il a envoyé un de ses amis me dire de lui téléphoner!» raconte-t-elle. Elle l’a envoyé promener, et Bruny a été obligé de surmonter son aversion pour le téléphone et de l’appeler lui-même. Aujourd’hui, ils forment une belle équipe. Bianelle a laissé le handball pour devenir cadre à la Banque Nationale du Canada. Il y a quelques années, elle a pris un congé sans solde pour suivre Bruny dans sa ronde de compétitions internationales, apprendre la négociation de contrats, le travail d’attaché de presse. Depuis, c’est elle qui, en plus de s’occuper de leurs deux filles (Kimberley-Ann, deux ans, et Katherine, six mois), «gère son chum». Les sous, les contrats de commandites, les relations avec les médias, les horaires, tout (sauf les contrats de commandites à l’étranger) lui passe entre les mains. Avec succès, semble-t-il. Quelques bonnes commandites (Vidéotron, Reebok, Mead Johnson Result ainsi qu’un concessionnaire automobile) permettent à Bruny de s’entraîner tranquille, de s’habiller à son goût (il adore la mode et a même joué au mannequin pour un magazine féminin) et de suivre des cours de musique (il joue du synthétiseur). À la naissance de la petite dernière, il a décidé de mettre sa maison de Pierrefonds en vente parce qu’il la trouvait trop petite. «Ils sont rares, les couples de notre âge capables de s’acheter une maison de 250 000 dollars», dit Bianelle. «Je fais une « crise existentielle » au début de chaque saison, dit Bruny Surin. Chaque année, je me demande si j’ai vraiment envie de travailler si fort pour, peut-être, gagner un centième de seconde…» Mais il continuera, quoi qu’il arrive à Atlanta. À 29 ans, il a encore de belles années devant lui: à 36 ans, Linford Christie est toujours dans le circuit et Carl Lewis, lui, vient de reprendre le collier, à 35 ans!

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J’accuse Stéphane Dion

C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur, depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit les électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays, comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Société

Bye-bye 2006!

Ce fut une année bruyante et tumultueuse, pendant laquelle on s’est allègrement chicanés, dénoncés, tapé dessus, tiré dessus. Mais il n’y a pas eu de grosses catastrophes, typhons d’enfer, tsunamis de cauchemars, pas de nouvelle guerre mondiale, que de vieux conflits qui durent — et aucun nouveau George Bush ne fut élu. Alors 2006 aura surtout été l’année des grosses frayeurs. Au printemps, la grippe aviaire était une pandémie appréhendée, puis, plus rien. La crise du pétrole nous a fait paniquer en juillet mais s’est résorbée en octobre. À l’automne, on angoissait plutôt sur la fonte de la calotte polaire. On a passé l’année à se dire : ça y est, tout fout le camp. Mais ça n’y était pas. L’année 2006 est peut-être de celles qu’on comprendra mieux plus tard — une année charnière, une période de transition peut-être? — ou alors on l’aura oubliée à la fonte des neiges. Dans ce tohu-bohu, un grand moment de communion universelle : au milieu de l’été, le centre de l’univers était le stade de foot de Berlin, et un milliard de paires d’yeux étaient braqués sur l’idole aux baskets dorées. Et le Zizou qui donne un coup de boule à Materazzi et se fait vider de la finale! Tout 2006 était symbolisé dans ce moment magique, un instant d’une extrême intensité, qui se termine en queue de poisson. Parlant de grandes communions mondiales, on a déjà presque oublié les Jeux olympiques de Turin — où «nos» hockeyeurs se sont fait planter. La patineuse Cindy Klassen fut la meilleure Canadienne (cinq médailles), mais elle peut fréquenter son Tim Hortons tranquille, la gloire passe si vite de nos jours; demandez à Jacques Villeneuve… On a commencé à mieux voir en 2006 ce qui s’est vraiment passé le 11 septembre 2001. Les électeurs américains ont admis qu’on ne gagnera jamais un affrontement armé contre l’islamisme militant. Ils l’ont dit au président Bush lors des élections de mi-mandat. Le faucon Donald Rumsfeld, architecte des déboires américains en Irak, a été viré le lendemain. La Maison-Blanche cherche une nouvelle stratégie. Le plan de George W. Bush était de démocratiser le monde arabe, parce qu’il n’est jamais arrivé que deux démocraties se déclarent la guerre. Mais cela n’a pas marché. Partout où ils le peuvent, des citoyens ont élu démocratiquement des candidats islamistes. Au Liban, le Hezbollah a provoqué la guerre cet été, de peur de voir les Palestiniens reconnaître la légitimité d’Israël. Pendant que les Américains s’enlisaient en Irak, les Canadiens ont commencé à se demander ce que leurs soldats font en Afghanistan : peut-on vaincre des talibans qui n’ont pas peur de la mort? On écrira peut-être plus tard que c’est en 2006 que l’Occident a perdu l’initiative planétaire. Des attentats violents, des complots effarants déjoués in extremis ont tenu les services secrets sur les dents —occasionnant de sérieux dérapages, comme dans le cas du Canadien Maher Arar, dénoncé injustement par la GRC, détenu illégalement par la CIA, torturé par les Syriens, sans motif solide. Partout, l’Occident nerveux trébuche dans l’autocensure et cherche des accommodements raisonnables… Au Canada, 2006 aura servi à mettre la table pour l’an prochain, une année d’élections anticipées à Ottawa et à Québec. Un nouveau premier ministre, Stephen Harper, conservateur et minoritaire, a été élu en partie grâce à des appuis aussi solides qu’inattendus dans la région de Québec. Les libéraux fédéraux ont aussi un nouveau chef — l’improbable Stéphane Dion, qui a coiffé les clans rivaux des Chrétien et des Martin pour conquérir le titre au congrès de décembre à Montréal. Le chef du Parti québécois, André Boisclair, a fait son entrée à l’Assemblée nationale à l’automne. Manque de pot : six ex-premiers ministres, morts ou vifs, semblent s’être donné le mot pour lui voler la vedette. Cette semaine-là, on dévoilait la statue de Robert-Bourassa à Québec, protestait contre l’idée de rebaptiser l’avenue du Parc à Montréal; Lucien Bouchard lançait son sermon annuel sur l’improductivité des Québécois; Jacques Parizeau et Bernard Landry voulaient le critiquer, pendant que Jean Charest se frottait les mains. La télé nous montra un André Boisclair perdu dans une foule de Libéraux applaudissant la statue d’un fédéraliste le soir de sa grande première à lui. On a eu l’impression en 2006 que la droite, et les fédéralistes, ont commencé à renouveler leur discours — alors que la gauche, et les indépendantistes, faisaient du surplace. Stephen Harper parle toujours français en premier à Ottawa, parce que le français fut, dit-il, la première langue du Canada. Stéphane Dion a revêtu le manteau vert, et a positionné les Libéraux à la gauche des conservateurs — s’éloignant le plus possible de son ancienne marque de commerce, l’unité nationale. Jean Charest, élu il y a trois ans comme un réformiste conservateur pressé, est devenu de plus en plus tranquille, centriste, socio-démocrate et nationaliste — et sa cote a remonté un peu dans les sondages. Le Bloc québécois ne voulait qu’embêter tout le monde à Ottawa en réclamant que le Canada reconnaisse la nation québécoise, espérant se faire dire non en prime. Quand Stephen Harper a dit «ok d’abord», le Bloc ne savait plus quoi faire. Les Québécois, qui n’avaient rien demandé, ont à peine dit merci. Les syndicats du secteur public, qui accusaient Jean Charest de vouloir détruire le Québec, sont devenus bien silencieux. Ils ont obtenu l’équité salariale pour les femmes. Québec Solidaire, le nouveau parti de gauche, fera peut-être mieux en 2007. La question nationale était de moins en moins pressante dans les débats de la société québécoise, remplacée par la recherche d’accommodements raisonnables avec les minorités religieuses, les discussions sur la productivité ou le déclin démographique et — la cause qui rallie vraiment la jeunesse — la protection de l’environnement. Le Québec, qui croyait, dans les années 1960, avoir confiné la religion au domaine privé, l’a vue faire un retour en force dans la sphère publique. Les sikhs peuvent porter le kirpan à l’école, des juifs hassidiques ont obtenu qu’on givre les fenêtres du YMCA de l’avenue du Parc à Montréal, des musulmans ont réclamé des lieux de prière sur les campus. Maher Arar, lui, demande 400 millions de dollars du gouvernement fédéral, pour avoir été erronément qualifié de suspect terroriste. Il exige aussi des excuses… Très à la mode, les demandes d’excuses. On a exigé des excuses des journalistes torontoises Jan Wong et Barbara Kay, qui n’ont pas été très gentilles avec le Québec. De Michaëlle Jean, qui a dit que les Québécois ne s’intéressaient pas assez au reste du Canada. De Victor-Lévy Beaulieu, qui a traité Michel Tremblay de «trou de cul» et Guy A. Lepage de «fasciste». De Guy Fournier, qui a écrit sur les Libanais des choses qu’on ne va pas répéter ici. Mario Dumont a dit que Jean Charest devrait présenter ses excuses aux victimes de l’effondrement du viaduc de la Concorde, et aux riverains du mont Orford. On a sommé Stephen Harper de s’excuser auprès des familles des soldats morts à la guerre. Cela nous a tenus bien occupés. Le reste du temps, semble-t-il, on discutait pour bloquer des projets. La privatisation du mont Orford, la construction d’un théâtre du Cirque du Soleil à Montréal, et certains vieux running gags comme le parachèvement de l’autoroute 30, la construction du CHUM, le changement des heures d’ouverture des commerces. Grandes incertitudes en 2006: GM n’est plus le premier constructeur d’autos du monde. Domtar, Falconbridge, Molson, Sleeman, Intrawest, La Senza — piliers de l’identité économique canadienne — ont été achetés, fusionnés, absorbés dans des ensembles plus grands. Pluton n’est peut-être pas une vraie planète. Le prix de l’essence joue au yoyo, la planète se réchauffe, la banquise fond, le poisson disparaît, des hôpitaux sont contaminés au C. difficile. Fallait avoir le moral pour lire les journaux. Mais l’économie est demeurée en bonne santé et le taux de chômage a même vacillé — sous les 8% au Québec, pour la première fois depuis 30 ans. Certitude absolue au Québec en 2006: Claude Blanchard est mort, Fernand Gignac aussi, Jean-Pierre Ferland non plus — mais à lire les journaux, c’était tout comme. Du solide aussi: Pierre Bruneau ancre le bulletin d’informations de TVA depuis 30 ans, toujours bon premier — hélicoptère-qui-filme-tout en prime. Virginie dépasse le cap des 1 221 épisodes. Dominique Michel écrit un livre, Serge Losique survit à un putsch et présente, sans aide, son Festival des films du monde. Pas tuables. Les cloches ont sonné pour marquer l’arrivée de Kent Nagano au pupitre de l’OSM. Gregory Charles a fait un tabac avec son nouveau disque — d’inspiration disco, et en anglais. Dominic Champagne et le Cirque du Soleil recréent les Beatles à Las Vegas. Colm Feore est devenu une vedette au Québec — mais les Canadiens anglais ont boudé Bon Cop, Bad Cop, un film pourtant bilingue et racoleur, le plus grand succès québécois pour ce qui est des recettes. Guillaume Latendresse, 19 ans, fut sacré héros national — «Gui! Gui!» — avant même d’avoir marqué son premier but. En somme, 2006 ne fut ni si tragique ni déprimante, même si le général Jung-il, en Corée du Nord, et le président Ahmadinejad, en Iran, ont voulu relancer la course à la bombe atomique. Ce fut une année plutôt moyenne. Que dire d’autre d’une année où deux castors moyens ont remplacé Monsieur B dans les pubs de Bell? Au moins, le voisin Canadian Tire — celui qui avait une petite génératrice d’urgence, si pratique pour écouter la télé en camping — a été envoyé aux boules à mites. Nouveautés: on y pense à deux fois avant d’utiliser un sac de plastique au marché. Les gros VUS de luxe n’ont vraiment plus la cote. Plus de gras trans pour le poulet frit Kentucky, des sandwichs végétariens chez McDo, plus de fumée dans les bars du Québec. Une poutine lite avec ça? Où s’en va le monde? En 2006, ce n’était pas toujours évident…

Société

L’année des fourmis

Au temps des cathédrales, il était admis que les ouvriers qui travaillaient à un ouvrage meurent avant d’en avoir vu l’achèvement. Ils savaient que tel serait leur destin. C’était une autre époque. Fille d’un siècle où les tours s’érigent en quelques mois, je me suis souvent demandé comment on pouvait passer une vie à suer pour une cathédrale qu’on ne verrait jamais. L’époque actuelle glorifie la rapidité de l’action. Et elle occulte les réalisations qui se résument mal en quelques secondes au bulletin d’informations. À moins qu’on prenne le temps. Lorsque l’équipe de rédaction de L’actualité s’est rassemblée, comme le veut la tradition depuis 12 ans, pour choisir les personnalités de l’année, les vedettes de l’heure ne sont pas rapidement venues à l’esprit. Qui donc avait contribué à changer le paysage, les mentalités, la vie, les institutions? Qui nous avait marqués? Tout doucement, au cœur de la discussion, s’imposèrent… les fourmis. Vous savez, ces bestioles qui refusent de reculer devant l’obstacle. Qui s’entêtent à vouloir le contourner, l’escalader. Renoncer pour elles n’est jamais une option. La cuvée 2006 des personnalités de l’année de L’actualité est donc faite de bagarreurs, d’entêtés, de persévérants, qui savent voir au-delà de l’obstacle et penser plus loin que leurs difficultés. En tête, des femmes. Un groupe de neuf femmes qui, depuis 10 ans — certaines depuis 30 ans —, en dépit de leurs différences politiques, ont fait cause commune pour mettre fin à la discrimination systémique qui règne, sur le marché du travail, à l’égard des métiers dits «féminins». Grâce à elles, des milliers de femmes ont reçu des chèques en 2006, d’autres en recevront bientôt. Et gagneront désormais mieux leur vie. Grâce à elles, le Québec fait figure de pionnier dans le monde. À ces bâtisseuses qui ont patiemment, pendant des années, apporté leur pierre à l’édifice… L’actualité lève son verre. Tout à côté d’elles, un homme. En apparence, une victime. Mais dans les faits, un héros: Maher Arar. L’obstacle qu’il a surmonté était de taille: le gouvernement du pays le plus puissant du monde, les États-Unis. La bavure canado-américaine qui a expédié ce père de famille dans un cachot syrien serait restée secrète sans la persévérance de Maher Arar. Tous les Canadiens lui sont redevables. Ils savent désormais encore plus de quelle incompétence leur gouvernement peut se rendre coupable. Leur vigilance en sera accrue. Non loin de Maher Arar, un médecin: l’oncologue Richard Béliveau, désormais mieux connu sous le surnom affectueux de «Docteur Cancer». Las de voir autant de gens ravagés par la maladie, il a pris sa truelle et posé une pierre: un livre de cuisine qui révolutionne la façon dont le Québécois moyen envisage aujourd’hui de lutter contre le plus grand tueur de l’époque. Le plus rose des grands de l’année est… un bébé. Ou devrait-on plutôt dire ses parents? En 2006, les Québécois ont donné naissance à 80 000 poupons, du jamais-vu au Québec depuis 10 ans. C’est peu, je sais. Mais pensons-y. En 2006, des milliers d’hommes et de femmes ont fait un acte de foi: ils ont mis au monde un enfant et ont osé croire que leur société saurait être digne de lui. Tous ces parents et tous ces bébés méritent bien le titre de «personnalités de l’année»! Tout au cours de l’année, d’autres Québécois nous ont émerveillés. Des médecins qui ont traité les victimes de la tuerie du collège Dawson aux soldats québécois qui se dévouent en Afghanistan, ils ont été nombreux à aller au-delà de ce qui est attendu d’eux. Une fois de plus, les artistes québécois ont brillé sur la scène internationale. L’extraordinaire réussite de Dominic Champagne et du Cirque du Soleil, l’exploit d’avoir réuni les Beatles pour cet époustouflant spectacle qu’est Love, demeurera un élément marquant de l’année. Tout comme les chansons de Pierre Lapointe et le succès cinématographique de Patrick Huard avec le film Bon Cop, Bad Cop continueront de nous rappeler l’incroyable variété de talents du milieu culturel québécois. Et la nation dans tout cela, me direz-vous? La nation? Elle est là. Son cœur bat. Comme disait René Lévesque en 1978, dans un discours prononcé dans l’ouest de l’île de Montréal — alors appelé le West Island —, si vous payez des impôts au Québec, vous êtes un Québécois. Le reste est l’affaire des fourmis et des bâtisseurs de cathédrales.

Société

Le fabuleux destin d’Alex Kovalev

Quand il pilote son bimoteur privé, à quelques milliers de mètres au-dessus de Manhattan et de sa résidence principale, Alex Kovalev a la douce impression de décrocher. «Voler est un besoin pour moi. Ça me permet de m’évader, de me changer les idées… et de revenir plus « affamé » sur la patinoire», dit le costaud joueur étoile du Canadien. Sur ses patins, le numéro 27 donne aussi l’impression, quand il n’est pas branché sur le pilote automatique, de survoler la patinoire. «C’est un magicien avec la rondelle, dit son coéquipier Steve Bégin. Il peut déculotter des joueurs adverses et tricoter des jeux spectaculaires. Moi, le mieux que je pourrais faire, c’est de me tricoter une paire de bas!» Ce n’est pas un hasard si on le surnomme «l’artiste», ajoute son entraîneur-chef, Guy Carbonneau. «Je ne connais pas beaucoup de joueurs dans le monde capables de manier la rondelle aussi bien que lui.» À sa 13e année dans la Ligue nationale de hockey, Alex Kovalev, médaillé d’or olympique (avec l’équipe nationale russe, en 1992) et champion de la Coupe Stanley (avec les Rangers de New York, en 1994), est encore perçu comme l’un des joueurs les plus doués du circuit professionnel. Critiqué pour son rendement en montagnes russes par une partie des amateurs, adulé par les autres, il reste, à 33 ans, l’un des hockeyeurs les plus flamboyants à porter le maillot tricolore depuis Guy Lafleur, dans les années 1970. Mais si son style de jeu fait des étincelles, il se démarque encore davantage par son style de vie loin des projecteurs du Centre Bell. Adepte des sensations fortes, Kovalev pilote son propre avion (un Cessna 414 payé 250 000 dollars américains et pouvant accueillir cinq passagers), a son permis de pilote d’hélicoptère et compte bientôt tester les limites, à 300 km/h, d’une voiture de formule 1. Il excelle au golf, pratique la plongée sous-marine, joue du saxophone et jure de séjourner un jour dans l’espace – avec son salaire annuel de 4,5 millions de dollars américains, ce n’est pas un rêve inaccessible. Un destin exceptionnel pour un fils d’ouvrier élevé dans des conditions plus que modestes, à Togliatti, sa ville natale, sur les rives de la Volga, à 1 000 km au sud-est de Moscou. «Si je suis affecté à Montréal, c’est en bonne partie en raison de la présence de Kovalev au sein du Canadien», dit Genadi Boguslavski, correspondant à Montréal du quotidien russe Sovietski Sport, tiré à deux millions d’exemplaires. «C’est vraiment une personnalité hors du commun et il est très populaire chez nous.» Le parcours unique et rocambolesque d’Alex Kovalev a récemment fait l’objet d’un documentaire tourné en russe et présenté l’été dernier à Moscou. Il pourrait aussi inspirer des scénaristes de Hollywood. De son enfance marquée par un père autoritaire à sa conquête de la coupe Stanley, en passant par ses manoeuvres pour échapper au service militaire soviétique, sa vie rassemble tous les ingrédients d’un film à succès. C’est pourtant un homme modeste qui se présente à l’entrevue, dans un coin du Salon des Anciens, petit pub privé situé près du vestiaire du club, au Centre Bell. Vêtu d’un t-shirt vert à l’effigie de Popeye qui laisse deviner des pectoraux sculptés au couteau, il offre ses excuses pour son retard, dû à une très longue séance d’entraînement dans la salle de musculation de l’équipe. En cette avant-dernière journée du stage d’entraînement, une meute de journalistes ont été dépêchés pour connaître la liste des derniers joueurs retranchés de l’équipe avant le début de la «vraie» saison. Kovalev, qui en a vu d’autres avec les Rangers de New York, se dit peu surpris par cette tempête médiatique. Mais très étonné, en revanche, de voir les 21 273 places du Centre Bell occupées soir après soir, même lors des matchs hors concours. «En Russie, en pleine saison, de 8 000 à 9 000 personnes à peine assistaient aux matchs de mon équipe, le Dynamo de Moscou», dit-il dans un anglais teinté de russe. Selon sa femme, cette passion des Montréalais pour leur club a été un facteur déterminant dans la décision du joueur d’accepter l’offre du Canadien, en 2004. «La grande différence entre New York, Pittsburgh [où Kovalev a aussi joué] et Montréal, c’est qu’ici les gens comprennent vraiment le hockey», lance en riant Eugenia Kovalev, une minuscule mais pétillante blonde aux yeux pers et aux longues bottes en cuir, qu’Alex connaît depuis la fin de l’adolescence. «Aux États-Unis, le public aime plus le jeu physique. Ici, il apprécie plus la finesse. Sa perception ressemble davantage à celle des Russes et des Européens. Mon mari le sent et il aime ça.» Cette ferveur quasi religieuse des amateurs pour la «sainte Flanelle» a un revers: les attentes à l’égard de Kovalev sont extraordinairement élevées. «Pourquoi ne lève-t-il pas les bras en l’air quand il marque un but?» se plaignent certains amateurs. Et pourquoi ne démontre-t-il pas plus de passion quand il fonce vers les filets adverses? «Avec le talent qu’il a, Kovalev devrait remplir les buts!» lance le bouillant Michel Bergeron, ancien entraîneur des Nordiques. Alex Kovalev affiche, comme à son habitude, un air stoïque quand on lui rapporte certaines critiques à son endroit. «Dans les médias, t’es une superstar un jour et le lendemain, t’es un zéro. Pourquoi ruiner sa journée à cause d’un mauvais commentaire ou d’un article de journal? Je préfère ne rien lire.» Ce détachement, cette carapace risquent-ils, malgré lui, d’alimenter la désillusion du public à l’égard des athlètes professionnels, parfois accusés de se préoccuper davantage de la gestion de leurs millions que de leur rendement sportif? Kovalev ne semble nullement offusqué de la question. «C’est vrai, il y a des joueurs dans cette ligue qui rêvaient, tout jeunes, d’être riches, qui le sont devenus et qui ralentissent peut-être un peu le rythme, dit-il. Dans mon cas, l’argent n’a jamais été une motivation. Ça ne pouvait même pas l’être, quand j’étais jeune, en URSS. À l’époque, les joueurs ne s’enrichissaient pas. Même quand j’ai été repêché par les Rangers, je ne savais pas ce qui m’attendait. J’avais à peine entendu parler de la Ligue nationale.» Comme à Montréal, Trois-Rivières ou La Tuque, le hockey occupait une place de choix dans le coeur des habitants de Togliatti. «Aussitôt que l’hôpital m’a appelé pour me dire que mon bébé était un garçon, j’ai décidé d’en faire un joueur de hockey», écrit son père Viacheslav dans La route vers le succès, un petit ouvrage paru il y a une douzaine d’années. Après avoir été initié, dès l’âge de trois ans, au soccer et au ski de fond, Alex donne à quatre ans ses premiers coups de patins, sur des flaques d’eau glacées et des terrains de soccer gelés transformés en patinoires improvisées. Incapable de dénicher des patins à sa taille, son père avait attaché des lames sous des bottes de feutre. Le jeune Alex préférera emprunter les patins artistiques de sa soeur Irina… Quand son père lui procure enfin ses premiers «vrais» patins, raconte celui-ci, le fils a le style d’un patineur artistique. Viacheslav Kovalev se démène pour lui trouver d’autres pièces d’équipement. C’est en échangeant une boîte de bougies qu’il parvient à lui offrir un bâton de hockey digne de ce nom! Entraîneur adjoint au plus important club de hockey local, le Lada Togliatti (du nom du constructeur d’automobiles Lada, principal employeur de la ville), Viacheslav Kovalev est bien placé pour superviser les progrès d’Alex. Les vacances d’été ne donneront aucun répit à la future star, soumise à un entraînement digne de l’armée rouge. En plus de soulever des poids et haltères et de pratiquer la course à pied, il se rend chaque matin à l’aréna pour travailler ses frappes. Chaque tir raté lui vaut une dizaine de redressements assis en guise de punition… «Il était comme de l’argile entre mes mains», écrit son père avant de saluer, dans un style soviétique, la force de caractère d’Alex. «Je devais l’élever comme un grand travailleur, parce que je savais que sa vie de sportif n’allait pas être une partie de plaisir.» Cette discipline éreintante porte fruit. Tout au long de son enfance et de son adolescence, Alex Kovalev se démarque de ses coéquipiers, même s’il évolue le plus souvent en compagnie de joueurs plus âgés que lui. En 1987, le Dynamo de Moscou l’invite à étudier à son école, qui offre un programme sport-études aux meilleurs hockeyeurs du pays. Il a alors 14 ans. Ses parents acceptent, en pleurs, de laisser filer leur fils. Les années suivantes mettront grandement à l’épreuve le jeune hockeyeur. Comme tous ses camarades, Kovalev loge dans un hôtel délabré de la capitale russe. «Quand on revenait à l’hôtel le soir, après un match, je faisais toujours très attention. J’ai déjà trouvé ma chambre ravagée par les rats», raconte-t-il. Il lave ses vêtements à la main, apprend la cuisine. «Ça donne de bonnes leçons de vie.» Survient ensuite l’événement qui changera son existence. En juillet 1991, à la veille de l’éclatement de l’URSS, les Rangers de New York le choisissent au 15e rang du repêchage. Il devient alors le tout premier joueur russe à être repêché au premier tour dans l’histoire de la LNH. «Quand on me l’a annoncé, je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait vouloir dire. Je me suis dit: « Est-ce que je leur appartiens? »» Son nouveau club versera 400 000 dollars au Dynamo pour qu’il le laisse partir. Il se joindra aux Rangers en 1993, après avoir remporté, l’année précédente, la médaille d’or aux Jeux d’Albertville, avec l’équipe nationale russe. Lâché seul dans la jungle new-yorkaise – sa femme l’y rejoindra plus tard -, Alex Kovalev doit tout apprendre, à commencer par l’anglais. Un choc dont il se relèvera bien vite. Menée par le capitaine Mark Messier, son équipe remportera la coupe Stanley en 1994, un an seulement après son arrivée dans la ligue. Emballés par son talent exceptionnel, la presse sportive new-yorkaise et les dirigeants des Rangers perdront toutefois patience devant les nombreux passages à vide du jeune joueur au cours des saisons suivantes. C’est à Pittsburgh, où il aboutit à la suite d’un échange en 1998, qu’il fera enfin honneur à son surnom, AK 27 – ses initiales et son numéro de maillot, un clin d’oeil à la mitraillette russe AK 47. En compagnie de Mario Lemieux, il se hisse parmi les meilleurs marqueurs de la ligue en 2001, avec 95 points. Il conserve une grande admiration pour Lemieux. «Il aurait effacé tous les records de Wayne Gretzky s’il n’avait pas été si souvent blessé», dit-il. Renvoyé à New York quand Pittsburgh sera incapable de lui verser le salaire de star qu’il exige désormais, Kovalev n’y restera que deux saisons avant d’être cédé à Montréal. La meilleure chose qui pouvait lui arriver, selon le journaliste Genadi Boguslavski, de Sovietski Sport. «À Pittsburgh et à New York, il était dans l’ombre d’autres grandes vedettes, dit-il. Kovalev a plus de temps de jeu ici. Il a besoin d’être un leader, et le Canadien a besoin d’un attaquant comme lui s’il veut se rendre de nouveau au sommet de cette ligue.» À Montréal, Alex Kovalev se retrouve au sein d’une véritable escouade russe, avec le défenseur Andrei Markov et l’attaquant Sergei Samsonov. Sur la patinoire, ils échangent parfois des blagues, en russe, pendant les matchs. «Mais on essaie de ne pas abuser pour ne pas exclure les autres!» dit en riant Samsonov. Kovalev aimerait aussi apprendre à communiquer en français avec ses coéquipiers québécois. Il compte reprendre sous peu les cours de français commencés, puis abandonnés, peu après son arrivée à Montréal. «Nos enfants vont sûrement parler le français avant nous», dit sa femme, Eugenia. Ivan (deux ans et demi) et Nikita (quatre ans et demi) fréquentent une garderie bilingue et – qui sait – pourraient aller à l’école française si leur père réalise son rêve: jouer encore une dizaine d’années dans la Ligue nationale. Idéalement à Montréal. «Je me sens en forme et j’aime cette ville, en particulier le Vieux-Montréal, dit le hockeyeur. Ça me rappelle l’Europe.» C’est dans un condo de ce quartier qu’il a élu domicile, avec sa famille. Les Kovalev n’ont toutefois aucune intention de se départir de leur vaste résidence du Connecticut, dans la grande région de New York. Ne constitue-t-elle pas le prétexte idéal pour permettre à Kovalev de sauter dans son Cessna (garé à l’aéroport de Saint-Hubert) et de disparaître dans les nuages? —- ET ENCORE… La vie après l’URSS Alex Kovalev a beau y avoir remporté une médaille d’or, il garde un étrange souvenir des Jeux olympiques d’Albertville, en 1992. L’Union soviétique venait alors de s’effondrer, les joueurs étaient vêtus d’un maillot tout blanc, sans écusson, et il n’y avait pas d’hymne national pour souligner leur victoire. «C’était bizarre. On avait l’habitude de voir les lettres CCCP sur nos maillots. On savait d’où on venait, mais on ne savait pas où on allait…» À l’instar d’autres expatriés, il s’inquiète aujourd’hui pour son pays, où l’espérance de vie des hommes a dramatiquement chuté. «La Russie a beaucoup changé, dit-il. Ceux qui en ont les moyens peuvent se payer tout ce qu’ils veulent, mais d’autres vont jusqu’à tuer pour de l’argent. Des aînés ne peuvent se payer des biens essentiels, comme du pain et des patates. On a l’impression de retourner à la Deuxième Guerre mondiale! C’est pénible à voir.» Impliqué auprès des enfants malades, il a créé une fondation en Russie, A Russian Gift of Life, qui recueille des dons pour venir en aide aux nouveau-nés, aux jeunes handicapés et aux enfants sans assurance maladie. Cet intérêt pour les enfants l’a tout naturellement amené, en octobre dernier, à reprendre la loge du Centre Bell que José Théodore louait pour les enfants malades du Québec. Sujet tabou Selon un rapport d’enquête du Sénat américain publié à la fin des années 1990, 80% des joueurs russes ont déjà été victimes d’extorsion de la part de groupes criminels dans leur pays d’origine. À l’époque de ce rapport, Alex Kovalev évoluait dans la Ligue nationale depuis plusieurs années déjà. A-t-il eu vent de ce problème? A-t-il été intimidé? Le joueur refuse de commenter.

Société

Des femmes en or!

Encore aujourd’hui, Céline Dion, infirmière au Centre hospitalier de Verdun, a du mal à y croire. Imaginez: une hausse de salaire de 5 000 dollars par an et un chèque d’environ 11 000 dollars en guise de paiement rétroactif! Quand elle a appris, en juin dernier, que c’est ce que l’application de la Loi sur l’équité salariale lui vaudrait, l’infirmière de 48 ans a sauté de joie. «Ça fait tellement longtemps qu’on attend, on se demande toutes si on va vraiment l’avoir!» En s’entendant cet été avec le gouvernement du Québec, les 360 000 syndiquées de la fonction publique et du parapublic — dont 42 000 infirmières et 72 000 enseignantes — ainsi que les 30 000 éducatrices des centres de la petite enfance (CPE) ont fait un pas de géant dans la marche des femmes vers l’équité salariale. Du coup, les entreprises privées qui tardent toujours à se conformer à la Loi — certaines attendaient que le principal employeur des Québécoises le fasse pour lui emboîter le pas — n’ont plus d’excuse! Ces retardataires représentent la moitié du nombre total d’entreprises. Cette longue marche, des centaines de féministes, ministres, syndicalistes, députées et universitaires la poursuivent depuis 30 ans, pour que soit reconnu le principe du «salaire égal pour un travail équivalent». La Loi sur l’équité salariale, adoptée en 1996, va en effet au-delà du simple principe du «salaire égal pour un travail égal». En vertu de la loi 35, la secrétaire d’une entreprise doit être rémunérée comme son collègue soudeur. Et la préposée aux bénéficiaires d’un centre pour personnes âgées doit recevoir le même salaire que le préposé à l’entretien des bâtiments. Puisqu’ils font un travail équivalent. Environ 500 000 Québécoises, dont 140 000 du secteur privé, ont déjà reçu ou recevront — d’ici le 21 novembre 2007 dans le cas de la fonction publique et du parapublic (santé et éducation) — un réajustement de leur salaire. Sans oublier les hommes qui exercent des métiers traditionnellement féminins. Dans la fonction publique, les hausses atteindront en moyenne 5%, et 6% pour le parapublic, précise Monique Jérôme-Forget, présidente du Conseil du Trésor. Rien qu’en paiements rétroactifs, la facture s’élèvera à 1,7 milliard de dollars pour l’État. Dans le secteur privé, les augmentations varient jusqu’ici de 2% à 14%, pour une moyenne de 6,5%. C’est la reconnaissance de ce grand pas vers l’équité — et particulièrement les efforts de neuf femmes — que L’actualité célèbre en 2006. «La Loi québécoise est l’exemple le plus achevé d’un cadre législatif pour l’égalité salariale», dit Marie-Thérèse Chicha, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, qui a participé à la première ébauche de la Loi. Elle vient de publier une analyse comparative du droit à l’égalité en matière de rémunération pour le Bureau international du travail, à Genève, analyse portant sur le Québec, la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Suisse. «Le Québec est très en avance, dit-elle, même si la Loi comporte des lacunes.» Des lacunes, certes. Mais la Loi engendre aussi du mécontentement quant à son application. L’étalement des paiements rétroactifs, par exemple, ne fait pas l’affaire des syndiquées de la fonction publique. Au lieu des cinq versements prévus par la Loi, la Commission de l’équité salariale permet à Québec d’étaler les paiements sur six ans, ce qui veut dire sept versements — le dernier en novembre 2007. Pour les syndiquées, «le manque à gagner est important», déplore Céline Dion. Même imparfaite aux yeux de certains, la loi 35 est en train de révolutionner les relations de travail au Québec «aussi sûrement que l’ont fait les lois sur la santé et la sécurité du travail dans les années 1980», dit Hélène Bourcier, consultante spécialisée en équité salariale et associée de la société AVRH, à Québec. La loi québécoise inspire d’ailleurs d’autres provinces et pays. Pour Jeanne Blackburn, ministre de la Condition féminine dans le gouvernement de Jacques Parizeau de 1994 à 1996, qui a déposé l’avant-projet de loi sur l’équité salariale en décembre 1995, cette loi a eu des répercussions aussi importantes que les lois québécoises sur le travail des enfants (au tournant du 20e siècle). «Là aussi, les employeurs profitaient d’une main-d’œuvre pas chère, comme c’est encore le cas dans de trop nombreux pays, dit-elle. Et là aussi, on a dit que cela allait pénaliser lourdement les entreprises.» La Loi québécoise sur l’équité salariale est révolutionnaire «parce qu’elle reconnaît, d’un point de vue financier, la valeur du travail des femmes», dit Nathalie Goulet, directrice du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT). Dès qu’on parle de sous, dit-elle, les femmes sont gênées. «Quand elles comprennent qu’on met des mots, et de l’argent, sur leur description de tâches, beaucoup sont déboussolées. La Loi va bouleverser la façon de voir les emplois traditionnellement féminins.» Ce fut d’ailleurs difficile de trouver une femme qui consente à dire combien d’argent elle a fait — ou fera — avec la loi 35! Louise Lauzon, 59 ans, est l’une des rares qui ait accepté d’en parler. Commis spécialisée à l’usine de camions Paccar, à Sainte-Thérèse, elle a reçu un chèque de 1 000 dollars, assorti d’une augmentation de 15 dollars par semaine. «Le salaire des commis a été comparé à celui des assembleurs d’usine, dit-elle. Jusque-là, cet emploi était mieux payé que le nôtre, alors qu’il demande moins d’études et comporte moins de responsabilités. On trouvait ça effrayant!» Une partie de l’écart salarial entre les emplois, selon qu’ils sont majoritairement masculins ou féminins, est explicable: parce que les femmes peuvent compter moins d’années d’expérience que les hommes ou travailler moins d’heures… Certains aspects du travail des femmes ne sont cependant pas rémunérés à leur juste valeur. Par exemple, pour un emploi de secrétaire-réceptionniste, on sous-évalue la capacité d’écoute et la patience nécessaires pour traiter avec des clients mécontents. Alors que ces compétences sont prises en considération pour un poste d’agent de recouvrement. En voulant corriger cette discrimination subtile, volontaire ou non, la Loi touche à des valeurs profondément ancrées dans les mentalités, dit Rosette Côté, l’énergique présidente de la Commission de l’équité salariale. «On a sorti de l’invisibilité toutes les compétences considérées comme naturellement féminines — soin des personnes, disponibilité, minutie… — et jusque-là jugées sans valeur sur le plan salarial.» Le concept d’un salaire égal pour un travail équivalent est difficile à démontrer, reconnaît Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, qui a milité contre la discrimination et pour la parité dès les années 1970. «Il y avait une adhésion spontanée de la population au principe du salaire égal pour un travail égal. Mais c’était une autre paire de manches en ce qui concerne les emplois différents.» Elle et ses troupes martèleront alors des exemples-chocs — comme celui des éducatrices en garderie, qui sont moins payées que les gardiens de zoo, pour des responsabilités aussi grandes, sinon plus… «La Loi est encore très mal comprise, tant dans le grand public que chez les employeurs», dit Esther Déom, professeure de relations industrielles à l’Université Laval, qui a travaillé avec Marie-Thérèse Chicha à l’élaboration de la loi 35. «Beaucoup disent qu’ils assurent déjà l’équité salariale, puisqu’ils rémunèrent les hommes et les femmes de la même façon! Il y a encore de la confusion entre le principe du “travail égal, salaire égal” et celui du “travail équivalent, salaire égal”.» Dans la fonction publique, il aura fallu des années de discussions, d’évaluations et de reports avant que soit conclue l’«entente historique» de juin dernier. «C’est une loi très complexe», dit la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget. «Il y avait 350 catégories d’emplois à évaluer, suivant 17 paramètres, et avec une pondération sur chacun des paramètres. Un travail de moine!» C’est un travail qu’a suivi Rosette Côté, à la tête de la Commission de l’équité salariale. Ex-enseignante et ex-syndicaliste (elle fut vice-présidente de la Centrale de l’enseignement du Québec de 1986 à 1992), cette «batailleuse» — le mot est d’elle — a été de tous les combats féministes. Chef de cabinet de Jeanne Blackburn, elle a contribué à l’élaboration des lois sur la perception des pensions alimentaires (1995) et sur l’équité salariale (1996). Dès son arrivée à la tête de la Commission, en 2002, cette femme réputée pour son franc-parler et son débit de mitraillette lui a imprimé son rythme. «La Commission était absente de la scène publique. J’ai brassé les affaires et nous avons réussi à imposer un changement majeur des mentalités: l’équité salariale est devenue une priorité pour les Québécois.» Elle n’en a pas moins essuyé des critiques, de la part de la droite comme de la gauche, du gouvernement comme des syndicats. «Mon poste n’est pas un concours de popularité! Mes sorties ont cependant contribué au règlement du dossier dans la fonction publique.» Élaboré aux États-Unis, le concept d’équité salariale a fait son chemin au Québec dès les années 1970. L’Ontario a toutefois été la première province canadienne à adopter une loi en ce sens, en 1988, sous le gouvernement néo-démocrate de Bob Rae. En 1995, les professeures Esther Déom et Marie-Thérèse Chicha sont invitées par la ministre de la Condition féminine de l’époque, Jeanne Blackburn, à faire partie d’une commission de consultation sur le sujet. Elles rédigent un document, inspiré de la loi ontarienne, qui sera présenté lors d’une tournée de consultation dans l’ensemble du Québec. Leur rapport à la ministre sera le point de départ de la loi 35. L’avant-projet est déposé en décembre 1995. Explosif! «On me disait que j’allais tuer les entreprises et jeter l’économie du Québec à terre. Comme si celle-ci reposait sur les bas salaires des femmes!» raconte Jeanne Blackburn. Louise Harel, nouvelle ministre de la Condition féminine, hérite de ce dossier brûlant en 1996. «On mécontentait tout le monde, milieux d’affaires et milieux syndicaux, se souvient-elle. Il fallait trouver le dénominateur commun.» Et faire des compromis. La Loi subit une vingtaine d’amendements, dont un, notamment, qui prévoit l’établissement de régimes différents selon la taille des entreprises. À l’Assemblée nationale, la vis-à-vis de Louise Harel est alors la libérale Monique Gagnon-Tremblay, porte-parole de l’opposition officielle en matière d’emploi et de formation professionnelle. Les deux femmes se sont déjà retrouvées face à face, en 1989, quand Monique Gagnon-Tremblay, alors ministre de la Condition féminine dans le cabinet de Robert Bourassa, a déposé sa loi sur le patrimoine familial. «Elle a toujours su que, sans moi, son projet de loi ne serait jamais passé, dit Louise Harel. Avec l’équité salariale, j’avais ma contrepartie.» Ce que confirme sans hésiter Monique Gagnon-Tremblay: «C’est souvent ainsi dans les dossiers qui touchent la condition féminine. L’intérêt des femmes prime tout le reste.» Elle avait tout de même quelques réserves, liées aux coûts qu’entraînerait la loi 35 et à sa complexité. La Loi sera tout de même adoptée à l’unanimité. «Sans la solidarité des femmes députées, c’était impensable!» dit Louise Harel. Au cours des discussions ayant mené, cet été, à l’entente entre le principal employeur des Québécoises et les syndicats, la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, a senti le découragement la gagner. «J’ai dit à Claudette Carbonneau [présidente de la CSN]: “Si on n’arrive pas à s’entendre, je démissionne! J’envoie tout à la Commission de l’équité salariale et elle réglera le problème.” Mme Carbonneau m’a répondu: “Madame Jérôme-Forget, nous, les femmes, nous ne démissionnons jamais.” Et je l’ai écoutée!» Cette féministe convaincue (Monique Jérôme-Forget fut vice-présidente de la Fédération des femmes du Québec à la fin des années 1970) se félicite que le dossier soit réglé. «On va réparer une injustice qui a duré tellement d’années, dit-elle. Si j’avais une seule raison d’être venue en politique, celle-ci serait une raison valable.» Si le principal employeur du Québec s’est conformé à la loi, il y a des retardataires . De nombreux patrons de PME entament les démarches à contrecœur, parce qu’ils ne connaissent pas bien cette loi «très technique et dont le processus exige beaucoup de temps», croit André La Rue, gestionnaire-conseil en ressources humaines à Québec. «Quand ils comprennent que ça va leur permettre de mieux gérer la rémunération de leurs employés, ils embarquent.» Selon la Commission de l’équité salariale, 43% des entreprises privées qui ont terminé l’opération évoquent des retombées positives: amélioration du climat de travail et de la productivité, meilleure connaissance des emplois, mise en place d’une politique salariale… D’autant que dans 70% des cas, le pourcentage moyen d’augmentation est inférieur à 1,5% de la masse salariale. «L’équité n’est pas acquise une fois pour toutes, dit cependant Claudette Carbonneau, de la CSN. C’est tout un défi de faire vivre ça, avec le changement des emplois, l’évolution et la complexification des tâches. Il faut rester vigilants.» Le mandat de Rosette Côté à la Commission de l’équité salariale prendra fin en février 2007. «Si on ne fait rien pour maintenir les acquis, on va se retrouver dans 10 ans avec le même écart qu’on a voulu corriger, dit-elle. Comme le dit Benoîte Groult [NDLR: auteure féministe française], les droits des femmes sont des cadeaux qui peuvent être repris à tout moment.» Encore du chemin à faire Le gouvernement du Québec lui-même a traîné la patte. La Loi sur l’équité salariale, votée en 1996, donnait aux employeurs jusqu’au 21 novembre 2005 au plus tard pour corriger les écarts salariaux. Québec n’a signé une entente avec les syndicats qu’en juin 2006, sept mois après sa propre date butoir… Et les versements ne seront faits qu’en 2007. Les employeurs n’ont aucun rapport à rendre à la Commission de l’équité salariale. Celle-ci a créé un programme de vérification aléatoire des entreprises, mais le nombre d’inspecteurs demeure insuffisant. Quant aux sanctions encourues, elles sont peu dissuasives, dit Marie-Thérèse Chicha, de l’Université de Montréal (amendes de 1 000 à 25 000 dollars, avec possibilité de les doubler en cas de récidive). À ce jour, aucune amende n’a été imposée (5% des entreprises se montreraient récalcitrantes). La Commission a cependant reçu 3 000 plaintes d’employées et de syndicats, dont la grande majorité ont été réglées. D’autres n’ont pas la possibilité de se plaindre: les entreprises comptant moins de 10 salariés ne sont pas assujetties à la loi 35 (les employées peuvent néanmoins invoquer la Charte québécoise des droits et libertés devant la Commission de l’équité salariale). «Cela représente 25% des travailleuses», déplore Nathalie Goulet, du CIAFT, organisme qui fut porte-parole de la Coalition québécoise en faveur de l’équité salariale dans les années 1990. «La Loi sur l’équité salariale repose sur une idée profondément progressiste et constitue un avancement majeur, mais il reste beaucoup à faire pour les travailleuses des PME, souvent non syndiquées et donc moins bien informées et moins en mesure de porter plainte.» Dans un mémoire qu’il a cosigné cette année avec la Fédération des femmes du Québec et l’organisme Au bas de l’échelle, le CIAFT propose au ministre du Travail différentes modifications de la loi 35 — et notamment l’adoption d’un plan d’action visant à améliorer la situation des travailleuses non syndiquées.