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Halte aux tricheurs!

C’est une petite affaire Enron dans le monde de l’éducation au Québec. Le collège privé Charlemagne, à Pierrefonds, dans l’ouest de l’île de Montréal, trône dans les positions de tête du classement des écoles depuis trois ans. Le bloc de briques rouges de deux étages, campé en pleine nature, à l’orée du parc du Cap-Saint-Jacques, accueille des élèves en cravate, pantalon gris et jupe à carreaux. Mais voilà, les notes des épreuves de mathématiques 436 de 4e secondaire, aux examens officiels de juin 2003 et 2004, ont été gonflées, reconnaît la nouvelle directrice, Julie Beaudet. À la Sûreté du Québec, on dit mener une enquête depuis juillet dernier. Le collège, lui, a déjà fait la sienne. Bernard Laudy, le fils du fondateur de l’école et son directeur pendant plus de 20 ans, a été congédié cet été par le conseil d’administration de l’établissement. « Il retranscrivait lui-même les notes des examens, alors que c’est l’enseignant qui doit le faire », dit Julie Beaudet. « Si un élève avait 40 sur 60, M. Laudy montait la note à 43. S’il avait, disons, 11 sur 60, il pouvait la monter dans les 20 », dit-elle. Dès sa nomination, cet été, cette rouquine de 29 ans, anciennement adjointe à la direction, a révisé tous les examens officiels – familièrement appelés « examens du Ministère » – passés au collège en 2003 et 2004. Seuls les résultats des épreuves de maths de 4e secondaire présentaient des irrégularités, assure-t-elle. Impossible de dire s’il en était ainsi depuis plus de deux ans. Au Québec, les écoles ne sont pas tenues de conserver les copies d’examens plus d’une année. « Les examens de 2002 et des années précédentes, nous ne les avons plus », dit la directrice. L’actualité a tenté de joindre Bernard Laudy pour connaître sa version des faits, mais les appels sont restés sans réponse. Le scandale de Charlemagne soulève des questions sur le système de correction des examens officiels au Québec. Il en coûte à l’État 100 138 dollars pour former un diplômé du secondaire. L’outil servant à déterminer si le diplôme lui sera accordé doit être le plus sûr possible. Les examens officiels du Ministère – sciences physiques, mathématiques, anglais, histoire du Québec et du Canada de 4e secondaire ainsi que français, anglais et mathématiques de 5e – pèsent lourd: ils valent 50% de la note finale dans la matière. Il faut tous les réussir. Sinon, pas de diplôme, pas de cégep. « Les examens du Ministère ne servent pas qu’à évaluer les élèves. Ils nous montrent aussi si notre système d’éducation fonctionne. S’il permet aux jeunes de sortir de cinq années d’études secondaires avec les connaissances requises », dit Pierre Valois, professeur de mesure et évaluation au Département d’éducation de l’Université Laval. S’il est possible de transmettre des résultats erronés au ministère de l’Éducation, c’est que les examens, sauf celui de français écrit, sont corrigés au sein même des écoles. La plupart comprennent des questions à développement et des questions à choix multiples. L’enseignant corrige la partie développement pour chacun de ses élèves. Il inscrit les notes sur les feuilles de réponses aux questions à choix multiples. Ces feuilles, remplies de petits cercles noircis au crayon à mine, sont ensuite envoyées au Ministère dans une enveloppe cachetée. Les cahiers de réponses de la partie développement sont conservés par la maison d’enseignement, et jetés un an plus tard. Les questions à choix multiples sont corrigées par un des trois lecteurs optiques situés dans un édifice du ministère du Revenu, à Québec. À Charlemagne, après la correction des examens par les enseignants, le directeur tenait mordicus à voir toutes les feuilles de réponses, dit sa remplaçante, Julie Beaudet. « C’était la façon de fonctionner dans l’école. » C’est un employé du collège qui a dénoncé le directeur au ministère de l’Éducation. Les résultats aux examens officiels de 4e et 5e secondaire sont les matériaux de base avec lesquels l’Institut Fraser élabore le Bulletin des écoles. Dans les dernières années, les élèves de Charlemagne ont enregistré des moyennes enviables à l’épreuve de maths de 4e secondaire: 80,9% en 2001, 84,7% en 2002 et 87,5% en 2003. En 2004, la moyenne était de 78,2%. Un recul de près de 10%, malgré les retouches présumées! « Je ne pourrais l’expliquer, dit Julie Beaudet. Certaines années, les groupes sont moins forts. » Les directeurs de collèges privés n’osent pas le dire, mais une bonne place au classement est un atout dans un marché où les élèves se font de plus en plus rares. Un peu comme aux Jeux olympiques, l’appât d’une médaille à gagner risque-t-il d’en faire basculer quelques-uns dans la tricherie? L’attrait d’un rang avantageux « ne modifie pas nos façons de procéder », dit Alain Dugré, directeur du collège Regina Assumpta, à Montréal, qui se situe dans le peloton de tête du classement. « Mais il y a des collèges pour qui c’est vital. » Des cas comme celui de Charlemagne, « probablement que ça existe ailleurs », croit-il. Car les collèges commencent à saisir l’importance du palmarès comme outil de promotion. « C’est sûr que la tentation existe, dit-il. Et il y a des directions qui ont une conscience plus élastique que d’autres. Je vous garantis que d’ici cinq ans une quinzaine de collèges privés seront numéro un au classement. » La compétition entre les collèges privés est féroce, surtout à Montréal, où le choix est plus grand, dit Francine Lamoureux, présidente de la Fédération du personnel de l’enseignement privé, affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). « Il y a de moins en moins de jeunes. Dans quelques années, les collèges vont se les arracher. » La pression s’exerce aussi sur les écoles publiques. « Le palmarès a créé une attente générale chez les parents pour que les écoles s’améliorent », dit Norman Henry, directeur de l’école secondaire Bernard-Gariépy, à Sorel-Tracy (288e rang). Enseigner pendant un an à des jeunes issus de toutes les couches sociales est déjà un exploit, dit-il, mais ces efforts passent inaperçus lorsque l’école perd des rangs au classement. Alors que faire? Mettre fin à la publication des résultats des écoles sous prétexte que la pression en pousse certaines à tricher? Ou mettre en place des mécanismes pour assurer la validité des résultats? En Alberta et en Colombie-Britannique, tous les examens officiels de fin de secondaire sont corrigés par des groupes d’enseignants, à l’extérieur des écoles. Les correcteurs ne voient ni le nom de l’élève ni celui de l’école, seulement un numéro d’identification. Même chose en France pour les examens du baccalauréat. Le collège Stanislas, qui offre le cursus français à Montréal et à Québec, fait corriger ses examens du bac par des professeurs de lycées français aux États-Unis. « C’est un gage de neutralité, donc de justice pour les élèves », indique le proviseur du collège Stanislas de Montréal, René Fuchs. Depuis 20 ans qu’elle préside la Fédération du personnel de l’enseignement privé, Francine Lamoureux n’a eu connaissance d’aucun cas de falsification des notes aux examens officiels du ministère de l’Éducation du Québec. Mais des directions qui font pression sur leurs enseignants pour qu’ils modifient des notes lors d’examens maison, cela existe, dit-elle. L’histoire est souvent la même: des parents insistent auprès de la direction pour qu’une note – surtout en maths et en sciences, matières qui sont la porte d’entrée des sciences pures au cégep – soit revue à la hausse. La direction fait pression à son tour sur l’enseignant… qui s’en plaint parfois à son syndicat. « On va tenter de régler ça à l’interne, dit Francine Lamoureux. Si ça ne marche pas, on contacte le ministère de l’Éducation. Mais la plupart du temps, le problème se règle tout de suite, la véritable note est rétablie et il n’y a pas de récidive. » Jacques Tardif, directeur de la sanction des études au ministère de l’Éducation, est le responsable de la sécurité entourant les examens officiels. Il refuse de commenter le cas de Charlemagne, l’enquête policière n’étant pas terminée. Mais il ne voit rien, dans cette affaire, pour remettre en question la manière dont sont corrigés les examens. « Tous les élèves du Québec passent le même examen, le même jour, à la même heure. Les enseignants ont tous les mêmes directives, ils ont des grilles de correction précises, dit-il. Il faut se fier à leur professionnalisme. Si on ne le fait pas, ça veut dire que l’on n’a pas confiance en eux! » Au Québec, l’enseignant corrige ses élèves. Et les noms sont inscrits sur les copies. « Ce n’est pas idéal, dit l’expert en mesure et évaluation Pierre Valois. Dans une classe, il y a toujours des gens que l’on aime mieux, d’autres que l’on aime moins. Je ne dis pas que la correction sera faussée, mais le risque existe. » De nombreux professeurs corrigent les épreuves à la maison. « Certaines écoles ne veulent pas que les examens sortent, mais dans la plupart des endroits où j’ai travaillé, on pouvait les sortir », dit une enseignante de mathématiques de 4e secondaire, qui préfère garder l’anonymat. Le ministère de l’Éducation, lui, n’a pas de politique à ce sujet. Dans certains établissements, les enseignants d’une même matière s’assoient ensemble autour d’une table et corrigent en groupe. « C’est bien. Ils peuvent échanger et avoir une compréhension commune de la grille de correction », dit Laila Valin, directrice de l’évaluation au ministère de l’Éducation. Mais on ne peut imposer la pratique partout. « Rien dans la loi ni dans la convention collective n’oblige un enseignant à corriger des élèves qui ne sont pas les siens », dit-elle. Pour l’examen de français écrit de 5e secondaire, c’est autre chose. Les textes d’opinion, d’environ 500 mots, sont corrigés dans des locaux de l’État. Deux mois de travail, deux équipes d’environ 130 correcteurs contractuels – à Montréal et à Québec -, une dizaine de professeurs de français qui supervisent le tout, rien n’est laissé au hasard. On s’efforce même d’éviter un parti pris régional en envoyant les dissertations de la région de Québec au centre de correction de Montréal, et vice versa. Les correcteurs, des étudiants universitaires en lettres ou des professeurs à la retraite pour la plupart, sont sélectionnés parmi les candidats ayant réussi au préalable un difficile examen de français. Ils reçoivent une formation d’une semaine avant de corriger une vingtaine d’essais par jour. « C’est comme dans une classe. L’enseignant qui supervise est à l’avant. S’il y a une hésitation, on va le voir », raconte Jacinthe Boivin-Moffet, étudiante en littérature de 22 ans, qui a participé à la correction des examens l’an dernier, à Montréal. « Dès qu’une copie reçoit la note E [échec] ou même D, elle est vérifiée par le superviseur », dit-elle. Cet environnement contrôlé autour de l’examen de français écrit a été instauré en 1986 par Claude Ryan, alors ministre de l’Éducation. « Il répondait ainsi aux cégeps, qui se plaignaient que les jeunes n’étaient pas suffisamment bons en français. Pourtant, ils réussissaient quand même l’examen de 5e secondaire », raconte la directrice de l’évaluation, Laila Valin. C’est le Ministère lui-même qui allait corriger l’épreuve. Pourquoi ne pas faire de même avec tous les examens? Pour des milliers d’élèves, l’épreuve de mathématiques 436 est d’une importance au moins aussi grande que celle de français écrit. Sa réussite est obligatoire pour être admis au cégep, non seulement en sciences pures ou en sciences de la nature, mais aussi dans une foule de techniques: comptabilité et gestion, design industriel, technologie de l’architecture, électronique… « Ce serait impensable de faire corriger toutes les épreuves comme celle de français écrit », dit le directeur de la sanction des études, Jacques Tardif. La raison: trop cher! La seule correction de l’examen de français écrit coûte 900 000 dollars, dit-il. « Ça demanderait une armée de gens, il faudrait corriger pendant tout l’été! » Quant au collège Charlemagne, il a appliqué les critères de correction du Ministère à la lettre aux examens de juin dernier, assure sa jeune directrice. DES EXAMENS PAS SI TOP SECRET Ce ne sont pas des documents des services secrets, mais presque. Les examens officiels du ministère de l’Éducation sont conçus au 8e étage d’un immeuble public du centre-ville de Montréal, dans un univers de bureaux à cloisons. L’identité des auteurs, deux ou trois enseignants d’expérience dans chaque matière, reste secrète. Deux semaines avant le jour de l’examen, les questionnaires arrivent dans les commissions scolaires, scellés dans des enveloppes de plastique. « Je les entrepose dans une pièce fermée à clef, avec le moins de fenêtres possible », dit Jos-Marie Girard, coordonnateur des mesures et évaluations à la commission scolaire des Rives-du-Saguenay. La seule clef qui ouvre le local, il la garde sur lui en tout temps. « Si quelqu’un d’autre que moi entre dans cette pièce, j’appelle la Sûreté du Québec! » Dans les 48 heures qui précèdent l’examen, les enveloppes sont distribuées dans les écoles. Elles sont ouvertes devant les élèves, quelques minutes avant le début de l’examen. Ces mesures de sécurité ne sont pas sans faille. En 2002, 126 élèves d’une école de Montérégie ont été forcés de reprendre l’épreuve d’histoire du Québec et du Canada. Un élève, en possession de l’examen, avait vendu le questionnaire et les réponses dans la cour d’école quelques jours avant. « Nous avons découvert la fuite lors de la correction, raconte Jacques Tardif, directeur de la sanction des études au ministère de l’Éducation. Les réponses vendues aux élèves contenaient des erreurs. Et ils ont tous fait les mêmes erreurs, aux mêmes endroits! »

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Le bilan de Fernand Dumont

Il y a 20 ans, le Parti québécois venait de prendre le pouvoir et Fernand Dumont parlait, dans une interview accordée à L’actualité, d’un tournant décisif pour le Québec. «On va pouvoir s’occuper de toutes sortes de choses qu’on avait laissées de côté, toutes sortes de valeurs, de champs nouveaux.» Cet été, L’actualité a rencontré Fernand Dumont à son domicile à Québec, alors qu’à 69 ans, il livre un dur combat contre la maladie. Sans renoncer à la souveraineté du Québec, il suggère de ne pas y investir toutes nos énergies. Vingt ans après avoir mis énormément d’espoir dans le gouvernement du Parti québécois, il s’inquiète de savoir comment les deux sociétés qui composent le Québec, les francophones et «les autres», vont se réconcilier autour de valeurs communes pour «bâtir un pays». L’éducation, la langue, l’emploi sont autant de questions qui réclament notre attention. Et la crise spirituelle que traverse la société québécoise le préoccupe beaucoup. «Voilà des problèmes plus difficiles à cerner que la question du déficit ou celle de savoir ce qu’on va mettre dans le partenariat avec le Canada», dit-il. Sociologue de réputation internationale, Dumont est l’auteur d’une dizaine d’essais et deux recueils de poèmes. Sa Genèse de la société québécoise (Boréal, 1993) lui a valu le prix France-Québec. Professeur à l’Université Laval jusqu’à tout récemment, cet indépendantiste convaincu a souvent été sollicité par les gouvernements péquistes: en 1977, René Lévesque lui demandait de participer à l’élaboration de la Charte de la langue française (le projet de loi 101) et, en 1995, Jacques Parizeau lui confiait, en collaboration avec Gilles Vigneault et Marie Laberge, la rédaction du préambule de la Loi sur la souveraineté du Québec. On dit que la souveraineté est en «période de prolongation». Cela vous rend-il optimiste pour le Québec? Pas tellement! Nous avons un certain nombre de problèmes urgents à régler absolument, des problèmes qui ont traîné beaucoup trop longtemps et qui vont exiger l’attention des hommes publics et des citoyens pendant quelques années encore. Il ne faut certes pas renoncer à la souveraineté, mais il ne faut pas non plus y investir toutes nos énergies. Le peuple québécois, au sens politique du terme, existe. Le Québec, quoique pas forcément selon son territoire actuel, a toujours constitué une entité politique, que ce soit la Nouvelle-France, la Province of Quebec, le Bas-Canada ou même le Canada-Est dont on parlait sous l’Union. Il y a là une entité qu’on peut qualifier, sans se tromper, de politique. Alors pourquoi le Québec n’exerce-t-il pas tout de suite sa souveraineté? Pourquoi pas, en effet? Mais organiser un autre référendum ne suffit pas à régler le problème de la division du Québec en deux sociétés: les francophones d’une part, les anglophones et les «autres» d’autre part. Cette division existe depuis fort longtemps. Voilà une réalité sociologique incontournable et rien ne nous assure, au contraire, qu’il va y avoir un dialogue en profondeur entre ces deux sociétés-là. Souveraineté ou pas, il s’agit d’une question fondamentale, à mon avis, et pour laquelle j’entrevois difficilement une solution… Le mouvement souverainiste n’a-t-il pas tendance à s’élargir de plus en plus? Il manque toujours une certaine pluralité dans les sources de soutien à ce mouvement. J’aurais souhaité qu’il existe un mouvement plus large, qui ne se limite pas à un parti, qui représente davantage qu’une contrepartie aux libéraux. Malheureusement, la question s’embrouille depuis quelque temps autour du concept de «nation». Certains ont voulu dépouiller l’idée de nation de ses traits culturels pour faire une nation de caractère politique, qui engloberait les anglophones et les autres. C’est basé sur l’idée, évidemment incontestable, que les citoyens du Québec forment une communauté politique. Mais, est-ce que cela veut dire que les francophones constituent une sorte de communauté sans structure politique propre? Ce n’est pas comme ça qu’est né le Mouvement souveraineté-association, et ce ne sont certainement pas les anglophones qui y ont pensé. C’est quelque chose de francophone, ça! Ne glissez-vous pas vers l’ethnocentrisme que les Canadiens anglais reprochent aux souverainistes? Il faut poser ouvertement la question: «De quelle nation parle-t-on?» Je me suis fait vertement critiquer dans les milieux souverainistes parce que j’ai proposé une distinction entre la «communauté politique», fondée sur la citoyenneté, et la «nation», qui est une réalité culturelle. Pour des raisons de stratégie politique, on s’est dit qu’à l’avenir on oublierait les ethnies – terme méprisable! – et qu’on construirait une communauté de citoyens. Les anglophones n’ont pas l’air de trouver que c’est une très bonne idée! Il faut oublier le mot «ethnique», car la nation est essentiellement une réalité culturelle. Alors, d’où vient que vous ne soyez pas très optimiste? Il y a un problème beaucoup plus profond que celui-là; c’est la crise spirituelle de notre culture. Les gens n’en parlent pas, sans doute parce qu’ils ressentent de la pudeur ou craignent d’être ridiculisés. La question se pose aussi bien pour les incroyants que pour les croyants. Le catholicisme a été un élément fondamental de notre culture, un élément d’intégration. On peut le critiquer ou le regretter, c’est une constatation. Ce catholicisme faisant maintenant défaut, qu’est-ce qui va donner à notre culture sa faculté d’alimenter des idéaux et des solidarités? Personnellement, je suis d’accord pour la laïcisation de notre société, pour que l’on ait une école publique non confessionnelle. Ce débat me paraît justifié. Mais la laïcité, ce n’est pas un contenu positif, ça! C’est une condition préalable pour que, dans une société démocratique comme la nôtre, des gens, croyants ou incroyants, d’allégeances diverses, puissent coexister et dialoguer. À trop s’accrocher à la religion, les Québécois ont-ils négligé de développer une spiritualité propre? Le catholicisme a comblé un vide. Nous étions une colonie ayant très peu d’autonomie politique dans un empire dont la langue et la religion nous étaient étrangères. L’Église a joué un rôle que la politique aurait dû assumer. Cela a sans doute été pernicieux pour le développement normal de notre société et pour l’Église elle-même. De là vient notre difficulté actuelle de retrouver une culture qui ait un contenu que j’appelle spirituel, et qui soit plus que la consommation, les messages publicitaires, la liturgie des casinos ou les grands-messes sportives. C’est l’absence de volonté commune des Québécois de résoudre leurs problèmes qui vous inquiète? Oui, l’absence de valeurs qui font qu’ils seront capables, malgré la diversité, la pluralité, malgré les allégeances diverses, d’affronter des problèmes contemporains comme ceux de l’éducation et de la langue. Je suis extrêmement pessimiste à ce sujet. Je ne vois pas du tout poindre la possibilité d’une réforme du système d’éducation. Je lisais dans Le Soleil que des élèves d’une école secondaire qualifiaient leur examen de français de «full facile». Il a fallu six comités – et cela a pris des mois – pour fabriquer un examen comme celui-là! Comment pouvons-nous penser pouvoir faire une réforme de l’éducation? On risque de se perdre dans des discussions, par ailleurs nécessaires, sur la confessionnalité, sur les commissions scolaires linguistiques. Mais tout cela reste de l’ordre de l’aménagement. Qu’est-ce qu’on va mettre dans ça? Et derrière cette langue qui s’appauvrit, qui s’anémie, quelle sorte d’esprit sera possible? Car la langue est l’instrument par excellence de l’esprit. N’est-ce pas pour cela qu’on veut renforcer les mesures de protection de la langue? Ayant participé à l’élaboration de la loi 101, je suis d’accord pour qu’il existe des mesures de protection sérieuses. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est dans la qualité de la langue que nous parlons. Or, cette langue s’est singulièrement détériorée. Il faut dire les choses comme elles sont: si nous ne pouvons pas faire un effort collectif de restauration de la langue, on aura beau dresser des barrières tout autour, on ne sera pas beaucoup plus avancés. Parfois je me dis: si j’étais immigrant et si je regardais autour de moi, est-ce que j’aurais envie de m’intégrer? Terrible question! La grande leçon que j’ai tirée de mes études de la société québécoise est qu’il s’agit d’une histoire tragique, d’une résistance opiniâtre, et qui mérite d’être continuée. Mais, pour quelqu’un qui vient de l’extérieur, est-ce que cela peut susciter l’identification s’il n’y a pas au moins le sentiment que cette société-là est très vivante culturellement, qu’elle n’est pas seulement sur la défensive? Nous, il a bien fallu que nous nous forgions une identité, mais se définir comme survivants pendant des générations, ça laisse des traces! On a beau penser qu’on s’est débarrassé de ça depuis 1960, moi, je pense que de tels trucs héréditaires mettent plus de temps à disparaître. J’ajoute que, sur le plan politique, la nécessité d’assainir les finances publiques risque, non seulement dans l’esprit des hommes politiques mais dans celui des citoyens eux-mêmes, de faire prendre les compressions budgétaires pour l’essentiel d’un projet politique! C’est très curieux quand même: on voit les manifestations se multiplier – même les vieux manifestent de nos jours! -, mais je n’ai pas encore vu de manifestation pour une réforme de l’éducation. Outre l’éducation, à quels problèmes pensez-vous? Aux nouvelles technologies, par exemple. Non seulement elles ne génèrent pas d’emplois mais, dans bien des cas, elles créent du chômage. On produit ainsi toute une classe de marginaux, en particulier parmi la jeune génération, qui ne sont plus des marginaux du type qu’on rencontrait dans nos sociétés traditionnelles. Nos moyens habituels d’intervention ne correspondent pas à ce phénomène de la précarité des emplois qui se généralise. Même si l’État était riche, ce qui n’est pas le cas, on ne voit pas comment il pourrait régler des problèmes de ce genre. Voilà donc une zone de marginalité de plus en plus étendue: c’est une situation nouvelle qui ne ressemble pas à ce que nous avons connu, pour laquelle les politiques sociales traditionnelles ne sont pas appropriées et pour laquelle, de toute façon, nous n’avons pas les moyens financiers de trouver des solutions. Cela entraîne des tensions entre générations qui seront de plus en plus graves. Personnellement, quand je me présentais devant mes étudiants, j’étais gêné: ce sont eux qui nous font vivre. Je me demande parfois à quoi on les prépare et ce qu’ils vont devenir. Les jeunes sont très démobilisés. Que proposez-vous? D’abord, on pourrait au moins, même si ce n’est pas une solution, suggérer à la génération des aînés qu’elle partage un peu. Et quand je dis «partager», je pense à des choses très simples. Le nombre de personnes qui ne réussissent pas à décrocher ni à faire de la place aux plus jeunes, ça existe dans toutes les professions! Cela n’implique pas qu’on les mette au rancart immédiatement, mais leur expérience pourrait être utilisée autrement. Deuxièmement, il y a des privilèges absolument inadmissibles et qui, pour les jeunes, constituent un scandale. Qu’un professeur d’université, une fois son agrégation acquise – ce qui arrive assez vite -, n’ait plus à être évalué, voilà un exemple de ce qu’a pu obtenir la génération précédente comme sécurité, comme privilèges de toutes sortes. Autre exemple: ne conviendrait-il pas que les professeurs d’université soient astreints à l’exclusivité de service, comme les fonctionnaires? En renonçant à un certain nombre de ces privilèges, on contribuerait au moins à créer un autre état d’esprit chez les plus jeunes. Moi, si j’avais 20 ans, d’une part, je ne me sentirais pas très solidaire avec les plus vieux et, d’autre part, j’aurais le sentiment de vivre une situation injuste et inéquitable. La société va-t-elle se ressaisir? Il naît toujours une espèce d’exigence, qui vient des gens eux-mêmes: donner un certain sens à la vie personnelle et à la vie en commun. D’un côté, on constate l’émergence de sectes et même de certains types d’engagement politique qui supposent l’adhésion à des valeurs beaucoup plus profondes que le simple esprit de parti. D’un autre côté, il faut qu’il y ait, dans les mouvements sociaux – je pense en particulier au syndicalisme et au mouvement coopératif -, autre chose que la promotion d’intérêts matériels. On voit se manifester un souci des valeurs humaines qui dépasse la seule défense des intérêts: la lutte de la FTQ pour la francisation de certaines entreprises, par exemple. Selon moi, la langue, ce n’est pas d’abord une question de nationalisme. Sa défense comporte une dimension spirituelle. Il n’est pas normal que quelqu’un qui vit chez lui en français soit obligé d’accrocher sa langue au vestiaire pour travailler dans une autre langue. Mes grands-parents, mes parents et mes oncles gagnaient leur vie dans des usines dont les patrons étaient des Anglais. Comment n’auraient-ils pas pensé que l’anglais est une langue supérieure? Comment auraient-ils été sensibles à la qualité du français qu’ils parlaient et comment auraient-ils été fiers de le parler? Il y a une prolétarisation matérielle, mais il peut aussi y avoir une prolétarisation de l’esprit. Le mouvement souverainiste lui-même n’est-il pas fautif, en ce sens qu’il a fait de la souveraineté une fin en soi? Quand un mouvement comme celui-là, avec un objectif de ce genre, dure très longtemps, c’est presque normal que s’use la ferveur qui lui a donné naissance, que des mécanismes finissent par se substituer à la vie militante, que la politique devienne une profession. L’usure s’installe quand l’objectif est sans cesse reporté. Cette bataille a duré trop longtemps sans avoir abouti encore à une étape décisive, qui nous aurait permis de partir dans une autre direction et de renouveler les objectifs politiques. On discute depuis si longtemps de fédéralisme, de souveraineté… Comment voulez-vous que, pour certains, cela ne devienne pas une mécanique opposée à une autre mécanique? Une recette opposée à une autre recette? La ferveur, ce n’est pas inépuisable… Tout compte fait, la souveraineté est-elle essentielle? Je pense qu’on ne peut pas placer la langue et la culture dans une espèce de sphère séparée, le reste obéissant à une logique complètement différente. Une société est plus intégrée que ça. Robert Bourassa parlait de souveraineté culturelle. Mais on ne peut pas prendre la culture comme une sorte de chapeau et dire: «C’est un domaine particulier sur lequel nous allons régner tranquillement.» On nous dit: «Vous avez appartenu à la Confédération et cela ne vous a pas empêché de vous développer.» Oui, on a survécu mais, à mon avis, on ne s’est pas développés. Il serait très difficile de trouver une société extrêmement créatrice sur le plan culturel qui ne le serait pas aussi sur les plans politique et économique. AINSI PARLAIT DUMONT IL Y A 20 ANS «On a créé de toutes pièces des milieux de travail bureaucratiques et artificiels qui sont exaspérants. Exemple: les salles d’urgence. Il y arrive des scènes terribles. Et ça fait huit ans qu’on insiste de partout pour que ça change.» «Il faut remettre en question cet immense édifice bureaucratique qui s’est édifié dans nos écoles, nos hôpitaux et ailleurs.» «Tous les individus du monde ont une part d’agressivité. Ou ils la dépensent au bon endroit, ou ils la gaspillent ailleurs. L’agressivité qu’on a en soi, […] on peut la gaspiller en écrasant les gens qui nous entourent dans des colères inconsidérées… ou bien on peut l’investir dans la construction du monde ou d’un pays.» L’actualité, mars 1977

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La riposte des athées

« Vous ne croyez pas en Dieu? Mais alors, vous n’avez pas de morale! » Cette phrase, Bobbie Kirkhart l’a entendue des centaines de fois. Ex-enseignante, mère et grand-mère, la Californienne de 60 ans n’a pourtant pas l’air d’une envoyée du démon. Mais elle est présidente d’Atheist Alliance International… « Ce que ces gens-là disent, s’étonne-t-elle, c’est que seule la peur de l’enfer les retient d’assassiner leur prochain à coups de tournevis! C’est absurde. » Peut-être. Mais des dizaines de millions d’Américains sont convaincus que la foi est garante de la morale. Comme ils sont convaincus que Dieu est en faveur de la peine de mort. (« Et si on exécute quelques innocents, Dieu, dans l’autre monde, réparera notre erreur », prêchent certains pasteurs en chaire…) Et comme ils croient fermement qu’il ne manque qu’une chose pour que Son règne arrive: que le peuple élu d’Israël occupe enfin sans partage la Palestine, Terre promise. Les États-Unis ont été fondés en grande partie par des puritains fuyant les persécutions religieuses d’Europe. Le pays, 300 ans plus tard, est encore un des plus croyants d’Occident. On y recense 25% de catholiques, 25% d’évangélistes et 20% de protestants (fractionnés en une foule de confessions: presbytériens, méthodistes, épiscopaliens…). La religion est partout. La moindre petite ville compte des dizaines d’églises; plus de 2 000 stations de radio chrétiennes, d’un bout à l’autre du pays, font passer les derniers hits du palmarès chrétien; Wal-Mart, le géant du commerce de détail, consulte les groupes religieux avant de mettre un disque ou un livre sur ses rayons. Dans ce pays, il est encore possible d’enseigner que Dieu a créé la terre en six jours, il y a moins de 10 000 ans. Des prisons y sont tenues par des groupes religieux, et le gouvernement envisage sérieusement de confier la gestion de certains programmes sociaux (l’aide aux démunis, par exemple) aux Églises. Et tout aspirant politique a intérêt à potasser les saintes Écritures. L’exemple vient de haut. Newsweek, dans un portrait religieux de George W. Bush – imagine-t-on, au Canada, L’actualité ou Maclean’s publiant un portrait religieux de Paul Martin ?! -, a présenté un président qui, dès son réveil, fait sa demi-heure de lecture pieuse avant même d’aller servir le café à son épouse, encore au lit. Bush avoue volontiers que Jésus l’a tiré des griffes de l’alcool, sauvant du coup son mariage et sa vie de famille. Il a fait ses premières armes en politique nationale pendant la campagne de son père, alors candidat à la présidence. Son rôle: faire le lien entre son père et les hommes forts de la droite évangélique, qui était en pleine ascension. Sous sa gouverne, la Maison-Blanche marine dans un bain religieux sans précédent. Son rédacteur de discours sort d’une université fondamentaliste, l’épouse de son chef de cabinet est ministre méthodiste, le patron de sa campagne électorale, Karl Rove, est un ultraconservateur, et sa conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice, est fille de preacher. Mais saviez-vous qu’il y a aussi aux États-Unis 30 millions d’incroyants? Et même dans ce fertile terreau chrétien, ils croissent et se multiplient. Leur nombre aurait doublé en 10 ans, pour atteindre 15% des adultes en 2001. Ils sont donc plus nombreux que les Juifs (de cinq à six millions). Ils forment, en fait, le quatrième groupe « religieux » au pays, et celui qui croît le plus rapidement. « Ils ont toujours existé, plus ou moins dans les mêmes proportions », dit pourtant John Green, politologue spécialisé en questions religieuses et professeur à l’Université d’Akron, en Ohio. « Mais ils se cachaient. Parce que, ici, l’athéisme suscite méfiance et même répulsion chez des dizaines de millions de gens. » Face à ces infidèles, on préfère se tenir loin. Protéger ses enfants. Et son pays. Selon un récent sondage Gallup, les Américains se disent prêts à voter, dans une élection présidentielle, pour un candidat noir (95%), juif (92%), femme (92%) ou homosexuel (59%). Mais 54% disent qu’ils ne voteraient jamais pour un candidat incroyant. Car pour beaucoup d’Américains, le vrai patriote ne peut être qu’un fervent chrétien. « Il n’y a pas d’athées dans les tranchées », disent-ils souvent. Cette maxime, vieille de plus de 100 ans, signifiait à l’origine que, face à la mort ou au danger, l’être humain se découvre toujours une foi. Plus maintenant. « Les athées sont des traîtres, des lâches qui ne se battent pas pour leur pays, interprètent souvent les Américains. Inutile de les chercher en Irak ou à Kaboul. » Glissement révélateur… « Nous sommes la minorité la plus méprisée au pays », dit Herb Silverman, professeur de mathématiques à l’Université Charleston, en Caroline du Sud. Invité à présider la prière à une séance de l’hôtel de ville de Charleston, où il habite, Herb Silverman a vu la moitié des conseillers municipaux quitter la salle pendant sa prière laïque, pourtant positive et empreinte de respect. « Ma religion me défend d’écouter un infidèle », a vertueusement précisé un conseiller en franchissant la porte. « De nos jours, on ne peut plus parler contre les Juifs, les Noirs, les gais ou les femmes, dit Herb Silverman. Mais on peut rire des incroyants, remettre en question leur fibre morale, les harceler. » Et même les congédier. Patricia Ireland était présidente, depuis une dizaine d’années, de la National Organization of Women (NOW), le plus important groupe de femmes du pays. Progressiste, dynamique, elle a été recrutée en avril dernier par la YWCA, qui lui a confié sa direction générale. Communiqués enthousiastes, entrevues dans les médias… L’organisation féminine (dans les faits très laïque malgré son nom), ravie de son bon coup, mettait toute la gomme. Six mois plus tard, la perle était virée. Elle avait mentionné dans une conversation qu’elle ne croyait pas en Dieu… « Ça arrive tous les jours, dit Bobbie Kirkhart, présidente d’Atheist Alliance International. Enseignante dans une école privée non confessionnelle, j’ai perdu mon emploi parce que j’étais athée. Bien sûr, c’est illégal. Mais les victimes, complètement écoeurées, choisissent généralement de laisser tomber. Qui a envie de se battre pour travailler dans un milieu où on vous déteste et vous harcèle? » « That’s enough! » D’un peu partout, un grand ras-le-bol commence à se faire sentir. En novembre 2002, une manifestation organisée par American Atheists, la plus ancienne organisation athée du pays, marchait sur Washington. La Godless American March, comme on l’a appelée, réunissait 2 500 personnes. D’habitude, il faut au moins 70 000 manifestants pour que la capitale américaine commence à s’émouvoir. Mais là, l’affaire a fait la une partout au pays. « Sortons du placard! » a écrit le philosophe Daniel Dennett dans le New York Times, en juillet dernier. « Nous, les incroyants, sommes partout: dans les écoles, dans les hôpitaux, dans vos familles. Mais vous ne le savez pas. Parce que nous nous taisons, de peur de vous offenser. Ça suffit! Le prix, celui de l’impuissance politique, est trop élevé. » Les groupes d’athées, d’agnostiques, de libres penseurs semblent apparaître de toutes parts. Des militaires athées sortent des tranchées pour se faire connaître, des étudiants humanistes fondent des groupes dans beaucoup d’universités, des regroupements d’infidèles s’affichent dans Internet. « Les chrétiens sont partout à Washington, faisons de même », dit Herb Silverman, le professeur de maths dont la prière laïque a été boudée à son hôtel de ville. Il vient de former la Secular Coalition for America, avec l’objectif d’amasser 100 000 dollars; il veut embaucher une maison de relations publiques pour représenter la voix athée à Washington. D’autres préfèrent les tribunaux. Michael Newdow, un Californien de 51 ans, avocat et urgentologue, poursuit, tout seul, le Congrès des États-Unis, qu’il accuse de violer la Constitution. Motif: une référence à Dieu ajoutée en 1954 au serment d’allégeance. L’affaire passionne les Américains. Le président Bush s’est prononcé (qualifiant la poursuite de ridicule), et Michael Newdow est considéré par nombre de ses concitoyens comme l’homme le plus détesté du pays. Les journaux l’ont psychanalysé (un obsessionnel compulsif maniaque de l’ordre et grand amateur de poursuites judiciaires…). Jusqu’à son ex-épouse qui a cru bon de convoquer la presse pour assurer la nation que sa fille, « élevée dans un bon foyer chrétien », n’avait aucune objection à louer Dieu chaque matin en récitant le serment d’allégeance… Les Michael Newdow et Daniel Dennett sont mesurés. D’autres sont exaspérés. « Le grand mal innommable au centre de notre culture, c’est le monothéisme », dit le zoologiste Richard Dawkins, professeur à Oxford et auteur de certains des bouquins scientifiques (dont The Selfish Gene) les plus lus par le grand public. « La religion nous a donné, entre autres bienfaits , les croisades, l’Inquisition, les pogroms antisémites, une interminable tuerie en Irlande du Nord et le désastre du Proche-Orient. » Les kamikazes du 11 septembre, les terroristes d’Irak ou de Palestine sont des missiles humains, armés et guidés par la religion, écrivait-il, furieux, quelques jours après les attentats du World Trade Center et du Pentagone, en 2001. « L’illuminé religieux est un missile indétectable, impossible à maîtriser parce qu’il n’a pas peur de mourir, et très bon marché. Le système parfait… Arrêtons de marcher sur des oeufs. Il est temps de nous fâcher. De nous tenir debout. Et de le dire clairement une fois pour toutes: la religion est une absurdité. Et une arme dangereuse. » Peu de gens, d’Américains surtout, peuvent se payer le luxe de parler aussi cru. Britannique, Richard Dawkins vit dans une société beaucoup plus laïque. En outre, professeur à Oxford, il est un des scientifiques les plus respectés du monde entier. Ce n’est pas le cas de tous. « Nous n’avons jamais raconté notre histoire à personne. Voudriez-vous nous écouter? » C’était un dimanche matin de janvier dernier, à la conférence annuelle de la Humanists of Florida Association, à laquelle j’assistais aux fins de ce reportage. La veille, les organisateurs avaient présenté « the reporter from Montreal » qui cherchait des athées ordinaires, disposés à raconter leur histoire. Ils sont venus par dizaines! Parmi eux, Diane Fischler, qui voulait parler du « plus beau jour de sa vie », celui de la manifestation de Washington: « Pour la première fois, je voyais des milliers de gens comme moi. Une révélation! » La dame n’a rien d’une pasionaria. Petite quinquagénaire timide, elle travaille au Département d’histoire orale de l’Université de Floride à Gainesville, où son mari, Ira, enseigne la psychologie. Dans cette ville du Sud profond, l’université est quasi le seul employeur, et le christianisme, l’unique philosophie valable. Diane, élevée dans le christianisme, et Ira, issu d’une famille juive pratiquante, sont devenus incroyants à l’âge adulte. Mais ils ont fait semblant pendant longtemps. « Nous ne voulions pas que nos enfants soient montrés du doigt, dit Diane Fischler. Et nous voulions garder de bonnes relations avec nos voisins et nos collègues. » La manifestation a changé tout ça. De retour de Washington, Diane Fischler, galvanisée, a signé dans le journal de Gainesville une lettre à la rédaction où elle se présentait comme athée et protestait contre une semaine chrétienne organisée par la municipalité et financée par les deniers publics. « À 50 ans, je suis enfin sortie du placard! » jubile-t-elle. Diane Fischler a décidé d’essayer de fonder une section locale d’Americans United for the Separation of Church and State, regroupement pluraliste qui accueille, en principe du moins, des Américains progressistes de toutes affiliations religieuses. « Je n’ai jamais voulu m’associer à un groupe athée, dit-elle cependant. C’est tellement négatif. » Ce problème d’image est réel. D’où peut-être l’engouement suscité par le mouvement des brights, la grande nouveauté dans le petit monde des païens américains. À l’origine de cette mode, Paul Geisert. Je m’attendais à un physicien ou à un astronome, jeune, iconoclaste et tonitruant. Erreur. Paul Geisert, 71 ans, est un petit professeur de littérature à la voix douce, aux lunettes épaisses et à la politesse un brin surannée. Curieux quand même que ce soit lui qui, l’an dernier, ait proposé de renommer les athées pour les rendre plus attrayants aux yeux de tout le monde… et aux leurs par la même occasion. « Dans les années 1970, les homosexuels avaient l’image publique (et le moral…) à zéro, dit-il. Puis, ils ont eu ce coup de génie: kidnapper un mot et lui donner une nouvelle signification.» En quelques années, les homosexuels, vaguement menaçants et volontiers méprisés, sont devenus les gais, respectés, cultivés et beaucoup plus in. Paul Geisert a passé des mois à chercher le mot, celui qui pourrait remplacer athée , agnostique, incroyant, non-croyant, infidèle, tous ces termes négatifs et tellement ennuyeux (voir le « Petit dico païen »). Il a finalement trouvé bright. Dans le sens de lumineux, par référence au siècle des Lumières, qui, dans l’Europe du 18e, a marqué le retour de la raison, de la culture, de la connaissance. Un bright, dit-il, a une vision du monde naturaliste, libre de tout élément mystique ou surnaturel. Quand Paul Geisert et sa conjointe, Mynga Futrell, ont exposé leur idée au congrès annuel d’Atheist Alliance International, en avril 2003, ils ne savaient pas que Richard Dawkins (encore lui) était dans la salle. Deux semaines plus tard, le biologiste publiait dans The Guardian, de Londres, un grand texte d’opinion dans lequel il se présentait comme un bright. Quelques semaines plus tard, le philosophe américain et professeur de philosophie à l’Université Tufts Daniel Dennett signait sa diatribe dans le New York Times. En moins de 24 heures, plus de 1 000 personnes s’inscrivaient dans le site Internet des brights (www.the-brights.net), mis sur pied par Paul Geisert et Mynga Futrell. En quelques semaines, des dizaines de milliers d’athées de tout le monde anglo-saxon l’ont pris d’assaut. On est loin de l’unanimité, pourtant. Le premier résultat tangible que le lancement du mouvement a causé est… la querelle sur le choix du mot bright. « Si on s’autoproclame bright, quel message envoie-t-on aux croyants? Qu’ils sont des imbéciles? » grincent de nombreux sceptiques. Quand il s’est présenté comme un bright à un groupe d’élèves du secondaire, l’année dernière, Daniel Dennett a été soufflé par la réaction. « De nombreux jeunes sont venus me remercier de les avoir libérés , a-t-il écrit dans le New York Times. J’étais le premier adulte respectable qui leur disait calmement qu’il ne croit pas en Dieu! » Alors que les chrétiens sont partout visibles grâce à leurs oeuvres de charité clairement identifiées, la Mission agnostique de la soupe n’existe pas, non plus que le Regroupement athée pour la protection des renards argentés, fait remarquer John Green. « Les incroyants, quand ils militent ou travaillent pour la communauté, sont invisibles. Ils sont pourtant très nombreux. Des ONG comme Amnistie internationale, Médecins sans frontières et Audubon sont constitués majoritairement de non-croyants. » Normal, commente Daniel Dennett. « Nous prenons nos devoirs civiques au sérieux justement parce que nous ne croyons pas que Dieu viendra sauver l’humanité de ses folies. » Selon une étude menée en 1996 par Edward Larson, historien et lauréat d’un prix Pulitzer, se considèrent comme des brights 60% de toute la communauté scientifique américaine et la quasi-totalité (93%) des scientifiques assez renommés pour faire partie de l’Académie des sciences des États-Unis. Pourtant, American Atheists et Atheist Alliance International compteraient ensemble moins de 4 000 membres. « Et quand ils se rencontrent, c’est pour ergoter sur des détails pointus de leur non-doctrine », soupire Larry Jones, mécène et fondateur de l’Institute for Humanist Studies. « Pendant que nous débattions des subtilités byzantines qui distinguent les agnostiques des athées et des humanistes, les partisans de la Coalition chrétienne, eux, prenaient le Parti républicain d’assaut. Puis mettait le pays tout entier dans leur poche. » Mais organiser les non-croyants est aussi facile que de « rassembler un troupeau de chats », comme se plaît à répéter l’intelligentsia humaniste américaine. Premièrement, ils ne sont pas monolithiques. De ces 30 millions de laïcs, moins du quart sont probablement vraiment athées ou agnostiques, croit John Green. Les autres sont des Christers ou des indifférents, complètement allergiques à tout discours religieux, y compris celui des incroyants « fanatiques » qui s’entêtent à biffer la devise In God We Trust de tous les billets de banque qui leur passent par les mains ou à poursuivre les commissions scolaires qui pratiquent encore la prière dans les écoles publiques. Ensuite, alors que les chrétiens ont la bonne habitude de se pointer tous les dimanches au même endroit pour écouter le même leader, les non-croyants eux, sont partout et nulle part. Et ils se sentent bien seuls. À Tampa, en janvier dernier, des membres de la Humanists of Florida Association buvaient les paroles de Barry Lynn, ministre de l’Église unie. Président d’Americans United for the Separation of Church and State, il était venu leur dire que de nombreux chefs religieux modérés s’inquiétaient eux aussi de l’influence de l’extrême droite religieuse. « Quand il est question d’enjeux précis comme la peine de mort, la séparation de l’Église et de l’État, l’avortement, la laïcité dans les écoles, nous avons des intérêts communs », leur a-t-il dit. Les corridors ont résonné toute la fin de semaine des espoirs des humanistes, séduits par l’idée d’une alliance stratégique avec les centaines de millions de chrétiens modérés. (Mais le pasteur Barry Lynn est aujourd’hui à la retraite… comme tous les chefs religieux présents à la conférence. « Que diraient vos ouailles à l’idée de s’allier avec des athées? » lui ai-je demandé. La réponse n’est jamais venue.) « Foutaise, dit Ellen Johnson, présidente d’American Atheists. Jamais les chrétiens modérés n’accepteront de collaborer avec des athées. Il ne faut compter que sur nous-mêmes. Nous sommes une force politique importante que personne n’a jamais réussi à exploiter. Moi, je vais essayer. » Elle s’apprête à créer ces jours-ci le premier comité d’action politique athée de l’histoire des États-Unis. Le GAMPAC (Godless Americans Political Action Committee) devrait naître, dans Internet d’abord, à la fin mars. Elle a du pain sur la planche. Mais si jamais quelqu’un réussit, ce pourrait bien être cette petite femme de 48 ans, qui est parvenue, toute seule, à faire marcher 2 500 athées sur Washington. « Il me reste 30 millions de chats à rassembler, dit-elle. Je me donne 30 ans. »

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Petit guide pour parents non croyants

Dale McGowan, Ph.D., est auteur, éditeur, et défenseur de l’esprit critique. Il détient un doctorat en composition musicale de l’Université du Minnesota. Le magazine Newsweek a qualifié d’incontournable son plus récent livre, Parenting Beyond Belief: On Raising Ethical, Caring Kids Without Religion. Il travaille actuellement à la suite, un guide pratique destiné aux parents athées. Il vit à Atlanta avec sa femme, Becca, et leurs trois enfants — Connor (12 ans), Erin (9 ans) et Delaney (5 ans). -Pour télécharger le document, cliquez sur ce lien avec le bouton droit de la souris et sélectionnez «Enregistrer la cible sous» ou Save link as. Comment consoler un enfant à la mort d’un proche, ou même à celle de son petit animal?Surtout, ne minimisez pas sa peine! Dites-lui qu’il est normal qu’il se sente triste, que ce sentiment est le reflet de l’importance qu’avait le disparu dans son cœur. Expliquez-lui cependant que l’être cher ne souffre pas, qu’il n’a pas de peine, et qu’il continuera de vivre dans nos pensées. Si l’enfant le désire, proposez-lui un rituel qui l’aiderait à vivre ce moment difficile. Aller nourrir les écureuils au parc comme grand-papa le faisait, par exemple. Ou écouter tous les soirs la chanson préférée de tante Aline en se rappelant toutes les choses drôles qu’elle disait dans les soupers de famille. Le rôle des parents est d’aider l’enfant à apprivoiser sa peine, à faire son deuil, en l’assurant qu’ils seront là pour l’écouter, le consoler. À l’occasion de ce premier deuil, ma fille vient de comprendre ce qu’est la mort. Depuis, elle a peur… Il est faux de penser que la religion rend la mort plus acceptable. À preuve, les rites funéraires sont marqués par des moments d’intense tristesse. Et la plupart des croyants ont peur de la mort et font leur possible pour retarder sa venue! Demandez-lui si elle avait peur avant de venir au monde. Elle risque de répondre en riant : «Bien sûr que non, je n’étais pas là!» Expliquez-lui que c’est la même chose pour la personne qui décède. Elle n’est simplement plus là. Il existe plusieurs façons d’apprivoiser la mort. C’en est une. Accepter sa propre finalité est le défi d’une vie, et ça restera toujours une peur qu’on maîtrise sans jamais la faire disparaître totalement. Tous les amis de mon enfant sont baptisés, et il me demande pourquoi il ne l’est pas. Peu importe le sujet, quand un enfant prétend que «tous» ses amis font quelque chose, il faut d’abord faire la part des choses (Es-tu bien certain que tous tous tes amis sont baptisés ?) Il faut l’amener à constater que, de la même façon que tout le monde n’a pas son cheval, tout le monde n’est pas baptisé. Deuxième étape, discutez du sens du baptême. Je le vois comme l’empreinte d’une religion sur un individu, la première étape de son adhésion à une croyance unique — ce qu’un enfant ne devrait jamais être appelé à faire. Pour éviter que votre enfant soit ensuite méprisant envers ses camarades baptisés, n’oubliez pas de préciser que d’autres personnes ont des opinions différentes sur le sujet. Mon fils n’est pas baptisé, mais il veut tout de même faire sa première communion avec ses amis. Comment réagir? L’Église catholique peut bien décréter que huit ans est l’âge de raison, c’est quand même bien trop jeune pour prendre position sur la religion. On peut cependant expliquer à un enfant de cet âge ce que signifie le rituel de la communion et lui demander s’il y croit. Comme il répondra probablement non, amenez-le gentiment à convenir qu’il serait malhonnête de s’adonner à un rituel auquel il ne croit pas — et félicitez-le pour son honnêteté. Souvent, c’est l’attrait même du rituel, plus que sa signification, qui attire les enfants. Si c’est le cas, pourquoi ne pas en organiser un, pour célébrer son honnêteté, justement? Organisez une fête, avec une courte cérémonie, un gâteau, de la musique et invitez des amis, la famille… Mon frère croit en Dieu, moi pas. Et mon fils se demande qui a raison! Répondez-lui : «Comme la vie serait triste si tout le monde croyait la même chose!» En précisez que si Dieu existe, il veut certainement que chacun ait droit à son opinion et respecte celle de l’autre, qu’il soit gentil et généreux envers l’autre. C’est aussi une bonne occasion pour torpiller cette idée idiote voulant qu’on puisse être condamné pour l’éternité si on a une opinion différente de celle des autres. C’est ridicule de demander à un enfant de faire un choix sur un sujet aussi complexe et abstrait, quoi qu’on en pense dans la plupart des confessions! Il ne devrait pas avoir à choisir avant l’âge de 12 ans au moins. Et le jour où il le fera, il aura le droit de changer d’idée 100 fois! Mon enfant est curieux de savoir ce que les gens vont faire à l’église (à la mosquée, au temple)… Proposez-lui d’aller voir avec lui! À l’église, à la mosquée, à la pagode, partout où il voudra. Éviter d’exposer un enfant à d’autres religions risque de donner à celles-ci l’aura de fruits défendus, et de faire croire à l’enfant que vous les craignez. Expliquer les raisons pour lesquelles les gens se rendent dans un lieu de culte est plus difficile. La plupart disent que c’est pour être près de Dieu ou pour faire leurs dévotions. Mais je crois que la réponse la plus sincère vient de ceux qui ne vont plus à l’église. Lorsqu’on leur demande ce qui leur manque le plus, ils répondent rarement : «Dieu». Ils parlent plutôt de la communauté humaine, de l’atmosphère propice au recueillement et à l’introspection. C’est donc ce que je réponds à mes enfants lorsqu’ils me questionnent sur ce que les gens cherchent à l’église. Puis je me demande comment je peux reproduire ce contexte hors d’un lieu de culte. Que dire à mon enfant qui me demande pourquoi il y a des guerres de religion? D’abord et avant tout, félicitez-le d’avoir posé une question aussi profonde! Fais-lui remarquer que l’enseignement religieux parle d’amour et de haine, de paix et de guerre, de tolérance et de préjugés. Lorsque deux groupes croient que Dieu leur a promis la même terre, par exemple, les esprits s’échauffent rapidement. La guerre est alors inévitable et sans fin. Car pour chacun des deux groupes, faire des compromis équivaudrait à douter de la «parole de Dieu». Démontrez à votre enfant que les gens ont réalisé de grandes choses au nom de la foi, mais aussi des choses atroces, en choisissant des passages dans les Écritures. La plupart des religions refusent de reconnaître les atrocités commises au nom de la foi. Une famille athée devrait-elle encourager les enfants à croire au père Noël? Profitez de ce temps joyeux où votre enfant croit au père Noël! C’est là une croyance bien inoffensive, dont on peut même tirer un enseignement utile. Lorsque votre enfant commencera à poser des questions (Comment le père Noël parvient-il à visiter toutes ces maisons en un seul soir?), répondez de façon à l’encourager à poursuivre lui-même le raisonnement. Laissez plusieurs portes ouvertes (certaines personnes disent que…) Et le jour où il vous regardera droit dans les yeux en vous demandant si le père Noël existe, répondez franchement… et félicitez-le pour avoir compris par lui-même! Notre culture a créé ce mythe un peu naïf sur le modèle d’un autre, tout aussi naïf. Tous deux s’articulent autour d’une personne capable de lire nos pensées, une personne qui récompense les bonnes actions et punit les mauvaises. Les étapes qui mènent l’enfant à ne plus croire au père Noël constitueront une bonne pratique pour le jour où il devra faire la part des choses côté religion. Notre amie Fatouma porte le hidjab, au grand déplaisir de ma sœur. Et ma fille pose des questions! La réponse n’est pas simple! D’abord, il faut lui expliquer que la culture de Fatouma a des vues différentes sur ce qu’il convient de montrer du corps de la femme. Précisez-lui qu’aux yeux de nombreuses personnes, le hidjab symbolise la honte et la soumission au mari, mais que pour d’autres, incluant des femmes musulmanes, c’est au contraire une façon d’afficher fièrement leur appartenance à une culture, d’afficher le fait qu’elles sont maîtresses de leur vie. N’hésitez pas à ajouter votre propre point de vue. La tante de votre enfant, elle, est peut-être heurtée par le hidjab parce que, chrétienne conservatrice, elle n’aime pas voir affichés les symboles d’autres religions ou cultures. Ou parce qu’elle est une féministe convaincue que le hidjab est une marque d’oppression. Ou parce qu’elle croit que tout le monde devrait se plier aux coutumes de la majorité. Invitez votre enfant à demander ses raisons à sa tante. Puis, qu’elle demande à Fatouma ses raisons de porter le hidjab. Les enfants n’ont pas d’inhibition lorsqu’il s’agit de parler de telles choses — une ouverture qu’ils perdent en vieillissant. Mon enfant me demande si Jésus était une vraie personne. La réponse variera selon l’âge de l’enfant. Les adolescents pourraient être fort intéressés par une récente et fascinante étude — à la quelle a participé le Canadien Earl Doherty — qui soulève des doutes quant à l’existence réelle du personnage. Pour les plus jeunes, il suffit de répondre que la plupart des gens croient que Jésus a vraiment existé, mais que c’est impossible d’en être certains. Vous pouvez ajouter que s’il a effectivement existé, il semble avoir été un homme bon et un maître perspicace. Pour en savoir plus sur le livre de Dale McGowan, Parenting Beyond Belief, cliquez ici.

Société

Le monde à l’enVERT

Aux États-Unis, des entreprises font pression sur le gouvernement pour qu’il devienne plus vert. Au Canada, les chefs de la direction des 150 plus grandes sociétés (800 milliards de revenus par année) ont appelé de leurs vœux, à la fin de septembre, non seulement une Bourse du carbone, mais aussi une taxe verte ! De quoi surprendre. Le Conseil canadien des chefs d’entreprise admet en effet que le marché à lui seul ne pourra relever le défi que représentent les changements climatiques, même si les consommateurs ont déjà, par eux-mêmes, amorcé le virage vers des produits et des entreprises moins nocifs pour l’environnement. Ils demandent donc l’intervention du gouvernement et lui reprochent de ne pas avoir de véritable politique nationale de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Faut-il croire ou non aux bonnes intentions de ces entreprises ? Le présent numéro de L’actualité tombe à point pour susciter une réflexion sur le sujet. Le magazine lance en effet les prix Korn/Ferry–L’actualité, récompenses annuelles destinées à souligner les gestes de responsabilité sociale accomplis par des sociétés québécoises (« Quand l’entreprise se fait citoyenne »). Les initiatives des neuf finalistes de cette première année des prix pourraient mettre à l’épreuve le scepticisme de ceux pour qui les dirigeants d’entreprise ne sont jamais que des profiteurs égoïstes et les travailleurs, de pauvres victimes exploitées. Certes, les entreprises n’ont qu’une finalité : la rentabilité. Dans bien des coins du monde, les dommages qu’elles causent à l’environnement sont incommensurables. Mais on voit poindre à l’horizon un certain espoir. En Afrique du Sud, par exemple, de grandes entreprises paient des médicaments antirétroviraux à leurs centaines d’employés qualifiés. Sans ces médicaments, ces gens séropositifs mourraient. Et ça coûte cher de remplacer des travailleurs qualifiés. En Europe, des sociétés travaillent de concert avec les pouvoirs publics pour améliorer la formation de la main-d’œuvre ou lutter contre les changements climatiques. Elles le font parfois pour des raisons de marketing ou d’image. Mais pas toujours. Dans certains cas, les dirigeants agissent pour préserver des conditions sans lesquelles l’entreprise ne pourrait plus remplir sa mission. Les universitaires appellent cela la CSR, pour corporate social responsability — la responsabilité sociale des entreprises, ou RSE, en français. Les politiques gouvernementales, disent ces sociétés, doivent être adaptées à la réalité de la mondialisation, de l’épuisement de certaines ressources, bref, des défis d’aujourd’hui et non de ceux d’il y a 50 ans. C’est à cette adaptation, à cette flexibilité que l’ex-conseiller politique de deux gouvernements du PQ, Jean-François Lisée, convie le Québec dans son essai plaidant pour la naissance d’une gauche efficace (« Un Québec généreux… et riche ! »). Cette approche peut-elle rassembler ? Le consensus en faveur d’un changement est assez clair au Québec. Les dernières élections provinciales l’ont montré. Les solutions de la gauche classique — le tout-à-l’État — ne répondent plus aux besoins de la société. L’État doit permettre qu’une plus grande flexibilité s’installe dans les services publics. Certaines solutions issues de la droite intéressent, mais d’autres inquiètent ou déroutent. Comment protéger les plus vulnérables tout en faisant sauter les verrous qui, dans les services publics et les grands ordres professionnels par exemple, bloquent l’innovation et l’initiative individuelle ? Comme le disait, au début d’octobre, un participant au colloque sur la démocratie qui marquait le centenaire de HEC Montréal, « les gens sont prêts à changer, mais ils cherchent un leader, une vision… ». Au fil d’arrivée, c’est de courage politique que le Québec a besoin. Quelqu’un sera-t-il au rendez-vous ? À LIRE Les textes sur les quatre défis du Québec (développement économique, développement durable, démocratie, démographie) qui ont été présentés lors du colloque tenu à HEC Montréal. www.hec100.ca

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Un Québec généreux… et riche !

Depuis son premier article paru dans L’actualité, en 1982 (sur les agriculteurs !), Jean-François Lisée est resté fidèle aux lecteurs du magazine, comme correspondant à Washington, puis comme membre de la rédaction, à Montréal. Il a publié dans nos pages des extraits de ses livres Dans l’œil de l’aigle (Prix du Gouverneur général), Le tricheur et Le naufrageur. Conseiller des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard pendant cinq ans, il exerce aujourd’hui la fonction de directeur exécutif du CERIUM, le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, et conseille à l’occasion le Parti québécois et le Bloc québécois. Il publie cet automne un nouvel essai, Nous, aux Éditions du Boréal. Il signe cet essai à titre personnel. Les grands principes sont, par définition, beaux. Voilà pourquoi il faut s’intéresser aux détails. Car c’est en eux que se cachent les véritables intentions, ou du moins les véritables répercussions sur le citoyen. C’est donc par là que je vais commencer. Quelle est la réponse de la droite et celle de la gauche classique à des problèmes concrets ? Et quelle serait la réponse des néo-sociaux-démocrates, ou plutôt d’une « gauche efficace québécoise » à inventer, pour reprendre la belle expression du député du Parti québécois François Legault ? Je commence par l’essentiel : la bouffe. — La cafétéria. Soyons brutaux. Dans les écoles, les hôpitaux, les édifices publics, le rapport qualité-prix est exécrable. Solution de la droite : L’État n’a pas sa place dans la bouffe. Virons les employés, louons les locaux à l’entreprise privée la plus offrante, qui embauchera des salariés payés deux fois moins cher, fixera les prix et empochera les profits qu’elle pourra en tirer. Solution de la gauche classique : Ces salariés ont des droits acquis de haute lutte, qu’on les laisse tranquilles. Ils n’empoisonnent personne, après tout. Solution de la gauche efficace : Qu’on crée l’unité de travail « cafétéria » avec les employés et les cadres. Qu’on lui délègue l’entière gestion du budget et que 33 % de tout accroissement des profits venant de gains de productivité, de ventes, etc., retournent en primes et augmentations de salaire. Le reste reviendra à l’État. Faisons de même pour les blanchisseries et tous les services de soutien. Si les résultats ne sont pas probants après cinq ans, on mettra en concurrence l’unité de travail et l’entreprise privée pour l’obtention du contrat. Les bénéficiaires de l’aide sociale aptes au travail. Au Québec, 150 000 personnes, soit 3,5 % de la population active, vivent de l’assistance sociale (rebaptisée assistance-emploi), alors qu’elles sont jugées aptes au travail. La moitié reçoivent des prestations depuis plus de huit ans. Cela coûte 900 millions par an à l’État. Droite : Obliger les prestataires à travailler pour l’État 40 heures par semaine. Limiter la durée des prestations à cinq ans à vie. Gauche classique : Augmenter les prestations pour que les assistés, des victimes, aient un revenu décent. Les inciter à retourner aux études ou à l’emploi, mais sans contrainte. Gauche efficace : Décourager, placer, réformer, patienter, contraindre. Décourager au point d’entrée. L’écart entre l’aide sociale et le salaire minimum est insuffisant. Il faut augmenter substantiellement la « prime à l’emploi », soit le crédit d’impôt accordé aux bas salariés. On doit cesser d’offrir aux prestataires des avantages qu’ils perdent lorsqu’ils trouvent un emploi — garderies moins chères, prime d’assurance médicaments réduite, etc. Le choix doit être limpide : l’emploi, même en bas de l’échelle, paie vraiment. Placer. La dépendance à l’aide sociale croît immédiatement avec l’usage. Il faut empêcher les jeunes aptes au travail d’en devenir des habitués, pour leur bien comme pour celui du Québec. Pour eux, suivi et conditions contraignantes maximales : insertion immédiate dans un emploi d’utilité publique à plein temps, créé ou subventionné par l’État, ou (effet souhaité) retour aux études à temps plein avec résultats scolaires globalement positifs. Sinon, pas de chèque. Réformer. Pour ceux qui ont recours à l’aide sociale après une perte d’emploi ou une mésaventure, il faut tout repenser, en s’inspirant un peu, mais pas seulement, des Danois. Posons le principe que tout salarié vivra un jour un retrait du marché du travail, volontaire ou non : congé parental, chômage, dépression, sabbatique. Faisons en sorte que chacun puisse, après disons cinq ans de travail permanent, recourir à des « emprunts d’années de retraite » — maximum de cinq années au cours d’une vie. Pour chaque année « empruntée », il devra travailler un an de plus après l’âge de 65 ans avant de bénéficier d’une pleine retraite. Pendant son retrait du marché du travail, il touche 75 % ou 80 % de son salaire moyen des cinq années précédentes. Pas d’appauvrissement. Pas de stigmatisation. Pas d’inégalités entre citoyens. Patienter. En ce qui concerne ceux qui sont déjà dans le piège de l’aide sociale — 80 % des aptes au travail ont des problèmes d’insertion —, beaucoup de mal a été fait. Pour eux, rien n’est crédible à part ce que tente déjà Emploi-Québec, c’est-à-dire guider, former, réinsérer, avec un succès variable. La dose de carottes (primes à la réinsertion) et de coups de bâton (réduction des prestations lors des refus d’emploi) doit être calibrée avec soin, probablement au cas par cas. Le but de l’opération n’est pas de jeter des gens à la rue. Contraindre. Les employeurs qui réclament la ligne dure, mais refusent d’employer les assistés trop vieux, sans emploi depuis plus d’un an ou qui ont le malheur d’avoir une couleur de peau autre que beige, doivent être contraints à embaucher au moins un prestataire de l’aide sociale pour toutes les 50 nouvelles embauches. Hydro-Québec. C’est la poule aux œufs d’or du Québec. Comment repenser son utilisation pour nous enrichir collectivement tout en réduisant la consommation d’énergie ? Droite : En augmentant le tarif de 6,6 ¢ à 10 ¢ le kilowatt, on peut faire passer les profits de 2,8 à 7,8 milliards de dollars par an. On vend Hydro et on en tire 130 milliards, on rembourse d’un coup la dette du Québec : on fait donc une économie de sept milliards de dollars d’intérêts par an et on renfloue durablement le budget du Québec. La hausse du tarif provoquera une baisse de la consommation et le Québec deviendra plus vert. Privatisée, Hydro vendra ces kilowatts économisés aux États-unis et empochera les profits. Gauche classique : René Lévesque a voulu qu’Hydro appartienne aux Québécois et fournisse l’électricité au coût le plus bas possible. Pas touche ! Gauche efficace : Le principe du coût le plus bas était d’aider Mme Tartempion, rue Panet, mais c’est fou l’argent qu’économise Paul Desmarais, dans son château de Sagard, à ce jeu-là. Annonçons à l’avance que, le 1er avril 2009, le tarif grimpera au niveau de celui de Toronto (de 6,6 ¢ à 10 ¢ le kilowatt). Horreur ? Évidemment ! Sauf si, ce même jour, le taux d’imposition chute de manière équivalente — ou si, pour ceux qui, en bas de l’échelle, ne paient pas d’impôt, la prime au travail, les prestations de revenu, le remboursement de TPS et de TVQ augmentent pour couvrir cette hausse —, de façon que, à la fin du mois, l’opération soit blanche pour chaque consommateur. À quoi bon ? D’abord, les taux d’imposition chuteront, ce qui incitera davantage les Québécois à travailler et à investir. Ces taux passeront nettement sous la moyenne canadienne, ce qui rendra le Québec plus attirant pour les investisseurs et les travailleurs étrangers qualifiés. Ensuite, cette hausse de tarif, prévue près de deux ans à l’avance, poussera les propriétaires à calfeutrer pour faire des économies d’énergie, donc de sous. Conséquence : une croissance économique survoltée par la rénovation, puis, dès mai 2009, moins d’énergie consommée, donc une hausse du revenu disponible pour le contribuable et une augmentation des kilowatts qu’Hydro pourra vendre au prix fort aux États-Unis. Ces profits supplémentaires doivent être mis dans une caisse santé ou un fonds des générations pour amortir, demain, le coût du choc démographique. Deux ans plus tard, le 1er avril 2011, la vente de 25 % des actions de cette Super-Hydro — dont 1 % aux salariés d’Hydro, et en encourageant tous les Québécois, la Caisse de dépôt et placement, les fonds de pension à en acheter — générerait au moins 32 milliards de dollars de revenus à l’État, que l’on pourrait aussi verser dans le fonds des générations ou la caisse santé. Résultat : un Québec qui a protégé ses plus démunis, a provoqué la croissance, a gardé Hydro sous contrôle québécois (un actif de 130 milliards), a réduit ses impôts, s’est équipé pour l’avenir et est devenu plus prospère et plus compétitif. Les droits de scolarité. Il manque à nos universités, au bas mot, 400 millions par an pour suivre le rythme de la qualité nord-américaine. Nos droits de scolarité sont les plus faibles du continent (pas de l’Occident). Droite : Déréglementer les droits, comme aux États-Unis et en Ontario. Ils tripleront rapidement, surtout dans le domaine des sciences médicales et pures, offrant aux universités une salutaire injection de fonds. Gauche classique : Le Québec est passé, en 40 ans, de la sous-scolarisation à la tête du peloton des pays industrialisés. Les droits de scolarité peu élevés y sont pour quelque chose. S’il faut y toucher, ce devrait être pour les abolir, comme en France. Gauche efficace : Augmenter les droits serait pousser les étudiants vers les banques, les rendre accros à l’endettement. Pensons autrement : nous permettons à nos jeunes de devenir, par exemple, dentistes ou gynécologues à peu de frais (ils paient 1 200 dollars de droits par an, alors qu’il en coûte de 13 000 à 25 000 dollars par an pour les former), et des dizaines d’entre eux nous quittent ensuite pour aller pratiquer ailleurs. À l’université, donnons à l’étudiant le choix de payer le coût réel de ses études. Ensuite, s’il travaille au Québec, pendant les 12 premières années, on lui versera un crédit d’impôt équivalent au tiers de ce qu’il a versé en droits de scolarité. Au point d’entrée, il aura aussi le choix de signer un contrat citoyen, en vertu duquel il paiera des droits de scolarité ridiculement bas. En échange, il s’engage, pendant 12 de ses 20 premières années d’activités professionnelles, à travailler au Québec. Lorsque son revenu annuel dépassera, disons, 75 000 dollars, il paiera sur 20 ans des « droits de scolarité différés » équivalents aux deux tiers du coût réel de ses études. Les éoliennes. Le Québec est le paradis du vent. À qui profitera la bourrasque de dollars ? Droite : Laissons les gens du privé s’en occuper. Ils savent négocier avec les agriculteurs et les élus, créer des emplois, réinvestir la richesse. Qu’Hydro achète les kilowatts privés à bon prix, c’est tout. Gauche classique : Avec le privé, les agriculteurs et les MRC se font avoir. Hydro a donné les contrats à des entreprises hors Québec qui font leurs classes à nos frais et qui repartent avec les profits. Qu’Hydro négocie, construise, exploite et verse les profits à l’État. Gauche efficace : Maximisons les deux forces : le pouvoir de négociation et d’achat d’une grande société d’État (filiale d’Hydro, appelons-la Éole-Québec) ainsi que l’inventivité du privé et des collectivités. Qu’Éole-Québec négocie avec les grands constructeurs d’éoliennes, comme General Electric, l’implantation d’usines au Québec (ce que la politique éolienne de Bernard Landry, puis de Jean Charest, n’a pas réussi à faire). Dans un plan directeur qui donne priorité aux meilleurs sites, qu’Éole-Québec, partenaire des MRC, se tourne par appel d’offres vers les propositions locales d’implantation et d’exploitation. Que la division production d’Hydro soit autorisée à obtenir quelques contrats témoins et que le Québec appuie fortement les efforts de R-D québécois — publics et privés — en la matière. Pour le passé récent, réparons les erreurs : nationalisons. Éloge de la richesse. La mondialisation, les Chinois, les ingénieurs indiens, changer d’emploi cinq fois dans sa vie, se former, se reformer, se recaser, innover… c’est bien beau tout ça. Mais comment faire si vous ne comprenez aucun des paragraphes de mon texte ? Laissez-moi être plus clair : un adulte québécois sur deux ne peut lire autre chose que les titres de journaux — 2,5 millions d’entre nous (dont 37 % des jeunes adultes) sont quasi analphabètes. Lire un contrat, aider le petit à faire ses devoirs, comprendre un mode d’emploi ? Oubliez ça! Comme Jacques Demers, ils ne sont pas bêtes, loin de là, mais l’écrit est pour eux une langue étrangère. Droite : Pour augmenter la richesse, il faut plus de riches, un fardeau fiscal plus léger, moins d’intervention de l’État. Gauche classique : Pour augmenter la richesse, il faut imposer davantage les entreprises et redistribuer massivement. Gauche efficace : Le Québec connaîtrait un bond qualitatif de la richesse collective et de la qualité de vie de ses habitants si on engageait toute la société dans un effort intense d’alphabétisation sur 10 ans. Un sommet sur l’analphabétisme doit être tenu dans les plus brefs délais. Au niveau québécois, régional, local, une grande « corvée » doit être organisée, mobilisant les dons des entreprises, le bénévolat de tous les retraités lettrés, leur formation par les 132 organismes d’alphabétisation existants, un vaste programme d’incitation à s’inscrire aux cours sur les lieux de travail, dans les quartiers, avec soutien multiple. Rien n’aurait un effet plus important et plus durable, rien ne rendrait le Québec plus riche, dans tous les sens du terme. — On pourrait continuer. Syndicalisme, grands projets, entrepreneuriat, éducation, SAQ, fardeau fiscal. Mais puisque je vous ai promis de (beaux) grands principes, les voici : la droite a la foi dans les vertus du marché, du privé. Pour elle, réduire l’État est un objectif en soi, car ce retrait laisse la place à l’individu et à l’entrepreneur, seuls vrais créateurs de richesse. Pour elle, la création de richesse est louable, même si elle entraîne de lourdes inégalités. La droite promet qu’ainsi les pauvres s’enrichiront. En Occident, cela n’est jamais arrivé sans l’intervention redistributrice de l’État. Pour la gauche classique, la protection des acquis et une culture forte de l’égalité sont des aiguillons essentiels. Elle se méfie des réflexes individuels et préfère confier à l’État le soin de régenter le progrès social et économique. Elle se méfie d’ailleurs de la richesse et en particulier des entrepreneurs et des entreprises. Ce qui distingue (ou devrait distinguer, car je l’invente ici un peu à mon gré) la gauche efficace, c’est le pragmatisme et l’innovation au service du bien commun. L’histoire humaine nous apprend que l’appât personnel du gain, la prise de responsabilité et de décision, l’émulation avec l’autre sont des ressorts essentiels pour l’innovation. Introduisons-les dans le secteur public, faisons des salariés et des cadres, chaque fois que c’est possible, des entrepreneurs intéressés et engagés, et voyons le résultat. Rien n’est plus néfaste pour la qualité de nos services publics, aujourd’hui, que la guerre larvée que mènent nos gouvernements contre l’État et ses employés. Moins nombreux vous serez, disent nos gouvernements récents, mieux ça ira. Les salariés de l’État comprennent : on nous méprise. Comment les en blâmer ?

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Et la question nationale ?

Je n’ai pas parlé de la souveraineté du Québec. Même sans elle, je serais partisan d’un État vigoureux. Mais parce que les Québécois forment une minorité singulière en Amérique, la santé de son premier outil collectif, l’État, est doublement (oserais-je le dire ?) capitale. L’objectif n’est ni l’État minceur ni l’État obèse, mais l’État fort, parce qu’efficace. L’État respecté, parce qu’à l’écoute du citoyen et de ses salariés, ayant retrouvé le goût du service public. L’État crédible, parce que responsable et compétitif. Richesse L’objectif de la gauche efficace n’est pas la création de richesse, mais la qualité de vie, dont la prospérité est une variable essentielle. Donc, oui : créons et distribuons, simultanément, la richesse. Mais le gain social doit être tangible et immédiat. Fini les « lendemains qui chantent », soit le futur grand soir socialiste ou les illusoires retombées économiques positives pour les pauvres d’une augmentation des revenus des millionnaires. Entrepreneuriat Cette création de richesse passe, indubitablement, par un coup de pouce constant à nos entreprises privées, dont la compétitivité est le socle de notre prospérité collective. Leurs coûts de production doivent rester, au Québec, en dessous de celui de nos compétiteurs occidentaux. C’est un minimum dans le siècle sino-indien qui s’ouvre. C’est donc sans inhibition qu’on doit réduire leur fardeau réglementaire (sauf sur les plans environnemental et social). Et puisqu’il faut éliminer la taxe sur le capital, obtenons simultanément, en échange, un engagement pour le bien commun, que ce soit d’assurer la formation professionnelle, de promouvoir des minorités dans l’emploi, d’être ouvert à la réduction du temps de travail pour les parents et les aidants naturels. Ce doit être donnant-donnant, gagnant-gagnant. Voilà ce que c’est que d’être efficace, mais de gauche. Le Québec souffre d’un manque de nouveaux entrepreneurs. Il faut faire éclore les créateurs d’entreprises privées, d’économie sociale, d’entreprises publiques, d’entrepreneuriat syndical, en instaurant le programme de démarrage le plus « détaxé », « dénormé » et profitable qui soit.

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Grandir sans Dieu

Peut-on parler de la mort à un enfant sans invoquer le paradis ? Comment lui inculquer le sens de la justice sans recourir à Dieu ? Ces questions et bien d’autres sont au cœur des préoccupations de parents non croyants partout dans le monde. Et elles risquent de prendre de l’importance au Québec. Car dès septembre 2008, les cours de morale ou d’enseignement religieux (catholique ou protestant) y céderont leur place au nouveau programme d’éthique et de culture religieuse, obligatoire à tous les niveaux du primaire et du secondaire. Non confessionnel, ce programme permettra de découvrir les croyances, les rites et les principes des principales religions du monde et d’aborder les questions d’éthique hors du cadre d’une religion en particulier. Car dès septembre 2008, les cours de morale ou d’enseignement religieux (catholique ou protestant) y céderont leur place au nouveau programme d’éthique et de culture religieuse, obligatoire à tous les niveaux du primaire et du secondaire. Non confessionnel, ce programme permettra de découvrir les croyances, les rites et les principes des principales religions du monde et d’aborder les questions d’éthique hors du cadre d’une religion en particulier. Ces questions revêtent une importance cruciale pour les non-croyants des États-Unis, un des pays les plus religieux du monde. Des dizaines de millions d’Américains croient en effet que la religion constitue la trame du sens moral. Ils sont persuadés que, sans la peur de Dieu qui l’oblige à respecter ses 10 commandements, l’homme passerait sa vie à jalouser et à voler son prochain. Que la morale vient de la religion. Ce qui est faux, disent les non-croyants. Reste qu’élever un enfant sans religion pose des défis. Docteur en musique, Dale McGowan est pédagogue d’abord et avant tout. Père de trois enfants, il a enseigné pendant 15 ans — la musique, puis l’écriture et la pensée critique — au College of St. Catherine (un établissement catholique !), à Saint Paul, au Minnesota. Non-croyant convaincu, il est également responsable de la section famille du site Internet de l’Atheist Alliance International, un réseau d’athées. Lorsque son aîné, alors âgé de sept ans, a commencé à poser des questions difficiles — sur la mort, entre autres —, Dale McGowan a cherché des ressources qui pourraient l’aider à donner de bonnes réponses. N’en trouvant pas, il a demandé à des théoriciens — philosophes, sociologues, psychiatres, psychologues — et à des praticiens — parents et éducateurs —, tous non croyants, de réfléchir aux défis que pose l’éducation des enfants sans religion. Pour en faire, bien sûr, des adultes empreints de valeurs morales et soucieux des autres. Le résultat : Parenting Beyond Belief, un recueil d’une trentaine d’essais dans lesquels sont abordées des questions tant philosophiques (les fondements non religieux de l’éthique) que très pratiques (faut-il parler du père Noël à ses bouts de chou ?). Des discussions sont en cours en vue d’une édition québécoise. L’actualité a joint Dale McGowan à sa résidence d’Atlanta, au début de septembre. — Être non-croyant est-il encore perçu comme une tare aux États-Unis ? — De moins en moins. Les non-croyants sont, sinon plus nombreux, du moins plus en évidence. En 1990, 8 % des Américains se définissaient ainsi ; en 2002, nous en étions à 14 %. Et c’était avant le fiasco de la guerre en Irak, qui fait reculer le fondamentalisme religieux dans la tête et le cœur de beaucoup de gens. Un récent sondage l’a cependant confirmé une fois de plus : pour un athée, il est toujours rigoureusement impossible d’être élu à quelque niveau que ce soit de l’administration de ce pays. Selon la maison de sondage Gallup, plus de 53 % de mes concitoyens refuseraient de voter pour un athée déclaré. Parce qu’ils croient les athées sans morale et sans éthique. C’est très triste. Mes enfants ont joué tout leur jeune âge avec ceux de ma voisine. Cette catholique fervente, avec qui j’entretiens d’excellents rapports, est tombée de sa chaise en apprenant que je ne suis pas croyant. « Vous êtes pourtant une très bonne personne. Je croyais les athées amoraux et insensibles », m’a-t-elle dit. Je lui ai permis de découvrir que les non-croyants partagent 95 % de ses valeurs. Et qu’ils ne représentent pas une menace. Enseigner les valeurs morales ou l’éthique n’est donc pas plus difficile en l’absence de Dieu ? — Il faut comprendre pourquoi l’homme est bon — car, élevé dans des conditions normales, il est essentiellement bon, je crois. L’absence de sens moral est si peu naturelle que les tribunaux la reconnaissent comme un motif de non-responsabilité. La morale et l’éthique sont basées sur deux principes. D’abord, la réciprocité : traitez les autres comme vous voulez qu’ils vous traitent. Puis, un second, avec un nom compliqué — l’universalisabilité —, qui exige qu’on examine chaque comportement humain sous le même angle : qu’arriverait-il si tout le monde agissait comme ça ? Une société d’égoïstes, où chacun vole, triche ou assassine ses ennemis, n’a aucune chance de survivre. Ces deux éléments sous-tendent les principes moraux et éthiques de toutes les religions et de tous les systèmes philosophiques. La religion n’est qu’une articulation de ces deux règles. Elle n’en est pas la source. Tous les parents du monde disent la même chose à un bambin qui mord son petit frère : « Ne fais pas ça ! Aimerais-tu qu’il te morde ? » Ensuite seulement, les parents croyants vont ajouter que Dieu interdit de nuire à son prochain. Éduquer un enfant sans religion pose quand même des défis… — Être un parent athée veut dire élever ses enfants en croyant que la raison est le meilleur outil. Le but premier de l’éducation est de donner aux enfants les moyens de penser par eux-mêmes. En théorie, c’est exaltant. Au quotidien, c’est parfois bien difficile et un peu fatigant. Si l’enfant croit en un dieu omniscient et tout-puissant, tout est plus facile. Un tel dieu n’a pas besoin de justifications, il a automatiquement raison, il est la réponse définitive à toute question. Un parent qui veut imposer ses vues ou sa volonté n’a donc qu’à l’appeler à la rescousse. Mais moi, pauvre non-croyant, je n’ai pas été créé pour avoir raison. Et ma fille le sait, parce que je le lui ai dit… Car lui apprendre à penser implique de lui donner la permission de contester mon autorité. Si elle me demande pourquoi elle doit aller dormir, je n’ai plus le recours de lui répondre « Parce que » ou « Pour faire plaisir à Jésus ». Il me faut justifier ma décision. Et valider la source de la décision (c’est-à-dire moi). Plus difficile, ça… J’échoue parfois, d’ailleurs. Car il y a des moments où il faut exercer son autorité sans partage. On n’entreprend pas une discussion philosophique avec un bambin qui court vers la rue ! Comment aborder les questions difficiles : la souffrance, la guerre, l’injustice ? — À mon avis, c’est plus aisé pour moi que pour ma voisine catholique, qui a besoin de bien des contorsions mentales pour expliquer qu’un dieu infiniment bon laisse se produire l’ouragan Katrina ou la guerre du Darfour. Alors qu’un enfant peut comprendre ce qu’est une catastrophe naturelle et qu’une guerre est causée par une différence de point de vue ou par un déséquilibre dans l’accès aux ressources. De plus, s’il n’y a personne assis dans les nuages capable de régler nos problèmes, il faudra bien nous en occuper nous-mêmes. Ce qui impose de s’impliquer dans la collectivité. Pour beaucoup de gens, la vraie difficulté est d’aborder la question de la mort… — C’est plus difficile quand les enfants sont très jeunes. Il est alors plus simple de leur dire que grand-maman est au ciel ou que Choupette est heureuse dans le paradis des chiens. Le problème pour les croyants est que, très rapidement, les enfants entendent aussi parler de l’enfer, qui enlève beaucoup d’attrait à l’idée de la vie éternelle. Ma benjamine, qui aura bientôt six ans, me pose sans cesse des questions à ce sujet depuis la mort de son arrière-grand-père. Où est-il allé ? Est-ce qu’il a de la peine de ne plus la voir ? J’ai utilisé l’image de la musique, qui fait partie de notre quotidien. « Quand un orchestre joue, il y a de la musique, lui ai-je dit. Où va la musique quand l’orchestre se tait ? » Elle m’a répondu que la musique n’allait nulle part, qu’il n’y en avait plus, simplement. Je lui ai dit que nous étions la musique que jouent notre corps, nos neurones. « Quand le corps meurt, on n’est plus là. La musique n’a pas peur parce qu’elle n’est plus là, et elle n’est pas triste non plus. Mais elle reste dans notre tête et dans notre cœur. Comme papi. » Elle était satisfaite. Bien sûr, ma fille va un jour prendre conscience de sa condition mortelle et en sera terrifiée, comme tout le monde. Nous passons notre vie à nous bagarrer avec l’idée de la mort. Mais les enfants élevés de façon laïque auront moins de mal à faire la paix avec cette réalité. Parce qu’on la leur aura présentée dès le départ comme un phénomène inhérent à la vie même. Ils n’auront pas à jeter par-dessus bord l’illusion de la vie éternelle. Ils rencontrent des gens qui croient autre chose. Ça pose problème ? — Je veux que mes enfants sachent et acceptent le fait que les gens croient toutes sortes de choses différentes, qu’ils sachent aussi qu’on a le droit de changer d’idée cent fois. Qu’ils ont le droit d’adhérer à une croyance ou à une théorie qui leur semble juste et sensée. Puis de changer d’idée si nécessaire. Ma fille de quatre ans a dit à son éducatrice qu’elle ne croyait pas en Dieu, mais qu’elle n’avait pas fini de réfléchir à ce sujet. Je l’ai trouvée géniale ! Si les croyants pouvaient en dire autant… Il y a cependant des avantages à élever ses enfants dans le cadre d’une confession religieuse… — Bien sûr. Le fait d’appartenir à un groupe organisé, par exemple. Les milieux humanistes, aux États-Unis du moins, sont très pauvres sur ce chapitre. Ils sont pleins d’athées revanchards plus occupés à poursuivre les écoles qui permettent la prière qu’à créer des collectivités dynamiques susceptibles d’attirer les jeunes, de leur faire une place et de célébrer les mille et une raisons qu’il y a de s’émerveiller devant le miracle de la vie et de l’univers. Les religions offrent aussi une magnifique série de rituels de toutes sortes, qu’elles peaufinent depuis des millénaires… parfois à partir de fêtes païennes. Combien de chrétiens savent que Noël était au départ la grande fête du solstice d’hiver, où les humains célébraient, au plus creux de la saison froide, la chaleur de l’amitié et des groupes humains ? Que Pâques est d’abord et avant tout la résurrection de la nature au printemps ? Je veux célébrer ça aussi ! Des communautés humanistes d’un peu partout dans le monde travaillent à créer ou à recréer des rituels célébrant la naissance, le mariage, la mort, mais aussi l’arrivée du printemps ou encore l’anniversaire de la naissance de Darwin ou de Gandhi. Les Norvégiens, par exemple, ont créé un rituel qu’il vaudrait la peine de faire connaître : ils soulignent le passage à l’âge adulte des adolescents qui terminent leur formation en éthique citoyenne, obligatoire dans leur pays. Y a-t-il des désavantages à avoir, comme aux États-Unis, un système public d’éducation essentiellement non religieux ? — Les Américains, même les plus religieux, sont des incultes en matière religieuse. Ils ignorent souvent l’histoire de leur Église, l’évolution de sa philosophie. Sans parler de l’histoire des autres religions. Si on avait mieux connu la culture religieuse, on aurait pu mieux répondre aux attentats du 11 septembre 2001. On entend beaucoup dire que l’islam est une religion de paix. C’est vrai. Mais c’est aussi une religion guerrière. Comme le christianisme. De toute façon, la culture religieuse est toujours bénéfique. Il est plus difficile d’être certain d’avoir raison contre tous quand on comprend que les principes qu’on chérit ont émergé dans toutes les cultures, d’une façon ou d’une autre. Il ne s’agit pas de convertir. Mais je voudrais que la société américaine réussisse ce que le Canada ou la Grande-Bretagne ont réussi… Pas une société athée, mais une société ouverte, où chacun peut faire ses choix et où la raison est tenue en haute estime.

Culture

La laïcité tranquille ?

Rejetant le modèle français comme l’américain, notre ineffable ministère de l’Éducation va innover : le Québec sera le seul endroit du monde où le système d’enseignement laïque permettra d’aborder « objectivement » le bien et le mal afin de construire une morale civique. On invitera aussi les élèves à s’intéresser aux traditions et symboles religieux. Philosophe et professeur à l’UQAM, Georges Leroux argumente en faveur de ce programme. Il parle d’une « quasi »-utopie et justifie intégralement cette démarche vertueuse et angélique. Sous prétexte d’encourager un « vivre-ensemble » souhaitable, les 20 000 enseignants du primaire raconteront donc aux enfants des histoires tirées de la Bible ou de la tradition coranique, des contes inspirés de la vie de Bouddha, de Confucius ou de Jésus. La magie et le merveilleux l’emporteront à coup sûr sur le rationnel et Darwin. C’est ce que Georges Leroux nomme une « laïcité ouverte » : on ne peut pas, croit-il, se fier à la littérature (qui pourtant ne manque pas de contes de fées et de fables) pour éduquer les petits Québécois de toutes origines, il faut puiser dans un fonds religieux ! Au secondaire, les élèves discuteront avec des spécialistes (pas encore formés) des rites et coutumes, des paroles des prophètes et des grandes idéologies. Pourquoi cet enseignement dans des écoles non confessionnelles ? Pour permettre une transition douce entre les pratiques catholiques anciennes et le temps séculier. Pour rassurer. Pour que puissent se côtoyer sans heurts les enfants de toutes les confessions. Pour encourager, écrit Leroux, la « vie bonne ». Dans sa prose limpide, le philosophe veut le bonheur de tous. C’est une démarche sympathique, mais une fois encore, de peur de choquer, on se bouche les yeux et on évacue l’histoire. Les élèves en culture religieuse ignoreront les croisades, les affrontements mortels entre protestants et catholiques, les pogroms, les razzias de l’Islam, les conversions cruelles des Indiens d’Amérique, les révolutions absurdes au nom d’idéologies, le terrorisme sikh et les haines des bouddhistes envers les musulmans. Une fois de plus, la catéchèse se substitue à l’histoire. Au Québec, suivant notre tradition de suprême naïveté, l’école neutre deviendra le foyer de tous les irrationnels. Des milliers d’enseignants seront transformés en missionnaires œcuméniques. L’État a mis 40 ans à obtenir la déconfessionnalisation scolaire ; en quelques mois, les bien-pensants auront réintroduit la pensée magique au royaume de la science. Pour ne pas désespérer, il vaut mieux lire et méditer le court essai de Yolande Geadah consacré aux problèmes d’une société laïque face à la montée des intégrismes. Accommodements raisonnables se présente comme un parfait résumé de la pensée rationnelle et juste dans un monde qui subit les assauts du prosélytisme multiculturel. En fait, ce texte, publié au printemps 2007, aurait pu nous éviter les psychodrames d’une commission nommée par un gouvernement qui ne voulait pas assumer ses responsabilités. Il peut servir de référence impeccable. La laïcité est un « processus conflictuel », nous rappelle Yolande Geadah : « Les décisions prises concernant les limites à établir entre les croyances religieuses et leur expression dans le domaine public font rarement l’unanimité. » Si l’on ne balise pas très clairement un espace public neutre, on ne peut évidemment qu’encourager les affrontements. Au Canada, en cas de conflit, la coutume est de faire appel aux juges ; ceux-ci trancheront toujours, au nom des chartes, en faveur de la personne lésée. Or, la décision juridique n’a pas la même incidence dans le cas d’un handicap physique que dans celui d’une pratique religieuse. L’effet d’entraînement n’est pas similaire et le juridique oublie trop facilement le contexte social. Yolande Geadah cite en exemple l’autorisation de porter le kirpan à l’école accordée par une Cour suprême qui ne l’accepte pas en son sein et l’interdit dans les avions. L’approche juridique n’est pas nécessairement logique ni raisonnable. Le domaine religieux ne se raisonne pas, de toute façon ; c’est celui de la foi. Alors que Georges Leroux imagine la société comme une juxtaposition d’individus dans un centre commercial renfermant toutes les croyances, Yolande Geadah souhaite l’intégration de ces mêmes individus dans un ensemble neutre garanti par la séparation de l’Église et de l’État. « La première constitution canadienne, dit-elle, ne faisait nulle mention de Dieu » ; celle de 1982 évoque la « suprématie de Dieu ». Cela exigera une modification si le Québec doit un jour la signer. — Éthique, culture religieuse, dialogue, par Georges Leroux, Fides, 120 p., 9,95 $. Accommodements raisonnables, par Yolande Geadah, VLB éditeur, 96 p., 12,95 $. PASSAGE Accommodements raisonnables Malgré le désir de continuer à protéger la liberté de conscience, les revendications religieuses ne peuvent être considérées uniquement sous l’angle des libertés individuelles. Yolande Geadah

Société

Un an en mode blogue

Je commence ma 52e semaine comme blogueur. Je profite donc de l’Action de Grâces pour remercier L’actualité qui m’a offert la tribune et vous, chers lecteurs, qui m’accompagnez dans cette aventure. Depuis octobre 2006, j’ai écrit quelque 250 billets et lu les milliers de commentaires que vous m’avez adressés. Vous m’étonnez souvent, mais vous m’ennuyez rarement. Je suis néanmoins toujours déçu quand vos répliques sont acerbes et personnalisées. Est-ce possible de se contredire sans s’insulter ou se mépriser ? Vous croyez avoir raison ? Tant mieux, mais ce n’est pas une raison pour ridiculiser ceux ou celles qui ne pensent pas comme vous. Et, je vous le dis, cela n’ajoute absolument rien au mérite de votre argumentation. Ce serait plutôt le contraire. Ceci dit, je trouve beaucoup de plaisir à ce dialogue avec vous. Souhaitons-nous une bonne deuxième année!

Société

Sont-ils des «has been» ?

Warren Buffet, célèbre investisseur américain, 77 ans Sumner Redstone, plus important actionnaire de Viacom et de CBS, 84 ans Rupert Murdoch, plus important actionnaire de Fox, 76 ans Paul Desmarais, 80 ans Galen Weston, 66 ans Laurent Beaudoin, 69 ans Jean Coutu, 80 ans Lino Saputo, 70 ans Phyllis Lambert, Centre canadien d’architecture, 80 ans Stephen Jarislowsky, 82 ans Charles Taylor, 76 ans Père Emmett Johns, organisme communautaire Dans la rue, 79 ans Clint Eastwood, acteur et réalisateur, 77 ans

Société

La tentation de fermer les portes

Cela relève du réflexe. Quand ça va mal, c’est d’abord la faute des autres. C’est la même chose en affaires (et en politique…). Un patron qui sent la soupe chaude sera tenté d’accuser les gouvernements, les banques, les syndicats, les taux d’intérêts, les fournisseurs, les importations (toujours du dumping !) et même les clients avant d’admettre qu’il a aussi ses torts et qu’il doit faire mieux. Quand l’économie va mal, la liste des boucs émissaires s’allonge… Regardez ce qui se passe aux États-Unis. L’économie américaine chancelle et la balance commerciale est lourdement déficitaire. Qui est le coupable ? La surconsommation et l’endettement des ménages ? Bien sûr que non. Le coupable désigné est le libre-échange. Un sondage du Wall Street Journal ce matin révèle que 60 % des électeurs du Parti Républicain sont opposés au libre-échange parce qu’il nuirait à l’économie et tuerait des emplois. Les répondants veulent des mesures qui limitent les importations de marchandises provenant des autres pays. Ce chiffre est révélateur et catastrophique parce que le Parti Républicain, pour tous ses défauts, est celui qui est le plus favorable à la liberté des marchés. Déjà les candidats démocrates aux élections de 2008 tapent constamment sur ce clou. Il se pourrait fort bien que les exportateurs canadiens se retrouvent dans un an avec des législateurs et un gouvernement américains déterminés à mettre des entraves au commerce. Imaginez la crise du bois d’œuvre à la puissance 10 ! Or, la tentation américaine de retourner au protectionnisme ne tient pas la route. La très grande majorité des emplois ne sont pas soumis à la concurrence internationale. Le déficit commercial de nos voisins est gigantesque, mais les importations ne représentent que 16,7% de leur économie. C’est-à-dire que les produits venant du Canada ou de la Chine, les principaux fournisseurs extérieurs de biens, comptent pour environ 2,2% de l’économie américaine. Et ce serait nous les coupables!