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Et si…

Qui se rappelle qu’en 1849 plus de 300 habitants du Bas-Canada, parmi les plus importants — dont Louis-Joseph Papineau, les Molson, les Redpath et les Rose —, avaient signé un manifeste demandant tout simplement l’annexion du Bas-Canada aux États-Unis ? Les raisons invoquées étaient surtout d’ordre économique. Les signataires, un peu visionnaires, avaient écrit : « L’union proposée offrirait le Canada comme champ de placement pour les capitaux américains, soit pour les travaux publics, soit pour les entreprises privées, au même titre que dans tous les autres États. » On sait maintenant que le souhait s’est presque réalisé, sans que le Québec devienne un État américain… On ne refait pas l’histoire. On ne la fait pas, non plus, avec des si. Mais… Si, près d’un siècle plus tôt, le 13 septembre 1759, les miliciens canadiens et les soldats français avaient remporté la victoire à la fameuse bataille des Plaines d’Abraham, et que la Nouvelle-France était donc demeurée dans le giron de la France, la colonie aurait-elle été marquée par une révolution en 1789 ? Et si les Patriotes du Bas-Canada, après avoir déclaré l’indépendance, en février 1838, avaient réussi à la conquérir, quelle serait alors la situation actuelle du Québec ? Ou encore, si, en 1774, ils avaient répondu favorablement à l’invitation que les insurgés américains avaient lancé au Canada de se joindre à eux et de devenir ainsi la 14e colonie de la Nouvelle-Angleterre et, par voie de conséquence, le 14e État des États-Unis ? Le 26 octobre 1774, à Philadelphie, les membres du Congrès général de l’Amérique septentrionale adoptent une résolution en vertu de laquelle une lettre sera envoyée aux habitants du Québec. Dans cette lettre, signée par le président Henry Middleton, on tente de démontrer que le fameux Acte de Québec (la « Grande Charte des Canadiens français ») ne garantit à peu près rien, aussi bien sur le plan religieux que sur celui des lois civiles françaises et même des lois pénales anglaises. On insiste sur le fait que les Canadiens sont taxés, même s’ils ne sont pas représentés dans un gouvernement, ce qui va à l’encontre d’un principe cher aux Néo-Angleterriens : « No taxation without representation. » On va même jusqu’à brandir une certaine menace : « Vous n’êtes qu’un petit nombre en comparaison de ceux qui vous invitent à bras ouverts à vous joindre à eux ; un instant de réflexion doit vous convaincre qu’il convient mieux à vos intérêts et à votre bonheur de vous procurer l’amitié constante des peuples de l’Amérique septentrionale que de les rendre vos implacables ennemis. » De plus, les deux colonies ne sont-elles pas voisines ? « Votre pays est naturellement joint à celui des Américains, affirme-t-on. Joignez-vous aussi à eux dans vos intérêts politiques ; leur propre bien-être ne permettra jamais qu’ils vous abandonnent ou qu’ils vous trahissent. » Le Congrès s’était engagé à respecter la religion catholique de ses « futurs sujets », mais il avait senti le besoin de calmer un ressentiment possible de la part des protestants de ce qui était toujours la mère patrie dans une lettre au peuple de la Grande-Bretagne : « Nous ne pouvons nous empêcher d’être étonnés qu’un Parlement britannique ait consenti à établir une religion qui a inondé de sang votre île et qui a répandu l’impiété, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la rébellion dans toutes les parties du monde. » Heureusement que les Canadiens n’ont pas pris connaissance de cette lettre ! Au Québec, malgré les mises en garde des autorités coloniales et religieuses, un certain nombre de Canadiens ne cachent pas leur sympathie pour la cause américaine. Mais ils ne sont pas assez nombreux, puisque la décision est prise d’envahir la province avec deux armées : la première marchera sur Montréal avant de prendre le chemin de Québec et la seconde aura comme seul objectif la capitale de la colonie. Montréal capitulera le 13 novembre 1775 et sera occupée par les insurgés américains jusqu’au mois de juin de l’année suivante. Par contre, ceux-ci subiront la défaite devant Québec, mais assiégeront la ville jusqu’à la venue de renforts anglais. L’arrivée de troupes fraîches de Grande-Bretagne et de mercenaires allemands signifiera le retrait des envahisseurs. Mais que se serait-il passé si les Canadiens avaient alors décidé d’adhérer à la cause américaine et avaient réussi à vaincre l’armée anglaise ? La province de Québec serait devenue le 14e État des États-Unis naissants. À cette époque, la population des colonies était majoritairement anglophone. Quelle aurait été l’attitude des États-Unis à l’égard de leur 14e colonie, majoritairement francophone et catholique de surcroît ? Tolérance au début, mais probablement multiplication des tentatives d’assimilation par la suite, d’autant plus que les communautés religieuses auraient eu de grandes difficultés à recruter de nouveaux membres. J’ai l’impression que le même phénomène qui s’est produit chez les Franco-Américains au cours de la seconde moitié du 19e siècle et de la première moitié du siècle suivant se serait produit au Québec. À cette époque, on était loin d’une reconnaissance du multiculturalisme. Les Canadiens de la fin du 18e siècle et ceux qui les auraient suivis auraient peut-être été fiers de devenir de bons Américains, de participer à l’évolution d’un peuple qui, avec les décennies et les siècles, s’affirmera de plus en plus. Sans doute, il y aurait eu de petits îlots où une certaine langue à saveur française se serait conservée. Pensons au parler cajun. Mais l’adhésion à la cause américaine aurait certainement signifié, à plus ou moins longue échéance, la quasi-assimilation des Canadiens francophones. Ces irréductibles Astérix auraient certainement été l’objet de vexations de toutes sortes. L’État du Québec, figurant parmi la cinquantaine d’autres États américains, aurait fourni des soldats pour la guerre du Viêt Nam et en fournirait aujourd’hui pour la guerre en Irak…

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Fous de Dieu de tous les pays, unissez-vous !

Si je vous disais que des gens comme Hillary Clinton, Ted Kennedy, Michael Moore, Sharon Stone et Noam Chomsky sont la cause des attaques terroristes du 11 septembre 2001, vous ne donneriez pas cher de ma crédibilité. Si je déclarais dans la foulée que, tout bien considéré, ce sont les islamistes radicaux qui ont raison et que les préceptes religieux devraient avoir force de loi dans nos sociétés (chrétiennes) comme dans les leurs (musulmanes), vous penseriez que je déraille. Et si j’écrivais, finalement, que les adeptes de toutes les grandes religions du monde qui veulent des sociétés théocratiques devraient s’unir pour vaincre la culture populaire américaine individualiste, laïque et dépravée… mon livre à ce sujet se retrouverait sur la liste des meilleurs succès de vente du New York Times. Car telle est la thèse, fort controversée, que défend un des principaux intellectuels néoconservateurs des États-Unis, Dinesh D’Souza, ex-conseiller de Ronald Reagan, dans The Enemy at Home : The Cultural Left and Its Responsibility for 9/11. Le livre est d’abord un symptôme du déclin de la vague conservatrice américaine. Lors de la réélection de George W. Bush, en 2004, on pensait le pays durablement penché vers la droite. Mais la débâcle irakienne, entre autres, a conduit à la défaite républicaine aux législatives l’an dernier et semble offrir la Maison-Blanche aux démocrates l’an prochain. En huit ans, les républicains ont abattu beaucoup de boulot (baisses d’impôts massives pour les plus riches, déclin du filet social et des lois du travail, etc.), mais ils n’ont pas réussi à casser les ressorts de la liberté d’expression ou du droit à l’avortement et n’ont même pas su empêcher le mariage gai dans plusieurs États. À la veille de leur prochaine traversée du désert, un grand désarroi frappe les conservateurs. Leur héros d’hier, George W. Bush, est ouvertement contesté au sein même du mouvement. Il ira rejoindre Richard Nixon dans le panthéon des présidents détestés. Quelle voie trouver pour l’avenir ? Les intellectuels néoconservateurs, qui posèrent les bases de la remontée de la droite pendant les années 1970, préparant ainsi le terrain pour Ronald Reagan, cherchent à renouveler leur arsenal conceptuel. D’Souza reprend un vieux thème, celui de la guerre culturelle contre la gauche américaine en général et Hollywood en particulier, mais l’aborde sous un angle et avec une audace qui laissent béat. C’est que voyez-vous, écrit-il en citant les islamistes, l’Amérique que détestent les terroristes n’est pas l’Amérique religieuse, celle de George Washington ou même celle de la modernité, de l’industrie, des milliardaires ou de la Silicon Valley. Non, c’est celle de la pornographie, des clips vidéo suggestifs, des droits des homosexuels, de la contestation débridée et de Beautés désespérées. Voilà ce que les islamistes ont attaqué le 11 septembre. (Et voilà pourquoi la sulfureuse Sharon Stone est coupable). Pour l’auteur, les États-Unis sont devenus « le phare de la dépravation mondiale, un genre de Gomorrhe sur la colline ». Il en conclut que « les conservateurs américains devraient se joindre aux musulmans et aux autres qui condamnent la dégénérescence morale mondiale produite par les valeurs de gauche ». Loin de défendre cette Amérique de la liberté individuelle, Washington devrait s’en excuser auprès du reste du monde. Et si on arrivait à l’éradiquer aux États-Unis, les islamistes radicaux n’auraient plus de raison d’attaquer. Nombre d’intellectuels conservateurs ont dénoncé D’Souza. Pas tous. George Gilder, rédacteur de discours de plusieurs présidents républicains, écrit que « D’Souza sonne l’alarme : les aspects antireligieux, pro-libération sexuelle, antinataliste, pro-liberté d’expression et pro-féministe des politiques culturelles et extérieures, véhiculées notamment dans Internet, menacent et marginalisent toutes les cultures traditionnelles du tiers-monde, qu’elles soient musulmanes ou chrétiennes, hindoues ou bouddhistes ». Hollywood, ajoute-t-il, pousse un million de musulmans non militants dans les bras du djihad. Qu’on se rassure. Le risque que le parti républicain, ou même le mouvement évangélique, emprunte cette voie, est nul. Le fossé qui les sépare de l’islam est infranchissable. Accuser la gauche d’être responsable des attaques du 11 septembre 2001 permet cependant d’égaliser la mise face à ceux qui soupçonnent la Maison-Blanche de les avoir orchestrées. Une dernière pensée (chaste) pour Sharon Stone. La critique a lapidé (au figuré) son dernier film, Basic Instinct II. Elle est suffisamment punie, sans qu’on la soupçonne en plus d’avoir allumé les désirs vengeurs d’Oussama Ben Laden.

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Il fait aimer le hockey aux Normands

En France, cet autre Guy Fournier est une vedette. On retrouve sans cesse son nom dans les pages sportives, car il est depuis neuf ans à la barre des Dragons de Rouen, en Normandie. Cette formation est l’une des 14 équipes de la ligue Magnus — la plus importante en France. Le calibre de la ligue se situe entre le junior majeur et la Ligue américaine, explique le gérant de 44 ans, qui n’a rien perdu de son accent de Portneuf. «Les meilleurs joueurs touchent un salaire équivalant à celui d’un cadre d’usine.» Rien à voir avec la masse salariale du Canadien de Montréal, qui avoisine les 20 millions de dollars ! Après un passage chez les Cataractes de Shawinigan et les Jets de Sherbrooke, Guy Fournier accepte en 1984 l’invitation d’un ami québécois et se joint à l’équipe de Viry-Châtillon, en banlieue de Paris. «Au début, je pensais seulement vivre une aventure», dit-il. Mais voilà que Rouen lui offre un poste de gérant-instructeur. L’ancien attaquant ne fait pas mentir la réputation des Québécois sur la glace : sous sa houlette, les Dragons remportent à trois reprises la coupe Magnus — un trophée baptisé en l’honneur du fondateur français de la Fédération internationale de hockey sur glace. L’aréna de 3000 places est pratiquement toujours plein. Pas mal pour une équipe pratiquant un sport aussi marginal ! Modeste, Guy Fournier préfère que l’on braque les projecteurs sur ses 22 joueurs… dont cinq sont, comme lui, originaires du Québec. Ironiquement, c’est en anglais que se déroulaient jusqu’ici les entraînements, histoire de ne pas laisser en plan les joueurs finlandais et suédois. «Et les joueurs français, qui rêvent de jouer ailleurs, voulaient pratiquer leurs anglais», explique le gérant des Dragons. Mais le nouveau coach Alain Vogin (ex-joueur des Patriotes de l’UQTR) a décidé que la lingua franca des Dragons serait désormais le français — une décision appuyée par Guy Fournier. Un coup de maître qui aurait de quoi inspirer une certaine équipe montréalaise… «Nous offrons des cours de français aux joueurs étrangers et les Scandinaves l’ont appris, dit le gérant. Ils sont aujourd’hui capables de communiquer avec leur fans.»

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Enfin de l’action!

L’incertitude. Nous y voilà, dans l’incertitude politique. Je dois avouer qu’à première vue je m’y plais. Parce que récemment nous vivions dans la certitude, et cela me lassait. La certitude qu’il ne se passerait rien sur le plan de l’avenir du Québec. Pas de réconciliation avec la famille canadienne. « Le fruit n’est pas mûr », répétait Jean Charest. Pas mûr après un quart de siècle d’exclusion du Québec du traité qui le lie au Canada, la Constitution. Ce fruit — celui de la reconnaissance, symbolique ou concrète, de la différence québécoise — ne mûrit pas. Il s’évide. À l’automne, lorsque les Communes ont reconnu l’existence de la nation québécoise, nos voisins canadiens, sondés par Léger Marketing, ont exprimé leur désaccord à hauteur de 72 %. Acide, le fruit. Certitude aussi que rien ne se passerait côté souveraineté. Environ 45 % des Québécois croient toujours, moi compris, que l’objectif est souhaitable. Mais nous avons retenu des épisodes précédents qu’il faudrait, pour surmonter les obstacles, un élan et un timonier, qui manquent à l’appel. Si le PQ avait été porté au pouvoir le 26 mars, il n’aurait pu présenter une trajectoire crédible. Grâce à Mario, nous sommes dans l’incertitude. Car le Québec est désormais divisé en trois : le PLQ a eu 1,3 million de voix. L’ADQ : 1,2. Le PQ : 1,1. Moins de 5 % de l’électorat séparent le premier du troisième. Et je déclare que le vainqueur est le plus grand perdant. Jean Charest a réussi à égarer presque un demi-million d’électeurs francophones. Reviendront-ils ? Rien n’est moins sûr, car ils ont quitté un parti nationaliste modéré de centre droit (le PLQ) pour aller vers un parti nationaliste modéré de centre droit (l’ADQ). Si Dumont est moitié aussi habile demain qu’il l’a été hier, il peut non seulement les conserver, mais puiser encore dans les 24 % de francophones libéraux qui ont raté l’autobus adéquiste du 26 mars et qui se demandent encore pourquoi. Jean Charest aura beau remanier Cabinet et discours, le pli est pris. Le PLQ risque de devenir le troisième parti, de se voir repoussé dans ses bastions non francophones et d’être durablement remplacé par l’ADQ comme, disons, parti-des-Québécois-pas-pressés-pas-syndiqués-payant-des-impôts. Ce sera presque irrésistible pour les Québécois, la prochaine fois, de le porter au pouvoir. Et ce sera peut-être une bonne chose pour mes amis péquistes. Car pour que l’ADQ descende de son nuage, il faudra qu’on voie que Mario Dumont, devenu premier ministre, n’a de potion magique ni pour la santé ni pour la taille de l’État. Si les électeurs libéraux migrateurs accueillis à l’ADQ peuvent s’y sentir chez eux, il n’en va pas de même pour les péquistes migrateurs, qui ont commencé leur périple en 2003 et ne sont toujours pas de retour (Bernard Landry n’avait pu retenir un demi-million d’électeurs en 2003, puis Boisclair en a échappé 145 000 de plus, beaucoup au profit de Québec solidaire). Mais qu’on en juge : le Québec compte 40 % de syndiqués (1,3 million de personnes, en hausse) et environ, on l’a dit, 45 % de souverainistes. Cela ne suffit évidemment pas à définir la personnalité politique des péquistes migrateurs. Mais cela indique que la greffe avec la culture antisyndicale et non souverainiste de l’ADQ est problématique. Pour le PQ, ces électeurs sont rattrapables. Un parti politique se bat pour gagner. Et le PQ doit définir une position qui le mènerait au pouvoir. Cependant, il faut savoir que l’heure des grands nombres est derrière nous. Avec un électorat segmenté en trois, fini les résultats électoraux à 44 % ou à 59 %. Et mort le rêve d’une élection tremplin vers un référendum gagnant. La nouvelle donne de l’incertitude politique québécoise présente désagréments et avantages. L’avantage premier est que deux des trois partis n’ont désormais pas de loyauté envers le Canada. Le PLQ voulait évoluer dans l’équipe canadienne, en être le joueur-vedette. L’ADQ ne roule que pour le Québec. Les Rocheuses, le rêve canadien, la Charte, Trudeau, même l’assurance maladie : rien qui résonne, rien qui attache. Les adéquistes, qui furent du camp du Oui en 1995, veulent aujourd’hui que le Québec s’affirme « dans le Canada », parce que c’est rentable, parce que c’est jouable, parce que c’est la structure politique en place. Pas étonnant qu’un commentateur comme Jeffrey Simpson, du Globe and Mail, rage et leur préfère, à tout prendre, les indépendantistes. Fondamentalement, donc, la présence désormais majoritaire de l’ADQ et du PQ à l’Assemblée et leur domination de l’électorat francophone sont un déchirement politique de plus entre le Canada et le Québec. Lorsqu’on embrasse du regard la décennie à venir, on ne sait quelle crise provoquera un nouvel affrontement avec le Canada. (Quelques motifs de crise en réserve ? La Loi sur les langues officielles ne pourra survivre longtemps au fait que le chinois est désormais la première langue minoritaire hors Québec ; la démographie réduira le poids québécois à Ottawa, l’Ouest, notamment l’Alberta, prenant une part croissante ; la Cour suprême continuera à « accommoder » plus raisonnablement que ne le souhaitent les Québécois ; la structure fiscale du pays continuera à favoriser le pouvoir fédéral ; etc.) Avec l’ancienne formule PLQ-PQ du Québec divisé en deux, la crise aurait, comme les précédentes, conduit à l’impasse. Avec la nouvelle donne, et le recul probable du PLQ, rien n’est certain, mais rien n’est interdit. La capacité de mobilisation d’un tandem ponctuel ADQ-PQ est beaucoup plus vaste, donc beaucoup plus efficace. Comment former ce tandem ? À quelle occasion ? À quelles conditions ? Avec quel résultat ? La stratégie d’un référendum sur les pouvoirs essentiels pour le Québec (que je propose dans Sortie de secours) est-elle envisageable ? Mystère. Mais comme le disait un militant de gauche la première fois qu’un gouvernement socialiste français (celui dirigé par Léon Blum) fut élu, en 1936 : « Enfin, les difficultés commencent ! » On est loin de la notice nécrologique du PQ. Pour peu qu’il sache rebondir, au moins vers l’opposition officielle aux prochaines élections, pour faire de l’alternance ADQ-PQ le nouveau système de notre vie politique. Je ne prétends pas savoir tout ce qu’il faut faire. J’ai quelques idées sur ce qu’il ne faut pas faire. S’enfermer, comme le propose mon ami Louis Bernard, dans un chantage à l’indépendance (vous êtes d’accord avec nous, sinon on refuse de gouverner) non seulement mènerait à une marginalisation du PQ, mais ferait que le Québec serait gouverné à droite pendant des lustres. Non merci. À l’inverse, abandonner la souveraineté serait à la fois absurde et suicidaire. Absurde, car voilà une grande idée, toujours réalisable et actuelle, et nous sommes un grand nombre à y tenir — à des degrés d’intensité divers. Suicidaire, car on ne change pas de conviction profonde après chaque revers. Le référendum ? Je répète ce que j’en disais avant les élections : rendre automatique la tenue d’un référendum après l’élection du PQ était un passeport pour un second mandat Charest. Les Québécois ne veulent pas se faire brusquer sur un sujet qu’ils jugent (qu’ils savent) très difficile. Le PQ doit réaffirmer que la souveraineté est son objectif premier, constater que la question n’est pas à l’ordre du jour dans l’immédiat (sans préciser de date ou de délai, de grâce !) et s’engager à ne déclencher un processus référendaire que lorsque la volonté populaire sera manifeste ou que les circonstances l’exigeront. Ce n’est pas se renier, ce n’est pas s’enfermer. Si le chef et l’équipe péquistes inspirent confiance, l’électorat acceptera ces assurances. Sinon ? Sinon, non. Si la souveraineté n’est pas à l’ordre du jour, les attentes des Québécois, elles, le sont. Et le Parti québécois doit y apporter sa propre réponse. D’abord, il doit avoir les deux pieds bien plantés dans ses valeurs sociales-démocrates, d’égalité des chances et de solidarité. Il y a désormais deux grands partis de droite au Québec, nul besoin d’un troisième. Mais ses mains doivent toucher tous les instruments : on doit le découvrir réellement préoccupé de la création de richesse, de l’amélioration de la productivité, de l’entrepreneuriat, de la bonne gestion de l’État et des services publics. François Legault avait proposé la formule de « la gauche efficace ». Il y a là un concept prometteur qu’il faut traduire concrètement : le PQ a le cœur à gauche, mais aborde sans dogmatisme les méthodes répondant le mieux aux besoins dans les domaines de la santé, de l’environnement, de la famille, de l’éducation. Ensuite, le PQ doit redevenir le défenseur des valeurs de la majorité francophone, reconnaître qu’il y a, au cœur du Québec pluriel qu’on célèbre depuis 20 ans, une prédominance de la langue, de l’histoire, de la culture et des repères de cette majorité, qui vit toujours dangereusement sur un continent anglophone. Disons-le autrement : la promotion des intérêts de la société francophone qu’est, pour l’essentiel, le Québec constitue la raison d’être du PQ, la souveraineté étant le moyen proposé pour mieux le faire. Se déconnecter de cette raison d’être, c’est pour le PQ se couper de son énergie vitale et de l’électorat francophone. André Boisclair peut-il incarner ce recentrage et ce renouveau ? Il y a beaucoup de raisons d’en douter et on peut craindre que son maintien à la tête du PQ, aux prochaines élections, ne consolide le déclin plutôt que de provoquer le rebond nécessaire. En politique, le poids du leader est considérable, à l’interne comme pour l’opinion. Et il ne sert à rien d’écrire un programme avant d’avoir choisi celui qui doit l’inspirer, l’incarner, le porter à la rencontre de l’électeur rétif. Le choix du chef conditionne tout le reste, et ne pas crever l’abcès conduirait à faire durer le malaise. Cela dit, la vie politique regorge de personnalités avec lesquelles l’opinion joue au yoyo, les adulant puis les rejetant, pour les redécouvrir ensuite. Qui disait du bien de Harper au Québec il y a deux ans ? C’était l’époque où Mario Dumont — vous rappelez-vous ? — était fané, fini, foutu. Le gouvernement ne risquant pas de tomber à brève échéance, le chef du PQ a un an, tout au plus, pour prouver qu’il est l’homme de la situation, qu’il peut se transformer de boulet en atout. Il doit fixer tout de suite une date de l’hiver ou du printemps 2008 pour son vote de confiance. S’il gagne, il aura démontré sa valeur et pourra tracer la voie. S’il perd, il laissera à son parti le temps de se choisir un nouveau chef (on ne voit guère qu’un combat entre les meneurs Gilles Duceppe et Pierre Curzi), de prendre les tournants nécessaires, de renouer le dialogue avec le Québec. À temps pour le prochain rendez-vous, pour le commencement des difficultés. — Jean-François Lisée est l’auteur de Sortie de secours (Boréal, 2000). Il a été conseiller politique de Jacques Parizeau puis de Lucien Bouchard de 1994 à 1999.

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Nous, les Latinos du Québec

Depuis quelques années, à Mexico, l’organisme français qui fait la promotion de la culture et de la langue de l’Hexagone donne à ses cours un accent… du Québec! «C’est une réponse à la demande», dit le Français Yves Kerouas, directeur général adjoint de l’établissement, qui me reçoit dans l’immeuble de quatre étages en béton et en brique spécialement construit pour l’Alliance française dans le chic quartier de Polanco. «Les Mexicains sont attirés par la culture francophone, et particulièrement par le Québec.» Les séances d’information sur la vie et les coutumes québécoises qu’il donne aux candidats à l’immigration, en collaboration avec la délégation générale du Québec à Mexico, «sont toujours pleines», dit-il. L’Association hispanophone de Laval — la première du genre au Québec — a dû elle aussi s’adapter à la demande populaire. «À nos débuts, en 1994, nous offrions des cours d’espagnol aux enfants de la première génération d’immigrants. Puis, l’organisme est devenu un lieu de rencontre entre les hispanophones et le reste de la population lavalloise», raconte son président et fondateur, Jaime Pinto, originaire du Chili. L’association organise des cours de danse et des sorties à la cabane à sucre, mais l’activité la plus courue est incontestablement l’intercambio (échange linguistique) du samedi matin. «Les Québécois se sentent latinos dans leur façon de parler, de sourire, de s’exprimer», dit-il. La communauté latino-américaine du Québec, forte de plus de 60 000 membres, est la deuxième en importance au pays, après celle de l’Ontario, selon Statistique Canada. Mais à en croire les personnes interviewées pour cet article, il faudrait plutôt parler de 100 000 Latino-Québécois. Ce qui distingue réellement les Latinos du Québec de ceux du reste du Canada, c’est leur affinité avec la société d’accueil. Et l’attirance va dans les deux sens! Festivals culturels, cours d’espagnol, restos mexicains et cours de tango, les Québécois semblent plus qu’intéressés par la culture des 21 pays situés au sud du Rio Grande: ils sont carrément interpellés par elle. Les Québécois se percevraient même comme les «Latinos du Nord», selon Yuri Berger, originaire de l’Uruguay et directeur général de Festivalíssimo. Cette manifestation, créée à Montréal en 1995, est devenue le plus grand festival latino-américain au Canada. Jusqu’à récemment, je regardais cette affinité réciproque d’un œil anglo-canadien un peu sceptique. Un stéréotype de plus? Tandis que la vingtaine d ‘autres étudiants américains, unilingues, se débattaient avec une phonétique différente de la leur, je gobais tout à la vitesse grand V. J’ai même prononcé mes premiers mots en espagnol avec un accent… français! Bref, en raison des similitudes entre ces deux langues, on est déjà moins gringo quand on est «franco». Il ne faut donc pas se surprendre si 90 % des immigrants latinos adoptent le français à leur arrivée au Québec, même si beaucoup sont d’abord surpris — voire déçus — de découvrir que ça ne se passe pas partout en anglais dans el Norte. «Au début, c’est un choc pour presque tout le monde. C’est une malédiction de ne pas parler français ici», dit Fernando Ferrara, jeune prêtre hondurien de la mission Notre-Dame de la Guadeloupe, à Montréal. Il voit passer bon nombre des nouveaux arrivants d’Amérique latine. «Ceux qui cherchent seulement l’argent vont à Toronto. Ceux qui restent sont ceux qui aiment le Québec.» Tous ne s’installent pas à Montréal. Ils sont quelque 3 000 dans la région de Québec, 2 000 à Gatineau et 1 500 à Sherbrooke. Dans le petit village de Sainte-Clotilde-de-Beauce, l’arrivée massive d’immigrants en provenance de Colombie a même permis de rouvrir l’école primaire, fermée pendant un an! Les Latino-Américains s’inscrivent de plus en plus dans le paysage québécois. Dans la région montréalaise, on peut désormais se faire soigner, se faire arracher une dent, acheter sa maison, déménager, changer de lunettes en espagnol. Dans le site Web Tu Guía Latina (ton guide latino), fondé il y a cinq ans, on peut trouver des bureaux de graphisme, des magasins d’informatique, des salons de beauté où l’on parle espagnol, bref, todo sobre el comercio latino y los profesionales latinos de Montreal! La communauté a aussi ses associations de gens d’affaires, ses commerces et ses politiciens. L’ex-ministre péquiste Joseph (né José) Facal est originaire de Montevideo, en Uruguay, l’ancien député bloquiste Osvaldo Núñez, du Chili, le député libéral fédéral Pablo Rodriguez, de l’Argentine. La ville de Québec a son avenue Simon-Bolivar, du nom du grand libérateur du Venezuela. À Laval, on trouve la seule rue d’Amérique du Nord nommée en l’honneur de Salvador Allende, l’ex-président chilien renversé en 1973 à la suite d’un coup d’État parrainé par la CIA — el otro 11 septembre, comme se plaisent à le rappeler de nombreux Latino-Américains! Et l’intégration est plus profonde. Exemple emblématique: Williams Chacon, réfugié de la guerre civile au Salvador, débarqué au Québec à 11 ans avec toute sa famille. Il est aujourd’hui, à 35 ans, chef des cuisines et de l’approvisionnement de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec. Sa marque distinctive est la fusion des traditions culinaires françaises et latino-américaines, aux arômes de coriandre, et plus particulièrement salvadoriennes: homard accompagné de mangue et de chayotte, soupe à la pêche et au lait de coco… Williams Chacon n’a pas l’impression de surprendre ses clients en combinant les deux cuisines: «Les Québécois connaissent de plus en plus de mets latino-américains.» Le tourisme explique cette familiarité grandissante des Québécois comme des autres Canadiens avec les saveurs du Sud. À eux trois, la République dominicaine, Cuba et le Mexique attirent 508 700 visiteurs québécois par an, soit presque deux fois plus que la France (269 300). «Les gens voyagent beaucoup au Mexique. Au retour, ils veulent reproduire les recettes découvertes là-bas et viennent acheter nos produits», dit Gloria Aguilar, native de Colombie et propriétaire du Mercado Sabor Latino, à Montréal. Cette épicerie du boulevard Saint-Laurent, ouverte il y a 15 ans pour servir la communauté latino-américaine, attire aujourd’hui une clientèle diversifiée à souhait. Sur les étagères, outre les habituels produits pour tacos, on trouve des spécialités moins connues, comme le dulce de leche (sorte de tartinade à base de lait, très sucrée), le mole poblano (sauce à base de piments, de cacao amer et de deux douzaines d’autres ingrédients), les chipotles (piments qui donnent sa saveur particulière à la cuisine mexicaine) et autres churros (beignets sucrés longs et fins). Au retour de leurs vacances en Amérique du Sud, de nombreux Québécois ne veulent pas perdre les quelques notions d’espagnol apprises sur place. «Aujourd’hui, bien des clients demandent à nos caissières de parler espagnol. Pas parce qu’ils sont hispanophones. Ce sont des francophones qui veulent pratiquer la langue!» dit Gloria Aguilar. Les atomes crochus entre les deux cultures cachent tout de même quelques épines qui font mal. D’immigration récente — la première vague remonte au début des années 1970 —, la communauté latino-américaine est aux prises avec des problèmes semblables à ceux vécus avant elle par les Italiens, les Grecs et les Portugais, aujourd’hui bien intégrés. Préjugés, xénophobie, intolérance, précarité, chômage sont des épreuves qui attendent bon nombre de nouveaux arrivants, et les Latino-Américains n’y échappent pas. Mais ceux rencontrés pour ce reportage se sont rarement plaints d’être en butte au racisme. Williams Chacon admet avoir eu bien du mal à son arrivée, en 1982, en plein blues postréférendaire. Comme beaucoup d’immigrants, son père, mécanicien au Salvador, a dû s’accommoder d’un emploi subalterne dans un hôtel de Montréal. Les trois enfants Chacon se sont retrouvés à l’école française, ce que Williams, qui ne parlait qu’espagnol, a vécu très difficilement. «Avant la vingtaine, je ressentais beaucoup les préjugés des Québécois envers nous, les Latinos. J’ai même songé à retourner au Salvador, dit-il. C’est par la cuisine que j’ai découvert que je pouvais toucher les gens, les connaître, leur parler, percer le mur.» Comme bien d’autres immigrants «de couleur», les Latinos éprouvent des difficultés à se faire embaucher par des Québécois. Le taux de chômage de cette communauté, 14 %, est presque le double de celui du Québec dans son ensemble — quoiqu’il soit moindre que celui des Africains et des autochtones —, malgré un taux de scolarisation supérieur à la moyenne québécoise! «Certains “contacts culturels” peuvent créer plus de mythes que de véritable compréhension», souligne Sergio Coutiño, originaire du Mexique et titulaire d’une maîtrise en administration des affaires (il a étudié aux universités de Montréal et McGill pour maîtriser à la fois le français et l’anglais). «Les Québécois en voyage voient surtout des plages et des hôtels, et ils s’imaginent que les Latinos font toujours la fête et n’aiment pas travailler. Pourtant, nous sommes instruits et travaillants», dit-il. Dans son quartier, Notre-Dame-de-Grâce, il a lancé au printemps 2006 l’Association Québec-Mexique, dont le but est de «créer des contacts et exposer les Québécois à la vraie culture latino-américaine». Mais selon Ricardo Vela, informaticien d’origine péruvienne qui vit et travaille à Brossard depuis 14 ans, le problème tiendrait davantage à l’absence de réseaux qu’aux préjugés. «Les nouveaux arrivants n’ont pas de contacts établis dans leur domaine.» Ricardo Vela est membre de la Société culturelle péruvienne canadienne de la Rive-Sud, dont le mandat est d’aider les arrivants à se familiariser avec la société québécoise et à se bâtir un réseau. «Dès que les Québécois voient que nous travaillons bien, tout rentre dans l’ordre», dit-il. Pour Victor Ramos, professeur de sociologie à l’Université Laval, cette absence de réseaux rend l’intégration économique des immigrants latinos encore plus difficile à l’extérieur des grands centres. «Quand il n’y a pas de masse critique d’immigrants, il n’y a tout simplement pas de réseau de soutien assez fort.» Contrairement aux Chinois, aux Haïtiens, aux Italiens et aux Portugais, les Latino-Américains se sont éparpillés sur toute l’île de Montréal. Leur voix très dispersée porte bien peu lors des élections. «Nous n’avons ni centre culturel ni banque latino-américaine. Nous sommes très peu visibles, politiquement parlant», dit José Del Pozo, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Montréal. Il y a tout de même quelques exceptions. Par exemple, Laval, Brossard et Longueuil abritent chacune quelques milliers de Latinos. Cela s’explique aisément: ces immigrants sont très prompts à acheter des maisons, selon Victor Ramos, de l’Université Laval. Effectivement, 52 % des Latinos sont propriétaires, contre 62 % pour l’ensemble des Québécois. À Montréal, rue Bélanger, entre les rues Saint-Denis et Saint-Hubert, on trouve une petite concentration d’épiceries, de restaurants, d’agences de voyages, assortis d’un club vidéo et d’une librairie espagnole. Mais toutes les tentatives pour constituer un véritable quartier latino, comme il y a un quartier italien, ont échoué. Même celles d’Hector Aguilar, arrivé de la Colombie en 1972. Il a fondé à Montréal une quasi-dynastie de commerçants latinos, qui s’est ramifiée vers Ottawa, Vancouver et Toronto. «Avec les Latinos, c’est chacun pour soi», se plaint Gloria Aguilar, sa sœur cadette, propriétaire du Mercado Sabor Latino. «Nous venons de 21 pays différents, avec des cultures très distinctes», dit Roy Bardelas, travailleur communautaire à la Corporation culturelle latino-américaine de l’amitié (COCLA). Cet organisme, fondé il y a 22 ans, vient en aide aux nouveaux immigrants latinos de l’arrondissement de Saint-Laurent. «La seule chose qu’on partage réellement, c’est la langue espagnole.» Bien des guerres ont ponctué l’histoire de l’Amérique latine, qui reste agitée malgré de très nombreuses tentatives d’unification. À l’intérieur d’un même groupe, des guerres civiles et des luttes de classes ou ethniques très dures compliquent le portrait. Les Sud-Américains, qui forment la première vague d’immigrants, sont beaucoup plus européens et beaucoup moins indiens ou noirs que ceux qui arrivent des Antilles, d’Amérique centrale et du Mexique, et qui subissent toute la palette de préjugés que le fait d’appartenir à une minorité visible suppose. Pour Pablo Rodriguez, député libéral fédéral d’Honoré-Mercier, le caractère hétérogène de la communauté latino-américaine est une évidence. «Souvent, ce qui nous unit, c’est davantage l’époque de notre immigration ou les associations auxquelles on appartient que notre nationalité», dit celui dont le père, avocat de gauche, a fui l’Argentine en 1974 pour s’établir avec sa famille à Sherbrooke. Depuis 10 ans, les Latino-Québécois semblent surmonter leurs querelles intestines pour se construire une identité commune, «hispanique», qui demeure cependant encore largement une vue de l’esprit. C’est ce que constatent les dirigeants de Festivalíssimo. «Il y a 10 ans, les participants allaient voir les films de leur pays d’origine. Même si le film n’était pas bon, ils voulaient le voir — comme une carte postale. Maintenant, les gens viennent pour la qualité du film, peu importe où il est tourné et produit, dit Yuri Berger, directeur général de Festivalíssimo. Ils veulent voir du cinéma latino-américain, un point c’est tout.» Outre la latinité, les hispanophones ont un autre point commun avec les francophones, qui facilite le rapprochement: ils sont fous de leur langue, et ils ne l’abandonnent pas aisément, même si la plupart se mettent au français très tôt. «Je remarque un changement d’habitude dans la communauté», dit Antonio Ramos, directeur de la production de Chasqui, journal montréalais qui est le plus important hebdo de langue espagnole au Canada, avec un tirage de 25 000 exemplaires. «Nos premiers lecteurs étaient des immigrants récents. Maintenant, ce sont leurs enfants qui lisent le journal, pour garder le contact avec la culture latino-américaine et entretenir leur langue.» On veut vivre en espagnol à Montréal et ce mouvement forge progressivement une identité commune à ce groupe finalement assez artificiel que forment les Latinos. Le Québec verra-t-il un jour l’espagnol devenir une langue officielle? Sans doute pas. Mais le père Fernando Ferrara entend depuis peu des jeunes utiliser des expressions du genre «voy a magasiner» ou «vamos à la cabane à sucre». Après le film Spanglish (titre qui est la contraction de Spanish et d’English), à quand Fragnol: Le film? À lire aussi: La télé du nouveau monde

La pensée grognon Société

La pensée grognon

La planète est secouée par trois révolutions qui annoncent une nouvelle ère. Où trouver les clés de ce monde en changement?

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Mario Dumont ne s’est pas fait seul

L’irruption de Mario Dumont comme chef de l’opposition officielle est un événement majeur de notre vie politique. Il a beaucoup de mérite. Mais il n’est pas le seul artisan de son ascension. Tous s’y sont mis. D’abord Jean Charest, qui a dirigé le gouvernement le plus impopulaire de tous les temps et a libéré, non seulement les modérés qui passent régulièrement d’un côté à l’autre, mais une partie non négligeable de l’électorat traditionnel libéral francophone. À preuve : la prime de l’urne est passée à l’ennemi. Elle est constituée d’électeurs âgés qui ne parlent pas aux sondeurs mais qui, le jour du vote, penchent du côté de la feuille d’érable. Cette fois, sans tambour ni trompette, ils ont choisi le p’tit-gars de Rivière-du-Loup. C’est majeur. Jean Charest est toujours au pouvoir. C’est heureux pour lui. Car il vient de présider au plus important dégonflement électoral de son parti depuis la confédération. L’autre grand participant à la corvée fut André Boisclair. Chef de l’opposition officielle, il devait être l’harnacheur du mécontentement. Au moment de son choix à la direction péquiste, en novembre 2005, 56 % des membres du PQ et des « Québécois-Québécoises » en général l’appuyaient. Il y eu donc un moment de grâce, où le Québec s’est miré dans l’image de ce jeune leader urbain, décomplexé, post-moderne, leur envoyant le visage du succès et de la confiance en soi. Des traits, non du Québec d’hier ou d’aujourd’hui, mais d’un Québec de demain. Une promesse. Cet engouement était-il nécessairement éphémère ou André Boisclair aurait-il pu le chevaucher jusqu’aux portes du pouvoir ? Difficile à dire. Mais la décision du nouveau chef de consacrer ses premières saisons à des tournées régionales qui l’évacuaient des grands débats, plutôt qu’à une démarche où il aurait présenté ses convictions, son programme, son étoffe, à un public qui ne connaissait que sa coquille extérieure, a tôt fait de convaincre qu’il n’était qu’un beau parleur. Entré ensuite à l’Assemblée comme pour excuser sa trop grande absence, il n’y cassa aucune brique, pour dire le moins. La campagne électorale déclenchée, il était trop tard pour se réinventer. Sondée, l’opinion lui préférait et Mario Dumont et Jean Charest comme meilleurs premiers ministres, ce qui était terrible, et comme meilleurs convives à table, ce qui était fatal. Les circonstances ont participé, aussi, à la corvée qui nous a conduit à Mario. Et elles ont transformé le post-modernisme de Boisclair d’atout en boulet. Comme les Français ont rejeté en 2005 le nouveau traité européen, se sentant dépossédés de la maîtrise de leur destin, le tiers des électeurs Québécois (et environ 40 % des francophones) ont voulu en 2007 mettre le pied sur le frein et dire leur mauvaise humeur. D’abord face aux autres : l’affaire des accommodements raisonnables a suscité d’abord malaise, puis rébellion, finalement volonté de marquer sa présence et la prédominance de ses valeurs. Réflexe sain – surtout venant d’un peuple habitué à s’écraser – exprimé parfois gauchement, comme à Hérouxville. Politiquement, il fallait comprendre et ressentir l’inquiétude, pour mieux l’accompagner et la conduire dans les chemins de la raison. Le Parti québécois, jusqu’à hier porteur du combat pour la langue et l’identité des francophones québécois, a complètement raté ce bateau. Il était traumatisé par la déclaration référendaire de Jacques Parizeau sur « des votes ethniques » et venait de se choisir un chef qui ne voyait pas où était le problème. Qui était, comme on dit maintenant, « ailleurs ». Il n’y était cependant pas en assez forte compagnie. Ajoutez un grognement sourd contre une réforme de l’éducation imposée par des pédagogues qui se croient sortis de la cuisse de Charlemagne, un désamour pour les responsables de la fusionnite-défusionnite, et un recentrage d’une partie de l’électorat sur l’unité familiale (avec une production record de bébés), la vie de banlieue, la planification de la retraite, autant de thèmes sur lesquels la présence d’André Boisclair ressemble à une grave erreur de casting, quelles que soient ses qualités par ailleurs. Mario Dumont, lui, fut complètement connecté sur la grogne et avait la tête de l’emploi, sans compter la famille et le franc-parler. Ne lui restait qu’à entonner les grands succès du populisme de ligne ouverte – faire travailler les assistés-sociaux, virer des bureaucrates, abolir des structures – pour faire le reste. Le détournement des énergies politiques vers des thèmes de confort personnel a plusieurs sources, dont celle-ci : la chute des libéraux fédéraux. Pendant 14 ans, avec les trudeauistes au pouvoir, le Québec était pour ainsi dire en permanence dans le ring. Mais voilà le boxeur adverse renvoyé aux douches. Cela provoque, dans tout le système politique québécois, une chute d’agressivité, d’adrénaline, qui se répercute dans les attitudes. La cicatrice canadienne est toujours aussi profonde, bien sûr. Mais le premier ministre canadien ne met plus quotidiennement de sel sur la plaie. Il applique au contraire un peu de baume et beaucoup de dollars. Ça ne guérit pas. Mais ça permet de penser à autre chose. Pour une partie de l’électorat, il ne devient plus essentiel de taper sur l’adversaire trudeauiste en votant PQ (l’adversaire est au tapis) ou de sauver le Canada en votant PLQ (il n’est plus en danger). Un troisième choix s’offre : l’ADQ.

Société

Un G.O. pour les aînés

Serait-elle un ange gardien des temps modernes? Dans le jargon du réseau de la santé, on la qualifie plutôt de «gestionnaire de cas». «Le terme est affreux! concède Hélène Longpré. Mais j’adore mon travail.» Ce travail se situe au coeur d’une grande expérience novatrice menée en Estrie pour aider les personnes âgées en perte d’autonomie à rester chez elles le plus longtemps et dans les meilleures conditions possible. L’expérience est suivie à la loupe par des chercheurs du Centre de recherche sur le vieillissement de Sherbrooke et de l’Unité de recherche en gériatrie de l’Université Laval. Le ministère québécois de la Santé et des observateurs de l’étranger attendent avec impatience les conclusions finales, à la fin de 2006. Car ce qui se passe en Estrie pourrait modifier fondamentalement la façon dont le Québec s’occupe des personnes âgées. Gestionnaire de cas… Hélène Longpré, infirmière d’une cinquantaine d’années, agit un peu comme un courtier en services de soins pour la trentaine de personnes âgées sous sa responsabilité. Elle et ses quelque 20 collègues – des infirmières, travailleurs sociaux, psychologues, notamment – s’occupent de leur trouver rapidement une place chez le médecin, des services de « maintien à domicile » (aide au bain, etc.). Bref, de faire en sorte qu’elles aient accès à l’aide appropriée, au bon moment, par la bonne ressource. Où qu’elle se trouve! Pour parodier les « gentils organisateurs » du Club Med, on pourrait dire que ce sont des « G.C. »! Les « G.C. » ne sont qu’un des rouages des « réseaux intégrés de services aux personnes âgées » (RISPA) mis sur pied aux quatre coins de l’Estrie, en 2000, par les chercheurs, en collaboration avec les organismes de santé de la région. En 2003, ils ont entrepris d’en étudier les effets, l’efficacité et les coûts dans trois MRC (Sherbrooke, Coaticook et Granit). Déjà, les premiers résultats de l’étude (appelée PRISMA, pour Programme de recherche sur l’intégration des services pour le maintien de l’autonomie) s’annoncent fort intéressants. Les « G.C. » sont la partie la plus visible du réseau. Celui-ci fait aussi appel à la participation des médecins, des hôpitaux, des CLSC, etc. Des expériences du même genre ont eu lieu ailleurs – en Alberta et dans quelques États américains, explique Walter Leutz, de l’Université Brandeis, à Boston, expert international en la matière. Mais ces réseaux fonctionnaient parallèlement au système en place: ils embauchaient leur propre personnel (infirmières, travailleurs sociaux…) avec leur propre budget. « Le réseau de l’Estrie, au lieu de faire double emploi avec le système, s’y imbrique. Tout repose sur une nouvelle coordination du travail de chacun. » Le Québec n’a plus le choix: une transformation radicale de son offre de services aux personnes âgées s’impose, croit le gériatre Réjean Hébert, dynamique directeur du PRISMA. « L’espérance de vie s’allonge, mais du coup, les maladies chroniques augmentent. Or, le système actuel, centré sur l’hôpital, est conçu pour répondre à des problèmes aigus et de courte durée. Faute de mieux, les personnes âgées s’y adressent quand même. D’où un engorgement des urgences, un «blocage» des lits d’hôpitaux et, en fin de compte, un placement en centre d’accueil trop rapide. Le modèle PRISMA est peut-être une solution. » Une première expérience dans la région des Bois-Francs, au cours des années 1990, a convaincu les chercheurs d’en tenter une autre sur un plus grand territoire, explique le gériatre. Roger Morin, 88 ans, ignore qu’il participe à une étude. À la vérité, cet attachant vieillard, tout élégant pour la visite de la journaliste, ignore que Sylvie Desautels, qui le visite régulièrement, est sa « G.C. ». Il sait par contre très bien qu’il peut l’appeler en tout temps. « Tenez, son nom et son numéro sont là », dit-il en sortant un petit papier bleu de sa poche. « J’ai des problèmes de mémoire, alors j’écris tout. Et ma jambe droite est moins bonne qu’avant. Si je mets tout mon poids dessus, c’est bonjour la visite! Je me retrouve à terre et je n’arrive plus à me relever. » Il y a un an, l’infirmier du CLSC a jugé que Roger Morin commençait à avoir besoin d’aide. « Je suis entrée en jeu », raconte Sylvie Desautels, queue-de-cheval blonde et visage d’ange, formée en travail social. « Petit à petit, je l’ai convaincu de recevoir de l’aide pour le bain, le ménage et la lessive. Et de s’abonner à un système de sécurité à distance. » Roger Morin me montre le petit appareil qu’il porte au cou. « Si je suis mal pris, j’appuie là-dessus et la police ou des ambulanciers viennent. » Récemment, il a quand même décidé d’emménager dans une résidence privée pour personnes âgées. Sylvie Desautels continuera à le visiter pour coordonner certains services, et s’il devait être hospitalisé, elle s’assurerait d’une continuité avec le personnel de l’hôpital. « Avec tous les services qu’il reçoit, il pourrait rester chez lui. Mais c’est lui qui décide. » Le concept repose sur le libre arbitre. « Malgré ce que nous faisons, demeurer chez soi comporte toujours une part de risque. À chaque personne âgée d’évaluer sa tolérance », note Céline Bureau, coordonnatrice du RISPA de Sherbrooke. Les médecins sont les autres pièces maîtresses de ce grand réseau. Comment réagissent-ils à l’arrivée des « G.C. » sur leur écran radar? Plutôt bien, selon les premiers résultats de l’étude. « Nous craignions qu’ils ne les perçoivent comme une ingérence, dit le Dr Réjean Hébert. La majorité d’entre eux envisagent plutôt cela comme une libération, qui leur permettra de se consacrer à leurs tâches médicales. » Le médecin de Roger Morin, au CLSC de Sherbrooke, est de ceux-là. « On passe parfois un temps fou au téléphone pour que notre patient soit vu en priorité par tel ou tel spécialiste, dit le Dr Bernard Martineau. Les gestionnaires de cas connaissent souvent bien mieux que nous les ressources sur le terrain. » Le système de santé est tellement éclaté, croit Michel Raîche, coordonnateur du PRISMA, «que même les cliniciens y perdent leur latin! Les gestionnaires de cas sont les meilleurs tubes de colle qui soient pour réunir les pièces du casse-tête.» Soit. Mais au total, l’expérience est-elle concluante? Pour le savoir, les trois MRC de l’Estrie ont été jumelées avec trois zones comparables de Chaudière-Appalaches: Sherbrooke avec Lévis, Granit avec Montmagny, Coaticook avec L’Islet. On a suivi durant trois ans 1 500 personnes en perte d’autonomie âgées pour la plupart de 75 ans ou plus. Chez les personnes les plus handicapées, on observe 6 % moins d’hébergements en Estrie qu’en Chaudière-Appalaches. Dans l’ensemble, 5 % moins de consultations aux urgences et 10 % moins d’hospitalisations. « Et le réseau n’était pas encore pleinement mis en place », précise le Dr Hébert. Quand on sait qu’une visite aux urgences coûte 261 dollars et une journée au Service gériatrique d’un hôpital, 546 dollars, peut-on conclure qu’un réseau intégré permet à l’État de faire des économies? Impossible à dire pour l’instant. « On aura la réponse quand, à la fin de 2006, on pourra calculer le coût total des services de santé – autres que les urgences et l’hospitalisation – et des services de maintien à domicile », explique le Dr Hébert. Il faudra également prendre en compte les coûts de mise sur pied et de fonctionnement du réseau. Un des résultats est déjà connu, dit le gériatre: « Les personnes âgées de l’Estrie sont globalement plus satisfaites des soins qu’elles ont reçus que les autres. » Leurs proches aussi, pourrait-on ajouter… Le ministère de la Santé et des Services sociaux suit l’initiative de près, dit Lisette Trahan, directrice de l’évaluation, de la recherche et de l’innovation au Ministère. « Les résultats sont prometteurs. Mettre sur pied ces réseaux comporte un coût, mais si l’on peut éviter des visites aux urgences et retarder ou éviter des hébergements, on parle probablement davantage d’investissements que de dépenses. » Le modèle est applicable partout, estime le Dr Hébert. « À Montréal, ce serait évidemment plus complexe. Le territoire est vaste et les établissements, très nombreux. Mais cela mérite d’être essayé. » Il est peut-être même exportable: des observateurs de Corée, de France, de Belgique, d’Australie sont déjà venus en Estrie pour en savoir plus. L’équipe de chercheurs vient de recevoir un signal très encourageant. En novembre, les Instituts de recherche en santé du Canada, desquels relève le financement dans le domaine de la santé au pays, lui ont décerné leur Prix de l’application des connaissances, remis à ceux qui « contribuent de façon remarquable à la santé des Canadiens ou au système de santé par une application exemplaire des connaissances ». L’expérience de l’Estrie n’échappe cependant pas au manque criant de services à domicile et de « ressources intermédiaires », c’est-à-dire de logements adaptés aux populations ayant des besoins particuliers (Alzheimer, mobilité très réduite, etc.). Les « G.C. » ont eux aussi de la difficulté à trouver les ressources appropriées. « C’est frustrant, rapporte Céline Bureau. Ça équivaut à envoyer quelqu’un à la guerre sans fusil. » L’argent ne va pas dans la bonne enveloppe, s’impatiente le Dr Hébert. « Une étude menée en 2000 en Estrie a montré qu’on dépense en moyenne 1 800 dollars par an par personne dans les établissements de soins de longue durée, contre 50 dollars pour les services de maintien à domicile. » Raphael Faucher, 86 ans, et sa femme, Marie-Reine Grondin, 83 ans, font partie des 1 000 personnes qui ont jusqu’à maintenant profité des services de « G.C. ». Les deux marchettes, bien en vue dans leur petit salon, l’attestent: le quotidien du couple n’est pas toujours simple. « Mon père a fait une mauvaise chute, l’an dernier, qui a laissé des séquelles, explique leur plus jeune fils, Yvan, hôtelier de 46 ans. Ma mère souffrait déjà d’un problème neurologique entraînant un affaiblissement de ses muscles. Cet accident compliquait sérieusement leur vie de tous les jours. J’ai téléphoné au CLSC. Depuis, nous faisons équipe avec Hélène. » Ailleurs au Québec, Marie-Reine et Raphael seraient peut-être déjà « placés » en établissement. « Ma femme et moi, on se trouve bien heureux d’être tous les deux encore ensemble », dit Raphael Faucher. Il peut dormir tranquille. Hélène Longpré, leur « G.C. », fera tout ce qu’elle pourra pour qu’il en soit ainsi le plus longtemps possible.

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Mûrs pour le marché gris?

À Detroit, au siège social de Ford, ingénieurs et designers d’autos utilisent parfois un « simulateur de vieillesse » : une salopette aux allures de combinaison spatiale qui leur permet de se mettre dans la peau d’une personne âgée. Le vêtement bleu, blanc et rouge – appelé Third-Age Suit (combinaison du troisième âge) – restreint les mouvements à des endroits stratégiques, comme les genoux, les coudes, l’abdomen, le dos. Des gants réduisent les sensations tactiles et des lunettes simulent la cataracte. « On se sent vraiment vieux! » dit le spécialiste technique Jeffery Pike, qui a enfilé cet accoutrement à quelques reprises. Chez Ford, on estime que le nombre d’Américains âgés de 55 à 74 ans devrait presque doubler d’ici 2030, pour atteindre 74 millions. On travaille donc à concevoir des véhicules mieux adaptés aux baby-boomers vieillissants… et à leurs bobos, tels l’arthrite, le mal de dos, la diminution de l’audition et de la vision, etc. Depuis quelques années déjà, les poignées des autos sont plus faciles à manipuler et les données sur les tableaux de bord, plus visibles. Les ouvertures des portières ont été élargies et les sièges, rehaussés. Les phares éclairent davantage. Et le constructeur planche sur une technologie visant à réduire les accidents: dès que le véhicule s’approchera trop d’un autre, un système s’enclenchera pour en diminuer la vitesse. Comment adapter ses produits et services à une population vieillissante? Et surtout, comment les vendre? « Les baby-boomers savent qu’ils vieillissent, mais ils refusent qu’on s’adresse à eux comme à des papis! » dit Jean-Jacques Stréliski, de l’agence Publicis Canada. Le défi a beau être de taille, il n’en demeure pas moins vital pour de nombreuses entreprises. Celles qui ne le relèveront pas « ne survivront pas », dit Michael J. Starke, directeur de PMD Advisory Services, une société de recherche de Hebron, au Kansas, spécialisée dans le marché des 55 ans et plus. Les baby-boomers représentent toujours la plus importante part de la population nord-américaine, et surtout la plus riche. Lorsqu’ils seront à la retraite – certains le sont déjà -, ce sera l’un des seuls marchés démographiques en expansion. « Pour continuer de croître, les entreprises devront absolument cibler ce marché », dit Frédéric Serrière, PDG de la société française SeniorStrategic et auteur de Conquérir le marché des seniors (Village Mondial, 2003). Le virage est difficile à négocier. « Les entreprises refusent de vieillir et ne veulent surtout pas vieillir leur clientèle », dit Sylvain Desfossés, 42 ans, responsable du plan médias et spécialiste du marché des baby-boomers à LXB Communication Marketing, de Montréal. Dans le commerce de détail, par exemple, on agit comme si la population allait rester jeune pour l’éternité. « Ça défie toute logique », dit Jacques Nantel, de HEC Montréal. Ce professeur de marketing ne comprend pas pourquoi, notamment, les promoteurs immobiliers ont construit autant de mégacentres commerciaux – souvent situés en plein champ, toujours en bordure des autoroutes, qui abritent entre autres des magasins à grande surface. Leur succès pourrait se démentir, estime Jacques Nantel. Justement parce qu’une clientèle âgée préfère la proximité et le caractère humain des petites boutiques. « L’ère des mégacentres commerciaux sera bientôt révolue », soutient Brian McConnell, vice-président et directeur général de Perennial Montréal, une agence de marketing spécialisée dans le commerce de détail. Aux États-Unis, la mode est déjà au lifestyle center. Dans ce type de centre commercial à ciel ouvert, avec rues piétonnières, on trouve de petites boutiques, mais aussi des bureaux, des résidences, un lieu de culte, une bibliothèque, un cinéma, des terrasses, etc. Une sorte de mini-village commercial, quoi. Deux de ces centres sont déjà en chantier dans la région de Montréal: le Faubourg Boisbriand, situé sur les anciens terrains de General Motors, et les Quartiers Dix30, à Brossard. Peu à peu, quelques entreprises innovent. Aux États-Unis, la chaîne de vêtements Gap a lancé les magasins Forth & Towne, pour les femmes de 50 ans et plus. Au Canada, Reitmans a l’intention d’ouvrir de six à huit magasins pour les 40 ans et plus l’an prochain, dont un à Montréal. On y offrira des vêtements de sport, au style à la fois élégant et décontracté. Il faut dire que le virage vers une clientèle plus mûre peut être payant. Depuis 2000, les magasins Le Château, bien connus des adolescents, ont adopté une stratégie afin d’attirer des clients de tous âges. On a notamment ajouté des vêtements plus classiques, de meilleure qualité, et des tailles plus grandes – jusqu’à 16 ans. Car c’est connu, les gens ont tendance à prendre du poids avec l’âge. Avec cette stratégie, les mamans ne font plus que payer la facture de leur fille, elles achètent aussi. En cinq ans, la clientèle des 25 ans et plus est passée de 38 % à 56 %. Les ventes ont bondi de 150 à 241 millions en cinq ans et le rendement de l’action a été de 1 943 %! Chez Rona, même les grandes surfaces ressemblent moins aux entrepôts d’il y a 20 ans. Ces magasins sont désormais aménagés en espaces boutiques: décoration, peinture, portes et fenêtres, etc. Le géant de la quincaillerie et des matériaux a de plus élargi sa gamme pour offrir des produits prisés par la population vieillissante: articles de jardinage, saisonniers et autres. Il a aussi fait le pari d’ouvrir des magasins dits « de proximité », plus petits et plus accessibles. Depuis 1999, l’entreprise embauche des retraités de 50 ans et plus, estimant qu’ils représentent mieux l’ensemble de la population. « Et parce qu’ils ont de l’expérience et le goût de servir », explique le porte-parole de Rona, Sylvain Morissette. Certaines sociétés n’hésitent pas à cibler directement la clientèle des aînés. C’est le cas du fabricant de meubles pour enfants Dorel, de Montréal, qui a lancé l’an dernier une série de produits conçus pour accroître la sécurité et la mobilité des personnes âgées – béquilles, bancs de douche, barres d’appui pour la baignoire, etc. Cette entreprise prévoit des ventes de 25 millions de dollars américains d’ici 2007. Les banques aussi prennent le virage, lentement. Ainsi, TD Canada Trust a prolongé ses heures d’ouverture pour satisfaire ses clients âgés, qui préfèrent encore faire leurs opérations au comptoir. Dans quelques succursales, on a aménagé une salle où les clients peuvent attendre assis plutôt que debout, en file; un commis vient les chercher lorsque c’est leur tour d’être servis. TD Canada Trust a même installé des bancs devant certains guichets automatiques! La palme de l’innovation revient cependant aux PME. Depuis quelques années, le détaillant Sommeil Davantage, de Terrebonne, fait un malheur avec ses matelas et fauteuils réglables. À Montréal, Medical Intelligence élabore un système d’alarme portable qui recueille et analyse, en continu, les données cardiaques d’un patient. Relié par GPS à une centrale, ce système donne l’alerte aussitôt qu’un problème est détecté. Même dans les secteurs qui s’adressent déjà aux personnes du troisième âge, les entreprises s’adaptent. « On n’a pas le choix, les gens qui auront 80 ans dans 20 ans seront bien différents de ceux d’aujourd’hui », dit René Bellerive, président de Kevlar, une PME de Montréal qui construit et gère des résidences pour personnes âgées. Plus riches que leurs parents et leurs grands-parents, habitués au confort, les résidents de demain seront plus exigeants, prévoit-il. Les appartements construits depuis deux ans sont plus spacieux. Certains comptent deux chambres afin qu’on puisse recevoir des invités ou dormir séparément – « pour éviter d’entendre les ronflements du conjoint », dit René Bellerive. Ces résidences de nouvelle génération sont de véritables petits villages: piscine intérieure, gymnase, golf virtuel, salon Internet et bibliothèque… Les sociétés ont beau s’adapter, encore leur faut-il trouver comment faire leur pub. « La plupart des baby-boomers rêvent toujours de jeunesse », dit Jean-Jacques Stréliski. Tenter de leur vendre des produits « de vieux » équivaut à un suicide commercial. Ce qui explique d’ailleurs que les plus de 50 ans soient encore peu présents dans les publicités. La société pharmaceutique Pfizer, par exemple, a longtemps tergiversé avant d’inclure des hommes de cet âge dans ses pubs télévisées de Viagra, raconte Jean-Jacques Stréliski. Alors, que faire? « Cibler les valeurs des gens plutôt que leur âge », dit le PDG de la maison de sondage CROP, Alain Giguère. On vend maintenant des voitures « sécuritaires », des voyages « d’aventure », des vêtements « confortables », des services financiers qui procurent de la « liberté ». « C’est un défi énorme », dit Pat Hénaire, vice-président aux ventes et au marketing du fabricant de douches et de baignoires Maax. Il y a deux ans, cette entreprise beauceronne a lancé une nouvelle gamme pour les personnes à mobilité réduite. « On vante le bénéfice plutôt que l’âge », dit Pat Hénaire. Ainsi, pour les douches Stamina, on parle d’ergonomie améliorée, de repose-pieds confortables, de relaxation maximale. Mieux, le fabricant a intégré au design ses sièges ergonomiques et ses barres de soutien verticales. Afin que le consommateur plus âgé ne se rende pas compte qu’ils sont faits pour lui!

Société

Attention, iceberg en vue!

L’expression « équité entre les générations » n’apparaît pas moins de 25 fois dans son rapport sur l’avenir des soins de santé au Québec, rendu public cet été. Et ce n’est pas un hasard. « Si j’ai accepté de me lancer dans cette aventure, c’est avant tout pour mes deux enfants [âgés de 27 et 29 ans] », dit le président du Comité sur la pérennité du système de santé et de services sociaux, Jacques Ménard. Président de la division québécoise de la Banque de Montréal et ex-président du conseil d’administration d’Hydro-Québec et des défunts Expos, Jacques Ménard a passé sa vie à potasser des chiffres. Et ceux qu’il a vus lors de ses travaux lui ont donné froid dans le dos. « J’étais conscient du poids qui pèse sur la génération de mes enfants en raison du vieillissement démographique. Mais je ne me rendais pas compte à quel point le choc était imminent. » Le Comité se dit contre toute forme de « système à deux vitesses » en santé. Ses membres ont accouché d’une série de recommandations-chocs, dont certaines ont semé la controverse. Les trois représentants des centrales syndicales ont refusé de signer le document, le taxant d’« alarmisme ». « Pour rallier les syndicats, il aurait fallu recommander le statu quo. Ça n’aurait eu aucun sens », tranche Jacques Ménard. Divulgué en partie dans les médias, son rapport aurait difficilement pu être rendu public à un pire moment – en pleines vacances de la construction. « Mais il ne s’agit que d’un seul des ingrédients du débat qui s’amorce », dit Ménard, qui publiera sous peu une version vulgarisée de son rapport et entamera une tournée de sept régions du Québec. « Le surplace tire à sa fin. Il faudra faire preuve de la même audace qui a caractérisé le Québec dans les années 1960. » L’actualité l’a rencontré au siège social de la Banque de Montréal. Plusieurs rapports sur la santé prennent la poussière dans les antichambres gouvernementales. Qu’est-ce qui vous fait croire que le vôtre ne subira pas le même sort? – Avec tout le respect que je dois aux rapports publiés auparavant, le nôtre est le seul qui fait clairement la démonstration de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Si rien n’est fait pour renverser la vapeur, les coûts de la santé vont monter à un tel niveau que nous plongerons assurément dans des déficits qui auront un effet dévastateur sur l’ensemble des autres missions de l’État. Nos constats condamnent les élus à bouger. Aucun gouvernement responsable ne peut rester indifférent. À la suite du jugement de la Cour suprême dans l’affaire Chaouli [qui ouvre la porte aux assurances privées en matière de services de santé couverts par le réseau public], Québec sera aussi forcé de baliser plus clairement le rôle du privé dans la société. Et cette fois-ci, le débat va déborder les seuls groupes d’intérêts habituels. Les citoyens vont s’impliquer davantage. Nos solutions sont aussi formulées de façon moins technique et plus pratique, plus concrète que dans le passé. Qu’aimeriez-vous que les Québécois retiennent de vos travaux? – Qu’il est temps d’agir. La France, la Suède, la Norvège, les pays nordiques, l’Angleterre ont tous déjà bougé. Au Canada, quelque chose nous immobilise… Or, il y a péril en la demeure. Il aurait été de loin préférable qu’on s’attarde à la question de l’avenir des soins de santé il y a cinq ans. On aurait ainsi eu plus de temps pour s’adapter aux effets du choc démographique. Chaque année perdue à attendre aura une incidence importante sur le choc fiscal qu’on vivra plus tard. Nous ne sommes pas condamnés à l’inaction ni à vivre une crise qui conduirait à des choix beaucoup plus douloureux. Si on ne gère pas mieux nos finances publiques, les agences de notation de crédit pourraient nous forcer la main, comme ç’a été le cas en Nouvelle-Zélande il y a quelques années. J’espère qu’on n’en arrivera pas là. Laquelle de vos recommandations vous est la plus chère? – L’avènement de cliniques privées affiliées, financées par le secteur public, toucherait particulièrement les gens. Il s’agirait d’un service de première ligne plus souple et moins intimidant que les grands centres hospitaliers. L’attente serait réduite pour les opérations simples mais urgentes – pour traiter une cataracte ou une appendicite, par exemple. Les soins seraient offerts à meilleur coût pour le système que dans les grands hôpitaux, où l’équipement est plus pointu que nécessaire pour ce type d’interventions. Cela libérerait des ressources pour les opérations plus complexes. Personne ne veut attendre quatre mois pour se faire traiter quand il reçoit un diagnostic de cancer. Il faudra aussi s’attaquer très rapidement au problème de la dette publique. Ce sera fondamental pour dégager une marge de manoeuvre en vue de financer d’autres secteurs névralgiques, comme l’éducation, le développement économique et la culture. Des banquiers, assureurs et autres grands décideurs salivent devant la manne de la santé. Votre titre de banquier a-t-il contribué à ce que votre rapport soit mal perçu par certains? – Cette perception est le fruit de gens qui regardent les choses avec beaucoup de superficialité. Le gouvernement a voulu examiner les conséquences financières, il a donc choisi quelques personnes qui savaient compter… Je n’ai pas de mérite: c’est mon métier. J’ai dirigé Centraide, Oxfam-Québec; mes contributions parlent d’elles-mêmes. Les trois grandes centrales syndicales vous accusent d’avoir une vision catastrophiste de l’état des finances publiques et de l’effet du vieillissement de la population. Que leur répondez-vous? – Ces sorties ne sont pas surprenantes, compte tenu des négociations qui s’amorcent dans le secteur public. Mais il faut vraiment être très myope pour ne pas voir l’effet de cannibalisation que commence à avoir la santé sur les autres missions de l’État, et ce, même après 14 ans de croissance économique ininterrompue. La part de la santé dans les programmes publics est passée de 31,7 % à 43 % en 20 ans et la tendance à la hausse se poursuit. Les baby-boomers ne seront-ils pas en meilleure santé physique et financière que les générations précédentes? – Oui, mais ils vont aussi vivre plus longtemps et auront recours à des technologies médicales beaucoup plus coûteuses. Ils se feront peut-être poser plus d’un stimulateur cardiaque et plus d’une hanche artificielle au cours de leur existence. La hausse de l’espérance de vie va aussi se traduire par une augmentation du nombre de gens atteints de maladies chroniques comme l’Alzheimer, ce qui risque d’accroître les besoins d’hébergement et de soins de longue durée. On sait que le gros du coût des services de santé est engagé dans les cinq dernières années de vie. Que les Canadiens de 65 ans et plus, soit 13 % de la population, consomment 44 % des budgets de la santé et des services sociaux. Si la proportion de personnes âgées double d’ici 20 ans, comme on s’y attend, elles absorberont sans doute plus de 80 % du budget de la santé. Ottawa a encore annoncé récemment d’importants surplus budgétaires. Le vrai problème n’est-il pas plutôt le déséquilibre fiscal? – Québec doit effectivement aller chercher l’argent qui lui est dû, et ça fait partie de nos recommandations. Cela dit, le trou budgétaire prévu en raison de l’escalade des coûts de la santé dépassera les 7 milliards de dollars par an dans 10 ans et pourrait atteindre de 25 à 28 milliards dans 25 ans! L’argent d’Ottawa ne pourra pas tout régler. Un des grands signes de maturité d’une société, c’est de reconnaître la réalité. Pas de paniquer, mais d’en prendre acte et d’agir en conséquence. Nous, les Québécois, nous sommes très solidaires les uns envers les autres, et ça nous honore, mais il faut aussi faire preuve d’équité intergénérationnelle. Il reste une dizaine d’années pour faire en sorte que les baby-boomers puissent vraiment contribuer à la résolution du problème. Il sera trop tard lorsqu’ils auront 65, 66 ans et prendront leur retraite. Ils ne seront pas nécessairement malades, mais ils auront arrêté de véritablement contribuer au fisc. Que feriez-vous si vous aviez 25, 30 ans aujourd’hui? – Je parlerais haut et fort. Je convierais la génération qui m’a précédé à être responsable. Je la jugerais très sévèrement si elle ne l’était pas. Le Québec vieillit plus vite que tous les pays – à l’exception de l’Italie et du Japon. Le poids fiscal que porteront dans quelques années les Québécois qui sont aujourd’hui sur les bancs d’école sera sans précédent. Je m’attends à ce que les jeunes, qu’ils soient étudiants, gens d’affaires ou travailleurs, prennent part au débat.

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Un Québec léger, léger

Un peu moins de Tremblay et de Bouchard, un peu plus de Rodriguez, de Nguyen et d’Abdallah. D’ici 20 ans, si la tendance se maintient, la « société distincte » sera plus métissée que jamais. Plus vieille aussi. Mais surtout, la population québécoise commencera à décroître. Et ces changements démographiques vont entre autres favoriser… le mouvement souverainiste! Ce déclin démographique cristallisera la position minoritaire des Québécois au Canada. Depuis 1994, ils forment moins de 25 % de la population canadienne, contre 29 % en 1961. Et déjà, l’influence du Québec sur les affaires décidées en anglais à Ottawa diminue. Le French Power des beaux jours de Pierre Elliott Trudeau n’est plus qu’un souvenir. Et ce sera plus flagrant encore lorsque la proportion de la population canadienne vivant au Québec fléchira jusqu’à 17 %, dans 50 ans. Aux élections de 2004, la Chambre des communes comptait sept députés de plus qu’en 2000: trois sièges en Ontario, deux en Alberta et deux en Colombie-Britannique, pour tenir compte de la hausse du nombre d’habitants dans ces trois provinces. Certes, la loi protège le nombre de circonscriptions attribuées au Québec. Mais celui-ci ne pourra pas en gagner de nouvelles si sa population augmente moins rapidement qu’ailleurs. La proportion de députés du Québec a déjà commencé à décroître: 24 % en 2004 (75 sur 308), contre 25 % en 2000 (75 sur 301). Les débats à la Chambre seront de plus en plus dominés par l’anglais. La tradition de l’alternance entre un premier ministre francophone et un anglophone sera plus difficile à justifier. Le bilinguisme officiel sera de nouveau contesté. L’historien canadien Michael Bliss a écrit récemment qu’il y a désormais deux Canadas: l’ancien, constitué du Québec et des provinces de l’Atlantique, dont l’influence a déjà commencé à décliner, et le nouveau, composé de l’Ontario et des provinces de l’Ouest, dont la puissance va s’imposer. L’incidence des changements démographiques sur la vie politique canadienne aiguisera la conscience qu’ont les Québécois de constituer une société distincte. Et avec le constat qu’on fait fi de cette différence, leur sentiment d’aliénation s’accentuera. Les succès durables du Bloc québécois sont une illustration parmi d’autres de ce phénomène. De plus, à mesure que le poids politique du Québec diminue, Ottawa s’arroge des pouvoirs dans tous les domaines, y compris la santé, l’éducation, les villes, pourtant de compétence provinciale. Il profite du déséquilibre fiscal. Bref, globalement, le Québec perd du pouvoir. Et il en perd au moment où sa situation démographique exigerait qu’il en acquière davantage. Dans le monde ouvert et compétitif qui se profile à l’horizon, une petite nation francophone en Amérique, peu nombreuse et diversifiée sur le plan culturel, tirera mieux son épingle du jeu si elle dispose de tous les moyens d’un pays indépendant plutôt que des attributs limités d’une province. Le marché du Québec ne suffit plus depuis longtemps à soutenir son économie, dont quelque 60 % dépendent du commerce extérieur. Le déclin démographique accentuera simplement la dépendance du Québec envers les marchés étrangers. Certains disent que nous avons intérêt à faire partie d’un pays de 30 millions d’habitants pour parer à la mondialisation. Or, un Nobel d’économie, l’Américain Gary S. Becker, affirme le contraire. Il a montré, dans un article paru dans BusinessWeek, que depuis 50 ans ce sont les petits pays qui présentent le plus grand dynamisme. À partir de 1950, le produit national brut (PNB) par habitant a augmenté plus vite dans les petits pays que dans les grands, soutient Becker. Nombre de ces petites nations ont compris qu’elles feraient mieux en spécialisant une partie de leur production industrielle et en la destinant au marché mondial. Le Québec est déjà tourné vers l’étranger, c’est vrai. Mais ses politiques économiques sont contraintes par les lois et les politiques fiscales canadiennes. Et le Québec ne peut influencer le cours des choses à l’échelle internationale ni défendre ses intérêts, puisque son statut politique ne lui permet pas d’être représenté directement dans des instances comme l’OMC ou aux tables de négociations de l’ALENA. Le choc démographique suscitera également des besoins sociaux différents. Une population vieillissante requiert plus de services de santé et de services sociaux. La chute de la natalité commence à causer des maux de tête aux autorités scolaires dans bien des endroits du Québec, où l’école du village est menacée de fermeture. La population est déjà en baisse dans plusieurs régions. Et les inégalités socioéconomiques s’accroissent. Le fédéralisme tel qu’il est pratiqué au Canada, avec de forts accents centralisateurs, est un frein à la modernisation des programmes sociaux québécois. Combien d’années a-t-il fallu pour qu’Ottawa laisse enfin Québec établir son propre régime de congés parentaux? Quand les ministres québécois vont-ils pouvoir cesser de quémander leur part du Trésor fédéral pour remplir leurs propres responsabilités en santé et en éducation? Pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, il faudrait adopter une politique intégrée de soutien au revenu et d’éducation populaire. Cela restera impossible tant que l’assurance-emploi, les pensions de vieillesse et les allocations familiales seront gérées à Ottawa, et le reste à Québec. Enfin, les changements démographiques auront un retentissement majeur sur les relations entre les Québécois d’origines diverses. Depuis 2001, l’immigration est devenue la première source de croissance de la population. Comment allons-nous tous vivre ensemble dans le respect de nos différences? Une nation est l’ensemble de ceux qui décident collectivement de leur sort dans un régime démocratique. Comme l’a si bien dit le philosophe montréalais Charles Taylor, pour décider collectivement, il faut pouvoir délibérer. Et il n’y a pas de délibération possible sans un accord de fond sur des principes, des buts, des valeurs clés. Dans une société pluraliste, le nationalisme canadien-français ne peut plus être ce ciment qui, autrefois, liait entre eux les francophones du Québec. À l’échelle du monde, c’est la citoyenneté, accordée par un pays à ses ressortissants, qui crée le sentiment d’appartenance à une communauté politique. Pour relever le défi du vivre ensemble au 21e siècle, le Québec ne peut bâtir des liens entre ses membres que par une citoyenneté commune. Or, il n’existe qu’une citoyenneté au Canada, et elle ne reconnaît aucun statut national ou particulier au Québec. L’immigrant qui s’installe à Montréal est sans cesse déchiré entre sa loyauté envers la citoyenneté qu’il a reçue d’Ottawa et son appartenance concrète à la communauté québécoise. Ce n’est qu’en exerçant pleinement sa souveraineté que le Québec pourra accorder une citoyenneté effective et qui inclue tous les Québécois, pure laine ou pur coton, tricotés ici ou ailleurs. Pour l’heure, ces distinctions apparaissent comme marginales. Mais dans un avenir où l’accroissement de la population du Québec dépendra de plus en plus de la venue d’immigrants, la question deviendra cruciale. Les changements démographiques seront un moteur de la souveraineté. Ils sont déjà à l’oeuvre et on peut observer qu’ils n’ont pas été un frein à ce mouvement. Certains ont cru que la conjugaison de ces deux phénomènes – moins d’enfants de souche et plus d’immigrants – empêcherait un jour le Québec d’accéder à la souveraineté. Tout au long de la période où la natalité a chuté pour de bon et l’immigration augmenté pour la peine, l’appui à la souveraineté n’a cessé de croître. Une hausse moyenne de 1 % par année depuis 1970, a constaté le sociologue Maurice Pinard, de l’Université McGill. À mesure que le Québec se diversifiait, l’appui à la souveraineté augmentait. Le référendum de 1995 n’a pas été perdu à cause de « votes ethniques ». Une étude effectuée par Léger Marketing pour le groupe Génération Québec, en 2000, auprès de ceux qu’on appelle « les enfants de la loi 101 » – ces jeunes issus de l’immigration qui ont fréquenté l’école française – indique qu’ils se comportent, sur le plan politique, comme la moyenne des Québécois: 40 % auraient voté oui à un référendum sur la souveraineté, soit la même proportion que dans la population en général. Le déclin démographique, on l’a dit, s’accompagne d’un vieillissement de la population. Quelques analystes ont écrit qu’une population vieillissante aura plus de réticence à prendre le risque de la souveraineté. Il est vrai qu’au dernier référendum seulement 35 % des personnes ayant 55 ans et plus ont voté oui. Mais les générations suivantes ont massivement appuyé la souveraineté en 1995: on parle de 71 % des 18-54 ans appartenant à la population active. Et ceux qui sont souverainistes ont tendance à le rester en prenant de l’âge. En 1980, Jean Chrétien a effrayé les personnes âgées en agitant le spectre de la perte des pensions de vieillesse. Les aînés des années 2000 seront insensibles à ce genre d’argument; plus scolarisés, mieux préparés à la retraite et, surtout, mieux informés du fait que dans un Québec souverain, tout ce qui changerait sur le chèque de pension, c’est la couleur du drapeau. Sous un angle ou un autre, les changements démographiques devraient favoriser la souveraineté. Si, bien sûr, les leaders souverainistes savent les interpréter avec compétence. Un Québec disposant de tous les pouvoirs pourrait adapter ses politiques pour les rendre encore plus favorables à la famille et ainsi provoquer une hausse, même limitée, de la natalité. Il y aurait également un effet psychologique. Ce peuple aurait réalisé quelque chose de rare: faire naître un pays démocratique en Occident. Cela aurait des répercussions sur l’image que les Québécois ont d’eux-mêmes et pourrait susciter une confiance renouvelée dans l’avenir. Le démographe canadien David Foot a observé un regain de la natalité durant la période 1976-1981, entre la prise du pouvoir par le Parti québécois et le premier référendum sur la souveraineté. Un vent d’optimisme collectif soufflait sur le Québec. Foot a donné à ce phénomène le nom d’« effet Lévesque ». Si la simple perspective de la souveraineté a dopé la natalité, ne peut-on pas présumer que l’indépendance elle-même aurait un effet au moins équivalent?