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Mordecai Richler rides again !

René Lévesque « ne méritait pas sa réputation d’honnêteté », écrit Mordecai Richler dans le manuscrit de son prochain livre, dont L’actualité a obtenu copie. Ce jugement sans avertissement et sans preuve est suivi de ce commentaire: « J’ai le sentiment durable que si René Lévesque avait décidé de me pendre, alors même qu’il aurait resserré la corde autour de mon cou, il se serait plaint de l’humiliation qu’il aurait ressentie de devoir utiliser le gibet. Ensuite, pendant que mon corps se serait balancé au vent, il m’aurait blamé de l’avoir forcé à m’assassiner, car je l’obligerais à se sentir coupable, lui un francophone si gentil, si modeste et si opprimé. »Le livre de Richler, Oh Canada ! Oh Québec ! Requiem for a Divided Country, est une version allongée à 282 pages de l’article controversé qu’a publié en septembre 1991 I’hebdomadaire New Yorker. Le livre doit paraitre ce mois-ci et l’éditeur, Penguin, compte faire une première impression de 22 000 exemplaires.Richler y corrige quelques erreurs, mais pas toutes, de son article et en ajoute quelques autres. Il affirme notamment qu’il y a 500 000 autochtones au Québec, alors qu’ils sont 10 fois moins nombreux. Mais Richler cite parfois sciemment des données qu’il sait fausses. Ainsi, ses notes de bas de page indiquent qu’il a pris connaissance d’articles démontrant les grossières erreurs de sondeurs torontois selon lesquels 70 % des Québécois sont «antisémites». (Les questions posées aux anglophones et aux francophones étaient complètement différentes.) Richler utilise ces données fautives deux fois dans son livre alors qu’il a consulté une autre étude torontoise, de Brym et Lenton, qui démontre que ce sentiment n’est partagé que par 24 % des Québécois. Il ne cite cependant pas ce dernier chiffre, ni la conclusion de l’étude selon laquelle leur sondage « n’offre aucun argument à la thèse voulant que les nationalistes québécois soient plus antisémites que les non-nationalistes ».Richler consacre au contraire de longues pages à Lionel Groulx, qu’il affirme être « le saint patron des indépendantistes », prétend que « depuis le début, le nationalisme canadien-français a été fortement teinté de racisme » et que la province a « une longue histoire de xénophobie ». Il accuse d’antisémitisme les Patriotes de 1837, Henri Bourassa, André Laurendeau et Jean Drapeau. Il dit de l’indépendantiste Pierre Bourgault qu’il est « un auteur parfaitement épouvantable » qui semble avoir « dicté (son dernier livre) en se rasant ».Parlant du défilé de la fête nationale de 1991, dont il ridiculise le thème « Heureux ensemble! » tourné vers les communautés ethniques, il écrit que « la procession faisait immanquablement songer à un défilé du ler mai dans un payss staliniste du Tiers-Monde, vers 1950 ». Aucun leader québécois, sauf Pierre Trudeau, ne trouve grâce à ses yeux, aucune mesure prise pour défendre le français au Québec ne lui semble justifiée. Il parle avec nostalgie du Montréal des années 50, « un temps où l’anglais et le français florissaient, et où les deux cultures s’enrichissaient mutuellement; un temps où Montréal était hors de tout doute la ville la plus agréable et la plus cosmopolite d’un pays encore insignifiant ».Dans la partie qui concerne René Lévesque, Richler rappelle l’accusation mensongère qu’il avait proférée contre les indépendantistes dans un article publié en 1977 dans l’influent mensuel Atlantic Monthly. Il avait alors affirmé que les militants et dirigeants péquistes, assemblés le soir de leur victoire électorale du 15 novembre 1976, avaient entonné une chanson nazie. En fait, Stéphane Venne avait pondu la chanson-thème du PQ en mettant bout à bout un refrain de publicité qu’il avait composé pour le Mouvement Desjardins et des couplets qu’il écrivait pour Pierre Lalonde.A l’époque, la diffamation de Richler avait fait grand tort à la réputation de Lévesque aux États-Unis. Le recteur d’une université à prédominance juive avait par exemple refusé de recevoir le premier ministre. Richler n’offre pas d’excuses dans son livre, mais il admet timidement avoir commis une « gaffe embarrassante ».Il raconte que Lévesque, le rencontrant quelques mois plus tard, lui a dit: « Quand l’auteur de notre chanson va vous rattraper, vous recevrez son poing dans la figure. »Contrairement à ses romans, dont la lecture est un régal, la prose politique de Richler est laborieuse, aride et décousue. Les francophones québécois sont, de très loin, ses principales victimes, mais il décoche des flèches empoisonnées en direction de l’ensemble des Canadiens qui sont, écrit-il, « des gens notoirement paresseux », qui « ont réussi à implanter la laideur presque partout où ils ont construit », sauf à Québec.Il informe aussi ses lecteurs que « la majorité des habitants de Terre-Neuve et de l’Ile-du-Prince-Édouard passent traditionnellement l’hiver en chômage ». Il met en parallèle « le cri racial plaintif « Le Québec aux Québécois ! », entendu dans les rues de Montréal et la révolte des nerds de l’Ouest, c’est-à-dire la montée du Reform Party. » Au détour d’une page ou d’un chapitre, il arrive à Richler d’amortir les coups portés aux Québécois et à leurs institutions. Mais même dans ces cas, comme dans la citation qui suit, le pot est toujours plus gros que les fleurs: « L’amère vérité est que la Sûreté du Québec n’assommaient pas les autochtones plus souvent que la police de l’État de Californie ne fait éclater la teêe des Noirs ou des Hispaniques ou -et je déteste avoir à l’admettre -que les soldats israéliens ne brisent les os des enfants palestiniens. »

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Un pays malade de ses enfants

Délinquant, tête forte, paresseux, punk, le décrocheur type… Effacez cette image ! c’est un mythe. En fait, ils bûchent depuis 10 ans, mais l’école et eux, ça n’a jamais cliqué – quatre décrocheurs sur cinq ont doublé au moins une année. La plupart rêvent d’ailleurs de terminer un jour leur secondaire. Mais ils n’en peuvent plus. Le meilleur mot pour les décrire ? « Persévérants», dit Michèle Violette, auteur de la plus récente recherche sur l’abandon scolaire.« Donnez-moi quelque chose à faire avec mes mains. Vous allez voir que je suis bon », dit Karl Thivierge, décrocheur de 15 ans, qui a triplé son secondaire 3. « On n’est pas des pousseux de crayons», dit Sylvain Laplante, décrocheur à 15 ans.Depuis 1986, le taux d’abandon scolaire au Québec a augmenté du tiers: il est passé de 27,5 %, la moyenne nord américaine, à 36 %. Il dépasse 42 % chez les garçons! C’est le plus élevé en Occident. Dans le reste du Canada, il n’est que de 28% et aux États-Unis de30 %. Pendant le dernier quart de siècle, l’abandon scolaire est tombé en Suède, de 25 % à 15 %, et au Japon – toujours le Japon – de 28 % à 2 % seulement.Visiblement, l’école fait mal ce qu’elle doit faire et n’est pas ce qu’elle doit être ? Répond-elle aux besoins ? L’esprit et le climat sont-ils adaptés aux jeunes d’aujourd’hui ? La classe enseignante a-t-elle été bien recrutée, et bien formée ?L’école québécoise est malade et les pilules ne suffisent plus. Il faut opérer, au plus vite. Ça va coûter un peu d’argent et beaucoup de courage.« L’école pour tous a été conçue seulement pour quelques-uns », dit Charles Caouette, professeur de psychologie de l’éducation à l’Université de Montréal. « Les politiciens, les pédagogues et les universitaires pensent que le système est bon parce qu’il leur a réussi, à eux.»L’école de jadis servait une poignée d’élèves privilégiés. Il était courant il y a 30 ans de ne pas aller plus loin que le primaire. Aujourd’hui, tous les jeunes marinent quatre ou cinq ans dans une polyvalente; le malheur, c’est qu’il n’y a qu’une vinaigrette et que tout le monde trempe dans la même assiette !En 1981, le ministère de l’Éducation a aboli les voies « allégées » et « enrichies »: il n’y a plus que des élèves « réguliers ». Et depuis la réforme de l’enseignement professionnel de 1987, les futurs soudeurs, débosseleurs ou coiffeurs ont les fesses rivées à une chaise jusqu’à la fin du secondaire 4. Leur métier, ils l’apprennent… après. « En plus de bûcher sur tes mathématiques, il faut que tu te battes avec une clarinette ! » explique Caroline Vaisica, 19 ans, qui a quitté l’école après le secondaire 3. Bref, le moule unique, ou le décrochage.Le taux d’abandon, qui avait fléchi, puis augmenté, est stable depuis trois ans. Mais peut-être pas pour longtemps. « Le nouveau régime pédagogique est une manufacture de décrocheurs», prévient Claude Rivard, auteur des Décrocheurs scolaires (Hurtubise HMH). A compter de 1994, tous les élèves devront digérer les statistiques de secondaire 5 et la physique de secondaire 4 avant d’obtenir leur certificat d’études secondaires. Combien de jeunes plus créatifs que cartésiens pourront tenir bon jusqu’à la ligne d’arrivée ?En 1975, la moitié des élèves décrochaient et on n’en parlait pas. Il a fallu des statistiques en argent comptant pour réveiller les pouvoirs publics: le décrochage lié à la pauvreté, a-t-on découvert, coûte 1,6 milliard par année. Mais le drame, ce n’est pas la perte de dollars ou même l’absence de diplôme: c’est des enfants qui souffrent. Avant de jeter leurs cahiers, ils en ont bavé. Pour aider les jeunes en difficulté, on utilise encore la vieille méthode du doublage. Coût annuel: 505millions de dollars. Au moins, est-ce efficace ? Non. Les deux tiers des doubleurs quitteront l’école sans diplôme.« Le décrochage, c’est un élan de vie. Un geste sain posé par des jeunes qui ne peuvent plus tolérer l’échec chronique», dit Camil Bouchard, président du Groupe de travail sur les jeunes.« Quand tu te fais dire pendant 10 ans que t’es poche et que tu fais baisser la moyenne, s’il te reste un peu de dignité, tu t’en vas ! » renchérit Charles Caouette.Depuis 10 ans, l’école québécoise a prétendu adopter le slogan de l’excellence. Le ministère de l’Education publie chaque année le palmarès des meilleures commissions scolaires: les écoles sont comparées entre elles pour les examens de fin d’année. Résultat ? C’est la course aux points. Un peu partout, les élèves les plus faibles sont priés de ne pas se présenter aux examens afin de ne pas abîmer la moyenne !« Les profs lèvent les yeux au ciel et soupirent quand on pose une question parce qu’on n’a rien compris», déplore Caroline Vaisica. « Ils se concentrent sur ceux qui réussissent», explique Yvon Dufour, professeur de français à Matane.Derrière chaque « meilleur », il y a un troupeau d’élèves ordinaires qui aimeraient bien, eux aussi, être considérés. « Les profs encouragent ceux qui apprennent vite. Ils leur lancent des fleurs et les citent en exemple. C’est enrageant. Je travaillais fort pourtant, moi aussi, même si mes notes étaient faibles», dit Josée Viau, qui a renonce à 16 ans.Pas besoin d’être fin psychologue, pourtant, pour comprendre la dynamique du décrochage. Quand tout ce qui compte, c’est de marquer des buts, ceux qui ne touchent jamais à la rondelle accrochent leurs patins. « J’ai toujours détesté l’école, dit Josée Viau. Un jour, en deuxième année, la maîtresse m’a demandé de résoudre un problème de mathématiques au tableau. Je m’en souviendrai toujours. J’avais honte de ne pas être capable. Je me sentais tellement humiliée. Ce midi-là, j’ai annoncé à ma mère que je ne voulais plus jamais aller à l’école. Plus tard, j’ai doublé mon secondaire 2 et triplé mon secondaire 3. A 16 ans, ils m’ont enfin laissée partir. »L’immense majorité des décrocheurs n’ont pas de problèmes d’apprentissage graves. Il leur faut simplement un peu plus de temps pour digérer la matière. D’autres ont surtout de la difficulté à rester longtemps assis à écouter un prof parler. Ils ont besoin de bouger, de travailler avec leurs mains. Tous trouvent l’école dévalorisante. « L’école brise ceux à qui elle n’est pas adaptée. Ils en ressortent plus pauvres qu’à l’arrivée car ils y Iaissent leur estime de soi », dit Charles Caouette.« Le dénominateur commun des décrocheurs ? Ils ne s’aiment pas et ne se sentent pas aimés », dit Gaston Leblanc, ex-enseignant et fondateur de la Maison Jonathan, un lieu de rencontre ou les jeunes décrocheurs peuvent s’inscrire à des ateliers de menuiserie, de cuisine, de peinture, de cuir, de soudure ou d’informatique. Son objectif est de faire vivre des succès à ces adolescents en libérant des talents que l’école n’a pas su cultiver. Pour les valoriser.« C’est la pédagogie des petites pierres, dit Gaston Leblanc. On ne peut pas faire oublier 15 années de frustrations et d’échecs. Mais on donne aux jeunes de petites pierres pour qu’ils se construisent un édifice intérieur. Un peu plus de force pour affronter la vie. »Combien d’éleves n’entrent pas dans le moule ?« Aux drop-out, il faut ajouter tous les drop-in, dit Claude Rivard des tas de jeunes qui viennent à l’écoie seulement pour rencontrer leurs amis. Ils vivent en attendant les récréations et s’arrangent tout juste pour passer. »« Le pire, c’est l’ennui. Les élèves s’ennuient et les profs aussi. Il faut beaucoup de bonne volonté pour tenir », dit Mathieu Guénette, 18 ans, auteur de C’est pas facile, recueil de nouvelles sur la vie à la polyvalente (éd. Suzanne Pépin).Ils trouvent que l’école ne rime à rien. « Ce n’est pas étonnant. Ils n’ont que des cahiers et des fiches pour se découvrir un rêve d’avenir dans une banque de 8000 métiers», disent Pierre Latulippe et Jean-Sébastien Lévesque, étudiants à la maîitrise en orientation scolaire et professionnelle et concepteurs d’un programme de stages en milieu de travail. « Après deux semaines dans une boutique, les adolescentes découvrent soudain qu’elles ne veulent plus devenir vendeuses. Soixante-dix-huit pour cent de nos décrocheurs retournent à l’école pour se préparer au métier auquel ils ont goûté, ou pour y échapper. »Quatre-vingt mille emplois attendent les jeunes à la sortie des programmes de formation professionnelle, mais seulement 15 000 élèves y sont inscrits. Les parents rêvent d’avoir un fils ingénieur… en priant secrètement pour que celui du voisin apprenne à réparer les éviers bouchés.Le bout du tunnel, au secondaire, c’est l’IPSJ, l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. Ces élèves font partie des statistiques sur les décrocheurs même s’ils fréquentent la polyvalente tous les jours, car le cours ne mène à aucun diplôme ! On leur apprend à lire une carte des transports en commun, à résumer un article du Journal de Montréal, à faire une déclaration de revenus, à remplir un formulaire de demande d’emploi. D’aucuns rêvaient de devenir serruriers ou soudeurs, mais ils ne peuvent être admis dans un programme de formation professionnelle avant d’avoir réussi les cours de français, de maths, d’anglais, de morale ou de religion de secondaire 4. Mission impossible.Les parents, eux, sont accusés d’avoir démissionné. L’école leur a longtemps demandé-d’envoyer leurs enfants avec un chèque en blanc mais on découvre, un peu tard, qu’ils doivent être dans le coup. La loi 107 sur les comités d’école et d’orientation veut institutionnaliser la participation des parents. Le drame c’est qu’on s’y occupe de « projet éducatif » et de pavage du stationnement, plutôt que d’enfants bien réels qui n’ont pas envie d’aller à l’école. L’urgence, c’est l’aide aux devoirs, le tutorat, la récupération. A la polyvalente Jean-Dolbeau, 50 % des élèves en danger d’échouer à l’examen ont réussi après quelques sessions de récupération. Mais au lieu d’aider des parents débordés à mieux encadrer leurs enfants, le ministère de l’Éducation leur demande du bénévolat.Les deux tiers des mères travaillent à l’extérieur du foyer, mais l’école fait comme si les parents étaient présents à l’heure des devoirs. La société a subi de profondes transformations, mais l’école est paralysée par les structures et les habitudes d’hier. Quant aux multiples modifications de programmes, elles servent davantage à arborer la philosophie de l’heure qu’à scolariser tout le monde.« Les parents sont pleins de bonne volonté mais ils veulent du concret: apprendre à déchiffrer un bulletin et comprendre ce que vit leur enfant à l’école ,» dit Marie-Andrée Dion, conseillère pédagogique à Saint-Jean-sur-Richelieu. « Plusieurs parents n’ont jamais mis les pieds dans une polyvalente. Lorsqu’on leur présente sur vidéo une journée typique, ils sont ahuris, et comprennent bien des choses: les jeunes courent toute la journée, ils ont cinq minutes entre les périodes pour faire pipi, ramasser leurs livres et changer de salle. »L’an dernier, quelque 10 600 adolescents de moins de 17 ans ont abandonné l’école illégalement sans que personne ne lève le petit doigt. Les directeurs d’école doivent signaler tous les décrocheurs illégaux à la Protection de la jeunesse, mais en pratique, à peu près aucun ne le fait. « On m’a déjà répondu que ces enfants ne semblaient pas en danger et que le DPJ avait bien d’autres chats à fouetter », dit Claude Rivard.Le décrochage fait peut-être désormais partie des moeurs comme les MTS et les télécopieurs. « L’instruction n’est pas une valeur importante dans notre société ,» dit le Dr Norman Henchey, spécialiste en politiques scolaires à l’Université McGill.Car les jeunes décrocheurs imitent… leurs profs. La moitié des enseignants ont pris un congé sabbatique ou sans solde au cours des cinq dernières années ! Ils sont « désabusés », et se plaignent d’être relégués au rang d’exécutants de hauts fonctionnaires qui ne connaissent rien aux enfants. « Le système scolaire n’est pas en mesure de récupérer les décrocheurs », affirment les enseignants, dans un relevé du ministère de l’Education. « Ils estiment que l’école est pensée et organisée par des administrateurs pour des administrateurs qui n’ont qu’un objectif: la gestion facile de l’établissement », explique la chercheuse Michèle Violette.« Il faut arrêter de tout normaliser à la grandeur du Québec. Nous sommes plus centralisateurs que la plupart des autres pays et provinces, dit le Dr Norman Henchey. Les divers programmes du primaire visent pas moins de 2200 objectifs ! Ce qu’il faut injecter dans le système d’education québécois, c’est de l’intelligence et de la créativité bien plus que de l’argent. »L’école québécoise est malade et les pilules ne suffisent plus. Il faut opérer, au plus vite. Ça va coûter un peu d’argent et beaucoup de courage. Mais pour ça, il faut que l’éducation devienne vraiment une priorité.« Le remède à l’abandon scolaire ? Faire la révolution ! La moitié des enseignants s’en vont à la retraite d’ici huit ans. En faisant vite, on peut parvenir à changer le monde,» dit le professeur Charles Caouette.« Il faut d’abord revoir complètement la formation des maîtres, explique-t-il. Nos futurs enseignants sont formés par des chercheurs en éducation qui racontent leur thèse de doctorat ! La majorité d’entre eux n’ont jamais eu la tache d’enseigner à des enfants. La plupart des enseignants n’ont jamais appris comment ça se passe dans la tête des jeunes… et dans leur coeur. Les meilleurs enseignants du primaire et du secondaire devraient pouvoir transmettre leur savoir dans les universités.»« Au lieu de se demander ce que les décrocheurs ont de travers, poursuit-il, il faudrait se demander ce que l’école à de travers. J’ai une petite cabane au bord du lac Achigan. Depuis quelques années les truites ont disparu. Les perchaudes, elles, sont restées. Que faut-il penser ? Que les truites sont mal faites ? Ou que le lac est pollué ? »«JE N’AI PAS ÉTÉ UN BON PROF»«Mais j’en suis bien heureuse !»Dans mon village, il y a 50 ans, on était 42 élèves en première année,et en neuvième il en restait six. Aujourd’hui, on veut scolariser tout le monde, mais on a oublié d’adapter l’école », dit Jeannine Brault, institutrice à la retraite. Elle a enseigné pendant 35 ans à Béarn, son village natal au coeur du Témiscamingue.« Quand je revois tout ce que j’ai fait, je pense que je n’ai pas été un bon prof selon les définitions du ministère de l’Éducation. Mais j’en suis bien heureuse. Il n’y a pas d’enfants médiocres. On en fabrique lorsqu’on les compare entre eux dans un système ou il n’y a pas de place pour la différence. A Béarn, j’ai connu une famille de cinq enfants, tous avec des difficultés d’apprentissage. Ils nous ont coûte 220 000 dollars en huit ans et ils sont sortis de l’école les mains vides, analphabètes. L’un d’eux aurait pu être un artiste. Il gagnait tous les concours de dessin. Aujourd’hui, il est alcoolique.« Les programmes du ministère prennent toute la place. Il m’en est tombé tellement sur le dos au cours des dernières années que j’ai du m’acheter un classeur pour les ranger. Les enseignants font du gavage. Ils n’ont même plus le temps de s’arrêter pour se demander si l’enfant devant eux a envie de pleurer.« Quand j’entends le ministre parler d’allonger l’année scolaire de 180 à 185 jours pour combattre le décrochage, je suis morte de rire. Comment peut-on espérer améliorer les choses en faisant plus de ce qui ne marche déjà pas ? Les enseignants du primaire peuvent prédire dès la première année ceux qui vont finir par décrocher.« Un ministre nous a demandé d’intégrer les élèves en difficulté, en nous promettant du soutien. Tu parles ! Nous avons un seul orthopédagogue pour tout le Témiscamingue. J’ai enseigné à un déficient léger qui ne disait pas un mot et ne savait même pas dessiner. On me disait: pousse-le, il est capable. J’avais 26 autres élèves dans ma classe.« Si j’étais ministre, je fermerais l’école pendant une semaine et j’inviterais tous les décrocheurs à venir raconter aux enseignants ce qu’ils ont vécu. Après, j’enverrais les enseignants en perfectionnement. Mais pas pour parler des programmes. Pour apprendre à animer et à communiquer. »DIS-MOI, QUI TU ES, JE TE DIRAI POURQUOI TU DÉCROCHESFaire le portrait du décrocheur type, c’est révéler les causes profondes de l’abandon scolaire.Les chiffres sont brutaux, le taux de décrochage correspond au taux de familles troublées, désassorties, divisées, de mères seules, de pères absents. Il suit aussi en parallèle la pauvreté croissante, le chômage, l’emploi précaire, l’impossibilité de combiner deux salaires pour maintenir le niveau de vie. Le taux de décrochage est 2,2 fois plus élevé en milieu défavorisé.Deux décrocheurs sur 10 vivent dans une famille monoparentale, un taux légèrement plus élevé que la moyenne.Les parents des décrocheurs sont surtout moins scolarisés: 30% d’entre eux n’ont qu’une sixième année et un autre 30 % n’ont pas terminé leur secondaire. « Mon père n’a jamais étudié et a toujours bien gagné sa vie, dit Sylvain Laplante. Dans le fond, quand j’y pense, je ne connais personne qui est allé à l’école longtemps.»Les garçons décrochent plus que les filles – 42 % contre 28 % ! Les francophones deux fois plus que les anglophones et ceux des autres ethnies.Contrairement à l’opinion populaire, le taux de décrochage est moins élevé dans les grands centres qu’en province – le Nord, la Gaspésie, l’Abitibi et les Laurentides.On décroche quatre fois moins dans les écoles du réseau privé.Les jeunes décrochent de plus en plus tôt, souvent dès le premier cycle du secondaire.En 1990, Statistique Canada et le ministère de l’Emploi et de l’Immigration ont procédé à une longue enquête auprès de décrocheurs, de persévérants, de diplômés, de spécialistes de toutes les régions du Canada et de parents. Cette enquête, complétée d’un sondage, a permis de dresser les divers profils psychologiques des décrocheurs. On en a repéré cinq types différents:Les défavorisés. Ils ont grandi dans des foyers d’accueil ou dans des familles dysfonctionnelles. Leurs problèmes scolaires ont commencé très tôt et leur carnet de route témoigne de contacts fréquents avec les organismes de services sociaux. Ils se distinguent des autres décrocheurs par leur manque d’aspirations ou leurs aspirations irréalistes.Les esprits créateurs. Ils proviennent pour la plupart de famille à revenus moyens ou supérieurs, ou les parents sont bien éduqués. Ils se sentent brimés dans les écoles. Leurs aspirations sont précises et axées sur les arts et le spectacle. Ils viennent souvent de foyer désuni.Les utilitaires. Ils veulent avant tout gagner de gros salaires dans un métier spécialisé, ou lancer une entreprise. Selon eux, l’école n’est pas utile. Plusieurs ont aussi de sérieux problèmes de lecture ou d’écriture.Les minoritaires. Les membres des minorités visibles constituent un groupe distinct et éprouvent le sentiment profond de ne pas avoir leur place dans le système. Ils n’ont pas de modèle de persévérance et se plaignent de discrimination.Les élèves en situation critique. Ils vivent des situations familiales ou personnelles qui, sans être aussi graves que celles des défavorisés, contribuent à leur abandon des études. Leurs parents sont peu scolarisés, mais ces décrocheurs les défendent, assurant qu’ils ont fait de leur mieux.Mais dans tous les cas, l’enquête, menée par la firme Price Waterhouse, conclut que l’abandon scolaire n’est pas un événement. Dans tous les cas, c’est un processus.