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Péril en la bourse?

Richard Savage l’avoue d’emblée: il était un conseiller financier bien ordinaire lorsqu’il a débuté dans le métier, il y a une vingtaine d’années, à Vancouver. Comme beaucoup de ses confrères, il passait le gros de ses journées à scruter les cours boursiers et à étudier les états financiers de sociétés cotées en Bourse. Jusqu’à ce qu’il découvre, en 1993, les vertus de la démographie pour comprendre l’univers du placement. « Cette science m’a permis de prévoir la direction des marchés financiers avec plus de certitude », dit le vice-président de la succursale vancouvéroise de la maison de courtage First Associates. Cette stratégie de placement consiste à analyser les données démographiques afin de cibler les secteurs économiques en croissance, principalement ceux qui offrent des produits et services aux baby-boomers, le segment de loin le plus important de la population nord-américaine. Depuis plus d’un demi-siècle, les boomers ont une influence sur les ventes de toutes sortes de biens, des disques des Beatles aux maisons en passant par les fourgonnettes et les accessoires de jardinage. «La démographie est le seul indicateur économique qui permet de prévoir l’avenir avec autant de certitude», déclarait récemment William Sterling, président de la société de recherche et d’investissement new-yorkaise Trilogy Advisors, au magazine Financial Planning. Ainsi, en connaissant le nombre de personnes aujourd’hui âgées de 15 ans, on peut facilement prévoir combien auront 25 ans dans 10 ans! Si les investisseurs avaient su tout cela, ils auraient probablement été plus nombreux à miser sur le constructeur d’automobiles Chrysler. Au début des années 1980, son titre ne valait que deux dollars américains et il avait dû faire appel à l’État pour éviter la faillite. Puis, il a lancé la première fourgonnette, la Magic Wagon, en 1983. Quinze ans plus tard, au moment de la fusion avec Daimler-Benz, le titre valait environ 50 dollars américains. Chrysler était au bon endroit au bon moment, explique l’économiste David K. Foot, professeur à l’Université de Toronto et auteur du best-seller Entre le boom et l’écho 2000 (Boréal, 1999). « Les baby-boomers faisaient des enfants et avaient besoin de voitures spacieuses pas trop chères. » Richard Savage, lui, a parié sur des entreprises technologiques et médicales. Ces 10 dernières années, les Disciplined Leadership Funds, fonds privés de 600 millions de dollars qu’il gère avec son équipe, ont obtenu un rendement annuel de près de 20 %! L’avenir risque toutefois d’être moins fructueux. Au cours des prochaines années, des millions de baby-boomers quitteront le marché du travail après avoir généré des revenus, dépensé beaucoup et fait « rouler » l’économie, propulsant les marchés boursiers vers le haut. Lorsque cette cohorte aura atteint l’âge de la retraite, elle dépensera moins et épargnera davantage. Cela aurait peu de répercussions si les générations suivantes pouvaient prendre le relais, mais le fait qu’elles soient moins nombreuses et moins riches pose problème. En effet, avec des revenus plus bas que leurs aînés, les jeunes dépenseront moins et les entreprises feront moins de profits, explique Harry S. Dent Jr., auteur de The Next Great Bubble Boom (Free Press, 2004). Les conséquences sur les marchés boursiers seront désastreuses. « On se dirige vers la plus grande débâcle boursière de l’histoire », dit-il, en précisant qu’elle ne se produira pas avant 2010. Le vieillissement de la population complique les choses pour une autre raison. Actifs et en bonne santé, les baby-boomers ont investi en bloc pendant les 20 dernières années pour acquérir des titres financiers, faisant grimper les marchés boursiers. Lorsqu’ils prendront leur retraite, c’est l’inverse qui risque de se produire: ils voudront vendre leurs titres à une génération qui n’aura pas les moyens de les acheter au prix courant, ce qui entraînera les actions à la baisse. Ainsi le veut le jeu de l’offre et de la demande. C’est ce qui s’est passé au Japon à la fin des années 1980. La Bourse venait de connaître une croissance extraordinaire, quand les retraités ont commencé à se départir de leurs actions. Résultat: de 1990 à 2003, l’indice Nikkei a perdu plus de 80% de sa valeur! L’avenir est d’autant plus sombre pour les investisseurs que les taux d’intérêt sont historiquement bas et qu’il y a de fortes chances pour qu’ils le restent. Au fur et à mesure qu’ils prennent de l’âge, les baby-boomers s’enrichissent et passent du statut d’emprunteurs à celui d’épargnants. Dans quelques années, ils rivaliseront entre eux pour prêter de l’argent à un groupe réduit d’emprunteurs. « L’offre dépassera la demande », explique David Foot. Au Québec, les effets du vieillissement de la population pourraient frapper plus vite. Les indicateurs rapprochent en effet le Québec de plusieurs pays européens – le laissant légèrement en marge de ses voisins canadiens et américains – en raison de son taux de natalité particulièrement faible et parce que les plus vieux boomers y sont plus nombreux. Sur les marchés boursiers, toutefois, cela aura peu de conséquences, le Québec jouant un rôle mineur dans l’univers financier, estime David Foot. « C’est la Bourse américaine qui dicte la direction des marchés. » Même si la démographie est utile pour prévoir ce que feront les gens selon leur âge, elle ne dit pas comment ils agiront. Ainsi, on peut présumer que les baby-boomers prendront leur retraite, mais rien ne garantit qu’ils le feront à 65 ans. C’est à cette idée que s’accroche David Cork, conseiller en placement chez ScotiaMcLeod, à Ottawa, pour prédire que les marchés boursiers ne devraient pas être touchés aussi fortement que certains le pensent. En effet, si les boomers retardaient leurs «vieux jours», cela permettrait à l’économie de maintenir le rythme et donnerait le temps aux générations plus jeunes d’intégrer le marché du travail. Selon David Cork, auteur de Bulls, Bears and Pigs (Key Porter Books, 2005), les boomers ont toujours fait les choses à leur façon: ils ont obtenu leur diplôme, quitté le nid familial, se sont mariés et ont eu des enfants plus tard que leurs parents. « Il est peu probable qu’ils prennent leur retraite tôt », dit-il. Un récent sondage de Statistique Canada concluait d’ailleurs que 60 % des retraités souhaitaient retourner sur le marché du travail. Aux États-Unis, un rapport publié en 2004 par l’American Association of Retired People indique que 80 % des travailleurs avaient l’intention de conserver leur emploi au-delà de 65 ans. Parce que l’espérance de vie est en hausse et que les gens âgés sont en meilleure santé qu’autrefois, ils savent que leur retraite pourrait durer 20 ans et plus. Or, beaucoup n’ont pas assez épargné ou craignent de s’ennuyer. «Ils préfèrent rester actifs », explique David Cork. Harry Dent n’adhère pas à cette théorie. S’il concède que de nombreux boomers reporteront leur retraite, la majorité d’entre eux ne le feront pas, croit-il. À moyen terme, il faut donc se préparer au pire. À court terme, en revanche, il estime que les marchés boursiers connaîtront le plus grand boom de leur histoire, avec un pic vers 2009 ou 2010. « C’est maintenant qu’il faut acheter des actions, dit-il. Dans cinq ans, il sera trop tard. » L’an prochain, les premiers baby-boomers auront 60 ans. Mais l’âge médian de cette génération n’est que de 47 ans. « C’est la période de la vie où les revenus et les dépenses sont les plus élevés », explique Harry Dent. Il y aura donc une poussée de la consommation, qui devrait coïncider avec une nouvelle vague technologique, encore plus importante que celle de la fin des années 1990, particulièrement dans les communications sans fil, le numérique et Internet à haute vitesse, trois secteurs dont les taux de pénétration laissent beaucoup de place à la croissance. D’autres domaines devraient aussi avoir la cote en Bourse dans les années à venir, notamment la santé (les boomers vieillissent), les services financiers (ils investissent toujours et ont besoin d’assurances) et les loisirs. Mais attention, prévient David Foot: ce n’est pas parce qu’un secteur est en expansion qu’il faut investir dans toutes les entreprises. « La démographie explique beaucoup de choses, mais elle ne sert à rien lorsqu’une entreprise est mal gérée. »

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Les années zéro

Une loterie pour encourager la famille? L’idée peut paraître farfelue, mais pas aux yeux des jeunes parents réunis en ce dimanche de décembre à l’école La Frontalière, à Coaticook, en Estrie. Tandis que leur marmaille virevolte sur des trampolines et des glissoires gonflables géantes, ils sont des centaines dans l’amphithéâtre à attendre impatiemment le clou de cette grande fête annuelle de la famille. Debout sur l’estrade, le maire s’apprête à remettre une vingtaine de chèques, d’une valeur totale de 15 000 dollars – dont une bonne partie sera réservée aux « valeureuses » familles de trois enfants et plus. « Si on veut que notre population se maintienne, il faut absolument soutenir la famille », dit André Langevin, énergique grand-père aux cheveux blancs et au sourire timide. « On n’achète pas des bébés, mais on peut faciliter la vie aux gens qui en veulent. » Primes à la naissance, subventions pour l’achat d’une maison, service de couches réutilisables: en 20 ans de « règne », cet ancien directeur d’école a multiplié les mesures pour contrer le dépeuplement qui guette sa région. Et il rêve de voir sa politique reprise à l’échelle du Québec. « La dénatalité, c’est une tragédie pour un petit peuple comme le nôtre. Il faut agir, c’est urgent. » À côté de dossiers « brûlants », comme les relations avec Ottawa, les trous dans les finances publiques ou l’emplacement du CHUM, la chute du taux de natalité n’a jamais pesé bien lourd dans le débat public. Mais le vent commence peut-être à tourner. Selon un sondage CROP réalisé pour L’actualité, plus de la moitié des Québécois – et 56 % des francophones – se disent assez ou très préoccupés par le phénomène. Jacques Henripin est du nombre. « Ce n’est pas normal qu’une espèce vivante ne se renouvelle pas », dit le démographe, qui suit l’évolution des courbes de natalité québécoises depuis plus d’un demi-siècle. « Si on apprenait que les caribous arrêtaient de se reproduire, on s’en inquiéterait. C’est la même chose pour nous. » Le Québec commence à peine à prendre la mesure des bouleversements qui s’annoncent. « Ça reste encore trop abstrait, dit Simon Langlois, sociologue à l’Université Laval. Le Québec n’est pas encore vieux. Il est d’âge mûr. L’âge médian y est de 40 ans (contre 26 en 1971). On a l’impression que le Québec va bien; ça empêche la pleine prise de conscience des enjeux.» Selon l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), l’ensemble de la population québécoise devrait continuer à croître pendant encore 25 ans – jusqu’en 2031 -, avant d’amorcer un lent déclin. Mais la pénurie de bébés, jumelée à l’exode des jeunes, est déjà une réalité criante dans de nombreuses régions – et pas seulement en Gaspésie et sur la Côte-Nord, où le déclin est entamé depuis plusieurs années. Pas moins de la moitié des municipalités régionales de comté (MRC) verront leur population diminuer d’ici 2026, parfois dramatiquement. Dès 2020, le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus aura presque doublé par rapport à aujourd’hui et il y aura davantage d’enterrements que d’accouchements dans « la Belle Province » – qu’on pourra alors officiellement surnommer « la Vieille Province ». L’effet de la dénatalité se fera toutefois sentir bien avant. En 2011, soit dans six petites années, les premiers baby-boomers commenceront à toucher leurs chèques de pension de vieillesse. Deux ans plus tard, la population active du Québec se mettra à décliner, en chiffres absolus. Dès ce moment, le rapport du nombre de travailleurs au nombre de retraités dégringolera rapidement, passant de quatre à deux pour un. Certains évoquent déjà le « choc de 2013 ». « La dénatalité deviendra alors vraiment perceptible. On sera en plein coeur du problème », dit l’actuaire en chef de la Régie des rentes du Québec (RRQ), Denis Latulippe. Le Québec fera face à un défi colossal. « S’il n’y a plus de croissance démographique, il faudra générer de la croissance ailleurs. Il y a deux solutions: lutter contre le chômage et augmenter la productivité. Chose certaine, il faudra prendre un virage. » Au lieu de parler de choc démographique, on devrait parler de « défi », croit pour sa part le président de la FTQ, Henri Massé. « Nous, on ne croit pas au Bonhomme Sept-Heures. Si on prend les bonnes décisions, on peut régler le problème et  » revirer ça boutte pour boutte » ». Un conte pour enfants, l’effet du vieillissement et de la dénatalité sur les finances publiques? « Si on attribuait à la population d’aujourd’hui la structure par âge qu’elle atteindra dans 20 ans, tout en conservant les règles fiscales et les engagements de dépenses actuels, les revenus fiscaux du Québec diminueraient de 5 milliards et les dépenses augmenteraient de 5 milliards. Au total, le  » trou budgétaire  » d’origine démographique atteindrait donc 10 milliards », écrivaient récemment les économistes Pierre Fortin, de l’UQAM, et Marc Van Audenrode, de l’Université Laval. Ce n’est pas d’hier que les pouvoirs publics s’inquiètent des conséquences du déclin démographique. Déjà en 1990, l’ancien premier ministre Robert Bourassa se confiait ainsi à un journaliste: « Tous les mois, on m’apporte des statistiques démographiques et je me dis: on a beau faire des efforts sur le plan économique, l’essentiel va nous manquer un jour, parce qu’il y aura un vieillissement accéléré de la population. » Quinze ans plus tard, son successeur à la tête des libéraux québécois, Jean Charest, a les mêmes craintes. Quand l’ISQ a publié la mise à jour de ses prévisions démographiques, l’hiver dernier, le Conseil exécutif – le « ministère » du premier ministre – en a demandé une présentation le matin même. « Le plus difficile, c’est de ne pas avoir l’air trop alarmiste dans nos résumés, dit Normand Thibault, démographe à l’ISQ. On indique où le Québec se dirige si la tendance se maintient. Aux décideurs de bouger s’ils n’aiment pas ce qu’on leur annonce. » Message reçu. Quelques mois plus tard, Jean Charest convoquait plus de 75 organismes à un Forum des générations, en banlieue de Québec, pour discuter des moyens de faire face au déclin démographique. Patrons, syndicats, aînés, étudiants, autochtones, tous ont tour à tour proposé des pistes de solutions. Parmi ces dernières, celle du président du Collège des médecins, Yves Lamontagne, qui a suggéré que l’État cesse de rembourser les vasectomies et les ligatures des trompes, a particulièrement soulevé la controverse… Au début de l’automne, les jeunes libéraux ont aussi fait du « choc démographique » le thème de leur congrès. « Je n’ai jamais vu de sujet aussi rassembleur », dit Simon Bégin, 21 ans, président de la Commission-Jeunesse du PLQ. Ce militant a participé à d’innombrables rencontres, aux quatre coins du Québec, pour préparer le congrès. « Les discussions étaient passionnées et se terminaient souvent tard dans la nuit, dit-il. La Constitution, ça n’intéresse pas tout le monde. Mais les jeunes se sentent tous interpellés par la dénatalité. C’est un consensus générationnel. » Les « trois mousquetaires », ces trois jeunes députés péquistes qui ont sillonné le Québec l’an dernier pour prendre le pouls de la génération montante (et qui ont causé un électrochoc au sein du PQ avec leur rapport sur la « désuétude » de la souveraineté aux yeux d’une partie de la jeunesse), tirent les mêmes conclusions. « Ç’a été un des dossiers fétiches tout au long de notre tournée », dit Alexandre Bourdeau, 26 ans, député de Berthier. Est-ce un hasard? Depuis l’automne, les « mousquetaires » ont gagné à leur cause deux collègues qui se passionnent eux aussi pour la question. Nicolas Girard, 32 ans, terminait un mémoire de maîtrise sur la conciliation travail-famille au moment de l’élection partielle rendue nécessaire par le départ du député péquiste André Boisclair. « Les parents souhaitent plus de flexibilité dans les horaires et je vais me battre pour eux. C’est une des raisons pour lesquelles je me suis lancé en politique», dit le nouveau député de Gouin, à Montréal. Elsie Lefebvre, la plus jeune femme jamais élue à l’Assemblée nationale (à 25 ans), a aussi axé sa campagne électorale, dans Laurier-Dorion, sur la politique familiale. « Les valeurs collectives doivent changer, dit-elle. Bien des parents ont l’impression de déranger en se promenant avec leurs enfants en autobus ou dans les lieux publics. C’est déplorable. » Changer la perception de la société à l’égard des enfants, c’est aussi le rêve que caresse Jacques Lizée, directeur général du Carrefour action municipale et famille. Créé il y a une quinzaine d’années, cet organisme s’est donné une mission singulière: aider les villes et les villages « à penser et à agir en fonction des familles ». « Je voulais que les populations locales s’approprient le discours sur la famille, dit cet ancien travailleur social. C’est fini, l’époque où les villes géraient seulement les poubelles et le déneigement. Si on croit au Québec des régions, si on veut que les jeunes y restent et fondent des familles, il faut redonner des pouvoirs aux milieux locaux et y améliorer la qualité de vie. » Avec une équipe de formateurs constituée d’anciens élus et de hauts fonctionnaires municipaux, Jacques Lizée conseille les villes qui veulent élaborer des politiques familiales. « On ne réinvente pas le bouton à quatre trous », admet-il. L’opération permet d’abord aux villes de rassembler, dans un document, toutes les mesures pro-famille qu’elles offrent déjà et de les faire connaître à leurs habitants. Certaines municipalités font preuve d’imagination. New Richmond, en Gaspésie, offre gratuitement aux nouveaux parents, pour une durée de six mois, l’approvisionnement en couches et en lait maternisé. Victoriaville, dans le Centre-du-Québec, organise chaque mois un tirage pour les parents de nouveau-nés. Les prix à gagner? Des arbres à planter en l’honneur des poupons. « On n’a pas la prétention de relever la natalité en plantant des arbres. Mais c’est un symbole, un message qu’on envoie », dit Marie-Josée Monfette, responsable du dossier de la famille à Victoriaville. Depuis deux ans, grâce à des subventions du ministère de la Famille, 80 villes québécoises se sont ainsi dotées de politiques familiales. Un modèle unique en Amérique, dit Jacques Lizée, qui vient de présenter cette success story au dernier Sommet mondial de la famille, en Chine. Le maire de Coaticook, André Langevin, n’a pas attendu l’aide de Québec avant de lancer sa propre politique familiale. Dans les années 1980, alors qu’il était directeur de l’école secondaire de la ville, il se désolait de la diminution constante, année après année, des inscriptions, phénomène directement lié à la dénatalité et à l’exode des jeunes vers les grandes villes. «C’est à ce moment que j’ai décidé de me lancer en politique », dit-il. Au fil des ans, il a mis en place un audacieux programme d’aide financière aux familles, comportant notamment un « cadeau de bienvenue » de 1 500 dollars (plus 500 dollars par enfant) pour celles qui achètent une maison dans la municipalité et des primes à la naissance de 500 à 1 000 dollars par enfant. La Ville assume aussi 50 % du coût des activités sportives pour les familles nombreuses (trois enfants et plus), une mesure particulièrement appréciée. « Ça fait toute la différence quand on a un seul salaire », dit Natalie Labrie, 28 ans, arrivée à Coaticook il y a deux ans avec son conjoint. Rencontrée à la Fête de la famille, à l’école La Frontalière, en décembre dernier, la jeune mère rayonnait. Elle venait de gagner 1 000 dollars au Loto-famille, autre initiative du maire. André Langevin en est convaincu: sa politique donne des résultats. « On réussit à maintenir le taux de natalité au-dessus de celui des autres régions rurales. Si ça se faisait à l’échelle du Québec, la natalité augmenterait. » Pourrait-on envisager un autre baby-boom? Jacques Henripin en doute. La dénatalité est « une tendance lourde comme un éléphant », dit d’un ton grave le démographe en se calant dans le fauteuil de son salon, à Mont-Royal. La dernière génération à avoir engendré assez d’enfants pour assurer son renouvellement est celle qui est née en… 1942! Et il y a plus de 35 ans que le taux de fécondité au Québec a chuté sous la barre des 2,1 enfants par femme. Mais ce n’est surtout pas une raison pour ne rien faire, dit Jacques Henripin. « La dénatalité, on en parle depuis 20 ans, mais on n’agit pas », s’indigne celui qui a formé une bonne partie des démographes du Québec au cours de ses 40 ans d’enseignement à l’Université de Montréal. « Le poids de l’immédiat dans les démocraties est tel qu’il l’emporte sur tout le reste. » À 78 ans, il a momentanément quitté le confort de sa retraite pour écrire un essai de vulgarisation sur les enjeux auxquels doit faire face le Québec. Dans Pour une politique de population (Éditions Varia, 2004), il propose une série de mesures musclées pour soutenir la natalité et s’adapter aux conséquences de la dénatalité et du vieillissement. « Ce sera le grand défi du prochain demi-siècle. » Solution 1 : Travailler longtemps… Solution 2 : Bienvenidos amigos! Des bébés, c’est pas cool

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Le nouveau pouvoir de Mario

Le téléphone n’arrête pas de sonner à la permanence de l’Action démocratique, à Montréal. «Envoyez-nous votre CV», répond régulièrement la jeune réceptionniste. Début avril, l’ADQ embauchait. Avec l’élection de 41 députés et l’accession au statut d’opposition officielle, le parti avait 250 postes à pourvoir. «Avoir des moyens, offrir à des gens passionnés de politique de gagner leur croûte en faisant de la politique à temps plein, c’est le fun», explique Mario Dumont. De la politique, les adéquistes ont bien l’intention d’en faire. Car le gouvernement minoritaire de Jean Charest ne tiendra pas deux ans, affirme le chef de l’ADQ. «Ceux qui me connaissent savent qu’instinctivement je suis un gars de pouvoir. Il n’est pas dans ma nature d’être dans l’opposition.» À la question: «Vous en devez une à Stephen Harper, non?», Mario Dumont répond, les dents serrées, le regard noir: «Ce serait plutôt le contraire.» Sur le terrain, les conservateurs n’ont rien fait, ou si peu, pour soutenir les candidats de l’ADQ. Certains ministres conservateurs ont même plutôt appuyé les libéraux. Les adéquistes, eux, avaient trimé dur pour les conservateurs lors de la dernière campagne fédérale. Stephen Harper en doit donc une au chef de l’ADQ. «On s’en est parlé; je suis un gars franc», déclare brièvement Mario Dumont, qui entend faire de l’économie la priorité de son opposition. Accélérer le développement hydroélectrique, organiser un grand chantier sur le développement économique, faire du Québec une terre d’investissement privilégiée… Dumont en rêve. L’actualité l’a rencontré quelques jours après les élections, au milieu des boîtes de déménagement! Que voulez-vous obtenir de ce gouvernement? — Les priorités de l’opposition seront celles que l’ADQ a mises en avant durant la campagne: la famille, les augmentations de tarifs, tout ce qui touche la classe moyenne… J’ai aussi dit que j’exigerais une commission d’enquête sur l’hébergement des aînés. Mais on formera surtout une opposition plus forte en matière d’économie! Le Québec a une performance assez pitoyable sur ce plan. De toutes les statistiques, celles qui portent sur l’appauvrissement global de la province dans le continent nord-américain sont les plus inquiétantes. Une société qui s’appauvrit aura moins de ressources pour la santé, l’éducation, la culture… Je suis le premier à reconnaître que l’économie a été négligée pendant la campagne électorale. Parmi les candidats de l’ADQ élus, il y a beaucoup de gens d’affaires. Ils constitueront une opposition officielle beaucoup plus préoccupée d’économie que ce qu’on a vu pendant la campagne. Qu’est-ce qui vous séduit dans cette nouvelle fonction? — Croyez-le ou non, je n’y avais jamais réfléchi. J’avais imaginé ce que serait la vie de premier ministre — j’avais même choisi le premier fonctionnaire de la province — et aussi ce que serait la vie d’un chef de tiers parti détenant la balance du pouvoir. Mais pas celle de chef de l’opposition. Je me rends compte que j’aurai un pouvoir important sur le gouvernement, celui de lui imposer les priorités politiques, la question d’actualité dont tout le monde discute. Envisageriez-vous de demander au lieutenant-gouverneur de remplacer ce gouvernement libéral? — Non. Il y a eu des élections le 26 mars, le Parti libéral a obtenu le plus de votes et il a eu plus de sièges que l’ADQ. Ce n’est pas en m’associant au Parti québécois que je prendrai le pouvoir, mais en allant chercher une majorité de suffrages et de sièges au prochain scrutin. Est-ce qu’il y a des choses qui vous inquiètent dans le fait de former l’opposition officielle? — D’y rester! Les Québécois exigent de nous que nous fassions marcher leur Assemblée et qu’on la fasse fonctionner dans leur intérêt. Le gouvernement Charest nous a habitués à des fins de session où il nous imposait le bâillon. S’il n’est pas capable de se corriger, cela sera ardu pour lui de tenir le coup. Le Parti québécois, qui connaît de grandes difficultés, pourrait être un allié éternel [NDLR: du gouvernement], qui s’étire, s’étire et accepte bien des choses. Mais nous, nous n’allons pas accepter n’importe quoi. Nous avons des principes. Et notre parti sera jugé sur sa capacité de faire fonctionner l’Assemblée nationale et sur sa fidélité aux principes que nous avons défendus en campagne. Pensez-vous que les gens ont compris que votre programme demandera des sacrifices? — Les gens ont compris que voter ADQ, c’est un peu plus que changer la couleur du tapis. On est en train de changer de mentalité. Il y a eu une prise de conscience. Vous utilisez l’expression «centre droit». C’est ainsi que vous vous définissez? — Dès les élections de 2003, nos adversaires nous ont accolé des étiquettes. Après ces élections, nous nous sommes dit que mieux valait nous assumer et ne pas laisser nos adversaires choisir les étiquettes. Nous sommes un parti «autonomiste», de «centre droit»… Cela définit bien qui nous sommes. La droite n’a pas tellement bonne presse au Québec… — La droite morale n’a pas d’emprise au Québec. Je n’appartiens pas à cette école de pensée et j’ai toujours dit aux conservateurs qu’il fallait viser le centre droit, responsable en matière de fiscalité, de sécurité publique et de mesures sociales. Sur le plan socioéconomique, nous croyons moins à l’intervention de l’État que d’autres partis. Vous avez été comparé au politicien français Jean-Marie Le Pen. Que pensez-vous de lui? — Je suis en désaccord avec ses positions; ma vision de la société est pluraliste. J’ai appuyé le gouvernement quand il a augmenté les quotas d’immigration. D’ailleurs, j’ai autant d’appuis de la part des nouveaux arrivants que des Québécois nés au Québec. Les témoignages que nous avons reçus de personnes nées au Québec et de personnes venues au Québec sont à peu près les mêmes. Les plus émouvants étaient ceux de jeunes femmes musulmanes qui avaient quitté un autre pays et qui disaient: battez-vous, les Québécois, on sait où ça mène! Et la comparaison avec Duplessis? — Je ne suis pas d’accord avec lui sur les questions d’éducation. Mais c’était une autre époque, que je n’ai pas connue. L’Union nationale a disparu, parce qu’elle n’avait plus sa place. Ceux qui me comparent avec Duplessis font partie de cette vague d’intellos qui essaient de noircir tout ce qui ne correspond pas à leur vision. Votre succès représentait-il le triomphe du camping Sainte-Madeleine, comme certains l’ont dit? — Toutes sortes de gens ont voté ADQ: des profs d’université, des personnes âgées, des cégépiens. Certains l’ont fait à cause de la famille, d’autres parce qu’ils se préoccupent de la dette. D’autres encore voulaient simplement donner un bon coup de pied dans le système. Sainte-Madeleine est située dans Verchères, et c’est le PQ qui a gagné dans cette circonscription! Vous avez aussi parlé d’une charte des droits et responsabilités des citoyens pour mieux encadrer le débat sur les accommodements raisonnables… — Il s’est passé quelque chose d’important l’automne dernier et j’y ai contribué. Entre octobre et janvier, les Québécois se sont fixé une limite. Ils ont dit: oui, on est un peuple tolérant et ouvert; oui, on veut maintenir une immigration importante chez nous; oui, on est prêts à trouver des accommodements qui facilitent la vie des gens et la cohabitation — mais on ne reviendra pas en arrière sur des principes comme l’égalité des hommes et des femmes. Il y a des gens, aujourd’hui, dans les CLSC et d’autres services publics, qui sont conscients de ce qui est ou n’est pas acceptable. Il reste au gouvernement à faire adopter une Constitution qui établisse nos valeurs communes. Et on aura le rapport de la commission présidée par Gérard Bouchard et Charles Taylor. La division entre les deux autres partis et le vôtre, sur ce sujet et sur d’autres, correspond-elle à une fracture entre le Québec rural et Montréal? — Cette division-là est très exagérée. Quand on regarde les résultats des élections, on voit que l’ADQ est aux portes de Montréal et que le Parti québécois, dont le chef est très montréalais, a gagné dans les régions les plus éloignées du Québec: Abitibi, Côte-Nord, Gaspésie, Saguenay! Cette fracture-là, donc, je n’y crois pas. Les centres urbains sont un défi un petit peu plus grand pour les partis de centre droit. Stephen Harper a connu la même situation au fédéral en n’obtenant aucun siège à Toronto, à Montréal et à Vancouver… Les candidats de l’ADQ ont fini deuxièmes dans plusieurs circonscriptions de Montréal. Je ne pense pas qu’il y ait de fracture. Montréal est un défi pour l’ADQ. Mais l’ADQ a aussi un défi à relever au Lac-Saint-Jean! Votre autonomisme, qu’est-ce que c’est au juste? — [Long silence…] Le titre du premier chapitre de notre programme — «S’affirmer sans se séparer» — résume bien ce qu’autonomisme veut dire. C’est une ligne de conduite qui définit une façon d’aborder les prochaines étapes de l’avenir du Québec. L’approche du PQ — tenir des référendums — appartient à une période historique située derrière nous. Alors, maintenant, que fait-on? On n’abandonnera certainement pas les revendications qui sont importantes… Le modèle d’une vraie confédération serait l’idéal. Mais je ne suis pas seul dans tout ça. Alors il faut, à tout le moins, que le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, hérité de la Constitution de 1867, soit balisé. Robert Bourassa a essayé avant vous, et il a échoué… — J’en suis conscient. Il ne faut pas nier les échecs du passé, mais la politique interdit de se laisser paralyser par eux. Elle oblige à regarder en avant. Je pense que la politique du couteau sur la gorge [NDLR: suggérée par le sociologue Léon Dion, père du chef actuel du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion] ainsi qu’une certaine façon de dire et de penser qui marquait le rapport [de Jean] Allaire [fondateur de l’ADQ] ne peuvent plus marcher. Je pense aussi qu’on sait que ce n’est pas avec une approche comme celle qui a suivi le rejet de l’accord du lac Meech qu’on va obtenir des résultats du reste du Canada. On peut prendre acte des échecs du passé, de leur cause et du processus qui y a conduit pour ne pas les répéter, mais je n’accepte pas qu’on dise: on ne peut pas faire ça, parce que la dernière fois qu’on a essayé, ç’a été un échec. Il s’agissait d’autres acteurs… En 1992, ce n’est pas moi qui étais là, ce n’était pas Stephen Harper qui était à Ottawa, et c’étaient d’autres premiers ministres qui étaient à la tête des provinces… Est-ce que le Canada anglais doit se réjouir de vos succès? — Non… Bien… Il doit voir ça comme un changement qui survient au Québec. Je pense que ce serait une erreur pour lui de se rendormir. Certains disent que vous êtes aussi menaçant que le Parti québécois. Êtes-vous d’accord? — Je ne sais pas… Jean Charest a été envoyé au Québec comme un «capitaine Canada». Le reste du Canada a de la difficulté à voir ce qui se passe au Québec autrement qu’à travers le prisme «Jean Charest»: plus Jean Charest a du succès, mieux ça va; moins il a de succès, plus on doit être inquiet. Le Canada voit une forme de menace dans tout ce qui n’est pas Jean Charest. Et je ne suis pas Jean Charest… Faut-il tuer le Parti québécois? — Ce sont les Québécois qui décident. La politique est cyclique et chaque parti doit s’adapter. L’idée de François Legault voulant qu’on va faire un pays et qu’après il va nous rester du «change», c’est loufoque. Ce serait plus respectueux de dire que ce sera désormais la semaine de cinq jours au lieu de quatre, qu’on va travailler plus fort et payer plus d’impôts, parce que là on fait un pays et que c’est toute une corvée, ça! Il n’y a pas un seul pays où un parti a proposé l’indépendance en disant: ça va être plus facile, on va travailler moins, il va nous rester de l’argent. À mon avis, tout ça, c’est du mensonge. Pourquoi dire maintenant que vous n’avez jamais été souverainiste, malgré votre rôle pendant la campagne référendaire de 1995? — J’ai toujours pensé qu’en nommant Lucien Bouchard négociateur en chef pour une période d’un an, on se serait approchés d’une véritable confédération… Lucien Bouchard pensait d’ailleurs comme moi. Votre stratégie, est-ce encore «une autre dernière chance»? — Il faut se sortir de l’idée qu’on fait les choses en attendant un autre référendum. Il faut bâtir des alliances et faire des choses pour que ça marche dans l’ensemble canadien. Vous êtes un fédéraliste, alors? — Je suis un autonomiste.

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Dur, dur le «multikulti»

Le mois dernier, à Francfort, une juge allemande a refusé à une femme battue une procédure de divorce accélérée, pour cause «culturelle». La juge appuyait sa décision sur le verset 34 de la sourate 4 du Coran. Ce texte dit que le mari a le droit de frapper son épouse. L’Allemagne a bondi. Même les associations musulmanes ont hurlé. La juge a été dessaisie de l’affaire. Mais la polémique ne s’apaise pas. Mère de deux enfants, la jeune musulmane de 26 ans — originaire du Maroc, comme son mari — était brutalisée «parce qu’elle avait adopté un mode de vie occidental». La juge avait déjà interdit au mari de s’approcher à moins de 50 m du domicile, mais elle refusait d’accorder un divorce accéléré (ce qui aurait évité le délai de réflexion obligatoire d’un an). «Dans ce milieu culturel, expliquait la juge, il n’est pas rare que l’homme fasse usage d’un droit de correction. La requérante devait s’attendre à cela lorsqu’elle a épousé le défendeur.» L’opinion publique s’est déchaînée contre cet abus du «multikulti», comme les Allemands surnomment le multiculturalisme! En ce début de 21e siècle, le Québec n’est pas seul à nager dans la confusion du multikulti. Dérapages administratifs, décisions maladroites, erreurs de jugement… Devant ces dérives, la tentation est forte de rejeter en bloc ce fameux multikulti. Surtout qu’on peut dire que tout ça, c’est la faute du Canada! En 1971, le Canada a été le premier pays du monde à faire du multiculturalisme une politique officielle, proclamant «la valeur et la dignité de tous les Canadiens et Canadiennes, sans égard à leurs origines raciales ou ethniques, à leur langue ou à leur confession religieuse». Des pays d’Europe l’ont adopté dans la foulée, la Grande-Bretagne en tête. Mais depuis quelques années, rien ne va plus. Le Danemark et les Pays-Bas ont déjà renversé leur politique. L’Allemagne est à bout de souffle. La Grande-Bretagne en arrache. Pourtant, écrit un des grands penseurs de notre temps, l’économiste Amartya Sen, la solution n’est pas d’abandonner le multiculturalisme. Ce concept, aussi difficile soit-il à vivre au quotidien, est la meilleure piste dont le monde dispose pour assurer le développement serein des grandes villes de la planète. La survie de l’Occident repose d’ailleurs sans doute sur la créativité dont il fera preuve pour intégrer ses immigrants tout en tirant parti de leur apport culturel! Ce que nous n’aimons pas du multiculturalisme, c’est le mot et la façon, déplorable parfois, dont des gouvernements et des tribunaux l’ont concrétisé. Au lieu de tout rejeter, il faudra patiemment dissiper les confusions. Cesser de confondre conservatisme culturel et liberté culturelle. Cesser aussi de confiner les gens à leur identité religieuse! Battre son épouse est une tradition du passé qui n’a rien à voir avec une culture à protéger. Avoir trois épouses, faire exciser sa fille, refuser d’être vu par un fonctionnaire féminin sont de l’ordre du conservatisme culturel. Ce ne sont pas des gestes qui vont dans le sens de la liberté et de l’égalité. Et le hidjab au taekwondo? Des adolescentes, mineures, ne peuvent être réputées avoir fait, en toute liberté, un examen critique des choix qui s’offrent à elles. Elles sont dépendantes de l’autorité parentale. Si j’étais un entraîneur sportif, je voudrais que les jeunes musulmanes puissent pratiquer des sports, car une telle activité favorise leur intégration. Devenues adultes, elles choisiront, librement. D’ici là, pourquoi ne pas leur permettre de garder leur hidjab sous leur casque? Et faire confiance au temps? Au Pendjab, berceau du sikhisme, près de un jeune homme sur deux ne porte plus son turban, au grand dam des leaders spirituels. Laver cette longue chevelure que leur religion leur interdit de couper et draper sept mètres de tissu sur leur tête chaque matin demande trop de temps! Surtout qu’ils sont désormais souvent privés de l’aide de maman ou de leur épouse, occupées à leur propre emploi salarié. Sale temps pour les traditions, qui ne sont pas toujours solubles dans la modernité…

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Le paradis des ados

Les millions de dollars dépensés en campagnes contre le tabagisme ont porté leurs fruits: d’un océan à l’autre, on tolère de moins en moins de voir des ados la cigarette au bec. Mais c’est bien l’un des rares points, en matière de comportement des jeunes de 15-16 ans, sur lesquels les Québécois et les autres Canadiens s’entendent. Relations sexuelles, consommation occasionnelle de drogues douces, consommation régulière d’alcool sont acceptables aux yeux d’un plus fort pourcentage de Québécois. Et tandis que ces derniers sont un peu plus nombreux qu’il y a 15 ans à tolérer ces comportements, leurs concitoyens du reste du pays n’ont pas changé d’avis en ce qui a trait à la consommation de drogues douces par les ados… et ont durci leur position concernant les relations sexuelles. Le Québec n’est pas le royaume du stupre et de la fornication pour autant. Seul un Québécois sur 10 se dit favorable à ce qu’un ado de 15 ou 16 ans fume ou consomme des drogues douces et de l’alcool. Ailleurs au Canada, cette proportion tombe à un sur 16. En ce moment, un Québécois sur deux estime qu’une adolescente peut décider elle-même d’avoir recours à l’avortement, alors qu’un Canadien sur trois pense la même chose. Au Québec, cette opinion a gagné du terrain au cours des 15 dernières années, tandis qu’elle en a perdu ailleurs au pays. Johanne de Passillé, du Centre de santé des femmes de Montréal, a tout de même l’impression que la société québécoise est de moins en moins tolérante. «La couverture médiatique n’est jamais favorable à l’avortement, dit-elle. Tout ce qu’on entend, c’est que les femmes avortent trop, qu’elles utilisent l’avortement comme moyen de contraception.» Roy MacGregor, chroniqueur du Globe and Mail et auteur d’une trentaine d’essais et de romans, dont plusieurs pour adolescents, voit quant à lui deux explications à la montée de l’intolérance à l’ouest de la rivière des Outaouais: l’immigration et la religion. «Au Québec, l’extrémisme religieux est chose du passé, dit-il. Pas dans le reste du Canada, où les évangéliques ne cessent de gagner du terrain.» Le chroniqueur estime par ailleurs que les racines loyalistes des premiers colons, encore sensibles chez les Canadiens anglais, ainsi que la tendance des nouveaux arrivants à pratiquer leur foi de façon plus rigoureuse contribuent aussi au recul de la tolérance au pays. «Mais je doute de la validité des réponses obtenues, précise-t-il. Les Canadiens ont l’habitude de dire aux sondeurs ce qu’ils croient que ceux-ci veulent entendre.»

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Le paradis des ados

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Trouvez-vous acceptable qu’un ou une ado de 15-16 ans… Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 décide elle-même d’avoir un avortement 51 % 42 % 34 % 37 % ait des relations sexuelles 48 % 46 % 20 % 30 % fume la cigarette 14 % 31 % 8 % 22 % consomme à l’occasion des drogues douces 12 % 11 % 6 % 6 % boive régulièrement de l’alcool 10 % 9 % 6 % 8 %

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Quel placard?

Les homosexuels ne sont pas seulement égaux devant la loi, ils le sont de plus en plus dans l’esprit des gens! Sept Canadiens sur dix ne voient aucun problème à ce qu’un homosexuel enseigne dans une école primaire. Ils étaient moins de un sur deux à penser ainsi il y a 15 ans. Au Québec, le taux d’acceptation est encore plus élevé, à 80 %. Mais la progression est moins marquée qu’ailleurs au Canada, puisqu’en 1992, 64 % des Québécois étaient déjà favorables à l’idée. Cette ouverture n’étonne pas Laurent McCutcheon, président de Gai Écoute, centre d’aide téléphonique pour les gais. «Tant sur la question homosexuelle que sur bien des questions sociales, le Québec a toujours fait preuve d’une plus grande ouverture que le reste du Canada, dit-il. Les unions de fait et les unions civiles, par exemple, ont été reconnues au Québec d’abord.» Claude Gauthier, de la maison CROP, estime que les résultats du sondage suivent les efforts consacrés par les gouvernements au cours des dernières années pour assurer l’égalité entre gais et hétérosexuels. «Le débat sur le mariage entre conjoints de même sexe a beaucoup fait pour l’acceptation des homosexuels, dit-il. Il a ouvert les yeux de bien des gens sur une réalité qu’ils ne connaissaient peut-être pas.» Cela ne veut pas dire que tout est rose en ce bas monde! Trouver un seul enseignant du primaire disposé à parler ouvertement de son homosexualité a été impossible. «Un seul parent homophobe peut mettre la bisbille dans ta classe», dit un prof qui enseigne en 5e année, à Montréal, pour justifier qu’il faille garder son identité secrète. «Je ne mêle pas vie personnelle et vie professionnelle…» Les préjugés, il est vrai, peuvent parfois être tenaces. «Quelques personnes associent peut-être encore homosexualité et pédophilie, explique Claude Gauthier. Mais les résultats du sondage montrent qu’elles sont de moins en moins nombreuses.» Ce qui réjouit le prof de 5e année. «Ça fait 27 ans que j’enseigne, dit-il. Jamais je n’ai senti une telle ouverture de la part des parents à l’égard de l’homosexualité. Même chose dans la cour d’école. Il y a des années que je n’ai pas entendu mes élèves se traiter de tapettes.»

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Quel placard?

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Ça ne m’inquiète pas qu’une personne homosexuelle enseigne dans une école primaire. Québec en 1992 : 64 % en 2007 : 80 % Autres provinces en 1992 : 46 % en 2007 : 71 %

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Papa change les couches, mais…

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Il est plus normal pour la femme que pour l’homme de sacrifier sa carrière au profit de la famille. Québec 38 % Autres provinces 65 % Quoi qu’on dise, l’homme conserve certaines supériorités naturelles sur la femme contre lesquelles on ne peut rien. Québec en 2007 : 36 % en 1992 : 29 % Autres provinces en 2007 : 20 % en 1992 : 25 %

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Papa change les couches, mais…

L’égalité entre les pères et les mères, c’est pour bientôt. Du moins dans le petit groupe de parents avec lesquels Louis-Michel Tremblay, 27 ans, participe aux activités familiales organisées par le Carrefour des Petits Soleils, un organisme communautaire de Montréal. «Parmi huit parents, nous sommes trois ou quatre pères, selon les semaines!» dit ce fier papa d’un petit Augustin, 16 mois. À la naissance de son fils, en novembre 2005, Louis-Michel Tremblay a pris un congé parental de 35 semaines, le maximum à l’époque. Chargé de projet au sein d’un organisme de coopération internationale du Saguenay–Lac-Saint-Jean, il a opté pour le télétravail, et la petite famille s’est installée à Montréal, le temps que maman, infirmière, termine ses études d’acupuncture au collège de Rosemont. «Pour le moment, on mise sur la carrière de ma blonde plutôt que sur la mienne», dit-il. Tout comme Louis-Michel Tremblay, 6 Québécois sur 10 ne croient pas qu’il soit «plus normal pour la femme que pour l’homme de sacrifier sa carrière au profit de la famille». Ailleurs au Canada, près des deux tiers des gens pensent au contraire qu’il est plus normal pour la femme de mettre sa carrière en veilleuse. Au Québec, les rôles des hommes et des femmes sont moins catégorisés que dans le reste du pays, confirme Denyse Côté, directrice de l’Observatoire sur le développement régional et l’analyse différenciée selon les sexes de l’Université du Québec en Outaouais. «L’union libre et les naissances hors mariage ainsi que la garde partagée sont plus fréquentes.» Les mesures favorisant la conciliation travail-famille, comme les garderies à sept dollars, encouragent aussi les mères québécoises à regagner le marché du travail, souligne Francine Descarries, professeure à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM. «Est-ce que les comportements des hommes et des femmes sont vraiment plus égalitaires au Québec?» demande Évelyne Lapierre-Adamcyk, professeure titulaire au Département de démographie de l’Université de Montréal. Il a fallu attendre le début des années 2000, fait-elle remarquer, pour qu’au Québec le pourcentage de mères avec conjoint et qui travaillaient atteigne puis dépasse celui qu’on observait en Ontario. De toute façon, «il n’y a pas de quoi se péter les bretelles!» dit Germain Dulac, chercheur invité à l’École de service social de l’Université de Montréal et spécialiste de la condition masculine: près de 4 Québécois sur 10 croient toujours que c’est à la mère de sacrifier sa carrière pour la famille. «Il y a beaucoup de travail à faire auprès de la population et des employeurs», dit-il. Le père québécois s’occupe davantage des enfants qu’il y a 20 ans, mais la mère demeure la première responsable de l’organisation familiale, selon Francine Descarries. «L’homme accepte de faire le marché, mais sa conjointe doit dresser pour lui la liste des achats à faire», dit-elle. Fait étonnant: 36 % des Québécois (41 % des hommes et 32 % des femmes) pensent que «l’homme conserve certaines supériorités naturelles sur la femme contre lesquelles on ne peut rien»! C’est plus qu’il y a 15 ans (29 %). Ailleurs au Canada, ce pourcentage a baissé, passant de 25 % à 20 %. Selon Alain Giguère, président de CROP, les gens pensent à la force physique masculine et non aux facultés intellectuelles. «Le Québec est une société latine, traditionnellement plus machiste, dit-il. Les archétypes des hommes héros et des femmes féminines et maternelles demeurent dans les esprits. Mais c’est purement symbolique.» Au quotidien, les couches de bébé rattrapent les hommes québécois. Ceux-ci, estime Alain Giguère, rêvent seulement de «faire encore un peu les coqs!»

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Le capitalisme à visage mesquin

«Ah, nous disent-ils l’air penaud, c’est un grand malheur, c’est sûr, mais on n’y peut rien. Dans le nouveau grand marché du travail mondial, un employé sur quatre est chinois. Et en Chine, vous savez, il n’y a pas de vrais syndicats. Les salaires sont bas. Les conditions de travail pitoyables. [Soupirs!] Alors, il faut s’adapter. Travailler plus pour moins cher. Si seulement les Chinois étaient mieux traités, mieux protégés, mieux organisés, mieux payés. Mais ce n’est pas demain la veille…» Et si c’était demain la veille? Ce printemps, les députés chinois devront se prononcer sur une réforme des lois du travail qui entraînerait une véritable révolution, augmentant le pouvoir de négociation des salariés et celui du syndicat national, qui, bien que complètement à la botte du Parti communiste, fait preuve ces temps-ci d’un regain de conscience ouvrière. Que se passe-t-il? En 2005, 30 000 poursuites judiciaires, 300 000 conflits de travail, quatre millions de grévistes, voilà ce qui se passe. Le gouvernement chinois craint pour la paix sociale. Les employeurs, vivant dans un véritable far west du capitalisme, abusent. Selon la loi actuelle, le salarié n’a de protection que s’il a un contrat individuel, signé par son patron. Or, 80% des patrons n’en signent pas. Plus de 12% des salariés ne reçoivent même pas le salaire minimum, dérisoire, fixé par l’État. Lorsqu’ils sont payés. Selon l’Organisation internationale du travail, dans la province du Guangdong, plus de la moitié des employeurs retiennent illégalement une partie ou la totalité des salaires. Ça ne peut pas durer. Dans un geste surprenant de réalisme politique, le gouvernement a donc déposé l’an dernier ce projet de loi qui renverserait le rapport de force en faveur de l’employé et de son syndicat. Pas de contrat? On présumera qu’il existe. Changements aux conditions de travail? Négociation obligatoire avec le syndicat ou avec des «représentants élus». Contradiction entre la version de l’employeur et celle du salarié? À moins que l’employeur n’ait une preuve écrite, le juge présumera que le salarié dit vrai. L’État a mis à la disposition des travailleurs pendant 30 jours un site Internet pour obtenir leurs commentaires. Près de 200 000 salariés y ont déversé leurs malheurs et leurs espoirs. Ils n’étaient pas les seuls à commenter. Les grandes entreprises américaines et européennes ont lu le projet de loi. Elles furent catastrophées. Loin d’y voir une occasion de rehausser le niveau de vie des travailleurs chinois et de commencer à combler l’écart avec celui des salariés occidentaux, elles ont craint pour leurs marges de profit et ont laissé planer la menace de la délocalisation. Un lobbying intense leur a permis de convaincre les législateurs de diluer le projet de loi, dont une deuxième version vient d’être produite. Version encore trop généreuse au goût de la Chambre de commerce américaine, de Wal-Mart, Microsoft, Intel et General Electric, mais encore considérée comme un progrès réel par les organisations de travailleurs et de défense des droits de la personne. La partie se corse. Ce débat législatif n’est pas chinois, il est planétaire. En Europe, les syndicats ont forcé la Chambre de commerce européenne à faire volte-face. Hier opposée au projet de loi, elle s’y dit maintenant favorable. La suédoise Ericsson, par exemple, s’est dissociée des lobbys patronaux qui ont voulu faire reculer l’État chinois. Aux États-Unis, les travailleurs du textile sont montés au créneau, ralliant des représentants démocrates. La société Nike s’est soudain trouvée mal et s’est désolidarisée des efforts du lobby patronal américain à Pékin. Beaucoup d’autres (dont Google) se taisent. Dans cette affaire, les masques tombent. De grandes entreprises qui se gargarisent de «responsabilité sociale» et qui prétendent avoir, dans les pays émergents, un comportement exemplaire se battent aujourd’hui bec et ongles pour interdire aux travailleurs chinois des droits obtenus il y a des décennies par les salariés occidentaux. Il faut savoir de plus que la pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires, dans nos secteurs manufacturiers, provient non des manœuvres condamnables d’entrepreneurs chinois véreux dans le Guangdong, mais des pratiques des grandes sociétés occidentales installées en Chine. Au cours des 12 dernières années, les deux tiers de la fulgurante augmentation des exportations chinoises furent attribuables aux entreprises étrangères en sol chinois. Toute amélioration des conditions de travail des travailleurs de ces entreprises — donc de nos entreprises établies là-bas — aura un effet positif sur la qualité de vie des salariés, partout sur la planète. La mondialisation nous a entraînés vers le fond du baril. Mais voilà que le fond du baril monte. Honte à ceux qui freinent cette ascension. — Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net.

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Les sauveurs d’enfance

En 1900, Montréal était une tueuse en série de nouveau-nés. Elle était la grande ville du monde où les bébés mouraient le plus, après… Calcutta — du moins parmi celles qui tenaient des statistiques. Un enfant montréalais sur quatre ne survivait pas à sa première année. Et il y avait quatre fois plus de mortalité infantile à Saint-Henri, quartier ouvrier francophone, qu’à Westmount. Pour tenter d’endiguer la saignée, un groupe de femmes bourgeoises a fondé un petit dispensaire de 12 lits rue Saint-Denis, l’Hôpital Sainte-Justine. Au fil des déménagements et des agrandissements, il est passé à 34 lits en 1910, à 80 lits en 1915, à 164 lits en 1925 et à 500 lits en 1935! Aujourd’hui, le CHU Sainte-Justine est le plus important établissement de soins pédiatriques au Québec et le plus grand centre mère-enfant au Canada. Dans l’ouvrage Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007, l’historienne Denyse Baillargeon, de l’Université de Montréal, fait revivre les 100 ans de cette institution. Elle nous parle ici des premières décennies. De quoi mouraient tant les enfants au début du 20e siècle? — La plupart mouraient de diarrhées ou d’entérites, principalement à cause du lait contaminé qu’ils buvaient. À Montréal, il y aura des lois imposant la pasteurisation du lait, mais seulement dans les années 1920, et elles ne seront appliquées de manière stricte qu’à partir des années 1930. Le lait provenait parfois de troupeaux non vaccinés contre la tuberculose. On le transportait de la campagne à la ville dans des conditions abominables et il pouvait traîner près des gares au soleil pendant des heures! Dans les crèches, où se retrouvaient les bébés des filles-mères, le taux de mortalité était absolument catastrophique: huit sur dix n’atteignaient pas un an. Les femmes n’allaitaient pas? — Les Canadiennes françaises allaitaient peu. Souvent, elles arrêtaient après un mois à peine. Les raisons de cela sont probablement culturelles. D’ailleurs, on retrouve les mêmes comportements chez les Normandes et les Bretonnes à la fin du 19e siècle. La place qu’a prise l’Église catholique ici, le discours qu’elle avait sur le corps, ça a sûrement quelque chose à voir. Il était hors de question que les Canadiennes françaises donnent le sein devant les autres membres de la famille, par exemple. Ce n’était pas évident, les jeunes mariés habitant souvent avec leurs parents ou beaux-parents, dans des logements urbains exigus. Comment la mortalité des enfants était-elle perçue? — Elle scandalisait toute la communauté canadienne-française bien-pensante, c’est-à-dire les curés, les médecins, les bourgeois. Il faut comprendre qu’à l’époque, pour tous ces gens-là, cela voulait dire que l’avenir de la race était en danger. On ne voulait pas sauver chaque bébé pour lui-même, mais parce qu’il représentait l’avenir de la nation! De quels milieux étaient issus les patients de Sainte-Justine? — C’était surtout des gens pauvres. Parce que les pauvres étaient plus malades — ils vivaient dans des quartiers industriels surpeuplés et enfumés — et parce que les riches se faisaient soigner par des infirmières ou des médecins à domicile. À l’hôpital, il y avait trois types de patients: les patients privés, qui payaient tous leurs frais; les patients semi-privés, qui payaient une partie de leurs frais; et les patients publics, qui étaient totalement à la charge de l’assistance publique. Ce système-là allait demeurer jusqu’à la Loi sur l’assurance hospitalisation, en 1961. De quelles maladies souffraient les enfants? — La plupart souffraient d’une infection quelconque. Des yeux, des oreilles, de la gorge, des intestins. On voyait beaucoup de pleurésies, de pneumonies. Et dans les premières décennies, il n’y avait pas d’antibiotiques [NDLR: la pénicilline sera introduite à Sainte-Justine en 1944]. On déplorait que les parents tardent à amener l’enfant à l’hôpital. Si bien que quand ils arrivaient, il était parfois trop tard. C’était dangereux dans les cas d’appendicite — on pouvait en mourir! — et d’otite, qui risquaient de mener à la surdité. Pourquoi les gens attendaient-ils avant d’aller à l’hôpital, si ce n’était pas une question d’argent? — La société d’alors n’était pas médicalisée comme celle d’aujourd’hui. Les parents n’avaient pas ce réflexe. Il y avait aussi une gêne, une crainte. Aller à l’hôpital, pour un ouvrier ou un journalier quasi analphabète, c’était entrer dans un univers incompréhensible. Il y côtoyait des gens d’une autre classe sociale: médecins, infirmières, bénévoles. Devant eux, il devait étaler sa pauvreté, car son enfant n’était pas nécessairement bien mis. Il s’attirait des reproches sur sa façon de prendre soin de lui. Quels ont été les moments les plus difficiles dans l’histoire de l’hôpital? — Trois grandes épidémies de poliomyélite ont touché Sainte-Justine, en 1931, 1946 et 1959. Ce furent des temps forts. En 1946, on a hospitalisé près de 500 enfants. Ils arrivaient de tous les coins du Québec. Il y avait des enfants partout, dans les corridors, partout! Il a fallu réquisitionner les lits, repousser toutes les opérations chirurgicales non urgentes et mobiliser le personnel. Le taux de mortalité n’a pas été si élevé, mais beaucoup d’enfants ont gardé des séquelles et ont continué à fréquenter l’hôpital pendant de nombreuses années. Qu’est-ce qui vous a surprise dans vos recherches? — J’ai vu des parents qui abandonnaient leur enfant à l’hôpital! Ils ne venaient pas le chercher, une fois guéri, et l’hôpital ne retrouvait pas leur trace. On devait alors le placer à l’orphelinat. Ce n’est pas arrivé très fréquemment, mais quand même quelques fois. Il y a aussi des parents qui tardaient à venir chercher leur bébé, parce qu’ils profitaient d’un répit à la maison ou parce qu’ils estimaient qu’il était bien à l’hôpital, où il avait son propre lit et mangeait à sa faim. L’hôpital devenait pour eux une espèce de substitut familial. Quel rôle a joué Justine Lacoste-Beaubien? — Elle a été la présidente du conseil d’administration de Sainte-Justine pendant près de 60 ans! C’était son hôpital. Elle avait une autorité absolue, même sur les médecins. Une chose m’a frappée. Elle était à la fois une grande philanthrope et une femme férue de progrès scientifique. Elle voulait les appareils les plus modernes, les meilleures techniques chirurgicales, les plus grands spécialistes. Elle n’hésitait pas à envoyer ses médecins en congrès aux États-Unis ou en Europe. Elle-même a beaucoup voyagé et on dit que, partout où elle allait, elle visitait des hôpitaux! — Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007, par Denyse Baillargeon, Boréal. En librairie le 25 avril.