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Bobos et bons soins des hôpitaux

-Pour le classement général des hôpitaux, consultez la page 29 de votre magazine. -Pour le bilan détaillé de votre hôpital, cliquez ici ! En France, le magazine Le Point publie depuis plus de 10 ans un classement des hôpitaux par spécialités. Le lecteur y apprend chaque année quel établissement est un leader dans le traitement du cancer du sein, de la cataracte ou des traumatismes du genou. Aux États-Unis, le magazine US News & World Report fait de même depuis bientôt 20 ans et honore ainsi, chaque année, une cinquantaine d’hôpitaux particulièrement performants. Ce n’est pas d’hier que les magazines donnent à leurs lecteurs des renseignements sur les meilleures pratiques qui ont cours dans le réseau de la santé de leur pays, quelle que soit la forme — privée, publique ou mixte — que prend l’organisation de ce réseau. Au Québec, il était jusqu’à tout récemment impossible de le faire. Trop peu de données comparatives — sinon aucune — étaient disponibles. Ce temps de l’obscurité est révolu. Voici le premier Bilan de santé des hôpitaux du Québec! Il ne porte pas sur la qualité des services. La grande majorité des Québécois savent que les soins qu’on leur prodigue sont de bonne qualité. Encore faut-il qu’ils arrivent à voir le médecin! Le problème des Québécois, c’est l’accessibilité. Ce premier Bilan se concentre donc sur cette question. Pourquoi, dans certains coins du Québec, attend-on plus longtemps qu’ailleurs pour une prise de sang, pour une intervention chirurgicale? Une partie de la réponse tient dans l’organisation. Dans certains hôpitaux, des directions avisées font un meilleur usage des ressources disponibles, exercent sur leur milieu un réel leadership. La salle d’urgences d’un hôpital ne fonctionne pas en vase clos! Elle débordera toujours si les autres acteurs de son territoire — les soins à domicile, les médecins de famille, les centres d’hébergement, les soins psychiatriques — ne font pas leur boulot. L’hôpital n’est pas non plus un îlot solitaire. C’est le centre d’un écosystème complexe, comprenant CLSC, cliniques privées, centres d’hébergement, etc. Ce premier classement est un bon révélateur des écosystèmes en difficulté. L’actualité rêvait d’un Bilan comme celui-ci depuis près de deux ans. Plusieurs universitaires sollicités ont refusé de le concevoir avec nous, se disant opposés à de telles comparaisons. Finalement, c’est un lecteur qui, en vantant l’hôpital d’Alma, nous a mis sur la piste du Dr Yves Bolduc. Directeur des services professionnels de cet hôpital, diplômé en évaluation de programme, Yves Bolduc intervenait depuis 10 ans déjà — à la demande du ministère de la Santé d’un gouvernement péquiste puis d’un gouvernement libéral — pour diagnostiquer et résoudre les problèmes d’organisation dans certains hôpitaux du Québec. Son expertise était reconnue. Il a accepté, à l’hiver 2005, de concevoir avec l’équipe de L’actualité la méthodologie de ce premier Bilan. C’est cependant en acteur politique qu’il découvrira les conclusions et les reportages que les journalistes ont tirés des chiffres qu’il a compilés. Et qu’il les commentera, s’il le désire. Car après sa collaboration avec L’actualité, le Dr Bolduc est devenu candidat pour le Parti libéral du Québec dans la circonscription de Lac-Saint-Jean. Objectif de ce premier Bilan: mettre en évidence les meilleures pratiques, les diffuser, stimuler l’émulation dans un milieu qui a de lourds défis à relever. L’actualité souhaite faire de ce Bilan un rendez-vous annuel en l’enrichissant, chaque année, de nouvelles données. Parce que cette première radiographie, nous en convenons, ne peut prétendre tracer un portrait complet de l’accessibilité des soins au Québec. Pour ce faire, il faudrait mesurer la disponibilité des médecins de famille dans une région donnée, l’offre de soins à domicile, l’efficacité des services psychiatriques (dont les malades encombrent souvent les urgences). De tels indicateurs n’étaient pas disponibles cette année. Et il fallait bien commencer. Voici donc l’an 1 du Bilan de santé des hôpitaux du Québec. De quoi discuter dans les salons…

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Les parents, c’est n’importe qui?

Aux États-Unis, des lesbiennes sourdes choisissent un donneur de sperme sourd pour concevoir deux enfants sourds. Au Japon, des scientifiques viennent de créer une souris — bientôt un enfant? — à partir des gènes de deux femelles. Au Canada, un tribunal ontarien accorde à une femme le statut juridique de troisième parent de l’enfant qu’elle élève avec sa conjointe. En Europe comme au Canada, le mariage entre conjoints de même sexe a été légalisé par de nombreux gouvernements. La «science de l’ADN», l’industrie de la fertilité, les cours de justice et l’évolution des mœurs redéfinissent profondément, partout en Occident, la parentalité et la filiation. Faut-il ralentir cette redéfinition accélérée de la famille? Pour la chercheuse américaine Elizabeth Marquardt, absolument. L’amour ne suffit pas, la biologie compte, et les enfants souffriront de cette explosion du droit des parents, écrit-elle dans Révolution de la filiation: Conflit émergent entre les droits des adultes et les besoins des enfants (www.americanvalues.org). Dans ce rapport rédigé pour la Commission d’enquête sur l’avenir de la fonction parentale, décrite comme un rassemblement indépendant de chercheurs, elle préconise un moratoire de cinq ans. Et affirme la nécessité d’entendre d’abord les enfants nés des nouvelles technologies. Voix de la droite ou de la raison? L’actualité a rencontré l’auteure de 36 ans chez elle, en banlieue de Chicago. Vous êtes démocrate et pro-choix, fille de féministe. Pourquoi le débat sur le mariage gai vous a-t-il à ce point interpellée? — Quand le Massachusetts a décidé, il y a trois ans, de légaliser le mariage homosexuel, je n’avais pas de position ferme. Or, le jugement en question dit que le mariage est désormais l’union intime de deux adultes, sans faire mention d’enfants. J’étais enceinte de mon deuxième enfant à l’époque et ça m’a bouleversée. J’ai cessé de penser à ce que les gens diraient de moi, à l’agrégation peut-être compromise de mon mari universitaire, à mes amitiés en danger. D’ailleurs, j’ai perdu ma meilleure amie, lesbienne. Tout à coup, le mot «parent» était manipulé par des gens peu familiers avec les nouvelles structures familiales. Selon eux, tout adulte peut être le parent d’un enfant. Vraiment? Moi-même, j’ai grandi dans une famille plusieurs fois recomposée. Avec le temps, oui, on arrive à voir ses beaux-parents comme des figures parentales dignes de confiance et d’amour. Mais ce n’est pas automatique. Je suis aussi une chercheuse. Or, depuis la fin des années 1990, les chercheurs s’entendent: les enfants s’en tirent mieux s’ils sont élevés par leurs parents biologiques dans un mariage sans conflit majeur. Évidemment, ce n’est pas toujours possible. Mais les enfants des familles recomposées ont de moins bons pronostics, sont comparables aux enfants de familles monoparentales en matière d’activité sexuelle précoce, de résultats scolaires, d’attitudes émotionnelles et sociales. Ils sont plus à risque pour des abus sexuels, par exemple, aux mains de leur beau-père ou du petit ami de leur mère qu’avec leur père biologique. Je ne veux pas culpabiliser les beaux-parents, souvent admirables. Mais redéfinir le mariage, c’est redéfinir la parentalité. Partout en Occident, des experts en fertilité, des juristes, des commissions gouvernementales sont en train de fragmenter la parentalité, sans réel débat public, comme si la conception, la gestation, la naissance, l’éducation d’un enfant pouvaient se décomposer à l’infini. Qu’est-ce que ça signifie pour les enfants? Nous ne le savons pas. Nous avons des données sur l’adoption, les familles recomposées, les enfants du divorce, mais très peu sur les enfants de familles homosexuelles. Et à peu près rien sur la première génération des enfants nés de dons de sperme ou d’ovules. Comment se débrouillent-ils avec leur identité: qui suis-je? d’où viens-je? Voilà mon prochain livre. Pour votre livre sur les enfants du divorce, Between Two Worlds: The Inner Lives of Children of Divorce (Three Rivers Press, 2006), vous aviez enquêté auprès de milliers de jeunes. Cette fois, votre rapport n’en cite qu’une dizaine… — Les enfants nés du sperme ou de l’ovule d’un donneur sont très difficiles à dénicher, même si on estime qu’il en naît chaque année, aux États-Unis, de 30 000 à 75 000. Je reprends donc des témoignages diffusés dans les médias ou dans des forums de discussion. C’est très anecdotique pour l’instant. Il faudrait la collaboration des cliniques de fertilité. Or, celles-ci, privées et non réglementées, négligent leurs archives et rabrouent habituellement les enfants qui tentent de retrouver leurs origines. L’une de ces enfants, Katrina Clark, a témoigné dans le Globe and Mail, en décembre 2006, de son besoin viscéral de retrouver son père biologique. De sa colère, aussi. Est-ce typique? — Certains veulent plus d’information, savoir qui était leur père. D’autres disent que quelque chose de fondamental leur a été volé. Certains aboliraient l’anonymat des donneurs mais conserveraient la pratique, d’autres interdiraient tout. Ils ont aussi peur des maladies héréditaires. Pourquoi créons-nous deux classes de jeunes, ceux qui ont le droit de connaître leurs antécédents génétiques et médicaux, et ceux qui ne l’ont pas? Ils sont très en colère, pas tellement contre leur mère, mais contre la société, ses médecins et ses lois, qui aident des femmes (et des hommes) à créer délibérément des enfants qui n’auront jamais accès à la moitié de leur histoire… Or, c’est ce que nous faisons actuellement, aux États-Unis à la mode du Far West, au Canada avec plus de réglementation. La loi adoptée par le Canada en 2004 interdit la pratique des mères porteuses ainsi que la vente de sperme ou d’ovules… Aux États-Unis, qui décide? — En l’absence d’un système national de santé, tout cela est géré au niveau des États. Les tribunaux décident, et l’État par leur intermédiaire, en suivant péniblement les changements. Quand il faut trancher, par exemple, entre mère porteuse, donneuse d’ovule, parents acheteurs, etc., les juges locaux font de leur mieux pour régler des problèmes très précis, mais établissent ainsi des jurisprudences disparates. Il faudrait au moins essayer d’harmoniser les lois et les interventions. Car il y a une énorme contradiction. Depuis 20 ans, on reconnaît que les enfants ont besoin de leur père et ont droit, au minimum, à son soutien financier. Si une femme rencontrée un soir dans un bar prouve, par l’ADN, que vous êtes le père de son enfant, vous en serez légalement responsable pendant 18 ans et on vous incitera à vous impliquer dans sa vie. D’un autre côté, les cliniques de fertilité se multiplient. Au départ, les clients étaient des couples mariés. Pour l’État, leur enfant aurait un père de toute façon, social sinon biologique. Mais dès que les cliniques ont commencé à accueillir des femmes seules ou lesbiennes, le modèle père-mère a été abandonné. L’État, par son inaction, appuie un système qui crée deux classes d’enfants, certains avec deux parents, d’autres non. En fait, toute l’histoire récente de la parentalité va dans le sens du droit des adultes aux enfants et non plus du droit des enfants à leurs propres parents. Et cette histoire comprend le mariage gai, les mères seules, le divorce. Et même l’adoption… Au Québec, des milliers de petites filles d’origine chinoise ne connaîtront jamais leurs deux parents biologiques. Un enfant né à la suite d’un don de sperme connaîtra au moins sa mère, non? — Tous ces enfants ont un sentiment d’abandon. Cela dit, les différences sont énormes. Les parents adoptifs sont filtrés par l’État. Ceux qui recourent à la procréation assistée ne le sont pas. Un enfant adopté a de bonnes chances de bien s’en sortir, surtout en comparaison avec ce qu’il serait devenu dans son pays ou son milieu naturel. La grande distinction, pour les enfants de donneurs anonymes, est l’aspect délibéré de l’abandon. Dans l’adoption, vous avez un enfant déjà né ou conçu, dont la mère ne veut ou ne peut pas avorter. Avec la conception assistée par donneur, l’enfant n’est ni conçu ni né, et des adultes disent carrément: «Ce n’est pas important!» Enfin, avec l’adoption, les parents qui vous élèvent ne sont pas ceux qui ont choisi de faire de vous un orphelin, à jamais coupé de ses parents biologiques. Dans le doute, abstiens-toi? Ce principe de précaution est invoqué par la France — dans une Europe plutôt laxiste — pour interdire plusieurs pratiques. La solution est-elle d’interdire? — Pas forcément. Il faut d’abord combler les trous de la recherche. Par exemple, si l’on met fin à l’anonymat des donneurs, comme en Grande-Bretagne, des enfants voudront connaître leur père biologique, et peut-être exiger qu’il devienne leur parent légal. On arrivera au scénario où l’on reconnaît trois parents légaux, comme le suggèrent des commissions en Nouvelle-Zélande ou en Australie. On brisera le modèle des deux parents, mère et père. N’est-ce pas déjà le cas? La Cour d’appel de l’Ontario vient d’accorder ce statut de troisième parent légal à la conjointe de la mère d’un garçonnet, qui a aussi un père présent dans sa vie. — C’est la première fois en Occident. Je suis sûre que ces trois personnes aiment leur enfant et que ce sera bien pour lui. Mais un précédent dangereux est créé. Pourquoi pas quatre ou cinq parents? C’est très possible: les parents acheteurs, la donneuse d’ovule, le donneur de sperme, la mère porteuse. Et pourquoi pas un groupe, une famille élargie? Par ailleurs, si vous reconnaissez à un enfant un troisième parent légal, pourquoi n’aurait-il pas le bénéfice d’avoir trois parents… mariés? Ce type de scénarios entraînera la reconnaissance, par les employeurs, les compagnies d’assurances, l’État, des mariages ou des unions de groupe — de la polygamie, quoi. Une autre tendance contraire aux besoins des enfants, selon vous, est la coparentalité, cette décision de faire et d’élever un enfant sans lien amoureux. — Le terme vient de la révolution du divorce et je suis fascinée de voir la communauté gaie et lesbienne se l’approprier! Ces gens disent: «Je ne veux pas d’un enfant qui ne connaîtra pas son père ou sa mère, donc je ne veux pas d’un donneur anonyme.» Les intentions sont nobles, c’est le procédé qui m’inquiète. On s’adresse à un ami, à un beau-frère ou, dans un site Internet comme LGBT Parent Matchmaker (de Toronto!), on choisit un étranger qui sera à la fois le donneur et le père, avec droits de visite et pension à payer, je suppose. Et comme les enfants du divorce, ces enfants de parents homosexuels grandissent entre deux mondes. Conscients de la marginalité dans laquelle vivent leurs parents et de la discrimination parfois exercée contre eux, ils ne veulent pas les affronter, les blesser. Donc, ils se taisent ou s’inventent des scénarios pour se consoler. Les enfants ne sont-ils pas plus résilients que vous le dites? Après tout, ils résistent à des tragédies, comme la mort d’un parent… — Si votre père meurt, tout le monde compatira. À l’enfant de père divorcé, on rétorque: «Sois content de ne plus vivre dans la chicane.» Dans les cas de don de sperme, on dit: «Pourquoi est-ce que tu t’ennuies d’un jeune gars payé pour éjaculer dans un verre?» Ce deuil-là n’est pas reconnu… Certaines technologies que vous critiquez semblent trop expérimentales pour être dangereuses: des enfants créés avec les gènes de trois parents, par exemple… — C’est encore très marginal. Les défenseurs des enfants ont d’autres priorités: la faim, la pauvreté, le trafic sexuel, la négligence! J’en suis consciente. Mais je pense à ces scientifiques d’universités prestigieuses d’Australie, de Grande-Bretagne et d’ailleurs, qui travaillent déjà à produire des enfants avec deux pères génétiques, sans mère, ou l’inverse — ou même des enfants clonés! Ils sont financés pour le faire, avec l’approbation des comités d’éthique. Et les médias célèbrent ces avancées technologiques, sans plus d’esprit critique. Cela me choque. Je m’oppose aussi à la recherche sur les cellules souches embryonnaires, même si je suis pro-choix en matière d’avortement. Car derrière cette recherche se profile l’industrie de la fertilité, qui fabrique de la vie pour de l’argent. Créer un embryon pour en extraire des cellules? Je ne suis pas d’accord, même pour sauver d’autres vies, même si j’ai un oncle de 51 ans atteint de parkinson… Aux États-Unis, on ne peut pas acheter un rein, mais des spermatozoïdes et des ovules, oui. Vous suggérez un moratoire, un temps d’arrêt dans cette course à la redéfinition du parent. Est-ce réaliste, compte tenu de tous les intérêts en jeu, financiers et humains? — J’ai grandi en Caroline du Nord, au milieu des champs de tabac et des usines de cigarettes, j’ai étudié dans des écoles financées par R.J. Reynolds. Tout cela est fini, les usines sont fermées, il y a eu reconversion économique. Parce qu’un consensus social s’est créé contre le tabac. Même chose pour la conduite en état d’ébriété, ou les grossesses chez les adolescentes, qui ont diminué aux États-Unis à la suite de campagnes d’éducation. Oui, il est possible de renverser la vapeur. En Europe, c’est commencé. Ici aussi, j’y crois. À condition d’écouter les enfants.

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Un peu de nerf, que diable!

Si les premiers colons avaient mis à défricher la forêt la même mollesse que celle avec laquelle le Québec se lance en campagne électorale, l’Amérique française n’existerait probablement pas. La Chine et l’Inde explosent. Le Québec, lui, a perdu 92 100 emplois manufacturiers au cours des quatre dernières années. Des pertes encore plus lourdes s’annoncent (lire le blogue de mon collègue Pierre Duhamel). Il y a des défis à relever à chaque coin de rue. Certains mettent en jeu le niveau de vie qu’auront nos enfants. Et qu’est-ce qu’on fait? On entre en campagne électorale dans un mou ambiant qui ferait honte à nos ancêtres. Voici venu le moment d’élire les gens qui piloteront le bateau dans les tempêtes jusqu’en 2012. Cinq ans, c’est une éternité! Au rythme actuel, combien de dizaines de milliers d’autres emplois auront été perdus? Pendant que nos amis de l’Inde s’enrichissent même avec de l’air, le Québec n’a toujours pas de bourse du carbone Pourquoi nos chefs ont-ils les pieds pris dans le ciment? Pourquoi avons-nous si peur de changer? • Mettons les ressources naturelles du territoire au service du bien-être collectif. Exploitons intelligemment l’énergie des rivières si cela nous permet de construire de meilleures écoles, de réparer les routes et de faire arriver Internet haute vitesse dans toutes les régions. • Ayons le courage de dégeler les droits de scolarité à l’université. Mettons en place un système à la Tony Blair, ou une variante, qui assurerait aux plus démunis les bourses nécessaires pour payer ces droits ou leur permettrait de ne les payer qu’une fois leur diplôme obtenu. Actuellement, les pauvres subventionnent les études des classes aisées. Une ignominie. Mais qui osera le dire, en dépit de la crainte de se mettre à dos les jeunes cadres des associations d’étudiants? • Vendons notre hydroélectricité aux Américains si cela aide à purifier l’air de l’Amérique du Nord des gaz à effet de serre et si cela nous procure de l’argent pour construire enfin le grand hôpital universitaire qu’une commission d’enquête a recommandé il y a maintenant… 25 ans! • En Irlande, une réglementation et un taux d’imposition favorables aux entreprises — mais des subventions arbitraires moins nombreuses qu’au Québec — soutiennent solidement la croissance. Que peut-on en apprendre? • Parlons de création de richesse collective et individuelle. Pas des profits des banques ou des pétrolières, mais bien d’innovation! • Justement, parlons-en, d’innovation. La politique du gouvernement Charest offre encore trop peu de soutien aux PME, clefs de voûte de l’économie québécoise et moteurs de la création d’emplois. Où sont les Cirque du Soleil de demain? Quelle PME environnementale sera la SNC-Lavalin de l’avenir si on la soutient aujourd’hui? • Mettons fin au gaspillage de talents. À Montréal, à peine un jeune sur deux décroche un diplôme d’études secondaires. Le Québec a besoin d’une population instruite, formée. Qui a une solution? • Soyons cohérents. Le terminal méthanier de Cacouna nous libérera de la dépendance pétrolière à l’égard de l’Alberta, disent ses partisans. On peut aussi dire qu’il rendra le Québec dépendant de la Libye ou de la Russie! • Ne nous inspirons pas sans réserve des États-Unis en matière de productivité. Ils ont une approche à trop courte vue, épuisent leurs entreprises et leurs gens dans une folle course aux profits à court terme. Protégeons intelligemment la main-d’œuvre, soutenons notre économie — restons nous-mêmes, quoi! —, mais osons quand même abattre quelques vaches sacrées. (Un peu de privé en santé, comme aiguillon à la performance du secteur public, pourquoi pas? Deux vitesses qui marchent, ce serait peut-être mieux qu’une seule qui ne marche pas!) Quel parti osera? En matière de politique économique, les verts et Québec solidaire ont tout à prouver. Les libéraux semblent reprendre leur bâton de pèlerin en faveur du développement économique. Le Parti québécois a déjà eu des idées novatrices qui ont contribué à l’enrichissement collectif (il suffit de penser au régime d’épargne-actions, né à la fin des années 1970). Qu’offrira le PQ d’André Boisclair? Les sondages de pré-campagne qui donnaient autant d’intentions de vote à l’ADQ risquent fort de n’être que le baromètre du mécontentement des gens à l’égard des deux options principales. La campagne pourrait donc surprendre. Certains électeurs utiliseront peut-être Internet pour bousculer les choses! Surtout, de grâce, évitons de parler des accommodements raisonnables. En comparaison de ce qui se fait ailleurs dans le monde, le Québec est un modèle d’intégration harmonieuse de ses nouveaux arrivants. D’un parti à l’autre, les stratégies de réponse à ce défi-là seront sans doute assez similaires. Les défis de l’économie, de l’éducation et de l’innovation sont tellement plus urgents. Tellement plus importants. À vos pics et à vos pelles!

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Le retour des séducteurs

Ce soir, le petit bar du Plateau-Mont-Royal est interdit aux femmes. L’écriteau sur la porte indique «Fermé». Sous une lumière orange, une société secrète de séducteurs tient réunion. Une trentaine de gars, ayant entre 20 et 45 ans, discutent en anglais, assis en rond. Ils sont francophones et anglophones, de toutes origines ethniques. À tour de rôle, ils exposent un problème ou décrivent une rencontre dans un café, un flirt sur la piste de danse. Les autres analysent et dissèquent. Le grand timide assis à ma droite note frénétiquement tous les trucs de drague dans son calepin. Les gars cachent leur identité derrière des pseudonymes: Buddha, Jetset, Vic 20, Cowboy. Moi aussi, je dissimule la mienne. Personne ne sait que je suis journaliste. Et c’est mon tour de parler. Je me présente, faussement, comme un nouveau célibataire qui vient de rompre après des années de vie conjugale. Mon problème: je ne sais plus comment accoster les femmes. Certains hochent la tête. Ils sont passés par là. On me propose une méthode: je dois aborder cinq belles inconnues par jour. Un gars, fin vingtaine, m’explique: «Engage la conversation avec les serveuses et les vendeuses. Dans la rue, demande ton chemin. Profites-en pour échanger quelques phrases.» À ce rythme, dans trois mois, j’aurai brisé la glace avec 450 demoiselles. Plusieurs gars du groupe l’ont fait. Et ils abordent maintenant les jolies femmes dans les cinq à sept avec un naturel désarmant. Ces gars cherchent tous la même chose. Darwin dirait: «Assurer la survie de l’espèce.» Eux disent plutôt: «Amener une femme dans mon lit.» Pour cela, ils sont prêts à explorer un territoire sauvage cartographié depuis longtemps par le sexe opposé: celui des relations humaines. Pour de nombreux hommes, la séduction reste un mystère. Entre eux, ils parlent peu de leurs faiblesses et de leurs inquiétudes à l’égard des femmes. Ils glorifient leurs conquêtes, mais l’hésitation à téléphoner à une telle pour l’inviter au cinéma ou le manque de courage pour embrasser une autre restent enfouis dans leur jardin secret. Les membres du Montreal Seduction Lair (le repaire des séducteurs de Montréal) ont brisé le tabou. Ils interprètent les détails d’un flirt avec une minutie toute féminine. Comme le feraient de bonnes amies autour d’un thé vert. «Combien de temps devrais-je attendre avant de répondre à son courriel?» «Que devrais-je lui écrire?» «J’ai ramené une fille chez moi la nuit dernière, mais nous n’avons pas fait l’amour. Qu’ai-je fait de mal?» C’est le genre de questions qu’ils posent. On se croirait dans une réunion des «invincibles» Carlos, Rémi, Steve et Pierre-Antoine. Comme dans la populaire série télé, les membres du Montreal Lair signent un pacte qui prévoit toutes sortes de situations. Par exemple, un membre a le droit de choisir deux femmes de son entourage — une sœur ou une collègue, par exemple — qui ne pourront être draguées par les autres membres. «Ne parlez pas en détail de ce que nous sommes à vos amis, à votre famille ou à vos associés», indique le document de 14 pages qui m’a été envoyé par courriel après la réunion. Les femmes n’aimeraient pas apprendre que leur nouvelle flamme élabore des stratégies de séduction en groupe… Dans les cinq dernières années, la demande de conseils en séduction par des hommes a explosé. Marc Boilard, agent artistique devenu animateur de radio, chroniqueur à la télé et gourou de la séduction, remplit des salles de spectacle partout au Québec grâce à sa «clinique» de drague. Le concept: il fait monter des gars sur scène et, sur le ton de l’humour, relève leurs maladresses avec les filles. Sa chronique de séduction à la station de radio Énergie de Québec est le quart d’heure le plus écouté dans la capitale, avec une moyenne de 32 500 auditeurs. La consultante en séduction Marie-France Archibald fait de bonnes affaires en offrant des cours privés de drague aux hommes de la région de Montréal. Pour un tarif moyen de 95 dollars l’heure, la jeune femme prépare ses clients à affronter différentes situations: aborder une femme dans un bar, un flirt au bureau, une sortie au théâtre. Les clients peuvent aussi profiter des services d’une styliste pour refaire leur garde-robe et d’un photographe professionnel, histoire de mieux paraître dans les sites Web de rencontre. Dans Internet, des dizaines de forums de discussion réservés aux hommes et consacrés à l’art de la drague sont apparus. Des gars de partout dans le monde y racontent en détail leurs tentatives de séduction. D’autres y vont de trucs et de conseils. Le Montreal Lair, qui compte 130 membres, est la vitrine locale d’une communauté mondiale de séducteurs. Il y a des «repaires» à Toronto, Los Angeles, San Francisco, New York, Paris, Londres, Milan, Budapest, Tokyo. La communauté a ses gourous. Une cinquantaine de maîtres autoproclamés de la séduction vendent, dans leur site Web, leur méthode en format livre ou DVD. Le plus grand d’entre eux est Neil Strauss, alias Style. Son livre autobiographique, The Game (HarperCollins), est devenu la bible des apprentis séducteurs. Depuis deux ans, Montréal devient pendant trois jours, en juillet, le cœur de cette communauté. Une trentaine de gourous transforment l’hôtel Château Champlain, au centre-ville, en université de la drague. Les hommes paient 800 dollars pour assister à leurs ateliers. Quelques-uns de ces experts organisent aussi des séminaires «sur le terrain» dans les grandes villes de la planète. Le programme s’adresse à des groupes de 5 à 10 hommes. L’après-midi, il y a classe. Le soir, les élèves font la tournée des discothèques et testent leurs nouvelles connaissances, sous l’œil attentif du maître. En janvier dernier, un tenancier de bar torontois surnommé Tenmagnet est venu donner un séminaire du genre à Montréal. Prix demandé pour une fin de semaine: 2 150 dollars! On a créé un espace d’apprentissage pour les hommes. C’est une chose nouvelle pour un jeune trentenaire comme moi. À l’école secondaire, on m’a appris le nom d’une dizaine de maladies transmissibles sexuellement et montré comment enfiler un condom. Mais on ne m’a pas enseigné quoi faire pour me rendre à l’étape de l’utilisation. Mon père ne m’a jamais emmené à la pêche pour m’initier aux secrets de la gent féminine. Et mes «vieux chums» préfèrent discuter de hockey et de jeux d’ordinateur plutôt que des femmes. L’homme qui s’assoit seul au bar et attend qu’on le courtise pourrait être déçu. Car à peine 7% des Québécoises croient que c’est à elles de faire les premiers pas, révèle un sondage CROP commandé par L’actualité. Elles sont 34% à penser que l’homme doit faire les avances, et 54% estiment que cela n’a aucune importance. Fait étonnant, les jeunes de 18 à 34 ans (hommes et femmes) sont les plus conservateurs. Près de la moitié — 43% — confient la tâche de draguer à l’homme. «Séduire, c’est d’abord exprimer son désir pour quelqu’un, par un regard, un sourire, une remarque bien placée», dit le sociologue de la sexualité Michel Dorais, qui enseigne à l’Université Laval. Le Québécois est-il un bon séducteur? Les avis sont partagés. Un peu plus de la moitié des femmes (56%) affirment qu’il sait très bien ou plutôt bien séduire, indique le sondage CROP. Mais 31% d’entre elles disent qu’il est plutôt mauvais ou très mauvais (les autres ont refusé de répondre). Michel Dorais, lui, va dans le sens du «plutôt mauvais». Le Québécois n’est pas de taille devant le Français, l’Italien, l’Espagnol et le Belge, dit-il. Car le flirt est un jeu qui se pratique beaucoup en Europe et très peu de ce côté-ci de l’Atlantique. Le sociologue se promenait récemment dans les rues de Namur, en Belgique, aux côtés d’une séduisante collègue. «Cinq ou six passants se sont arrêtés pour la complimenter sur sa beauté. Chaque fois, elle répondait: “Merci.” On ne voit jamais ça au Québec!» On ne connaît pas grand-chose de cette timidité du Québécois envers les femmes. On ne l’a pas mesurée, comparée ou analysée. En fait, l’homme est un sujet de recherche nouveau au Québec. «On a étudié ses réalisations en long et en large, mais pas son identité, sa façon de se percevoir et de percevoir l’autre sexe», dit Martine Saulnier, étudiante en doctorat de sciences humaines appliquées à l’Université de Montréal. Son enquête lui permettra de débroussailler le terrain. Elle fait de longues entrevues avec des hommes de 30 à 40 ans. Mais ses résultats ne seront pas connus avant 2008. On peut trouver des éléments de réponse dans la culture, dit Michel Dorais. «Au Québec, la notion de charme appartient à l’espace féminin, alors qu’en Europe l’image du séducteur masculin est très présente.» Giacomo Casanova, l’aventurier qui sévissait dans les cours européennes au 18e siècle, et les personnages fictifs de Don Juan et de Cyrano de Bergerac envoûtent les femmes par la parole. L’aspect physique importe peu. Ce sont le raffinement et la poésie des mots qui font fondre les cœurs. Ce modèle n’existe pas dans la psyché collective des Québécois, dit le sociologue. Le grand séducteur s’incarne dans deux personnages de la littérature du terroir: le Survenant, héros du roman éponyme, et Ovila Pronovost, le mari d’Émilie dans Les filles de Caleb. Ce sont des hommes mystérieux, grands, musclés, la plupart du temps absents. «La seule présence de leur corps suffit à séduire», dit Michel Dorais. Les choses étaient plus faciles pour l’homme il y a 50 ans, lorsque les rôles sexuels étaient clairement définis. Le samedi soir, l’homme ne sortait jamais sans son veston, sa cravate et son chapeau. C’était lui le chef. Il invitait la femme à la salle de danse, il payait pour elle. Henri, un petit barbu énergique de 80 ans, se souvient des jeux de séduction dans le Montréal de l’après-guerre. Il travaillait alors comme machiniste dans la métropole. «Nous faisions la cour aux femmes. Il fallait leur ouvrir la portière de la voiture. Les complimenter sur leur habillement et leur coiffure. Leur faire sentir que c’étaient elles les reines de la soirée.» L’effort en valait la peine, puisque Henri, qui ne s’est jamais marié, a eu une soixantaine de maîtresses! «Pourtant, je n’étais pas le genre d’homme à faire tourner les têtes dans la rue», dit-il. On pourrait croire qu’en 2007 la danse reste une activité propice au flirt. Danser la salsa, par exemple, c’est jouer à la séduction. Les corps se touchent, les regards plongent l’un dans l’autre. C’est l’homme qui guide. Au Salon Daomé, au pied du mont Royal, la proportion est de quatre hommes pour six femmes. Une vingtaine de jeunes filles sont assises sur des canapés le long des murs et attendent une invitation à danser. Corinne Morin, elle, ne manque pas de partenaires. Cette grande brune de 26 ans est sexy dans son chandail rouge moulant et elle se déhanche bien. Elle est venue seule. Pourtant, un homme serait mal avisé de lui demander son numéro de téléphone. Pas plus à elle qu’aux autres filles. «Je ne viens pas ici pour me faire draguer. Je viens pour danser», dit-elle, soufflant entre deux pièces musicales. «La plupart des filles, ici, n’aiment pas les hommes qui tentent de les séduire. Elles veulent pratiquer un sport, de façon amicale.» Après un demi-siècle de féminisme, la femme est devenue un peu comme l’hiver québécois: lumineuse et froide. Elle brille, est sûre d’elle, intelligente, ouverte et fonceuse. Mais son assurance est une arme à double tranchant. Elle peut interpréter les avances d’un homme comme un manque de respect, une atteinte à son intimité. Elle réagit alors avec la froideur d’un iceberg. Sylvain d’Auteuil, 39 ans, en a fait la dure expérience. Pour écrire Brad Pitt ou mourir (Les Intouchables) — roman dans lequel il raconte les difficultés d’un jeune père célibataire à trouver une nouvelle copine —, il s’est lancé, en 2005, dans un véritable rallye de la drague. Il a d’abord recruté trois hommes trentenaires en mettant une petite annonce dans un journal culturel de Saint-Sauveur. Pendant un mois, les quatre mousquetaires ont abordé des filles dans les bars, dans les boutiques, dans la rue, au supermarché. «On utilisait des techniques trouvées dans Internet», dit l’auteur. Dans la grande majorité des cas, ils se sont fait répondre par un soupir ou un regard glacial. Avec les femmes d’origine étrangère, cependant, c’était différent. «Elles répondaient à nos avances par un sourire. On pouvait même quelquefois entamer la conversation et obtenir leur numéro de téléphone.» Cette expérience lui a permis de trouver un excellent endroit pour draguer: la buanderie. Les femmes y sont souvent seules et s’ennuient en attendant la fin des cycles de séchage. Marc Boilard, lui, croit avoir trouvé la solution pour désamorcer le mécanisme de défense des femmes. Je rencontre le gourou de 40 ans dans sa tanière, le Shed Café, resto-bar branché du boulevard Saint-Laurent. «Je viens souvent manger ici», dit-il en recevant un bol de soupe thaïe des mains d’une jolie serveuse à la robe moulante. Il a le crâne rasé, porte un large bracelet de cuir clouté et de petites lunettes rondes. Ses biceps roulent sous son chandail ajusté. Marc Boilard affirme qu’il fonde ses enseignements sur son expérience personnelle avec les femmes. Qu’il en a connu beaucoup. Mais il refuse de dire combien. «Pense à un chiffre et c’est plus que ça», lance-t-il. Il pratique une technique de drague en trois étapes qui rappelle celle de la guérilla. Il attaque, il bat en retraite, puis il relance l’attaque. Marc Boilard m’explique. L’autre jour, dans ce même établissement, une jolie demoiselle qui mange avec des amies lui tombe dans l’œil. Elle se lève et se rend aux toilettes. Profitant du moment, il l’intercepte. «Je lui ai dit: “Excuse-moi. J’aimerais te faire un compliment. Tu es vraiment mon genre de fille.”» Puis, sans en dire plus, il retourne à sa table. «Après cette manœuvre, la fille est déstabilisée, ajoute Marc Boilard. Elle repasse dans sa tête ce qui vient de se produire. De retour à sa table, elle va raconter l’histoire à ses amies. Tu deviens son centre d’intérêt. Lorsque tu l’accostes de nouveau, elle n’a pas peur. Elle veut entendre ce que tu as à dire.» C’est ce qu’il a fait lorsqu’elle s’est levée pour quitter le café. «Il faut qu’on se revoit, lui a-t-il déclaré. J’aimerais beaucoup t’inviter à un spectacle.» Elle a dit oui et il a obtenu son numéro de téléphone. Un homme qui maîtrise ce genre d’approche (il faut rester naturel!) marquera des points, assure la consultante en séduction Marie-France Archibald. «L’audace et la confiance en soi sont des qualités qui séduisent les femmes.» De l’audace, c’est peut-être ce qui manque dans l’attirail du séducteur québécois. Car pour le reste, il se débrouille bien, dit Jean-Marc Larouche, président de l’agence de rencontre Intermezzo, fondée il y a 10 ans. L’homme de 44 ans me reçoit dans ses bureaux d’Outremont, aux murs crème et aux rideaux blancs. La majorité de ses 3 200 clients sont des gens instruits, dans la trentaine et la quarantaine. «Le Québécois n’est pas compétent pour aborder une femme à la table d’à côté. Mais dans une situation où il se retrouve en tête à tête, il est bon. Il est attentif, drôle et intéressant.» Tout ce dont il a besoin, c’est qu’on provoque un peu les choses pour lui. L’agence Intermezzo le fait… pour 1 530 dollars par année. Chaque client a une relationniste attitrée qui joue le rôle de l’amie organisant un rendez-vous galant. Le lendemain, il peut l’appeler pour obtenir un son de cloche sur l’intérêt que l’éventuelle soupirante a manifesté à son endroit. «Habituellement, lorsque la relationniste lui répond “feu vert”, ça lui donne un élan incroyable!» dit Jean-Marc Larouche. Au cours des rendez-vous suivants, il se transforme en véritable séducteur avec sa belle. Et il dégrafe son soutien-gorge.

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La culture de l’oubli

Quand Dominique Michel a su qu’un auteur voulait la rencontrer pour écrire sa biographie, elle eut une réaction de comédienne. Elle affirma avec aplomb qu’elle ne pouvait participer au projet, parce qu’elle était elle-même en train d’écrire son autobiographie. C’était faux. Jusqu’à cet instant où elle décida que son histoire allait être racontée à sa façon, sous sa plume. D’où le succès de librairie de l’année. Plus de 500 pages de souvenirs, d’anecdotes, d’évocations du milieu du spectacle des années 1950 à nos jours. Dodo n’est pas la première à se livrer. Avant elle, il y eut Alys Robi, Janette Bertrand, Renée Martel, Danielle Ouimet, Andrée Boucher, j’en passe. Nos journalistes culturels sont également à la tâche. Sur Céline Dion, Gerry Boulet, Gilles Latulippe, Olivier Guimond, Dédé Fortin, Jean-Pierre Ferland, Ginette Reno, Claude Blanchard. La liste est longue. Le paradoxe est frappant. Ces artistes, souvent dépourvus de formation universitaire, savent témoigner. Nos hommes politiques, pourtant avocats, économistes ou issus du journalisme, échouent quand il s’agit de laisser derrière eux leur version des faits. Jean Lesage, père de la Révolution tranquille, n’a pas écrit une ligne. Pierre Trudeau, Robert Bourassa et René Lévesque, au cœur de notre histoire récente, n’ont pas été à la hauteur de leur devoir de mémoire. Trudeau a publié un petit ouvrage tiré d’entrevues données à Radio-Canada. Une misère, pour celui qui se présentait comme un grand intellectuel et qui aurait eu tout le temps, à la retraite, de rédiger un témoignage substantiel. René Lévesque, à la plume agile, a laissé un excellent récit de ses jeunes années, mais les chapitres d’Attendez que je me rappelle portant sur son expérience de premier ministre sont bâclés. Robert Bourassa a eu peu de temps, entre sa retraite et son décès. Mais malgré ses promesses d’entreprendre son propre récit, il n’a rien fait. C’est son ancien directeur des communications, Charles Denis, qui s’attelle aujourd’hui à la tâche, non sans introduire des contrevérités, inventant par exemple que Bourassa avait fait libérer le prisonnier Gérald Godin pendant la crise d’Octobre. Parmi nos anciens chefs, Claude Ryan est le plus navrant. L’intellectuel au centre de tous les débats depuis l’après-guerre, directeur du Devoir, chef du camp du Non en 1980, ministre de Bourassa, n’a pas cru bon de nous donner le moindre souvenir, le moindre portrait, la moindre évocation de ce qu’il a vécu. Jacques Parizeau, lui, a préféré se confier à son biographe Pierre Duchesne, ce qui n’est pas rien, mais ne remplace pas le témoignage direct, venu de la tête et du cœur. Jacques Parizeau n’aime d’ailleurs pas le troisième tome de l’ouvrage. On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Ailleurs, aucun président états-unien, aucun homme politique français d’envergure ne songerait à quitter ce monde sans donner sa version des faits, toute partiale soit-elle. Ici, ce devoir de mémoire semble inexistant, comme si on voulait faire mentir la devise du Québec. Ce n’est pas tout. Ailleurs, y compris à Ottawa, les journalistes de la presse parlementaire produisent chaque année des récits qui offrent le premier brouillon de l’histoire. Ici, aucun ouvrage n’est sorti de la colline, à Québec, depuis belle lurette. Pis: dans les universités, nos départements d’histoire dédaignent l’histoire politique et on a trop des doigts d’une main pour compter les professeurs occupés à nous restituer le fil de notre vie politique. Et je ne dis rien de la réforme de l’enseignement de l’histoire, qui veut épargner à nos jeunes les conflits qui ont forgé leur nation. Comme si on voulait enseigner aux jeunes Français que Jeanne d’Arc a été la première femme au foyer, sans préciser qui avait allumé le brasier. Nous sommes à la veille de la publication de l’autobiographie de Brian Mulroney, qui promet. Lucien Bouchard a publié en 2001 la première partie de son parcours et on serait surpris qu’il ne ponde pas, un jour, la suite. Jean Chrétien aussi avait fait un rapport d’étape, avant de devenir premier ministre. À quand le tome II? Même Jean Charest, en arrivant à Québec, en 2003, s’est livré sur son alors courte carrière dans un petit opuscule assez vivant. Ce n’est donc pas le désert, mais la disette. Un auteur dont le livre récent ne passera pas à l’histoire, Alfonso Gagliano, a le mieux résumé la situation québécoise. «La mémoire, a-t-il dit, est une faculté affaiblie.» — Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net

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Vertige raisonnable

Hérouxville, le crucifix à l’Assemblée nationale, les accommodements raisonnables… Ce début 2007 donne le vertige à bien des Québécois. La tentation est forte de nous réfugier dans la tradition, le patrimoine ou la laïcité radicale. De blâmer l’autre pour nos difficultés. Vivre au quotidien dans une société pluraliste où se côtoient des catholiques de tradition et de culture, des athées et des gens de fois différentes n’a rien de reposant. S’assurer que, dans une telle société, les droits fondamentaux de tous sont respectés demandera une bonne dose de patience, d’humour et de sagesse. Dommage que depuis quelques mois les chefs politiques se soient montrés de piètres vulgarisateurs des décisions prises par leurs prédécesseurs. Car ce défi du pluralisme, nous l’avons voulu. Au Canada, comme au Québec, nous avons adopté des chartes de droits et libertés — de conscience et de religion — qui font l’envie du monde entier. Nul n’avait toutefois envisagé que le passage de la théorie à la pratique s’avérerait aussi ardu! Et au lieu de ridiculiser les gens qui cherchent des repères dans un monde en changement… mieux vaudrait les écouter. Et trouver des façons de progresser tous en même temps. La religion se vit en privé, disent certains. En France, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, un organisme consultatif, a soumis récemment au premier ministre une ébauche de charte de la laïcité qui interdira le port par les fonctionnaires de tout symbole religieux. Pas de foulard ni de turban pour les policiers ou les infirmiers. Ni sur les photos de passeport. Un moine franciscain pourra-t-il enseigner en bure? Une religieuse en habit? On l’ignore encore. Au Québec, l’ancien ministre de la Justice Paul Bégin voudrait étendre l’interdiction de l’expression religieuse à tout l’espace public. Interdira-t-on la procession du Vendredi saint? (Ce qui permettrait d’interdire aux musulmans de défiler en se flagellant le jour de la mort de Hussein.) Paul Bégin veut-il dire que l’État cesserait de décréter des congés fériés basés sur les fêtes religieuses? Négocierons-nous un jour chacun avec notre employeur notre congé de Noël ou de Yom Kippour? À part quelques histoires bien médiatisées d’heures de baignade, de lieux de prière — refusés — et de congés payés, les croyants d’autres confessions ont jusqu’ici demandé peu de choses. Les accommodements raisonnables faits au nom de principes religieux sont rares. Car il faut bien différencier leur sens juridique de leur sens général. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse définit ainsi l’accommodement raisonnable: «Obligation juridique découlant du droit à l’égalité, applicable dans une situation de discrimination et consistant à aménager une norme ou une pratique de portée universelle, en accordant un traitement différentiel à une personne qui, autrement, serait pénalisée par l’application d’une telle norme. Il n’y a pas d’obligation d’accommodement en cas de contrainte excessive.» Des accommodements de ce type ont été faits fréquemment — et à grands frais, parfois — pour assurer aux personnes handicapées le droit à l’égalité. Visiblement, ceux faits au nom de la religion heurtent plus les sensibilités d’aujourd’hui. Pourtant, ce ne sont pas les immigrants qui ont rejeté la religion catholique hors de l’État et de la vie privée. Ce sont les Québécois catholiques francophones. Mais il y a bien peu de temps qu’ils ont déserté les églises et les sacrements. Pas même un demi-siècle. Et voilà que, face à leurs enfants, face aux nouveaux arrivants, ils hésitent à faire le saut dans l’inconnu. Ils voudraient que l’État transmette le catholicisme comme un patrimoine. Même s’ils n’en partagent plus eux-mêmes bien des préceptes. À compter de septembre 2008, toute éducation à la foi aura disparu des écoles du Québec. Même si 75% des parents continuent d’opter pour la formation religieuse à l’école primaire. En lieu et place, on offrira un cours sur l’éthique et la culture religieuse. Chaque parent qui souhaitera que son rejeton apprenne à prier devra l’emmener à l’église, au temple ou à la mosquée (au lieu de flâner le matin en pyjama ou d’aller à l’aréna). Dur, dur la liberté de conscience. C’est cela l’avenir. Un avenir inquiétant pour certains, plein de promesses pour d’autres. Et devant lequel il est normal que nous ayons un brin le vertige…

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La riposte des athées

«Vous ne croyez pas en Dieu? Mais alors, vous n’avez pas de morale!» Cette phrase, Bobbie Kirkhart l’a entendue des centaines de fois. Ex-enseignante, mère et grand-mère, la Californienne de 60 ans n’a pourtant pas l’air d’une envoyée du démon. Mais elle est présidente d’Atheist Alliance International… «Ce que ces gens-là disent, s’étonne-t-elle, c’est que seule la peur de l’enfer les retient d’assassiner leur prochain à coups de tournevis! C’est absurde.» Peut-être. Mais des dizaines de millions d’Américains sont convaincus que la foi est garante de la morale. Comme ils sont convaincus que Dieu est en faveur de la peine de mort. («Et si on exécute quelques innocents, Dieu, dans l’autre monde, réparera notre erreur», prêchent certains pasteurs en chaire…) Et comme ils croient fermement qu’il ne manque qu’une chose pour que Son règne arrive: que le peuple élu d’Israël occupe enfin sans partage la Palestine, Terre promise. Les États-Unis ont été fondés en grande partie par des puritains fuyant les persécutions religieuses d’Europe. Le pays, 300 ans plus tard, est encore un des plus croyants d’Occident. On y recense 25% de catholiques, 25% d’évangélistes et 20% de protestants (fractionnés en une foule de confessions: presbytériens, méthodistes, épiscopaliens…). La religion est partout. La moindre petite ville compte des dizaines d’églises; plus de 2 000 stations de radio chrétiennes, d’un bout à l’autre du pays, font passer les derniers hits du palmarès chrétien; Wal-Mart, le géant du commerce de détail, consulte les groupes religieux avant de mettre un disque ou un livre sur ses rayons. Dans ce pays, il est encore possible d’enseigner que Dieu a créé la terre en six jours, il y a moins de 10 000 ans. Des prisons y sont tenues par des groupes religieux, et le gouvernement envisage sérieusement de confier la gestion de certains programmes sociaux (l’aide aux démunis, par exemple) aux Églises. Et tout aspirant politique a intérêt à potasser les saintes Écritures. L’exemple vient de haut. Newsweek, dans un portrait religieux de George W. Bush – imagine-t-on, au Canada, L’actualité ou Maclean’s publiant un portrait religieux de Paul Martin?! -, a présenté un président qui, dès son réveil, fait sa demi-heure de lecture pieuse avant même d’aller servir le café à son épouse, encore au lit. Bush avoue volontiers que Jésus l’a tiré des griffes de l’alcool, sauvant du coup son mariage et sa vie de famille. Il a fait ses premières armes en politique nationale pendant la campagne de son père, alors candidat à la présidence. Son rôle: faire le lien entre son père et les hommes forts de la droite évangélique, qui était en pleine ascension. Sous sa gouverne, la Maison-Blanche marine dans un bain religieux sans précédent. Son rédacteur de discours sort d’une université fondamentaliste, l’épouse de son chef de cabinet est ministre méthodiste, le patron de sa campagne électorale, Karl Rove, est un ultraconservateur, et sa conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice, est fille de preacher. Mais saviez-vous qu’il y a aussi aux États-Unis 30 millions d’incroyants? Et même dans ce fertile terreau chrétien, ils croissent et se multiplient. Leur nombre aurait doublé en 10 ans, pour atteindre 15% des adultes en 2001. Ils sont donc plus nombreux que les Juifs (de cinq à six millions). Ils forment, en fait, le quatrième groupe «religieux» au pays, et celui qui croît le plus rapidement. «Ils ont toujours existé, plus ou moins dans les mêmes proportions», dit pourtant John Green, politologue spécialisé en questions religieuses et professeur à l’Université d’Akron, en Ohio. «Mais ils se cachaient. Parce que, ici, l’athéisme suscite méfiance et même répulsion chez des dizaines de millions de gens.» Face à ces infidèles, on préfère se tenir loin. Protéger ses enfants. Et son pays. Selon un récent sondage Gallup, les Américains se disent prêts à voter, dans une élection présidentielle, pour un candidat noir (95%), juif (92%), femme (92%) ou homosexuel (59%). Mais 54% disent qu’ils ne voteraient jamais pour un candidat incroyant. Car pour beaucoup d’Américains, le vrai patriote ne peut être qu’un fervent chrétien. «Il n’y a pas d’athées dans les tranchées», disent-ils souvent. Cette maxime, vieille de plus de 100 ans, signifiait à l’origine que, face à la mort ou au danger, l’être humain se découvre toujours une foi. Plus maintenant. «Les athées sont des traîtres, des lâches qui ne se battent pas pour leur pays, interprètent souvent les Américains. Inutile de les chercher en Irak ou à Kaboul.» Glissement révélateur… «Nous sommes la minorité la plus méprisée au pays», dit Herb Silverman, professeur de mathématiques à l’Université Charleston, en Caroline du Sud. Invité à présider la prière à une séance de l’hôtel de ville de Charleston, où il habite, Herb Silverman a vu la moitié des conseillers municipaux quitter la salle pendant sa prière laïque, pourtant positive et empreinte de respect. «Ma religion me défend d’écouter un infidèle», a vertueusement précisé un conseiller en franchissant la porte. «De nos jours, on ne peut plus parler contre les Juifs, les Noirs, les gais ou les femmes, dit Herb Silverman. Mais on peut rire des incroyants, remettre en question leur fibre morale, les harceler.» Et même les congédier. Patricia Ireland était présidente, depuis une dizaine d’années, de la National Organization of Women (NOW), le plus important groupe de femmes du pays. Progressiste, dynamique, elle a été recrutée en avril dernier par la YWCA, qui lui a confié sa direction générale. Communiqués enthousiastes, entrevues dans les médias… L’organisation féminine (dans les faits très laïque malgré son nom), ravie de son bon coup, mettait toute la gomme. Six mois plus tard, la perle était virée. Elle avait mentionné dans une conversation qu’elle ne croyait pas en Dieu… «Ça arrive tous les jours, dit Bobbie Kirkhart, présidente d’Atheist Alliance International. Enseignante dans une école privée non confessionnelle, j’ai perdu mon emploi parce que j’étais athée. Bien sûr, c’est illégal. Mais les victimes, complètement écoeurées, choisissent généralement de laisser tomber. Qui a envie de se battre pour travailler dans un milieu où on vous déteste et vous harcèle?» «That’s enough!» D’un peu partout, un grand ras-le-bol commence à se faire sentir. En novembre 2002, une manifestation organisée par American Atheists, la plus ancienne organisation athée du pays, marchait sur Washington. La Godless American March, comme on l’a appelée, réunissait 2 500 personnes. D’habitude, il faut au moins 70 000 manifestants pour que la capitale américaine commence à s’émouvoir. Mais là, l’affaire a fait la une partout au pays. «Sortons du placard!» a écrit le philosophe Daniel Dennett dans le New York Times, en juillet dernier. «Nous, les incroyants, sommes partout: dans les écoles, dans les hôpitaux, dans vos familles. Mais vous ne le savez pas. Parce que nous nous taisons, de peur de vous offenser. Ça suffit! Le prix, celui de l’impuissance politique, est trop élevé.» Les groupes d’athées, d’agnostiques, de libres penseurs semblent apparaître de toutes parts. Des militaires athées sortent des tranchées pour se faire connaître, des étudiants humanistes fondent des groupes dans beaucoup d’universités, des regroupements d’infidèles s’affichent dans Internet. «Les chrétiens sont partout à Washington, faisons de même», dit Herb Silverman, le professeur de maths dont la prière laïque a été boudée à son hôtel de ville. Il vient de former la Secular Coalition for America, avec l’objectif d’amasser 100 000 dollars; il veut embaucher une maison de relations publiques pour représenter la voix athée à Washington. D’autres préfèrent les tribunaux. Michael Newdow, un Californien de 51 ans, avocat et urgentologue, poursuit, tout seul, le Congrès des États-Unis, qu’il accuse de violer la Constitution. Motif: une référence à Dieu ajoutée en 1954 au serment d’allégeance. L’affaire passionne les Américains. Le président Bush s’est prononcé (qualifiant la poursuite de ridicule), et Michael Newdow est considéré par nombre de ses concitoyens comme l’homme le plus détesté du pays. Les journaux l’ont psychanalysé (un obsessionnel compulsif maniaque de l’ordre et grand amateur de poursuites judiciaires…). Jusqu’à son ex-épouse qui a cru bon de convoquer la presse pour assurer la nation que sa fille, «élevée dans un bon foyer chrétien», n’avait aucune objection à louer Dieu chaque matin en récitant le serment d’allégeance… Les Michael Newdow et Daniel Dennett sont mesurés. D’autres sont exaspérés. «Le grand mal innommable au centre de notre culture, c’est le monothéisme», dit le zoologiste Richard Dawkins, professeur à Oxford et auteur de certains des bouquins scientifiques (dont The Selfish Gene) les plus lus par le grand public. «La religion nous a donné, entre autres bienfaits , les croisades, l’Inquisition, les pogroms antisémites, une interminable tuerie en Irlande du Nord et le désastre du Proche-Orient.» Les kamikazes du 11 septembre, les terroristes d’Irak ou de Palestine sont des missiles humains, armés et guidés par la religion, écrivait-il, furieux, quelques jours après les attentats du World Trade Center et du Pentagone, en 2001. «L’illuminé religieux est un missile indétectable, impossible à maîtriser parce qu’il n’a pas peur de mourir, et très bon marché. Le système parfait… Arrêtons de marcher sur des oeufs. Il est temps de nous fâcher. De nous tenir debout. Et de le dire clairement une fois pour toutes: la religion est une absurdité. Et une arme dangereuse.» Peu de gens, d’Américains surtout, peuvent se payer le luxe de parler aussi cru. Britannique, Richard Dawkins vit dans une société beaucoup plus laïque. En outre, professeur à Oxford, il est un des scientifiques les plus respectés du monde entier. Ce n’est pas le cas de tous. «Nous n’avons jamais raconté notre histoire à personne. Voudriez-vous nous écouter?» C’était un dimanche matin de janvier dernier, à la conférence annuelle de la Humanists of Florida Association, à laquelle j’assistais aux fins de ce reportage. La veille, les organisateurs avaient présenté «the reporter from Montreal» qui cherchait des athées ordinaires, disposés à raconter leur histoire. Ils sont venus par dizaines! Parmi eux, Diane Fischler, qui voulait parler du «plus beau jour de sa vie», celui de la manifestation de Washington: «Pour la première fois, je voyais des milliers de gens comme moi. Une révélation!» La dame n’a rien d’une pasionaria. Petite quinquagénaire timide, elle travaille au Département d’histoire orale de l’Université de Floride à Gainesville, où son mari, Ira, enseigne la psychologie. Dans cette ville du Sud profond, l’université est quasi le seul employeur, et le christianisme, l’unique philosophie valable. Diane, élevée dans le christianisme, et Ira, issu d’une famille juive pratiquante, sont devenus incroyants à l’âge adulte. Mais ils ont fait semblant pendant longtemps. «Nous ne voulions pas que nos enfants soient montrés du doigt, dit Diane Fischler. Et nous voulions garder de bonnes relations avec nos voisins et nos collègues.» La manifestation a changé tout ça. De retour de Washington, Diane Fischler, galvanisée, a signé dans le journal de Gainesville une lettre à la rédaction où elle se présentait comme athée et protestait contre une semaine chrétienne organisée par la municipalité et financée par les deniers publics. «À 50 ans, je suis enfin sortie du placard!» jubile-t-elle. Diane Fischler a décidé d’essayer de fonder une section locale d’Americans United for the Separation of Church and State, regroupement pluraliste qui accueille, en principe du moins, des Américains progressistes de toutes affiliations religieuses. «Je n’ai jamais voulu m’associer à un groupe athée, dit-elle cependant. C’est tellement négatif.» Ce problème d’image est réel. D’où peut-être l’engouement suscité par le mouvement des brights, la grande nouveauté dans le petit monde des païens américains. À l’origine de cette mode, Paul Geisert. Je m’attendais à un physicien ou à un astronome, jeune, iconoclaste et tonitruant. Erreur. Paul Geisert, 71 ans, est un petit professeur de littérature à la voix douce, aux lunettes épaisses et à la politesse un brin surannée. Curieux quand même que ce soit lui qui, l’an dernier, ait proposé de renommer les athées pour les rendre plus attrayants aux yeux de tout le monde… et aux leurs par la même occasion. «Dans les années 1970, les homosexuels avaient l’image publique (et le moral…) à zéro, dit-il. Puis, ils ont eu ce coup de génie: kidnapper un mot et lui donner une nouvelle signification.» En quelques années, les homosexuels, vaguement menaçants et volontiers méprisés, sont devenus les gais, respectés, cultivés et beaucoup plus in. Paul Geisert a passé des mois à chercher le mot, celui qui pourrait remplacer athée, agnostique, incroyant, non-croyant, infidèle, tous ces termes négatifs et tellement ennuyeux (voir le Petit dico païen). Il a finalement trouvé bright. Dans le sens de lumineux, par référence au siècle des Lumières, qui, dans l’Europe du 18e, a marqué le retour de la raison, de la culture, de la connaissance. Un bright, dit-il, a une vision du monde naturaliste, libre de tout élément mystique ou surnaturel. Quand Paul Geisert et sa conjointe, Mynga Futrell, ont exposé leur idée au congrès annuel d’Atheist Alliance International, en avril 2003, ils ne savaient pas que Richard Dawkins (encore lui) était dans la salle. Deux semaines plus tard, le biologiste publiait dans The Guardian, de Londres, un grand texte d’opinion dans lequel il se présentait comme un bright. Quelques semaines plus tard, le philosophe américain et professeur de philosophie à l’Université Tufts Daniel Dennett signait sa diatribe dans le New York Times. En moins de 24 heures, plus de 1 000 personnes s’inscrivaient dans le site Internet des brights (www.the-brights.net), mis sur pied par Paul Geisert et Mynga Futrell. En quelques semaines, des dizaines de milliers d’athées de tout le monde anglo-saxon l’ont pris d’assaut. On est loin de l’unanimité, pourtant. Le premier résultat tangible que le lancement du mouvement a causé est… la querelle sur le choix du mot bright. «Si on s’autoproclame bright, quel message envoie-t-on aux croyants? Qu’ils sont des imbéciles?» grincent de nombreux sceptiques. Quand il s’est présenté comme un bright à un groupe d’élèves du secondaire, l’année dernière, Daniel Dennett a été soufflé par la réaction. «De nombreux jeunes sont venus me remercier de les avoir libérés, a-t-il écrit dans le New York Times. J’étais le premier adulte respectable qui leur disait calmement qu’il ne croit pas en Dieu!» Alors que les chrétiens sont partout visibles grâce à leurs oeuvres de charité clairement identifiées, la Mission agnostique de la soupe n’existe pas, non plus que le Regroupement athée pour la protection des renards argentés, fait remarquer John Green. «Les incroyants, quand ils militent ou travaillent pour la communauté, sont invisibles. Ils sont pourtant très nombreux. Des ONG comme Amnistie internationale, Médecins sans frontières et Audubon sont constitués majoritairement de non-croyants.» Normal, commente Daniel Dennett. «Nous prenons nos devoirs civiques au sérieux justement parce que nous ne croyons pas que Dieu viendra sauver l’humanité de ses folies.» Selon une étude menée en 1996 par Edward Larson, historien et lauréat d’un prix Pulitzer, se considèrent comme des brights 60% de toute la communauté scientifique américaine et la quasi-totalité (93%) des scientifiques assez renommés pour faire partie de l’Académie des sciences des États-Unis. Pourtant, American Atheists et Atheist Alliance International compteraient ensemble moins de 4 000 membres. «Et quand ils se rencontrent, c’est pour ergoter sur des détails pointus de leur non-doctrine», soupire Larry Jones, mécène et fondateur de l’Institute for Humanist Studies. «Pendant que nous débattions des subtilités byzantines qui distinguent les agnostiques des athées et des humanistes, les partisans de la Coalition chrétienne, eux, prenaient le Parti républicain d’assaut. Puis mettait le pays tout entier dans leur poche.» Mais organiser les non-croyants est aussi facile que de «rassembler un troupeau de chats», comme se plaît à répéter l’intelligentsia humaniste américaine. Premièrement, ils ne sont pas monolithiques. De ces 30 millions de laïcs, moins du quart sont probablement vraiment athées ou agnostiques, croit John Green. Les autres sont des Christers ou des indifférents, complètement allergiques à tout discours religieux, y compris celui des incroyants «fanatiques» qui s’entêtent à biffer la devise In God We Trust de tous les billets de banque qui leur passent par les mains ou à poursuivre les commissions scolaires qui pratiquent encore la prière dans les écoles publiques. Ensuite, alors que les chrétiens ont la bonne habitude de se pointer tous les dimanches au même endroit pour écouter le même leader, les non-croyants eux, sont partout et nulle part. Et ils se sentent bien seuls. À Tampa, en janvier dernier, des membres de la Humanists of Florida Association buvaient les paroles de Barry Lynn, ministre de l’Église unie. Président d’Americans United for the Separation of Church and State, il était venu leur dire que de nombreux chefs religieux modérés s’inquiétaient eux aussi de l’influence de l’extrême droite religieuse. «Quand il est question d’enjeux précis comme la peine de mort, la séparation de l’Église et de l’État, l’avortement, la laïcité dans les écoles, nous avons des intérêts communs», leur a-t-il dit. Les corridors ont résonné toute la fin de semaine des espoirs des humanistes, séduits par l’idée d’une alliance stratégique avec les centaines de millions de chrétiens modérés. (Mais le pasteur Barry Lynn est aujourd’hui à la retraite… comme tous les chefs religieux présents à la conférence. «Que diraient vos ouailles à l’idée de s’allier avec des athées?» lui ai-je demandé. La réponse n’est jamais venue.) «Foutaise, dit Ellen Johnson, présidente d’American Atheists. Jamais les chrétiens modérés n’accepteront de collaborer avec des athées. Il ne faut compter que sur nous-mêmes. Nous sommes une force politique importante que personne n’a jamais réussi à exploiter. Moi, je vais essayer.» Elle s’apprête à créer ces jours-ci le premier comité d’action politique athée de l’histoire des États-Unis. Le GAMPAC (Godless Americans Political Action Committee) devrait naître, dans Internet d’abord, à la fin mars. Elle a du pain sur la planche. Mais si jamais quelqu’un réussit, ce pourrait bien être cette petite femme de 48 ans, qui est parvenue, toute seule, à faire marcher 2 500 athées sur Washington. «Il me reste 30 millions de chats à rassembler, dit-elle. Je me donne 30 ans.» À lire aussi : Québec, paradis laïque

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Société

La guerre de l’info

La guerre moderne commence toujours bien avant que les premières bombes aient explosé et que les parachutistes aient roulé au sol chez l’ennemi. Les premières grandes manoeuvres se déroulent dans les médias. Et bien souvent, la guerre se gagne ou se perd dans l’opinion publique autant qu’au front. Les mots, les relations publiques, l’information font aujourd’hui partie de l’arsenal militaire, tout comme le gilet pare-balles, le masque à gaz et les lunettes-permettant-de-voir-la-nuit font partie de l’attirail des journalistes. La guerre est un théâtre dans lequel militaires et médias sont comme pile et face, opposés mais unis par une même occasion. Quand Rudyard Kipling a écrit «la première victime de la guerre, c’est toujours la vérité», les soldats se battaient encore au sabre et au fusil. Les journalistes écrivaient leurs rapports à la plume et les expédiaient par cheval, par train ou par bateau. Aujourd’hui, ils ont des téléphones satellite et des caméras numériques, mais le résultat semble à peu près le même. Vous vous souvenez de la guerre du Golfe, en 1991? De cette histoire horrible de soldats irakiens qui débranchaient des couveuses dans des pouponnières? Pure fabrication, apprit-on plus tard. De la propagande à l’état pur qui contribua à justifier l’offensive. On s’est aussi fait répéter à satiété, à l’époque, que les missiles Scud de Saddam Hussein étaient armés d’ogives bactériologiques. Le président irakien s’est certes servi de Scud contre Israël, mais leurs ogives n’étaient pas empoisonnées. On le sait maintenant. Les missiles Patriot américains qui détruisaient ces Scud à tous coups? Pas à tous coups, apprit-on par la suite. Et les bombes guidées agissant avec une précision «chirurgicale»? Elles se trompaient de cible parfois. Le Pentagone inventa donc le terme «dommages collatéraux» pour désigner les civils tués et blessés par ces «smart bombs» imprévisibles. Et les bombes guidées n’ont constitué que 9% de tout l’arsenal largué à l’époque… Aujourd’hui? Même combat, semble-t-il. On ne sait plus très bien distinguer le vrai du faux, l’information de l’intoxication. Même les médias les plus prestigieux sont soupçonnés de collaborer ou de se laisser manipuler. Le 2 février dernier, lendemain de la désintégration en vol de la navette Columbia, le New York Times publiait le plan d’attaque du Pentagone contre l’Irak. Tout y était: l’armement, la stratégie, les cibles, le calendrier, le nom des unités. Était-ce de la bonne information obtenue par ce grand journal ou le résultat de fuites concoctées par le Pentagone? Était-ce seulement le «vrai» plan? Quelques jours auparavant, le Wall Street Journal avait pris l’initiative de contacter sept gouvernements européens pour clarifier leur position face à la possibilité d’une invasion de l’Irak, les opposant du coup à la France et à l’Allemagne – la «vieille Europe» du secrétaire d’État américain Donald Rumsfeld. Pour de nombreux critiques européens, dont Serge Halimi, du Monde diplomatique, le journal «a transgressé une loi du credo journalistique et est devenu un acteur politique plutôt qu’un témoin, un bras droit de son gouvernement». On ne sait toujours pas si la nouvelle publiée par le Los Angeles Times, plus tôt cet hiver, voulant que les généraux américains songent à utiliser la bombe atomique contre les bunkers «d’armes de destruction massive» de Saddam Hussein est véridique. Ou s’il s’agit d’«intox», de manipulation de l’opinion à l’aide de «sources haut gradées» mais anonymes du Pentagone. Au temps de la guerre du Viêt Nam et du Watergate, les médias américains étaient, au nom de l’indépendance de la presse, les principaux critiques de leur gouvernement. Aujourd’hui, il est difficile de croire en l’objectivité des médias quand on voit le New York Post publier une première page tonitruante (10 février) montrant un cimetière militaire américain en France et accusant les Français d’ingratitude parce que le gouvernement Chirac refusait d’emboîter le pas à George W. Bush. «La belle époque du Viêt Nam et du gung ho journalism, du journalisme sauté , est bel et bien révolue en effet, déplore John MacArthur, éditeur du magazine Harper’s, de New York. Les médias américains sont devenus bien pusillanimes; ils se contentent souvent d’un rôle passif, ne faisant que répéter les messages des autorités. C’est de la sténo bien plus que du reportage, et c’est comme ça depuis les années Reagan.» C’est MacArthur qui a révélé au New York Times que l’horreur des couveuses débranchées par des soldats irakiens était une fabrication, inventée par la fille d’un diplomate saoudien à Washington. «Le journal ne me laisserait pas publier un tel texte aujourd’hui», dit-il. D’autres, comme Kevin Newman, chef d’antenne du réseau canadien Global (et ancien reporter-vedette d’ABC News), trouvent John MacArthur un peu sévère: «On oublie trop souvent que les médias américains s’adressent aux Américains; on les juge avec des critères universels ou nos critères à nous. Les Américains ont été attaqués, ils souffrent, ils voient rouge et n’ont pas envie d’entendre les médias dénigrer leurs leaders en ce moment. Ils ne sont pas les seuls coupables. Écoutez la télé française, lisez les grands hebdos de France: leur parti pris anti-Bush et antiaméricain est flagrant.» Ce qui est troublant, cependant, c’est que certains renseignements rapportés dans la presse américaine l’automne dernier – qui ont fait bouger le premier ministre britannique, Tony Blair, et amené le Congrès américain à voter la guerre – semblent maintenant douteux. Il n’y aurait pas eu de rencontre à Prague entre un émissaire de Saddam Hussein et un chef d’Al-Qaeda nommé Mohammed Atta, cerveau de l’attaque du 11 septembre. Et les tuyaux d’aluminium trouvés par les inspecteurs de l’ONU en Irak n’étaient peut-être finalement que cela, de la tuyauterie – et pas les composantes d’une usine de bombes atomiques. Tout cela avant même que la guerre commence pour de vrai… Sur le terrain, c’est pis encore: militaires et journalistes cohabitent très difficilement. Les premiers doivent traîner les seconds avec eux, assurer leur sécurité, subir leurs indiscrétions. Pour mieux les contrôler, ils recourent à la censure, la propagande, la désinformation, la langue de bois, le gros mensonge. Les journalistes, qui le voient bien, font ce qu’ils peuvent pour y échapper. CNN a refusé de retirer Peter Arnett de Bagdad, en 1991, quand les premières bombes sont tombées: nous avons pu les voir en direct à la télé. Des photographes, européens pour la plupart, ont devancé l’armée américaine à la poursuite des soldats irakiens battant en retraite du Koweït: ils ont fait voir le vrai visage de cette guerre, des images que les forces armées étaient presque parvenues à aseptiser jusque-là. D’une façon générale, toutefois, c’est l’armée qui gagne la bataille de l’opinion publique. «Les militaires ont au moins 10 ans d’avance sur les médias eux-mêmes quand il s’agit de comprendre comment les manipuler», dit Claude Beauregard. Militaire en fin de carrière, analyste en chef au Centre de commandement stratégique de la Défense nationale, à Ottawa, Claude Beauregard est coauteur d’un livre impeccablement documenté, Les médias et la guerre: de 1914 au World Trade Center (Méridien, 2002). «Les militaires américains sont convaincus d’avoir perdu la guerre du Viêt Nam dans les salons de l’Amérique, parce qu’ils ont laissé les journalistes opérer à leur guise et montrer la guerre telle qu’elle était, dit-il. Ils se sont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Durant la guerre du Golfe, leur objectif était de modifier la perception même que nous avions de la guerre. Ils ont vendu une guerre aseptisée, propre et sans bavure. Une guerre plus humaine . La guerre Nintendo.» Geneviève Rossier a passé la guerre du Golfe à Riyad, en Arabie saoudite, à couvrir les points de presse du général américain Norman Schwartzkopf et des autres militaires pour la radio de Radio-Canada. «Les militaires ne nous mentaient pas vraiment, dit-elle, mais ils nous abreuvaient de demi-vérités.» Lors d’une rencontre privée, Geneviève Rossier et d’autres journalistes demandèrent un jour au général des précisions sur ces colonnes de tanks irakiens massés à la frontière de l’Arabie saoudite et dont il était question, en ondes, depuis deux jours. «Il éclata de rire et nous dit qu’il n’y avait jamais eu de chars irakiens dans le secteur. Mais il n’avait jamais démenti cette information dans ses points de presse.» J’ai voulu vérifier cette anecdote auprès de Schwartzkopf, maintenant à la retraite. Son agent a fait savoir qu’il a signé un contrat d’exclusivité avec la chaîne américaine NBC… Couvrir la guerre est un gros investissement pour les médias, et pas toujours payant: les annonceurs n’aiment pas être collés aux images difficiles et aux mauvaises nouvelles. Dès après les Fêtes, tous les grands médias avaient un correspondant à Bagdad et dans les pays voisins. Il faut s’y rendre, s’y déplacer. Les fenêtres de transmission par satellite coûtent une fortune dans ce marché de vendeurs. Et une assurance-vie en zone de guerre, 10 000 dollars. Par semaine! CNN a prévu 35 millions de dollars américains en vue du conflit (la chaîne espère reconquérir le terrain perdu au profit de Fox News). Cinq cents de ses employés ont reçu une préparation paramilitaire spéciale, 150 à NBC. Après la guerre du Golfe, les médias ont juré, eux aussi, qu’on ne leur passerait plus un autre Schwartzkopf. La RTNDA, la puissante association des rédacteurs en chef de la radio et de la télé américaines, a signé avec le Pentagone un protocole promettant aux médias plus d’autonomie et moins d’encadrement. L’armée a cependant refusé de renoncer à son pouvoir d’exiger de prendre connaissance des enregistrements des journalistes et, au besoin, de les censurer. «La façon la plus efficace de censurer les médias est de contrôler leurs déplacements et de limiter leur accès à l’information», dit Claude Beauregard. La technique classique: désigner un petit groupe de journalistes, que l’armée emmène sur le terrain avec la promesse de rendre leurs reportages accessibles à tous. «Pas un journaliste sérieux n’accepte volontiers d’en faire partie: l’armée t’emmène où elle veut et censure ton travail en plus!» dit Patrick Brown, vétéran de CBC/ Radio-Canada. La nouvelle tactique de l’armée s’appelle maintenant «embedding», ce qu’on pourrait traduire par «enrégimentement». Des journalistes bien entraînés sont invités à partager la vie des soldats au front: 238 reporters américains ont suivi un entraînement paramilitaire avancé, nécessaire à ce type d’aventure. Pour les autres journalistes, comme ceux de Radio-Canada, une semaine d’entraînement auprès de sociétés spécialisées, comme Bruhn-Newtech, à Londres, est de rigueur. «Encore là, l’embedding, c’est un pacte avec le diable, dit Patrick Brown. L’idéal est de se débrouiller seul ou de faire équipe avec des confrères d’autres pays quand c’est possible. Quand ce n’est pas trop dangereux.» Or, la guerre moderne est très dangereuse. Souvent, il n’y a plus de ligne de démarcation claire entre amis et ennemis. On ne peut plus, comme avant, écrire «TV» sur sa jeep et espérer s’en sortir. Ce serait même chercher les ennuis. Et il y a toujours les mines… «Dans la couverture d’une guerre, nous sommes face à deux priorités déchirantes, écrit Edward Greenspon, rédacteur en chef du Globe and Mail, à Toronto. Nous devons assurer la sécurité de nos journalistes, mais aussi une couverture indépendante des événements. […] Cela exige de nous affranchir du contrôle sécurisant mais étouffant de l’armée.» En attendant la «vraie» guerre, la situation des 250 journalistes postés à Bagdad cet hiver (4 000 autres attendaient leur visa aux frontières) n’était guère plus drôle. Selon Don Murray, le correspondant de Radio-Canada à Bagdad, ils ne pouvaient quitter leur base sans un guide (payé 250 dollars par jour) qui s’assurait que les journalistes ne verraient ni n’entendraient jamais rien d’autre que la «ligne» officielle du gouvernement. Au début de l’ère des ordinateurs, les programmateurs avaient cette formule, «garbage in, garbage out», pour dire qu’un mauvais logiciel allait produire des résultats navrants. La même règle s’applique à la couverture des guerres: les médias risquent souvent de nous présenter, sans le savoir, de l’information «avariée». Alors, à consommer avec prudence et scepticisme…

Société

Lames fatales

Les camionneurs qui faisaient le trajet Mont-Joli-Gaspé, il y a 20 ans, savaient ce qui risquait de les attendre à la hauteur du petit village de Sayabec, dans la vallée de la Matapédia: des « ti-culs» postés en bordure de la 132, pantalon baissé pour exhiber la face rebondie de leur anatomie! « Un jour, un conducteur insulté s’est arrêté et est descendu de son poids lourd, se souvient Yannick Dupéré, aujourd’hui âgé de 26 ans. On s’est tous mis à courir. David, lui, a détalé comme une fusée!» David Pelletier a toujours été « vite sur ses patins». Au propre comme au figuré: le tandem que le Québécois de 26 ans forme avec Jamie Salé, 23 ans, de Red Deer, en Alberta, est depuis l’an dernier champion canadien de patinage artistique en couple. Alain Goldberg, analyste de patinage depuis plus de 15 ans, ne lésine pas sur les éloges: « Le meilleur couple canadien de tous les temps.» Le Canada compte sur eux pour rafler les honneurs aux prochains Championnats du monde, à Vancouver, du 18 au 26 mars. Et pour éblouir la planète en 2002, aux Jeux olympiques d’hiver de Salt Lake City. Outre Elvis Stojko (qu’une blessure tient de plus en plus souvent à l’écart), ils y représenteront la seule chance de médaille d’or du Canada dans cette discipline. « Ils ont ravivé l’espoir: avec eux, vaincre les Russes devient tout à coup possible», dit Pierre Limoges, président de la Fédération de patinage artistique du Québec. Jamie Salé-David Pelletier, c’est un mélange de prouesses techniques à la Isabelle Brasseur-Lloyd Eisler (champions du monde en 1993), de charisme et de persévérance à la Barbara Underhill-Paul Martini (champions du monde en 1984), de grâce à la Ekaterina Gordeeva-Sergeï Grinkov (champions olympiques en 1988 et 1994)… et de tempérament bouillant à la Michel Chartrand (syndicaliste à vie)! Avec, en plus, une allure sexy. Au-delà de leurs glissés et de leurs vrilles exécutés avec brio, de leur grande expressivité, les chouchous de l’heure donnent au public et aux juges ce qu’ils attendent: de l’émotion brute, celle qui vient des tripes. Celle de la passion. Ils représentent la symbiose du masculin et du féminin, visiblement plus forts à deux que séparés. Bref, le couple idéal, tel qu’on voudrait encore y croire. « Hier, on attendait des couples l’unisson; aujourd’hui, on exige la fusion. Personne ne l’incarne mieux qu’eux. Leur joie de patiner ensemble est irrésistible», dit Alain Goldberg. « Ils sont appelés à devenir l’un des grands couples de l’histoire du patinage», prédit le commentateur sportif Richard Garneau. Si le succès les ravit, Jamie Salé et David Pelletier demeurent lucides. « Émouvoir une foule, sentir qu’on peut atteindre nos semblables au plus profond d’eux-mêmes, cela récompense nos efforts et justifie notre boulot, dit Pelletier. Dans ces moments-là, on a l’impression d’être utiles. Mais du patin, ça reste du maudit patin! Notre travail est moins essentiel que celui d’un éboueur ou d’un boulanger.» Aux côtés des sportifs rêveurs, enragés ou rebelles, il y aura désormais Jamie Salé et David Pelletier, les patineurs pragmatiques. Un duo de contrastes. Elle est aussi brune de peau et de chevelure qu’il est pâle et blond, aussi petite (1,55 m) qu’il est élancé (1,78 m). Elle a un visage d’ange et personnifie la féminité, il a la mâchoire carrée et des épaules de joueur de hockey. Elle adore les sushis, il est comblé par un hamburger sur le gril. Elle est spontanée, il est plus posé. Aux Championnats canadiens de l’an dernier, leur interprétation déchirante de « Love Story» a presque tiré des larmes au jury. Ce qui leur a valu cinq notes parfaites pour l’« impression artistique» (l’autre étant pour le « mérite technique»), du jamais vu à cette compétition! Cette année, en dépit d’une chute de Jamie Salé et d’une performance irréprochable du couple rival, Kristy Sargeant-Wirtz et Kris Wirtz, ils ont encore une fois triomphé. À l’unanimité. « Leur magie est suffisamment puissante pour compenser les erreurs», dit David Dore, directeur général de Patinage Canada, l’association canadienne de patinage. La pression est extrême sur les épaules du duo, qui la supporte avec philosophie. « On essaie de patiner pour avoir du fun. D’oublier le défi», dit Jamie Salé en secouant sa queue de cheval, comme pour chasser la peur. « Think positive, c’est notre façon de survivre au stress», ajoute Pelletier. En personne, ils dégagent une force, un équilibre, une certaine sagesse même. Pas de faux-fuyant, pas de minaudage pour la galerie. Ainsi, ne comptez pas sur David pour vous raconter l’histoire d’un petit garçon qui étouffait dans son village et rêvait de voir le monde. « De quoi un flo de huit ans pourrait-il bien avoir besoin si ce n’est de ses parents, de ses amis et d’espace pour jouer? dit-il. L’été, mon père et ma mère, des enseignants, nous emmenaient camper, mes deux frères et moi, partout au Québec et dans le Maine. Nous montions aussi à Montréal six ou sept fois par an. En 1989, la famille a sillonné la France et la Suisse…» Reste qu’il déteste la grande ville. Il vit à Montréal par obligation. « David m’a déjà appelé pendant qu’il était coincé dans le trafic de 17 h, juste pour me dire combien il m’enviait d’échapper à cette folie», raconte son ami Yannick Dupéré. Le patineur songe déjà à s’acheter un chalet au bord du grand lac Matapédia, à côté de celui de ses parents. Ni lui ni elle ne sont de ceux qui renient leur patrie. « Red Deer» revient souvent dans la bouche de Jamie Salé. David Pelletier ne manque jamais de saluer Sayabec lorsque les caméras se braquent sur le couple en attente de ses notes. Et Sayabec le lui rend bien. Dans ce village tranquille de l’arrière-pays, l’aréna est situé en bordure de la rivière Noire, rue Lacroix, l’une des deux artères dignes de ce nom. La construction en blocs de béton, le toit de tôle rouge, rien n’a bougé depuis que David y usait ses premières lames. Seules des lettres blanches ont été ajoutées sur la façade écarlate depuis le 23 octobre dernier: le « Centre sportif» est devenu le « Centre sportif David-Pelletier». Si les frasques de la bande à David Pelletier ont pu jadis porter ombrage à la réputation du village, on les lui a pardonnées. Pour les quelque 2 000 habitants, le « p’tit tannant» d’hier est devenu un héros. « Un peu plus et c’est le village au complet qu’on rebaptisait!» dit en rigolant le maire, Jean-Yves Pelletier (aucun lien de parenté). « David nous a mis sur la carte. Grâce à lui, les gens vont peut-être enfin savoir comment prononcer Sayabec» (« Sébec», qui signifie « rivière obstruée» , en micmac). Mais Dieu que le jeune Pelletier a d’abord détesté le patinage artistique! « Son père, entraîneur au hockey, voulait que les trois garçons sachent se débrouiller sur des lames» , dit la mère du jeune homme. « Faux! rétorque David en riant. Dans mon souvenir, le patin artistique, c’était son rêve à elle.» Pendant que le petit Québécois apprenait à aimer le patinage, à l’autre bout du pays, la petite Jamie rêvait. « Lors d’une compétition nationale à Red Deer, elle a regardé la banderole de bienvenue, au-dessus de la glace, et m’a demandé: Y en aura-t-il une pour moi quand je serai une championne du Canada? Elle avait sept ans», raconte sa mère. La fillette pourra compter sur le soutien de Kurt Browning, le Gene Kelly du patinage canadien. Ayant remarqué le talent de l’enfant au cours d’une épreuve locale dont il était l’invité d’honneur, il la prend sous son aile. L’amitié naît entre le grand et la petite. Le jeune David, lui, s’habitue de son côté à chuter à répétition. « Comme tout débutant, j’avais tellement de bleus partout qu’on aurait pu me prendre pour un enfant battu!» Sans parler des blessures d’orgueil. « On le traitait souvent de fif et de moumoune», se souvient Gino Ouellet, 25 ans, employé à l’usine de panneaux de particules Panval, à Sayabec. Pelletier a déjà cassé la gueule de petits malins venus lui crier « maudite tapette» sur le bord de la patinoire. Et les temps n’ont guère changé: « Des gars me demandent si je mets des collants et me disent que c’est juste un sport de filles» , raconte David Plourde, 12 ans, du Club Frimousse (où Pelletier a fait ses débuts, à quatre ans). Tracer des arabesques sur la glace n’empêchait pas le jeune Pelletier de rêver à la Ligue nationale. « J’adorais le hockey. J’ai joué jusqu’au niveau pee-wee. Mais je n’étais ni assez grand ni assez costaud.» Quand les premières médailles sont arrivées, que les voyages ont commencé, que la reconnaissance est venue, les quolibets se sont tus. Mais l’amour du hockey ne s’est pas éteint. La rencontre initiale entre Jamie Salé et David Pelletier aura lieu en 1996. Mais les sauts de la jeune femme ne sont pas au point; elle tombe, se fait mal. L’essai vire au désastre. Pelletier avait vécu ses premiers moments de gloire deux ans auparavant: en 1994, il était deuxième en couple (avec Allison Gaylor) et quatrième en simple au Canada. « Il avait la grosse tête», se rappelle une patineuse qui l’a côtoyé à l’époque. « Je me croyais arrivé», dit-il. Puis, la chance a tourné. Il a dégringolé jusqu’à ne plus faire partie de l’équipe nationale. Son copain Éric Arson, ex-animateur à CKOI, qui a lui aussi grandi dans la vallée de la Matapédia, se souvient d’un soir du temps des Fêtes 1997, à Sayabec, devant une bière. « David souffrait d’ écoeurantite aiguë. Il pensait à accrocher ses patins.» Pelletier demande alors à Richard Gauthier, reconnu comme l’un des meilleurs au monde, de devenir son entraîneur. Ce dernier ne voit qu’une partenaire possible pour le patineur: Jamie Salé. Au printemps 1998, nouveau test. Cette fois, la combinaison est gagnante. « Leur première triple vrille, leur premier saut côte à côte, tout s’est déroulé en synchronie totale, dit l’entraîneur. Le clic parfait. Il m’est apparu ce jour-là que je devrais mettre davantage d’énergie à adoucir leurs caractères qu’à peaufiner leurs figures!» Jamie Salé est reconnue pour son entêtement. Et le « foutu caractère» de son partenaire est de notoriété publique: coups de poing dans la baie vitrée, coups de patin dans la glace… À peine quelques mois plus tard, ils remportent le bronze à Skate Canada – l’une des six compétitions du Grand Prix de l’International Skating Union (ISU) -, où s’affrontent les meilleurs du monde. De nouveaux venus accèdent rarement aussi vite au podium. « Les juges attendent en général avant de consacrer un nouveau couple, dit Richard Gauthier. Ils désirent s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un feu de paille.» En ce petit matin de janvier, deux ans plus tard, une tension électrise l’air glacé de l’aréna de Saint-Léonard. Vêtus de gris et noir, les deux athlètes décortiquent leur programme libre de cette année -quatre minutes 30 secondes, contredeux minutes 40 secondes pour le programme court. Devant moi, Tristan et Isolde s’aiment, agonisent et meurent à répétition sur la musique de Wagner. Les gestes n’ont rien de feint: oui, les amants sur la glace le sont aussi dans la vie. C’est un secret de Polichinelle. Mais lui refuse net de commenter. Elle plante son regard noisette dans le mien: « Notre relation n’a aucun lien avec notre succès et il n’y a rien à dire là-dessus. Cela nous appartient.» Tout ce que je finirai par apprendre, c’est qu’ils suivront ensemble, dès que possible, des cours de cuisine: « Elle se débrouille, mais je suis pourri!» J’étais sûre de les faire sortir de leurs gonds en leur rapportant les propos cyniques de certains détracteurs de leur discipline, pour qui ce n’est même pas un sport. Pierre Foglia, chroniqueur de La Presse, en parle comme « du faux ballet exécuté sur de la musique pompier». David Pelletier en convient posément: le côté guimauve, les fleurs, le Kiss and Cry – cet enclos où les caméras sont à l’affût de la moindre larme des patineurs en attente du verdict des juges -, il s’en passerait volontiers. Il concède aussi avoir souvent porté « des costumes ridicules». Tout ce glamour, cependant, n’enlève strictement rien au côté athlétique, dit-il. Richard Garneau, pour sa part, croit que le temps du « patinage de fantaisie» est révolu. « Le patinage artistique est devenu extrêmement exigeant. Des champions comme David et Jamie sont plus en forme que certains joueurs de baseball ou de hockey.» Exercices quotidiens de trois heures sur la glace, taï chi, gym, leur entraînement dépasse facilement 40 heures par semaine. « Nous faisons actuellement beaucoup d’exercices d’équilibre, debout sur un gros ballon. L’équilibre, c’est la clé», dit David Pelletier. Et la force des bras? « Contrairement à ce qu’on imagine, le secret des portés ou des lancés réside dans la force des jambes.» Et du dos. Les blessures sont surtout celles de l’usure et sont causées par la répétition de mouvements. L’athlète souffre d’une lordose, cambrure exagérée de la colonne vertébrale. « Et je soulève des filles depuis 13 ans, dit Pelletier. Mon dos me fait constamment souffrir. Mais ça s’endure.» À l’ordre du jour, il y a peu de place pour autre chose, même les études. Lui a terminé des études collégiales en sciences humaines, elle une année en administration à Concordia. «J’irai à l’université un jour, affirme-t-il. J’aimerais travailler en communication. Mais je désire qu’on m’engage pour mes compétences, pas parce que je serai un ancien médaillé.» Elle projette d’avoir sa propre entreprise, mais « ne sait pas encore dans quel domaine». «Chose certaine, tranche son amoureux, elle ne pourra qu’être le boss!» Quand il le peut, Pelletier lit les journaux, des magazines de finances, de politique Aux oeuvres d’imagination, comme les romans ou la science-fiction, il préfère la réalité. Les biographies, par exemple. Après celles de Patrick Roy et de Guy Lafleur, il termine celle de Maurice Richard. Jamie Salé, pour sa part, est affirmative: exception faite de la section des sports des journaux, elle ne lit pas. « J’aime bouger, regarder des matchs de toutes sortes à la télé. Je suis une tomboy.» L’intégrité et la simplicité du couple ont joué en sa faveur auprès de ses commanditaires, MasterCard Canada et General Mills. Que la fille de l’Ouest et le gars de l’Est incarnent le biculturalisme du Canada n’a certes pas nui. « Avec eux, nous touchons le pays au complet», confirme Tracy Hanson, vice-présidente au marketing de MasterCard Canada. Personnifier l’unité canadienne ne les embête aucunement. « Pourquoi pas? C’est cool», dit Jamie. L’argent est un sujet délicat. Un couple de champions amateurs peut gagner plus de 300 000 dollars américains par année. Cela peut sembler beaucoup, mais il faut compter avec l’impôt, les redevances aux associations, les salaires des entraîneurs et des chorégraphes, dit Pelletier. « Et les quelque 25 000 dollars par année, en moyenne, que nos parents ont investis. Et quand on ne gagne pas, l’argent et les commandites sont rares. J’ai eu des appartements dont les fenêtres étaient bouchées avec du carton parce qu’un store aurait été trop cher.» Pour les Championnats du monde, ils sont confiants. Selon Paul Duchesnay, ancien champion avec sa soeur Isabelle, aujourd’hui entraîneur en Floride, ils n’ont rien à envier aux Russes Elena Berezhnaya et Anton Sikharulidze ni aux Chinois Xue Shen et Hongbo Zhao. Ils l’ont prouvé: en février dernier, ils remportaient l’or au Championnat des quatre continents et à la finale du Grand Prix ISU, devançant ainsi les couples rivaux. Ils demeurent cependant prudents. La veille des Championnats du monde de l’an dernier, tous leur avaient passé l’or au cou d’office. Et ils ont terminé quatrièmes, après avoir raté une figure qu’ils réussissent généralement sans peine. Le jour de l’épreuve finale, Gino Ouellet et ses compagnons de travail de l’usine de Sayabec attendront fébrilement que le patron vienne leur transmettre les résultats. « On riait de lui dans le temps, mais là, c’est différent: le king de la place maintenant, c’est David.»

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L’école de tous les dieux

L’école Saint-Jean-Baptiste, dans la Haute-Ville de Québec, n’entretient plus que des relations de bon voisinage avec la religion catholique. La petite école primaire publique de la rue Saint-Jean loge toujours en face de l’église de la paroisse, un des joyaux du patrimoine religieux du Québec. Mais dans les classes, on ne parle plus seulement de Jésus: Mahomet, Bouddha et Guru Nanak, le fondateur du sikhisme, sont aussi à l’étude. Car derrière les murs de briques, dans la plus grande discrétion, des enseignants testent depuis septembre dernier un programme révolutionnaire, qui va bouleverser tout ce qui s’enseigne depuis 400 ans au Québec en matière de religion! La rentrée 2008 fera date dans l’histoire du Québec: pour la première fois, l’école québécoise deviendra officiellement laïque, et n’offrira plus aucun enseignement confessionnel. Un nouveau programme, intitulé «Éthique et culture religieuse», sera toutefois obligatoire pour tous, de la première année du primaire à la dernière du secondaire. L’objectif est ambitieux: éveiller les élèves à la diversité des religions, sans leur en enseigner les préceptes, tout en les incitant à se questionner sur eux-mêmes et les autres. Beau défi! Mais c’est aussi un compromis, qui permet de ne pas évacuer complètement la religion de l’école… Et qui n’est pas sans toucher de multiples sensibilités. Depuis septembre 2006, huit écoles du Québec — cinq du primaire, dont une école privée juive de Montréal, et trois du secondaire — testent une première ébauche du cours. Pour éviter des remous comme ceux suscités, à la fin des années 1990, par le débat sur la déconfessionnalisation des écoles, le ministère de l’Éducation travaille dans l’ombre. On ne connaît encore que les grandes lignes du programme. Le Ministère refuse d’expliquer dans le détail comment on a choisi les religions à l’étude, encore moins de révéler ce qu’on en dira. Ou même de divulguer la liste des écoles qui l’expérimentent. Mais comme le hasard veut que mon fils soit inscrit dans l’une d’elles, maman la journaliste a réussi à en savoir plus! Le jour de la rentrée, quand Lyse-Diane Laflamme, directrice de l’école Saint-Jean-Baptiste, a annoncé à tous les parents, classe après classe, la fin des cours de morale et de l’enseignement confessionnel, personne n’a protesté. Bon débarras, a-t-on entendu çà et là. Dans cet établissement fréquenté majoritairement par des enfants québécois de souche, et aux parents plutôt de gauche, la catéchèse n’avait déjà plus guère la cote: l’an passé, 80% des quelque 220 élèves étaient inscrits aux cours de morale, offerts comme option à la place de l’enseignement de la foi depuis la déconfessionnalisation du système scolaire, en 2000 — une proportion inverse de celle qui existe dans l’ensemble du Québec. Après un trimestre, parents et élèves semblent emballés. «En équipe, dit Bérangère, 10 ans, on a raconté l’histoire d’Abraham avec sa femme Sarah et la servante Agar, dont il a eu un fils parce que ça ne marchait pas avec sa femme, puis sa fuite en Égypte à cause de la famine.» D’autres élèves ont planché sur Mahomet, Jésus et Bouddha. Des pays lointains, des drames, des pouvoirs surnaturels… tous les ingrédients d’une bonne histoire sont réunis, et ça plaît aux enfants. Le volet «éthique» du nouveau programme vise à susciter des réflexions sur ce qu’il serait préférable de faire dans une situation donnée, par rapport à soi et aux autres. Sa première leçon d’éthique, Sophie Daigle, enseignante de 4e année, l’a faite lors d’une visite à la ferme, quand un élève a trouvé un mulot abandonné. Valait-il mieux le laisser là, sachant qu’il allait mourir, ou le ramener à l’école? Les enfants ont décidé qu’ils le garderaient à l’école après l’avoir laissé une fin de semaine chez celui qui l’avait trouvé… où il est mort au bout d’une journée. Dure leçon pour beaucoup. Les volets «éthique» et «culture religieuse» se rejoignent parfois. Dans l’un et l’autre, on part du quotidien et du concret pour aborder, au fil des ans, des notions plus complexes. Ainsi, les petits de 1re année ont commencé par s’occuper d’une lapine, pour comprendre les responsabilités à l’égard d’un être vivant. Puis, Julie Saint-Pierre, leur enseignante, leur a demandé d’apporter à l’école un objet associé à leur naissance. «Le lendemain, j’avais des textes écrits par les parents et des photos de bébé de plus de la moitié des enfants!» dit-elle. Juste avant Noël, elle leur a raconté la naissance de Jésus, dont de nombreux élèves n’avaient jamais entendu parler. Plus tard, ce sera le tour d’autres prophètes et fêtes religieuses. En 3e et 4 e année, les enfants ont d’abord apporté des objets de culte trouvés dans leur environnement. Cierges de baptême, robes de mariée, statuettes de Bouddha, chapelets musulmans leur ont permis de constater que le religieux laisse des traces dans leur culture. C’est à cette occasion que Mehdi Rehibi, neuf ans, est sorti de sa réserve pour parler de l’islam à ses copains. Ses parents, musulmans, ne lui ont donné aucune éducation religieuse, préférant le laisser choisir quand il sera plus âgé. «J’espère qu’il ne va pas risquer d’être ostracisé si un 11 septembre se reproduit», dit sa mère, Géraldine Dahoumane. Cette libraire, qui en a déjà entendu des vertes et des pas mûres à propos de sa religion, aurait préféré un cours de philosophie. Son conjoint, Slim Rehibi, se dit ravi qu’on parle enfin de religion de manière positive, hors du contexte des guerres, des intégristes et des attentats. Dans sa classe de 4e année, Sophie Daigle a installé sept panneaux correspondant à chacune des religions au programme: christianisme, islamisme, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, sikhisme et spiritualités autochtones. Plus un, pour les «autres», que certains enfants pourraient connaître ou qui auraient éveillé leur curiosité. Le choix et l’importance de chaque religion au programme est censé, selon le Ministère, refléter la diversité culturelle du Québec et respecter ses fondements historiques. «On part de ce que les enfants connaissent, puis on va à la découverte du reste. C’est une approche d’exploration, pas un apprentissage systématique avec des choses à mémoriser», raconte l’enseignante. Pour chaque religion, elle a inscrit ce que les élèves en savaient. Après quoi, ceux-ci ont cherché les équivalences. Y a-t-il une bible pour les juifs? Un symbole du genre de la croix pour les musulmans? En fouillant dans des livres, puis en bricolant, les enfants ont dessiné ou fabriqué les objets manquants: une torah (faite avec des rouleaux d’essuie-tout), une amulette en argile, des tables de la Loi (en polystyrène)… Pierre Boucher et Julie Frève, croyants mais non pratiquants, voient d’un très bon œil cette occasion d’enseigner la diversité et le respect des autres à Charlotte, en 4e année, et à Victor, en 2e. «Ça va aussi les outiller pour mieux démêler les religions des sectes et leur donner un regard plus critique sur le monde», disent-ils. Au programme de la 6e année: les religions dans le monde, le message des prophètes, les pratiques alimentaires et vestimentaires. Les élèves approfondiront le contenu plus tard, puisque le programme se poursuivra jusqu’à la fin du secondaire. Alice Guéricolas-Gagné, 11 ans, n’en est pas revenue de l’ignorance de certains de ses copains. «Plusieurs n’avaient jamais entendu parler du ramadan», dit-elle. Elle est ravie d’être débarrassée d’un cours de morale où elle s’ennuyait ferme. «Là, on a plein d’occasions de se déniaiser et de s’ouvrir à d’autres cultures.» Son amie Cécile Gagnon m’explique que la religion, c’est important dans la marche du monde, qu’on y croie ou non. «Je ne savais pas que l’islam, le judaïsme et le christianisme avaient autant en commun. Et j’ai été sidérée que tant de gens dans le monde croient à la réincarnation!» Depuis septembre, les enseignants aussi ont travaillé dur. Cinq journées de formation avec six experts envoyés par le Ministère, qui leur ont laissé une grosse boîte de livres. Ils ont en outre navigué dans Internet, fouillé dans les bibliothèques… «Ça change aussi nos propres perceptions et on se rend mieux compte de toute l’étendue des préjugés», constate Julie Saint-Pierre, que la formation a fait changer d’avis sur la décision de la Cour suprême à propos du kirpan à l’école. «Le grand but du programme, c’est d’apprendre aux gens à mieux vivre ensemble», souligne la directrice Lyse-Diane Laflamme, persuadée qu’il conduira les générations futures à une plus grande tolérance. Roger Delisle, responsable des 45 écoles primaires de la commission scolaire de la Capitale, est également convaincu du bien-fondé du nouveau cours. Mais aussi de l’énorme défi qu’il représente. «À l’école Saint-Jean-Baptiste, toute l’équipe est très motivée et a bénéficié de beaucoup de soutien. Le milieu était aussi très réceptif, explique-t-il. Ailleurs, ce sera plus difficile, car les écoles auront moins de temps et de moyens pour s’y préparer.» La première version du programme devrait être approuvée cet été par le ministre de l’Éducation, Jean-Marc Fournier. Les 23 000 enseignants du primaire et les 2 400 spécialistes qui donneront le cours au secondaire auront ensuite un an pour se familiariser avec le contenu. «Dans le milieu scolaire, le programme va se heurter à beaucoup d’intolérance, autant chez les enseignants que de la part des parents», croit Roger Delisle, qui voit déjà des réactions. Pour le ministre Fournier, la soif de comprendre est telle qu’elle vaincra les obstacles. «Bien sûr, il y aura des ajustements. Mais on ne laissera pas les gens qui sont contre le dialogue imposer leurs vues», affirme-t-il. D’ici quelques années, ce seront peut-être les petits Québécois qui expliqueront le mieux l’accommodement raisonnable à leurs parents…

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La route de la liberté

Les Inuits de l’extrême nord du Québec — le Nunavik — voient grand. Leur projet le plus fou: construire une route d’au moins 2 000 km, qui relierait les 15 villages inuits au reste de la province à partir de la baie James. Une affaire de plusieurs milliards de dollars. La Société Makivik, qui veille au développement socioéconomique du Nunavik, y tient mordicus. «Cette route verra le jour, affirme Pita Aatami, président de l’organisme. Que ce soit dans 10, 50 ou 200 ans, le Nord finira par être raccordé au Sud.» En attendant, en comparaison du Grand Nord canadien, qu’un boom économique sans précédent anime, le Nunavik a presque l’air d’un ours qui hiberne. Mais Pita Aatami refuse de baisser les bras. Comment s’annonce l’avenir des Inuits du Nunavik? — Le marché du travail est toujours anémique, mais les choses pourraient bientôt changer, entre autres grâce au développement du tourisme et à l’ouverture possible de nouvelles mines dans notre territoire. Pour nous, c’est synonyme d’emplois. L’avenir est de moins en moins sombre… La seule mine du Nunavik, la mine de nickel Raglan, emploie surtout des travailleurs de l’Abitibi. Qu’attendent les Inuits pour y prendre leur place? — Le problème de Raglan, c’est sa situation géographique, à une centaine de kilomètres des villages les plus proches. Les travailleurs doivent y passer des semaines, souvent sans pouvoir mettre le nez dehors. Les Inuits ont du mal à s’y habituer. Par contre, il se peut qu’une nouvelle mine voie le jour près d’Aupaluk, dans la baie d’Ungava. Les employés pourraient revenir à la maison après leur quart de travail. Je suis certain que les Inuits seront nombreux à vouloir y travailler. Pour le moment, le développement du secteur minier au Nunavik ne vous apporte pas grand-chose… — Au contraire. Pendant les premières années d’exploitation de la mine Raglan, son propriétaire, Falconbridge, a financé la construction d’une église et l’agrandissement de l’école de Salluit, ainsi que la construction d’un centre récréatif à Kangiqsujuaq. De plus, une partie des profits de la mine nous sont versés en guise de dédommagement pour l’exploitation de notre territoire. Le coût de la vie est deux fois plus élevé au Nunavik que dans le reste du Québec. Entrevoyez-vous une façon de ramener le prix des biens de consommation à un niveau plus raisonnable? — La plupart des produits que nous consommons sont acheminés par avion. Les frais sont énormes. Par exemple, la construction d’un bungalow de deux chambres à coucher peut coûter jusqu’à 250 000 dollars. Pour nous, il n’y a qu’une solution: relier tous nos villages par une route qui se rendrait jusque dans le sud de la province. Vous imaginez les coûts de construction d’une telle route? — Des milliards de dollars! Nous négocions d’ailleurs un plan de développement économique du Nunavik avec les gouvernements fédéral et provincial. La construction de la route en fait partie, tout comme celle des 800 maisons qui nous manquent actuellement. La majorité des Québécois du «Sud» ne connaissent pas le Nunavik. Quels efforts fournissez-vous pour stimuler votre industrie touristique? — Nous voulons mettre en valeur la richesse de notre faune et de notre flore. C’est pourquoi Makivik a fondé, en 2005, Expéditions Croisière Nord, qui propose des croisières dans le Grand Nord du Québec et du Canada. Depuis notre fondation, nous avons fait découvrir le Nord et la culture inuite à près d’un millier de personnes. Il y en aurait encore plus si le prix des billets d’avion n’était pas si élevé! Traverser la moitié du globe jusqu’en Australie coûte moins cher qu’aller à Salluit… — Air Inuit sert une population de 10 000 personnes. Difficile d’offrir des billets à un prix concurrentiel avec si peu de clients. Nous tentons donc de voir comment abaisser les coûts du transport au Nunavik. Nous offrons depuis peu des tarifs spéciaux pour les touristes, en espérant que le nombre de visiteurs augmentera. Cela devrait nous permettre de réduire encore le prix des billets.

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Très chers petits!

Avant que leur petite Ariane ne voie le jour, à la veille de Noël, Josée Veilleux et son conjoint avaient déjà dépensé quelque 2000 dollars pour l’achat de pyjamas, d’une table à langer, d’une chaise haute, d’une couchette, d’un mélangeur pour concocter des purées et d’un four à micro-ondes pour les dégeler, d’une réserve de couches, d’une poussette, etc. «On a largement dépassé notre budget», dit cette enseignante montréalaise de 33 ans au lendemain de l’accouchement de son premier enfant. Et ce n’était que le commencement. Car Josée Veilleux a calculé l’incalculable. «Ça va nous coûter 150 000 dollars jusqu’à ses 18 ans.» Dans la chambre à côté, à l’étage des nouveau-nés de l’hôpital Sainte-Justine, Évelyne Leblanc et Éric Vachon prévoient dépenser encore plus. Il faut dire que bébé François a un grand frère de trois ans. Le couple de comptables a donc fait l’exercice en toute connaissance de cause. Après avoir énuméré, à voix haute, de multiples dépenses, qui vont des skis aux écoles privées en passant par les bicyclettes, les sièges d’auto, le lait maternisé et les régimes épargne-études, Évelyne Leblanc lance: «Environ 400 000 dollars pour les deux enfants?» Au jeu-questionnaire «Combien coûte votre enfant?», ces deux couples ne seraient pas loin de remporter la mise. En fait, un couple aux revenus modestes devrait prévoir engager environ 100 000 dollars de dépenses pour un enfant, de la naissance de celui-ci à sa majorité. S’il a des revenus moyens, il faut ajouter 80 000 dollars, et une autre somme de 50 000 dollars pour un couple aisé. Car ce qu’on dépense pour son enfant est fonction de ce qu’on gagne. À une époque où le taux de natalité est au plus bas, on a l’impression que ce sont des considérations financières qui freinent l’ardeur des couples à fonder une famille. Mais est-il vrai qu’élever des enfants coûte plus cher aujourd’hui qu’il y a 30 ans? Oui, vous diront la plupart des parents. Ils vous parleront de Nike, de Tommy Hilfiger, de Jacob Jr, de planche à neige, du dernier CD des Spice Girls ou de la vidéo du Roi lion. Et il est vrai qu’il y a trois décennies GapKids n’existait pas, tout comme Guess Girls, les shampoings L’Oréal Kids, l’ordinateur, les patins à roues alignées ou les restaurants Pizza Hut. Les cours de natation avaient lieu l’été, les enfants passaient leurs vacances dans la cour ou dans la ruelle, McDonald’s était réservé à quelques occasions spéciales. Et les anniversaires ne nécessitaient ni la réservation d’une salle avec mur d’escalade ni la visite du Biodôme en compagnie de la classe complète de son petit trésor. Et l’État dans tout cela? Les discours résolument profamille des gouvernements n’y changent rien; pis, les «compensations» financières versées aux couples ayant des enfants diminuent, tandis que le revenu familial – après impôts – a également diminué de plus de 5% depuis 10 ans. La somme de 180 000 dollars (pour une famille de la classe moyenne) donne une idée assez juste du prix d’un enfant, mais elle ne chiffre que le «coût brut», soit celui des biens et des services achetés afin de satisfaire les besoins des enfants, ou du moins ce que les adultes pensent être leurs besoins. Il n’est donc pas question ici de soucis et de joies, de déceptions et de souffrances, d’amour non plus. Ce «coût psychologique», personne ne peut l’établir.Mais le salaire dont l’un des parents, souvent la mère, a été privé durant des mois, voire des années, l’expérience qu’il n’a pas accumulée, le temps consacré aux devoirs, les rendez-vous chez le dentiste, les journées de travail ou les promotions manquées – nommé «coût d’opportunité» par les chercheurs – ont été chiffrés: 150 000 dollars, 250 000 dollars pour l’ensemble de la carrière d’une mère de deux enfants. Une somme à ajouter à la facture précédente. Hélène, une criminologue qui a arrêté et a repris son travail au rythme des naissances de ses trois enfants, tous âgés de moins de six ans, évalue déjà son manque à gagner à 140 000 dollars. «Et ça ne comprend pas les augmentations salariales que je n’ai pas eues.» Cher? Le compte s’arrête ici à 18 ans. L’âge de la majorité. Mais pas celui de la liberté financière: plus de la moitié des jeunes de 18 à 25 ans vivent chez leurs parents et grugent encore une part importante du budget familial. Chiffrer le «coût brut» est une entreprise ardue. «Il n’y a pas d’études formelles sur la question. Sans doute parce que ça n’intéresse personne!» dit en riant Pierre Lefebvre, professeur de sciences économiques à l’UQAM et spécialiste de la démographie économique. Un enfant ne se prête pas à une analyse coûts-bénéfices. Contrairement aux siècles passés, aujourd’hui, il n’a aucune valeur marchande, ne servira jamais à enrichir la famille, à labourer les champs ou à entretenir ses parents vieillissants. «Ce ne sont pas des bras de plus à la ferme, dit Pierre Lefebvre. C’est un flux de services affectifs, émotifs.» Les considérations financières comptent rarement dans la décision de mettre un enfant au monde, du moins un premier. Elles prennent toutefois de l’importance quand vient le temps de penser à un deuxième enfant, et davantage encore à un troisième, comme en fait foi la différence entre le taux de natalité au Québec (un peu plus de 1,5) et la moyenne des enfants désirés (2,24). «Un premier, ça allait de soi, dit Denise Maheux, professionnelle dans la trentaine, mère de deux petits garçons. Mais on a attendu un peu plus longtemps qu’on le souhaitait pour le second parce qu’on ne s’imaginait pas payer 900 dollars de frais de garde tous les mois. Un troisième? On y pense. Mais on veut aussi pouvoir s’acheter une maison un jour.» Peu d’études ont été réalisées sur le sujet. Les plus récentes ont été publiées dans les années 80 pour le compte du Bureau de la statistique du Québec. En 1986, l’organisme demandait aux démographes Évelyne Lapierre-Adamcyk et Jacques Henripin d’évaluer le coût d’un enfant à partir des données de l’enquête sur les dépenses des familles au Canada, faite en 1982. Bien que les chiffres ne soient plus valables, souligne Évelyne Lapierre-Adamcyk, professeur de démographie à l’Université de Montréal, «la méthodologie et le questionnement demeurent d’actualité». À l’époque, les chercheurs soulignaient les difficultés inhérentes à ce type de calcul: le questionnaire de Statistique Canada ne visait pas spécifiquement les dépenses faites pour les enfants. Celles qui pesaient le plus lourdement sur le budget étaient de type familial (logement, alimentation). Le flou demeure tout aussi important aujourd’hui: si un couple décide d’acheter une voiture plus spacieuse à l’arrivée d’un deuxième enfant, comment calculer cette dépense? Et la maison de banlieue? Et le nouveau canapé qui remplace celui qui a été éventré par les deux garçons de la famille? L’enquête de Statistique Canada a tenté de déterminer les dépenses des couples avec ou sans enfant disposant d’un revenu de 30 000 dollars. Résultat: les premiers dépensaient 23 800 dollars pour des articles de consommation, les seconds, 23 600 dollars. Une différence de 200 dollars. Un enfant coûte-t-il 200 dollars? Bien sûr que non. Mais, et c’était là le premier constat des deux démographes, les deux groupes ne dépensent pas de la même façon. Le couple de parents réajuste son budget familial. Et son mode de vie. Moins de parfums et plus de détersif… Le changement se fait graduellement, dit Denise Maheux. «On commence par éliminer les sorties. Puis le vin. On garde plus longtemps ses chaussures, car il faut d’abord remplacer celles des petits, presque tous les trois mois au début. Et on ne fait plus l’épicerie avec insouciance: on recherche les rabais, on s’approvisionne à plus d’un endroit.» Ce réaménagement du budget familial, dit Pierre Lefebvre, a donné l’idée aux chercheurs d’établir le coût d’un enfant non pas en comparant les dépenses des couples jouissant d’un niveau de vie identique, mais plutôt leur revenu. «Le coût de l’enfant, explique l’économiste, correspond donc au revenu supplémentaire dont devrait disposer un couple afin de maintenir le niveau de vie qu’il avait avant.» Quel est ce revenu supplémentaire? «Selon les hypothèses, il s’échelonne de 15% à 25% du revenu brut de la famille, dit Pierre Lefebvre. Le cinquième du revenu m’apparaît une bonne estimation.» Faisons le calcul: le revenu médian de la famille québécoise est aujourd’hui de 50 000 dollars. Le cinquième de ce revenu, 10 000 dollars, multiplié par 18 ans, donne une facture de 180 000 dollars. Avec le quart du revenu: 12 500 dollars par année, soit un total de 225 000 dollars. «Ces mesures sont devenues des normes internationales», dit Ruth Rose, professeur de sciences économiques à l’UQAM. Et elles seraient valables pour toute la classe moyenne. «Au-delà de 100 000 dollars de revenus, toutefois, dit Pierre Lefebvre, la règle ne s’applique pas d’emblée.» Même chose pour les familles moins fortunées: le fardeau économique d’un premier enfant est plus considérable pour les pauvres. Qu’en est-il du deuxième enfant? Il ne coûte pas, bien sûr, le double du premier. Les économies d’échelle existent. La couchette de l’aîné servira au second, tout comme une partie des vêtements, la bicyclette. Plus la famille grandit, plus les dépenses moyennes par enfant diminuent, disent Jacques Henripin et Évelyne Lapierre-Adamcyk, qui évaluent qu’elles fondent du tiers pour le deuxième. Mais la famille a aussi tendance à s’endetter, notent-ils: les cours de natation, l’école ou les traitements d’orthodontie ne peuvent être refilés à un autre enfant. Deux enfants grugeraient, en fait, de 25% à 35% du revenu brut, estime Ruth Rose. Coupons la poire en deux: à 30% d’un revenu de 50 000 dollars, la facture s’élève donc à 15 000 dollars par année. Les avis divergent quant aux répercussions du troisième enfant. Certains croient qu’il est plus «économique» que le cadet et, bien sûr, que l’aîné. Mais une étude française évalue que le coût du troisième enfant est supérieur à celui du deuxième, et même du premier. Car son arrivée entraîne d’autres types de dépenses. Si l’enfant coûte le quart du revenu brut familial, en est-il ainsi à tous les âges? S’il faut en croire les spécialistes, il s’agit plutôt d’une moyenne. L’économiste et démographe Anne Hélène Gauthier, autrefois à l’emploi de Statistique Canada et aujourd’hui chercheuse à la Western Washington University, multiplie par trois les dépenses à l’adolescence par rapport à celles engagées pendant la petite enfance. Selon une étude française publiée en 1997 par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l’adolescent de 15 à 18 ans coûte plus du tiers du revenu de ses parents (contre le cinquième pour les enfants de moins de 14 ans). Les Français estiment que c’est entre quatre et 11 ans que les enfants coûtent le moins cher. Au cours des quatre premières années, la facture est alourdie par l’équipement (ameublement, poussette, etc.) et les frais de garde. Avant l’âge d’un an, les «frais fixes» sont élevés: «Nous dépensons 120 dollars par mois rien que pour les couches, les vitamines et le lait maternisé de Gabriel, notre fils de huit mois», dit Denise Maheux. Et c’est durant cette coûteuse première année que bien des mères sont en «congé», parfois sans salaire, souvent avec des revenus amputés de moitié. Cela dit, élever un enfant coûte-t-il plus cher aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans? Personne ne semble capable de répondre à cette question. Mais une chose est sûre: les enfants sont entraînés de plus en plus jeunes dans le grand cirque de la consommation. «À neuf ou 10 ans, les filles veulent des vêtements griffés Jacob, alors qu’avant, la folie des marques commençait à l’adolescence», dit Isabelle Thibault, conseillère budgétaire à l’ACEF de l’est de Montréal. Les spécialistes du marketing appellent tweens ces nouveaux et voraces consommateurs, âgés de six à 12 ans. «Il y a une nette augmentation du coût du confort social, dit l’économiste Pierre Fortin, lui-même père de cinq enfants. L’enfant doit avoir les mêmes bébelles que ses copains.» Plus de 70% des jeunes des familles moyennes et aisées sont équipées pour au moins un sport, d’après le Conseil canadien de développement social. Et il faut en payer les cours: les familles dépensent de 1500 à 5500 dollars par an, selon leur revenu, pour les loisirs et les sorties récréatives. «Une journée de ski en famille peut coûter jusqu’à 100 dollars», dit Danièle Bélanger, une mère au foyer qui vient d’avoir un quatrième enfant. «Et ils veulent maintenant s’équiper pour la planche à neige!» Le phénomène n’est pas qu’urbain. Manon Hébert et sa famille ont quitté l’an dernier Saint-Eustache pour aller s’installer à Saint-Jovite. Elle a été surprise de constater que les modes vestimentaires sont partout les mêmes, que Nike et Tommy ri-valisent aussi dans les cours d’écoles des Hautes-Laurentides… et que tous les enfants font du ski! Et il y a, bien sûr, l’incontournable ordinateur: le tiers des enfants des classes moyennes et la moitié de ceux issus des classes supérieures en ont un à la maison. Or, au grand dam des parents, les nouveaux jeux offerts aux jeunes sont rarement compatibles avec un ordinateur «vieux» d’à peine deux ans ou moins. Sans oublier les modes: bien des jeunes ont trépigné, au dernier Noël, pour avoir leur PowerStation, un jeu électronique de 200 dollars! Même l’école gratuite n’est plus tout à fait gratuite. Le Conseil canadien de développement social évalue que les familles doivent dépenser de 800 à 2000 dollars par année pour l’enseignement secondaire d’un enfant. Au primaire, la Fédération des comités de parents du Québec estime que le matériel scolaire obligatoire coûte au moins 130 dollars. C’est sans compter les frais de garde (900 dollars par année), les boîtes à lunch, les livres et les imprévus. La facture s’alourdit dès qu’on parle de classes vertes, rouges ou blanches (125 à 175 dollars). Denise Maheux a calculé les frais supplémentaires demandés par la garderie que fréquente son fils de quatre ans depuis septembre. Pas moins de 80 dollars, pour une sortie au théâtre, une autre au Biodôme, un petit journal, un cours de musique… «On n’a pas d’autre choix que de payer si on veut que notre enfant participe comme les autres.» «Les parents peuvent mettre un frein à la surenchère et faire le choix de la simplicité», dit Jannick Desforges, responsable des services juridique et budgétaire à Option consommateurs, un organisme sans but lucratif. «Mais il faut qu’ils soient eux-mêmes convaincus qu’ils ne sont pas des guichets automatiques.» À lire aussi : L’État aide-t-il les parents?