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La retraite hors du placard

Mêmes murets de béton, mêmes maisons de stucco aux toits d’ardoise, mêmes bosquets d’hibiscus fuchsia et, surtout, mêmes têtes grisonnantes. En Floride, les quartiers privés pour retraités se suivent… et se ressemblent. Celui de Palms of Manasota, à Palmetto, sur la côte du golfe du Mexique, ne fait pas exception. Un détail le distingue, cependant: ses résidants sont tous homosexuels. Enfin, presque. Al Usack et Ed Kobee y coulent des jours paisibles. Ces deux grands-pères aux cheveux blancs, conjoints depuis une vingtaine d’années, ont emménagé à Palms of Manasota il y a huit ans. Ils y vivent leur amour au grand jour, sans crainte d’être montrés du doigt, sans risque d’être ostracisés par des voisins peu amènes. Leur résidence au terrain nickel donne sur un vaste étang où aigrettes et pélicans se chauffent au soleil. Dans leur salon, la bibliothèque croule sous les photos de leurs enfants et petits-enfants respectifs. Et derrière la porte de leur chambre à coucher, un calendrier d’hommes nus marque discrètement le temps qui passe. Ed, 70 ans, est retraité de la CIA. Al, 75 ans, concevait des armes pour la Navy. Ils ne vivraient ailleurs pour rien au monde. «On peut être tout à fait nous-mêmes, se balader main dans la main et s’embrasser à l’extérieur de la maison», dit Ed. Leur voisine, Geraldine Scott, est elle aussi emballée par ce quartier de retraités. «J’ai trouvé ici une nouvelle famille. C’est important pour moi. Imaginez: je suis lesbienne, célibataire, handicapée et je vis seule, dit cette femme de 68 ans qui souffre de sclérose en plaques. J’ai besoin d’être bien entourée!» En Amérique du Nord, Palms of Manasota est le plus ancien des quartiers privés pour gais et lesbiennes retraités. Les premiers résidants s’y sont installés en 1998. Depuis, d’autres quartiers du genre ont poussé dans quelques États américains, notamment en Californie, en Arizona, au Nouveau-Mexique et en Ohio. Les gais d’Espagne, de Suède, de France, d’Allemagne et des Pays-Bas ont aussi les leurs. Au Québec, toujours rien. Du moins jusqu’à maintenant. Mais la première génération d’hommes et de femmes ouvertement homosexuels y a désormais atteint l’âge de la retraite. Et le moment d’emménager dans un foyer pour personnes âgées est arrivé. Pour beaucoup, cela signifie s’emmurer dans le silence. «La solitude frappe durement les doyens de notre communauté», constate Laurent McCutcheon, fondateur de Gai Écoute (ligne téléphonique de soutien psychologique pour homosexuels en détresse). «Nous recevons de plus en plus d’appels de gais âgés vivant complètement isolés. La plupart d’entre nous n’ont pas d’enfants pour les accompagner dans la vieillesse.» C’est afin d’éviter de vieillir seul que l’agent immobilier Bill Laing a imaginé Palms of Manasota, au début des années 1990. Il a acheté 10 hectares de terrain boisé – l’équivalent de 20 terrains de football – et a lancé la construction des premières résidences. Il est mort peu de temps avant qu’elles soient terminées. Passer inaperçu dans ce village caché derrière un muret de béton et blotti sous les palmiers et les orangers relève de l’exploit. Comme dans tous les quartiers privés. Parce que tout le monde se connaît et que des caméras observent les allées et venues de tout un chacun. À peine y avais-je mis les pieds qu’un résidant m’a interpellé: «La vente itinérante est interdite ici! C’est votre voiture qui est garée là-bas?» Avec de pareils voisins, pas besoin de système d’alarme! «Les caméras ont surtout un effet dissuasif», dit Al Usack. Le quartier accueille une cinquantaine de gais et de lesbiennes, dans 35 bungalows ou maisons jumelées. Dans les prochaines années, on construira une résidence pour personnes âgées gaies en perte d’autonomie. L’été prochain, le quartier sera doté d’un centre communautaire et d’une piscine creusée, laquelle, sans doute, soutiendra difficilement la comparaison avec la mer émeraude et les plages de sable blanc qui se trouvent tout près. Pour les homophobes qui voudraient casser du gai, Palms of Manasota est une cible facile. Imaginez, 50 homosexuels âgés – dont certains à la santé précaire – rassemblés dans un même lieu… Pourtant, les gestes violents sont rarissimes, assure John Dorr, 76 ans, prêtre de l’Église épiscopale et l’un des premiers résidants du secteur. «Quelques adolescents viennent parfois nous traiter de tapettes, mais sans plus.» Les divas Madonna et Britney Spears ont beau s’embrasser à pleine bouche à la télé et les cowboys de Brokeback Mountain tomber amoureux l’un de l’autre au cinéma, tout n’est pas rose pour les gais au pays de l’Oncle Sam. «Que vous soyez gai, noir ou même canadien, dit Bruce Wagener, conjoint de John Dorr, il y aura toujours quelqu’un, quelque part, pour vous haïr.» Selon des extrémistes religieux, par exemple, la mort des G.I. en Irak est la punition que Dieu inflige aux États-Unis pour leur trop grande tolérance envers les homosexuels… Ces fanatiques perturbent régulièrement les funérailles des soldats tués en service. Au Québec, Dieu n’est pas aussi cruel. N’empêche. La vie des gais et des lesbiennes du troisième âge se transforme parfois en calvaire. Et ce n’est que les pieds devant que beaucoup sortiront du placard, où ils s’enferment à double tour. Ainsi, pour Albert Tremblay (nom fictif), 84 ans, l’heure du retour à la clandestinité a sonné il y a trois ans. Cet homme d’allure soignée, retraité de l’enseignement, a emménagé dans une résidence pour personnes âgées de Montréal et, du coup, a occulté tout un pan de sa vie. Jadis actif dans la communauté gaie – il a fondé un groupe social pour les 40ans et plus -, il n’ose plus afficher son homosexualité. «Si mes voisins savaient, cela créerait des conflits, dit-il. Les gens de ma génération qui acceptent les gais sont l’exception.» Ce n’est pas qu’une question d’acceptation, croient Al Usack et Ed Kobee. «Bon nombre de personnes âgées n’ont même pas conscience que l’homosexualité existe», dit Ed, sans lever les yeux de son assiette de crevettes. Il y a une dizaine d’années, alors que Al et lui visitaient une résidence où ils pensaient s’installer, quelques vieilles dames les observaient de loin. «Vous avez une épouse?» leur a demandé l’une d’elles en s’approchant. «Non, Ed et moi sommes « partenaires de vie »», lui a répondu Al. «Super! s’est-elle écriée en se tournant vers ses amies. Ils sont célibataires!» Les deux conjoints ont pris leurs jambes à leur cou. Laurent McCutcheon, de Gai Écoute, lui-même dans la soixantaine, les comprend. «Nous avons besoin de nous retirer en compagnie de gens avec qui nous avons des choses en commun, qui partagent avec nous des souvenirs communs, qui ont une expérience de vie semblable à la nôtre», dit-il. De la même façon, en fait, qu’un vieil hétérosexuel passionné de hockey serait malheureux de vivre entouré de femmes âgées qui ne parlent que de tricot… À Montréal, les gais âgés s’organisent pour vieillir entre eux. En avril dernier, sur les 90 répondants à un sondage Internet annoncé dans le mensuel gai Fugues, environ 80 homosexuels âgés de 50 ans et plus ont affirmé qu’ils iraient volontiers vivre dans une résidence conçue pour eux. Près de la moitié souhaitent même pouvoir le faire d’ici cinq ans. L’idée qu’on construise une résidence pour retraités gais à Montréal sourit à Albert Tremblay. Mais y emménager? Pas question, tranche-t-il, l’air sévère. «J’irai y faire un tour, de temps en temps. Mais je ne veux pas y vivre. Je suis trop vieux pour déménager.» La vérité, me confie un de ses amis, qui assiste à l’entrevue, c’est qu’il ne voudrait pas habiter une résidence ouvertement gaie. «Il aurait peur d’être étiqueté. Et il ne pourrait pas y recevoir sa famille, qui ignore son homosexualité.» Du côté des lesbiennes, un projet de foyer pour personnes âgées est sur les rails. Et le train file à vive allure. Si tout va comme prévu, les premières locataires pourraient s’y installer dans deux ans. L’endroit comptera 24 logements, en location. La construction coûtera deux millions de dollars et sera financée en majeure partie – jusqu’à 85% – par les fonds publics. «Nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements, mais le dossier avance bien», dit Robert Dion, agent de développement en logement social au Groupe de ressources techniques, organisme sans but lucratif voué à la promotion de l’habitation communautaire. «Nous cherchons en ce moment un terrain où construire la résidence.» Pour Diane Heffernan, coordonnatrice du Réseau des lesbiennes du Québec, il n’y a pas une minute à perdre. Les lesbiennes dans les immeubles pour personnes âgées hétérosexuelles craignent qu’on apprenne leur secret. Au point que les auteurs d’une étude universitaire sur les besoins résidentiels des lesbiennes âgées ont été incapables d’en dénicher une seule dans les résidences de Montréal! Comment pourrait-on les blâmer de rester cachées? demande Diane Heffernan. «Ce sont souvent des femmes que leur famille a reniées, qui ont été rejetées par l’Église et traînées chez les psychiatres, où elles ont parfois subi une lobotomie. Mais notre génération ne retournera jamais dans le placard», ajoute-t-elle. Pas si sûr, rétorque Laurent McCutcheon. «Le jour où je serai dépendant des gens qui m’entourent, je vais mesurer les risques. Il suffit d’une seule personne pour vous rendre la vie infernale et vous laisser traîner trois jours la couche pleine…» Bill Ryan, homosexuel et professeur de service social à l’Université McGill, refuse lui aussi de blâmer les gais qui retournent dans le placard dès qu’ils emménagent dans une résidence pour personnes âgées. «Avoir 80 ans et être gai aujourd’hui, c’est avoir vécu la moitié de sa vie dans la criminalité ou la maladie mentale.» L’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1969 et a été considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1973. Le professeur de 49 ans ne prévoit pas cacher un jour son orientation sexuelle. «J’ai payé des impôts toute ma vie. J’ai le droit d’être accueilli dans les résidences publiques de façon équitable et respectueuse. Sans discrimination.» Et il est prêt à livrer bataille aux côtés des pionniers du mouvement d’affirmation des gais, qui ont aujourd’hui 65 ou 70 ans. Dans une société sans préjugés ni discrimination, la question de l’hébergement des personnes âgées gaies ne se poserait même pas, estime Laurent McCutcheon. «On n’aurait besoin ni de jeux gais, ni du défilé de la Fierté gaie, ni même de village gai, dit-il. Mais nous n’en sommes pas là.» La discrimination s’exerce également entre gais et lesbiennes. Ainsi, pas question pour Diane Heffernan, 64 ans, d’accepter des hommes dans le futur foyer pour lesbiennes. «Mon intimité est lesbienne, mes amies sont lesbiennes. Quand je serai vieille, je veux raconter mes histoires à des lesbiennes», dit-elle, le regard moqueur derrière ses lunettes rondes. Puis, plus sérieusement: «Les gais ne nous incluent pas toujours dans leur mouvement d’affirmation. Comme on n’existe pas pour eux, on ne veut pas travailler avec eux.» Un discours qui horripile Geraldine Scott, de Palms of Manasota, en Floride. «J’ai toujours vécu entourée d’hommes et je comprends mal comment on peut décider de s’en couper complètement.» Cette lesbienne de 68 ans, mère de trois enfants, pense entre autres au village de retraite lesbien de Pagoda, dans le sud de l’État, où même les plombiers doivent être des plombières… Au Québec, explique François Gaumond, directeur des communications de la Société d’habitation du Québec (dont la mission est de faciliter l’accès à des conditions adéquates de logement pour les Québécois), «toute discrimination, qu’elle soit positive ou négative, est interdite. Si un hétéro veut aller vivre dans un foyer gai, il peut le faire.» Robert Dion, responsable du projet de résidence pour lesbiennes, nuance. «On a le droit de réserver un immeuble à un groupe précis, si on peut prouver que celui-ci a des besoins particuliers. Dans le cas des lesbiennes, c’est chose faite.» Au village de retraités de Palms of Manasota, les hétérosexuels sont aussi les bienvenus. Mais se font rares. Sur les 50 résidants, 4 sont hétéros, dont James Dodrill, 80 ans. «Ce n’est qu’au moment de signer l’acte de vente que l’agent immobilier nous a informés, mon épouse et moi, que tous nos voisins seraient homosexuels», précise ce vétéran de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre du Viêt Nam. «Nous avons acheté la maison quand même.» Les Dodrill ne l’ont jamais regretté. «Nous participons à toutes les activités – soirées de cartes, rencontres sociales. Et non, voir deux hommes se balader main dans la main ne nous dérange pas», ajoute-t-il en soupirant. Je ne lui avais pourtant pas posé la question…

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La recette du colonel

Lorsque l’ex-lieutenant-colonel Léo Marleau a hérité de la direction d’Hormisdas-Gamelin, il y a trois ans, cette école secondaire de l’Outaouais avait des allures de terrain miné. Élèves, profs et parents avaient combattu la commission scolaire, qui avait chassé le précédent directeur en lui reprochant son attitude, qui suscitait des conflits. Les taux de décrochage et de diplomation étaient désolants. Mais depuis, le vent a tourné. Au point qu’on vient maintenant de Joliette ou de Québec chercher des trucs à Buckingham (maintenant fusionnée à Gatineau)! Même un incendie, survenu en décembre 2004, s’est finalement révélé une bénédiction… bien qu’il ait ravagé les deux cinquièmes de l’école.Dans les couloirs tranquilles, Léo Marleau, tiré à quatre épingles, nous guide d’un pas rapide et assuré, qu’on devine hérité de ses années dans la réserve des Forces armées – lors de sa dernière mission, en 1990, il commandait le régiment de Hull.Ici, avant le feu, explique-t-il avec force gestes, s’élevait l’amphithéâtre délabré. Il a été remis à neuf et on s’apprête à l’équiper d’installations électriques dignes du Centre national des Arts, à Ottawa. Le ministère de l’Éducation n’ayant pas les moyens de financer l’équipement scénique, on a conclu un partenariat avec la Ville de Gatineau et des producteurs de la région.On en a profité pour déplacer la cafétéria, si sombre que des profs avaient peur d’y faire de la surveillance. Elle est aujourd’hui plus lumineuse et plus vaste. Un salon pour les élèves, une salle de danse et même une salle de musculation ont également émergé des cendres.Le sinistre, accidentel, n’a pas seulement permis à Léo Marleau de commander aux architectes des concepts répondant aux besoins d’aujourd’hui. Il lui a aussi fourni l’occasion de donner une nouvelle dimension au spectaculaire redressement auquel il a présidé, avec son équipe. «Le feu est devenu un agent mobilisateur», dit-il. Tellement que des gens soutiennent pour blaguer que c’est lui qui l’a provoqué, raconte-t-il en riant.Sous son commandement, grâce à beaucoup d’audace et de créativité, l’école a fait un bond au palmarès des écoles secondaires, passant du 392e rang en 2001 au 177e cette année. Elle est l’une des écoles ayant le plus progressé depuis cinq ans. La cote globale, alors de 4,7, est maintenant de 6,4. Le taux d’échec, lui, est passé de un élève sur quatre à un sur cinq! Et le pourcentage de décrocheurs au 2e cycle, de 12,3% en 2003, est maintenant de 5,2%.Le plus étonnant, c’est que toutes ces victoires n’ont pas été une affaire de budget. Le directeur précédent avait défié la commission scolaire pour obtenir plus de ressources. Son successeur était prévenu: il n’aurait pas un sou, pas un prof de plus. Hormisdas-Gamelin comptait 92 enseignants et 1 400 élèves en 2003; elle compte toujours 92 profs, mais… 1 700 élèves! «Je me suis très bien accommodé des ressources que la commission scolaire m’a données, mais on les a utilisées différemment», dit Léo Marleau.«Chaos total, école dysfonctionnelle»… L’homme de 1,83 m ne manque pas de mots pour donner la mesure du défi qui l’attendait lorsque, en avril 2003, il a quitté son poste de directeur adjoint à Grande-Rivière, une autre école secondaire de la région, pour prendre en main Hormisdas-Gamelin. Elle était en queue de liste des écoles publiques du Québec, avec un taux de décrochage deux fois plus élevé que la moyenne au 2e cycle et un retard de 24% sur le taux provincial de diplomation. Une déroute que n’expliquait aucune donnée socioéconomique, les revenus des parents se situant dans la moyenne québécoise.Le roulement du personnel cadre était infernal. L’absentéisme des élèves était en hausse, tout comme la violence et la consommation de drogue. «De septembre à novembre 2002, il y avait eu 19 arrestations d’élèves.» Tout ça dans un contexte de forte croissance des effectifs (le développement de la région, au début des années 1990, avait mené à la construction d’écoles primaires, dont les élèves ont récemment accédé au secondaire). Et au moment où la commission scolaire, en déficit, ne pouvait investir davantage.«Le défaitisme était remarquable, poursuit Léo Marleau. Les employés étaient très préoccupés par le manque de ressources. « Une école de BS »: j’ai dû entendre ça cent fois dans les corridors.»Au début de 2003, la commission scolaire démet de ses fonctions le prédécesseur de Léo Marleau. «Profs et élèves manifestaient pour appuyer le directeur. On se réunissait jusqu’à minuit. C’était l’enfer», raconte Marie-France D’Aoust, alors présidente de l’école et représentante des élèves au conseil d’établissement.Vu par le conseil d’établissement comme «l’homme de la commission scolaire», Léo Marleau obtient d’extrême justesse le feu vert pour sa «réorganisation pédagogique». Sans compter qu’il y a des obstacles syndicaux à certaines de ses initiatives.L’histoire de Marie-France D’Aoust témoigne bien de l’effet de cette «réorganisation pédagogique». Épuisée par la saga entourant l’ancien directeur, la jeune fille n’a pu terminer son année scolaire 2002-2003. Cela ne l’a pas empêchée de revenir l’année suivante et, en 2005, de passer directement de la 5e secondaire à l’Université d’Ottawa, en biochimie, grâce à une moyenne générale supérieure à 90%. (Elle vient d’entrer cette année en biopharmaceutique.) Une bonne partie du mérite est attribuable au virage pédagogique, croit-elle. «Le contenu est beaucoup plus approfondi. Les profs s’impliquent beaucoup.»C’est dans la voie scientifique que s’est épanouie Marie-France D’Aoust. Car au cœur de la réorganisation se trouvent les parcours spécialisés – les «voies» -, qui ont, dit-on, beaucoup à voir dans la réduction du décrochage.Ces voies donnent une «saveur» à toutes les matières. Ainsi, en maths, les élèves de la voie sports feront des statistiques de hockey et ceux de la voie arts plastiques se pencheront sur la géométrie des toiles de grands maîtres. Dans le monde selon Hormisdas-Gamelin, un même projet peut amener les élèves de la voie scientifique à dessiner des vêtements de la préhistoire dans le cours d’arts plastiques, à décrire le mode de vie de cette époque en français et en anglais, et à calculer la densité de la population des premiers hommes en maths. «Une amie qui allait dans la meilleure école privée de la région me disait qu’on était plus avancés qu’eux», dit fièrement Marie-France D’Aoust.Les premières voies avaient été mises en place avant la crise de 2003, mais le programme n’était pas universel. «J’avais une éducation à deux vitesses, dit Léo Marleau. Des privilégiés et des négligés. Les classes ordinaires héritaient des élèves avec des problèmes de comportement, de tous les enfants dont les profs ne voulaient pas.»Aujourd’hui, tout le monde choisit une voie: citoyenneté-environnement-arts plastiques, sports, arts de la scène, sciences et technologie, exploration professionnelle. Seul le programme d’études internationales, offert depuis septembre 2002, sélectionne ses élèves – 312 cette année.Des frais sont exigés en début d’année pour les sorties, l’embauche d’entraîneurs, etc. Ils vont de 60 dollars par an à plus de 2 000 dollars pour une discipline comme l’équitation. Mais l’école peut accepter d’étaler le paiement, de le diminuer ou même de l’annuler pour ceux qui ont du mal à payer.Ce système de voies reposant sur l’intégration des matières a sorti les profs de leur «bulle», se réjouit Micheline Maillé, qui fait partie des 14 chefs de groupe – des enseignants d’expérience libérés d’une partie de leur tâche pour conseiller leurs collègues. La formule de chefs de groupe, inspirée de l’école Grande-Rivière, a été intégrée à la convention collective cette année. «Dans la réforme, on enseigne aux élèves à travailler en équipe, dit Micheline Maillé. Il nous faut aussi acquérir cette compétence en tant qu’enseignants.»Hormisdas-Gamelin cartonne en outre là où nombre d’écoles échouent: il n’y a presque pas d’écart entre la réussite des garçons et celle des filles. Pour y arriver, les professeurs y ont mis… du Tigre.Vendredi après-midi. Les élèves ont congé pour le dernier cours, comme c’est le cas trois fois l’an. Par centaines, ils convergent vers la cour, où les Tigres, l’équipe de football de l’école, disputent dans leur uniforme orangé un match de la ligue scolaire. Pendant les temps d’arrêt, la radio de l’école crache des succès hip-hop. Comme un père de famille veillant sur les siens, Léo Marleau, cravate au cou et casquette sur la tête, regarde la partie.Le football, à Hormisdas-Gamelin, c’est une grosse affaire: 80 joueurs – dont une joueuse -, plus 40 meneuses de claques. Depuis que les enseignants ont eu l’idée d’intégrer les Tigres à la voie sports, le professeur d’éducation physique Carl Élie, 38 ans, entend souvent des joueurs lui confier que, sans l’équipe, ils auraient décroché. «Si l’élève a une seule raison de rester à l’école, dit-il, il va rester. Même s’il n’aime pas ses cours de maths et de français.»La réussite des gars et la baisse du décrochage reposent en outre sur une idée originale: la voie semestrielle, offerte à partir de la 3e secondaire. Des élèves ayant des échecs dans les matières essentielles à l’obtention du diplôme, souvent le français et les maths, bénéficient d’un accompagnement particulier. Dans de plus petits groupes et avec moins d’enseignants, l’adolescent peut ainsi consacrer la moitié de l’année à reprendre un cours raté l’année précédente, avant de passer, au second semestre, au contenu de l’année courante. «On lui dit: « Tu es rendu là, les autres sont rendus là. Si tu adoptes la formule [de la voie semestrielle], tu peux aller au bal en même temps qu’eux », explique Léo Marleau. En 4 e et en 5 e, on en perdait 50 par an. Maintenant, ils sont presque tous là en fin d’année.»Grâce à la voie semestrielle, Jayla Bayram a repris le temps perdu en 4e secondaire. Son adolescence était «pas mal rough». Le moral dans les talons, absente plus souvent qu’à son tour, elle avait échoué à plusieurs cours de 3e secondaire. «Je voulais recommencer à zéro. Dans la voie semestrielle, ç’a été plus facile pour moi de me faire des amis, puisqu’on était seulement un groupe d’une vingtaine et qu’on se suivait tout le temps. Tu as trois profs au lieu de huit. Tu les connais, ils te connaissent. Ils sont plus disponibles.» Sans ce modèle, dit aujourd’hui Jayla Bayram, elle n’aurait pas été admise au cégep cette année.En français aussi, Hormisdas-Gamelin a remonté la pente. Le chef de groupe François Bolduc, 39 ans, les cheveux attachés en queue-de-cheval, se souvient du temps où ses anciens élèves, une fois au cégep, se faisaient narguer par des profs, sous prétexte qu’ils n’étaient pas bons en français.Il faut dire que le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit de 5e secondaire, en 2003, était de 49%, un triste record provincial. «Ça me faisait mal au cœur. Leur échec, c’était notre échec», dit François Bolduc.Deux heures de français avaient été ajoutées l’année précédente; depuis 2004, on n’y fait que de la grammaire. Et 15 minutes de chaque classe de français sont consacrées à la lecture d’un roman.On a également affiné la méthode de correction, en utilisant des couleurs différentes selon le type d’erreur, tout en les adaptant au manuel pédagogique. «Quand on corrigeait au stylo rouge, on retournait à l’élève des copies ensanglantées, rappelle François Bolduc. Il concluait qu’il était pourri en écriture. Avec les couleurs, je peux dire: « Tu n’es pas pourri, mais tu as des difficultés avec les verbes. » Ça dédramatise.» Le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit a été de 78% en 2004 et de 92% en 2005. Mais en 2006, signe que la bataille n’est jamais gagnée définitivement, les résultats ont baissé à 63%. La direction cherche activement à comprendre ce qui a pu se passer, puisqu’il n’y a pas eu de changement majeur.La direction a par ailleurs instauré dans toutes les matières une période hebdomadaire de concertation, après les cours, entre tous les profs des mêmes groupes d’élèves, pour qu’ils discutent des contenus, des projets. La mesure n’a rien coûté. «La convention collective le permet, mais on ne le faisait pas», dit le directeur.Une première au Québec: Hormisdas-Gamelin a eu l’audace de modifier le sacro-saint horaire du secondaire. Il est toujours conçu sur neuf jours, mais selon une formule qui permet un arrimage avec le monde réel, qui lui fonctionne du lundi au vendredi. La mesure vise à faciliter les partenariats, lesquels permettent d’offrir davantage de services aux élèves sans qu’il en coûte plus à l’école.Ainsi, les jeunes et les troupes de théâtre de la région profiteront d’installations perfectionnées (avant l’incendie, il fallait arrêter la ventilation pendant les productions à l’amphithéâtre!). Il y a également eu échange de terrains avec la Ville, qui a construit une piscine à côté de l’école. Les élèves peuvent en bénéficier 15 heures par semaine.Un dernier petit truc: l’école n’a payé que 5 000 dollars les appareils de sa populaire salle de musculation, qui en valent 30 000. Elle les a dénichés… dans une vente defaillite.

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2076: la fin du Québec !

Jacques Godbout n’a sans doute jamais eu le temps de s’apitoyer sur son sort. À 73 ans, il vient de terminer son 25e livre, un roman finement écrit, observation savoureuse de la société parisienne (La concierge du Panthéon, Seuil, en librairie le 13 novembre 2006). Mais au crépuscule de son engagement politique, il se demande si le Québec n’est pas déjà trop envahi par l’immigration pour écrire sa propre histoire…Le collaborateur de L’actualité a rédigé son premier livre (le recueil de poésie Carton-pâte, en 1956) en Éthiopie, où il enseignait la philosophie et le français. Il le proposa à un éditeur de Paris, parce que c’était plus proche d’Addis-Abeba que Montréal. Dans ses livres et ses films – 37 documentaires et longs métrages, primés à l’étranger autant qu’au Québec, comme ses livres -, il s’est toujours fixé des normes de qualité internationales.Mais il vécut d’abord à l’aune du Québec. Outre son engagement dans la création d’une littérature nationale, d’un cinéma national – l’un et l’autre bâtis grâce à l’aide d’organismes fédéraux! -, Jacques Godbout a longtemps milité pour l’indépendance du Québec. Aujourd’hui, il ne croit plus qu’il ait le temps, comme en 1968, de se lancer dans un autre Mouvement Souveraineté-Association ni de fonder une autre Union des écrivains du Québec. « J’ai fait ce que j’avais à faire », dit-il.L’indépendance? Il ne pense pas qu’elle se réalisera. Et le Québec? Il évoque la possibilité qu’un numéro de L’actualité, en 2076, annonce sa disparition. Dans ces conditions, il ne fut pas facile de faire parler Jacques Godbout du Québec de 2036! Sa seule certitude: il sera bien différent, très complexe et moins homogène que celui dont il rêvait quand il avait 30 ans.Nous avons tenu à le rencontrer dans sa vieille maison de Saint-Armand, près de la frontière américaine, demeure construite en 1796 par un loyaliste qui fuyait la jeune république des États-Unis d’Amérique. Même s’il se dit inquiet pour ses petits-enfants, il leur léguera de vieilles pierres assez solides pour abriter d’autres générations de Godbout.De quoi rêviez-vous, pour le Québec, quand vous étiez jeune?- Je voulais un Québec laïque. J’en avais marre de penser que la seule façon d’exister dans cette société était de monter dans la hiérarchie catholique et que, quand on était chanoine, on avait enfin une existence. Il nous fallait une société laïque où les gens seraient reconnus pour leur métier, leur travail, leur réussite. Alors, nous avons voulu créer une littérature nationale, parce qu’un pays qui n’en a pas est un pays qui n’a pas d’existence nationale ni d’existence internationale. Il faut un drapeau et une littérature, le reste suit. Nous avons fait des colloques où Gilles Vigneault et [le poète] Gaston Miron d’un côté et des romanciers de l’autre se demandaient quand et comment créer une littérature nationale. À l’époque, cela s’appelait une « littérature canadienne-française ». Notre première décision fut de changer l’étiquette: nous l’avons appelée « littérature québécoise ». Puis, nous avons convenu que si nous écrivions suffisamment de volumes, un jour il y aurait deux ou trois mètres de littérature québécoise sur les étagères et que ça y resterait. La cinématographie nationale, c’est aussi une chose à laquelle nous travaillions beaucoup. On en discutait sans arrêt. C’était une volonté et ce fut une réussite.N’étiez-vous pas aussi portés par la Révolution tranquille?- L’avantage que nous avions, c’est que la société était jeune. Quand j’avais 20 ans, la majorité des Québécois n’avaient pas 20 ans. Nous pouvions dire: « Vous êtes une bande de vieux cons et on va vous remplacer. » C’était un discours naturel. Les chefs qui dirigeaient la société avaient tous l’Europe comme référence et avaient fait leur cours classique. On les appelait d’ailleurs parfois des « retours d’Europe ». Ils avaient pris des idées là-bas et revenaient les imposer ici. Que ce soit Daniel Johnson (père), Jean Lesage, René Lévesque, Robert Bourassa [NDLR: de futurs premiers ministres du Québec], ils avaient tous le même parcours. Aujourd’hui, vous avez trois chefs de parti qui sont de la génération des cégeps, des Nord-Américains d’abord et avant tout, qui n’ont pas fait leurs humanités et manquent de perspective. Je ne comprends pas tout à fait comment ils pensent et j’ai de la difficulté à saisir où ils vont.Le Québec serait-il en déclin?- L’année 1976 fut l’étape ultime de la Révolution tranquille, son apogée. On avait effectivement une littérature nationale, un cinéma, la chanson. On a eu l’élection du PQ, qui était le produit de tout un effort culturel des années 1960, la loi 101, la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. Ce fut le sommet de la courbe. Sans la chanson, sans la poésie, sans la littérature, sans discours chargé d’émotion, le PQ n’aurait pas été élu. C’était une époque où il y avait une cohésion extraordinaire et un rêve partagé dans la société. Trente ans plus tard, on peut dire que la Révolution tranquille est épuisée, parce que la société canadienne-française, qu’on appelle « québécoise de souche », est elle aussi épuisée. Elle ne fait plus d’enfants. Elle a un problème démographique énorme. Par conséquent, sa culture disparaît peu à peu.Voulez-vous dire que ce que vous avez bâti est menacé?- On se retrouve avec une immigration de plus en plus importante, qui, curieusement, ramène le religieux dont on s’était débarrassé. Le religieux revient avec le voile, le kirpan, les salles réservées à la prière dans les collèges et les universités, l’érouv qu’il faut tendre autour du quartier. Le religieux revient donc avec l’immigré, qui, lui, n’a pas vécu notre laïcité. La langue française, elle aussi, est menacée, parce que ce n’est plus une immigration d’individus, comme dans les années 1970: ce sont des tribus qui immigrent, avec leurs costumes, leurs coutumes, leur religion et leur télévision. On sous-estime le fait que la soucoupe branchée sur Al-Jazira ou d’autres chaînes étrangères empêche ces gens de regarder la télévision indigène, qui, elle, ne les intéresse absolument pas. Donc, ils ne s’intègrent même pas le soir en rentrant à la maison. Ils sont entre eux. Sous prétexte de permettre aux individus plus de liberté, on se trouve à détruire une cohésion sociale. La tribu canadienne-française est en mauvaise posture: elle n’a plus d’enfants! Elle doit mettre fin au retour du religieux qui s’opère par l’intermédiaire du militantisme immigré, musulman entre autres, car il est très dangereux. Une façon d’y parvenir serait de dire: « On vous offre nos églises, elles sont vides. Faites-en des mosquées! » Le jour où on fera ça, le peuple va se rendre compte que quelque chose ne marche pas!Dans ces conditions, les jeunes peuvent-ils encore rêver?- Si j’avais 25 ans et que je regardais autour de moi, je me rendrais compte que je ne suis pas dans la majorité, au contraire; que ma société est en train de devenir clairsemée, dispersée et conservatrice; que les partis politiques sont conservateurs et que les organisations syndicales, qui, à mon époque, étaient dynamiques, sont devenues conservatrices. C’est très difficile d’avoir 25 ans aujourd’hui et de rêver de transformer une société comme celle-là.Vous allez décourager les jeunes!- Je ne sais pas par quel moyen les jeunes vont pouvoir agir. Ils sont dans un monde beaucoup plus éclaté et beaucoup moins cohérent que celui que j’ai connu. Ils savent cependant se servir d’un ordinateur mieux que moi et ont donc des moyens techniques pour agir. Mais ils n’ont plus les références que nous avions. Nous allions chercher nos références ailleurs que dans notre société. Moi, par exemple, je n’allais pas croire un mot de ce que le clergé m’affirmait. Il était au pouvoir et voulait que les choses restent comme elles étaient. Aujourd’hui, les références des jeunes, quelles sont-elles? Ils ont des gourous dans le milieu de l’environnement – Pierre Dansereau et Hubert Reeves -, mais cela me fait penser au monde chrétien que j’ai connu. C’est tout juste s’ils ne font pas des prières, ils sont toujours pour la vertu.Ils ont des gourous dans certains domaines, mais en sciences, où nous étions pourris et nuls, ils ont des experts très avancés, des garçons et des filles de 30 ans, qui travaillent comme des fous à des projets de société. C’est une nouvelle classe intellectuelle, que nous n’avions pas.Justement, ce thème de l’innovation revient souvent dans les propos des jeunes…- Ce mot fait partie de l’air du temps. J’y pensais moi aussi. Quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais pas écrire comme les écrivains qui m’avaient précédé. J’ai écrit à ma manière. Innover, cela fait partie de la vie. On innove tous les jours, chacun d’entre nous. Mais ce n’est pas suffisant de dire: « Je vais innover. » Ce qui est important, c’est qu’il y a des gens en mathématiques, en physique, en biologie, qui travaillent très fort dans les universités. Ces gens-là sont probablement les plus beaux produits de la Révolution tranquille, même si elle est essoufflée, même si elle est épuisée…Alors, que voulez-vous que le Québec soit?- Ce que les gens qui y seront voudront qu’il soit.Vous éludez la question!- Ben oui, mais dans 30 ans vous viendrez visiter ma tombe. À moins que la vôtre ne soit à côté de la mienne! J’aimerais bien que les jeunes soient sympathiques et qu’ils viennent porter des fleurs sur nos tombes…Le Québec sera très complexe. On commence à peine à devoir faire face au terrorisme, qui est la guerre du 21e siècle. Les jeunes voyagent beaucoup. Si ma génération est allée surtout en Europe, la génération qui a suivi, celle des baby-boomers, est allée surtout en Californie. Celle qui a suivi celle-là, dans le tiers-monde. Sans savoir où ira cette génération des 20 ans, je sais qu’elle en reviendra avec des modèles. Et c’est cela qui aidera ces jeunes à transformer la société. L’avenir dépendra aussi des décisions qu’ils prendront maintenant. Qu’aurait été le Québec sans la nationalisation de l’électricité, par exemple? Qu’aurait été le Québec sans la pilule anticonceptionnelle? Voilà deux grands événements qui se sont passés il y a une quarantaine d’années et qui ont eu un effet économique et social.Avez-vous un conseil à donner aux jeunes?- N’oubliez pas de discuter avec vos aînés pour aller au fond des choses. Il y a trop de clichés, pas assez d’Histoire avec un grand H dans ce pays. On a caché l’histoire depuis 20 ans, tous partis confondus. N’oubliez pas de discuter de cela avec vos aînés.Pour l’instant, l’aîné, c’est vous. Vous avez donc un rôle à jouer auprès d’eux…- S’ils le veulent bien! Je dirais quand même que je me sens dans une société mal informée et facile à manipuler. J’en suis un peu découragé… C’est la grande responsabilité des médias, qui croient qu’il faut divertir plus qu’autre chose. L’un des moteurs les plus importants de cette société, c’est la télévision. À la Radio-Canada d’il y a 30 ans, j’aurais donné une note de 100 sur une échelle de qualité; à celle d’aujourd’hui, 40. Elle est passée d’une télévision qui pouvait aider la société à évoluer à une télévision qui ne fait plus, principalement, que l’amuser ou la divertir. Et dans les journaux, on retrouve aussi une génération de cégépiens, comme celle qui est au pouvoir. Alors, qu’est-ce que cette société va faire?Seriez-vous inquiet?- Nos jeunes ont un sentiment d’impuissance que nous n’avions pas. Probablement parce qu’ils ne sont pas majoritaires. Et parce qu’on consomme rapidement, on se débarrasse rapidement des problèmes. Cette impuissance, ils la ressentent de façon parfois vive. Oui, je suis inquiet…DISPARAÎTRE… »L’actualité de l’an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la société québécoise, dit Jacques Godbout. Mais d’ici là, personne ne va s’en rendre compte… »Et s’il avait raison? Le déclin démographique de cette société, déjà réel, ira en s’accélérant, au point que, comme raillait Jean Chrétien, le Québec ne sera plus guère, un jour, qu’un « gros Nouveau-Brunswick »!Les projections de Statistique Canada en la matière donnent à réfléchir. Dans 30 ans, par exemple, le Canada atteindra les 40 millions d’habitants, mais le Québec n’en comptera toujours que 8 millions. Son poids démographique approchera donc dangereusement du cinquième de la population canadienne – après en avoir représenté le tiers. En fait, les deux tiers des Canadiens vivront en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. Le temps joue contre le Québec, et davantage encore contre le Québec francophone.

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Un phare nommé Manawan

Avec lui, pas question de garder sa tuque en classe, de sortir sans permission ou de négliger ses devoirs. Moustachu, un peu bourru, Michel Berthelot est un prof de la vieille école. Ce Français de 57 ans enseigne l’histoire à l’école secondaire Otapi, à Manawan, dans Lanaudière. En 1985, il a quitté sa Normandie natale pour s’établir avec sa famille dans cette réserve attikamek de 2 000 habitants, dont plus du tiers sont d’âge scolaire. Il n’en est jamais reparti. « Les élèves aiment savoir qu’il y a un boss dans la classe, dit-il. Chez eux, ils sont souvent livrés à eux-mêmes dès la fin du primaire. » Il faut croire que sa méthode fonctionne: depuis 1991, année où la classe de 4e secondaire a été créée à Otapi, 87% de ses élèves ont réussi l’examen officiel d’histoire du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ). Note moyenne: 70%. « J’enseigne comme je le faisais en France et vise l’excellence, explique-t-il. Je ne me dis jamais que mes élèves ne sont pas capables. » Hugo Ottawa, 18 ans, en témoigne: il a obtenu 100% à l’examen officiel d’histoire en 2003. « Michel est très exigeant », dit le longiligne jeune homme (il fait 1,99 m), qui termine son secondaire cette année. « Les examens du Ministère sont super-faciles à côté des siens! » Ces bons résultats en histoire n’ont pas empêché Otapi de se retrouver dernière au palmarès 2004 des écoles secondaires. Elle était toutefois l’unique école autochtone à figurer à ce palmarès. « Cela signifie que c’était la seule à avoir, cette année-là, au moins 15 élèves en 5e secondaire », dit Michel Berthelot, qui agit aussi à titre de conseiller pédagogique. « Nous remettons de vrais diplômes d’études secondaires et non pas des certificats « maison », comme c’est le cas dans bien des écoles de bande. Otapi serait sûrement dans le trio de tête d’un palmarès des établissements autochtones du Québec! » Près de 20% des élèves de Manawan obtiennent leur DES – contre moins de 6% pour l’ensemble des élèves amérindiens vivant dans une réserve… mais contre 60% pour le reste du Québec. Financées par Ottawa et administrées par les autorités locales, les écoles de bande, situées dans les réserves, ne sont pas tenues de présenter leurs élèves aux épreuves uniques du MEQ. Et lorsqu’elles le font, ils ne sont pas toujours assez nombreux pour que leurs résultats soient publiés au palmarès. Dans le cas de l’école Otapi, le nombre d’élèves inscrits aux examens d’histoire, de mathématiques et de sciences physiques étant insuffisant, seules les notes en français langue maternelle (une moyenne de 35,9%) et en anglais langue seconde (57,1%) ont été prises en compte – il faut toutefois préciser que le français est la deuxième langue des Attikameks, et non leur langue maternelle, tandis que l’anglais est leur troisième… Situé à quatre heures de route à peine de Montréal, Manawan n’en est pas moins un endroit isolé. Jusqu’en 1972, le village n’était accessible que par voie fluviale ou aérienne. Aujourd’hui, pour s’y rendre, on peut emprunter, depuis Saint-Michel-des-Saints, un chemin forestier où d’énormes camions chargés de troncs d’arbres roulent à un train d’enfer hiver comme été. Une centaine de kilomètres de glace, de boue ou de poussière, selon les saisons, où 20 personnes ont perdu la vie en 30 ans. Tout au bout de la route, le village surgit entre lac et forêt, avec sa patinoire bondée d’enfants, l’hiver, et ses maisons crème ou vert pâle toutes semblables, comme dans une base militaire. La réserve, qui fêtera son centenaire en 2006, n’a guère de souvenirs d’époque. Hormis la jolie chapelle – décorée d’oeuvres du peintre québécois Jean-Philippe Dallaire et reconstruite en 1942, après que la précédente eut été emportée par un ouragan -, le microscopique bureau de poste et deux maisonnettes datant des années 1950, rien n’évoque le passé. Dans les années 1980, les anciennes maisons ont été brûlées pour céder la place aux nouvelles, préfabriquées, plus spacieuses, mais souvent surpeuplées. « Parfois, 20 personnes s’y entassent », dit Daniel Niquay, homme calme et posé qui est directeur des Services éducatifs de l’école secondaire, en me faisant visiter le village à bord de son camion. « Pas moins de 170 familles figurent sur la liste d’attente pour un logement. » Bâti sur deux niveaux – la partie ancienne en bas, au bord du lac Kempt, la partie neuve, datant de 1989, en haut -, le village n’est pas très étendu (moins de 800 hectares). Les élèves se déplacent cependant tous en autobus scolaire. « C’est le moyen qu’on a trouvé pour diminuer les retards le matin, explique Michel Berthelot. Le problème n’est pas encore totalement réglé, mais le ramassage des élèves a drôlement amélioré les choses. » N’empêche que, les jours de verglas, quand l’autobus jaune n’arrive pas à gravir la côte qui mène à l’école secondaire, celle-ci doit fermer! Située dans la partie haute du village, l’école Otapi a été construite en 1996 pour remplacer l’ancien bâtiment, devenu trop exigu. « Manawan vit un vrai baby-boom, explique Daniel Niquay. Avec une moyenne de quatre enfants par femme et plus de 60 naissances par an, on bat des records! » Et les grossesses précoces sont de plus en plus fréquentes, ajoute Sandro Echaquan, 31 ans, cheveux d’ébène en brosse, infirmier à l’école ainsi qu’au Service de consultation externe du village. « Les jeunes filles sont actives sexuellement vers 12-13 ans, et les garçons, dès 11 ans. » Sur les 2 000 habitants que compte la réserve, 75 fréquentent la garderie, 420 l’école primaire et le préscolaire, et 240 le secondaire. Jusqu’en 1990, seules les 1re et 2e secondaire étaient offertes à Manawan, les élèves plus âgés étant contraints de séjourner dans un pensionnat – notamment à Mashteuiatsh – pour poursuivre leurs études. Long bâtiment sans âme, l’école Otapi n’a rien d’exceptionnel, vue de l’extérieur. Mais avec son atrium décoré, par les élèves, de scènes traditionnelles, ses puits de lumière et sa vue imprenable sur la forêt et le lac Kempt, l’endroit est plus accueillant que ne le laissent croire ses portes grillagées. Le jeune couple en train de s’embrasser à pleine bouche devant les casiers semble en tout cas fort à l’aise, ignorant même les gardiens chargés de surveiller les allées et venues des élèves. L’ambiance change cependant du tout au tout d’une classe à l’autre. En cet après-midi gris de janvier, 18 élèves sur 20 assistent au cours d’histoire autochtone de Michel Berthelot, en 3e secondaire. Est-ce parce qu’ils veulent impressionner la journaliste de L’actualité? Tous sont attentifs et allumés. Situation inverse dans la salle voisine, où seuls 6 élèves sur 13 se sont déplacés pour le cours de géographie de 7e année (classe de transition pour les élèves en difficulté), donné par Chantal Gariépy, nouvelle enseignante de 27 ans, arborant pantalon et queue de cheval. Impressionner la journaliste ne fait pas partie des priorités de ces élèves: durant toute ma présence dans leur classe, ils n’ont cessé de se lever, de s’esclaffer, de parler fort… leur enseignante conservant sa patience jusqu’à ce que la sonnerie retentisse. « Nous avons deux écoles en une », explique la directrice, Janette Flamand, une Attikamek grisonnante au regard doux et à la mise impeccable. « La filière A – soit environ la moitié des élèves – regroupe les plus motivés. Les filières B et C comportent, pour leur part, beaucoup de retardataires et présentent un taux d’absentéisme de 50%. » C’est à la demande des parents que cette séparation a été instituée, il y a cinq ans. « Cela permet de stimuler les meilleurs et de mieux suivre ceux qui ont des difficultés, dit la directrice, qui a autrefois enseigné au primaire. Pour tenter d’enrayer le mieux possible le décrochage. » Plusieurs enseignants non autochtones se plaignent toutefois de ne pas avoir l’appui des parents, notamment en ce qui concerne l’absentéisme. « Nous avons récemment essayé de les mettre à contribution pour régler ce problème, mais notre démarche a été très mal perçue, regrette l’un d’eux. Beaucoup nous ont rétorqué que si leurs enfants ne viennent pas à nos cours, c’est parce que ceux-ci ne sont pas assez intéressants! Pour eux, ce sont les Blancs qui ne font pas leur travail. » Les élèves de Manawan s’en sortent pourtant plutôt bien par rapport à ceux d’autres écoles de bande. Ils n’échappent toutefois pas aux problèmes sociaux qui minent beaucoup de réserves, y compris la leur. « Violence conjugale, agressions sexuelles, drogue, alcoolisme… Beaucoup de jeunes vivent des situations douloureuses dans leur famille », observe Richard Moar, policier costaud de 48 ans, qui se rend régulièrement à l’école pour y donner des ateliers sur la prévention du suicide. « Ils n’arrivent pas à exprimer leurs émotions et finissent par avoir des pensées suicidaires. » Peu avant Pâques, quatre jeunes filles de 1re secondaire qui avaient conclu un pacte de suicide ont tenté de mettre fin à leurs jours en avalant des doses massives de médicaments. Aucune n’est morte, mais d’autres réussissent leur coup, comme cet ado de 15 ans qui venait d’abandonner l’école et qui s’est pendu, en mars. « En 20 ans, 11 de mes élèves se sont donné la mort », dit Michel Berthelot. Le fléau a pris de telles proportions que l’école a décidé d’ajouter une semaine de congé, en mai, afin que parents, enfants et anciens du village se retrouvent dans les bois pour en discuter à coeur ouvert… La drogue aussi ravage Manawan. « Certains élèves sont recrutés par des bandes criminelles pour planter du « pot », en faire la cueillette et surveiller les cultures non loin de la réserve, dit un employé de l’école. Payés 15 dollars l’heure, armés d’un fusil automatique, ces jeunes sont persuadés que leur avenir est assuré! Et comme la loi du silence règne, rien ne bouge. » L’école Otapi s’apprête cependant à changer de nom. « Le mot otapi désigne une racine qui ressemble à un plant de cannabis, dit la directrice. Ça n’est pas un très bon symbole pour une école! » L’établissement sera donc rebaptisé du nom de César Newashish, illustre constructeur de canots attikamek mort en 1995, à l’âge de 92 ans, et dont les oeuvres sont exposées jusqu’à Londres ou Vancouver. Ajoutés à l’éloignement, ces problèmes ont de quoi décourager les enseignants. Pour la plupart non autochtones (sur 21 professeurs du secondaire, seulement 4 sont attikameks), ils viennent de diverses régions du Québec, mais aussi d’Europe et du Maghreb. « Beaucoup repartent au bout d’un an et le roulement du personnel est important », déplore Christian Dumont, moustache et longue tresse poivre et sel, professeur de mathématiques à Manawan depuis 1995. « Or, il faut au moins deux ans pour s’acclimater et saisir les différences culturelles. J’ai enseigné en Guinée et au Cambodge et je croyais être immunisé contre les chocs culturels. Je me suis rendu compte qu’on ne connaît pas les autochtones. On entend toujours parler d’eux de façon négative. Pourtant, à force de les côtoyer, on comprend beaucoup mieux certains de leurs comportements. Il est tout à fait possible d’être un prof heureux à Manawan. » Renouer avec les traditions est l’une des voies explorées par l’école Otapi pour motiver ses élèves les plus récalcitrants. Depuis trois ans, une dizaine de décrocheurs ont repris le chemin des classes pour s’initier à la fabrication de raquettes, de traîneaux pour bébés et de canots rabaskas, ces longues embarcations autrefois utilisées pour le transport des fourrures. « Avant, je venais à l’école quand ça me tentait, jamais l’après-midi », dit Lionel Petiquay, 19 ans, casquette vissée sur le crâne, qui avait abandonné en 2e secondaire. « J’haïssais ça, c’était ennuyant. » Aujourd’hui, il jure qu’il ne manque jamais un cours d’arts traditionnels. Cet après-midi, cependant, c’est le prof qui est absent. Lionel et ses quatre camarades de classe – tous des garçons – sont attablés dans la salle-atelier, les bras croisés. « On attend que les peaux d’orignal dégèlent! » me lance l’un d’eux, sourire en coin, en désignant la bassine d’eau tiède à ses pieds. « Il faut qu’elles ramollissent pour pouvoir les travailler et tailler la babiche. » Une quarantaine de paires de raquettes séchant au milieu de la pièce témoignent toutefois du travail accompli. « Apprendre les techniques traditionnelles, c’est valorisant pour ces jeunes, ça les occupe, mais ça sert à quoi? » se demande une enseignante, qui préfère garder l’anonymat. « Plus personne n’achète ces raquettes de babiche aujourd’hui: c’est désuet et absolument pas rentable. » Selon son collègue Christian Dumont, il serait préférable de diriger davantage de jeunes vers une formation professionnelle; or, il ne s’en donne pas à Manawan. « Il faudrait aussi qu’ils acceptent de vivre à l’extérieur de la réserve. Ici, il n’y a pas assez de débouchés: on n’a pas besoin de 10 électriciens à Manawan! » Mais le marché de l’emploi a beau être saturé et le taux de chômage atteindre 50%, ceux qui font des études postsecondaires – une soixantaine actuellement – rêvent presque tous de travailler ici. « Beaucoup critiquent le village et disent qu’ils s’y ennuient, mais ils ne sont pas à l’aise en ville, avec le bruit, le trafic et les feux de circulation, dit Christian Dumont. Pas facile non plus de laisser leur famille, malgré tous les problèmes qu’ils peuvent y vivre, ni d’abandonner les avantages financiers dont ils bénéficient en vivant dans la réserve. » Hugo Ottawa, lui, entrera bientôt au cégep de Trois-Rivières. Fort de sa note de 100% en histoire ainsi que de sa passion pour la Deuxième Guerre mondiale et les batailles napoléoniennes, il compte devenir professeur d’histoire à Manawan. « Il faut être plus fort et plus déterminé qu’ailleurs pour réussir ici, dans un contexte où l’éducation n’est pas la priorité, dit Michel Berthelot. Ceux qui y arrivent ont un mérite extraordinaire. » Pour lui qui s’apprête à prendre sa retraite, la relève semble en tout cas assurée!

La route des manoirs Société

La route des manoirs

Les manoirs du Québec cachent les secrets d’alcôves des seigneurs qui les ont habités. Et révèlent des pages d’histoire, la petite et la grande.

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Espoir au pays des rêves brisés

Un gâchis. Ottawa a beau dépenser plus d’un milliard de dollars par année pour l’éducation des autochtones, l’écart entre leurs résultats scolaires et ceux des autres élèves canadiens reste gigantesque. Au point que dans un document secret du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, divulgué par le National Post en mars dernier, il est écrit que ce programme fédéral est un « non-système qui n’est pas conçu pour produire des résultats ». Un constat qui n’étonne pas Peter Cowley, coauteur du palmarès des écoles secondaires. « Le Ministère se contente de payer sans se soucier de l’efficacité de son investissement, dit-il. Et comme les résultats des élèves ne sont pas publiés, il ne sent aucune pression qui l’obligerait à s’en préoccuper. » En 2000, Denis Desautels, alors vérificateur général du Canada, déplorait d’ailleurs le manque d’information sur le rendement des écoles autochtones, tout en indiquant que le Ministère « ne réussit pas à donner aux enfants des Premières nations un enseignement primaire et secondaire qui réponde à leurs besoins ». Après plus d’un siècle de pensionnats religieux subventionnés par le fédéral et visant l’assimilation des autochtones, l’organisation de l’enseignement des Premières nations a complètement changé au cours des dernières années. Les pensionnats ont été fermés et Ottawa s’est retiré de la gestion directe des écoles – situées dans les réserves -, pour la laisser, à de rares exceptions près, aux mains des conseils de bande. Au Québec, la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, en 1975, puis de la Convention du Nord-Est québécois, en 1978, a conduit à la création de commissions scolaires jouissant d’un statut particulier. La Commission scolaire crie (CSC) regroupe les 9 écoles des villages de la Baie-James (3 600 élèves) et la commission scolaire Kativik (CSK) en compte 14, une dans chaque localité inuite du Nunavik (3 000 élèves). Quant à l’unique école des Naskapis, à Kawawachikamach (255 élèves), au nord-est de Schefferville, elle bénéficie également d’une certaine autonomie. Subventionnées par l’État (à 75% par Ottawa et 25% par Québec pour la CSC et l’école naskapie, et dans la proportion inverse pour la CSK), ces commissions scolaires doivent construire et entretenir des résidences pour les enseignants, et gérer les programmes d’aide financière pour les études postsecondaires. Elles ont une grande latitude dans l’élaboration du calendrier scolaire et du programme éducatif, mais les élèves doivent accumuler un minimum d’unités pour obtenir le diplôme d’études secondaires décerné par le ministère de l’Éducation du Québec (MEQ). Ils ne sont toutefois pas soumis aux épreuves uniques du Ministère et passent des examens « maison » reconnus par celui-ci. Le Québec compte en outre 39 écoles de bande primaires et secondaires, situées dans les réserves. Financées par Ottawa et administrées par les autorités locales, elles accueillent 7 200 élèves. Les Mohawks de Kahnawake ont été les premiers, en 1978, à assumer la responsabilité de l’éducation dans leur réserve. Ils ont peu à peu été suivis par les autres communautés autochtones de la province. Les élèves des écoles de bande ne sont pas, eux non plus, soumis aux épreuves uniques du MEQ. Certains établissements choisissent tout de même de les y inscrire, mais le nombre d’élèves inscrits n’est pas toujours suffisant pour que leurs résultats soient publiés dans le palmarès. Ainsi, l’école de Betsiamites, dernière (453e) l’an passé, ne figure pas au palmarès cette année. Ceux qui terminent leur secondaire reçoivent un diplôme « maison » délivré par leur école. « Les conseils de bande négocient ensuite avec chaque collège pour faire reconnaître ce certificat », explique Paul Rémillard, directeur des affaires autochtones au MEQ. Le taux de réussite des élèves autochtones est toutefois tenu secret. « On a renoncé à publier ces données au début des années 1990, reconnaît Paul Rémillard, car l’écart avec les écoles non autochtones était si grand que leur diffusion risquait de faire plus de mal que de bien. » Une « loi du silence » qui règne presque partout ailleurs au Canada. Seule la Colombie-Britannique dispose d’un palmarès sur l’éducation des autochtones, publié pour la première fois en janvier dernier. Ses résultats sont accablants. On apprend notamment qu’à peine un enfant autochtone sur cinq y termine ses études secondaires et obtient son diplôme en cinq ans. Et le taux d’échec aux tests de lecture atteint jusqu’à 51% selon les classes. D’après Peter Cowley, il est urgent de faire connaître les résultats de tous les élèves autochtones du pays, aussi mauvais soient-ils. « Sinon, comment les choses pourraient-elles changer? » Les démarches que Peter Cowley a entreprises en Alberta, en 2003, pour obtenir les résultats des élèves des écoles de bande, en vertu de la loi sur l’accès à l’information de la province, se sont cependant soldées par un échec. Le ministère de l’Éducation a refusé de rendre publiques ces données, prétextant que cela nuirait « aux relations intergouvernementales ». C’est-à-dire que cela aurait pu nuire à ses relations avec certains conseils de bande, estime Peter Cowley. « Le Ministère voulait sans doute éviter que les écoles autochtones ne cessent de présenter leurs élèves aux examens officiels. » À défaut de diffuser les taux de réussite, le plus récent Bulletin statistique du MEQ consacré à l’éducation des populations scolaires dans les communautés autochtones du Québec (publié en mai 2004, soit six ans après le précédent dossier sur le sujet paru dans le Bulletin), met l’accent sur l’écart colossal qui subsiste entre les élèves autochtones et les autres. On y apprend ainsi qu’à peine 6,5% des Inuits et 5,7% des Amérindiens vivant dans une réserve obtiennent un diplôme d’études secondaires, contre 60% pour l’ensemble du Québec. En prenant en main leur éducation, les autochtones se sont réapproprié leur langue (la langue maternelle est généralement celle de l’enseignement pendant les premières années du primaire), leur culture et leur histoire (voir « Cartier revu par les Cris », plus bas). Ils ne sont cependant pas venus à bout des problèmes qui rongent leurs écoles – pénurie de professeurs expérimentés, difficultés d’apprentissage des langues secondes (anglais et français), manque de motivation, absentéisme, décrochage – et leurs collectivités – isolement, violence, alcoolisme, vandalisme… L’amélioration de leur réussite scolaire est cependant au programme du MEQ et des commissions scolaires à statut particulier. Ainsi, à la suite de la visite du ministre Pierre Reid à la Baie-James et au Nunavik, en janvier, il a été décidé de mettre en place (dans les 23 écoles en question et à celle des Naskapis) des plans de réussite similaires à ceux des autres écoles du Québec et de parfaire la formation des enseignants autochtones. (Les commissions scolaires à statut particulier ont actuellement des ententes avec certaines universités – notamment McGill, à Montréal -, lesquelles offrent un programme moins exigeant pour les futurs enseignants du primaire qui souhaitent travailler dans leur communauté.) « Cela fait longtemps qu’on discute de réussite scolaire avec les autochtones, mais jusqu’ici, c’était délicat: après des années de paternalisme fédéral, la soif d’autonomie était grande et on ne voulait pas de nos conseils, confie Paul Rémillard, qui suit le dossier au MEQ depuis 1987. La signature de La paix des braves, en 2002, a cependant créé un climat de collaboration et de confiance très favorable. Avant, les commissions scolaires nous disaient de nous mêler de nos affaires. Aujourd’hui, elles nous demandent de les aider. Les écoles pourront ainsi bénéficier d’expériences heureuses qui ont été tentées au Québec et même ailleurs dans le monde. » CARTIER REVU PAR LES CRIS Ils en avaient assez de se faire raconter leur passé par les Blancs. Dans leur histoire du Québec et du Canada, deux auteures cries ne mâchent pas leurs mots. Les « changements désastreux » provoqués par la venue des Européens en Amérique du Nord, l' »effet dramatique » de l’arrivée des Jésuites sur la vie des Hurons, « l’impact très négatif » du régime des pensionnats voués à l’assimilation des autochtones… Une histoire du Québec et du Canada, publiée par la Commission scolaire crie en 2002 (284 p., 149$), n’oublie rien de ce qui touche les autochtones. Destiné aux élèves cris de 4e secondaire, cet ouvrage est le premier du genre au Québec et il vient appuyer le programme d’histoire adapté depuis quelques années par la CSC. Les auteures, Sarah Pashagumskum, conseillère pédagogique à la Commission scolaire crie, et Emily Faries, professeure au Département des études autochtones de l’Université Laurentienne, à Sudbury, ne mâchent pas leurs mots. Par exemple au sujet de Jacques Cartier, en 1534: « L’hiver a été difficile. Les hommes de Cartier ont été atteints du scorbut, que les Stadaconéens ont guéri. Au printemps, au moment de son départ, Cartier les a remerciés en enlevant leur chef et certains membres de son groupe. » Dans le chapitre sur « l’origine du concept du problème indien », elles dressent la liste des « activités autochtones incompatibles avec les activités coloniales » (pratique religieuse, éducation, rythme de travail) et des « activités coloniales qui entraient en conflit avec les activités autochtones » (coupes à blanc, surpêche, économie capitaliste). Elles énumèrent aussi les répercussions du commerce des fourrures (maladie, consommation accrue d’alcool, dépeuplement) et suggèrent d’en discuter en classe. Abondamment illustré, publié en anglais et en français, ce beau livre est distribué dans toutes les écoles cries (pour le commander: www.cscree.qc.ca). Seuls hics, selon les enseignants interrogés: le niveau de langue très élevé, pas forcément adapté aux élèves du secondaire, et l’absence de cahier d’exercices.

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Et si on annexait Haïti ?

Le premier ministre des îles Turks et Caicos, Michael Misick, réitérait encore récemment à Paul Martin sa proposition que le Canada « annexe » son archipel (troisième économie en croissance dans les Caraïbes, 20 000 habitants, anglophones). Son peuple y gagnerait l’assurance maladie; les Canadiens, un paradis tropical pas cher où aller sans passeport. Paul Martin n’a pas dit non.Si le Canada veut son paradis tropical à lui, pourquoi n’annexerait-il pas plutôt Haïti ? Évidemment, 8,2 millions de francophones de plus et une économie mal en point (152e sur 171 pays), c’est moins tentant.Mais il y a des avantages. Quelque 120 000 Haïtiens vivent au Canada. Leur pays d’origine survit en bonne partie grâce à l’argent qu’ils y envoient. Au Québec, Haïti fait partie de la famille. Des chauffeurs de taxi, une chef d’antenne, des artistes charismatiques, des écrivains, des orphelins adoptés jusqu’au Saguenay ainsi que des travailleurs humanitaires ont contribué à faire de Petit-Goâve, des Gonaïves, de Cité Soleil et de Cap-Haïtien des noms aussi connus ici que Brossard ou Baie-Comeau.Des milliers de Québécois qui, il y a 20 ans, n’auraient pas versé une larme devant les violences des derniers jours suivent aujourd’hui passionnément les nouvelles. Le sujet anime les conversations jusque dans les résidences pour personnes âgées.Alors, pourquoi ne pas frapper un bon coup ? Ottawa pourrait annoncer une initiative unique: une offre d’annexion. Avec un vrai plan de développement à long terme. Objectif: relancer l’économie de cette 11e province.Puisque ce petit pays des Caraïbes n’a plus de terres arables, pas de pétrole ni d’autres ressources naturelles à exploiter (excepté le café, le sucre, les mangues, l’excellent rhum Barbancourt et l’incroyable résistance de ses habitants), il faudrait rapidement transformer ce caillou désertique en une nouvelle Varadero. Le dollar canadien y aurait cours. Et l’anglais serait langue officielle avec le créole et le français.Pendant ce temps, on pourrait reboiser l’île, former des gens, travailler sérieusement avec les Haïtiens à l’émergence d’entreprises locales. (Les Albertains pourraient les aider à aménager des pâturages, comme ceux de la fertile République dominicaine voisine, pour y élever des troupeaux.)Certes, l’idée est farfelue. Les difficultés sont innombrables. Et les avantages pour le Canada, presque inexistants (sinon ceux d’avoir trouvé une province où se chauffer la couenne l’hiver et, à long terme, d’éprouver le sentiment d’avoir au moins réussi à vraiment faire du développement!).Depuis des années, le Canada et la communauté internationale saupoudrent de l’aide. Pour constamment revenir à la case départ. Plus de 80% des 8,2 millions d’Haïtiens vivent sous le seuil de la pauvreté, dans une misère abjecte, privés d’eau et d’électricité. Le pays a désespérément besoin – pour un temps du moins – d’une tutelle semblable à celle dont nous parlait, il y a déjà un an, notre journaliste Michel Vastel (« Haïti mise en tutelle par l’ONU? »).Ce plan a échoué. Mais tandis que la violence explose en Haïti, comme le prédisait Jaquelin Télémaque (« Dernière chance pour Haïti ? »), l’idée refait son chemin et suscite l’intérêt de nombreuses personnes qui la négligeaient il y a quelques mois. Certes, on peut – et il le faut, même – envoyer de l’argent à Développement et Paix. Mais pensons-y: Haïti, 11e province canadienne ?

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1 800 Allô-l’Inde

Les dizaines de milliers de Québécois et d’Acadiens qui vivent de leurs talents pour la vente et la vulgarisation en travaillant dans les centres d’appels doivent une fière chandelle aux Palestiniens et aux Turcs. Vous en doutez? Ce sont pourtant leurs armées qui ont fait subir au général Bonaparte les premières de ses cuisantes défaites aux portes de Jérusalem, au printemps de 1799, sauvant ainsi nos centres d’appels. Vous ne faites pas la connexion? C’est que, grisé par sa conquête de l’Égypte, le général voulait libérer la Terre sainte puis descendre, dans la foulée, jusqu’aux Indes. Il aurait réussi là où Alexandre le Grand avait échoué – un détail qui a son importance lorsqu’on est mégalomane.Ayant ainsi échappé à la colonisation napoléonienne, l’Inde ne parle pas, ou si peu, la langue de Molière. Ce qui est heureux pour nous. Car on ne peut trouver, dans les banlieues de la classe moyenne de New Delhi, de jeunes Indiens pouvant nous vanter les atouts de la carte Visa Double Platine ou nous expliquer que la huitième télécommande reçue à Noël n’est compatible avec aucun appareil des marques concurrentes.Les colons britanniques, eux, ont commis l’erreur d’enseigner l’anglais aux habitants du sous-continent. On raconte même qu’ils ont insisté sur ce point. Avec la conséquence que, d’ici quatre ans, selon la société de recrutement britannique Adecco, 100 000 emplois quitteront le Royaume-Uni pour les villes de la côte indienne, soit un emploi sur trois dans les centres d’appels. Déjà, votre réservation téléphonique pour un vol de British Airways est généralement traitée par un agent indien, et le Londonien qui veut connaître les horaires des trains pour Liverpool parlera sous peu à un employé de Bangalore.Si ces transferts n’étaient pas annoncés dans les journaux, les clients n’y verraient que du feu. Les Indiens travaillent leur accent britannique lorsqu’ils s’adressent à leurs clients anglais et leur accent états-unien lorsqu’ils parlent aux Américains. Ils savent s’il pleut sur Londres et peuvent vous dire si Jennifer Lopez est toujours avec Ben Affleck. Ils utilisent des noms d’emprunt pour faire plus « local ».Le bassin d’employés est loin de se tarir. Car ces emplois, de nuit – décalage horaire oblige -, ont beau n’être payés que de 3 000 à 5 000 dollars canadiens par an, ils constituent une promotion pour les salariés, à qui on demande deux choses: avoir un diplôme universitaire, n’importe lequel, et bien parler l’anglais. À Bangalore, une entreprise a récemment ouvert 800 postes et reçu 84 000 candidatures!D’aucuns croient qu’il s’agit, pour l’Inde, d’une douce revanche sur son colonisateur. Une justice immanente serait à l’oeuvre. Au 19e siècle, Londres interdisait à ses colonies certaines activités économiques, dont la fabrication de textiles, fonction noble et rentable réservée aux industries de la mère patrie. Cette politique a beaucoup contribué au retard économique de l’Inde et à la richesse de l’Empire. Aujourd’hui, ce sont les emplois britanniques qui prennent le bateau pour l’Inde, les centres d’appels – bientôt suivis par le traitement de données de toutes sortes – ne représentant que la première vague de ce phénomène.Le danger menace aussi les États-Unis. La maison Forrester Research a prédit qu’ils perdront, d’ici 10 ans, 3,3 millions d’emplois de cols blancs au profit de l’Asie, principalement de l’Inde. De quoi les Yankees seraient-ils ainsi punis? Le nom de la ville de Bhopal et celui de la société United Carbide viennent à l’esprit. Rien n’empêcherait les 53 000 agents des 400 centres d’appels du Québec et des 80 centres de l’Acadie d’être mis à la porte si nous n’avions eu cette idée saugrenue de rester francophones en Amérique. Puisqu’on doit nous expliquer les choses en français, et que le bilinguisme français-anglais est l’apanage des Québécois (40%) et des francophones hors Québec (85%), notre originalité est notre planche de salut. Pour que ça dure, il y a cependant deux choses à faire: toujours insister pour être servis en français au bout du fil et mettre fin immédiatement à tout programme de promotion du français en Inde.

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Les mystères du rire

«Pouvez-vous rire, s’il vous plaît?» Cette question, Robert Provine la pose à tout le monde, de but en blanc, depuis 10 ans. Avec les réactions qu’on devine. On ne peut décider de rire, bien sûr, car ce comportement échappe à la volonté consciente. Et il dépend probablement d’un mécanisme ancré très profondément dans le cerveau. D’où son intérêt. Cela fait plus de 2 000 ans qu’on étudie le rire. Platon le considérait comme politiquement dangereux. Néron, qui en connaissait le côté contagieux, utilisait une variante des rires en conserve pour s’assurer que le pauvre public forcé d’assister à ses prestations théâtrales réagisse avec l’enthousiasme de rigueur. Mais, étudié presque exclusivement par des philosophes et des chercheurs en sciences sociales, le rire n’avait jamais été examiné d’un point de vue biologique et neuronal. Jusqu’à ce que le neurobiologiste Robert Provine, professeur à l’Université du Maryland et spécialiste du comportement humain et animal, décide de s’y mettre. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne s’est pas intéressé à ce qui fait rire. Il a plutôt voulu cerner l’origine du rire dans l’évolution et découvrir quelles parties du cerveau nous permettent de le reconnaître et de le produire. Sujet ardu. En bon scientifique, Robert Provine a commencé par équiper son labo d’une importante collection de films drôles, histoire d’observer des volontaires disposés à se bidonner pour la science. «Échec total, dit-il. Les gens ne riaient pas.» Il est donc parti à la chasse au rire dans les salles de cinéma, dans les cafétérias d’entreprises, dans les cabarets; il a travaillé avec des acousticiens pour définir très précisément, en laboratoire, ce qu’est un rire humain et pouvoir le comparer ensuite au rire, très différent, du chimpanzé. Les résultats sont étonnants. Et les hypothèses que pose Robert Provine après 10 années de recherches sont fascinantes. Entre autres: pour pouvoir rire, croit-il, l’homme a dû d’abord apprendre à se tenir debout! Le rire, sa vie, son oeuvre (Robert Laffont, 2003) est la version française de Laughter – A Scientific Investigation, publié en 2000. L’actualité a joint l’auteur chez lui, à Baltimore. Pourquoi avoir choisi ce drôle de sujet d’études? – Le rire est un des grands mystères du comportement humain. Il fait partie du vocabulaire de base des hommes de toutes les époques, de toutes les cultures et de toutes les langues. C’est un phénomène très ancien. L’étudier ouvre une fenêtre immense et facile d’accès sur le fonctionnement du cerveau. Au début, j’ai donc essayé d’analyser le rire en laboratoire, à l’aide de documents comiques. Ça n’a pas marché du tout. Et cet échec m’a appris quelque chose de fondamental: le rire n’a pas grand-chose à voir avec l’humour. Ce n’est pas parce que c’est drôle qu’on rit? – La relation entre le monologuiste imperturbable et le public qu’il fait rire n’est pas représentative. Dans la vie de tous les jours, nous en avons fait l’expérience, ça ne se passe pas du tout comme ça. Pendant la pause-café ou au cours d’un repas entre amis au restaurant, ce qui se dit immédiatement avant un éclat de rire, c’est généralement quelque chose comme: «D’accord, on se voit demain» ou «Tiens, voilà Robert». Et le locuteur – celui qui parle – rit davantage que ceux qui l’écoutent. Le rire est très lié aux relations sociales. Sexuelles, également: de façon générale, ce sont les hommes qui font rire et les femmes qui rient. Et les deux adorent ça! En fait, le rire n’est pas tellement une affaire d’humour. C’est davantage une affaire relationnelle. Les comiques le savent bien: alors qu’il est très difficile de faire rire une salle aux trois quarts vide, un bon comédien peut très aisément faire crouler une salle pleine. Il n’aurait d’ailleurs probablement même pas besoin de blagues… Pourtant, on associe complètement le rire à l’humour, à la drôlerie. – Ce rapport est très récent dans l’histoire. Notre vision contemporaine associe le rire à l’humour, lui donne le pouvoir d’améliorer la santé ou le système immunitaire. Ce ne sont pas ces propriétés qui ont intéressé Platon, Aristote, Darwin ou Freud. Les Anciens savaient des choses qu’on a oubliées. Que le rire – que nous associons toujours avec l’humour et la joie de vivre – peut être très noir. Ils savaient qu’il peut miner une politique, la réputation d’une personne ou même d’un État. Que rire peut être une arme. Ne dit-on pas que le ridicule tue? Platon s’y est intéressé parce qu’il craignait son pouvoir. Le rire est un lien entre les gens, le ciment d’un groupe. Mais l’époque de rectitude politique dans laquelle nous vivons a oublié que le groupe en question peut être occupé à massacrer, à violer ou à assister à une exécution. Au Moyen Âge, on riait pendant les exécutions publiques, et pas parce que la foule trouvait la torture drôle… Encore aujourd’hui, on signale des cas de massacre où les assaillants rient. Le rire est un instrument de cohésion, et le meilleur déclencheur du rire, c’est le rire des autres. On entend rire, et on rit soi-même. Je crois que c’est profondément lié dans le cerveau. Et c’est cette connexion qui vous a intéressé? – Étudier le caractère contagieux du rire pourrait nous en apprendre beaucoup sur les mécanismes de réponse du cerveau. Par exemple, on croit que celui-ci possède des structures conçues spécialement pour reconnaître et décoder le langage. Si c’est vrai, il sera beaucoup plus facile d’en trouver une conçue pour comprendre un son universel comme le rire plutôt que, disons, l’anglais ou le mandarin. À quoi sert cette connexion? D’où le rire vient-il? – Quand deux chimpanzés jouent, chahutent et se chamaillent, ils halètent («ha-ha-ha-ha»). C’est leur rire. Et quand ils se chatouillent, ils rient aussi. C’est un signal qui dit à l’autre: «On joue, je ne veux ni t’attaquer ni te faire du mal.» C’est un moyen de communication. Et je crois que le rire humain est une évolution de ce halètement des chimpanzés. Le rire n’est donc pas le propre de l’homme? – Non, les primates rient, on le sait au moins depuis Darwin. Mais l’homme et le chimpanzé ont des rires très différents. Quand je ris, la même expiration me sert à émettre plusieurs «ha» («hahahahaha»). Le chimpanzé, lui, halète («ha-ha-ha-ha») parce qu’il est incapable de diviser son expiration. Il doit respirer entre chaque «ha». D’où le halètement si caractéristique. Pourquoi cette différence? Après tout, l’homme et le chimpanzé sont biologiquement très proches. – On ne sait pas encore. Comme on ne sait pas encore précisément pourquoi les primates ne peuvent pas parler. Mais j’ai une suggestion, que j’ai baptisée la théorie «bipédique» et que d’autres ont rebaptisée, beaucoup plus efficacement, la théorie «walkie-talkie». Les primates peuvent marcher sur deux pattes, mais pas très bien ni très longtemps. Nous, humains, avons acquis l’aptitude à marcher et à courir efficacement debout sur deux pattes peu après nous être séparés de l’ancêtre que nous avons en commun avec le chimpanzé. Et la parole est apparue à peu près au même moment. Je crois que l’émergence de la parole et celle de la bipédie, deux éléments cruciaux de notre évolution, ont en commun d’exiger un contrôle de la respiration. Car la nature, qui n’est pas si parfaite qu’on le dit, nous oblige à manger, boire, respirer et parler par le même orifice. Nous devons cesser de respirer pour avaler, pour parler. L’ingénieur qui concevrait un tel système serait mis à la porte! La seule façon de composer avec un mécanisme aussi inefficace, c’est de s’entraîner au temps partagé. Notre cerveau chorégraphie précisément le ballet complexe de la respiration, de l’ingestion et de la parole, si bien que nous en avons à peine conscience. Et les chimpanzés n’ont pas cette maîtrise? – Ils ne le peuvent pas. Les quadrupèdes synchronisent leur cycle respiratoire avec la locomotion. Entre autres parce que, pendant la course à quatre pattes, le thorax est soumis à des chocs puissants et répétitifs lorsque les pattes de devant touchent le sol. Un soutien anatomique est donc nécessaire pour le renforcer. C’est l’air, bloqué dans le thorax à chaque impact, qui fournit ce support – comme chez l’homme, qui bloque intuitivement sa respiration avant de soulever un objet très lourd. Chez les chimpanzés, la respiration est complètement accordée au rythme de la locomotion et ne peut varier. Marcher debout nous a donné la possibilité d’apprendre à modifier nos rythmes respiratoires, ce qui est essentiel pour parler. Autrement dit, pour pouvoir rire – et parler – comme nous le faisons, il a d’abord fallu que nous nous levions sur nos pattes de derrière. Ce n’est encore qu’une théorie, mais je l’ai soumise à de nombreux spécialistes, dont des linguistes, et l’accueil est favorable. Cette théorie «walkie-talkie» explique en outre la différence entre le rire de l’homme et celui du chimpanzé. Vous vous intéressez aussi beaucoup au chatouillement? – Le chatouillement est la plus ancienne façon de déclencher le rire. C’est un comportement très archaïque – les chimpanzés se chatouillent, et ça les fait rire -, qui charrie encore toutes ses vieilles significations. Premièrement, c’est un moyen de communication important, surtout avant l’arrivée de la parole. Les mères chatouillent leurs bébés, les jeunes enfants se chatouillent entre eux. Puis ça évolue en jeux sexuels entre adultes. Même ceux qui disent détester être chatouillés ne détestent pas les jeux sexuels, qui, pourtant, y ressemblent drôlement! C’est une forme de jeu très intime. Il serait très désagréable de se faire chatouiller par un inconnu dans le bus… Mais le chatouillement permet aussi d’étudier bien d’autres choses. Par exemple, pourquoi ne peut-on se chatouiller soi-même? Parce que le cerveau, on ne sait trop comment, annule les sensations que vous vous donnez vous-même. Sinon, on subirait un chatouillement constant (par le contact de la peau sur les vêtements, par exemple). Mais ce mécanisme de suppression n’agit pas sur les sensations qui viennent de l’extérieur. Heureusement, sinon on serait en état d’anesthésie perpétuelle. Il y a donc un mécanisme qui fait la différence entre les sensations que je m’inflige et celles qui viennent de l’extérieur. Ce qui me chatouille, c’est ce qui n’est pas moi. Si on réussissait à mieux comprendre ce mécanisme, on pourrait en doter les robots, qui pourraient ainsi connaître les frontières de leur propre «corps». On dit aussi que le rire est bon pour la santé. C’est vrai? – Le rire ne sert pas d’abord à améliorer notre système immunitaire. Pas plus que la marche n’est apparue pour renforcer notre capacité cardiovasculaire! Le rire est essentiellement un moyen de communication qui sert à modifier le comportement d’autrui. Y a-t-il un lien entre rire, humour et bonne santé? Ce n’est pas évident. On sait que les comiques professionnels ne vivent pas plus longtemps que la moyenne des gens… On sait aussi que l’optimisme peut avoir un effet plus négatif que la prudence sur la longévité (exemple extrême: «Le feu vient de passer au rouge, mais je dois bien avoir le temps de traverser…»). S’il y a un lien entre le rire et la santé, c’est peut-être davantage une affaire de relations sociales que de rire proprement dit. Après tout, on ne peut rire tout seul. Les gens qui rient sont donc plus entourés que les autres…

Devoirs: une affaire d'État! Société

Devoirs: une affaire d’État!

Dix millions investis par québec dans l’aide aux devoirs, des services d’aide privée qui se multiplient… les devoirs ont-ils à ce point changé depuis l’époque où les enfants les faisaient tout seuls ?