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Je me souviens… de quoi ?

Aux États-Unis, c’est presque une guerre civile qui a éclaté dans les médias lorsque l’on a rendu publiques les nouvelles lignes directrices de l’enseignement de l’histoire, à l’automne 1994. Dans les National Standards for History, on mentionnait à peine le premier président, George Washington, mais on s’attardait sur la vie de l’esclave émancipée Harriet Tubman. On passait vite sur des héros lumineux tels les frères Wright, pionniers de l’aviation, et Alexander Graham Bell, inventeur du téléphone. Alors qu’on insistait sur des pans sombres de l’histoire, comme le maccarthysme (période de la chasse aux communistes) et les horreurs du Ku Klux Klan. Cette histoire des États-Unis est « antiaméricaine », a tonné la droite religieuse et patriotique. Comment voulez-vous que les enfants soient fiers d’être américains si on leur lègue ce passé-là ? Ce à quoi les intellectuels libéraux ont répondu : il faut revenir de vos dead white men (hommes blancs morts, soit les pères fondateurs et autres grands hommes politiques). La nouvelle histoire a le mérite, ont-ils ajouté, d’être lucide et de faire une place aux oubliés des anciens manuels : Noirs, femmes, autochtones, ouvriers… La bataille de l’histoire, féroce, s’est déroulée dans les pages éditoriales des journaux, dans les talk-shows télévisés et à la radio. Puis, elle a abouti au Sénat, où, en janvier 1995, 99 sénateurs — contre un — ont condamné la nouvelle vision du passé ! Les National Standards ont été révisés de façon à ménager les susceptibilités et ils ont survécu sous forme de guides, que les professeurs peuvent ou non utiliser.

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De Valcartier à Kandahar

« Charlie, Charlie 1, ici 1-9. Vous vous mettez hatch down ! Je répète : hatch down ! » Les soldats s’exécutent et ferment les écoutilles de leurs véhicules blindés légers. Entassés dans les habitacles d’acier, les militaires du Royal 22e Régiment attendent. Fébriles et silencieux. Leur mission : débarrasser un petit hameau à flanc de colline des talibans qui s’y terrent. L’attaque s’amorce. Les obus de l’unité d’artillerie, postée à 12 km en retrait, sifflent, déchirant un ciel lourd de nuages. Dès que la pluie d’obus aura cessé, ce sera au tour des fantassins de passer à l’action. Une question de minutes… L’ordre de donner l’assaut vient enfin : fusils-mitrailleurs C7 à la hanche, les hommes du « Van Doos » se ruent hors des véhicules et courent vers l’ennemi, au milieu des maisons en flammes. Des portes volent en éclats, des coups de feu retentissent, des ennemis tombent sous les balles. À une dizaine de mètres de là, un missile ERYX, tiré à l’épaule par un soldat, pulvérise une cahute en bois. Plus loin, des chars d’assaut Leopard crachent des obus. Le sol tremble, le vacarme est infernal. Impressionnante, l’attaque n’est pourtant qu’une simulation. Un dernier exercice avant que les 2 100 militaires de Valcartier s’envolent pour l’Afghanistan, où ils se joignent cet été à la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’OTAN. Nous sommes à la base militaire de Wainwright, en Alberta, à laquelle on a donné des airs de Kandahar pour l’occasion. La mosquée, le cimetière, les maisons aux fenêtres en ogive : du toc. Les balles, les missiles et les obus, par contre, sont tout à fait réels. Si, en cette matinée pluvieuse de mai, des talibans en chair et en os avaient trouvé refuge dans ces bâtiments de contreplaqué, bien peu auraient survécu. À Wainwright, les militaires n’ont pris aucun risque : ils s’y sont mis à 200 pour attaquer le hameau d’à peine une dizaine de maisons. « On préfère gagner 15 à 0 que 4 à 2 », dit le major François Caron, 34 ans, qui dirige l’assaut avec la précision d’un chef d’orchestre. Pour le Royal 22e Régiment, cette attaque n’a rien d’un jeu. « Les gars sont prêts », lance le major avant d’aboyer une série de commandements incompréhensibles pour l’auteur de ces lignes. « Nous sommes le meilleur groupe de combat des 60 dernières années », poursuit, confiant, le colosse de 1,88 m et de 95 kilos. En plus de s’entraîner depuis huit mois, les soldats de Valcartier ont profité des conseils des troupes canadiennes qui sont passées par Kandahar avant eux. « La reconstruction du pays ne se fera pas en mode peace and love, dit le caporal Henry Cloutier, l’air soucieux. Ça va se faire par les armes. On ne s’entraîne pas à ce point-là pour rien ! » Depuis l’arrivée d’un premier contingent de 2 500 Canadiens en Afghanistan, en janvier 2002, 66 militaires sont revenus au pays dans un cercueil. « Nous sommes bien conscients que la mission comporte des risques », dit le caporal Maxime Richard, 24 ans, dont le regard bleu et perçant ne laisse transparaître aucun signe d’inquiétude. « La principale menace, ce n’est pas que les talibans nous tirent dessus. Ils ne savent pas tirer, tranche le major Caron. Il faut plutôt se méfier des explosifs qu’ils font sauter au passage de nos véhicules. » Malgré le danger, bien des militaires de Valcartier comptent les jours avant le départ, enthousiasmés par les défis qui les attendent. « J’ai hâte de partir ! s’exclame le major Caron. C’est mon travail, je suis payé pour aller en mission. » Sa conjointe, Sophie Jenkins, ex-policière montréalaise de 32 ans aujourd’hui juriste, s’est résignée. « J’ai choisi de vivre avec un militaire », dit cette grande brune, dont les épaules révèlent un passé de nageuse de compétition. « Je dois accepter les risques qui viennent avec son métier. » Enceinte de trois mois, elle sait qu’il sera probablement absent lorsqu’elle accouchera. Beaucoup de soldats ont fait leur testament. « François a choisi le genre de funérailles qu’il veut et le cimetière dans lequel il sera enterré », dit Sophie Jenkins. « Tout peut arriver, ajoute-t-elle. Il ne s’en va pas au Club Med. » C’est un peu ce qui a poussé le caporal Maxime Richard et sa fiancée, Stéphanie LeBlanc, à se faire tatouer — elle dans le bas du dos, lui sur le bras gauche — les mots « âme sœur » en caractères chinois. « Ces tatouages sont un cadeau qu’on s’est offert et qui fera que chaque jour je vais penser à elle, et elle à moi », dit-il. Comme tous les militaires qui partent pour l’Afghanistan, Maxime Richard recevra des Forces armées la prime de service à l’étranger, l’indemnité de risque et la prime de difficulté. Et pendant les six mois qu’il passera à Kandahar, sa solde ne sera pas imposée. Une série d’avantages fiscaux qui peuvent s’élever à plus de 20 000 dollars. Les caporaux gagnent entre 50 100 et 53 000 dollars, selon leur échelon. On est loin des « BS en uniforme » décrits par un animateur de radio-poubelle de Québec, il y a quelques années. Maxime Richard réside dans un condo décoré avec soin qui pourrait faire l’envie de certains Outremontais. Il possède même une collection de sabres chinois — sa grande fierté —, qui occupe un mur du salon. La capitaine Marie-Josée Desroches, qui a choisi de vivre dans une chambrette sur la base, a déjà planifié ce qu’elle fera de ses primes. « Je m’en servirai comme mise de fonds pour une maison ou j’achèterai une moto », dit-elle, en précisant que même sans ces primes, elle irait en Afghanistan. « Je paierais pour y aller », ajoute cette adepte du triathlon et de la chute libre, qui part pour la première fois en mission. « On ne se sent pas comme un militaire accompli tant qu’on n’est pas “ sorti ”. » Son amoureux, le capitaine Michel Larocque, s’embarque pour son sixième « tour », comme les soldats appellent une mission à l’étranger. Depuis 1992, ce militaire de 40 ans a traîné son barda à Chypre, en Croatie et en Bosnie, où il a essuyé les tirs de l’artillerie serbe pendant trois mois. Tous les jours. Sans pouvoir riposter. « Nos règles d’engagement nous l’interdisaient et, de toute façon, les artilleurs étaient hors de la portée de nos armes, dit-il. Rien ne pourra jamais être pire que ces trois mois. » Le major Caron, lui, a fait partie de 2 des quelque 30 missions de paix auxquelles ont pris part les militaires de Valcartier au cours de la dernière décennie. Ce fils d’agriculteur a servi à Haïti, en 1996, puis en Bosnie, en 1999-2000. « Cette fois, c’est différent, dit-il. Nous n’allons pas en Afghanistan en tant que Casques bleus. » Il n’est donc pas question de maintenir la paix, mais de l’imposer. On peut revenir traumatisé de Kandahar », dit le caporal Henry Cloutier. En 2004, en Bosnie, il a vu le camion de deux collègues hongrois capoter et terminer sa course dans un champ bourré de mines antipersonnel. Impossible de secourir les deux hommes. L’un s’est traîné jusqu’à la route, au péril de sa vie. L’autre est mort. « Nous avons attendu les secours pendant plusieurs heures, en chassant les chiens errants qui voulaient dévorer son cadavre », raconte ce militaire de 28 ans, père de quatre enfants. Quand il revient d’une mission ou d’un exercice, Henry dort mal, dit sa conjointe, Geneviève Côté, 26 ans. « Une nuit, à son retour de Fort Bliss, aux États-Unis [où les soldats québécois se sont entraînés en février dernier], il s’est réveillé en sursaut, convaincu que des coyotes voulaient manger Catherine, notre bébé de quatre mois ! » raconte-t-elle. Avec sa famille nombreuse, dont elle s’occupe à temps plein, Geneviève Côté imagine mal son avenir s’il fallait que son conjoint meure en Afghanistan. « Faut pas trop que j’y pense, dit-elle en berçant Catherine. Je vais arrêter de regarder les nouvelles… » Les militaires de Valcartier et leurs familles savent bien que certains d’entre eux ne reviendront pas vivants de Kandahar. Plusieurs s’en remettent au destin. « S’il lui arrive quelque chose de grave là-bas, dit Stéphanie LeBlanc, conjointe du caporal Maxime Richard, je me dis que ça lui serait arrivé ici aussi, mais autrement. » D’autres prennent la chose avec détachement. Comme Marie-Josée Desroches, pour qui défier la mort est un loisir… ou presque. Avant de partir pour l’Afghanistan, cette femme de 26 ans se proposait de faire au moins un saut en bungee et un vol en deltaplane. « Et si je laisse ma peau en Afghanistan, ce sera en faisant ce que j’aime. Pour moi, dit-elle en s’inspirant de la philosophie bouddhiste, la mort n’est que la fin d’une étape de notre évolution et le début d’une autre. » Puis, après un moment de silence, son regard s’assombrit : « Mais est-on jamais vraiment prêt à tuer des gens ? · Le mollah, le malik et le militaire

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L’histoire à deux tranchants

Pour les Noirs, c’est l’histoire de l’esclavage ; pour les Amérindiens, l’histoire du Canada ; pour les Maghrébins et les Noirs africains, l’histoire de la colonisation… Tous les peuples veulent qu’on « réécrive » l’histoire. C’est toujours possible, dit le grand historien français Marc Ferro, « mais il ne faut pas s’attendre forcément à avoir été toujours une victime ». L’historien préconise l’enseignement aux jeunes d’une « histoire à plusieurs voix », qui exposera les points de vue, certes antinomiques, des différents acteurs d’un événement historique. Il faut faire confiance à l’intelligence des jeunes et à leur perspicacité analytique et « cesser de les considérer comme des illettrés patentés », dit-il. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS), spécialiste du 20e siècle et des rapports entre cinéma et histoire, codirecteur de la prestigieuse revue Annales, Marc Ferro est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages sur la société russe et soviétique, la philosophie et l’enseignement de l’histoire, l’islam, la Deuxième Guerre mondiale… traduits en 21 langues. Après Ils étaient sept hommes en guerre (Robert Laffont) — qui présentait les points de vue divergents sur la Deuxième Guerre mondiale de ses protagonistes —, il a publié au printemps Le XXe siècle expliqué à mon petit-fils (Seuil). L’actualité l’a joint à sa résidence, à Paris. Comment expliquer le fait que tant de groupes minoritaires demandent qu’on « réécrive » l’histoire nationale pour que celle-ci intègre leur passé et leurs revendications identitaires ? — L’histoire a toujours été écrite du point de vue des vainqueurs. Les victimes n’avaient pas le droit à la parole ni la capacité de s’exprimer. Très rares étaient ceux qui contestaient la vision des colonisateurs espagnols, français, anglais… Mais depuis les indépendances, et surtout depuis la faillite des indépendances due à la mondialisation, une sorte de ressentiment général déferle. Ces revendications identitaires sont relayées à l’échelle mondiale grâce à Internet et à la mondialisation des médias. Désormais, tous les peuples veulent qu’on réécrive leur histoire. Les Noirs africains, par exemple, qui réclament des dédommagements pour la traite et l’esclavage dont leurs ancêtres ont été victimes… Ce sont des revendications communautaires très légitimes, mais qui quelquefois se retournent contre leurs promoteurs. Donc, réécrire l’histoire n’est pas une sinécure… — Absolument. Par exemple, en ce qui concerne la traite des Noirs africains, des historiens noirs et blancs ont été abasourdis de découvrir, en retraçant l’histoire de la traite atlantique — du 15e au 19e siècle, quelque 11 millions de Noirs africains ont été déportés comme esclaves par les puissances coloniales vers leurs colonies sises en Amérique —, qu’il y avait aussi eu parallèlement une traite arabe. Ainsi, le monde colonisé s’est divisé : les Africains noirs commencèrent à critiquer avec véhémence les Africains noirs musulmans, qui avaient collaboré à une traite équivalente à celle pratiquée par les Blancs. Plus tard, on s’est aperçu qu’il y avait aussi eu une traite des esclaves intérieure, intrinsèque au monde noir, à des fins domestiques. À la Conférence internationale contre le racisme de Durban, en 2001, des groupes noirs cessèrent de réclamer des dédommagements financiers à l’Occident quand ils ont vu que des groupes africains accusaient d’autres tribus africaines noires d’avoir été complices de la traite des esclaves pendant que la colonisation européenne battait son plein. Autrement dit, réécrire l’histoire, c’est toujours possible, mais il faut tenir compte de tous les points de vue et ne pas s’attendre forcément à avoir été toujours une victime. Ceux qui se croyaient victimes, notamment les Arabes, ont été aussi des bourreaux. Au 9e siècle, en Irak, il y a eu des révoltes contre le califat arabe au pouvoir, parce qu’il avait massacré des milliers d’esclaves noirs. Aujourd’hui, les Arabes, qui revendiquent contre l’Europe — à juste titre, souvent —, oublient, ou ne savent pas, qu’eux-mêmes ont été aussi dans le passé des bourreaux. Pourtant, c’est toujours l’Occident qui se retrouve seul au banc des accusés. — Bien sûr, c’est l’Occident qu’on met d’abord sur le banc des accusés, parce que c’est l’Occident qui a dominé le monde ces derniers siècles. Mais auparavant, c’étaient les Arabes. Aujourd’hui, les Noirs d’Afrique hésitent à mettre en cause les Arabes et à émettre la moindre critique à leur encontre. Quand les historiens noirs africains écrivent l’histoire de la traite et de l’esclavage, ils ont la main qui tremble, parce qu’ils craignent des représailles du monde arabo-islamique. Cette mise en cause de l’Occident est légitime, mais elle ne pourra être totalement équitable que si on met aussi en cause d’autres traites, d’autres esclavages. Aujourd’hui, l’Occident culpabilise pour une histoire qu’il n’a pas toujours vue dans toute sa réalité. L’histoire n’est-elle pas depuis des lustres instrumentalisée à des fins idéologiques et politiques ? — Oui, l’histoire a toujours servi à façonner l’identité d’une nation. Souvent, à certains moments de l’histoire, pour des nations ou des communautés, le passé est plus présent que le présent. C’est un fait qu’on ne remarque pas assez. Prenez, par exemple, le cas des Arméniens. Ces derniers demandent que l’on reconnaisse le génocide perpétré en 1915 par les Turcs contre leur peuple, mais ne parlent presque jamais de leur histoire avant ou après ce génocide. Les Juifs aussi n’insistent que sur un chapitre funeste de leur histoire plusieurs fois millénaire : le génocide dont ils furent victimes durant la Deuxième Guerre mondiale. Les Polonais focalisent toute leur attention sur le fait que l’Europe ne leur est pas reconnaissante, alors que, de leur point de vue, ils ont sauvé plusieurs fois le Vieux Continent : contre les Turcs, contre le communisme, contre les armées soviétiques… Toute l’histoire polonaise, c’est un cri contre l’ingratitude des autres. Je pourrais citer des dizaines d’exemples similaires. L’enseignement d’une histoire plurielle ne risque-t-il pas de créer une confusion chez les jeunes ? — Nous avons beaucoup de préjugés contre les jeunes. C’est regrettable. Comme si les jeunes étaient nécessairement des illettrés patentés. Vous avez des gens très âgés qui restent dans de fausses certitudes jusqu’à leur mort. Je récuse l’alibi de la soi-disant ignorance des jeunes, qu’il faudrait endoctriner jusqu’à ce qu’on leur inocule la vérité. Il faut absolument enseigner aux jeunes une histoire à plusieurs voix. Il faut que leur professeur ait assez de hauteur pour leur donner la parole, afin qu’ils posent des questions, et pour leur montrer que l’histoire est un processus complexe, qu’il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les méchants, même s’il y a eu de vrais méchants dans l’histoire. Je n’essaie pas de banaliser le nazisme, ni le soviétisme, ni le délire de Pol Pot… Mais il faut mettre à plat et relativiser les événements historiques dans les manuels scolaires. Avec cette approche éducative hétéroclite, peut-on vraiment « écrire » une histoire nationale? — Oui, on peut relater une histoire nationale, mais il faut aussi tenir compte du fait que l’histoire nationale perd du terrain devant l’idée des droits de la personne. C’est le cas en Europe. Par exemple, en Allemagne, à la différence des États-Unis, on se méfie beaucoup de l’histoire nationale, de la nation et de l’État, parce que les Allemands se rappellent ce que leurs ancêtres ont fait au nom de ces entités. Aujourd’hui, dans beaucoup de pays occidentaux, ce sont les droits de la personne et non plus l’histoire nationale qui servent de cadre de référence. C’est ce qui explique que des personnages historiques comme le Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela soient tellement populaires, surtout auprès des jeunes.

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Pour une révolte des téléspectateurs

J’appelle à la création d’une organisation de défense des téléspectateurs. Car s’il est vrai que nous avons le pouvoir de zapper pour fuir ce que nous ne voulons plus voir, rien ne sert d’appuyer sur les boutons de la télécommande si nous désirons continuer à regarder ce qu’on ne diffuse plus. Ce printemps, par exemple, Radio-Canada a offert à ses téléspectateurs de l’après-midi les épisodes de la série 4 et demi… en rafale. Ils étaient quelques dizaines de milliers à vouloir connaître la fin. Ils en ont été privés. La finale, de deux heures, ne cadrait pas dans la case horaire. Je ne faisais pas partie des victimes de cette décision, mais je suis solidaire, car cet hiver, j’étais parmi les 8,5 millions de personnes qui suivaient, à la chaîne Fox, la fiction Vanished, sur le mystérieux enlèvement de l’épouse d’un sénateur. Après neuf épisodes, la série fut retirée des ondes, sans que l’intrigue soit dénouée. Je comprends que les réseaux sacrifient des émissions dont la cote d’écoute baisse ou déçoit, mais après nous avoir convaincus d’investir neuf heures de notre vie dans cet univers, ne serait-ce pas le moindre des respects de la part des télédiffuseurs que de produire un ou deux épisodes pour raconter la fin ? La vérité, c’est qu’on nous traite comme du bétail. Sous prétexte que nous sommes passifs, sur notre canapé, on nous croit — euh… — passifs. J’exagère ? Au contraire. Lisez ce qu’expliquait Patrick Le Lay, PDG de TF1, la chaîne de télé la plus regardée en France. « Soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit […]. Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances. » Message reçu : il nous faut vendre plus chèrement la disponibilité de notre esprit. Cet irrespect n’est pas nouveau. La vieille série Les envahisseurs — sur une invasion d’extraterrestres — n’a jamais eu, après 43 épisodes, de conclusion. À telle enseigne qu’une légende urbaine circule quant à l’existence d’un épisode final où le héros, David Vincent, se révèle être un mercenaire à la solde d’une deuxième race d’extraterrestres, qui se bat contre la première. Vous me suivez ? Et vous rappelez-vous comment se terminait la série Perdus dans l’espace, produite dans les années 1960 (je m’adresse aux baby-boomers) ? La famille Robinson, ayant quitté la Terre dans un futuriste 1997, était toujours perdue lorsque l’échec financier du film Cléopâtre, avec Elizabeth Taylor, poussa le studio Fox à supprimer brusquement tous les budgets. Il arrive que les « patates de sofa » se rebiffent. L’occasion en fut donnée par la série Firefly, également de science-fiction, sur Fox. Son annulation après 13 épisodes, en 2003 — et sans qu’ait été révélée la clé de l’intrigue centrale, dont je vous fais grâce —, mobilisa les amateurs, regroupés notamment dans la Firefly Immediate Assistance Campaign. Leur appui fut suffisamment fort pour que se réalise l’impensable : la transformation d’une série télé en film. Le résultat, Serenity, sorti en salles en 2005, fut un succès commercial et critique. « Les séries télé défuntes ne se transforment pas en films de qualité, a expliqué son auteur, le cinéaste Joss Wheldon, sauf si leur créateur, les acteurs et le public s’y investissent de manière déraisonnable. » Pour ma part, j’ai adopté quelques principes simples. Je n’entre pas dans une série avant de savoir s’il y aura une fin. Je n’ai regardé Prison Break (La grande évasion), en rafale, que lorsque j’ai su qu’une évasion aurait bel et bien lieu au dernier épisode de la première année. Maintenant que les auteurs de la série Perdus ont annoncé que celle-ci allait durer six ans et boucler toutes les boucles, peut-être vais-je m’y mettre. Cela dit, il y a des moments où le temps est trop long. J’en suis à la sixième saison de 24 heures chrono, avec l’increvable agent Jack Bauer. On nous annonce qu’il sauvera encore les États-Unis d’attaques terroristes, en un jour, pendant au moins deux saisons, ainsi que dans un film (qui, heureusement, ne durera pas 24 heures). C’est trop. D’ailleurs, Bauer est demandé ailleurs. Lors d’un récent débat, un journaliste soumettait aux candidats à l’investiture républicaine pour la présidentielle le cas hypothétique d’un terroriste incarcéré qui détiendrait de l’information sur une attaque imminente d’al-Qaida. Que feriez-vous ? demanda le reporter. Un des candidats répondit : « J’appellerais Jack Bauer. »

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Soyez prêts, les vacances achèvent

L’été, c’est le temps des vacances. Un moment idéal pour parler du travail, puisqu’il n’est pas là pour se défendre. Et si une chose a besoin de se faire remettre à sa place, c’est bien le travail ! Il paraît qu’on ne travaille pas assez au Québec. À écouter Lucien Bouchard, il faudrait presque se sentir coupable de partir en vacances. L’ex-premier ministre s’inquiétait, l’automne dernier, du fait que depuis 30 ans les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Et les Chinois, eux, prennent-ils une pause en juillet ? Non, l’horloge made in China ne s’arrête jamais. La société québécoise est vraiment en péril, et les choses s’annoncent d’autant plus mal que les jeunes refusent de travailler aussi fort que leurs parents. C’est le bouquet ! Celui qui ornera le cercueil du Québec dans 50 ans ? Si le problème, au lieu de venir de la base, émanait de plus haut ? Difficile de blâmer l’employé qui refuse de mettre les bouchées doubles quand il bosse pour un patron sans vision ou une entreprise sans âme. De la même façon, la nation a besoin d’un effort collectif, mais ceux qui sont aux commandes se révèlent incapables de susciter l’enthousiasme. Il suffit de se rappeler la dernière campagne électorale pour s’en convaincre. La plus récente trouvaille de Jean Charest pour redonner du cœur à l’ouvrage aux Québécois est de miser sur l’attrait du chèque de paye. Grâce à ses réductions d’impôts, voilà le citoyen-travailleur plus riche de… quoi ? Quatre cents dollars par année ? ! Et tant pis si la dette du Québec continue de grimper. Achetez maintenant, vos enfants paieront plus tard. La panne d’inspiration sévit aussi à Ottawa. Les jeunes sont prêts à s’investir sans compter pour la cause de l’environnement. Et que fait Stephen Harper pour leur donner foi en l’avenir ? Il repousse aux calendes grecques tout effort sérieux pour réduire les gaz à effet de serre. Appliquez-vous à remplir vos bacs verts ; nous, nous avons des sables bitumineux à extraire. Les deux chefs de gouvernement feraient bien d’être un peu plus attentifs à ce qui se discute autour de la machine à café ou du pichet de sangria. Car depuis que Lucien Bouchard et ses lucides se sont manifestés pour la première fois, il y a deux ans, les Québécois semblent avoir retrouvé le goût du débat. Les blogues d’opinion fleurissent, les décibels montent de plusieurs crans à droite comme à gauche, au point que seuls les très durs d’oreille restent encore sourds au grondement qui s’amplifie. Nous avons intérêt à prendre de bonnes vacances cet été, car le travail ne manquera pas à la rentrée ! Deux grands chantiers se mettront en branle, la commission sur les accommodements raisonnables et celle sur le financement de la santé. Toutes deux permettront de faire le point sur ce que nous devenons et sur ce que nous voulons devenir. Non, le Québec n’est plus à l’heure de Maria Chapdelaine, et n’en déplaise à certains, il ne peut se passer des immigrants pour assurer son avenir. Et oui, les nouveaux voisins peuvent parfois bousculer les petites habitudes des uns. À moins de déménager, il faut apprendre à vivre ensemble. En santé, les enjeux n’en sont pas moins fondamentaux, comme le souligne notre chroniqueur Pierre Fortin dans ce numéro (p. 48). Le secteur privé prend de plus en plus de place dans le système ; la tendance ne s’inversera pas. C’est aux Québécois de décider s’ils veulent continuer d’improviser ou s’ils ont le courage de repenser les façons de faire. Nous aurons la chance cet automne de nous mettre à l’ouvrage sur des thèmes qui pourraient définir notre société pendant de nombreuses années, voire des décennies. Les Québécois sont prêts à se retrousser les manches. Il ne leur manque que l’inspiration pour le faire.

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Les cygnes noirs de l’été

L’Union européenne songe à interdire la climatisation dans les voitures. La « clim » produirait trop de gaz à effet de serre. Que diront les députés européens aux gens atteints d’allergies respiratoires à qui la climatisation permet d’éviter la crise d’asthme les jours de grande concentration de pollen ? Mystère. Peut-être fera-t-on une exception. Mais peut-être pas. Les problèmes individuels sont anodins devant l’urgence de sauver la planète ! Certains jours, les purs et durs en tous genres — ayatollahs du « crois ou meurs », qu’il soit écologique, syndical ou politique — réveillent en moi un fond rebelle de mathématicienne manquée. J’ai toujours été fascinée par le concept d’incertitude qui occupe les théoriciens des probabilités. Avant la découverte, en Australie, d’un cygne noir, les Européens étaient convaincus que tous les cygnes étaient blancs. L’expression « un cygne noir » en est venue à symboliser la fragilité et les limites de nos connaissances, acquises par l’observation ou l’expérience. Pourtant, c’est souvent sur ces données incomplètes que les gens fondent les pires préjugés, les radicalismes les plus outranciers. Jusqu’à ce que surgisse… le cygne noir ! (C’est-à-dire un événement inattendu qui a des conséquences importantes et dont on se rend compte, rétrospectivement, qu’on aurait pu le prévoir si on y avait réfléchi un peu plus. Comme un gouvernement minoritaire à Québec.) Parions sur quelques cygnes noirs à venir cet été. • Depuis 30 ans, les autochtones ont clairement préféré les tribunaux à la violence pour faire avancer leurs causes. Très médiatisés, les coups de force demeurent tout de même rares. (Depuis la mort d’un agent de la Sûreté du Québec à Oka, en 1990, on a recensé un seul autre décès, à Ipperwash, en Ontario, en 1995. Dudley George était alors devenu le premier protestataire amérindien tué par la police en 100 ans.) On se dit, par conséquent, que la journée « Faites dérailler la nation », le 29 juin, dont les organisateurs appellent à des blocus ferroviaires, sera pacifique, même si plus de 800 revendications territoriales demeurent sans issue 30 ans après le début des négociations ! Mais si on se trompait ? Si un gros cygne noir nous tombait dessus ? En Abitibi, par exemple, où les négos sont au point mort, bien que des entreprises exploitent depuis 25 ans des terres que les Algonquins revendiquent… Jean Chrétien voulait résoudre ce dossier. Paul Martin aussi. En vain. Stephen Harper a déplacé la responsabilité des négociations vers un organisme indépendant. Celui-ci peut-il changer la donne ? • Qui aurait pu prédire que Khartoum, capitale d’un pays de misère, émergerait comme nouveau centre financier et pétrolier, soutenu notamment par la Chine ! (Voir « Le boom de Khartoum ») Imposer des sanctions aux entreprises soudanaises incitera-t-il vraiment Khartoum à faire cesser les exactions au Darfour, comme le veut le président des États-Unis ? Ne vaudrait-il pas mieux que l’Occident menace de boycotter les Jeux de Pékin, faisant ainsi pression sur la Chine pour qu’elle discipline Khartoum ? Et si le cygne noir était chinois ? • Au Québec, la majorité continue de penser que le réseau de santé public est la meilleure solution pour assurer l’universalité et l’équité des soins. Et si l’orthodoxie nous empêchait de voir les cygnes noirs qui planent à l’horizon ? De même, dans les transports en commun, si les Néo-Zélandais et les Britanniques ont réussi à optimiser leurs services en brisant les monopoles publics et en combinant privé et public, pourquoi ne pas essayer la même approche ? Encourageons les systèmes qui favorisent des pratiques variées, de nouvelles idées, dans le secteur privé comme dans les administrations publiques. D’ici quelques années, les nouvelles technologies nous auront peut-être donné de nouveaux carburants ou des véhicules qui n’émettront plus de gaz à effet de serre. Climatiser sa voiture ou déguster un kiwi de Nouvelle-Zélande qui aura voyagé sur les ailes d’un avion solaire ou fonctionnant au biodiesel ne sera plus un crime contre la planète. Il faut se méfier de ceux qui disent savoir, exactement, ce qu’il faut faire pour assurer un monde meilleur dans un avenir relativement éloigné. Ils ne peuvent prédire les cygnes noirs ! Disons donc « au diable l’orthodoxie » de temps en temps. Histoire de réfléchir autrement. Qui sait ? On pourrait être surpris… —– Pour les curieux The Black Swan : The Impact of the Highly Improbable, par Nassim Nicholas Taleb, Random House.

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Lettre à Pauline Marois

Madame, Au cours des prochaines semaines, avec vos collaborateurs, vous allez chercher les mots, les idées, les projets qui pourraient séduire les électeurs québécois. (Je sais, vous n’êtes pas encore chef, mais vous avez de bonnes chances de l’être d’ici la fin juin.) Des conseillers vous inciteront beaucoup à parler de langue, de culture, de famille, d’éducation. Les succès de l’ADQ ont remis à la mode le nationalisme identitaire. Et vous devrez aussi incarner ce besoin-là. Mais une autre idée pourrait plaire à la femme d’action que vous êtes. Fille de mécanicien, vous ne serez pas effrayée par son côté technique. Au cours de son histoire, le nationalisme québécois a été galvanisé par une grande entreprise : la construction de gigantesques barrages hydroélectriques, au service du mieux-être de tous les Québécois. La nationalisation de l’hydroélectricité, portée par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, en 1944, a été l’un des moteurs de la Révolution tranquille et a largement contribué à développer l’économie du Québec. Si vous lanciez un nouveau cri de ralliement du même type ? Pour propulser le Québec dans l’avenir et faire de lui un leader énergétique sur le continent ? Grâce à l’hydroélectricité, mais aussi à l’éolien ! Sur le plan historique, ce qui a fait la grande différence entre le développement économique des États-Unis et celui du Canada, à la fin du 19e siècle, c’est que les États-Unis avaient des tonnes et des tonnes de charbon et que le Canada n’en avait pas, ou si peu. Cette abondance va permettre aux États-Unis de développer l’industrie de l’acier et du fer. Le Canada, lui, prendra du retard. Au début du 20e siècle, la deuxième vague de la révolution industrielle se nourrira, elle, d’hydroélectricité plutôt que de charbon. L’aluminerie, la pétrochimie, les pâtes et papiers dynamiseront l’économie canadienne. L’énergie est un puissant créateur de richesse ! Votre parti, dites-vous, se préoccupera de créer la richesse tout autant que de la partager. Et le Québec, justement, n’exploite pas au maximum ses ressources énergétiques ! Près de la moitié de tout le potentiel éolien économiquement exploitable du Canada se trouve au Québec. Une véritable Arabie saoudite du vent. Malgré son climat froid, le Québec vient aussi au deuxième rang des pays industrialisés en matière d’ensoleillement. Pourquoi alors est-ce ailleurs, en Europe notamment, qu’on voit se développer les nouvelles technologies solaires et éoliennes qui feront un jour la richesse énergétique d’autres nations ? Ni le PLQ ni l’ADQ n’ont de stratégies bien inspirantes en ce domaine ! Si le Québec avait plus d’énergie propre à vendre à ses voisins états-uniens, peut-être ne construiraient-ils pas les 159 centrales au charbon qu’ils projettent et qui pollueront l’air de tout le continent (voir « Et revoici le charbon »). Seule une société d’État pourrait lancer les grands chantiers qui permettraient d’exploiter les importants « gisements » de vent qui se trouvent dans le très grand Nord québécois. Ce ne sont pas les caribous qui se plaindront que des milliers d’éoliennes tournent au-dessus de leur tête, bien loin de toutes les zones habitées ! Si Hydro-Québec n’est pas emballée, créons une nouvelle société d’État. Lors de la campagne à la direction du Parti québécois en novembre 2005, vous lui aviez même déjà trouvé un nom : « Éole-Québec ou Hydro-Québec, on verra ! » Sur le territoire des municipalités, pourquoi ne pas faire des MRC les maîtres d’œuvre du développement éolien ? Plusieurs régions y trouveraient les revenus nécessaires à leur croissance. Certes, l’énergie éolienne est intermittente et moins prévisible que la puissance de l’eau qui coule des grandes rivières, mais le problème n’est pas insoluble. Et les deux réseaux se compléteraient bien. Il y a 15 ans déjà, un rapport américain affirmait que le Québec possédait le plus grand potentiel éolien exploitable du continent. Le Québec n’a pas encore de politique énergétique verte qui se tienne. Comme grand chantier, ce ne serait pas mal, non ?

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Le soccer dans le coeur

Sonia Denoncourt était aux premières loges de la Coupe du monde de foot en Allemagne, l’été dernier. Ce n’est pas qu’elle fasse partie du jet-set, loin de là. Depuis un an, la Sherbrookoise de 42 ans est responsable de la formation des arbitres féminins de la Fédération internationale de football association (FIFA), à Zurich. Et la seule Canadienne à occuper de si hautes fonctions dans cette organisation, qui chapeaute les fédérations de foot de 207 pays. Au cours de sa carrière, cette brune petite mais costaude a arbitré plus d’une centaine de matchs masculins et féminins internationaux. Elle compte à son actif trois Coupes du monde et deux olympiades. « Pendant 10 ans, j’ai été la seule femme à arbitrer des matchs de soccer masculins au Québec », dit-elle, encore étonnée de tout le chemin parcouru dans cet univers fortement imprégné de machisme. « Je pense qu’au Québec et au Canada on favorise davantage qu’ailleurs l’égalité entre les hommes et les femmes. Ça m’a sûrement aidée à ouvrir des portes. » Les hommes ont d’ailleurs fini par comprendre de quelle étoffe était faite cette Québécoise rompue à tous les sports, qui ne boit pas, est végétarienne et suit le programme d’entraînement des arbitres… masculins! Mille fois huée et insultée, tant par les joueurs que par les spectateurs, elle n’a jamais bronché. Pas même en 1997, lorsqu’elle est devenue la première femme à arbitrer un match entre deux équipes masculines professionnelles au Brésil. « Le match le plus difficile de ma vie. » Étrangement, c’est pourtant à Montréal qu’elle a essuyé le plus terrible affront: un ballon dans le ventre lancé par un joueur de l’Impact de Montréal qui était mécontent. « Je lui ai donné un carton rouge et je l’ai suspendu pour un match », raconte-t-elle stoïquement. Tout le parcours de Sonia Denoncourt donne à penser qu’elle était destinée à travailler au sein de la FIFA, « la plus prestigieuse organisation sportive internationale », selon elle. Elle découvre le ballon rond à l’âge de 9 ans. À 14 ans, non contente de jouer au foot, elle est aussi entraîneuse et arbitre! Son engouement ne se dément pas au fil du temps. Étudiante en éducation physique, elle se démarque pendant trois ans comme demi-centre au sein du Vert et Or, l’équipe de l’Université de Sherbrooke. Elle a 23 ans quand la Fédération québécoise de soccer la remarque et l’intègre à son équipe d’arbitres. Si elle renonce alors pour toujours à pousser le ballon rond, elle ne cessera cependant pas de marquer des points dans sa nouvelle carrière. Première femme à arbitrer des matchs professionnels masculins au Canada en 1991, elle est l’une des trois premières arbitres agréées par la FIFA, en 1994. L’Association canadienne de soccer lui confie en 2001 la direction du Programme de développement des arbitres. Et elle se joint à la FIFA en décembre 2005. « C’est vraiment un honneur pour moi d’avoir obtenu ce poste, dit-elle, enthousiaste. Je ne vois pas ce qui pourrait m’arriver de mieux au cours des prochaines années! »

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Debout, osons !

Depuis 30 ans, la présence des Québécois dans le monde et la marque qu’ils y laissent ont complètement changé. L’évangélisateur a fait place à l’avocat d’affaires, à l’artiste, à l’humanitaire, au scientifique… Les Céline Dion, Robert Lepage, Jacques Villeneuve, Louise Arbour sont bien connus. L’actualité leur a déjà ouvert ses pages. À l’occasion des 30 ans du magazine, nous vous proposons de rencontrer des Québécois qui impriment leur marque à l’étranger, sans faire les manchettes. Ces Québécois « obscurs », actifs dans le monde entier, sont les témoins, à leur manière, de l’évolution de la société depuis 1976. Symbolisme oblige, nous en avons choisi 30. Rien de scientifique dans tout cela, mais un souci d’équilibre et un effort pour sélectionner des personnes dans une grande variété de professions et de pays. Les hommes y sont plus nombreux que les femmes. Sans doute est-ce le reflet d’une mobilité qui, à l’échelle nationale aussi, distingue les marchés du travail masculin et féminin. Les statistiques démontrent que la mobilité des hommes s’appuie sur des raisons économiques, alors que ce sont avant tout les obligations familiales qui amènent les femmes à se déplacer. À plus forte raison, semble-t-il, lorsqu’il s’agit d’aller à l’étranger. Les Québécois disposent d’atouts majeurs à l’échelle planétaire: ils sont bilingues, souvent trilingues, possèdent un savoir-faire nord-américain… tout en étant culturellement plus près de l’Europe que les autres Nord-Américains. Un mélange unique! Voici donc des histoires captivantes, témoignant de 30 années qui ont profondément changé le Québec et ont projeté ses enfants aux quatre coins du monde. Jamais ces explorateurs n’ont douté qu’ils avaient une contribution à apporter, importante, originale.

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Et si…

Qui se rappelle qu’en 1849 plus de 300 habitants du Bas-Canada, parmi les plus importants — dont Louis-Joseph Papineau, les Molson, les Redpath et les Rose —, avaient signé un manifeste demandant tout simplement l’annexion du Bas-Canada aux États-Unis ? Les raisons invoquées étaient surtout d’ordre économique. Les signataires, un peu visionnaires, avaient écrit : « L’union proposée offrirait le Canada comme champ de placement pour les capitaux américains, soit pour les travaux publics, soit pour les entreprises privées, au même titre que dans tous les autres États. » On sait maintenant que le souhait s’est presque réalisé, sans que le Québec devienne un État américain… On ne refait pas l’histoire. On ne la fait pas, non plus, avec des si. Mais… Si, près d’un siècle plus tôt, le 13 septembre 1759, les miliciens canadiens et les soldats français avaient remporté la victoire à la fameuse bataille des Plaines d’Abraham, et que la Nouvelle-France était donc demeurée dans le giron de la France, la colonie aurait-elle été marquée par une révolution en 1789 ? Et si les Patriotes du Bas-Canada, après avoir déclaré l’indépendance, en février 1838, avaient réussi à la conquérir, quelle serait alors la situation actuelle du Québec ? Ou encore, si, en 1774, ils avaient répondu favorablement à l’invitation que les insurgés américains avaient lancé au Canada de se joindre à eux et de devenir ainsi la 14e colonie de la Nouvelle-Angleterre et, par voie de conséquence, le 14e État des États-Unis ? Le 26 octobre 1774, à Philadelphie, les membres du Congrès général de l’Amérique septentrionale adoptent une résolution en vertu de laquelle une lettre sera envoyée aux habitants du Québec. Dans cette lettre, signée par le président Henry Middleton, on tente de démontrer que le fameux Acte de Québec (la « Grande Charte des Canadiens français ») ne garantit à peu près rien, aussi bien sur le plan religieux que sur celui des lois civiles françaises et même des lois pénales anglaises. On insiste sur le fait que les Canadiens sont taxés, même s’ils ne sont pas représentés dans un gouvernement, ce qui va à l’encontre d’un principe cher aux Néo-Angleterriens : « No taxation without representation. » On va même jusqu’à brandir une certaine menace : « Vous n’êtes qu’un petit nombre en comparaison de ceux qui vous invitent à bras ouverts à vous joindre à eux ; un instant de réflexion doit vous convaincre qu’il convient mieux à vos intérêts et à votre bonheur de vous procurer l’amitié constante des peuples de l’Amérique septentrionale que de les rendre vos implacables ennemis. » De plus, les deux colonies ne sont-elles pas voisines ? « Votre pays est naturellement joint à celui des Américains, affirme-t-on. Joignez-vous aussi à eux dans vos intérêts politiques ; leur propre bien-être ne permettra jamais qu’ils vous abandonnent ou qu’ils vous trahissent. » Le Congrès s’était engagé à respecter la religion catholique de ses « futurs sujets », mais il avait senti le besoin de calmer un ressentiment possible de la part des protestants de ce qui était toujours la mère patrie dans une lettre au peuple de la Grande-Bretagne : « Nous ne pouvons nous empêcher d’être étonnés qu’un Parlement britannique ait consenti à établir une religion qui a inondé de sang votre île et qui a répandu l’impiété, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la rébellion dans toutes les parties du monde. » Heureusement que les Canadiens n’ont pas pris connaissance de cette lettre ! Au Québec, malgré les mises en garde des autorités coloniales et religieuses, un certain nombre de Canadiens ne cachent pas leur sympathie pour la cause américaine. Mais ils ne sont pas assez nombreux, puisque la décision est prise d’envahir la province avec deux armées : la première marchera sur Montréal avant de prendre le chemin de Québec et la seconde aura comme seul objectif la capitale de la colonie. Montréal capitulera le 13 novembre 1775 et sera occupée par les insurgés américains jusqu’au mois de juin de l’année suivante. Par contre, ceux-ci subiront la défaite devant Québec, mais assiégeront la ville jusqu’à la venue de renforts anglais. L’arrivée de troupes fraîches de Grande-Bretagne et de mercenaires allemands signifiera le retrait des envahisseurs. Mais que se serait-il passé si les Canadiens avaient alors décidé d’adhérer à la cause américaine et avaient réussi à vaincre l’armée anglaise ? La province de Québec serait devenue le 14e État des États-Unis naissants. À cette époque, la population des colonies était majoritairement anglophone. Quelle aurait été l’attitude des États-Unis à l’égard de leur 14e colonie, majoritairement francophone et catholique de surcroît ? Tolérance au début, mais probablement multiplication des tentatives d’assimilation par la suite, d’autant plus que les communautés religieuses auraient eu de grandes difficultés à recruter de nouveaux membres. J’ai l’impression que le même phénomène qui s’est produit chez les Franco-Américains au cours de la seconde moitié du 19e siècle et de la première moitié du siècle suivant se serait produit au Québec. À cette époque, on était loin d’une reconnaissance du multiculturalisme. Les Canadiens de la fin du 18e siècle et ceux qui les auraient suivis auraient peut-être été fiers de devenir de bons Américains, de participer à l’évolution d’un peuple qui, avec les décennies et les siècles, s’affirmera de plus en plus. Sans doute, il y aurait eu de petits îlots où une certaine langue à saveur française se serait conservée. Pensons au parler cajun. Mais l’adhésion à la cause américaine aurait certainement signifié, à plus ou moins longue échéance, la quasi-assimilation des Canadiens francophones. Ces irréductibles Astérix auraient certainement été l’objet de vexations de toutes sortes. L’État du Québec, figurant parmi la cinquantaine d’autres États américains, aurait fourni des soldats pour la guerre du Viêt Nam et en fournirait aujourd’hui pour la guerre en Irak…

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Fous de Dieu de tous les pays, unissez-vous !

Si je vous disais que des gens comme Hillary Clinton, Ted Kennedy, Michael Moore, Sharon Stone et Noam Chomsky sont la cause des attaques terroristes du 11 septembre 2001, vous ne donneriez pas cher de ma crédibilité. Si je déclarais dans la foulée que, tout bien considéré, ce sont les islamistes radicaux qui ont raison et que les préceptes religieux devraient avoir force de loi dans nos sociétés (chrétiennes) comme dans les leurs (musulmanes), vous penseriez que je déraille. Et si j’écrivais, finalement, que les adeptes de toutes les grandes religions du monde qui veulent des sociétés théocratiques devraient s’unir pour vaincre la culture populaire américaine individualiste, laïque et dépravée… mon livre à ce sujet se retrouverait sur la liste des meilleurs succès de vente du New York Times. Car telle est la thèse, fort controversée, que défend un des principaux intellectuels néoconservateurs des États-Unis, Dinesh D’Souza, ex-conseiller de Ronald Reagan, dans The Enemy at Home : The Cultural Left and Its Responsibility for 9/11. Le livre est d’abord un symptôme du déclin de la vague conservatrice américaine. Lors de la réélection de George W. Bush, en 2004, on pensait le pays durablement penché vers la droite. Mais la débâcle irakienne, entre autres, a conduit à la défaite républicaine aux législatives l’an dernier et semble offrir la Maison-Blanche aux démocrates l’an prochain. En huit ans, les républicains ont abattu beaucoup de boulot (baisses d’impôts massives pour les plus riches, déclin du filet social et des lois du travail, etc.), mais ils n’ont pas réussi à casser les ressorts de la liberté d’expression ou du droit à l’avortement et n’ont même pas su empêcher le mariage gai dans plusieurs États. À la veille de leur prochaine traversée du désert, un grand désarroi frappe les conservateurs. Leur héros d’hier, George W. Bush, est ouvertement contesté au sein même du mouvement. Il ira rejoindre Richard Nixon dans le panthéon des présidents détestés. Quelle voie trouver pour l’avenir ? Les intellectuels néoconservateurs, qui posèrent les bases de la remontée de la droite pendant les années 1970, préparant ainsi le terrain pour Ronald Reagan, cherchent à renouveler leur arsenal conceptuel. D’Souza reprend un vieux thème, celui de la guerre culturelle contre la gauche américaine en général et Hollywood en particulier, mais l’aborde sous un angle et avec une audace qui laissent béat. C’est que voyez-vous, écrit-il en citant les islamistes, l’Amérique que détestent les terroristes n’est pas l’Amérique religieuse, celle de George Washington ou même celle de la modernité, de l’industrie, des milliardaires ou de la Silicon Valley. Non, c’est celle de la pornographie, des clips vidéo suggestifs, des droits des homosexuels, de la contestation débridée et de Beautés désespérées. Voilà ce que les islamistes ont attaqué le 11 septembre. (Et voilà pourquoi la sulfureuse Sharon Stone est coupable). Pour l’auteur, les États-Unis sont devenus « le phare de la dépravation mondiale, un genre de Gomorrhe sur la colline ». Il en conclut que « les conservateurs américains devraient se joindre aux musulmans et aux autres qui condamnent la dégénérescence morale mondiale produite par les valeurs de gauche ». Loin de défendre cette Amérique de la liberté individuelle, Washington devrait s’en excuser auprès du reste du monde. Et si on arrivait à l’éradiquer aux États-Unis, les islamistes radicaux n’auraient plus de raison d’attaquer. Nombre d’intellectuels conservateurs ont dénoncé D’Souza. Pas tous. George Gilder, rédacteur de discours de plusieurs présidents républicains, écrit que « D’Souza sonne l’alarme : les aspects antireligieux, pro-libération sexuelle, antinataliste, pro-liberté d’expression et pro-féministe des politiques culturelles et extérieures, véhiculées notamment dans Internet, menacent et marginalisent toutes les cultures traditionnelles du tiers-monde, qu’elles soient musulmanes ou chrétiennes, hindoues ou bouddhistes ». Hollywood, ajoute-t-il, pousse un million de musulmans non militants dans les bras du djihad. Qu’on se rassure. Le risque que le parti républicain, ou même le mouvement évangélique, emprunte cette voie, est nul. Le fossé qui les sépare de l’islam est infranchissable. Accuser la gauche d’être responsable des attaques du 11 septembre 2001 permet cependant d’égaliser la mise face à ceux qui soupçonnent la Maison-Blanche de les avoir orchestrées. Une dernière pensée (chaste) pour Sharon Stone. La critique a lapidé (au figuré) son dernier film, Basic Instinct II. Elle est suffisamment punie, sans qu’on la soupçonne en plus d’avoir allumé les désirs vengeurs d’Oussama Ben Laden.