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2076: la fin du Québec !

Jacques Godbout n’a sans doute jamais eu le temps de s’apitoyer sur son sort. À 73 ans, il vient de terminer son 25e livre, un roman finement écrit, observation savoureuse de la société parisienne (La concierge du Panthéon, Seuil, en librairie le 13 novembre 2006). Mais au crépuscule de son engagement politique, il se demande si le Québec n’est pas déjà trop envahi par l’immigration pour écrire sa propre histoire…Le collaborateur de L’actualité a rédigé son premier livre (le recueil de poésie Carton-pâte, en 1956) en Éthiopie, où il enseignait la philosophie et le français. Il le proposa à un éditeur de Paris, parce que c’était plus proche d’Addis-Abeba que Montréal. Dans ses livres et ses films – 37 documentaires et longs métrages, primés à l’étranger autant qu’au Québec, comme ses livres -, il s’est toujours fixé des normes de qualité internationales.Mais il vécut d’abord à l’aune du Québec. Outre son engagement dans la création d’une littérature nationale, d’un cinéma national – l’un et l’autre bâtis grâce à l’aide d’organismes fédéraux! -, Jacques Godbout a longtemps milité pour l’indépendance du Québec. Aujourd’hui, il ne croit plus qu’il ait le temps, comme en 1968, de se lancer dans un autre Mouvement Souveraineté-Association ni de fonder une autre Union des écrivains du Québec. « J’ai fait ce que j’avais à faire », dit-il.L’indépendance? Il ne pense pas qu’elle se réalisera. Et le Québec? Il évoque la possibilité qu’un numéro de L’actualité, en 2076, annonce sa disparition. Dans ces conditions, il ne fut pas facile de faire parler Jacques Godbout du Québec de 2036! Sa seule certitude: il sera bien différent, très complexe et moins homogène que celui dont il rêvait quand il avait 30 ans.Nous avons tenu à le rencontrer dans sa vieille maison de Saint-Armand, près de la frontière américaine, demeure construite en 1796 par un loyaliste qui fuyait la jeune république des États-Unis d’Amérique. Même s’il se dit inquiet pour ses petits-enfants, il leur léguera de vieilles pierres assez solides pour abriter d’autres générations de Godbout.De quoi rêviez-vous, pour le Québec, quand vous étiez jeune?- Je voulais un Québec laïque. J’en avais marre de penser que la seule façon d’exister dans cette société était de monter dans la hiérarchie catholique et que, quand on était chanoine, on avait enfin une existence. Il nous fallait une société laïque où les gens seraient reconnus pour leur métier, leur travail, leur réussite. Alors, nous avons voulu créer une littérature nationale, parce qu’un pays qui n’en a pas est un pays qui n’a pas d’existence nationale ni d’existence internationale. Il faut un drapeau et une littérature, le reste suit. Nous avons fait des colloques où Gilles Vigneault et [le poète] Gaston Miron d’un côté et des romanciers de l’autre se demandaient quand et comment créer une littérature nationale. À l’époque, cela s’appelait une « littérature canadienne-française ». Notre première décision fut de changer l’étiquette: nous l’avons appelée « littérature québécoise ». Puis, nous avons convenu que si nous écrivions suffisamment de volumes, un jour il y aurait deux ou trois mètres de littérature québécoise sur les étagères et que ça y resterait. La cinématographie nationale, c’est aussi une chose à laquelle nous travaillions beaucoup. On en discutait sans arrêt. C’était une volonté et ce fut une réussite.N’étiez-vous pas aussi portés par la Révolution tranquille?- L’avantage que nous avions, c’est que la société était jeune. Quand j’avais 20 ans, la majorité des Québécois n’avaient pas 20 ans. Nous pouvions dire: « Vous êtes une bande de vieux cons et on va vous remplacer. » C’était un discours naturel. Les chefs qui dirigeaient la société avaient tous l’Europe comme référence et avaient fait leur cours classique. On les appelait d’ailleurs parfois des « retours d’Europe ». Ils avaient pris des idées là-bas et revenaient les imposer ici. Que ce soit Daniel Johnson (père), Jean Lesage, René Lévesque, Robert Bourassa [NDLR: de futurs premiers ministres du Québec], ils avaient tous le même parcours. Aujourd’hui, vous avez trois chefs de parti qui sont de la génération des cégeps, des Nord-Américains d’abord et avant tout, qui n’ont pas fait leurs humanités et manquent de perspective. Je ne comprends pas tout à fait comment ils pensent et j’ai de la difficulté à saisir où ils vont.Le Québec serait-il en déclin?- L’année 1976 fut l’étape ultime de la Révolution tranquille, son apogée. On avait effectivement une littérature nationale, un cinéma, la chanson. On a eu l’élection du PQ, qui était le produit de tout un effort culturel des années 1960, la loi 101, la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. Ce fut le sommet de la courbe. Sans la chanson, sans la poésie, sans la littérature, sans discours chargé d’émotion, le PQ n’aurait pas été élu. C’était une époque où il y avait une cohésion extraordinaire et un rêve partagé dans la société. Trente ans plus tard, on peut dire que la Révolution tranquille est épuisée, parce que la société canadienne-française, qu’on appelle « québécoise de souche », est elle aussi épuisée. Elle ne fait plus d’enfants. Elle a un problème démographique énorme. Par conséquent, sa culture disparaît peu à peu.Voulez-vous dire que ce que vous avez bâti est menacé?- On se retrouve avec une immigration de plus en plus importante, qui, curieusement, ramène le religieux dont on s’était débarrassé. Le religieux revient avec le voile, le kirpan, les salles réservées à la prière dans les collèges et les universités, l’érouv qu’il faut tendre autour du quartier. Le religieux revient donc avec l’immigré, qui, lui, n’a pas vécu notre laïcité. La langue française, elle aussi, est menacée, parce que ce n’est plus une immigration d’individus, comme dans les années 1970: ce sont des tribus qui immigrent, avec leurs costumes, leurs coutumes, leur religion et leur télévision. On sous-estime le fait que la soucoupe branchée sur Al-Jazira ou d’autres chaînes étrangères empêche ces gens de regarder la télévision indigène, qui, elle, ne les intéresse absolument pas. Donc, ils ne s’intègrent même pas le soir en rentrant à la maison. Ils sont entre eux. Sous prétexte de permettre aux individus plus de liberté, on se trouve à détruire une cohésion sociale. La tribu canadienne-française est en mauvaise posture: elle n’a plus d’enfants! Elle doit mettre fin au retour du religieux qui s’opère par l’intermédiaire du militantisme immigré, musulman entre autres, car il est très dangereux. Une façon d’y parvenir serait de dire: « On vous offre nos églises, elles sont vides. Faites-en des mosquées! » Le jour où on fera ça, le peuple va se rendre compte que quelque chose ne marche pas!Dans ces conditions, les jeunes peuvent-ils encore rêver?- Si j’avais 25 ans et que je regardais autour de moi, je me rendrais compte que je ne suis pas dans la majorité, au contraire; que ma société est en train de devenir clairsemée, dispersée et conservatrice; que les partis politiques sont conservateurs et que les organisations syndicales, qui, à mon époque, étaient dynamiques, sont devenues conservatrices. C’est très difficile d’avoir 25 ans aujourd’hui et de rêver de transformer une société comme celle-là.Vous allez décourager les jeunes!- Je ne sais pas par quel moyen les jeunes vont pouvoir agir. Ils sont dans un monde beaucoup plus éclaté et beaucoup moins cohérent que celui que j’ai connu. Ils savent cependant se servir d’un ordinateur mieux que moi et ont donc des moyens techniques pour agir. Mais ils n’ont plus les références que nous avions. Nous allions chercher nos références ailleurs que dans notre société. Moi, par exemple, je n’allais pas croire un mot de ce que le clergé m’affirmait. Il était au pouvoir et voulait que les choses restent comme elles étaient. Aujourd’hui, les références des jeunes, quelles sont-elles? Ils ont des gourous dans le milieu de l’environnement – Pierre Dansereau et Hubert Reeves -, mais cela me fait penser au monde chrétien que j’ai connu. C’est tout juste s’ils ne font pas des prières, ils sont toujours pour la vertu.Ils ont des gourous dans certains domaines, mais en sciences, où nous étions pourris et nuls, ils ont des experts très avancés, des garçons et des filles de 30 ans, qui travaillent comme des fous à des projets de société. C’est une nouvelle classe intellectuelle, que nous n’avions pas.Justement, ce thème de l’innovation revient souvent dans les propos des jeunes…- Ce mot fait partie de l’air du temps. J’y pensais moi aussi. Quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais pas écrire comme les écrivains qui m’avaient précédé. J’ai écrit à ma manière. Innover, cela fait partie de la vie. On innove tous les jours, chacun d’entre nous. Mais ce n’est pas suffisant de dire: « Je vais innover. » Ce qui est important, c’est qu’il y a des gens en mathématiques, en physique, en biologie, qui travaillent très fort dans les universités. Ces gens-là sont probablement les plus beaux produits de la Révolution tranquille, même si elle est essoufflée, même si elle est épuisée…Alors, que voulez-vous que le Québec soit?- Ce que les gens qui y seront voudront qu’il soit.Vous éludez la question!- Ben oui, mais dans 30 ans vous viendrez visiter ma tombe. À moins que la vôtre ne soit à côté de la mienne! J’aimerais bien que les jeunes soient sympathiques et qu’ils viennent porter des fleurs sur nos tombes…Le Québec sera très complexe. On commence à peine à devoir faire face au terrorisme, qui est la guerre du 21e siècle. Les jeunes voyagent beaucoup. Si ma génération est allée surtout en Europe, la génération qui a suivi, celle des baby-boomers, est allée surtout en Californie. Celle qui a suivi celle-là, dans le tiers-monde. Sans savoir où ira cette génération des 20 ans, je sais qu’elle en reviendra avec des modèles. Et c’est cela qui aidera ces jeunes à transformer la société. L’avenir dépendra aussi des décisions qu’ils prendront maintenant. Qu’aurait été le Québec sans la nationalisation de l’électricité, par exemple? Qu’aurait été le Québec sans la pilule anticonceptionnelle? Voilà deux grands événements qui se sont passés il y a une quarantaine d’années et qui ont eu un effet économique et social.Avez-vous un conseil à donner aux jeunes?- N’oubliez pas de discuter avec vos aînés pour aller au fond des choses. Il y a trop de clichés, pas assez d’Histoire avec un grand H dans ce pays. On a caché l’histoire depuis 20 ans, tous partis confondus. N’oubliez pas de discuter de cela avec vos aînés.Pour l’instant, l’aîné, c’est vous. Vous avez donc un rôle à jouer auprès d’eux…- S’ils le veulent bien! Je dirais quand même que je me sens dans une société mal informée et facile à manipuler. J’en suis un peu découragé… C’est la grande responsabilité des médias, qui croient qu’il faut divertir plus qu’autre chose. L’un des moteurs les plus importants de cette société, c’est la télévision. À la Radio-Canada d’il y a 30 ans, j’aurais donné une note de 100 sur une échelle de qualité; à celle d’aujourd’hui, 40. Elle est passée d’une télévision qui pouvait aider la société à évoluer à une télévision qui ne fait plus, principalement, que l’amuser ou la divertir. Et dans les journaux, on retrouve aussi une génération de cégépiens, comme celle qui est au pouvoir. Alors, qu’est-ce que cette société va faire?Seriez-vous inquiet?- Nos jeunes ont un sentiment d’impuissance que nous n’avions pas. Probablement parce qu’ils ne sont pas majoritaires. Et parce qu’on consomme rapidement, on se débarrasse rapidement des problèmes. Cette impuissance, ils la ressentent de façon parfois vive. Oui, je suis inquiet…DISPARAÎTRE… »L’actualité de l’an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la société québécoise, dit Jacques Godbout. Mais d’ici là, personne ne va s’en rendre compte… »Et s’il avait raison? Le déclin démographique de cette société, déjà réel, ira en s’accélérant, au point que, comme raillait Jean Chrétien, le Québec ne sera plus guère, un jour, qu’un « gros Nouveau-Brunswick »!Les projections de Statistique Canada en la matière donnent à réfléchir. Dans 30 ans, par exemple, le Canada atteindra les 40 millions d’habitants, mais le Québec n’en comptera toujours que 8 millions. Son poids démographique approchera donc dangereusement du cinquième de la population canadienne – après en avoir représenté le tiers. En fait, les deux tiers des Canadiens vivront en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. Le temps joue contre le Québec, et davantage encore contre le Québec francophone.

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Un phare nommé Manawan

Avec lui, pas question de garder sa tuque en classe, de sortir sans permission ou de négliger ses devoirs. Moustachu, un peu bourru, Michel Berthelot est un prof de la vieille école. Ce Français de 57 ans enseigne l’histoire à l’école secondaire Otapi, à Manawan, dans Lanaudière. En 1985, il a quitté sa Normandie natale pour s’établir avec sa famille dans cette réserve attikamek de 2 000 habitants, dont plus du tiers sont d’âge scolaire. Il n’en est jamais reparti. « Les élèves aiment savoir qu’il y a un boss dans la classe, dit-il. Chez eux, ils sont souvent livrés à eux-mêmes dès la fin du primaire. » Il faut croire que sa méthode fonctionne: depuis 1991, année où la classe de 4e secondaire a été créée à Otapi, 87% de ses élèves ont réussi l’examen officiel d’histoire du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ). Note moyenne: 70%. « J’enseigne comme je le faisais en France et vise l’excellence, explique-t-il. Je ne me dis jamais que mes élèves ne sont pas capables. » Hugo Ottawa, 18 ans, en témoigne: il a obtenu 100% à l’examen officiel d’histoire en 2003. « Michel est très exigeant », dit le longiligne jeune homme (il fait 1,99 m), qui termine son secondaire cette année. « Les examens du Ministère sont super-faciles à côté des siens! » Ces bons résultats en histoire n’ont pas empêché Otapi de se retrouver dernière au palmarès 2004 des écoles secondaires. Elle était toutefois l’unique école autochtone à figurer à ce palmarès. « Cela signifie que c’était la seule à avoir, cette année-là, au moins 15 élèves en 5e secondaire », dit Michel Berthelot, qui agit aussi à titre de conseiller pédagogique. « Nous remettons de vrais diplômes d’études secondaires et non pas des certificats « maison », comme c’est le cas dans bien des écoles de bande. Otapi serait sûrement dans le trio de tête d’un palmarès des établissements autochtones du Québec! » Près de 20% des élèves de Manawan obtiennent leur DES – contre moins de 6% pour l’ensemble des élèves amérindiens vivant dans une réserve… mais contre 60% pour le reste du Québec. Financées par Ottawa et administrées par les autorités locales, les écoles de bande, situées dans les réserves, ne sont pas tenues de présenter leurs élèves aux épreuves uniques du MEQ. Et lorsqu’elles le font, ils ne sont pas toujours assez nombreux pour que leurs résultats soient publiés au palmarès. Dans le cas de l’école Otapi, le nombre d’élèves inscrits aux examens d’histoire, de mathématiques et de sciences physiques étant insuffisant, seules les notes en français langue maternelle (une moyenne de 35,9%) et en anglais langue seconde (57,1%) ont été prises en compte – il faut toutefois préciser que le français est la deuxième langue des Attikameks, et non leur langue maternelle, tandis que l’anglais est leur troisième… Situé à quatre heures de route à peine de Montréal, Manawan n’en est pas moins un endroit isolé. Jusqu’en 1972, le village n’était accessible que par voie fluviale ou aérienne. Aujourd’hui, pour s’y rendre, on peut emprunter, depuis Saint-Michel-des-Saints, un chemin forestier où d’énormes camions chargés de troncs d’arbres roulent à un train d’enfer hiver comme été. Une centaine de kilomètres de glace, de boue ou de poussière, selon les saisons, où 20 personnes ont perdu la vie en 30 ans. Tout au bout de la route, le village surgit entre lac et forêt, avec sa patinoire bondée d’enfants, l’hiver, et ses maisons crème ou vert pâle toutes semblables, comme dans une base militaire. La réserve, qui fêtera son centenaire en 2006, n’a guère de souvenirs d’époque. Hormis la jolie chapelle – décorée d’oeuvres du peintre québécois Jean-Philippe Dallaire et reconstruite en 1942, après que la précédente eut été emportée par un ouragan -, le microscopique bureau de poste et deux maisonnettes datant des années 1950, rien n’évoque le passé. Dans les années 1980, les anciennes maisons ont été brûlées pour céder la place aux nouvelles, préfabriquées, plus spacieuses, mais souvent surpeuplées. « Parfois, 20 personnes s’y entassent », dit Daniel Niquay, homme calme et posé qui est directeur des Services éducatifs de l’école secondaire, en me faisant visiter le village à bord de son camion. « Pas moins de 170 familles figurent sur la liste d’attente pour un logement. » Bâti sur deux niveaux – la partie ancienne en bas, au bord du lac Kempt, la partie neuve, datant de 1989, en haut -, le village n’est pas très étendu (moins de 800 hectares). Les élèves se déplacent cependant tous en autobus scolaire. « C’est le moyen qu’on a trouvé pour diminuer les retards le matin, explique Michel Berthelot. Le problème n’est pas encore totalement réglé, mais le ramassage des élèves a drôlement amélioré les choses. » N’empêche que, les jours de verglas, quand l’autobus jaune n’arrive pas à gravir la côte qui mène à l’école secondaire, celle-ci doit fermer! Située dans la partie haute du village, l’école Otapi a été construite en 1996 pour remplacer l’ancien bâtiment, devenu trop exigu. « Manawan vit un vrai baby-boom, explique Daniel Niquay. Avec une moyenne de quatre enfants par femme et plus de 60 naissances par an, on bat des records! » Et les grossesses précoces sont de plus en plus fréquentes, ajoute Sandro Echaquan, 31 ans, cheveux d’ébène en brosse, infirmier à l’école ainsi qu’au Service de consultation externe du village. « Les jeunes filles sont actives sexuellement vers 12-13 ans, et les garçons, dès 11 ans. » Sur les 2 000 habitants que compte la réserve, 75 fréquentent la garderie, 420 l’école primaire et le préscolaire, et 240 le secondaire. Jusqu’en 1990, seules les 1re et 2e secondaire étaient offertes à Manawan, les élèves plus âgés étant contraints de séjourner dans un pensionnat – notamment à Mashteuiatsh – pour poursuivre leurs études. Long bâtiment sans âme, l’école Otapi n’a rien d’exceptionnel, vue de l’extérieur. Mais avec son atrium décoré, par les élèves, de scènes traditionnelles, ses puits de lumière et sa vue imprenable sur la forêt et le lac Kempt, l’endroit est plus accueillant que ne le laissent croire ses portes grillagées. Le jeune couple en train de s’embrasser à pleine bouche devant les casiers semble en tout cas fort à l’aise, ignorant même les gardiens chargés de surveiller les allées et venues des élèves. L’ambiance change cependant du tout au tout d’une classe à l’autre. En cet après-midi gris de janvier, 18 élèves sur 20 assistent au cours d’histoire autochtone de Michel Berthelot, en 3e secondaire. Est-ce parce qu’ils veulent impressionner la journaliste de L’actualité? Tous sont attentifs et allumés. Situation inverse dans la salle voisine, où seuls 6 élèves sur 13 se sont déplacés pour le cours de géographie de 7e année (classe de transition pour les élèves en difficulté), donné par Chantal Gariépy, nouvelle enseignante de 27 ans, arborant pantalon et queue de cheval. Impressionner la journaliste ne fait pas partie des priorités de ces élèves: durant toute ma présence dans leur classe, ils n’ont cessé de se lever, de s’esclaffer, de parler fort… leur enseignante conservant sa patience jusqu’à ce que la sonnerie retentisse. « Nous avons deux écoles en une », explique la directrice, Janette Flamand, une Attikamek grisonnante au regard doux et à la mise impeccable. « La filière A – soit environ la moitié des élèves – regroupe les plus motivés. Les filières B et C comportent, pour leur part, beaucoup de retardataires et présentent un taux d’absentéisme de 50%. » C’est à la demande des parents que cette séparation a été instituée, il y a cinq ans. « Cela permet de stimuler les meilleurs et de mieux suivre ceux qui ont des difficultés, dit la directrice, qui a autrefois enseigné au primaire. Pour tenter d’enrayer le mieux possible le décrochage. » Plusieurs enseignants non autochtones se plaignent toutefois de ne pas avoir l’appui des parents, notamment en ce qui concerne l’absentéisme. « Nous avons récemment essayé de les mettre à contribution pour régler ce problème, mais notre démarche a été très mal perçue, regrette l’un d’eux. Beaucoup nous ont rétorqué que si leurs enfants ne viennent pas à nos cours, c’est parce que ceux-ci ne sont pas assez intéressants! Pour eux, ce sont les Blancs qui ne font pas leur travail. » Les élèves de Manawan s’en sortent pourtant plutôt bien par rapport à ceux d’autres écoles de bande. Ils n’échappent toutefois pas aux problèmes sociaux qui minent beaucoup de réserves, y compris la leur. « Violence conjugale, agressions sexuelles, drogue, alcoolisme… Beaucoup de jeunes vivent des situations douloureuses dans leur famille », observe Richard Moar, policier costaud de 48 ans, qui se rend régulièrement à l’école pour y donner des ateliers sur la prévention du suicide. « Ils n’arrivent pas à exprimer leurs émotions et finissent par avoir des pensées suicidaires. » Peu avant Pâques, quatre jeunes filles de 1re secondaire qui avaient conclu un pacte de suicide ont tenté de mettre fin à leurs jours en avalant des doses massives de médicaments. Aucune n’est morte, mais d’autres réussissent leur coup, comme cet ado de 15 ans qui venait d’abandonner l’école et qui s’est pendu, en mars. « En 20 ans, 11 de mes élèves se sont donné la mort », dit Michel Berthelot. Le fléau a pris de telles proportions que l’école a décidé d’ajouter une semaine de congé, en mai, afin que parents, enfants et anciens du village se retrouvent dans les bois pour en discuter à coeur ouvert… La drogue aussi ravage Manawan. « Certains élèves sont recrutés par des bandes criminelles pour planter du « pot », en faire la cueillette et surveiller les cultures non loin de la réserve, dit un employé de l’école. Payés 15 dollars l’heure, armés d’un fusil automatique, ces jeunes sont persuadés que leur avenir est assuré! Et comme la loi du silence règne, rien ne bouge. » L’école Otapi s’apprête cependant à changer de nom. « Le mot otapi désigne une racine qui ressemble à un plant de cannabis, dit la directrice. Ça n’est pas un très bon symbole pour une école! » L’établissement sera donc rebaptisé du nom de César Newashish, illustre constructeur de canots attikamek mort en 1995, à l’âge de 92 ans, et dont les oeuvres sont exposées jusqu’à Londres ou Vancouver. Ajoutés à l’éloignement, ces problèmes ont de quoi décourager les enseignants. Pour la plupart non autochtones (sur 21 professeurs du secondaire, seulement 4 sont attikameks), ils viennent de diverses régions du Québec, mais aussi d’Europe et du Maghreb. « Beaucoup repartent au bout d’un an et le roulement du personnel est important », déplore Christian Dumont, moustache et longue tresse poivre et sel, professeur de mathématiques à Manawan depuis 1995. « Or, il faut au moins deux ans pour s’acclimater et saisir les différences culturelles. J’ai enseigné en Guinée et au Cambodge et je croyais être immunisé contre les chocs culturels. Je me suis rendu compte qu’on ne connaît pas les autochtones. On entend toujours parler d’eux de façon négative. Pourtant, à force de les côtoyer, on comprend beaucoup mieux certains de leurs comportements. Il est tout à fait possible d’être un prof heureux à Manawan. » Renouer avec les traditions est l’une des voies explorées par l’école Otapi pour motiver ses élèves les plus récalcitrants. Depuis trois ans, une dizaine de décrocheurs ont repris le chemin des classes pour s’initier à la fabrication de raquettes, de traîneaux pour bébés et de canots rabaskas, ces longues embarcations autrefois utilisées pour le transport des fourrures. « Avant, je venais à l’école quand ça me tentait, jamais l’après-midi », dit Lionel Petiquay, 19 ans, casquette vissée sur le crâne, qui avait abandonné en 2e secondaire. « J’haïssais ça, c’était ennuyant. » Aujourd’hui, il jure qu’il ne manque jamais un cours d’arts traditionnels. Cet après-midi, cependant, c’est le prof qui est absent. Lionel et ses quatre camarades de classe – tous des garçons – sont attablés dans la salle-atelier, les bras croisés. « On attend que les peaux d’orignal dégèlent! » me lance l’un d’eux, sourire en coin, en désignant la bassine d’eau tiède à ses pieds. « Il faut qu’elles ramollissent pour pouvoir les travailler et tailler la babiche. » Une quarantaine de paires de raquettes séchant au milieu de la pièce témoignent toutefois du travail accompli. « Apprendre les techniques traditionnelles, c’est valorisant pour ces jeunes, ça les occupe, mais ça sert à quoi? » se demande une enseignante, qui préfère garder l’anonymat. « Plus personne n’achète ces raquettes de babiche aujourd’hui: c’est désuet et absolument pas rentable. » Selon son collègue Christian Dumont, il serait préférable de diriger davantage de jeunes vers une formation professionnelle; or, il ne s’en donne pas à Manawan. « Il faudrait aussi qu’ils acceptent de vivre à l’extérieur de la réserve. Ici, il n’y a pas assez de débouchés: on n’a pas besoin de 10 électriciens à Manawan! » Mais le marché de l’emploi a beau être saturé et le taux de chômage atteindre 50%, ceux qui font des études postsecondaires – une soixantaine actuellement – rêvent presque tous de travailler ici. « Beaucoup critiquent le village et disent qu’ils s’y ennuient, mais ils ne sont pas à l’aise en ville, avec le bruit, le trafic et les feux de circulation, dit Christian Dumont. Pas facile non plus de laisser leur famille, malgré tous les problèmes qu’ils peuvent y vivre, ni d’abandonner les avantages financiers dont ils bénéficient en vivant dans la réserve. » Hugo Ottawa, lui, entrera bientôt au cégep de Trois-Rivières. Fort de sa note de 100% en histoire ainsi que de sa passion pour la Deuxième Guerre mondiale et les batailles napoléoniennes, il compte devenir professeur d’histoire à Manawan. « Il faut être plus fort et plus déterminé qu’ailleurs pour réussir ici, dans un contexte où l’éducation n’est pas la priorité, dit Michel Berthelot. Ceux qui y arrivent ont un mérite extraordinaire. » Pour lui qui s’apprête à prendre sa retraite, la relève semble en tout cas assurée!

La route des manoirs Société

La route des manoirs

Les manoirs du Québec cachent les secrets d’alcôves des seigneurs qui les ont habités. Et révèlent des pages d’histoire, la petite et la grande.

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Espoir au pays des rêves brisés

Un gâchis. Ottawa a beau dépenser plus d’un milliard de dollars par année pour l’éducation des autochtones, l’écart entre leurs résultats scolaires et ceux des autres élèves canadiens reste gigantesque. Au point que dans un document secret du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, divulgué par le National Post en mars dernier, il est écrit que ce programme fédéral est un « non-système qui n’est pas conçu pour produire des résultats ». Un constat qui n’étonne pas Peter Cowley, coauteur du palmarès des écoles secondaires. « Le Ministère se contente de payer sans se soucier de l’efficacité de son investissement, dit-il. Et comme les résultats des élèves ne sont pas publiés, il ne sent aucune pression qui l’obligerait à s’en préoccuper. » En 2000, Denis Desautels, alors vérificateur général du Canada, déplorait d’ailleurs le manque d’information sur le rendement des écoles autochtones, tout en indiquant que le Ministère « ne réussit pas à donner aux enfants des Premières nations un enseignement primaire et secondaire qui réponde à leurs besoins ». Après plus d’un siècle de pensionnats religieux subventionnés par le fédéral et visant l’assimilation des autochtones, l’organisation de l’enseignement des Premières nations a complètement changé au cours des dernières années. Les pensionnats ont été fermés et Ottawa s’est retiré de la gestion directe des écoles – situées dans les réserves -, pour la laisser, à de rares exceptions près, aux mains des conseils de bande. Au Québec, la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, en 1975, puis de la Convention du Nord-Est québécois, en 1978, a conduit à la création de commissions scolaires jouissant d’un statut particulier. La Commission scolaire crie (CSC) regroupe les 9 écoles des villages de la Baie-James (3 600 élèves) et la commission scolaire Kativik (CSK) en compte 14, une dans chaque localité inuite du Nunavik (3 000 élèves). Quant à l’unique école des Naskapis, à Kawawachikamach (255 élèves), au nord-est de Schefferville, elle bénéficie également d’une certaine autonomie. Subventionnées par l’État (à 75% par Ottawa et 25% par Québec pour la CSC et l’école naskapie, et dans la proportion inverse pour la CSK), ces commissions scolaires doivent construire et entretenir des résidences pour les enseignants, et gérer les programmes d’aide financière pour les études postsecondaires. Elles ont une grande latitude dans l’élaboration du calendrier scolaire et du programme éducatif, mais les élèves doivent accumuler un minimum d’unités pour obtenir le diplôme d’études secondaires décerné par le ministère de l’Éducation du Québec (MEQ). Ils ne sont toutefois pas soumis aux épreuves uniques du Ministère et passent des examens « maison » reconnus par celui-ci. Le Québec compte en outre 39 écoles de bande primaires et secondaires, situées dans les réserves. Financées par Ottawa et administrées par les autorités locales, elles accueillent 7 200 élèves. Les Mohawks de Kahnawake ont été les premiers, en 1978, à assumer la responsabilité de l’éducation dans leur réserve. Ils ont peu à peu été suivis par les autres communautés autochtones de la province. Les élèves des écoles de bande ne sont pas, eux non plus, soumis aux épreuves uniques du MEQ. Certains établissements choisissent tout de même de les y inscrire, mais le nombre d’élèves inscrits n’est pas toujours suffisant pour que leurs résultats soient publiés dans le palmarès. Ainsi, l’école de Betsiamites, dernière (453e) l’an passé, ne figure pas au palmarès cette année. Ceux qui terminent leur secondaire reçoivent un diplôme « maison » délivré par leur école. « Les conseils de bande négocient ensuite avec chaque collège pour faire reconnaître ce certificat », explique Paul Rémillard, directeur des affaires autochtones au MEQ. Le taux de réussite des élèves autochtones est toutefois tenu secret. « On a renoncé à publier ces données au début des années 1990, reconnaît Paul Rémillard, car l’écart avec les écoles non autochtones était si grand que leur diffusion risquait de faire plus de mal que de bien. » Une « loi du silence » qui règne presque partout ailleurs au Canada. Seule la Colombie-Britannique dispose d’un palmarès sur l’éducation des autochtones, publié pour la première fois en janvier dernier. Ses résultats sont accablants. On apprend notamment qu’à peine un enfant autochtone sur cinq y termine ses études secondaires et obtient son diplôme en cinq ans. Et le taux d’échec aux tests de lecture atteint jusqu’à 51% selon les classes. D’après Peter Cowley, il est urgent de faire connaître les résultats de tous les élèves autochtones du pays, aussi mauvais soient-ils. « Sinon, comment les choses pourraient-elles changer? » Les démarches que Peter Cowley a entreprises en Alberta, en 2003, pour obtenir les résultats des élèves des écoles de bande, en vertu de la loi sur l’accès à l’information de la province, se sont cependant soldées par un échec. Le ministère de l’Éducation a refusé de rendre publiques ces données, prétextant que cela nuirait « aux relations intergouvernementales ». C’est-à-dire que cela aurait pu nuire à ses relations avec certains conseils de bande, estime Peter Cowley. « Le Ministère voulait sans doute éviter que les écoles autochtones ne cessent de présenter leurs élèves aux examens officiels. » À défaut de diffuser les taux de réussite, le plus récent Bulletin statistique du MEQ consacré à l’éducation des populations scolaires dans les communautés autochtones du Québec (publié en mai 2004, soit six ans après le précédent dossier sur le sujet paru dans le Bulletin), met l’accent sur l’écart colossal qui subsiste entre les élèves autochtones et les autres. On y apprend ainsi qu’à peine 6,5% des Inuits et 5,7% des Amérindiens vivant dans une réserve obtiennent un diplôme d’études secondaires, contre 60% pour l’ensemble du Québec. En prenant en main leur éducation, les autochtones se sont réapproprié leur langue (la langue maternelle est généralement celle de l’enseignement pendant les premières années du primaire), leur culture et leur histoire (voir « Cartier revu par les Cris », plus bas). Ils ne sont cependant pas venus à bout des problèmes qui rongent leurs écoles – pénurie de professeurs expérimentés, difficultés d’apprentissage des langues secondes (anglais et français), manque de motivation, absentéisme, décrochage – et leurs collectivités – isolement, violence, alcoolisme, vandalisme… L’amélioration de leur réussite scolaire est cependant au programme du MEQ et des commissions scolaires à statut particulier. Ainsi, à la suite de la visite du ministre Pierre Reid à la Baie-James et au Nunavik, en janvier, il a été décidé de mettre en place (dans les 23 écoles en question et à celle des Naskapis) des plans de réussite similaires à ceux des autres écoles du Québec et de parfaire la formation des enseignants autochtones. (Les commissions scolaires à statut particulier ont actuellement des ententes avec certaines universités – notamment McGill, à Montréal -, lesquelles offrent un programme moins exigeant pour les futurs enseignants du primaire qui souhaitent travailler dans leur communauté.) « Cela fait longtemps qu’on discute de réussite scolaire avec les autochtones, mais jusqu’ici, c’était délicat: après des années de paternalisme fédéral, la soif d’autonomie était grande et on ne voulait pas de nos conseils, confie Paul Rémillard, qui suit le dossier au MEQ depuis 1987. La signature de La paix des braves, en 2002, a cependant créé un climat de collaboration et de confiance très favorable. Avant, les commissions scolaires nous disaient de nous mêler de nos affaires. Aujourd’hui, elles nous demandent de les aider. Les écoles pourront ainsi bénéficier d’expériences heureuses qui ont été tentées au Québec et même ailleurs dans le monde. » CARTIER REVU PAR LES CRIS Ils en avaient assez de se faire raconter leur passé par les Blancs. Dans leur histoire du Québec et du Canada, deux auteures cries ne mâchent pas leurs mots. Les « changements désastreux » provoqués par la venue des Européens en Amérique du Nord, l' »effet dramatique » de l’arrivée des Jésuites sur la vie des Hurons, « l’impact très négatif » du régime des pensionnats voués à l’assimilation des autochtones… Une histoire du Québec et du Canada, publiée par la Commission scolaire crie en 2002 (284 p., 149$), n’oublie rien de ce qui touche les autochtones. Destiné aux élèves cris de 4e secondaire, cet ouvrage est le premier du genre au Québec et il vient appuyer le programme d’histoire adapté depuis quelques années par la CSC. Les auteures, Sarah Pashagumskum, conseillère pédagogique à la Commission scolaire crie, et Emily Faries, professeure au Département des études autochtones de l’Université Laurentienne, à Sudbury, ne mâchent pas leurs mots. Par exemple au sujet de Jacques Cartier, en 1534: « L’hiver a été difficile. Les hommes de Cartier ont été atteints du scorbut, que les Stadaconéens ont guéri. Au printemps, au moment de son départ, Cartier les a remerciés en enlevant leur chef et certains membres de son groupe. » Dans le chapitre sur « l’origine du concept du problème indien », elles dressent la liste des « activités autochtones incompatibles avec les activités coloniales » (pratique religieuse, éducation, rythme de travail) et des « activités coloniales qui entraient en conflit avec les activités autochtones » (coupes à blanc, surpêche, économie capitaliste). Elles énumèrent aussi les répercussions du commerce des fourrures (maladie, consommation accrue d’alcool, dépeuplement) et suggèrent d’en discuter en classe. Abondamment illustré, publié en anglais et en français, ce beau livre est distribué dans toutes les écoles cries (pour le commander: www.cscree.qc.ca). Seuls hics, selon les enseignants interrogés: le niveau de langue très élevé, pas forcément adapté aux élèves du secondaire, et l’absence de cahier d’exercices.

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Et si on annexait Haïti ?

Le premier ministre des îles Turks et Caicos, Michael Misick, réitérait encore récemment à Paul Martin sa proposition que le Canada « annexe » son archipel (troisième économie en croissance dans les Caraïbes, 20 000 habitants, anglophones). Son peuple y gagnerait l’assurance maladie; les Canadiens, un paradis tropical pas cher où aller sans passeport. Paul Martin n’a pas dit non.Si le Canada veut son paradis tropical à lui, pourquoi n’annexerait-il pas plutôt Haïti ? Évidemment, 8,2 millions de francophones de plus et une économie mal en point (152e sur 171 pays), c’est moins tentant.Mais il y a des avantages. Quelque 120 000 Haïtiens vivent au Canada. Leur pays d’origine survit en bonne partie grâce à l’argent qu’ils y envoient. Au Québec, Haïti fait partie de la famille. Des chauffeurs de taxi, une chef d’antenne, des artistes charismatiques, des écrivains, des orphelins adoptés jusqu’au Saguenay ainsi que des travailleurs humanitaires ont contribué à faire de Petit-Goâve, des Gonaïves, de Cité Soleil et de Cap-Haïtien des noms aussi connus ici que Brossard ou Baie-Comeau.Des milliers de Québécois qui, il y a 20 ans, n’auraient pas versé une larme devant les violences des derniers jours suivent aujourd’hui passionnément les nouvelles. Le sujet anime les conversations jusque dans les résidences pour personnes âgées.Alors, pourquoi ne pas frapper un bon coup ? Ottawa pourrait annoncer une initiative unique: une offre d’annexion. Avec un vrai plan de développement à long terme. Objectif: relancer l’économie de cette 11e province.Puisque ce petit pays des Caraïbes n’a plus de terres arables, pas de pétrole ni d’autres ressources naturelles à exploiter (excepté le café, le sucre, les mangues, l’excellent rhum Barbancourt et l’incroyable résistance de ses habitants), il faudrait rapidement transformer ce caillou désertique en une nouvelle Varadero. Le dollar canadien y aurait cours. Et l’anglais serait langue officielle avec le créole et le français.Pendant ce temps, on pourrait reboiser l’île, former des gens, travailler sérieusement avec les Haïtiens à l’émergence d’entreprises locales. (Les Albertains pourraient les aider à aménager des pâturages, comme ceux de la fertile République dominicaine voisine, pour y élever des troupeaux.)Certes, l’idée est farfelue. Les difficultés sont innombrables. Et les avantages pour le Canada, presque inexistants (sinon ceux d’avoir trouvé une province où se chauffer la couenne l’hiver et, à long terme, d’éprouver le sentiment d’avoir au moins réussi à vraiment faire du développement!).Depuis des années, le Canada et la communauté internationale saupoudrent de l’aide. Pour constamment revenir à la case départ. Plus de 80% des 8,2 millions d’Haïtiens vivent sous le seuil de la pauvreté, dans une misère abjecte, privés d’eau et d’électricité. Le pays a désespérément besoin – pour un temps du moins – d’une tutelle semblable à celle dont nous parlait, il y a déjà un an, notre journaliste Michel Vastel (« Haïti mise en tutelle par l’ONU? »).Ce plan a échoué. Mais tandis que la violence explose en Haïti, comme le prédisait Jaquelin Télémaque (« Dernière chance pour Haïti ? »), l’idée refait son chemin et suscite l’intérêt de nombreuses personnes qui la négligeaient il y a quelques mois. Certes, on peut – et il le faut, même – envoyer de l’argent à Développement et Paix. Mais pensons-y: Haïti, 11e province canadienne ?

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1 800 Allô-l’Inde

Les dizaines de milliers de Québécois et d’Acadiens qui vivent de leurs talents pour la vente et la vulgarisation en travaillant dans les centres d’appels doivent une fière chandelle aux Palestiniens et aux Turcs. Vous en doutez? Ce sont pourtant leurs armées qui ont fait subir au général Bonaparte les premières de ses cuisantes défaites aux portes de Jérusalem, au printemps de 1799, sauvant ainsi nos centres d’appels. Vous ne faites pas la connexion? C’est que, grisé par sa conquête de l’Égypte, le général voulait libérer la Terre sainte puis descendre, dans la foulée, jusqu’aux Indes. Il aurait réussi là où Alexandre le Grand avait échoué – un détail qui a son importance lorsqu’on est mégalomane.Ayant ainsi échappé à la colonisation napoléonienne, l’Inde ne parle pas, ou si peu, la langue de Molière. Ce qui est heureux pour nous. Car on ne peut trouver, dans les banlieues de la classe moyenne de New Delhi, de jeunes Indiens pouvant nous vanter les atouts de la carte Visa Double Platine ou nous expliquer que la huitième télécommande reçue à Noël n’est compatible avec aucun appareil des marques concurrentes.Les colons britanniques, eux, ont commis l’erreur d’enseigner l’anglais aux habitants du sous-continent. On raconte même qu’ils ont insisté sur ce point. Avec la conséquence que, d’ici quatre ans, selon la société de recrutement britannique Adecco, 100 000 emplois quitteront le Royaume-Uni pour les villes de la côte indienne, soit un emploi sur trois dans les centres d’appels. Déjà, votre réservation téléphonique pour un vol de British Airways est généralement traitée par un agent indien, et le Londonien qui veut connaître les horaires des trains pour Liverpool parlera sous peu à un employé de Bangalore.Si ces transferts n’étaient pas annoncés dans les journaux, les clients n’y verraient que du feu. Les Indiens travaillent leur accent britannique lorsqu’ils s’adressent à leurs clients anglais et leur accent états-unien lorsqu’ils parlent aux Américains. Ils savent s’il pleut sur Londres et peuvent vous dire si Jennifer Lopez est toujours avec Ben Affleck. Ils utilisent des noms d’emprunt pour faire plus « local ».Le bassin d’employés est loin de se tarir. Car ces emplois, de nuit – décalage horaire oblige -, ont beau n’être payés que de 3 000 à 5 000 dollars canadiens par an, ils constituent une promotion pour les salariés, à qui on demande deux choses: avoir un diplôme universitaire, n’importe lequel, et bien parler l’anglais. À Bangalore, une entreprise a récemment ouvert 800 postes et reçu 84 000 candidatures!D’aucuns croient qu’il s’agit, pour l’Inde, d’une douce revanche sur son colonisateur. Une justice immanente serait à l’oeuvre. Au 19e siècle, Londres interdisait à ses colonies certaines activités économiques, dont la fabrication de textiles, fonction noble et rentable réservée aux industries de la mère patrie. Cette politique a beaucoup contribué au retard économique de l’Inde et à la richesse de l’Empire. Aujourd’hui, ce sont les emplois britanniques qui prennent le bateau pour l’Inde, les centres d’appels – bientôt suivis par le traitement de données de toutes sortes – ne représentant que la première vague de ce phénomène.Le danger menace aussi les États-Unis. La maison Forrester Research a prédit qu’ils perdront, d’ici 10 ans, 3,3 millions d’emplois de cols blancs au profit de l’Asie, principalement de l’Inde. De quoi les Yankees seraient-ils ainsi punis? Le nom de la ville de Bhopal et celui de la société United Carbide viennent à l’esprit. Rien n’empêcherait les 53 000 agents des 400 centres d’appels du Québec et des 80 centres de l’Acadie d’être mis à la porte si nous n’avions eu cette idée saugrenue de rester francophones en Amérique. Puisqu’on doit nous expliquer les choses en français, et que le bilinguisme français-anglais est l’apanage des Québécois (40%) et des francophones hors Québec (85%), notre originalité est notre planche de salut. Pour que ça dure, il y a cependant deux choses à faire: toujours insister pour être servis en français au bout du fil et mettre fin immédiatement à tout programme de promotion du français en Inde.

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Les mystères du rire

«Pouvez-vous rire, s’il vous plaît?» Cette question, Robert Provine la pose à tout le monde, de but en blanc, depuis 10 ans. Avec les réactions qu’on devine. On ne peut décider de rire, bien sûr, car ce comportement échappe à la volonté consciente. Et il dépend probablement d’un mécanisme ancré très profondément dans le cerveau. D’où son intérêt. Cela fait plus de 2 000 ans qu’on étudie le rire. Platon le considérait comme politiquement dangereux. Néron, qui en connaissait le côté contagieux, utilisait une variante des rires en conserve pour s’assurer que le pauvre public forcé d’assister à ses prestations théâtrales réagisse avec l’enthousiasme de rigueur. Mais, étudié presque exclusivement par des philosophes et des chercheurs en sciences sociales, le rire n’avait jamais été examiné d’un point de vue biologique et neuronal. Jusqu’à ce que le neurobiologiste Robert Provine, professeur à l’Université du Maryland et spécialiste du comportement humain et animal, décide de s’y mettre. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne s’est pas intéressé à ce qui fait rire. Il a plutôt voulu cerner l’origine du rire dans l’évolution et découvrir quelles parties du cerveau nous permettent de le reconnaître et de le produire. Sujet ardu. En bon scientifique, Robert Provine a commencé par équiper son labo d’une importante collection de films drôles, histoire d’observer des volontaires disposés à se bidonner pour la science. «Échec total, dit-il. Les gens ne riaient pas.» Il est donc parti à la chasse au rire dans les salles de cinéma, dans les cafétérias d’entreprises, dans les cabarets; il a travaillé avec des acousticiens pour définir très précisément, en laboratoire, ce qu’est un rire humain et pouvoir le comparer ensuite au rire, très différent, du chimpanzé. Les résultats sont étonnants. Et les hypothèses que pose Robert Provine après 10 années de recherches sont fascinantes. Entre autres: pour pouvoir rire, croit-il, l’homme a dû d’abord apprendre à se tenir debout! Le rire, sa vie, son oeuvre (Robert Laffont, 2003) est la version française de Laughter – A Scientific Investigation, publié en 2000. L’actualité a joint l’auteur chez lui, à Baltimore. Pourquoi avoir choisi ce drôle de sujet d’études? – Le rire est un des grands mystères du comportement humain. Il fait partie du vocabulaire de base des hommes de toutes les époques, de toutes les cultures et de toutes les langues. C’est un phénomène très ancien. L’étudier ouvre une fenêtre immense et facile d’accès sur le fonctionnement du cerveau. Au début, j’ai donc essayé d’analyser le rire en laboratoire, à l’aide de documents comiques. Ça n’a pas marché du tout. Et cet échec m’a appris quelque chose de fondamental: le rire n’a pas grand-chose à voir avec l’humour. Ce n’est pas parce que c’est drôle qu’on rit? – La relation entre le monologuiste imperturbable et le public qu’il fait rire n’est pas représentative. Dans la vie de tous les jours, nous en avons fait l’expérience, ça ne se passe pas du tout comme ça. Pendant la pause-café ou au cours d’un repas entre amis au restaurant, ce qui se dit immédiatement avant un éclat de rire, c’est généralement quelque chose comme: «D’accord, on se voit demain» ou «Tiens, voilà Robert». Et le locuteur – celui qui parle – rit davantage que ceux qui l’écoutent. Le rire est très lié aux relations sociales. Sexuelles, également: de façon générale, ce sont les hommes qui font rire et les femmes qui rient. Et les deux adorent ça! En fait, le rire n’est pas tellement une affaire d’humour. C’est davantage une affaire relationnelle. Les comiques le savent bien: alors qu’il est très difficile de faire rire une salle aux trois quarts vide, un bon comédien peut très aisément faire crouler une salle pleine. Il n’aurait d’ailleurs probablement même pas besoin de blagues… Pourtant, on associe complètement le rire à l’humour, à la drôlerie. – Ce rapport est très récent dans l’histoire. Notre vision contemporaine associe le rire à l’humour, lui donne le pouvoir d’améliorer la santé ou le système immunitaire. Ce ne sont pas ces propriétés qui ont intéressé Platon, Aristote, Darwin ou Freud. Les Anciens savaient des choses qu’on a oubliées. Que le rire – que nous associons toujours avec l’humour et la joie de vivre – peut être très noir. Ils savaient qu’il peut miner une politique, la réputation d’une personne ou même d’un État. Que rire peut être une arme. Ne dit-on pas que le ridicule tue? Platon s’y est intéressé parce qu’il craignait son pouvoir. Le rire est un lien entre les gens, le ciment d’un groupe. Mais l’époque de rectitude politique dans laquelle nous vivons a oublié que le groupe en question peut être occupé à massacrer, à violer ou à assister à une exécution. Au Moyen Âge, on riait pendant les exécutions publiques, et pas parce que la foule trouvait la torture drôle… Encore aujourd’hui, on signale des cas de massacre où les assaillants rient. Le rire est un instrument de cohésion, et le meilleur déclencheur du rire, c’est le rire des autres. On entend rire, et on rit soi-même. Je crois que c’est profondément lié dans le cerveau. Et c’est cette connexion qui vous a intéressé? – Étudier le caractère contagieux du rire pourrait nous en apprendre beaucoup sur les mécanismes de réponse du cerveau. Par exemple, on croit que celui-ci possède des structures conçues spécialement pour reconnaître et décoder le langage. Si c’est vrai, il sera beaucoup plus facile d’en trouver une conçue pour comprendre un son universel comme le rire plutôt que, disons, l’anglais ou le mandarin. À quoi sert cette connexion? D’où le rire vient-il? – Quand deux chimpanzés jouent, chahutent et se chamaillent, ils halètent («ha-ha-ha-ha»). C’est leur rire. Et quand ils se chatouillent, ils rient aussi. C’est un signal qui dit à l’autre: «On joue, je ne veux ni t’attaquer ni te faire du mal.» C’est un moyen de communication. Et je crois que le rire humain est une évolution de ce halètement des chimpanzés. Le rire n’est donc pas le propre de l’homme? – Non, les primates rient, on le sait au moins depuis Darwin. Mais l’homme et le chimpanzé ont des rires très différents. Quand je ris, la même expiration me sert à émettre plusieurs «ha» («hahahahaha»). Le chimpanzé, lui, halète («ha-ha-ha-ha») parce qu’il est incapable de diviser son expiration. Il doit respirer entre chaque «ha». D’où le halètement si caractéristique. Pourquoi cette différence? Après tout, l’homme et le chimpanzé sont biologiquement très proches. – On ne sait pas encore. Comme on ne sait pas encore précisément pourquoi les primates ne peuvent pas parler. Mais j’ai une suggestion, que j’ai baptisée la théorie «bipédique» et que d’autres ont rebaptisée, beaucoup plus efficacement, la théorie «walkie-talkie». Les primates peuvent marcher sur deux pattes, mais pas très bien ni très longtemps. Nous, humains, avons acquis l’aptitude à marcher et à courir efficacement debout sur deux pattes peu après nous être séparés de l’ancêtre que nous avons en commun avec le chimpanzé. Et la parole est apparue à peu près au même moment. Je crois que l’émergence de la parole et celle de la bipédie, deux éléments cruciaux de notre évolution, ont en commun d’exiger un contrôle de la respiration. Car la nature, qui n’est pas si parfaite qu’on le dit, nous oblige à manger, boire, respirer et parler par le même orifice. Nous devons cesser de respirer pour avaler, pour parler. L’ingénieur qui concevrait un tel système serait mis à la porte! La seule façon de composer avec un mécanisme aussi inefficace, c’est de s’entraîner au temps partagé. Notre cerveau chorégraphie précisément le ballet complexe de la respiration, de l’ingestion et de la parole, si bien que nous en avons à peine conscience. Et les chimpanzés n’ont pas cette maîtrise? – Ils ne le peuvent pas. Les quadrupèdes synchronisent leur cycle respiratoire avec la locomotion. Entre autres parce que, pendant la course à quatre pattes, le thorax est soumis à des chocs puissants et répétitifs lorsque les pattes de devant touchent le sol. Un soutien anatomique est donc nécessaire pour le renforcer. C’est l’air, bloqué dans le thorax à chaque impact, qui fournit ce support – comme chez l’homme, qui bloque intuitivement sa respiration avant de soulever un objet très lourd. Chez les chimpanzés, la respiration est complètement accordée au rythme de la locomotion et ne peut varier. Marcher debout nous a donné la possibilité d’apprendre à modifier nos rythmes respiratoires, ce qui est essentiel pour parler. Autrement dit, pour pouvoir rire – et parler – comme nous le faisons, il a d’abord fallu que nous nous levions sur nos pattes de derrière. Ce n’est encore qu’une théorie, mais je l’ai soumise à de nombreux spécialistes, dont des linguistes, et l’accueil est favorable. Cette théorie «walkie-talkie» explique en outre la différence entre le rire de l’homme et celui du chimpanzé. Vous vous intéressez aussi beaucoup au chatouillement? – Le chatouillement est la plus ancienne façon de déclencher le rire. C’est un comportement très archaïque – les chimpanzés se chatouillent, et ça les fait rire -, qui charrie encore toutes ses vieilles significations. Premièrement, c’est un moyen de communication important, surtout avant l’arrivée de la parole. Les mères chatouillent leurs bébés, les jeunes enfants se chatouillent entre eux. Puis ça évolue en jeux sexuels entre adultes. Même ceux qui disent détester être chatouillés ne détestent pas les jeux sexuels, qui, pourtant, y ressemblent drôlement! C’est une forme de jeu très intime. Il serait très désagréable de se faire chatouiller par un inconnu dans le bus… Mais le chatouillement permet aussi d’étudier bien d’autres choses. Par exemple, pourquoi ne peut-on se chatouiller soi-même? Parce que le cerveau, on ne sait trop comment, annule les sensations que vous vous donnez vous-même. Sinon, on subirait un chatouillement constant (par le contact de la peau sur les vêtements, par exemple). Mais ce mécanisme de suppression n’agit pas sur les sensations qui viennent de l’extérieur. Heureusement, sinon on serait en état d’anesthésie perpétuelle. Il y a donc un mécanisme qui fait la différence entre les sensations que je m’inflige et celles qui viennent de l’extérieur. Ce qui me chatouille, c’est ce qui n’est pas moi. Si on réussissait à mieux comprendre ce mécanisme, on pourrait en doter les robots, qui pourraient ainsi connaître les frontières de leur propre «corps». On dit aussi que le rire est bon pour la santé. C’est vrai? – Le rire ne sert pas d’abord à améliorer notre système immunitaire. Pas plus que la marche n’est apparue pour renforcer notre capacité cardiovasculaire! Le rire est essentiellement un moyen de communication qui sert à modifier le comportement d’autrui. Y a-t-il un lien entre rire, humour et bonne santé? Ce n’est pas évident. On sait que les comiques professionnels ne vivent pas plus longtemps que la moyenne des gens… On sait aussi que l’optimisme peut avoir un effet plus négatif que la prudence sur la longévité (exemple extrême: «Le feu vient de passer au rouge, mais je dois bien avoir le temps de traverser…»). S’il y a un lien entre le rire et la santé, c’est peut-être davantage une affaire de relations sociales que de rire proprement dit. Après tout, on ne peut rire tout seul. Les gens qui rient sont donc plus entourés que les autres…

Devoirs: une affaire d'État! Société

Devoirs: une affaire d’État!

Dix millions investis par québec dans l’aide aux devoirs, des services d’aide privée qui se multiplient… les devoirs ont-ils à ce point changé depuis l’époque où les enfants les faisaient tout seuls ?

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Le bonheur n’est pas dans le cyberespace

Je vais me couvrir de ridicule, mais je crains que ce numéro de L’actualité, consacré aux nouvelles technologies, ne participe de l’euphorie technique. Je me sens un mécréant dans une société de croyants. Je suis persuadé que le capitalisme utilise les nouvelles technologies pour isoler les personnes et mieux les exploiter. Je n’aime pas être exploité. Je constate qu’on veut modifier nos comportements. Je me rends compte, par exemple, que les nouvelles technologies rendent impatient. Même les guichets automatiques le sont et se referment si l’utilisateur est trop lent. Que va-t-on faire des vieux, des handicapés, des enfants et de ceux qui n’obéissent pas au doigt et à l’oeil, comme un logiciel?Le bonheur, faut-il insister, n’est pas dans le cyberespace. Les nouvelles technologies ne sont que de simples outils dont la majorité d’entre nous n’a d’ailleurs que faire. Pour le reste, il y a l’amour, la famille, le soleil, le vin, les livres, la musique, les odeurs, la cuisine qui ne requièrent ni portail, ni site, ni souris. Bien sûr, les nouvelles technologies nous ouvrent des champs de recherche scientifique et des systèmes de communication efficaces. Sans elles, nous ne saurions placer une station en orbite ni rallonger la vie. Mais de quelle vie parle-t-on? Celle du parfait consommateur, rêve du capitalisme? À quoi bon insister? Ce n’est plus l’esprit critique qui l’emporte, mais la pensée magique.Chaque jour, il se dépense des centaines de millions de dollars en publicité pour faire la promotion des communications « point com » à domicile. À quoi bon souligner que leur utilisation première, et la plus importante, reste la pornographie et les jeux vidéo? Le tiers des abonnés à Internet sont des habitués, au travail ou à la maison, des sites pornos. En Amérique du Nord, cette industrie rapporte 10 milliards de dollars à ceux qui investissent dans les réseaux et les exploitent. Même General Motors et Rogers Communication (propriétaire de L’actualité) offrent, par l’intermédiaire de la télévision numérique, de l’adult entertainment. Sur la porno, tous ferment les yeux, comme sur le rapport entre l’obésité des enfants et les jeux vidéo.Comment, tout simplement, signaler qu’Internet est peut-être moins démocratique que la télévision généraliste? Quelques millions de téléspectateurs assistant au même match de hockey ou écoutant le même bulletin d’informations partagent les mêmes émotions et sont davantage en communication que les millions d’internautes à la recherche d’un billet d’avion au meilleur prix ou du dernier médicament pour bébé. La multiplication des chaînes de télévision et des sites Web isole et spécialise. Je souhaite qu’ils soient nombreux à faire faillite, car la démocratie demande des communications de masse.Nous vivons sous la dictature du bavardage. Le clavardage (chat) est l’illustration évidente que l’homme s’ennuie et la femme aussi. Internet est le plus vaste passe-temps inventé par l’homme depuis les jeux de cartes. Est-ce parce que l’ordi vous permet de jouer en ligne avec un inconnu en Australie que c’est excitant? On se croirait dans une émission de Star Trek. « Beam me up! » et l’on s’imagine sur un autre continent à converser avec n’importe qui, de n’importe quoi, n’importe comment. Les publicitaires vont-ils mentir longtemps encore? L’internaute n’est pas celui qui voyage, mais un individu vissé à son siège; le cyberespace n’est pas un espace, mais un vide sidéral dans lequel se promènent des électrons; le iBook n’est pas un livre, mais un super-dactylographe dont le logiciel nous impose sa logique. Quel plaisir y a-t-il à contempler l’écran d’un ordinateur qui vient de « se planter »? Le stylo ne vous tournera jamais en dérision, votre manuscrit ne disparaîtra jamais dans la nuit des électrons. »Nous sommes ici pour créer des besoins », me disait un finissant des Hautes Études Commerciales payé par le gouvernement fédéral pour initier les analphabètes de l’ordinateur. Manquons-nous de besoins?! Les grandes stratégies des concepteurs d’ordinateurs sont évidentes. Bill Gates offre un jour, gratuitement, des appareils à certaines écoles. Le gadget est impressionnant. Tous les établissements scolaires en réclament. Comment a-t-on pu enseigner jusqu’à ce jour sans ordinateurs, demande-t-on? Les budgets gouvernementaux permettent de transformer les établissements du passé en écoles du 21e siècle. Bientôt, l’on voudra brancher chacun au réseau Internet et la salle de classe offrira désormais les mêmes plaisirs que les arcades. Mêmes jeux, mêmes accros, mêmes psys, mêmes profits. Or, sait-on que l’enfant retient moins bien ce qu’il décrypte sur l’écran que ce qu’il déchiffre dans le livre? Sait-on que certains jours des enseignants passent plus de temps à déboguer les ordinateurs qu’à enseigner? Admettra-t-on que Bill Gates a procédé exactement comme font les pushers pour vendre leur drogue, en réduisant les prix et en donnant des ordinateurs aux écoles pour élargir son bassin de clients?Est-ce que je continue? Visiter le Louvre en virtuel n’ajoute pas un iota à la culture, c’est-à-dire à la fréquentation des oeuvres d’art, à la découverte du monde dans la littérature, à celle de la musique dans une salle de concert.Les commerçants sont astucieux: au nom de la culture, ils vous vendent un ordi en vous parlant de l’accès aux bibliothèques du monde entier, quand tout ce qu’ils ont en tête, c’est le téléachat. Confusion. Dominique Wolton (Internet et après, Flammarion) rappelle qu’il ne suffit pas d’accéder à la Grande Bibliothèque de France, mais qu’il faut savoir ce qu’on y cherche. Le même terminal, le même clavier pour les jeux, la porno, le téléachat, le savoir.Certains gourous délirent déjà: « Nous venons de produire un objet anthropologique qui est à la fois une technique, un langage et une religion », écrit Pierre Levy dans World Philosophie (Odile Jacob). « Depuis qu’ils sont connectés, tous les ordinateurs n’en forment plus qu’un seul qui reliera tous les humains. » Ce professeur de l’Université du Québec à Trois-Rivières a réinventé le corps mystique du Christ. Et ce sont ces gourous qui ont persuadé le gouvernement du Québec de subventionner les familles qui se brancheront sur le Net! Veut-on éliminer les marchands du quartier en faveur des cyberboutiques?Les financiers ne rigolent pas, ils fusionnent. Ils créent des « synergies » et transforment les employés des journaux, des télés, des radios ou des magazines de leurs empires en alliés objectifs. Déjà, l’ordi dans la salle de presse encourage une certaine paresse. Faire une enquête sur le terrain? On entend à longueur d’émission des chroniqueurs de la radio nous répéter ce qu’ils ont lu dans le Net. Ces journalistes sont payés pour être des courroies de transmission. Quelle preuve a-t-on de la fiabilité des informations qu’ils véhiculent?Peut-on mieux saisir le monde de la politique, de l’économie et les luttes de pouvoir à partir du Net ou en fréquentant les oeuvres de Shakespeare, Rabelais, Cervantès ou Goethe? Ce n’est pas parce que j’utilise dans mon métier de cinéaste des systèmes de montage virtuel que je vais les introduire dans mon univers privé. Qu’il n’y ait plus de différences entre le bureau et la maison, qu’on y trouve les mêmes outils n’améliorent pas la vie. La « maison intelligente » inventée par des informaticiens abrite-t-elle des sous-doués du commutateur?Les milliers d’inventions électroniques qui nous sont offertes n’augmentent pas la liberté, au contraire. Je me refuse à être prisonnier d’un téléphone cellulaire, surveillé par des mouchards, sonné à tout moment comme un butler par un téléavertisseur, sollicité à tort et à travers par des courriels inutiles, pressé de respecter des échéances de plus en plus serrées, les yeux épuisés par la lecture d’écrans cathodiques, forcé de parler à des menus plutôt qu’à des téléphonistes. Je veux vivre, je n’ai rien contre la vitesse, mais je sais que le temps et même la lenteur sont porteurs de sagesse. S’il faut, pour rester un être humain, refuser de se brancher (sauf par nécessité), j’accepte cette situation en toute conscience et je vous laisse le multimédia en vous souhaitant bien du bonheur.

Société

Itinéraire d’un peuple libre

Je pense qu’au 31 décembre 1999 l’heure est plutôt aux bilans qu’à la prospective, pratique douteuse qui consiste soit à tracer des graphiques de tendances, comme si une société était à l’abri de revirements inattendus, soit à prophétiser dans le sens de ses intérêts pour mieux influer sur l’avenir. Pour ce qui est du bilan, le hasard m’a favorisé.Tout récemment, j’ai été amené à revoir un documentaire réalisé par le cinéaste Jean-Marie Drot, en 1963. En ce temps-là, Drot parcourait le monde et présentait au public français des aspects inconnus de pays visités, du Pérou à la Chine, de la Pologne au Québec. Son Journal de voyage au Québec m’a paru, en cette fin de siècle, lumineux.Plutôt que de décrire aux spectateurs le visage officiel du Canada des années 60, qui aurait immanquablement compris des entrevues avec les élites religieuses et politiques, le réalisateur s’est laissé guider par son instinct, au fil de ses rencontres avec des artistes, des écrivains, des cinéastes, des comédiens et des militants de la scène politique, extraordinairement vivante à cette période. On peut même dire que Jean-Marie Drot a réalisé à chaud le seul film qui ait été tourné sur l’amorce de la Révolution tranquille, soit sur nos aspirations sociales et politiques d’alors.Pendant trois heures, on y rencontre aussi bien les jeunes intellectuels de Parti pris que les Pierre Marois, Jean-Marc Léger, Gaston Miron, Armand Vaillancourt, Micheline Beauchemin ou Michel Chartrand de l’époque, tous convaincus qu’il fallait changer les rapports de société. L’atmosphère était explosive.Que voulait-on en 1960? La laïcisation du système d’enseignement pour intégrer les immigrants, un accès aux postes de commande dans l’administration, la gestion des entreprises économiques, la reconnaissance d’une culture originale de langue française en Amérique. Tous, poètes, peintres ou cinéastes, affirmaient avec conviction, dans une langue claire, leur intention de réussir un Québec moderne.Près de 40 ans plus tard, en visionnant ce Journal de voyage au Québec, il est évident que les garçons et filles qui manifestaient en 1963 ont presque réalisé leur programme. Le réseau scolaire est non confessionnel, les enfants des immigrés fréquentent l’école de langue française, on rencontre des francophones à tous les niveaux de l’administration privée et publique, l’économie est principalement dirigée par des gens d’affaires de langue française, les femmes ont acquis droit de cité, la littérature du Québec a été reconnue et honorée à Paris, et nous ne soumettons plus nos états d’âme au Vatican. La culture québécoise a atteint une dimension internationale tout à fait inespérée dans le domaine de la chanson, du théâtre et du cinéma.Cette réussite extraordinaire est attribuable aux personnes et aux organisations sociales ou politiques créées à cette époque. Le bilan est positif, et l’évolution s’est incarnée, grâce aux gouvernements du Parti libéral et du Parti québécois, dans des lois dont tous peuvent reconnaître la pertinence, la nécessité et la valeur. Ce n’est pas parce que nous avons aujourd’hui des problèmes de gestion et de financement du réseau de la santé, par exemple, qu’il faut s’imaginer que nous avons raté notre vie de société et cette Révolution tranquille.Après avoir visionné le film de Jean-Marie Drot, donc, j’étais à la fois fier de ce que nous avions collectivement accompli et déçu de l’attitude des principaux partis qui s’affrontent aujourd’hui.Pourquoi, par exemple, le Parti québécois ne reconnaît-il pas les progrès réalisés, l’affirmation réussie de notre identité, la sécurité linguistique obtenue, la réalité d’une prise en charge du Québec par tous ses habitants avec l’usage d’une langue commune, le français? Est-ce qu’un bilan trop positif nuirait à ses stratégies référendaires?Pourquoi les libéraux du Québec ne revendiquent-ils pas tout autant leur part de mérite dans cette réussite, puisque c’est aussi sous Jean Lesage et plus tard Robert Bourassa que nous avons acquis des lois sociales égalitaires, puis trouvé des compromis linguistiques acceptables sur l’affichage? Sont-ils les otages d’une clientèle anglophone revancharde?Pourquoi le gouvernement libéral d’Ottawa n’admet-il pas que, si le Québec a pu progresser et obtenir ce bilan positif à l’intérieur du contexte confédéral, c’est parce que les partis qui se sont succédé à Québec n’ont cessé de réclamer notre dû, qu’un jour Pierre Bourgault, s’étant assis sur un tabouret chez Murray’s, a réclamé d’être servi en français, et que, par la suite, les manifestations publiques dans les rues et des discours nationalistes extrêmes ont forcé Ottawa à reconnaître l’originalité de la société québécoise? Jean Chrétien serait-il même premier ministre du Canada sans le « mouton noir » québécois?Le bilan de cette fin de siècle est globalement positif, et le président Clinton a raison: nous ne sommes pas une nation opprimée. Mieux encore: nous sommes libres, comme peu de peuples le sont, de penser, de nous instruire, de nous exprimer, de circuler, de nous enrichir, de nous épanouir, d’établir un équilibre entre les droits de l’individu et ceux du groupe, entre le moi et le nous.On le sait, trois communautés se côtoient au Canada, la francophone, l’anglophone et l’autochtone. Ces trois communautés sont cependant mises en scène par des journaux le plus souvent partisans et dont la pensée éditoriale l’emporte sur la responsabilité d’informer. Il faut voir dans les médias de langue anglaise la rage et le mépris qui se manifestent dès que le Québec relève la tête. Il faut admettre que les médias de langue française font souvent preuve de plus de préjugés et d’ignorance à l’égard de la culture canadienne-anglaise que la décence ne le permet. Pour ce qui est des autochtones, il est difficile de saisir la différence, dans leurs discours, entre les propos intégristes et ceux dictés par la recherche d’une dignité nécessaire. Or, tout cela est amplifié par une presse nourrie de sensationnalisme. À chacun donc de se rappeler quotidiennement qu’entre la réalité sociale et la fiction journalistique il y a une marge considérable.Il ne s’agit pas d’attribuer des notes à Ottawa ou à Québec ni de comparer les bulletins politiques, mais de reconnaître qu’une civilisation vit de tensions, de crises et de chevauchements. On ne trouve la paix que dans un cercueil.Reste, en arrière-plan de toutes ces années, la question de la langue, inépuisable. Est-elle menacée? Va-t-elle disparaître? Le Québec doit, sans doute, obtenir le plein contrôle de l’immigration, car les Canadiens français et les enfants de la loi 101 sont les seuls à porter la responsabilité de l’avenir du français en Amérique du Nord. Mais peu importe les discours, le fait que nous soyons 100 millions de francophones sur la planète ne change pas grand-chose. Et même si le chinois ou l’anglais sont davantage parlés que le français, cela ne nous enlève pas la capacité de communiquer. Comme le disait l’écrivain Jean Paulhan, c’est une question d’envie. Voulons-nous continuer à parler français? Saurons-nous apprendre aussi l’anglais et l’espagnol sans pour autant perdre la maîtrise d’une langue qui est généralement mieux parlée qu’il y a 40 ans? « Eh bien, décidons-le tout de suite, ajoutait Paulhan; ce sera du temps de gagné pour tout le monde. » Pour ma part, c’est en français que je veux vous souhaiter bonne année, bon siècle, bon millénaire! La vie des petites nations est passionnante. Mais il faut savoir prendre la mesure de ce qu’on est: il y a plus de résidants à Tokyo et ses environs (31 millions) que dans tout le Canada. Le Québec, avec ses 7,5 millions d’habitants, se compare, disons, au Danemark, ce qui n’est pas négligeable; mais surtout, cessons de lorgner nos voisins du Sud. Et que le Canada sache quelle chance il a de nous avoir comme partenaires, car nous lui donnons à exister!

Société

La quadrature du globe

Certains se souviendront des Vrais Penseurs de notre temps que publia, en 1989, Guy Sorman, un livre de rencontres et de réflexions pertinent. Cette fois-ci (Le monde est ma tribu, Fayard), notre sociologue-journaliste prend une si grosse bouchée, cependant, qu’il lui arrive presque de s’étouffer: l’auteur voudrait être à la fois Tocqueville, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Claude Lévi-Strauss et Voltaire! C’est beaucoup d’ambition pour un seul homme.La question que soulève Sorman, pourtant, est fondamentale: comment les forces centrifuges de la mondialisation vont-elles réagir aux tensions centripètes des nationalismes? L’approche de Sorman tient à la fois de l’encyclopédie et de la télévision. Pour évoquer l’âme des peuples, il puise dans l’histoire, pour fouiller ce qu’il nomme le McMonde – en référence aux hamburgers et à la souris -, il fait le tour de la terre, de Brooklyn à Ceuta, de la passe de Khyber à la Terre de Feu, buvant ici de la vodka, là du coca, ailleurs les paroles d’un sage, d’un militaire ou d’un pêcheur.En chaque lieu, Sorman met en perspective les échanges qui ont fait nos civilisations. Ce qui est vraiment nouveau, en effet, c’est moins la circulation des marchandises et des idées, ou l’affrontement des religions, que la conscience que nous en avons. McCésar, McAttila, McAlexandre, McNapoléon ou McHollywood ne sont que des vagues d’ampleurs variables.L’entreprise est à première vue séduisante, mais le problème de ce périple tient peut-être à la personnalité du voyageur. Guy Sorman, d’éducation laïque et française, cherche à réconcilier les tribus, dont il respecte les cultures diverses, et le McMonde, pour l’efficacité duquel il a la plus grande admiration. Comment peut-on être français, américanophile et anthropologue?L’ouverture du livre (on a presque envie de dire: la première séquence) porte sur le voyage que fit le jeune Darwin à bord du Beagle, qui navigua du côté de la Patagonie, et qui serait à l’origine d’un changement de paradigme dans notre civilisation. Parti en expédition géologique, le savant anglais revint chez lui avec le projet d’écrire De l’origine des espèces, qui annonça «l’écroulement des révélations religieuses et leur remplacement par des idéologies rationalistes venues combler les vides abandonnés par le divin». Darwin rayait de la carte le bon sauvage et le mythe de la Création.Guy Sorman, pour sa part, ne souhaite la disparition ni des sauvages, ni des religions, ni des tribus. Lors de son séjour en Turquie, il se persuade que l’islam n’est pas l’islamisme. Il reconnaît à chacun, Japonais, Russe ou Sénégalais, le droit à sa petite patrie. Mais il affirme d’un même souffle que personne n’échappera, en Bosnie comme en Chine, à l’«américanisation». Mais qu’est-ce à dire? Il ne faut pas confondre: les techniques sont universelles, les modes d’emploi, tribaux. Et Sorman décrit avec justesse l’apparition, aux États-Unis, d’une religion hédoniste qui est le liant du melting-pot.On peut regretter que le journaliste n’ait pas mis les pieds au Canada. C’est pourtant ici que culture et McMonde sont à nu: pendant combien de temps encore le Canada voudra-t-il affirmer sa différence d’avec les États-Unis? Est-ce que les communautés française et anglaise ne vivent pas ce que Freud disait du nationalisme en 1930, «un narcissisme de la petite différence qui conduit à se combattre des communautés apparentées»? Et si Narcisse était la taupe de McMonde?Ce qui fait le charme, néanmoins, de ce livre ambitieux, c’est qu’à force de vivre aux frontières – celle qui marque la fin de l’Europe, celle qui délimite le territoire de la chrétienté, celle qui permet aux Afghans de contrôler le passage de l’Occident à l’Orient, celle qui annonce Harlem et qu’aucun Blanc ne traverse la nuit, celle que fut la grande muraille érigée pour protéger la culture chinoise, qu’elle enferma sur elle-même -, Guy Sorman fait la démonstration que le commerce est la faille de l’idéologie tribale. C’est aux frontières, lieux flous par excellence, tracées parfois distraitement, comme ce trait qui sépara les deux Corées, ou par la raison du plus fort, que l’humanité révèle ce qu’elle a de plus sordide (sa violence) et de plus exaltant (le métissage).Si le sociologue-journaliste ne trouve pas de recettes magiques pour apprivoiser les tribalismes, une remarque, une information, une intuition agrémente soudain son récit et donne à réfléchir.Le visage du bouddha, nous rappelle-t-il, est une création de la statuaire grecque; les cloches des églises ont voyagé d’Asie jusqu’à l’Europe, qui les a adoptées; Jésus est plus proche du bouddhisme que du judaïsme, et les prêcheurs araméens pourraient expliquer sa doctrine en rupture avec celle de Moïse; si 50% des Anglais croient aux fantômes, 90% des Américains croient aux anges; la Chine a plusieurs langues, mais une seule écriture. Discuter des identités nationales dans l’éclairage du McMonde demande d’accepter au préalable la diversité des parcours. Cela, Guy Sorman le réussit avec bonheur. Mais quand l’auteur choisit d’affirmer «le monde est ma tribu», il s’aveugle, car il reste, dans son projet de caractère universel et par son discours rationnel, un pur produit de la tribu française.