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Non au prêt-à-penser

J’ai trouvé, au magasin général de Saint-Armand, une casquette avec le message: « Comme tout le monde, je ne pense à RIEN ». À qui l’offrir?Maurice Duplessis se moquait des poètes. Il y aurait, au Québec, une tradition anti-intellectuelle avouée. Rien n’agacerait plus, en Laurentie, que la réflexion, la pensée, le débat d’idées. En réalité cette attitude est plus catholique que québécoise. Dans l’Église, quand parle le pape, personne ne peut penser autrement.Il y a ceux qui s’avancent dans la vie avec bonne conscience, persuadés d’avoir raison, et ceux qui remettent toujours tout en question parce qu’ils traînent de naissance une conscience malheureuse. « C’est la dignité de l’intellectuel », dit Régis Debray.Arrêtons-nous un instant à notre situation politique: ni le fédéralisme ni l’État unitaire ne sont des articles de foi. Ce qu’il nous faut, c’est une organisation sociale et une structure politique qui correspondent aux besoins réels de notre communauté. Il s’agit moins d’opposer Québec à Ottawa que de mettre en perspective nos débats.En ce sens nous avons une chance inouïe de parler français, c’est-à-dire de penser dans une langue qui porte en elle une longue tradition de respect des intellectuels. Opposer le rictus de Jean Chrétien au rire de Jacques Parizeau n’avance pas à grand-chose. Les idées doivent remplacer les images. À Paris l’intelligence, même quand elle profère des bêtises, est valorisée. On ne devient pas président de la République là-bas, ou premier ministre, sans avoir publié un livre ou deux.On peut affirmer, sans que ce soit nostalgie, que la Révolution tranquille offrait un paysage plus satisfaisant, sur le plan intellectuel, que celui d’aujourd’hui. À cette époque le Parti libéral n’était pas dans les mains des managers et le Parti québécois, tout neuf comme aujourd’hui le Bloc, ne croyait pas avoir réponse à tout. Les éditoriaux du Devoir, les articles des petites revues, les essais trouvaient un écho dans les discours politiques. Même Jean Lesage dialoguait avec les intellectuels.Aujourd’hui les partis s’habillent surtout dans les boutiques du « prêt-à-penser » de Bay Street. Or la politique, ce n’est pas d’abord l’économie. « Créer des emplois » ne fera pas disparaître le nouveau chômage qui demande que l’on se questionne sur la répartition du travail entre le Nord et le Sud, sur l’école, sur les valeurs bousculées par le marché, sur la disparition du mur de Berlin ou sur le libéralisme vainqueur de Staline. »L’évolution technique », dit Régis Debray dans un merveilleux petit livre de conversations avec le Suisse Jean Ziegler (Il s’agit de ne pas se rendre, Arlea), « est irréversible, l’évolution politique n’est pas irréversible. » D’où le débat d’idées non seulement possible mais capital, et le rôle des intellectuels plus important que jamais. « L’intellectuel ne sert à rien, il faut vivre avec cette idée, avoue Debray, mais il sert la vérité. » Il ajoute: « Depuis qu’il y a des sociétés, il y a des professionnels qui sont payés pour entretenir le symbolique. À toutes les époques, en tout cas depuis le néolithique. » Il arrive aussi que l’intellectuel s’engage. Ainsi Ziegler: « Je lutte pour que la planète ne se convertisse pas en supermarché, et pour qu’il y ait des îlots comme l’État, la culture, l’éducation, soustraits à la loi du plus solvable. »La conversation entre Debray (que je tiens pour un des intellectuels les plus importants d’aujourd’hui) et Ziegler, tout comme les grands entretiens réunis en un livre (éd. Le Monde), nous permet au bon moment d’inviter chez nous, pour quelques heures, les plus grands esprits européens. Leurs idées nous sont d’autant plus nécessaires que nous entendons à coeur de jour et de médias des slogans réductionnistes venus des États-Unis.Les Debray, Touraine, Finkielkraut, Hassner, Amin et les autres arrivent à point nommé pour nourrir par exemple un débat sur la nation, qui est née en Europe avant de se retrouver dans notre assiette. Les intellectuels qui débattent de l’Europe fédérale, des rapports de force internationaux, de la puissance américaine, des enjeux géopolitiques sont plus utiles qu’un abonnement à CNN. Leurs intuitions même, sur le social et le culturel, peuvent nous amener à comprendre qu’un pays est autre chose qu’une somme de libertés individuelles exercées avec un haut niveau de vie. »L’Europe, c’est la Bible et les Grecs », explique Emmanuel Levinas, c’est-à-dire d’une part la tradition judéo-chrétienne de responsabilité pour « l’autre », d’autre part l’ordre et l’harmonie comme pensés par les Hellènes. On est loin des commentaires sur les déboires d’un sportif californien accusé d’avoir occis sa femme et l’amant de celle-ci.Les journalistes, dans les années qui viennent, auront un rôle primordial. Aujourd’hui le dollar a remplacé la messe. Toute information est présentée sous un angle économique. On confond bénéfices et déficits avec le Bien et le Mal. Les idées, au journal télévisé, sont de plus en plus courtes. « L’éthique de l’intelligence, explique Régis Debray, c’est le dialogue, le discursif, l’abstraction. C’est d’abord le temps, le temps qu’il faut pour développer une argumentation. » À ce jour l’audiovisuel, qui se nourrit de spectaculaire, n’a que faire de l’intellectuel. Les dirigeants des réseaux d’État devraient savoir que, quand les intellectuels n’ont plus de temps d’antenne, les sociétés n’ont plus le temps de penser.

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Nous sommes tous des chômeurs virtuels

Le chômage est perçu comme une maladie dont le malade serait lui-même responsable. Une sorte de cancer du poumon : vous n’aviez qu’à ne pas fumer ! Vous n’aviez qu’à ne pas travailler, ainsi vous ne seriez pas devenu chômeur ! Et maintenant que vous n’avez plus d’emploi, veuillez quitter la scène, car votre présence gêne ceux qui en ont un, comme le cancéreux met mal à l’aise les personnes en santé.Le virus n’est pas nouveau, mais comme tous les virus il est devenu, avec le temps, plus virulent. The least cost method, c’est-à-dire la production au meilleur prix, comprenant les matières premières et le transport, fait en sorte que votre chemise est taillée et cousue en Corée plutôt qu’à Saint-Jérôme. The bottom line, ce qui reste comme profit quand l’objet est livré au marchand, a transformé cette année quelques centaines de milliers de femmes et d’hommes en « demandeurs d’emplois », puisque leurs tâches sont accomplies autrement. Ce terme de « demandeur d’emploi », utilisé dans les statistiques du chômage, cache une réalité sordide : il n’y a plus d’emplois. Inutile d’en demander. Tendez plutôt la main vers les services sociaux, vous recevrez votre pitance, chèque de chômage ou de bien-être social, que l’on vous reprochera bientôt car ce sont ceux qui travaillent encore que l’on taxe et ils aiment cela de moins en moins.Il est possible de parler du chômage en termes généraux : les emplois qui disparaissent fragilisent nos sociétés industrielles avancées, menacent l’équilibre social, encouragent le crime, découragent les jeunes. Mais quand on a dit cela, on n’a pas même commencé à comprendre ce que le cancer du chômage représente pour un être sain. La mise à pied, dans un contexte de crise économique, vous retire de la race des humains. Il faut être chômeur pour parler adéquatement du chômage, or en parler est un emploi, donc en parler c’est cesser de le vivre. Ne pas avoir d’emploi, dans la merveilleuse société individualiste que nous avons construite, c’est se retrouver du côté des morts-vivants. Y a-t-il une vie après le travail ? Tous ces amis avec qui on allait manger le midi, que l’on croisait dans les corridors, qui nous invitaient au café, où sont-ils passés ?Ces réflexions me viennent à la lecture de la Chronique des non-travaux forcés (Flammarion) que vient de publier Jean-Pierre Dautun, qui était publicitaire à Paris, c’est-à-dire un homme de mots et de slogans, tout à fait branché sur le réseau de la société de consommation. Mais la crise économique, on le sait, a d’abord frappé ce domaine mou qu’est la publicité. Pourquoi annoncer quand plus personne n’achète ? Dautun est au chômage. Parce qu’il est un rédacteur de métier, et que « le chômage le travaille », il tient une chronique de sa recherche d’emploi. Son texte est intelligent et pathétique. Les chômeurs qui le liront se sentiront solidaires; les autres, les travailleurs de tout acabit, ne comprendront qu’avec leur tête.Chômeur, demandeur d’emploi, le seul texte que l’on vous demande est celui de votre CV qui va rejoindre la pile de dizaines d’autres CV que personne ne veut lire. Votre nouvel outil fétiche : le téléphone. Vous y passerez la journée, à obtenir un hypothétique rendez-vous (Ah ! il vient de sortir, il a une réunion, il vous rappellera), à attendre.Au début le chômage repose. L’esprit se met au travail, mais c’est pour découvrir que plus rien n’est pareil, que la ville que vous habitez est un décor dans lequel vous n’avez plus votre place. Vous êtes libre de vos heures ? Vous vous réfugiez dans les jardins publics. Vous vous réjouissez d’apprendre qu’une autre entreprise a fermé ses portes, vous découvrez la solidarité affective des laissés-pour-compte. Vous avez tant de temps devant vous que vous ne savez plus l’employer. Vous découvrez peu à peu que vous êtes une ressource humaine dans les statistiques, qu’il faudrait vous recycler (comme les déchets) mais on ne sait en quoi. Vous vivez le scandale de la civilisation technique capitaliste.Celui qui travaille a droit à des vacances. Celui qui chôme n’a droit qu’à du vide et peu à peu devient insensible. Il glisse de la déception à la désespérance, de la fierté à l’humiliation, à l’indifférence, au mépris de soi. Bottom line ? Le 788e jour de chômage, Jean-Pierre Dautun a posté son manuscrit à un éditeur. C’est évidemment le texte d’un publicitaire parisien, mais il m’a rappelé les quelques mois de chômage que j’avais vécus, jeune père de famille comme lui, quêtant, d’un bureau à l’autre, à Montréal, un emploi.J’ai lu cette chronique pour rédiger la mienne : je travaille, bien sûr, mais nous tous qui travaillons, justement, devrions être de coeur avec les chômeurs qui sont en passe de devenir les boucs émissaires de nos égoïsmes. Il y en a qui refusent de travailler ? Je connais des paresseux et des tire-au-flanc qui ont un emploi. Le regard que nous portons sur les chômeurs, c’est sur nous-mêmes que nous le posons. Nous sommes tous des demandeurs d’emploi virtuels dans la merveilleuse société interactive de la mondialisation des échanges. C’est ce que nous dit Jean-Pierre Dautun, notre semblable, notre frère.

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Le coureur de fond au fil d’arrivée

Quand le Musée du Québec a inauguré de nouvelles salles en présentant la collection des tableaux de Maurice Duplessis, il y a quelques années, Robert Bourassa, qui a ses bureaux tout à côté, près des plaines d’Abraham, a refusé d’assister au vernissage.Duplessis était pourtant un sujet qu’il possédait par coeur, mais la peinture, les arts, les musées, le milieu intellectuel ne lui disent rien. Il se sent plus à l’aise en compagnie d’industriels et de gens d’affaires. La politique, pour lui, est une dimension de l’économie. Si on lui avait parlé de la plus-value des tableaux que Maurice Duplessis accrochait sur ses murs, de la valeur refuge que représente, dans les cycles économiques, un Marc-Aurèle Fortin, il aurait peut-être tendu l’oreille. Mais l’art pour l’art ? Rien à faire. Il a d’autres préoccupations.Le destin de cet homme est remarquable : né dans la gêne, orphelin de père dès son jeune âge, il réussit à percer le mur des classes sociales par sa seule intelligence, appuyée d’une mémoire étonnante. A 11 ans, en 1944, il distribue des tracts pour un candidat du Parti libéral. Quand Adélard Godbout perd quand même les élections, il m’annonce qu’il le remplacera un jour. A 15 ans, le Parti libéral deviendra sa famille étendue, il travaillera pour payer ses études grâce au parti (il sera percepteur de tickets à un guichet du pont Jacques-Cartier). Il réussira brillamment des études classiques au collège Jean-de-Brébeuf (et plusieurs amis du collège deviendront ses collaborateurs au pouvoir). Il obtiendra une bourse prestigieuse qui le mènera en Angleterre. Il se mariera dans le parti puisque les Simard de Sorel, la famille de sa femme Andrée, vivaient des contrats de construction de navires du gouvernement libéral. Le jour du mariage de Bourassa, Lionel Chevrier, ministre fédéral, se posant en hélicoptère près de la piscine, veillait déjà sur lui. Robert avait désormais les moyens de ses ambitions.Il aurait pu, en réalité, faire carrière à Ottawa. Fiscaliste, il travaillera un temps aux impôts fédéraux, il y apprendra quelques petits trucs utiles pour les affaires de la famille, mais il s’ennuyait ferme sur les bords de l’Outaouais.Au début des années 60, un très jeune économiste se demandait (et demandait à ses amis) s’il devait plonger en politique au Québec ou se diriger vers d’autres horizons. Question inutile : mis à part les statistiques du baseball, qu’il manipulait depuis l’époque où les Royaux jouaient au stade DeLorimier, au bout de la rue, Bourassa n’avait qu’un intérêt dans la vie : le pouvoir politique. Certains de ses collègues devinrent dominicains ou jésuites, on disait : c’est la vocation. Robert devint homme politique, il n’y aurait plus rien d’autre dans sa vie : c’était sa vocation.On sait que, jeune député du Parti libéral, il a hésité entre la Révolution tranquille de Jean Lesage et celle de René Lévesque. Ce n’était pas par idéologie, mais pour se situer dans le bon sillage. Robert est un homme pragmatique. Sa philosophie est relativement simple : il croit à l’économie politique, une science humaine qui consiste à miser sur des structures industrielles, à orienter les échanges économiques, à favoriser la production de richesse que l’on répartit, à chacun selon ses besoins, par la fiscalité. Les idées abstraites, les discours sur l’indépendance des nations ou la lutte des classes ont peu de poids dans cette vision du monde.De plus Robert Bourassa est un conciliateur-né, l’affrontement lui répugne parce qu’il représente un gaspillage d’énergie. Dans son approche des réalités, il faut additionner : les appuis qui se transforment en votes, les investissements qui se traduisent en emplois. Il croit à la circulation de l’argent, c’est une sorte de Suisse en somme, qui dort du côté des banquiers. Son modèle : le frère économe qui assure la richesse de la communauté sans flafla, ni tape-à-l’oeil.D’où ce grand maigre, tenace et têtu, qui plie mais ne rompt pas, est vite devenu, aux yeux de ses adversaires, un petit gérant. L’autre premier ministre, Pierre Elliott Trudeau, qui cite les poètes latins dans le texte, qui se pavane, stars de cinéma au bras, qui est né riche et bilingue, qui a voyagé comme un homme du monde, ne pouvait que mépriser « le mangeur de hot dogs » de la rue Parthenais.On ne peut imaginer deux hommes plus dissemblables. Bourassa, par sa compassion naturelle, est du côté des René Lévesque; Pierre Trudeau, par sa morgue, est le cousin du Jean Lesage de la Grande-Allée. L’un tout en nuances, l’autre péremptoire, ils n’étaient pas faits pour s’entendre, pas plus à Victoria qu’à propos de la constitution de 1982.Si Robert Bourassa n’a pas joué les « hommes d’État » sur les scènes du monde, si les querelles diplomatiques l’exaspèrent, c’est parce qu’il se sent bien chez lui, au Québec, dans la famille libérale, dans le « salon de la race », dans ses meetings politiques, à son téléphone, relié instantanément à ceux qu’il veut convaincre en faisant semblant de les consulter.Combien d’hommes d’affaires, d’avocats, d’amis se sont faits prendre à ce jeu du téléphone ! « Le premier ministre voudrait vous parler… » susurre la téléphoniste de Québec. Tout s’arrête soudain sur le green où monsieur allait putter; dans la maison, on demande aux enfants de ne plus courir ni crier; au bureau, la secrétaire se fait discrète… Que veut le premier ministre ? Partager vos vues sur la montée du dollar américain, vous demander votre avis sur la crise écologique, ce que vous pensez de l’attitude des médecins, l’affichage en français fait-il vraiment problème ? D’un téléphone à l’autre le premier ministre se fait une idée qui de toute manière était déjà la sienne avant même de vous parler. Vous pouvez retourner au golf, à vos enfants, à vos affaires, Robert en fera à sa tête.On n’échappe pas à son physique. Robert Bourassa n’est pas un grand séducteur, du moins pas en public, mais son amabilité naturelle en fait un extraordinaire homme de relations. Il ne joue pas sur les émotions, il cherche des solutions, sa pratique des intérêts politiques l’a depuis longtemps habitué à laisser couler les mesquineries. C’est un homme d’eau d’ailleurs : sous la douche, en 1970, en se lavant les cheveux, il trouve le slogan de la campagne électorale : 100 000 emplois ! Quelque temps plus tard il lance le projet de la baie James, persuadé que « l’énergie du Nord », celle des rivières impétueuses, fera la force du Québec. Et puis tous les jours il nage quelques longueurs, il a tout du poisson qui remonte les rapides, il sait tenir son souffle quand les autres le croient noyé sous les problèmes. C’est sur les marches de la piscine qu’il écrit son célèbre discours d’après l’échec de Meech : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est aujourd’hui et pour toujours une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »Je ne me souviens pas l’avoir vu se décourager ou paniquer. Il a appris depuis longtemps à contrôler ses émotions. Ce n’est pourtant pas un homme sans coeur, loin de là, car sa fidélité à ses amis, son absence totale de rancune ou de hargne, sa préoccupation pour la santé et le bien-être des gens âgés sont autant de sincérités indiscutables. Mais en économie politique, faut-il le souligner, le coût des hôpitaux est assuré par les impôts, tout comme celui des garderies, et ceux-ci ne peuvent être qu’une ponction raisonnable de la richesse créée par le commerce. CQFD.Il est aisé, aujourd’hui, de lui reprocher les grands travaux hydroélectriques : c’est un homme d’avant la crise écologique, d’avant les revendications autochtones. Né un 14 juillet, Robert Bourassa n’a pas rêvé prendre la Bastille, il savait que ces gestes appartenaient au passé, mais la coïncidence entre son anniversaire et la fête de la révolution lui a souvent rappelé la place que le français avait dans nos vies. Il en a fait la langue officielle du Québec, à nous de la parler.Robert Bourassa est un premier de classe qui a réussi ses ambitions politiques comme il réussissait ses travaux à l’école Saint-Pierre-Claver, à Montréal. Plus studieux qu’athlétique, plus dévoué que profiteur, plus sérieux qu’enjoué, plus moqueur que méchant, les Québécois ont choisi de lui confier leur pays à quatre reprises. Il fallait bien, pour que cela arrive, qu’il nous ressemble un peu. Évidemment, l’épine constitutionnelle au pied, le Québec continue de boitiller. Mais comment lui reprocher de n’avoir pas réussi ce que Duplessis, Lesage, Johnson et Lévesque, tour à tour, n’ont pas réalisé ? Robert Bourassa ne s’est jamais pris pour Fidel Castro. Dans le théâtre de la Révolution tranquille il aura joué le rôle de Tranquille.Nous entrons dans une nouvelle époque : le socialisme s’est effondré, le capitalisme se lézarde. Une autre génération doit prendre la relève. Ce fils du plateau Mont-Royal cède la place en gentleman. Ce qui prouve qu’il y a noblesse de naissance dans toutes les classes sociales. Il suffit de vouloir son destin. Chassé de la scène politique par la maladie, regardant, l’hiver prochain, ses petits-enfants courir sur les plages de Floride, Robert Bourassa n’aura pas à rougir. S’il a été, pour les uns, le politicien honni, il est l’idole des autres et n’a fait, après tout, que ce qu’il voulait faire : de la politique du matin au soir de sa vie.

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Dinosaures et démocraties, la fin des certitudes

Ce n’est pas parce que Spielberg s’est intéressé aux dinosaures qu’ils commencent à peupler l’imaginaire occidental. Les dinosaures fascinent les enfants depuis longtemps, qui possèdent tous un tyrannosaure ou un vélociraptor dans leur boîte à jouets. En réalité ces animaux passionnent les médias parce qu’ils sont la métaphore idéale de notre fin de millénaire : leur disparition soudaine, inexpliquée (ou pour laquelle nous avons trop d’hypothèses), inquiète les hommes.On le sait, il y avait autant d’espèces de dinosaures qu’il y a de caractères humains, les uns plus intelligents que les autres, certains pacifiques et végétariens, d’autres carnivores et sanguinaires. Ces grands oiseaux-reptiles, nous dit-on, n’ont pu survivre parce qu’ils n’ont pas su s’adapter à un nouvel environnement. C’est bien ce dont on nous menace, en parlant de la crise, et tous les discours sur la remise en cause de nos valeurs créent de l’inquiétude dans le cortex des humains. Ne dit-on pas, d’une personne dépassée par les événements, qu’elle est un dinosaure ?Dans le roman de Michael Crichton, Le Parc jurassique (Robert Laffont), les savants ont réussi à cloner, grâce à la biotechnologie, l’ADN de ces reptiles qu’ils font revivre aujourd’hui pour un consortium d’hommes d’affaires. La fable est d’autant plus intéressante qu’elle se situe au coeur de notre civilisation. Ces banquiers, qui auraient pu choisir de nourrir le Tiers-Monde avec de la viande de brontosaure, ont plutôt choisi de créer un parc d’amusement. Or, inutile d’insister, notre civilisation occidentale n’est plus qu’un parc d’amusement en effet, dans lequel des millions de touristes privilégiés circulent d’un monument à l’autre, de Pékin à Paris, du Caire à Istanbul, cependant que les plus pauvres, même sédentaires, visitent 30 heures par semaine le Parc audiovisuel (bientôt interactif) sans quitter leur fauteuil. Sommes-nous tous dans un zoo ?Il y a, au coeur de ce roman populaire dont Hollywood a tiré un film d’intérêt mondial, deux grandes affirmations : tout d’abord, la science elle-même, qui devait donner toutes les réponses et préparer un avenir meilleur, n’annonce que la fin de l’homme. N’a-t-elle pas mis au point toutes les armes atomiques et chimiques nécessaires à notre extinction ? N’est-elle pas la cause du déséquilibre écologique (la couche d’ozone n’a pas été détruite par des prières) qui va entraîner la mort de l’humanité ? Ensuite, les hommes, dans le grand parc d’amusement de la consommation, se sentent de plus en plus comme une espèce menacée. C’est ce que l’on nomme la tyrannie du progrès, bien pire encore que celle des systèmes politiques. Michael Crichton est un prophète.Comme pour lui donner raison, dans la même foulée, Jean-Marie Guéhenno, dans un essai remarquablement intelligent, nous annonce la fin de la démocratie en se servant des mêmes références. C’est- à-dire que le mathématicien américain du roman sur les dinosaures et le politologue français citent tous deux la théorie du chaos pour justifier leurs prévisions. Cette coïncidence n’est pas sans intérêt. S’il est une certitude aujourd’hui, c’est que rien n’est prévisible. A la pensée linéaire, où causes et effets tombent sous le sens, il faut substituer le modèle météorologique, qui est la plus simple illustration de la théorie du chaos.Le système météorologique est complexe, il s’étudie, il se rationalise, on peut le réduire à ses formes statistiques, mais jamais peut-on en prédire, de façon certaine, le comportement. Un petit vent qui entraîne un refroidissement peut avoir, à des milliers de kilomètres, un effet radical. Nous habitons aujourd’hui des systèmes sociaux et économiques complexes, un petit vent à Tokyo peut ébranler le crédit à Londres. Le monde, explique Guéhenno dans La Fin de la démocratie (Flammarion), est devenu une immense Bourse « où se ruine l’autonomie du politique, qui perd ses fondations morales et philosophiques ».Si Guéhenno annonce la fin de la démocratie, c’est que l’Étatnation était le seul lieu où la politique restait à la portée du citoyen. Or les nations (et leurs États) sont en train de se diluer dans une mondialisation économico-technique, entraînant la disparition de la démocratie. Guéhenno annonce un âge impérial, dominé par le capital international qui aura bientôt réussi, grâce aux techniques informatiques et de communication, à retirer aux gouvernements nationaux toute initiative politique comme tout pouvoir de décision fiscale.Pis encore : le territoire, aux frontières fixes, fondement même de la structure politique des Étatsnations, est peu à peu remplacé par des réseaux flous de communication. Nous ne perdrons pas nos libertés pour autant : une charte des droits en poche, nous irons de tribunaux en tribunaux, mais ce ne sera plus la démocratie. Dans cet environnement postnational, les politiciens ne seront plus que les metteurs en scène des psychodrames du journal télévisé. Des dinosaures. Les pessimistes diront que tel est le destin de l’humanité et nous presseront de nous soumettre aux règles de la mondialisation. Les optimistes, dans toutes ces prophéties, ne verront qu’un défi de plus à relever. Le plus affolant c’est qu’en croyant parler de la pluie et du beau temps, on en est maintenant à deviser de l’avenir de l’humanité.

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Rentrée: l’école à la carte

Il y a 40 ans, la question ne se posait pas. Le petit Arthur se rendait à l’école la plus proche, et ses parents ne pouvaient que lui souhaiter une maîtresse pas trop pimbêche. Aujourd’hui, dans ce véritable supermarché qu’est devenue l’éducation, de plus en plus de parents examinent la marchandise avant de choisir.L’école de quartier est toujours là, mais on peut lui préférer l’école privée, l’école alternative, ou celles que, dans le milieu, on appelle « à vocation particulière » ou « à option extraordinaire ». On peut aussi choisir l’école d’un autre quartier ou lorgner du côté protestant.Au Québec, on estime qu’un élève du secondaire sur cinq est diplômé d’une école privée. C’est surtout vrai des francophones: seulement 10 % des élèves anglophones ou allophones fréquentent le secteur privé.De la maternelle à l’école secondaire, on compte 369 écoles privées, qui ne suffisent pas à la demande. La plupart d’entre elles sélectionnent leurs élèves d’après leurs résultats scolaires. Selon que l’on habite la province ou Montréal, les frais de scolarité varient de 650 à 1300 dollars.Les commissions scolaires répliquent en multipliant « spéciaux » et services personnalisés. Dans les écoles « à vocation particulière », les élèves doués assimilent la matière rapidement, ce qui laisse du temps pour d’autres « matières »: la musique à l’école primaire Le Plateau, la danse classique à l’école Laurier, les sports à l’école Pierre-de-Coubertin, les sciences à l’école Fernand-Séguin, les beaux-arts à l’école FACE et même le ski alpin dans certaines écoles des Laurentides et de l’Estrie.A la Commission des écoles catholiques de Montréal, les élèves d’une dizaine d’écoles bouclent en cinq mois tout le programme de sixième et consacrent le reste de l’année à l’anglais. Neuf des 33 écoles secondaires offrent un programme distinct: danse, sport-étude, musique, douance; huit proposent une formation professionnelle; d’autres offrent des options comme l’expression dramatique. C’est gratuit et ouvert aux élèves de différents quartiers.Les écoles alternatives privilégient le développement complet de l’enfant plutôt que la seule formation scolaire. Il y a 23 écoles primaires de ce genre au Québec. La participation des parents y est indispensable, et chaque enfant y avance à son rythme, dans une relative liberté. Intégrées aux commissions scolaires de leur région, on les retrouve à Montréal, Québec, dans la Gatineau et en Estrie.Il y a cinq ans, la première école d’éducation internationale ouvrait ses portes à Chambly. Depuis, 11 écoles du même type ont vu le jour et d’autres vont s’ajouter. Au programme du ministère de l’Éducation vient s’en greffer un autre, enrichi commun à tous les membres de l’Association des écoles d’éducation internationale. On choisit les élèves en fonction de leurs notes. On favorise aussi des valeurs d’entraide et de fraternité. Certaines de ces écoles sont gratuites- d’autres, comme l’École internationale de Montréal à la CECM, font payer aux parents une partie des frais de scolarité (500 dollars au primaire et 600 au secondaire).Depuis 1988, toutes les écoles du Québec doivent se doter d’un « projet éducatif ». Il peut s’agir aussi bien d’excellence en mathématiques que d’engagement religieux ou de lutte contre le vandalisme. Dans une école de la région de Nicolet, l’environnement est à l’honneur: les élèves participent à l’entretien des locaux. Quant à l’école secondaire Louis-Riel, elle refuse 300 élèves chaque année. Son attrait ? Excellence scolaire et discipline.Ce n’est pas toujours le « projet éducatif » qui compte le plus. Beaucoup choisissent une école pour sa garderie, son étude après les heures de classe, ses repas chauds, ou encore pour le plus petit nombre d’élèves par classe, le classement de l’école aux examens du ministère ou les activités parascolaires.Un nombre important de parents catholiques ont découvert les vertus de l’école protestante… Lors de l’inscription, à la question sur la religion, ils cochent la case « autre » Pourquoi ? Parce que l’école française la plus proche est protestante parce qu’à l’heure de la religion ils n’ont pas envie que leur enfant se retrouve à la bibliothèque, mais aussi parce que dans les cours de récréation des écoles protestantes beaucoup d’allophones parlent anglais, une version atténuée et sans douleur de l’immersion. Quarante pour cent des écoliers de la Commission des écoles protestantes du Grand Montréal vont à l’école francaise. Et depuis 1985, la clientèle française de la Commission scolaire South Shore a augmenté de 48 %. Enfin, les écoles privées qui ne reçoivent aucune subvention ne sont pas soumises à la loi 101. Ainsi, principalement dans la région de Montréal, des francophones peuvent fréquenter l’école anglaise à condition d’acquitter des frais de scolarité qui frôlent parfois les 10 000 dollars.

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Le Canada ? Une invention québécoise

Je sais que le lieutenant Bourgault a déchiré son diplôme depuis, dans un geste un peu théâtral (l’ancien chef indépendantiste était un extraordinaire comédien), mais il n’a pu oublier le Canada que nous avions découvert cette année-là, tout en tirant du canon sur les troupeaux d’antilopes. Ne craignez rien: il reste tant de ces belles bêtes qu’elles servaient, l’autre soir (au journal télévisé), à démontrer la dimension écologique des forces armées. Nous n’étions pas de bons canonniers.Nous avons donc tous, pour une raison ou une autre, l’espace canadien dans la mémoire: un cousin en Alberta, un texte de Gabrielle Roy, le parcours de Will James, un tableau d’Alex Colville, un ami à Caraquet, une chanson de Léonard Cohen.Au niveau de la mémoire nous sommes encore canadiens, dans ce pays, autant que nous sommes québécois. Et nous n’oublions pas que ce sont les Français du Canada qui, les premiers, ont exploré l’Amérique. Mes grands-parents étaient canadiens et leurs grands-parents aussi. Les a autres », c’étaient « les Anglais », il ne faut pas l’oublier. Je suis né canadien avant de devenir une sous-catégorie sociologique: « Québécois-de-souche ». D’ailleurs, la dimension bûcheron de cette appellation m’agace un peu.En ce sens la souveraineté du Québec est une problématique canadienne. La plupart des souverainistes sont en réalité des fédéralistes orthodoxes qui souhaiteraient retourner aux origines: deux nations, un gouvernement central minimal, une route pour nous voir (la télévision en remplacement du chemin de fer national) point à la ligne.Peu importe la structure politique que nous nous donnerons (et que pour ma part je souhaite la plus complexe possible, assurant un certain gaspillage car ce sont les doubles et triples juridictions qui engendrent la créativité et favorisent 1a liberté–mais cela est une autre histoire), le Québec et le Canada demeureront intimement liés dans nos mémoires personnelles.Ce qui distingue le Canada du Québec ce n’est pas tant l’histoire (nous partageons celle-ci depuis la Conquête et ces rapports sont institutionnalisés jusque dans nos pratiques démocratiques) mais bien plutôt le discours.Un pays, dans ses dimensions affectives, est une invention, une création littéraire, qui doit autant aux artistes qu’aux journalistes et publicitaires. Le discours des créateurs québécois, avant celui des hommes d’affaires est ce qui nous distingue du rêve canadien. Ce n’est pas que l’imaginaire de Margaret Atwood ou de David Cronenberg nous indiffère, c’est qu’il sert à inventer un autre « pays ». Culture et langue, c’est là le clivage, la différence subtile, la véritable frontière.Le Québec peut vivre encore longtemps à côté du reste du Canada. Parfois nos discours, sur l’écologie ou à propos de Hollywood, se rejoignent, parfois ils s’éloignent mais ils ne constitueront jamais un récit identique. Ce qui est intéressant, c’est que la crise constitutionnelle — dont le Québec porte l’odieux–est en voie de donner naissance à une véritable conscience canadienne (de son identité). Le Canada, en somme, devient une invention québécoise. En attendant nous restons politiquement dans les limbes; le Québec n’a pas intégré la constitution en 1982, en 1990 le reste du Canada n’a pas même voulu reconnaître l’originalité de sa société, de sa culture singulière, de son parcours politique.Est-ce vraiment le Québec qui veut se séparer du tronc commun ou « les autres » qui souhaitent s’amputer ? Hier nous étions citoyens canadiens et sujets britanniques (vérifiez dans vos tiroirs vos passeports des années 60). J’accepterais volontiers de me dire citoyen québécois et sujet canadien: « même passeport, même monnaie, alouette ! » chante déjà le PQ si j’en crois Jacques Parizeau.Rédigeant ces lignes je sais que je m’expose aux moqueries: « Quoi ? » dira-t-on « il se sent toujours canadien ? ! » Aux yeux de Mordecai Richler je suis un souverainiste impénitent, à ceux d’Yves Beauchemin j’ai un petit air fédéraliste inquiétant. Je sais bien qu’à l’approche d’un référendum il faut voir le monde en noir ou blanc. Mais mon métier est d’explorer les zones grises, et dans ce domaine je me crois souverain. » Jacques Godbout, auteur des Têtes à Papineau (Seuil), roman sur la double personnalité du Québec, préparé pour l’ONF un documentaire, Le Mouton noir, sur les Québécois de l’après-Meech.

Société

Vol au-dessus d’un amour fou

Lorsqu’elle achète son demi-kilo de boeuf haché chez le boucher à Sainte-Foy, Vally Zéléna ressemble à des milliers d’autres aimables vieilles dames au sourire ridé. Mais Vally Zéléna née en 1915 à Nijni-Novgorod (Gorki), a vécu la chute du dernier tsar, applaudi Lindbergh à son arrivée à Paris, appris à piloter avec les stars de l’Aéropostale, écouté Saint-Exupéry lire ses premiers manuscrits, chanté et dansé dans les plus chics cafés des Champs-Élysées, vu les premières bombes tomber sur Paris puis le ciel s’incendier à Berlin et collaboré avec des espions avant d’aborder à Sainte-Foy, il y a bientôt 20 ans. « Le Québec ressemblait à la Russie de mes souvenirs d’enfance », dit-elle.Cette année, au lieu de souffler une forêt de chandelles, Vally Zéléna a célébré ses 77 ans, le 7 février, en tapant le point final de L’Autre Moitié de l’orange, le récit de sa vie publié ces jours-ci aux éditions JCL de Chicoutimi, leur 100e livre. C’est une étrange histoire à la Dr Jivago où la guerre, le danger, la musique et la misère encadrent un drame sentimental terriblement romanesque. « Je sais qu’on m’accusera d’avoir magnifié la réalité, dit-elle. Mais croyez-moi, c’était impossible: telle quelle mon histoire est déjà assez difficile à croire. »Elle avait deux ans et demi le jour où on a fusillé le tsar. « C’est mon plus vieux souvenir de Russie. Ce matin-là, je me suis réveillée en pleurant. Il y avait beaucoup d’agitation; autour de moi, tout le monde courait. Je criais mais personne ne venait. Pendant quelques minutes, je me suis sentie complètement abandonnée. La Révolution avait fait fuir tous nos amis. Ils se prélassaient sur la Côte d’Azur pendant que nous faisions la queue pour des pommes de terre. Mon père, médecin militaire, était resté pour exercer son métier. J’avais cinq ans lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde l’a emporté. Il avait perdu tout son argent et vécu ses dernières années dans la peur de se faire trouer la cervelle au fond d’une ruelle.»Le 21 mai 1927, deux ans après son arrivée à Paris, juchée sur les épaules de son frère aîné, elle guettait l’arrivée du Spirit of St. Louis, le monoplan de Charles Lindbergh. « Lorsqu’il a sauté à terre, la foule s’est tue. Nous étions sous le charme. Il a seulement dit: « I’m Lindbergh. », Mais on sentait qu’il avait vécu quelque chose de merveilleux. »L’aviation est devenue sa passion. Après l’école, la frêle adolescente prenait l’autobus jusqu’à Orly. Assise sur un baril, devant les hangars, elle apprenait ses leçons sous le bal des petits avions. Maryse Bastié, L’aviatrice qui allait devenir la première femme à traverser l’Atlantique Sud, lui donne le baptême de l’air à 14 ans. C’est l’extase. Pour payer ses cours de pilotage, elle apprend à faire des cabrioles sur les ailes d’un monoplan. « Pendant que l’avion planait, je dansais sur une aile, un câble noué à ma ceinture. J’étais grosse comme un haricot et au premier festival aérien, j’ai failli passer à travers la ceinture. »A 17 ans, elle obtient son brevet de pilote. Derrière le manche à balai d’un Morane, elle travaille les tonneaux. Un jour, le moteur prend feu, une autre fois, elle est blessée lorsque le vent entraîne son parachute. Elle rêve malgré tout de devenir acrobate du ciel, pilote de haute voltige. «Dans nos petits avions ouverts, nous avions vraiment l’impression de voler. L’avion planait et on s’imaginait être un aigle. Au sol, dans la bonne odeur d’huile de graissage, on se sentait chez nous.»A 19 ans, Dieu sait pourquoi, Vally Zéléna épouse «un brave homme insignifiant », de 12 ans son aîné. Plus question de jouer aux oiseaux: elle pèle des pommes de terre et recoud des boutons. Pour noyer son ennui, elle plonge dans la musique. Entre Mozart, Bach et Schubert, elle écoute les Lecuona Boys, un groupe cubain qui fait les belles heures du Casino de Paris. Le chanteur, Lori, a une voix à la Tino Rossi « mais plus grave, plus triste et plus équilibrée». Elle le rencontre dans une soirée et, comme dans les films, ils tombent instantanément éperdument amoureux.Quelques jours plus tard, elle réussit une audition et se joint au groupe. Suit une folle équipée dans les cabarets des Champs-Élysées. Avec ses cachets, elle embauche une domestique. Les patates sont pelées, les boutons bien cousus… et le mari cocu ? Nenni ! Le chanteur de charme est très croyant; sa belle aussi. Ils s’aiment pendant deux ans, mais « jamais plus bas que le cou et pas plus haut que les jarretières » !A la fin de l’été 1939, après une saison de spectacles et d’amour chaste à Biarritz, les tourtereaux décident que l’heure du divorce a sonné. Mais à leur retour à Paris, la guerre éclate. Lori doit retourner dans son pays. La veille du départ, l’amour triomphe de la vertu… et le mari est cocu.Vally s’inscrit au stage de formation des pilotes secouristes. Elle apprend à manoeuvrer sous les rafales pour cueillir les soldats-blessés. Le 14 juin, deux jours avant la remise des grades de sergent de L’Armée de l’air française, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris. Elle pleure en rendant son uniforme neuf aux soldats allemands.« Les pires souvenirs de cette guerre ? Berlin ! » dit Vally. Elle boit son café à petites gorgées, bien au chaud dans son appartement ensoleillé, mais des fantômes semblent surgir de loin. Pendant l’occupation, elle a rejoint son mari dans la capitale allemande et accepté un poste à l’usine. Harcelée par un SS, affaiblie par la maladie, elle trouve Berlin gris et Paris bien loin. Puis, les alliés arrivent. « Les sirènes hurlaient. Les B-17 frappaient en plein jour et les bombes éclataient partout.»,Vingt mois après leur nuit d’amour, Lori la retrouve à Berlin. Le mari ne se doute de rien. Trois fois par jour, le jeune Cubain lit le bulletin de nouvelles radio à destination de l’Angleterre en le truffant de messages codés. Un matin, son chef est fusillé par les Allemands. Lori et Vally fuient vers Paris en emportant des documents compromettants.«Lori disait que sa vie ne tenait qu’à un fil. Avant de partir, nous avons vu les wagons de bestiaux aux portes cadenassées. Et les têtes d’hommes et de femmes derrière les minuscules fenêtres à barreaux. J’ai posé des questions mais Lori m’a crié: Deine Schnautz! Ferme ta gueule… »La guerre les a à nouveau séparés. Elle a eu un enfant. Il a été prisonnier, puis il est revenu. Et pendant 10 ans, ils se sont aimés secrètement à Paris. Il est devenu pianiste de concert; elle l’a beaucoup aidé. Un jour, il l’a quittée pour entreprendre une tournée de plusieurs mois aux États-Unis. Il I n’est jamais revenu. Elle a épluché les journaux américain sans trouver la moindre ligne sur son pianiste cubain. Elle l’a imaginé dans les bras d’une autre. Deux ans après son départ, elle a su la vérité. « Il avait annulé la tournée à mon insu. Les médecins l’avaient condamné. Une ambulance l’attendait à l’aéroport. Il est mort , quelques jours après m’avoir quittée. »Vally Zéléna a finalement obtenu le divorce, trop tard pour en profiter. En 1973, elle est venue rejoindre sa fille, mariée à un Québécois. Il y a deux ans, un incendie a dévoré tous les souvenirs éparpillés dans son appartement. Armée d’une tige de fer, elle a fouillé les débris, récupéré des miettes de photos et de feuilles de musique ainsi qu’une bague, le dernier souvenir de son amant. « En voyant le petit saphir, les souvenirs ont refait surface et j’ai décidé de raconter l’histoire de mon grand amour. Pendant un an, j’ai tout revécu. J’ai été très heureuse. »Elle m’a parlé pendant trois heures. J’avais des fourmis plein les jambes et je me disais que son histoire ressemblait juste un peu trop à un roman Harlequin. « Voulez-vous l’entendre ? » m’a-t-elle demandé. Je n’ai pas compris. « Les Lecuona Boys ont enregistré plusieurs disques, dit-elle. La semaine dernière, j’en ai finalement trouvé un… »Elle s’est assise dans la berceuse à côté de moi. Pendant les premières phrases musicales, elle m’a nommé chacun des instruments et leur musicien. Puis, l’un d’eux s’est mis à chanter. C’est vrai: sa voix est jolie. Vingt fois, en quelques minutes, Vally s’est levée pour monter ou baisser le volume. Ses yeux bleus brillaient autant que son petit saphir et entre la berceuse et l’appareil stéréo, ses vieilles jambes esquissaient des pas de danse.J’ai voulu poser une question. Elle m’a fait taire d’un geste vague. « Attendez… Ça s’en vient… Maria la O !… sa plus belle chanson… » On aurait entendu un maringouin voler. Quand j’ai tourné la tête pour l’épier, ses épaules étaient agitées de petites secousses. Elle sanglotait.

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Mordecai Richler rides again !

René Lévesque « ne méritait pas sa réputation d’honnêteté », écrit Mordecai Richler dans le manuscrit de son prochain livre, dont L’actualité a obtenu copie. Ce jugement sans avertissement et sans preuve est suivi de ce commentaire: « J’ai le sentiment durable que si René Lévesque avait décidé de me pendre, alors même qu’il aurait resserré la corde autour de mon cou, il se serait plaint de l’humiliation qu’il aurait ressentie de devoir utiliser le gibet. Ensuite, pendant que mon corps se serait balancé au vent, il m’aurait blamé de l’avoir forcé à m’assassiner, car je l’obligerais à se sentir coupable, lui un francophone si gentil, si modeste et si opprimé. »Le livre de Richler, Oh Canada ! Oh Québec ! Requiem for a Divided Country, est une version allongée à 282 pages de l’article controversé qu’a publié en septembre 1991 I’hebdomadaire New Yorker. Le livre doit paraitre ce mois-ci et l’éditeur, Penguin, compte faire une première impression de 22 000 exemplaires.Richler y corrige quelques erreurs, mais pas toutes, de son article et en ajoute quelques autres. Il affirme notamment qu’il y a 500 000 autochtones au Québec, alors qu’ils sont 10 fois moins nombreux. Mais Richler cite parfois sciemment des données qu’il sait fausses. Ainsi, ses notes de bas de page indiquent qu’il a pris connaissance d’articles démontrant les grossières erreurs de sondeurs torontois selon lesquels 70 % des Québécois sont «antisémites». (Les questions posées aux anglophones et aux francophones étaient complètement différentes.) Richler utilise ces données fautives deux fois dans son livre alors qu’il a consulté une autre étude torontoise, de Brym et Lenton, qui démontre que ce sentiment n’est partagé que par 24 % des Québécois. Il ne cite cependant pas ce dernier chiffre, ni la conclusion de l’étude selon laquelle leur sondage « n’offre aucun argument à la thèse voulant que les nationalistes québécois soient plus antisémites que les non-nationalistes ».Richler consacre au contraire de longues pages à Lionel Groulx, qu’il affirme être « le saint patron des indépendantistes », prétend que « depuis le début, le nationalisme canadien-français a été fortement teinté de racisme » et que la province a « une longue histoire de xénophobie ». Il accuse d’antisémitisme les Patriotes de 1837, Henri Bourassa, André Laurendeau et Jean Drapeau. Il dit de l’indépendantiste Pierre Bourgault qu’il est « un auteur parfaitement épouvantable » qui semble avoir « dicté (son dernier livre) en se rasant ».Parlant du défilé de la fête nationale de 1991, dont il ridiculise le thème « Heureux ensemble! » tourné vers les communautés ethniques, il écrit que « la procession faisait immanquablement songer à un défilé du ler mai dans un payss staliniste du Tiers-Monde, vers 1950 ». Aucun leader québécois, sauf Pierre Trudeau, ne trouve grâce à ses yeux, aucune mesure prise pour défendre le français au Québec ne lui semble justifiée. Il parle avec nostalgie du Montréal des années 50, « un temps où l’anglais et le français florissaient, et où les deux cultures s’enrichissaient mutuellement; un temps où Montréal était hors de tout doute la ville la plus agréable et la plus cosmopolite d’un pays encore insignifiant ».Dans la partie qui concerne René Lévesque, Richler rappelle l’accusation mensongère qu’il avait proférée contre les indépendantistes dans un article publié en 1977 dans l’influent mensuel Atlantic Monthly. Il avait alors affirmé que les militants et dirigeants péquistes, assemblés le soir de leur victoire électorale du 15 novembre 1976, avaient entonné une chanson nazie. En fait, Stéphane Venne avait pondu la chanson-thème du PQ en mettant bout à bout un refrain de publicité qu’il avait composé pour le Mouvement Desjardins et des couplets qu’il écrivait pour Pierre Lalonde.A l’époque, la diffamation de Richler avait fait grand tort à la réputation de Lévesque aux États-Unis. Le recteur d’une université à prédominance juive avait par exemple refusé de recevoir le premier ministre. Richler n’offre pas d’excuses dans son livre, mais il admet timidement avoir commis une « gaffe embarrassante ».Il raconte que Lévesque, le rencontrant quelques mois plus tard, lui a dit: « Quand l’auteur de notre chanson va vous rattraper, vous recevrez son poing dans la figure. »Contrairement à ses romans, dont la lecture est un régal, la prose politique de Richler est laborieuse, aride et décousue. Les francophones québécois sont, de très loin, ses principales victimes, mais il décoche des flèches empoisonnées en direction de l’ensemble des Canadiens qui sont, écrit-il, « des gens notoirement paresseux », qui « ont réussi à implanter la laideur presque partout où ils ont construit », sauf à Québec.Il informe aussi ses lecteurs que « la majorité des habitants de Terre-Neuve et de l’Ile-du-Prince-Édouard passent traditionnellement l’hiver en chômage ». Il met en parallèle « le cri racial plaintif « Le Québec aux Québécois ! », entendu dans les rues de Montréal et la révolte des nerds de l’Ouest, c’est-à-dire la montée du Reform Party. » Au détour d’une page ou d’un chapitre, il arrive à Richler d’amortir les coups portés aux Québécois et à leurs institutions. Mais même dans ces cas, comme dans la citation qui suit, le pot est toujours plus gros que les fleurs: « L’amère vérité est que la Sûreté du Québec n’assommaient pas les autochtones plus souvent que la police de l’État de Californie ne fait éclater la teêe des Noirs ou des Hispaniques ou -et je déteste avoir à l’admettre -que les soldats israéliens ne brisent les os des enfants palestiniens. »

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Un pays malade de ses enfants

Délinquant, tête forte, paresseux, punk, le décrocheur type… Effacez cette image ! c’est un mythe. En fait, ils bûchent depuis 10 ans, mais l’école et eux, ça n’a jamais cliqué – quatre décrocheurs sur cinq ont doublé au moins une année. La plupart rêvent d’ailleurs de terminer un jour leur secondaire. Mais ils n’en peuvent plus. Le meilleur mot pour les décrire ? « Persévérants», dit Michèle Violette, auteur de la plus récente recherche sur l’abandon scolaire.« Donnez-moi quelque chose à faire avec mes mains. Vous allez voir que je suis bon », dit Karl Thivierge, décrocheur de 15 ans, qui a triplé son secondaire 3. « On n’est pas des pousseux de crayons», dit Sylvain Laplante, décrocheur à 15 ans.Depuis 1986, le taux d’abandon scolaire au Québec a augmenté du tiers: il est passé de 27,5 %, la moyenne nord américaine, à 36 %. Il dépasse 42 % chez les garçons! C’est le plus élevé en Occident. Dans le reste du Canada, il n’est que de 28% et aux États-Unis de30 %. Pendant le dernier quart de siècle, l’abandon scolaire est tombé en Suède, de 25 % à 15 %, et au Japon – toujours le Japon – de 28 % à 2 % seulement.Visiblement, l’école fait mal ce qu’elle doit faire et n’est pas ce qu’elle doit être ? Répond-elle aux besoins ? L’esprit et le climat sont-ils adaptés aux jeunes d’aujourd’hui ? La classe enseignante a-t-elle été bien recrutée, et bien formée ?L’école québécoise est malade et les pilules ne suffisent plus. Il faut opérer, au plus vite. Ça va coûter un peu d’argent et beaucoup de courage.« L’école pour tous a été conçue seulement pour quelques-uns », dit Charles Caouette, professeur de psychologie de l’éducation à l’Université de Montréal. « Les politiciens, les pédagogues et les universitaires pensent que le système est bon parce qu’il leur a réussi, à eux.»L’école de jadis servait une poignée d’élèves privilégiés. Il était courant il y a 30 ans de ne pas aller plus loin que le primaire. Aujourd’hui, tous les jeunes marinent quatre ou cinq ans dans une polyvalente; le malheur, c’est qu’il n’y a qu’une vinaigrette et que tout le monde trempe dans la même assiette !En 1981, le ministère de l’Éducation a aboli les voies « allégées » et « enrichies »: il n’y a plus que des élèves « réguliers ». Et depuis la réforme de l’enseignement professionnel de 1987, les futurs soudeurs, débosseleurs ou coiffeurs ont les fesses rivées à une chaise jusqu’à la fin du secondaire 4. Leur métier, ils l’apprennent… après. « En plus de bûcher sur tes mathématiques, il faut que tu te battes avec une clarinette ! » explique Caroline Vaisica, 19 ans, qui a quitté l’école après le secondaire 3. Bref, le moule unique, ou le décrochage.Le taux d’abandon, qui avait fléchi, puis augmenté, est stable depuis trois ans. Mais peut-être pas pour longtemps. « Le nouveau régime pédagogique est une manufacture de décrocheurs», prévient Claude Rivard, auteur des Décrocheurs scolaires (Hurtubise HMH). A compter de 1994, tous les élèves devront digérer les statistiques de secondaire 5 et la physique de secondaire 4 avant d’obtenir leur certificat d’études secondaires. Combien de jeunes plus créatifs que cartésiens pourront tenir bon jusqu’à la ligne d’arrivée ?En 1975, la moitié des élèves décrochaient et on n’en parlait pas. Il a fallu des statistiques en argent comptant pour réveiller les pouvoirs publics: le décrochage lié à la pauvreté, a-t-on découvert, coûte 1,6 milliard par année. Mais le drame, ce n’est pas la perte de dollars ou même l’absence de diplôme: c’est des enfants qui souffrent. Avant de jeter leurs cahiers, ils en ont bavé. Pour aider les jeunes en difficulté, on utilise encore la vieille méthode du doublage. Coût annuel: 505millions de dollars. Au moins, est-ce efficace ? Non. Les deux tiers des doubleurs quitteront l’école sans diplôme.« Le décrochage, c’est un élan de vie. Un geste sain posé par des jeunes qui ne peuvent plus tolérer l’échec chronique», dit Camil Bouchard, président du Groupe de travail sur les jeunes.« Quand tu te fais dire pendant 10 ans que t’es poche et que tu fais baisser la moyenne, s’il te reste un peu de dignité, tu t’en vas ! » renchérit Charles Caouette.Depuis 10 ans, l’école québécoise a prétendu adopter le slogan de l’excellence. Le ministère de l’Education publie chaque année le palmarès des meilleures commissions scolaires: les écoles sont comparées entre elles pour les examens de fin d’année. Résultat ? C’est la course aux points. Un peu partout, les élèves les plus faibles sont priés de ne pas se présenter aux examens afin de ne pas abîmer la moyenne !« Les profs lèvent les yeux au ciel et soupirent quand on pose une question parce qu’on n’a rien compris», déplore Caroline Vaisica. « Ils se concentrent sur ceux qui réussissent», explique Yvon Dufour, professeur de français à Matane.Derrière chaque « meilleur », il y a un troupeau d’élèves ordinaires qui aimeraient bien, eux aussi, être considérés. « Les profs encouragent ceux qui apprennent vite. Ils leur lancent des fleurs et les citent en exemple. C’est enrageant. Je travaillais fort pourtant, moi aussi, même si mes notes étaient faibles», dit Josée Viau, qui a renonce à 16 ans.Pas besoin d’être fin psychologue, pourtant, pour comprendre la dynamique du décrochage. Quand tout ce qui compte, c’est de marquer des buts, ceux qui ne touchent jamais à la rondelle accrochent leurs patins. « J’ai toujours détesté l’école, dit Josée Viau. Un jour, en deuxième année, la maîtresse m’a demandé de résoudre un problème de mathématiques au tableau. Je m’en souviendrai toujours. J’avais honte de ne pas être capable. Je me sentais tellement humiliée. Ce midi-là, j’ai annoncé à ma mère que je ne voulais plus jamais aller à l’école. Plus tard, j’ai doublé mon secondaire 2 et triplé mon secondaire 3. A 16 ans, ils m’ont enfin laissée partir. »L’immense majorité des décrocheurs n’ont pas de problèmes d’apprentissage graves. Il leur faut simplement un peu plus de temps pour digérer la matière. D’autres ont surtout de la difficulté à rester longtemps assis à écouter un prof parler. Ils ont besoin de bouger, de travailler avec leurs mains. Tous trouvent l’école dévalorisante. « L’école brise ceux à qui elle n’est pas adaptée. Ils en ressortent plus pauvres qu’à l’arrivée car ils y Iaissent leur estime de soi », dit Charles Caouette.« Le dénominateur commun des décrocheurs ? Ils ne s’aiment pas et ne se sentent pas aimés », dit Gaston Leblanc, ex-enseignant et fondateur de la Maison Jonathan, un lieu de rencontre ou les jeunes décrocheurs peuvent s’inscrire à des ateliers de menuiserie, de cuisine, de peinture, de cuir, de soudure ou d’informatique. Son objectif est de faire vivre des succès à ces adolescents en libérant des talents que l’école n’a pas su cultiver. Pour les valoriser.« C’est la pédagogie des petites pierres, dit Gaston Leblanc. On ne peut pas faire oublier 15 années de frustrations et d’échecs. Mais on donne aux jeunes de petites pierres pour qu’ils se construisent un édifice intérieur. Un peu plus de force pour affronter la vie. »Combien d’éleves n’entrent pas dans le moule ?« Aux drop-out, il faut ajouter tous les drop-in, dit Claude Rivard des tas de jeunes qui viennent à l’écoie seulement pour rencontrer leurs amis. Ils vivent en attendant les récréations et s’arrangent tout juste pour passer. »« Le pire, c’est l’ennui. Les élèves s’ennuient et les profs aussi. Il faut beaucoup de bonne volonté pour tenir », dit Mathieu Guénette, 18 ans, auteur de C’est pas facile, recueil de nouvelles sur la vie à la polyvalente (éd. Suzanne Pépin).Ils trouvent que l’école ne rime à rien. « Ce n’est pas étonnant. Ils n’ont que des cahiers et des fiches pour se découvrir un rêve d’avenir dans une banque de 8000 métiers», disent Pierre Latulippe et Jean-Sébastien Lévesque, étudiants à la maîitrise en orientation scolaire et professionnelle et concepteurs d’un programme de stages en milieu de travail. « Après deux semaines dans une boutique, les adolescentes découvrent soudain qu’elles ne veulent plus devenir vendeuses. Soixante-dix-huit pour cent de nos décrocheurs retournent à l’école pour se préparer au métier auquel ils ont goûté, ou pour y échapper. »Quatre-vingt mille emplois attendent les jeunes à la sortie des programmes de formation professionnelle, mais seulement 15 000 élèves y sont inscrits. Les parents rêvent d’avoir un fils ingénieur… en priant secrètement pour que celui du voisin apprenne à réparer les éviers bouchés.Le bout du tunnel, au secondaire, c’est l’IPSJ, l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. Ces élèves font partie des statistiques sur les décrocheurs même s’ils fréquentent la polyvalente tous les jours, car le cours ne mène à aucun diplôme ! On leur apprend à lire une carte des transports en commun, à résumer un article du Journal de Montréal, à faire une déclaration de revenus, à remplir un formulaire de demande d’emploi. D’aucuns rêvaient de devenir serruriers ou soudeurs, mais ils ne peuvent être admis dans un programme de formation professionnelle avant d’avoir réussi les cours de français, de maths, d’anglais, de morale ou de religion de secondaire 4. Mission impossible.Les parents, eux, sont accusés d’avoir démissionné. L’école leur a longtemps demandé-d’envoyer leurs enfants avec un chèque en blanc mais on découvre, un peu tard, qu’ils doivent être dans le coup. La loi 107 sur les comités d’école et d’orientation veut institutionnaliser la participation des parents. Le drame c’est qu’on s’y occupe de « projet éducatif » et de pavage du stationnement, plutôt que d’enfants bien réels qui n’ont pas envie d’aller à l’école. L’urgence, c’est l’aide aux devoirs, le tutorat, la récupération. A la polyvalente Jean-Dolbeau, 50 % des élèves en danger d’échouer à l’examen ont réussi après quelques sessions de récupération. Mais au lieu d’aider des parents débordés à mieux encadrer leurs enfants, le ministère de l’Éducation leur demande du bénévolat.Les deux tiers des mères travaillent à l’extérieur du foyer, mais l’école fait comme si les parents étaient présents à l’heure des devoirs. La société a subi de profondes transformations, mais l’école est paralysée par les structures et les habitudes d’hier. Quant aux multiples modifications de programmes, elles servent davantage à arborer la philosophie de l’heure qu’à scolariser tout le monde.« Les parents sont pleins de bonne volonté mais ils veulent du concret: apprendre à déchiffrer un bulletin et comprendre ce que vit leur enfant à l’école ,» dit Marie-Andrée Dion, conseillère pédagogique à Saint-Jean-sur-Richelieu. « Plusieurs parents n’ont jamais mis les pieds dans une polyvalente. Lorsqu’on leur présente sur vidéo une journée typique, ils sont ahuris, et comprennent bien des choses: les jeunes courent toute la journée, ils ont cinq minutes entre les périodes pour faire pipi, ramasser leurs livres et changer de salle. »L’an dernier, quelque 10 600 adolescents de moins de 17 ans ont abandonné l’école illégalement sans que personne ne lève le petit doigt. Les directeurs d’école doivent signaler tous les décrocheurs illégaux à la Protection de la jeunesse, mais en pratique, à peu près aucun ne le fait. « On m’a déjà répondu que ces enfants ne semblaient pas en danger et que le DPJ avait bien d’autres chats à fouetter », dit Claude Rivard.Le décrochage fait peut-être désormais partie des moeurs comme les MTS et les télécopieurs. « L’instruction n’est pas une valeur importante dans notre société ,» dit le Dr Norman Henchey, spécialiste en politiques scolaires à l’Université McGill.Car les jeunes décrocheurs imitent… leurs profs. La moitié des enseignants ont pris un congé sabbatique ou sans solde au cours des cinq dernières années ! Ils sont « désabusés », et se plaignent d’être relégués au rang d’exécutants de hauts fonctionnaires qui ne connaissent rien aux enfants. « Le système scolaire n’est pas en mesure de récupérer les décrocheurs », affirment les enseignants, dans un relevé du ministère de l’Education. « Ils estiment que l’école est pensée et organisée par des administrateurs pour des administrateurs qui n’ont qu’un objectif: la gestion facile de l’établissement », explique la chercheuse Michèle Violette.« Il faut arrêter de tout normaliser à la grandeur du Québec. Nous sommes plus centralisateurs que la plupart des autres pays et provinces, dit le Dr Norman Henchey. Les divers programmes du primaire visent pas moins de 2200 objectifs ! Ce qu’il faut injecter dans le système d’education québécois, c’est de l’intelligence et de la créativité bien plus que de l’argent. »L’école québécoise est malade et les pilules ne suffisent plus. Il faut opérer, au plus vite. Ça va coûter un peu d’argent et beaucoup de courage. Mais pour ça, il faut que l’éducation devienne vraiment une priorité.« Le remède à l’abandon scolaire ? Faire la révolution ! La moitié des enseignants s’en vont à la retraite d’ici huit ans. En faisant vite, on peut parvenir à changer le monde,» dit le professeur Charles Caouette.« Il faut d’abord revoir complètement la formation des maîtres, explique-t-il. Nos futurs enseignants sont formés par des chercheurs en éducation qui racontent leur thèse de doctorat ! La majorité d’entre eux n’ont jamais eu la tache d’enseigner à des enfants. La plupart des enseignants n’ont jamais appris comment ça se passe dans la tête des jeunes… et dans leur coeur. Les meilleurs enseignants du primaire et du secondaire devraient pouvoir transmettre leur savoir dans les universités.»« Au lieu de se demander ce que les décrocheurs ont de travers, poursuit-il, il faudrait se demander ce que l’école à de travers. J’ai une petite cabane au bord du lac Achigan. Depuis quelques années les truites ont disparu. Les perchaudes, elles, sont restées. Que faut-il penser ? Que les truites sont mal faites ? Ou que le lac est pollué ? »«JE N’AI PAS ÉTÉ UN BON PROF»«Mais j’en suis bien heureuse !»Dans mon village, il y a 50 ans, on était 42 élèves en première année,et en neuvième il en restait six. Aujourd’hui, on veut scolariser tout le monde, mais on a oublié d’adapter l’école », dit Jeannine Brault, institutrice à la retraite. Elle a enseigné pendant 35 ans à Béarn, son village natal au coeur du Témiscamingue.« Quand je revois tout ce que j’ai fait, je pense que je n’ai pas été un bon prof selon les définitions du ministère de l’Éducation. Mais j’en suis bien heureuse. Il n’y a pas d’enfants médiocres. On en fabrique lorsqu’on les compare entre eux dans un système ou il n’y a pas de place pour la différence. A Béarn, j’ai connu une famille de cinq enfants, tous avec des difficultés d’apprentissage. Ils nous ont coûte 220 000 dollars en huit ans et ils sont sortis de l’école les mains vides, analphabètes. L’un d’eux aurait pu être un artiste. Il gagnait tous les concours de dessin. Aujourd’hui, il est alcoolique.« Les programmes du ministère prennent toute la place. Il m’en est tombé tellement sur le dos au cours des dernières années que j’ai du m’acheter un classeur pour les ranger. Les enseignants font du gavage. Ils n’ont même plus le temps de s’arrêter pour se demander si l’enfant devant eux a envie de pleurer.« Quand j’entends le ministre parler d’allonger l’année scolaire de 180 à 185 jours pour combattre le décrochage, je suis morte de rire. Comment peut-on espérer améliorer les choses en faisant plus de ce qui ne marche déjà pas ? Les enseignants du primaire peuvent prédire dès la première année ceux qui vont finir par décrocher.« Un ministre nous a demandé d’intégrer les élèves en difficulté, en nous promettant du soutien. Tu parles ! Nous avons un seul orthopédagogue pour tout le Témiscamingue. J’ai enseigné à un déficient léger qui ne disait pas un mot et ne savait même pas dessiner. On me disait: pousse-le, il est capable. J’avais 26 autres élèves dans ma classe.« Si j’étais ministre, je fermerais l’école pendant une semaine et j’inviterais tous les décrocheurs à venir raconter aux enseignants ce qu’ils ont vécu. Après, j’enverrais les enseignants en perfectionnement. Mais pas pour parler des programmes. Pour apprendre à animer et à communiquer. »DIS-MOI, QUI TU ES, JE TE DIRAI POURQUOI TU DÉCROCHESFaire le portrait du décrocheur type, c’est révéler les causes profondes de l’abandon scolaire.Les chiffres sont brutaux, le taux de décrochage correspond au taux de familles troublées, désassorties, divisées, de mères seules, de pères absents. Il suit aussi en parallèle la pauvreté croissante, le chômage, l’emploi précaire, l’impossibilité de combiner deux salaires pour maintenir le niveau de vie. Le taux de décrochage est 2,2 fois plus élevé en milieu défavorisé.Deux décrocheurs sur 10 vivent dans une famille monoparentale, un taux légèrement plus élevé que la moyenne.Les parents des décrocheurs sont surtout moins scolarisés: 30% d’entre eux n’ont qu’une sixième année et un autre 30 % n’ont pas terminé leur secondaire. « Mon père n’a jamais étudié et a toujours bien gagné sa vie, dit Sylvain Laplante. Dans le fond, quand j’y pense, je ne connais personne qui est allé à l’école longtemps.»Les garçons décrochent plus que les filles – 42 % contre 28 % ! Les francophones deux fois plus que les anglophones et ceux des autres ethnies.Contrairement à l’opinion populaire, le taux de décrochage est moins élevé dans les grands centres qu’en province – le Nord, la Gaspésie, l’Abitibi et les Laurentides.On décroche quatre fois moins dans les écoles du réseau privé.Les jeunes décrochent de plus en plus tôt, souvent dès le premier cycle du secondaire.En 1990, Statistique Canada et le ministère de l’Emploi et de l’Immigration ont procédé à une longue enquête auprès de décrocheurs, de persévérants, de diplômés, de spécialistes de toutes les régions du Canada et de parents. Cette enquête, complétée d’un sondage, a permis de dresser les divers profils psychologiques des décrocheurs. On en a repéré cinq types différents:Les défavorisés. Ils ont grandi dans des foyers d’accueil ou dans des familles dysfonctionnelles. Leurs problèmes scolaires ont commencé très tôt et leur carnet de route témoigne de contacts fréquents avec les organismes de services sociaux. Ils se distinguent des autres décrocheurs par leur manque d’aspirations ou leurs aspirations irréalistes.Les esprits créateurs. Ils proviennent pour la plupart de famille à revenus moyens ou supérieurs, ou les parents sont bien éduqués. Ils se sentent brimés dans les écoles. Leurs aspirations sont précises et axées sur les arts et le spectacle. Ils viennent souvent de foyer désuni.Les utilitaires. Ils veulent avant tout gagner de gros salaires dans un métier spécialisé, ou lancer une entreprise. Selon eux, l’école n’est pas utile. Plusieurs ont aussi de sérieux problèmes de lecture ou d’écriture.Les minoritaires. Les membres des minorités visibles constituent un groupe distinct et éprouvent le sentiment profond de ne pas avoir leur place dans le système. Ils n’ont pas de modèle de persévérance et se plaignent de discrimination.Les élèves en situation critique. Ils vivent des situations familiales ou personnelles qui, sans être aussi graves que celles des défavorisés, contribuent à leur abandon des études. Leurs parents sont peu scolarisés, mais ces décrocheurs les défendent, assurant qu’ils ont fait de leur mieux.Mais dans tous les cas, l’enquête, menée par la firme Price Waterhouse, conclut que l’abandon scolaire n’est pas un événement. Dans tous les cas, c’est un processus.