Sports

Faut-il stopper Bettman?

Le commissaire de la LNH, Gary Bettman, a trop de pouvoir, dénonce le spécialiste du droit des affaires Julien Pelletier. Qui déplore aussi son acharnement à maintenir le hockey dans le Sud, alors que la ligue pourrait prendre de l’essor au Canada.

Le contrat de Gary Bettman, 64 ans, prendra fin en 2022. (Photo: Chris Young / La Presse Canadienne)
Le contrat de Gary Bettman, 64 ans, prendra fin en 2022. (Photo: Chris Young / La Presse Canadienne)

Y aura-t-il une équipe de hockey professionnel à Québec? La rondelle est du côté du commissaire de la Ligue nationale de hockey (LNH), Gary Bettman, selon le spécialiste du droit des affaires Julien Pelletier. «Il a plus de pouvoir qu’un président-directeur général n’en a sur son entreprise», dit le juriste, qui rédige une thèse de doctorat sur la gouvernance de la LNH. Il constate que la valeur des équipes a crû depuis la création, en 1992, du poste de commissaire, que Bettman occupe depuis.

Les 30 équipes de la ligue génèrent des revenus annuels de 3,7 milliards de dollars. Le Canadien de Montréal (77 millions de profit en 2015) et les Maple Leafs de Toronto (68 millions) affichent complet à chacun de leurs matchs, même au cours de leurs plus mauvaises saisons. Mais d’autres équipes sont en déficit perpétuel et jouent devant des gradins à moitié vides.

Seules 30 personnes (un conseil formé d’un membre de chaque équipe) siègent à la tête de la LNH, qui a été constituée en organisme sans but lucratif en 1917 à Montréal. Et tout juste une centaine d’employés travaillent à son siège social, à New York. La ligue n’a pas pour objectif d’engendrer des profits, mais elle doit permettre aux équipes d’en faire le plus possible.

En étudiant la structure administrative de la LNH, Julien Pelletier en est venu à la conclusion que la faille principale de l’organisme était le «pouvoir étendu du commissaire», défini par l’article 6 des statuts constitutifs, un document auquel il a eu accès. «Bettman s’est arrogé des pouvoirs tels que les propriétaires d’équipe ne peuvent tirer plein profit de leurs succès», dit-il.

L’actualité l’a joint à l’Université d’Ottawa, où il est chargé de cours à la Faculté de droit.


À lire aussi:

Le mystère du gardien de but au hockey


La Ligue nationale de hockey est-elle mal gérée?

Oui et non. Si on regarde uniquement les profits, en hausse constante depuis 20 ans, on peut dire que la ligue est entre bonnes mains. Les équipes pourraient-elles être plus rentables et la valeur de la ligue elle-même pourrait-elle être rehaussée? Cela ne fait pas de doute.

Pourquoi?

Actuellement, cinq équipes sont très rentables et il y en a autant qui perdent de l’argent année après année depuis au moins une décennie. Les autres connaissent des fluctuations: une bonne saison, une moyenne, une mauvaise. De façon générale, les plus rentables sont au Canada ou dans le nord des États-Unis et les déficitaires sont situées dans le Sud. Des exemples? Les Hurricanes de la Caroline, les Panthers de la Floride, les Coyotes de l’Arizona, les Blue Jackets de Columbus et les Predators de Nashville doivent essuyer déficit sur déficit. Ce n’est pas un hasard. On a voulu implanter le hockey dans des régions où ce sport ne fait pas partie de la culture locale. Les droits de télévision sont une source de revenus, mais il faut aussi un public pour appuyer l’équipe. On a oublié que ce qui fait la différence entre les profits et les pertes, c’est la vente de billets et de produits dérivés.

Ne serait-il pas plus simple de se débarrasser de ces canards boiteux ou de les déplacer dans des marchés plus lucratifs?

Voilà toute l’ambiguïté de la situation actuelle. La ligue est réticente à déménager des équipes non rentables. Les raisons sont historiques. Quand Gary Bettman est entré en poste, le 11 décembre 1992, son mandat était très clair: faire prospérer la ligue, mais aussi la faire progresser sur le marché du sud des États-Unis. Près de 25 ans plus tard, cet engagement tient toujours, même si beaucoup d’observateurs estiment que ce n’est pas une bonne idée. En droit des affaires, on voit ça à l’occasion, des positions indéfendables mais auxquelles les dirigeants tiennent. Comme s’ils ne voulaient pas admettre leurs erreurs… Les théoriciens de l’économie appellent ce phénomène la «dépendance au sentier».

Photo: François Lacasse / NHL / Getty Images
Photo: François Lacasse / NHL / Getty Images

 

Gary Bettman occupe une place importante dans votre thèse. Pourquoi?

En raison des pouvoirs qu’il a entre les mains. Dans le monde des affaires, c’est une chose rare. Il peut suspendre ou exclure de manière définitive un entraîneur, un propriétaire, un actionnaire, un dirigeant et même un joueur de la ligue. Il peut résilier unilatéralement des contrats et ordonner lui-même des échanges de joueurs entre équipes. Il a littéralement le droit de vie ou de mort sur les équipes et peut infliger des amendes atteignant un million de dollars. La plupart des présidents de grandes entreprises n’ont pas la moitié de ces pouvoirs. Dans son contrat, une clause prévoit sa mise à pied s’il commet des fraudes, mais autrement il est à peu près impossible de le déloger, puisqu’il a nommé 25 directeurs généraux sur 30.

Comment la LNH a-t-elle permis cette concentration de pouvoirs?

Cela remonte au moment de l’embauche de Bettman. Les dirigeants d’alors, avec Bruce McNall à leur tête [voir ci-dessous], cherchaient une personne capable de conduire la LNH jusque dans les ligues majeures du sport professionnel. Après une première vague d’entrevues, ils n’avaient toujours pas trouvé cette perle rare. Ils ont regardé du côté de la Ligue nationale de basketball, la NBA, où une relance commerciale avait été menée avec un énorme succès. Gary Bettman en avait été un acteur clé. Il avait notamment négocié une nouvelle convention collective avec les joueurs et travaillé à la mise sur pied d’un plafond salarial. Il n’était pas le premier choix des recruteurs, mais il constituait un candidat intéressant. Il a exigé des conditions très précises avant de signer son contrat. On les trouve à l’article 6.


Photo: L. Cohen / Variety Magazine / Getty Images
Photo: L. Cohen / Variety Magazine / Getty Images

Celui qui a mené la LNH dans le Sud

Il faut remonter aux années 1980 pour comprendre l’acharnement de la LNH à donner de l’essor au hockey sur glace dans des régions où le mercure ne descend jamais sous zéro. L’homme d’affaires américain Bruce McNall, alors président des Kings de Los Angeles — il est surtout connu pour avoir obtenu Wayne Gretzky, des Oilers d’Edmonton, en 1988 —, a fait pression sur le conseil d’administration (qu’il dirigeait) pour que la ligue prenne de l’expansion dans le Sud. Ainsi, il faisait grimper la valeur de sa propre équipe, qu’il a vendue peu après. Les administrateurs ont adopté le plan de développement de McNall sans se douter que celui-ci allait être accusé de fraude et condamné à 70 mois de prison quelques années plus tard.


Que reprochez-vous à cet article?

Qu’il soit écrit pour préserver les intérêts du commissaire, et non ceux des équipes. Actuellement, le commissaire voit son salaire augmenter, car les profits des équipes sont en hausse. Pourtant, la moitié d’entre elles enregistrent des pertes. Ne serait-il pas préférable de changer les statuts pour préciser que le travail du commissaire consiste à «maximiser la valeur des équipes»? Si on changeait seulement ce petit bout de phrase, toute la ligue se porterait mieux.

Et comment avez-vous découvert cette faille?

En consultant les éléments constitutifs de la ligue. Normalement, ce sont des informations confidentielles, mais celles-ci sont publiques depuis qu’un juge en a ordonné la divulgation lors d’un litige contre les Coyotes de l’Arizona en 2009. Pour avoir gain de cause au moment de vendre la concession aux nouveaux propriétaires, la ligue n’a eu d’autre choix que de les révéler. Or, peu de gens consultent ces documents, car ils sont un peu rébarbatifs. Sauf pour un juriste.

Quelqu’un a-t-il tenté de s’oppo­ser au commissaire?

Oui, les Rangers de New York ont voulu contourner les statuts et règlements pour s’approprier les droits de retransmission Internet et la vente de produits en ligne en 2007. La ligue ne les y autorisait pas, et les propriétaires de l’équipe ont été mis à l’amende: 100 000 dollars par jour. Ils ont abandonné après deux jours. Puis, ils ont poursuivi la ligue après les séries éliminatoires, alléguant que les revenus générés pour les équipes étaient insuffisants. Ce caractère «contrôlant» de la ligue sur les équipes diminuait à leurs yeux les occasions d’améliorer leurs affaires et d’attirer plus de clientèle. Gary Bettman a gagné son pari.

Faut-il stopper Bettman?

Québec aura-t-elle son équipe de hockey?

Impossible de le savoir actuellement. Mais on sait que Gary Bettman ne négocie pas devant les caméras. S’il agit cette fois-ci comme il l’a fait avec les Jets de Winnipeg, en 2011, le dossier de Québec pourrait être en train de progresser positivement. Aucune information n’avait filtré des échanges entre Bettman et les responsables manitobains. Une fois le stade construit, l’annonce de l’arrivée des nouveaux Jets a été faite.

La LNH a tout intérêt à prendre de l’essor au Canada. Selon des chercheurs du Centre Mowat [NDLR: un groupe de recherche en politiques publiques de l’Université de Toronto] qui ont étudié la question en 2011, il pourrait y avoir 12 équipes canadiennes viables dans la LNH. Si les propriétaires pouvaient déménager certaines équipes ou en créer de nouvelles, ces franchises seraient plus rentables que la moyenne des équipes américaines existantes, estiment-ils. À lui seul, le public de la région métropolitaine de Toronto est suffisant pour faire vivre une deuxième et même une troisième concession. Avec ses neuf millions d’habitants, l’Ontario pourrait compter une autre équipe à Hamilton, Kitchener ou London. Montréal et Vancouver pourraient accueillir une deuxième équipe. Aux yeux des chercheurs du Centre Mowat, le hockey professionnel à Québec est viable. Cette région présente un marché équivalent à celui de Winnipeg.

Et votre opinion là-dessus?

Même si je suis un amateur du Canadien de Montréal, je crois que ce serait formidable d’avoir une équipe à Québec. La rivalité entre Montréal et Québec à l’époque des Nordiques, on la vivait intensément dans mon village natal, au Nouveau-Brunswick.

Julien Pelletier a pour directeur de recherche Stéphane Rousseau, professeur de droit à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire en gouvernance et droit des affaires.