Sports

Sans Pacioretty, point de salut?

Les statistiques de la série contre les Rangers permettent de renverser les clichés sur le capitaine du Canadien, mais aussi de constater qu’il n’est plus seul à animer l’attaque.

Max Pacioretty (Photo: Kostas Lymperopoulos/CSM/REX/Shutterstock)

Dans le petit univers médiatique du Canadien, c’est une figure imposée: si Max Pacioretty ne marque pas de buts pendant quelques matchs, tout le monde s’énerve. C’est un refrain connu, que chacun peut entonner sans trop se casser le ciboulot. Mais ce faisant, on passe à côté de ce qui est, à mon sens, vraiment intéressant dans cette série.

Tout d’abord, quelques mots au sujet de Pacioretty. Permettez-moi de vous réciter les principaux clichés, avec mes réponses bien rodées – je commence à avoir l’habitude:

  • Il ne va pas assez dans les coins. Faux: il y ramasse une quantité industrielle de rondelles libres. Il est deuxième de son club depuis le début de la série pour amorcer des séquences de possession en arrachant la rondelle à l’adversaire en zone offensive, derrière Paul Byron.
  • Il ne va pas assez devant le filet. Faux: sitôt qu’un de ses coéquipiers est en mesure de pousser une rondelle vers l’enclave, il s’y dirige et y obtient des tirs (j’y reviens plus bas).
  • Il ne frappe pas assez. Faux. Ou plutôt, il frappe moins qu’il ne se fait frapper, parce que lorsqu’il joue, son équipe a la rondelle la plupart du temps. Selon Corsica.hockey, il est, parmi les attaquants du club, 4e pour les mises en échec distribuées à 5 contre 5, et 2e pour les mises en échec encaissées (une de moins que ce pauvre Gallagher). Le club obtient 59% des tirs lorsqu’il est sur la glace, meilleur score de l’équipe avec Danault (son centre attitré).
  • Il ne se choque pas assez. Allons donc, regardez-moi ce regard de braise, il brûle d’un feu incandescent, c’est évident! Je laisse aux psychologues de salon la tâche de décider s’il est passif-agressif, s’il fait de l’affect plat ou que sais-je encore. Il y a beaucoup de «psycho-pop» à 30 sous qui se fait ces jours-ci. Méfiez-vous.
  • Il ne se bat pas. Mais heureusement, diantre! Pacioretty est, depuis 2011, le 4e meilleur buteur de la LNH, et 2e meilleur à forces égales (un but seulement derrière un certain Ovechkin…). Et on voudrait qu’il se casse une main en tabassant un adversaire?
  • Il n’obtient pas de chances de marquer, parce qu’il tire seulement de loin. Celle-là, c’est ma préférée. Pacioretty est toujours parmi les meneurs de son club pour les chances de marquer, quand bien même il joue avec un pied fêlé, comme en début de saison. Il tire effectivement d’un peu partout, comme tous les bons buteurs, parce qu’il possède un excellent tir. Mais Pacioretty obtient toujours sa large part de chances de marquer.

Tenez, je note justement les chances de marquer depuis le début de la série. Devinez où se trouve Pacioretty sur la liste? Je n’ai pas encore fini de décortiquer le 5e match (où Pacioretty a encore obtenu plusieurs bonnes chances), mais disons que pour un joueur de périphérie, il obtient beaucoup de chances de l’enclave, vous ne trouvez pas?

Je note qu’au sommet trône un autre mal-aimé chronique, l’excellent Rick Nash. Mais cette liste est importante, d’abord parce qu’elle aide à dissiper un doute récurrent au sujet de Pacioretty, mais surtout parce qu’elle nous permet de constater qu’il n’est plus seul à animer l’attaque du Canadien.

C’est là où on est en train de manquer le bateau, en obsédant ainsi sur le Capitaine™. On n’a pas à se surprendre de voir Gallagher et Galchenyuk dans le haut de la liste; ils ont fait, depuis un moment déjà, la preuve de leurs aptitudes offensives. Mais l’émergence d’Artturi Lehkonen est sans contredit l’une des très bonnes nouvelles de cette première ronde. Son excellente fin de saison n’était pas un feu de paille et ses performances contre les Rangers nous le confirment: à 21 ans, avec encore deux saisons à son contrat de recrue, Lehkonen s’impose déjà comme un incontournable du top-6 montréalais. C’est une grosse nouvelle.

Reste que les Rangers n’en sont pas moins coriaces. J’avoue avoir sous-estimé cette équipe, surtout la force de frappe de leur attaque. Et c’est l’autre histoire qu’on est en train d’échapper en rejouant, encore une fois, le même disque du-capitaine-qui-ne-marque-pas.

À les regarder jouer depuis quatre matchs, on voit plus clairement en quoi les Rangers se distinguent de la plupart des équipes de la LNH. Ils sont très insistants sur un aspect précis du jeu en zone offensive: ils cherchent continuellement à faire bouger la rondelle de manière latérale avant de la diriger vers le filet. En procédant ainsi, ils forcent le gardien adverse à se déplacer continuellement, ce qui peut pousser les meilleurs à l’erreur. C’était encore plus évident lors du quatrième match, après qu’Alain Vigneault eut enfin accepté de remplacer le très ordinaire Tanner Glass par le jeune Pavel Buchnevich.

Vigneault, c’est l’autre grosse histoire de cette série. Il a donné un sérieux coup de piston à son équipe en délaissant toute velléité de jouer dur pour plutôt se concentrer sur la vitesse.

Claude Julien s’aiderait en faisant de même, mais on n’est pas du tout parti dans cette direction. Après avoir ramené le gros Emelin dans l’alignement jeudi, il entame le match de samedi sans Nathan Beaulieu ni Torrey Mitchell.

Pourtant, ça n’était pas si mal parti. Le Canadien a obtenu plus de chances de marquer que les Rangers lors des quatre premiers matchs de la série.

Mais dès l’entrée en scène de Buchnevich au quatrième match, on a pu voir à quel point les Rangers peuvent être menaçant lorsqu’on les laisse bouger la rondelle en zone offensive. Le jeune russe n’est pas le plus dominant, mais il permet à Vigneault de déplacer quelques pièces (Nash avec Stepan et Kreider avec Zibanejad, notamment) qui donnent quatre trios à vocation offensive.

On peut identifier ce phénomène en comptant, comme je l’ai fait, les passes tentées vers l’enclave à 5 contre 5. Deux éléments ressortent alors: la réussite d’un tel jeu est loin d’être assurée, et les Rangers compensent manifestement le manque de qualité par la quantité des tentatives. Au volume, la rondelle finit par trouver son joueur.

Le décrochage des Rangers au quatrième match est manifeste, une tendance qui, à vue de nez, s’est poursuivie lors du cinquième. Ce volume de passes tentées est possible en utilisant de manière systématique ce que l’adversaire donne, soit le haut de la zone offensive. La provenance des passes le montre bien. Alors que le Canadien se sert des côtés et du fond de la zone offensive, les Rangers utilisent abondamment la section située en haut des cercles de mises en jeu.

L’idée de base est toujours la même: en déplaçant la rondelle, on force le gardien à s’ajuster et on augmente les chances qu’un tir puisse tromper sa vigilance. La provenance de ces passes a donc son importance. Les plus dangereuses sont celles effectuées de l’arrière du filet, parce qu’elles forcent le gardien à détourner son attention du devant du filet! Inversement, les passes provenant de la pointe sont moins exigeantes, mais elles n’en imposent pas moins des ajustements supplémentaires qui peuvent être payants.

Match après match, cette capacité à profiter de la pointe pour menacer la zone payante me semble en grande partie découler de la vitesse des Rangers, qui forcent la défensive du CH à reculer et à ouvrir le haut de la zone. On n’a manifestement pas su, jusqu’ici, boucler efficacement le centre de la glace lors des replis défensifs.

Ce qui ne veut pas dire que le CH est sans défense. Les hommes de Claude Julien obtiennent leur part de chances et l’avantage numérique, s’il n’a pas produit énormément de buts, produit plus que sa part de chance. Mais le gardien Henrik Lundqvist ne veut rien savoir.

Rick Nash l’a montré depuis le début de la série, un buteur de premier plan peut tailler en pièce un excellent gardien si on lui en donne l’occasion. J’ai beau être le premier agacé de ces récurrentes jérémiades au sujet de Max Pacioretty, admettons qu’il est, mieux que quiconque, le mieux outillé pour battre le gardien des Rangers. Les chances sont là, les séquences offensives sont sa marque de commerce. Mais le temps commence à manquer.