La LNH a-t-elle (encore) perdu le contrôle?
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La LNH a-t-elle (encore) perdu le contrôle?

Connor McDavid ou Carey Price sont-ils trop payés? Pour analyser les contrats qui ont fait sauter la banque cet été, il faut comprendre le système salarial de la LNH, explique Olivier Bouchard.

L’été est terminé. Les joueurs d’impact concernés ont tous (ou presque!) obtenu de nouveaux contrats. Un constat s’impose, encore une fois : les ententes signées par les joueurs de pointe engagent des montants toujours plus astronomiques. Après trois arrêts de travail depuis les années 90, la question se pose : la LNH a-t-elle encore une fois perdu le contrôle de la rémunération de ses joueurs? La réponse tient en trois mots : pas du tout.

Ne nions pas l’évidence, les chiffres sont faramineux. Le jeune prodige Connor McDavid a accepté un contrat d’une valeur totale de 100 millions. Anecdote remarquable : il aurait ainsi, selon les dires du chroniqueur Bob MacKenzie, décidé de réviser l’entente à la baisse parce que le montant initial (108 millions) le rendait mal à l’aise. On y reviendra.

Son coéquipier, Leon Draisaitl, a quant à lui accepté une entente qui lui rapportera 68 millions lors des 8 prochaines campagnes.

Le reste de la liste d’emplettes estivales de la ligue est à l’avenant : Ryan Johansen? 64 millions. Carey Price? 84 millions. Evgeny Kuznetsov? 62 millions. Au total, 26 des contrats accordés peuvent rapporter plus de 20 millions aux signataires, et 15 autres annoncent des gains potentiels de 10 à 20 millions. Et quelques gros noms sont à venir: attendez-vous à ce que David Pastrnak, notamment, fasse sauter la banque.

Si les meilleurs joueurs de la ligue obtiennent de pareils montants, c’est parce que les affaires vont bien. Et quand bien même une équipe riche comme le Canadien souhaiterait se faire aller le porte-monnaie jusqu’à enterrer ses rivaux moins fortunés, la convention collective de la ligue encadre strictement la rémunération des joueurs.

Signée en 2004, après une saison complète de lock-out, ce contrat a instauré un système de partage des revenus entre les équipes, instauré un plafond (et un plancher) salarial et fixé à 57 % revenus de la ligue la somme des salaires versés aux joueurs. Qui plus est, trois contraintes particulièrement importantes ont été imposées:

  1. Le salaire d’un joueur ne peut dépasser, pour une saison complète, 20% du plafond salarial en vigueur lorsqu’il signe son contrat. On a ainsi favorisé l’étalement des contrats sur plusieurs saisons.
  2. La valeur du contrat est comptabilisée sous le plafond salarial sous l’équation suivante : la somme du salaire promis divisée par le nombre de saisons. 50 millions sur 10 ans? 5 millions par saison sous le plafond salarial. Cette règle a apporté d’importantes distorsions, favorisant des ententes encore plus longues.
  3. La LNH a garanti aux joueurs l’autonomie complète après 7 saisons d’expérience, ou l’âge de 27 ans, en plus de régir de manière stricte les contrats de recrue, qui ne peuvent durer plus de 3 ans. La clause a graduellement fait augmenter la valeur des jeunes joueurs sur le marché.

Les distorsions inhérentes à ce système sont rapidement apparues : les directeurs généraux ont commencé à octroyer des ententes à très, très long terme dans le but de diminuer les montants annuels à décaisser, mais aussi pour se garder plus d’espace disponible sous le plafond salarial.

L’exemple ultime reste le contrat de Shea Weber, l’un des derniers paraphés avant que n’éclate le conflit de travail de 2012. Le défenseur était éligible à un salaire annuel maximal de 14 millions de dollars, ce qu’on lui a donné pour les quatre premières saisons de l’entente. Les bonis sont une part importante de l’entente : parce qu’ils sont payables à la signature, pour la première saison, puis le 1er juillet de chaque saison subséquente, Weber était assuré de recevoir au moins 13 des 14 millions qu’on lui a promis dès la première année, et ce malgré la possibilité d’un lock-out.

Mais la partie la plus importante de l’entente est dans sa durée. Il est évident qu’on a étalé le contrat pour « diluer » l’impact de Weber sur la masse salariale de manière drastique. Les six premières saisons valent, en moyenne annuelle, 13 millions et des poussières et les 8 dernières, 3,75 millions.

D’autres ententes du genre arrivent à terme ces jours-ci. Marian Hossa ne jouera pas de l’année pour cause de maladie, et Henrik Zetterberg a déjà annoncé qu’il n’est pas intéressé à jouer les deux dernières saisons de son contrat.

En ne jouant pas ces dernières saisons à « faibles » salaires, ces joueurs laissent dans les faits la part belle à leurs équipes, qui ont ainsi pu dépenser plus d’argent lors de leurs meilleures saisons, sans avoir à trainer leur lourde empreinte comptable au crépuscule de leur carrière.

La LNH a reconnu ce problème et, au terme du lock-out de 2012, imposé des restrictions supplémentaires. Parmi les plus significatives :

  • La valeur annuelle du salaire qu’on verse à un joueur lors d’un contrat de plusieurs saisons peut varier, mais pas de plus de 35 % d’une année à l’autre.
  • Lors d’un contrat de plusieurs saisons, le salaire annuel ne peut jamais être inférieur à 50 % de la valeur annuelle maximale du contrat.
  • Les ententes ne peuvent dépasser sept saisons lorsqu’un joueur signe avec une nouvelle équipe, et huit s’il signe avec son ancienne équipe.
  • Si un joueur prend sa retraite avant la fin de son contrat, l’espace sous le plafond « épargné » devra être redonné. Et si le joueur a été échangé, chaque équipe doit redonner son espace épargné dans le laps de temps qui sépare le contrat.
  • Au total, la part des revenus consacrés aux salaires des joueurs est passée de 57 à 50 %

Ces changements nous permettent de mieux comprendre les montants en apparence plus importants que l’on voit aujourd’hui distribués à gauche et à droite. Ceux-ci ne sont pas le résultat d’une perte de contrôle des salaires (les joueurs ramassent 50 % des revenus de la ligue, pas un sou de plus ou de moins), mais bien d’une nouvelle façon de distribuer ceux-ci.

On l’a dit, la LNH rajeunit et par conséquent, les équipes, de plus en plus conscientes des risques d’offre hostiles, augmentent la mise pour leurs jeunes joueurs talentueux.

Ensuite, puisqu’il n’est plus possible de « diluer » l’impact sur le plafond salarial à cause des règles instituées en 2013, les montants moyens (le salaire annuel) ont rapidement augmenté.

Enfin, les revenus de la ligue ont explosé, mais pas autant que la montée du plafond salarial, que les joueurs peuvent hausser artificiellement jusqu’à concurrence de 5 % par saison (une autre nouveauté de la convention de 2013).

La structure du contrat de McDavid, comparée à celle du contrat de Weber, illustre le tout avec éloquence. Chaque saison de l’entente lui rapportera entre 15 et 10 millions, essentiellement versés sous forme de bonis. Mais il n’y a plus de chute dramatique pendant la deuxième moitié d’une entente à ultra long terme.

McDavid recevra donc un salaire moindre que Weber pendant les huit premières saisons du contrat de ce dernier. Mais gardez à l’esprit qu’à 29 ans au terme de l’entente, le prodige d’Edmonton pourrait faire sauter la banque une deuxième fois. Et, pour ce que ça vaut, McDavid demeure sous-payé selon moi. S’il y a un joueur dans cette ligue qui vaut le salaire maximal de 15 millions par saison pour les huit prochaines années, c’est bien lui.

Pourtant, McDavid a accepté bien moins que les 120 millions qu’il aurait pu ramasser en négociant plus durement, ce qui ne l’empêche pas d’avoir conclu, en proportion, le contrat le plus payant depuis celui d’Alex Ovechkin. Tout comme le buteur russe, McDavid recevra un salaire représentant 17 % du plafond salarial en vigueur à la signature du contrat.

Le tableau ci-dessus permet de constater que les meilleurs joueurs de la ligue laissent depuis un bon moment déjà de l’argent sur la table. Mais ces fonds ne sont pas laissés dans les poches des propriétaires pour autant.

J’en reviens au partage des revenus. La somme de salaires reçus par les joueurs de la LNH est d’exactement 50 % des revenus de la ligue. Si la somme des salaires promis est inférieure à la moitié des revenus, tout le monde reçoit un chèque à la fin de la saison. Et si ce même montant dépasse la moitié des revenus de la ligue? Le salaire des joueurs baisse alors en conséquence.

Cette réalité permet de mieux comprendre dans quel contexte s’exprime le curieux malaise de Conor McDavid vis-à-vis du montant de son salaire. Chaque million ajouté à son contrat est enlevé non pas des poches des propriétaires, mais de celles de ses collègues. Non seulement son équipe perd en marge de manœuvre sous le plafond salarial, mais ses coéquipiers présents et futurs auront, eux, moins d’argent dans leurs poches pour compenser le contrat du prodige. Le jeu des salaires dans la LNH est à somme nulle.

Si les chiffres sont désormais plus imposants, c’est donc surtout parce que les règles comptables ont changé: les proprios, collectivement, dépensent un montant fixe. Dans ce contexte, le fait que les meilleurs joueurs de la ligue renoncent à maximiser leurs revenus en dit long sur la culture bien spéciale de ce milieu, où le concept d’équipe prime et où ceux qui prennent sans compter à leur seul profit sont mal vus.