Marcher entre mer et montagnes
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Marcher entre mer et montagnes

Traverser la Gaspésie à pied, c’est le nouveau défi que relèvent chaque automne une centaine de randonneurs, dans une ambiance sportive et festive. Notre journaliste est allé y user ses bottines. 

Nous avons peine à y croire, mais la météo prévoit pour aujourd’hui – 2 °C dans le parc national de la Gaspésie, avec une probabilité de précipitations de neige. Nous ne sommes pourtant que le 26 septembre, comme l’indique mon téléphone cellulaire. C’est un peu tôt pour de la neige, non ?

En arrivant dans le parc par le village de Mont-Saint-Pierre, nous devons nous rendre à l’évidence. La météo a vu juste. Les flancs du mont Jacques-Cartier sont blancs, tandis que son sommet, à 1 268 m d’altitude, se perd dans le brouillard ou dans la tempête de neige, allez savoir. Ici, dans les hauts sommets gaspésiens, l’hiver a devancé l’automne, qui manifestait encore bien timidement ses couleurs sur le littoral.

La neige ne refroidit toutefois pas l’ardeur des participants à la Traversée de la Gaspésie (TDLG) à bottine. Au contraire, nous partons avec un enthousiasme digne des scouts pour aller vers l’hiver et fouler la toundra du mont Jacques-Cartier, où seuls les cairns nous servent de repères dans la brume.

Après ce voyage express dans le Grand Nord, un miracle se produit. En après-midi, le brouillard se dissipe, le ciel bleu fait son apparition et la neige s’éclipse. Huit heures plus tard et 16 km plus loin, à notre arrivée au lac aux Américains, au creux d’un spectaculaire cirque glaciaire, c’est de nouveau l’été. « Nous avons vécu les quatre saisons en une seule journée. C’était fantastique ! » s’exclame le randonneur Éric Audet, un vétéran de trois Traversées à bottine.

(Photo : Ricochet Design)

Des moments magiques comme cette journée « à la Vivaldi », les participants en ont vécu à la pelletée pendant ce trek sans pareil. La TDLG à bottine, qui en sera à sa quatrième saison cette année, est un défi sportif de 100 km à parcourir en six jours. L’ambiance est conviviale et l’accent est mis sur les rencontres, la gastronomie gaspésienne et la culture locale. C’est la transposition en automne de la formule à succès de la Traversée en ski de fond, qui a célébré son 15e anniversaire l’hiver dernier. C’est également l’antithèse du fameux tour de la Gaspésie en voiture, où les voyageurs avalent des kilomètres et des kilomètres de bitume en s’offrant bien peu de pauses.

Mais la TDLG à bottine, c’est encore plus qu’un voyage sportif. C’est une aventure humaine appuyée par des dizaines de bénévoles — guides, préposés à l’accueil ou à l’encadrement, bagagistes, infirmière, physiothérapeute, administrateurs… — qui y mettent tout leur cœur pour nous faire apprécier leur coin de pays et inscrire la Gaspésie sur la carte touristique du Québec. Car la TDLG est en mission : soutenir le développement du tourisme pédestre en Gaspésie et prolonger la haute saison jusqu’à l’automne. Pour y parvenir, les deux employés de l’organisme sans but lucratif qui veille à sa destinée misent entre autres sur la couverture médiatique très abondante — au Québec et à l’étranger — que suscite ce cortège de randonneurs.

« Le potentiel touristique de la randonnée en Gaspésie est énorme, mais nos sentiers sont méconnus, explique Claudine Roy, cofondatrice et âme de la TDLG. On veut se servir de l’homologation du Sentier international des Appalaches [SIA-Québec] pour propulser notre région comme destination incontournable pour la rando. » Ce premier GR (pour Grande randonnée, dénomination reconnue mondialement) québécois, baptisé le GRA1, qui traverse la Gaspésie de part en part sur 650 km, nous le foulerons presque sans relâche pendant toute cette aventure.

Les répercussions de la TDLG à bottine se font déjà sentir. « C’est une locomotive touristique, dit Pascal Lévesque, directeur du parc national de la Gaspésie. L’an dernier, on a connu un automne record. Grâce à l’encadrement qu’elle offre, la Traversée attire un public qui, autrement, n’aurait jamais pris le chemin de la Gaspésie en septembre. Et on constate que ces randonneurs reviennent ensuite avec leurs proches. Quant à la couverture médiatique, elle permet de faire parler de nous une fois la haute saison passée. »

Notre caravane d’une centaine de personnes s’est mise en branle au parc Forillon, dont les paysages ne sont pas sans rappeler ceux du Finistère breton. Tout au long d’un parcours de 16 km entre le cap Bon Ami et le cap Gaspé, nous avons pu contempler de vertigineuses falaises plongeant dans le grand bleu. Après cet échauffement entre terre et mer, nous sommes partis à la rencontre des plus hautes montagnes du Québec méridional, conquérant tour à tour Jacques-Cartier, Xalibu (1 140 m) et Richardson (1 180 m) et marchant en territoire dénudé, bien au-dessus de la ligne des arbres.

(Photo : Simon Diotte)

L’apothéose du voyage : la conquête du mont Albert (1 088 m), une randonnée ardue de 17 km, à la dénivelée de 850 m mais au décor renversant, avec sa pierre orangée et son aspect désertique. Un caribou solitaire y broutait au loin. Puis, nous avons conclu notre trek en profitant de paysages côtiers dans les villages de Grande-Vallée et de Petite-Vallée, deux jours de rando sous un beau ciel azur.

Notre groupe de randonneurs, âgés de 31 à 78 ans, était composé à majorité de têtes grises — la plupart dans une forme resplendissante — et comptait de nombreuses personnes seules. Si nous n’étions qu’une formation disparate au cours des premiers kilomètres, nous terminerions l’aventure comme un groupe solidaire, capable de se soutenir pour continuer d’avancer et rendre supportables les douloureuses ampoules aux pieds. Au dernier jour, l’esprit de fraternité était si fort que j’ai fini, comme des dizaines d’autres, par braver les eaux froides du golfe en me baignant en sous-vêtement, devant mes frères et sœurs d’armes, comme si cela était tout naturel…

Chaque matin, la randonnée commençait au son de l’accordéon de Sylvie Gallant, bénévole depuis belle lurette, qui, en entonnant la chanson-thème de la TDLG, réussissait à tous coups à galvaniser les troupes. Au signal de départ, gonflés à bloc, quelques TDLGistes s’élançaient sur la piste au pas de course comme s’ils prenaient part à un marathon, alimentant les rumeurs de dopage ! Mais la majorité du groupe revendiquait le droit à la lenteur, préférant un rythme contemplatif, repoussant à plus tard l’après-rando et la bière gaspésienne Pit Caribou.

En soirée, les repas aux saveurs locales comblaient nos appétits voraces, comme ce cipâte cuisiné par des dames de Petite-Vallée. Malgré la fatigue accumulée, nous retardions l’heure du coucher afin de profiter des activités qu’on avait préparées pour nous : spectacles de musiciens du coin, récital de poèmes de Jacques Prévert par la comédienne Sophie Faucher, feu de joie sur la plage. Nous avons même dansé, faisant souffrir davantage nos pieds endoloris.

Certains randonneurs avaient déjà fait du trekking au Népal, d’autres étaient moins aguerris. Ils n’étaient toutefois pas en reste, puisqu’ils avaient accès à des parcours plus courts. Beaucoup ont tout de même repoussé leurs limites, comme Céline Bélanger, une retraitée de 62 ans qui a été capable, à son plus grand étonnement, de gravir le mont Albert. « L’effet de groupe nous encourage à sortir de notre zone de confort, tandis que l’encadrement par les guides nous met en confiance », explique, non sans fierté, cette résidente de Saint-Apollinaire, dans Lotbinière.

Nathalie Blanchard et Jean-Baptiste Poinssot étaient venus de Montpellier, dans le sud-ouest de la France, expressément pour faire la Traversée et célébrer ainsi leur passage à la retraite. « De la mer à la toundra, la diversité des paysages québécois nous a émerveillés. Pour nous, qui sommes des habitués des Alpes, c’était comme marcher dans un autre monde », raconte Nathalie, vantant sa randonnée.

La Québécoise d’origine tunisienne Souhaila Jeddi en a fait son premier périple en Gaspésie. « Ça n’était pas facile de se lever chaque matin en même temps que le soleil, mais ça en valait la peine. J’ai fait le vide complètement. Je me sentais dans mon élément naturel », dit l’informaticienne de 37 ans, qui souhaite renouveler l’expérience.

Après 100 km à l’odomètre, des soirées un peu trop arrosées et de persistantes ampoules, qui me faisaient souffrir malgré les soins de l’infirmière en chef de la TDLG, je n’avais qu’une envie : continuer ma vie de nomade gaspésien pendant plusieurs jours, en compagnie de ce superbe groupe. Voilà pourquoi bon nombre de TDLGistes sont des adeptes qui reviennent autant en été qu’en hiver. Rien ne peut les faire renoncer à ce plaisir, pas même une tempête de neige en septembre.

(Photo : Simon Diotte)

Le programme de 2017

La caravane de la TDLG s’ébranlera le 23 septembre de Bonaventure, avec un itinéraire longeant la baie des Chaleurs, avant de s’élancer vers les montagnes de l’arrière-pays, dans le secteur du mont Albert, pour trois jours. Les participants rejoindront ensuite la mer à Petite-Vallée et achèveront leur pèlerinage au parc Forillon. Les tracés officiels varient de 12 à 17 km, mais des parcours de 5 km seront offerts quotidiennement. Ce voyage tout compris (repas, hébergement, transport local et guides) coûte de 1 350 à 2 000 dollars par personne, selon l’hébergement choisi (du dortoir à la chambre luxueuse). La capacité sera augmentée cet automne à 200 personnes.