Kim Jong-un peut-il bousiller les prochains J.O. ?
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Kim Jong-un peut-il bousiller les prochains J.O. ?

Les prochains Jeux olympiques d’hiver auront lieu dans quatre mois, à 80 km de la frontière nord-coréenne. Mais la menace que représente Kim Jong-un inquiète peu le Comité olympique canadien.

En juillet dernier, pendant que les présidents Donald Trump et Kim Jong-un se crêpaient mutuellement le chignon, une rencontre surréaliste avait lieu sur la glace de l’aréna de Sainte-Julie, au sud de Montréal : celle de deux couples de patineurs artistiques, l’un américain, l’autre nord-coréen.

C’est la chorégraphe Julie Marcotte qui les a réunis, le temps d’un après-midi, alors que les jeunes Nord-Coréens Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik passaient l’été au Québec pour profiter de son expertise et de celle de son frère, l’entraîneur Bruno Marcotte. « C’était puissant comme symbole, raconte-t-elle avec des trémolos dans la voix. Les Nord-Coréens et les Américains [Marissa Castelli et Mervin Tran] s’entraidaient. Il n’y avait pas de politique sur la glace. »

Le travail a manifestement porté ses fruits : la chorégraphie créée par Julie Marcotte — sur une chanson de Ginette Reno ! — a récemment permis aux patineurs nord-coréens (ci-dessus) de se qualifier pour les prochains Jeux olympiques d’hiver, qui auront lieu en février à PyeongChang, en Corée du Sud.

Mais pourront-ils concourir ? Là, c’est une autre histoire : au moment d’écrire ces lignes, la Corée du Nord n’avait pas confirmé la participation de ses athlètes aux XXIIIes Jeux olympiques d’hiver, qui se dérouleront à 80 km de sa frontière.

À quatre mois de la cérémonie d’ouverture, l’incertitude inquiète les gouvernements de certains pays, particulièrement au moment où les tensions dans la péninsule coréenne — sur fond de rhétorique guerrière entre Washington et Pyongyang — sont à leur comble. La France, l’Allemagne et l’Autriche ont d’ailleurs récemment évoqué la possibilité de ne pas envoyer d’athlètes à PyeongChang s’ils jugeaient leur sécurité menacée.

Le régime de Kim Jong-un peut-il perturber les Jeux olympiques au point de menacer la sécurité des athlètes et de leur entourage ? Chez nous, le Comité olympique canadien (COC) n’y croit pas. Son porte-parole, Photi Sotiropoulos, dit avoir « zéro inquiétude » à ce sujet. « À l’heure actuelle, rien ne nous indique que leur sécurité est compromise, dit-il. Pour nous, il n’y aucune différence avec les Jeux précédents. »

La sécurité de toute l’équipe canadienne est la « principale priorité » du COC, qui travaille étroitement avec le gouvernement canadien, celui de la Corée du Sud ainsi que la GRC.

Même son de cloche du côté du cabinet du ministre des Sports et des Personnes handicapées, Kent Hehr, où on dit suivre la situation de près, sans pour autant s’en inquiéter.

De leur côté, les patineurs de vitesse Marianne St-Gelais, Charles et François Hamelin se concentrent actuellement sur les épreuves sportives qui les séparent des Jeux, indique-t-on au bureau de l’agence qui les représente. S’ils sont conscients du « contexte particulier » dans lequel se dérouleront les Jeux olympiques, les athlètes s’en remettent au bon jugement de leur fédération et du COC.

Quelles sont les menaces ?

(AP Photo / Ahn Young-joon, File)

Si la confiance règne de ce côté de l’Atlantique, en Europe, de nombreux élus ont émis des craintes.

Des réactions qui frisent la paranoïa, estime Benoît Hardy-Chartrand, spécialiste des questions de sécurité en Asie du Nord-Est et chercheur principal au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale de Waterloo, en Ontario. « Je ne suis pas inquiet pour les athlètes internationaux, dit-il. Une menace directe [à leur endroit] serait la pire chose à faire pour le régime de Kim Jong-un. Ou la meilleure chose à faire s’il veut mourir ! »

Sauf que dans un contexte géopolitique aussi tendu, alors que se toisent deux États disposant d’un arsenal nucléaire, le risque d’un accident militaire avant ou pendant les Jeux est réel. « Les Américains font voler des bombardiers et des chasseurs F-15 relativement près de la Corée du Nord, explique-t-il. Dans le cas où les communications seraient coupées entre Pyongyang et certaines de ses unités militaires, par exemple, un missile ou une bombe pourraient être lancés sans que ce soit prévu dans le plan. »

D’ailleurs, cet été, deux navires de guerre américains ont été impliqués dans des incidents graves en Asie, rappelle le chercheur. Le 17 juin, une collision entre le destroyer USS Fitzgerald et un navire philippin a causé la mort de sept marins américains au large du Japon. Deux mois plus tard, le 20 août, un accident entre le destroyer USS John S. McCain et un navire pétrolier au large de Singapour a tué 10 marins américains, en plus d’en blesser cinq autres.

« C’est arrivé entre des pays alliés, précise Benoît Hardy-Chartrand. Mais pensez aux conséquences qu’une erreur humaine, un mauvais calcul ou un manque de communication pourraient avoir en cas de collision avec de l’équipement nord-coréen. »

Pour Antoine Bondaz, spécialiste des enjeux de sécurité dans les deux Corées et chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris, cette hypothèse est loin d’être farfelue. « Qu’il y ait une volonté de la Corée du Nord de déstabiliser les Jeux olympiques, c’est peu crédible. Mais l’hypothèse qui nous inquiète vraiment en ce moment, c’est celle d’une erreur d’appréciation entre les Nord-Coréens et les Américains. Une erreur ou une frappe militaire mal interprétée, par exemple, pourrait mener à une escalade [guerrière] aux conséquences dramatiques. »

Julie Marcotte, pour sa part, préfère imaginer que ses deux protégés participeront aux Jeux, ce qui enverrait un message de paix au monde entier. « Je ne savais pas à quoi m’attendre en rencontrant des Nord-Coréens. Mais je peux vous dire qu’avec leurs yeux pétillants et leur chaleur, ces deux-là m’ont fait “tomber en amour”. »