Jonathan Drouin, chef à la recherche de son orchestre
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Jonathan Drouin, chef à la recherche de son orchestre

Les statistiques sont claires : c’est lui qui distribue les rondelles aux joueurs en position de marquer, et qui sait le mieux ramener le jeu en zone offensive. Mais Claude Julien n’a pas encore trouvé les coéquipiers qui permettront de l’épauler.

C’était la surprise du camp d’entraînement : Jonathan Drouin, acquis au prix fort au début de l’été, allait dorénavant jouer au centre. Vingt-cinq matchs plus tard, on a déjà une bonne idée de ce que le jeune attaquant a dans le ventre. Dès le camp d’entraînement, il s’est imposé comme le joueur par lequel le jeu de puissance avance.

Le Québécois n’est pas seulement impressionnant à voir aller. Il est aussi rapidement devenu le véritable chef d’orchestre de l’équipe dans cette situation. Si, à forces égales, Drouin est encore en train de s’adapter à son rôle, en avantage numérique, c’est toute l’équipe qui apprend graduellement à suivre les ordres du nouveau maestro. Le processus est difficile, parce qu’on cherche encore les bons joueurs pour compléter l’ensemble.

Drouin impose son rythme sur le jeu de puissance en maîtrisant systématiquement deux aspects centraux du jeu dans cette situation. D’abord, c’est lui qui distribue les rondelles aux joueurs en position de marquer. Ensuite, lorsque l’adversaire réussit à dégager sa zone, c’est Drouin qui, mieux que quiconque, sait ramener le jeu en zone offensive.

Le transporteur

C’est inévitable, une équipe en désavantage numérique réussit constamment à dégager son territoire. Il est impératif pour l’équipe adverse de pouvoir revenir rapidement en zone ennemie pour y établir une nouvelle formation d’attaque. Drouin s’est rapidement imposé comme le joueur le plus efficace du Canadien dans cette facette du jeu.

Les talents de passeur de Drouin ressortent déjà ici : plus que tout autre membre de l’équipe, il sait refiler la rondelle à un coéquipier à la volée. C’est un peu la clé de son succès : parce qu’il peut utiliser la passe comme son coup de patin, ses entrées de zone sont beaucoup plus imprévisibles aux yeux des blocs défensifs adverses. Le Canadien peut donc, en sa présence, revenir s’établir rapidement en zone adverse lorsque ses adversaires réussissent à désamorcer une de ses attaques.

Le maestro

Surtout, Drouin a montré sa capacité de se tailler un territoire le long des bandes, à gauche comme à droite de l’enclave. C’est de ces flancs qu’il décoche, plus que quiconque dans l’équipe, une quantité impressionnante de passes vers des coéquipiers situés dans le centre de la zone offensive.

Ces passes des flancs sont importantes, parce qu’elles permettent de faire travailler au maximum les gardiens adverses en mouvement latéral. Il est particulièrement remarquable de constater que Drouin décoche l’essentiel de ses passes (13 sur 16) à partir du côté gauche. Normalement, les bons avantages numériques de la ligue s’organisent du flanc droit, d’où un passeur gaucher a tout le loisir de faire pleinement face au jeu.

Que Drouin soit aussi efficace d’une position qu’on considère généralement comme faible est un atout important. Pourquoi ? Parce qu’un passeur qui procède du flanc droit a besoin d’un franc-tireur droitier qui joue sur le flanc opposé. C’est le cas d’Alex Ovechkin à Washington, de Cam Atkinson et Artemi Panarin à Columbus, ou de Steven Stamkos à Tampa Bay.

Or, outre Brendan Gallagher et Andrew Shaw, qui n’ont pas un bon tir sur réception, les meilleurs francs-tireurs du Canadien sont gauchers. La flexibilité de Drouin permet donc à l’équipe de tirer plein avantage de tous ces éléments.

Le défi : trouver la bonne formation

Reste maintenant à exploiter ce talent. On a vu beaucoup de lignes différentes en avantage numérique depuis le début de la saison, et on ne semble pas encore tout à fait savoir qui placer où. C’est en partie parce qu’on ne s’est pas encore fixé sur l’identité des joueurs qui forment chaque unité d’avantage numérique.

On savait dès le début de la saison que Drouin jouerait son rôle actuel et que Shea Weber serait le seul défenseur présent sur la première vague. Les trois autres postes d’attaquants commencent à se préciser.

Dans le deuxième graphique, vous avez vu Andrew Shaw et ses 10 passes du fond de la zone ennemie. C’est une belle découverte. Historiquement déployé devant le filet, Shaw a été, à Chicago, un joueur parfaitement ordinaire en avantage numérique.

On lui a trouvé une place : dans les mises en jeu, un peu devant le filet adverse, souvent derrière le but et dans les coins, où il récupère des rondelles perdues et fait valoir ses talents de passeur. L’homme n’est pas un fin marqueur, et Claude Julien lui demande désormais de jouer le long des bandes et de distribuer les rondelles, des éléments pour lesquels il est reconnu à forces égales.

Mais l’entraîneur n’a pas encore trouvé les autres éléments qui lui permettront de compléter l’ensemble. Rappelons que le Canadien tente d’appliquer sur le jeu de puissance la stratégie dite du 1-3-1. Dans ce schéma, que j’illustre ci-dessous, les postes no 1 et no 2 sont encore à pourvoir, Shaw (65), Drouin (92) et Weber (6) étant installés à demeure.

Les deux joueurs non identifiés ont un rôle précis à jouer. En théorie, le joueur no 1 est appelé à obtenir quelques tirs sur réception grâce aux passes de Drouin et du joueur n2, mais surtout de récupérer les rondelles flottantes dans l’enclave et de faire écran sur les tirs de la pointe.

Le joueur n2 a pour rôle principal d’obtenir des tirs sur réception, mais peut à l’occasion se transformer en distributeur de rondelle, un peu à l’image de ce que Drouin fait. Ce joueur est d’ailleurs le mieux placé pour alimenter le puissant tir sur réception de Shea Weber.

Les dernières années nous renseignent sur l’identité des candidats logiques pour ces deux postes. Max Pacioretty n’est pas un très bon passeur, mais il obtient une tonne de tirs et de buts du milieu de l’enclave. Un candidat parfait pour le poste n1.

Alex Galchenyuk a le meilleur tir sur réception de l’équipe et sait se fendre en quatre pour offrir des passes savantes. Le poste n2 lui va comme un gant.

Or, les entraîneurs semblent curieusement réfractaires à cette configuration. On a bien vu, en début de saison, ces deux attaquants sur la première vague, mais Pacioretty jouait le tir sur réception (le sien est plutôt ordinaire) et Galchenyuk se trouvait au cœur de l’enclave (où il semblait un peu perdu).

Samedi soir, c’était au tour de Charles Hudon (54) et David Schlemko (21) de compléter la formation, qui cette fois-ci s’est articulée autour de la présence de Drouin sur le flanc gauche :

Cette formation semble reposer lourdement sur les épaules de Shea Weber. Le défenseur possède certainement un puissant tir, mais la position qu’on lui demande d’occuper exige une agilité qu’il n’a tout simplement pas. Ces deux aspects, on les a vus bien nettement dès le début du match, dans la séquence suivante :

Pendant ce temps, Galchenyuk (but) et Pacioretty (passe) ont contribué au premier but de l’équipe sur la deuxième vague d’avantage numérique en deuxième période.

Le Canadien ne joue pas avant jeudi prochain, un rare congé de quatre jours. Son équipe perd rapidement du terrain face aux Bruins de Boston et on doit trouver le moyen de renverser (une fois de plus) la tendance. Redonner un peu de tonus à un jeu de puissance qui flotte présentement au 21e rang de la ligue serait un bon point de départ.

En mettant les bons joueurs dans les bons rôles, on se donnerait les moyens de tirer parti des forces réelles des joueurs les plus talentueux de l’équipe. Espérons qu’on saura plus tôt que tard accorder les violons.