Camping extrême
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Camping extrême

Dormir dans le bois sans tente, ni outils, ni allumettes. Cauchemar ? Plutôt une véritable partie de plaisir pour les adeptes de survie en forêt, qui veulent vous convaincre qu’il n’y a pas de meilleure façon de communier avec la nature !

Entre les arbres, dans une forêt de Portneuf où Dominic Paradis et six amis se promènent en raquettes depuis le matin, les dernières lueurs disparaissent à l’horizon. Ils doivent se rendre à l’évidence : ils sont perdus. Et le thermomètre indique déjà – 20 °C en cette fin de journée glaciale de 2010…

Pas question de se laisser abattre. Pendant que ses compagnons ramassent du bois en vue de construire un abri pour la nuit, le programmeur informatique de Charlemagne, dans Lanaudière, fabrique un arc avec une branche et un lacet, qui lui sert à créer un mouvement de friction avec un autre morceau de bois. Après une heure d’efforts intenses, des filets de fumée apparaissent enfin au-dessus du petit nid, fait de pollen de quenouille, d’écorce de bouleau et de cèdre, qu’il a déposé sur un morceau de sapin. Dominic Paradis souffle alors doucement sur les braises pour faire jaillir la flamme la plus satisfaisante de toute sa vie.

« C’était la première fois que je réussissais à allumer un feu par friction », se souvient le gaillard aujourd’hui âgé de 38 ans. « La flamme a allumé quelque chose en moi qui vient de loin, quelque chose de beaucoup plus intense que lorsque j’allume la télé. »

En réalité, la troupe n’était pas égarée dans les bois. Les cinq gars et deux filles étaient partis en forêt sans tente, sans sacs de couchage, sans eau… volontairement ! Le groupe était surveillé, à l’écart, par un instructeur de l’école Les Primitifs, de Québec, qui intervenait au besoin pour guider ces novices, qui participaient à une initiation à la survie en forêt. Des vacances tout compris en formule minimaliste, en quelque sorte, pour à peine 100 dollars chacun pour deux jours !

4,2 SECONDES

C’est le temps que met André-François Bourbeau à allumer un feu sans allumettes. Il a cocréé le baccalauréat en intervention plein air à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) en 1995. Il s’est lancé en 1984 dans une aventure de survie de 31 jours dans la forêt boréale avec un ami, ce qui lui a valu le record Guinness (toujours non battu) de la plus longue période de survie volontaire en milieu sauvage.

Jadis presque exclusivement l’affaire des scouts, les techniques de « survie » sont maintenant enseignées par une dizaine d’écoles spécialisées du Québec, mais aussi en ligne, et attirent un nombre grandissant de Québécois en forêt. Dans ces formations — de quelques heures ou quelques jours, selon le niveau —, les adeptes apprennent à choisir le bon bois pour faire un feu (et à le fendre sans hache), à se garder au chaud, à construire un abri et à se nourrir, en prévision du jour où ils s’égareront pour de vrai en randonnée, ou simplement pour le plaisir ! Chacun se lance son propre défi pour repousser ses limites et ainsi apprivoiser la vie dans la nature, explique Dominic Paradis, aujourd’hui instructeur à l’école Les Primitifs.

Devant l’intérêt grandissant, des pourvoiries, des parcs régionaux, des clubs de plein air et des centres de formation professionnelle s’y mettent aussi et organisent cours et sorties pour leurs visiteurs. « Je n’aurais jamais cru qu’un jour on ferait payer les gens pour leur apprendre à faire des feux », dit Stéphane Denis, propriétaire du Centre d’activités nature Kanatha-Aki, à Val-des-Lacs, dans les Laurentides, qui offre une foule d’activités hivernales et estivales. En 2016, on y a initié 600 personnes aux techniques de survie — orientation en forêt, moyens de se nourrir, de filtrer l’eau, de faire des feux… « C’est toujours magique de dormir à la belle étoile près du feu, car ça dégage une énergie particulière. Et c’est si simple », dit Stéphane Denis, selon qui l’intérêt des Québécois pour ce genre d’activités tient au désir de retrouver des connaissances du passé. « Le lien avec la forêt a été rompu », déplore-t-il.

Les étudiants du bac en intervention plein air de l’UQAC doivent relever un défi personnel lors d’une nuit de survie en forêt. Se lancer à l’eau, par exemple ! (Photo : Guillaume Roy)

À Québec, l’école Les Primitifs se spécialise dans les cours de survie depuis 2007. En 2017, plus de 1 000 personnes y ont suivi un des 50 cours sur le piégeage, les plantes comestibles, la construction d’abris et la fabrication d’outils, pour n’en nommer que quelques-uns. « Il y a un réel essor des activités de survie », dit Mathieu Hébert, 40 ans, qui a délaissé le monde de la finance pour lancer l’école avec un partenaire. « Les gens aiment de plus en plus les sports en forêt et les activités extrêmes. Et la survie, c’est l’extrême de l’extrême. Notre trip, c’est d’apprendre à survivre et à se déplacer comme nos ancêtres le faisaient. »

Sur les réseaux sociaux, des groupes émergent pour raconter leurs expériences ou organiser des sorties. La boutique en ligne GOTS Survie, spécialisée dans l’équipement de survie (tout le monde n’a pas envie de partir sans couteau, pierre à feu, trousse de premiers soins), a doublé ses revenus chaque année depuis sa création, en 2015. Cette année, elle a réalisé des ventes de 20 000 dollars.

SURVIVRE AU BAC

À l’Université du Québec à Chicoutimi, les finissants du baccalauréat en intervention plein air, le seul du genre au Québec, doivent passer une nuit en forêt en décembre pour obtenir leur diplôme. « Cette expérience leur donne un gain de confiance inestimable, car ils auront appris la débrouillardise, l’autonomie, la créativité, le jugement, la prise de décision dans des environnements extrêmement complexes », mentionne le directeur du programme, Manu Tranquard, qui préfère parler de techniques d’autonomie avancée en milieu naturel plutôt que de survie.

Si certains adeptes acquièrent des connaissances qu’ils mettent ensuite en pratique lors de sorties dans les bois, d’autres visent la totale. Ainsi, depuis 2008, Les Primitifs organisent une fois l’an le Défi survie, une activité de trois à sept jours sans équipement ni nourriture, pour tester ses limites sous la supervision d’experts. Au Centre d’activités nature Kanatha-Aki, un forfait propose aussi, pour 458 dollars, de vous larguer par hélicoptère en pleine forêt, où vous avez deux jours pour retrouver votre chemin. « Ces forfaits sont accessibles à tout le monde, car les activités se font sous la supervision de professionnels », précise Stéphane Denis.

Des émissions comme Man vs Wild, diffusée sur la chaîne Discovery à partir de 2006, contribuent à promouvoir les activités de survie. Dans cette téléréalité, l’aventurier britannique Bear Grylls réussit toujours à revenir vers la civilisation après s’être fait laisser en pleine nature sauvage, sans eau ni nourriture. C’est d’ailleurs en suivant ses aventures que Dominic Paradis a découvert sa passion. « Fabriquer des choses et apprendre à me nourrir sans équipement me donne beaucoup confiance en mes moyens dans la vie quotidienne », dit-il aujourd’hui.

Sans feu, le meilleur moyen de se garder au chaud est de construire un abri et de le remplir de matériaux isolants, comme de la paille. (Photo : Guillaume Roy)

Depuis l’automne 2016, la chaîne Z diffuse la première émission du genre faite au Québec, Expédition extrême, qui attire environ 250 000 auditeurs par semaine. Animée par Francis Bouillon, ancien défenseur des Canadiens, la téléréalité, où l’on reproduit des conditions vécues par d’autres, invite des personnalités à revivre une expérience réelle de survie. « L’essor des émissions de survie est énorme aux États-Unis, et on comble un vide au Québec en donnant des trucs pour tous les adeptes de plein air qui risquent de se retrouver dans une situation similaire », explique Renée Claude Riendeau, la productrice.

Frédéric Dion, un aventurier professionnel de 40 ans natif de Saint-Maurice, s’est joint à l’émission en 2017 comme accompagnateur de survie. Dans son troisième livre, Survivre avec l’antidoute (Perro éditeur), corédigé avec Bryan Perro, il raconte comment, à l’été 2016, il a repoussé les limites de l’extrême : largué par hélicoptère dans les montagnes du Yukon, sans nourriture, sans eau et sans boussole, il a franchi 470 km en 10 jours pour regagner la civilisation, dans la communauté autochtone de Tulita, sur les rives du fleuve Mackenzie, mangeant au passage des petits fruits, des fourmis, des sauterelles et un porc-épic. « Quand tu arrives à gérer tes émotions et ton attitude pour être heureux quand tu te retrouves sans tente au bord du feu en entendant les loups hurler, sans aucun confort matériel ou psychologique, tu te donnes une sérieuse option pour être heureux dans la vie. »

Frédéric Dion se fait un feu sans allumettes lors de son séjour en survie au Yukon, en 2016. (Photo : Frédéric Dion)

3 TRUCS DE BASE QUAND ON SE BALADE EN FORÊT, HIVER COMME ÉTÉ

  • Traînez toujours un briquet (ou deux) sur vous. Le froid est le principal danger au Québec. 
  • Dites à vos proches où vous partez et à quelle heure vous devriez revenir. Ils pourront ainsi alerter rapidement les secours au besoin. 
  • Quand vous constatez que vous êtes perdu, arrêtez-vous pour réfléchir et établissez un camp de base à cet endroit. Comme vous n’êtes pas trop loin de votre point de départ, faites de la prospection en marchant dans une direction pour retrouver des signes de votre passage. Chemin faisant, cassez des branches ou faites des marques sur un arbre pour ne pas vous perdre davantage. Si vous ne trouvez rien, revenez à votre camp de base et testez une autre direction.