Analyses et opinions

Société

La nouvelle cuisine de Mario

Tombera, tombera pas ? Beaucoup de conversations de bord de piscine, de tables de pique-nique et de perrons de chalet auront tourné cet été autour de la popularité de l’Action démocratique du Québec et de son chef. Le soufflé mitonné par Mario Dumont – qui aime bien les métaphores culinaires – allait-il s’écrouler sous les vents de l’automne ? « Ça ne va pas durer, m’affirmait un militant péquiste. Il a atteint un sommet trop vite. Et Bernard Landry a du ressort. » « Il est bien parti », soutenait plutôt un ex-militant libéral, désabusé par le manque de vigueur nationaliste du PLQ. « S’il continue à dire que les Québécois ne sont pas obligés de parler Constitution, s’il promet d’accorder plus d’importance aux choix individuels, d’offrir les services publics de façon plus humaine, il ne lui restera qu’une chose à faire pour devenir premier ministre : inviter des candidats d’envergure à se joindre à lui pour pourvoir les postes de ministre de son futur gouvernement. » On y travaille. Selon Marc Snyder, vice-président du parti et responsable du recrutement des candidats, l’ADQ a trouvé cet été un « gros nom » pour le ministère des Finances ou celui de la Santé. Qui ? Et pour lequel des deux ? Snyder ne le dira pas ! Du moins pas avant cet automne. Les leaders dits « régionaux » ont aussi répondu à l’appel. Le maire de Mirabel, Hubert Meilleur, a adhéré à l’ADQ. Un conseiller municipal de Saint-Hyacinthe, Bernard Sauvé, également. À lui seul, au cours de l’été, ce dernier a vendu 500 cartes de membre. Au total, en trois mois, de mai à la fin de juillet, l’ADQ a recruté 6 716 membres. Pour un parti qui disait au début de l’année avoir 10 000 « membres et sympathisants », ce n’est pas rien ! Mais l’ADQ a besoin de plus que ces cartes de membre à cinq dollars pour faire face aux prochaines élections. Une campagne provinciale de financement s’annonce d’ailleurs pour l’automne. Et certains jours de juillet, la permanence du parti était aussi grouillante d’activité qu’une pâtisserie de village à l’aube d’une journée de noces. Qui aurait cru il y a six mois que Mario Dumont, 32 ans, susciterait autant d’émoi ? Unique député depuis huit ans d’un parti marginal, le jeune père de famille de Cacouna s’interrogeait sur son avenir. Lorsque, le 1er mai 2002, L’actualité remit en couverture sa tête de « gérant » de Future Shop (« Le résistant de Cacouna »), il y en eut beaucoup pour soupirer d’ennui. Quelques semaines plus tard, le 17 juin, des candidats de l’ADQ remportaient trois des quatre élections partielles. De plus, un sondage révélait que un Québécois sur deux voulait voir l’ADQ former le prochain gouvernement. Être candidat de l’ADQ ne semblait soudainement plus une hérésie. Léon Courville, ex-numéro deux de la Banque Nationale, donnait discrètement des conseils à Mario Dumont. Le Beauceron Marcel Dutil, de Canam Manac, ne faisait plus de secret de son appui. « Jusqu’en mars, on était une PME », dit Marc Snyder, qui n’a pris que deux jours de congé cet été. « Maintenant, on est une grande entreprise. Avec des besoins de régie interne un peu plus importants ! » Si Marc Snyder, 33 ans, aime les comparaisons d’affaires, Mario Dumont préfère les images culinaires. Il a déjà répondu à des journalistes qui le houspillaient sur sa position constitutionnelle que la question nationale « marinait ». (L’image est habile, car on peut aussi en conclure qu’on la cuira bientôt, aussitôt que la marinade aura fait son œuvre !) Mario Dumont, qui a déjà mitonné des grands-pères au sirop d’érable et du risotto au parmesan à l’émission Infoman, à Radio-Canada, apprécierait sans doute cette autre métaphore d’un vieux libéral : « En perdant Dumont et son groupe, en 1992, le Parti libéral a perdu son sel. Ces jeunes-là étaient porteurs des valeurs phares du PLQ. Sans eux, plus personne ne sait ce que le parti incarne. » La popularité de l’ADQ est-elle la simple réaction de mauvaise humeur d’un électorat qui y réfléchira à deux fois avant de confier l’État à une bande de députés inexpérimentés ? Pour tenter de répondre à cette question, L’actualité a demandé à deux ex-conseillers politiques – l’un péquiste, l’autre libéral – de nous dire ce que leur parti doit faire pour retrouver la faveur des électeurs. Trouver le commentateur libéral ne fut pas simple. Plusieurs personnes refusèrent, après réflexion. Finalement, John Parisella, ancien conseiller de Robert Bourassa, releva le défi. Conscient qu’il allait « se faire des ennemis », nous a-t-il dit. John Parisella, tout comme Jean-François Lisée, ex-conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, prend au sérieux la popularité de l’ADQ. Et tous deux pressentent que, sous un discours « à droite », Dumont est l’héritier d’une tradition québécoise qui « gouverne au centre ». De là la menace. Réelle. Tangible. Car Mario sait cuisiner. Reste à savoir s’il pourra résister aux assauts de ses adversaires – qui voudraient bien gâter la sauce – et préserver l’harmonie dans sa cuisine, où bon nombre de nouveaux marmitons se bousculent. L’automne sera épicé.

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Société

Une onde de choc nommée Mario

Le verdict est tombé dès la première minute de la rencontre. En une seule phrase. « Je suis venu pour empêcher quelqu’un de passer », a déclaré un collaborateur, à peine assis à la table autour de laquelle allait se dérouler la réunion qui, chaque automne, mène au choix des personnalités de l’année de L’actualité. « Quelqu’un » ne devait donc pas passer. Celui que personne n’avait besoin de nommer. Parce que tout le monde savait de qui il s’agissait: Mario Dumont, le chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ). « Pourquoi ? ai-je demandé. Parce que je suis contre ses idées. » Le mot était lâché : les idées. On était à des années-lumière des discussions des automnes passés, si peu marquées par les politiciens. En cette fin de 2002, ils se bousculaient sur la liste des candidats. Mario Dumont, le ministre Joseph Facal (pour sa sortie en faveur d’une révision du modèle québécois), son collègue André Boisclair (pour son action afin de faire débloquer des dossiers sur la protection de l’environnement), le premier ministre du Canada, Jean Chrétien (pour son appui au protocole de Kyoto), le sénateur Pierre Claude Nolin (pour son rapport sur la décriminalisation de la marijuana), le premier ministre du Québec, Bernard Landry (pour son engagement relatif au progrès économique du Québec et sa lutte contre le chômage). La cour était pleine de politiciens. De leurs idées, surtout. La droite, la gauche, le modèle québécois, alouette ! Les esprits se sont échauffés. Avec, en toile de fond, l’ombre d’un jeune homme de 32 ans. Certains diront que le seul mérite de Mario Dumont aura été « d’avoir été là ». Et que la vraie personnalité de l’année est un électorat en ébullition. Ce serait trop simple. Qu’on soit pour ou contre les idées de l’ADQ, son chef a marqué 2002 comme nul autre. Il a encouragé des centaines de personnes, souvent des jeunes, à s’engager dans le domaine politique. Pour lutter avec lui. Ou contre lui ! Ses idées ont embrasé le débat public comme peu l’avaient fait depuis les premières heures du projet souverainiste québécois. Bousculer, inspirer, contribuer, changer… Voilà des mots clés qui, année après année, dirigent les projecteurs sur la personnalité de L’actualité. Mario Dumont mérite donc bien son titre. Pour le meilleur, diront ses partisans. Ou pour le pire, diront ses adversaires, qui craignent de le voir prendre le pouvoir et dilapider un héritage de solidarité sociale bâti au cours des quatre dernières décennies. Les personnalités de L’actualité s’évanouissent rarement dans la nature. Richard Desjardins, choisi en 1999 pour son engagement à défendre la forêt boréale québécoise, continue de bouleverser le paysage. La fondation qu’il a contribué à créer a réussi, en novembre, à protéger des tronçonneuses une forêt encore vierge d’Abitibi. Ted Moses était à Paris et à Bruxelles en novembre pour expliquer aux Européens que les Québécois sont à l’avant-garde en matière de relations avec les autochtones. L’entente qu’il a signée – et qui lui a valu son titre l’an dernier – sert aujourd’hui de base à des initiatives de développement économique qui profiteront autant aux jeunes Cris qu’à l’ensemble de la société québécoise. Car soyons francs. Si Québec n’était pas en voie de construire de nouveaux grands barrages hydroélectriques – sur la rivière Eastmain, notamment -, le gouvernement n’aurait probablement pas annulé en novembre les projets de mini-centrales qui irritaient les écologistes. Comment Mario Dumont marquera-t-il 2003 ? Il est trop tôt pour le dire. Mais la volonté de changement à laquelle lui et son équipe donnent une voix n’est pas près de s’éteindre. Les Québécois ne sont pas, contrairement à ce que disait récemment le cinéaste Pierre Falardeau, des peureux qui s’intéressent seulement à « leurs REER et au pH de leur piscine ». On leur a connu, dans le passé, de grandes audaces électorales. Faisant fi des campagnes de peur, ils ont élu en 1976 un jeune gouvernement du Parti québécois. Comme ils avaient, dans les années 1960, élu des libéraux même si le clergé reprenait en chaire le mot de Duplessis: « Le ciel est bleu et l’enfer est rouge. » Selon un sondage CROP-L’actualité, bien peu de Québécois perçoivent l’ADQ comme un danger. Les politiciens n’ont pas été les seuls en 2002 à nous étonner et à nous inciter à bâtir le Québec de demain. Du chanteur Daniel Bélanger, qui nous invite à « rêver mieux », à Skawenniio Barnes, élève de 14 ans qui défie l’apathie de sa communauté mohawk pour la doter d’une bibliothèque, les personnalités de l’année 2002 voient loin. Et pensent aux générations futures. L’actualité les salue.

Affaires et économie

Course contre la montre… avec obstacles

Si on laisse aller le réchauffement climatique, l’économie mondiale sera durement éprouvée. Selon un rapport que l’ex-économiste en chef de la Banque mondiale, sir Nicholas Stern, remettait au premier ministre de la Grande-Bretagne, Tony Blair, le niveau de vie mondial diminuera même de 5% à 20%. Il s’agit d’un très grand défi posé à nos économies et à nos institutions politiques. La question est de savoir comment nous nous y prendrons pour réduire rapidement et massivement nos émissions de gaz carbonique (CO2), principal gaz à effet de serre, afin de ralentir la progression du taux de carbone dans l’atmosphère, puis de le stabiliser. La concentration de CO2 s’est accrue de plus de 50% depuis 200 ans. Cette augmentation a épousé étroitement la courbe d’accélération de l’usage des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz naturel). L’examen des carottes de glace de l’Antarctique a révélé que le taux de CO2 dépasse maintenant de loin les variations naturelles des 650 000 dernières années. Comme le CO2 emprisonne la chaleur dans l’atmosphère, sa concentration accrue transforme de plus en plus la planète en serre chaude. La température moyenne mondiale a déjà augmenté de 0,5oC depuis 1980. Les plus grands savants du globe réunis par les Nations unies sont formels: le réchauffement récent est très probablement le résultat de l’activité humaine et non de facteurs naturels. Ils estiment que les 30 milliards de tonnes de CO2 émises chaque année équivalent au double de ce que les forêts de la terre sont capables d’absorber. Ils en déduisent que la température de la planète montera encore de 2oC à 5oC d’ici la fin du siècle. C’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Des bouleversements majeurs de l’écologie terrestre s’ensuivront: le niveau des mers montera; le climat sera plus instable; on manquera d’eau potable ici et là; l’agriculture subira des changements brusques; des populations entières voudront se déplacer vers des régions moins chaudes. Il y a tout de même de l’espoir. Tout indique que si on leur donne les bons signaux, les consommateurs et les entreprises accepteront d’envoyer moins de résidus du charbon, du pétrole et du gaz naturel dans l’atmosphère. Au départ, on n’aura pas le choix: les taxes sur ces combustibles fossiles devront augmenter. (Désolé, je n’y peux rien.) Il faudra multiplier les «Bourses du carbone», qui rendront le CO2 plus coûteux à émettre pour les entreprises. Empêcher la surexploitation des forêts, parce qu’elles aident à absorber le CO2. Encourager les technologies de captage et de stockage sur terre des gaz à effet de serre. Réglementer les pires sources de CO2: l’extraction pétrolière, la production thermique d’électricité, le transport, l’exploitation des sols, la construction. Promouvoir la recherche de nouvelles énergies plus propres. Gérer les émissions de gaz carbonique à l’échelle mondiale ne sera pas une mince tâche. Cela exigera une action collective, donc politique, et non seulement individuelle. Premier obstacle: bien des gens refusent encore d’admettre le lien entre l’usage des énergies fossiles et le réchauffement planétaire. Ce sont sans doute les mêmes qui continuent à nier le lien entre la cigarette et le cancer du poumon. Deuxième obstacle: à supposer que les différents pays reconnaissent le problème, ils ne s’entendront pas nécessairement sur la solution. Il a fallu toute une décennie pour négocier le timide protocole de Kyoto. Troisième obstacle: même là où on admet la solution, on peut néanmoins refuser d’agir. Des pays comme le Canada, les États-Unis, la Chine et l’Inde relâchent ensemble 15 milliards de tonnes de CO2 par année, mais refusent actuellement d’appliquer le protocole. La résistance politique de divers groupes dans ces pays est extrêmement vive. Ils veulent tous le bien de l’humanité, mais ils ne veulent pas payer. Non seulement nous sommes engagés dans une course contre la montre, mais c’est une course d’obstacles. — Pierre Fortin est professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal.

Société

Fier boss d’un État indigent

Des routes défoncées, des écoles décrépites, une population vieillissante, des universités exsangues qui peinent à créer la société du savoir pouvant seule assurer la qualité de vie des générations futures. Telle est la réalité que le premier ministre du Québec trouvera sur son bureau au lendemain du 26 mars. Et ses coffres seront vides. Ou presque. L’État québécois est devant une impasse budgétaire. Une vraie. Au 1er avril 2008, le manque à gagner sera de 995 millions. (Ce qui ne tient pas compte des sommes que Stephen Harper aura versées le 19 mars 2007 dans un effort de redressement du déséquilibre fiscal, donnant un coup de pouce à Jean Charest et à ses propres espoirs de réélection.) Le premier ministre n’en sera pas moins le fier boss d’un État nécessiteux, lequel n’arrive à «équilibrer» son budget qu’en multipliant les tours de passe-passe. Dans les faits, le budget n’est pas équilibré! Sur les cinq derniers exercices financiers, trois ont été marqués par des déficits. Depuis l’adoption de la Loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire, en 1996 — la célèbre loi dite du déficit zéro —, la dette du Québec est passée de 98 à 122 milliards de dollars. Pendant les bonnes années de croissance économique, de 1997 à 2002, Québec n’a pas réussi à se doter d’un coussin. Il n’arrive pas à se constituer une réserve pour éventualités, comme le fait le gouvernement fédéral depuis plus de 10 ans. Le moindre ralentissement économique, des dépenses imprévues, un changement aux règles de péréquation le font basculer dans une crise. Boucler le budget devient plus difficile que de réconcilier Guy Carbonneau et Sergeï Samsonov. La marge de manœuvre réelle du Québec — qu’André Boisclair voulait tellement que Mario Dumont chiffre lors du débat des chefs — est inexistante. Québec arrive parfois à équilibrer le budget en multipliant les manœuvres politiques et comptables (notamment, négocier avec Ottawa pour encaisser maintenant des fonds qui ne devraient l’être que plus tard, comptabiliser ses ventes d’actifs dans ses revenus budgétaires). Avant le budget équilibré de 1998, le Québec accumulait les déficits depuis 40 ans! Il faut d’urgence mettre fin à des programmes que l’État n’a pas les moyens de soutenir ou trouver d’autres sources de revenus. Taxer les émissions de carbone, vendre l’électricité plus cher, construire des barrages, imposer des redevances aux pétrolières, que sais-je! Cette campagne a été plus riche en promesses de nouvelles dépenses que de nouveaux revenus. Pourtant, les poches de l’État sont vides. Et les attentes des citoyens, immenses. Jean Charest a bien essayé de réagir au début de son mandat, il y a quatre ans. Puis, il a battu en retraite. On ne se fait pas réélire en annonçant de mauvaises nouvelles. André Boisclair a tenté de recentrer son parti au moment de son élection. Mais le PQ, pressé par Québec solidaire, est devenu l’otage de sa gauche. On aurait pourtant bien besoin d’un Parti québécois qui promettrait de gouverner au centre et qui trouverait de nouveaux moyens de financer les missions de l’État. Mario Dumont a le courage de nommer brutalement les problèmes. Mais ses solutions sont parfois aussi simplistes que celles d’un animateur de radio populiste et il n’a pas l’équipe pour gouverner. Alors que faire? Les Québécois, dans leur sagesse, pourraient bien se prononcer… en faveur de l’équilibre instable, c’est-à-dire d’un gouvernement minoritaire. La plupart des scientifiques vous diront que les systèmes instables ne sont pas nécessairement mauvais. Un gouvernement minoritaire permettrait à l’opinion publique, aujourd’hui en transition, de mieux faire des choix. En dépit des idées reçues, de tels gouvernements ne sont pas plus dépensiers que les autres. Des études l’ont montré. Les Québécois ont rarement opté pour cette formule. La dernière fois remonte à 1878, sous la gouverne du libéral Henri-Gustave Joly de Lotbinière! Mais le Québec change rapidement. Trop vite pour qu’un seul champion arrive à en rassembler tous les éléments. Nation française protectrice de son héritage et de son patrimoine? Ou avant-garde de la modernité, société métissée, accueillante à l’égard de toutes les différences, généreuse de toutes les libertés? Faute de pouvoir réconcilier ces visions, nombre d’électeurs pourraient préférer qu’elles cohabitent au sein d’un gouvernement minoritaire. Pour diriger le sien, Stephen Harper a des coffres bien remplis. Le premier ministre du Québec, lui, sera pauvre. Il aura besoin de beaucoup de courage et d’imagination.

Société

Bobos et bons soins des hôpitaux

-Pour le classement général des hôpitaux, consultez la page 29 de votre magazine. -Pour le bilan détaillé de votre hôpital, cliquez ici ! En France, le magazine Le Point publie depuis plus de 10 ans un classement des hôpitaux par spécialités. Le lecteur y apprend chaque année quel établissement est un leader dans le traitement du cancer du sein, de la cataracte ou des traumatismes du genou. Aux États-Unis, le magazine US News & World Report fait de même depuis bientôt 20 ans et honore ainsi, chaque année, une cinquantaine d’hôpitaux particulièrement performants. Ce n’est pas d’hier que les magazines donnent à leurs lecteurs des renseignements sur les meilleures pratiques qui ont cours dans le réseau de la santé de leur pays, quelle que soit la forme — privée, publique ou mixte — que prend l’organisation de ce réseau. Au Québec, il était jusqu’à tout récemment impossible de le faire. Trop peu de données comparatives — sinon aucune — étaient disponibles. Ce temps de l’obscurité est révolu. Voici le premier Bilan de santé des hôpitaux du Québec! Il ne porte pas sur la qualité des services. La grande majorité des Québécois savent que les soins qu’on leur prodigue sont de bonne qualité. Encore faut-il qu’ils arrivent à voir le médecin! Le problème des Québécois, c’est l’accessibilité. Ce premier Bilan se concentre donc sur cette question. Pourquoi, dans certains coins du Québec, attend-on plus longtemps qu’ailleurs pour une prise de sang, pour une intervention chirurgicale? Une partie de la réponse tient dans l’organisation. Dans certains hôpitaux, des directions avisées font un meilleur usage des ressources disponibles, exercent sur leur milieu un réel leadership. La salle d’urgences d’un hôpital ne fonctionne pas en vase clos! Elle débordera toujours si les autres acteurs de son territoire — les soins à domicile, les médecins de famille, les centres d’hébergement, les soins psychiatriques — ne font pas leur boulot. L’hôpital n’est pas non plus un îlot solitaire. C’est le centre d’un écosystème complexe, comprenant CLSC, cliniques privées, centres d’hébergement, etc. Ce premier classement est un bon révélateur des écosystèmes en difficulté. L’actualité rêvait d’un Bilan comme celui-ci depuis près de deux ans. Plusieurs universitaires sollicités ont refusé de le concevoir avec nous, se disant opposés à de telles comparaisons. Finalement, c’est un lecteur qui, en vantant l’hôpital d’Alma, nous a mis sur la piste du Dr Yves Bolduc. Directeur des services professionnels de cet hôpital, diplômé en évaluation de programme, Yves Bolduc intervenait depuis 10 ans déjà — à la demande du ministère de la Santé d’un gouvernement péquiste puis d’un gouvernement libéral — pour diagnostiquer et résoudre les problèmes d’organisation dans certains hôpitaux du Québec. Son expertise était reconnue. Il a accepté, à l’hiver 2005, de concevoir avec l’équipe de L’actualité la méthodologie de ce premier Bilan. C’est cependant en acteur politique qu’il découvrira les conclusions et les reportages que les journalistes ont tirés des chiffres qu’il a compilés. Et qu’il les commentera, s’il le désire. Car après sa collaboration avec L’actualité, le Dr Bolduc est devenu candidat pour le Parti libéral du Québec dans la circonscription de Lac-Saint-Jean. Objectif de ce premier Bilan: mettre en évidence les meilleures pratiques, les diffuser, stimuler l’émulation dans un milieu qui a de lourds défis à relever. L’actualité souhaite faire de ce Bilan un rendez-vous annuel en l’enrichissant, chaque année, de nouvelles données. Parce que cette première radiographie, nous en convenons, ne peut prétendre tracer un portrait complet de l’accessibilité des soins au Québec. Pour ce faire, il faudrait mesurer la disponibilité des médecins de famille dans une région donnée, l’offre de soins à domicile, l’efficacité des services psychiatriques (dont les malades encombrent souvent les urgences). De tels indicateurs n’étaient pas disponibles cette année. Et il fallait bien commencer. Voici donc l’an 1 du Bilan de santé des hôpitaux du Québec. De quoi discuter dans les salons…

Société

Un peu de nerf, que diable!

Si les premiers colons avaient mis à défricher la forêt la même mollesse que celle avec laquelle le Québec se lance en campagne électorale, l’Amérique française n’existerait probablement pas. La Chine et l’Inde explosent. Le Québec, lui, a perdu 92 100 emplois manufacturiers au cours des quatre dernières années. Des pertes encore plus lourdes s’annoncent (lire le blogue de mon collègue Pierre Duhamel). Il y a des défis à relever à chaque coin de rue. Certains mettent en jeu le niveau de vie qu’auront nos enfants. Et qu’est-ce qu’on fait? On entre en campagne électorale dans un mou ambiant qui ferait honte à nos ancêtres. Voici venu le moment d’élire les gens qui piloteront le bateau dans les tempêtes jusqu’en 2012. Cinq ans, c’est une éternité! Au rythme actuel, combien de dizaines de milliers d’autres emplois auront été perdus? Pendant que nos amis de l’Inde s’enrichissent même avec de l’air, le Québec n’a toujours pas de bourse du carbone Pourquoi nos chefs ont-ils les pieds pris dans le ciment? Pourquoi avons-nous si peur de changer? • Mettons les ressources naturelles du territoire au service du bien-être collectif. Exploitons intelligemment l’énergie des rivières si cela nous permet de construire de meilleures écoles, de réparer les routes et de faire arriver Internet haute vitesse dans toutes les régions. • Ayons le courage de dégeler les droits de scolarité à l’université. Mettons en place un système à la Tony Blair, ou une variante, qui assurerait aux plus démunis les bourses nécessaires pour payer ces droits ou leur permettrait de ne les payer qu’une fois leur diplôme obtenu. Actuellement, les pauvres subventionnent les études des classes aisées. Une ignominie. Mais qui osera le dire, en dépit de la crainte de se mettre à dos les jeunes cadres des associations d’étudiants? • Vendons notre hydroélectricité aux Américains si cela aide à purifier l’air de l’Amérique du Nord des gaz à effet de serre et si cela nous procure de l’argent pour construire enfin le grand hôpital universitaire qu’une commission d’enquête a recommandé il y a maintenant… 25 ans! • En Irlande, une réglementation et un taux d’imposition favorables aux entreprises — mais des subventions arbitraires moins nombreuses qu’au Québec — soutiennent solidement la croissance. Que peut-on en apprendre? • Parlons de création de richesse collective et individuelle. Pas des profits des banques ou des pétrolières, mais bien d’innovation! • Justement, parlons-en, d’innovation. La politique du gouvernement Charest offre encore trop peu de soutien aux PME, clefs de voûte de l’économie québécoise et moteurs de la création d’emplois. Où sont les Cirque du Soleil de demain? Quelle PME environnementale sera la SNC-Lavalin de l’avenir si on la soutient aujourd’hui? • Mettons fin au gaspillage de talents. À Montréal, à peine un jeune sur deux décroche un diplôme d’études secondaires. Le Québec a besoin d’une population instruite, formée. Qui a une solution? • Soyons cohérents. Le terminal méthanier de Cacouna nous libérera de la dépendance pétrolière à l’égard de l’Alberta, disent ses partisans. On peut aussi dire qu’il rendra le Québec dépendant de la Libye ou de la Russie! • Ne nous inspirons pas sans réserve des États-Unis en matière de productivité. Ils ont une approche à trop courte vue, épuisent leurs entreprises et leurs gens dans une folle course aux profits à court terme. Protégeons intelligemment la main-d’œuvre, soutenons notre économie — restons nous-mêmes, quoi! —, mais osons quand même abattre quelques vaches sacrées. (Un peu de privé en santé, comme aiguillon à la performance du secteur public, pourquoi pas? Deux vitesses qui marchent, ce serait peut-être mieux qu’une seule qui ne marche pas!) Quel parti osera? En matière de politique économique, les verts et Québec solidaire ont tout à prouver. Les libéraux semblent reprendre leur bâton de pèlerin en faveur du développement économique. Le Parti québécois a déjà eu des idées novatrices qui ont contribué à l’enrichissement collectif (il suffit de penser au régime d’épargne-actions, né à la fin des années 1970). Qu’offrira le PQ d’André Boisclair? Les sondages de pré-campagne qui donnaient autant d’intentions de vote à l’ADQ risquent fort de n’être que le baromètre du mécontentement des gens à l’égard des deux options principales. La campagne pourrait donc surprendre. Certains électeurs utiliseront peut-être Internet pour bousculer les choses! Surtout, de grâce, évitons de parler des accommodements raisonnables. En comparaison de ce qui se fait ailleurs dans le monde, le Québec est un modèle d’intégration harmonieuse de ses nouveaux arrivants. D’un parti à l’autre, les stratégies de réponse à ce défi-là seront sans doute assez similaires. Les défis de l’économie, de l’éducation et de l’innovation sont tellement plus urgents. Tellement plus importants. À vos pics et à vos pelles!

Affaires et économie

Les pièges du salaire minimum

Le 1er mai prochain, le gouvernement du Québec fera passer le salaire minimum de 7,75$ à 8$ l’heure. Cette décision équivaut à trois bonnes nouvelles. La première est que le salaire minimum du Québec rejoindra au sommet ceux de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Dans ces trois provinces, le salaire minimum sera le même, soit 8$ l’heure. Mais les travailleurs au salaire minimum du Québec jouiront d’un important avantage sur leurs collègues ontariens et britanno-colombiens, parce qu’au Québec le coût de la vie est 15% moindre qu’en Ontario et 10% moindre qu’en Colombie-Britannique. Le salaire minimum du Québec procurera aux travailleurs au bas de l’échelle le pouvoir d’achat réel le plus élevé de tout le Canada. La deuxième bonne nouvelle est que le revenu annuel disponible d’une personne seule travaillant à temps plein au salaire minimum au Québec sera supérieur au seuil de faible revenu couramment utilisé par Statistique Canada. Travailler 40 heures par semaine au taux de 8$ l’heure assurera un revenu annuel brut de 16 640$ et un revenu disponible de 14 960$ (après impôts, cotisations et crédits). Ce n’est pas un gros revenu, puisqu’il est tiré d’un salaire minimum. Malgré tout, il dépassera le seuil de faible revenu disponible de Statistique Canada. Modifié en fonction du coût de la vie, ce seuil sera de 14 710$, en 2007, pour une personne seule vivant au Québec. À lui seul, le salaire minimum à 8$ n’élimine pas la pauvreté des familles. Pour ces dernières, il faut l’apport d’autres mesures d’aide de l’État, comme les prestations pour enfants, la prime de travail, etc. Mais pourquoi donc ne pas porter plutôt le salaire minimum à 10$, comme certains le proposent? La raison est que s’il est trop élevé, le salaire minimum détruit l’emploi et répand le chômage. Le salaire est le coût de la main-d’œuvre. Or, plus la main-d’œuvre coûte cher, moins les employeurs (surtout les PME) en embauchent. Il s’agit d’éviter que le revenu supplémentaire que l’on gagne grâce à un taux horaire plus élevé ne soit annulé par la réduction du nombre d’emplois et d’heures travaillées. Il faut donc augmenter le salaire minimum autant qu’on peut, mais sans dépasser le niveau où l’emploi des travailleurs peu qualifiés ou peu expérimentés (l’emploi des jeunes, notamment) commence à être sérieusement atteint. Un compromis est nécessaire. Où se situe ce compromis? La recherche contemporaine au Canada et aux États-Unis a démontré de manière assez convaincante ce qui suit. Si le salaire minimum équivaut à moins de 45% du salaire moyen, l’emploi et le nombre d’heures travaillées tiennent bon. Mais si le salaire minimum dépasse 50% du salaire moyen, le chômage commence à se répandre parmi les travailleurs situés au bas de l’échelle. Dans les années 1970, au Québec, le salaire minimum a grimpé jusqu’à 58% du salaire horaire manufacturier. Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans a explosé à 17%, soit 10 points au-dessus du taux de chômage des hommes de 25 à 54 ans. Depuis 2001, le salaire minimum s’est stabilisé à 46% du salaire moyen. Le taux de chômage des jeunes n’a dépassé celui des hommes que de six points. Cela a un effet considérable sur les perspectives d’emploi des jeunes et des autres petits salariés. Avec le relèvement annoncé, qui le portera à 8$ en mai prochain, le salaire minimum du Québec s’établira encore à 46% du salaire moyen des employés payés à l’heure. Qu’on maintienne cette ligne de conduite, adoptée depuis 10 ans au Québec, constitue la troisième bonne nouvelle. Dans les circonstances économiques actuelles, la barre des 8$ est à peu près le maximum auquel on peut hisser le salaire minimum pour combattre la pauvreté sans détruire l’emploi et répandre le chômage parmi les travailleurs au bas de l’échelle. Le geler à 7,75$ pendant qu’il augmente dans les autres provinces aurait été sans-cœur. Le porter bien au-dessus de 8$ aurait été téméraire et irresponsable. — Pierre Fortin est professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal.

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Société

Vertige raisonnable

Hérouxville, le crucifix à l’Assemblée nationale, les accommodements raisonnables… Ce début 2007 donne le vertige à bien des Québécois. La tentation est forte de nous réfugier dans la tradition, le patrimoine ou la laïcité radicale. De blâmer l’autre pour nos difficultés. Vivre au quotidien dans une société pluraliste où se côtoient des catholiques de tradition et de culture, des athées et des gens de fois différentes n’a rien de reposant. S’assurer que, dans une telle société, les droits fondamentaux de tous sont respectés demandera une bonne dose de patience, d’humour et de sagesse. Dommage que depuis quelques mois les chefs politiques se soient montrés de piètres vulgarisateurs des décisions prises par leurs prédécesseurs. Car ce défi du pluralisme, nous l’avons voulu. Au Canada, comme au Québec, nous avons adopté des chartes de droits et libertés — de conscience et de religion — qui font l’envie du monde entier. Nul n’avait toutefois envisagé que le passage de la théorie à la pratique s’avérerait aussi ardu! Et au lieu de ridiculiser les gens qui cherchent des repères dans un monde en changement… mieux vaudrait les écouter. Et trouver des façons de progresser tous en même temps. La religion se vit en privé, disent certains. En France, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, un organisme consultatif, a soumis récemment au premier ministre une ébauche de charte de la laïcité qui interdira le port par les fonctionnaires de tout symbole religieux. Pas de foulard ni de turban pour les policiers ou les infirmiers. Ni sur les photos de passeport. Un moine franciscain pourra-t-il enseigner en bure? Une religieuse en habit? On l’ignore encore. Au Québec, l’ancien ministre de la Justice Paul Bégin voudrait étendre l’interdiction de l’expression religieuse à tout l’espace public. Interdira-t-on la procession du Vendredi saint? (Ce qui permettrait d’interdire aux musulmans de défiler en se flagellant le jour de la mort de Hussein.) Paul Bégin veut-il dire que l’État cesserait de décréter des congés fériés basés sur les fêtes religieuses? Négocierons-nous un jour chacun avec notre employeur notre congé de Noël ou de Yom Kippour? À part quelques histoires bien médiatisées d’heures de baignade, de lieux de prière — refusés — et de congés payés, les croyants d’autres confessions ont jusqu’ici demandé peu de choses. Les accommodements raisonnables faits au nom de principes religieux sont rares. Car il faut bien différencier leur sens juridique de leur sens général. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse définit ainsi l’accommodement raisonnable: «Obligation juridique découlant du droit à l’égalité, applicable dans une situation de discrimination et consistant à aménager une norme ou une pratique de portée universelle, en accordant un traitement différentiel à une personne qui, autrement, serait pénalisée par l’application d’une telle norme. Il n’y a pas d’obligation d’accommodement en cas de contrainte excessive.» Des accommodements de ce type ont été faits fréquemment — et à grands frais, parfois — pour assurer aux personnes handicapées le droit à l’égalité. Visiblement, ceux faits au nom de la religion heurtent plus les sensibilités d’aujourd’hui. Pourtant, ce ne sont pas les immigrants qui ont rejeté la religion catholique hors de l’État et de la vie privée. Ce sont les Québécois catholiques francophones. Mais il y a bien peu de temps qu’ils ont déserté les églises et les sacrements. Pas même un demi-siècle. Et voilà que, face à leurs enfants, face aux nouveaux arrivants, ils hésitent à faire le saut dans l’inconnu. Ils voudraient que l’État transmette le catholicisme comme un patrimoine. Même s’ils n’en partagent plus eux-mêmes bien des préceptes. À compter de septembre 2008, toute éducation à la foi aura disparu des écoles du Québec. Même si 75% des parents continuent d’opter pour la formation religieuse à l’école primaire. En lieu et place, on offrira un cours sur l’éthique et la culture religieuse. Chaque parent qui souhaitera que son rejeton apprenne à prier devra l’emmener à l’église, au temple ou à la mosquée (au lieu de flâner le matin en pyjama ou d’aller à l’aréna). Dur, dur la liberté de conscience. C’est cela l’avenir. Un avenir inquiétant pour certains, plein de promesses pour d’autres. Et devant lequel il est normal que nous ayons un brin le vertige…

Politique

Inexcusable

Les Québécois oublient trop vite les gestes inexcusables, affirme Jean-François Lisée. Avant de réhabiliter Stéphane Dion, ils devraient relire la loi sur la clarté! (Cet article fut publié dans L’actualité le 10 janvier 2007, après l’accession de Stéphane Dion au poste de chef du Parti libéral du Canada.) C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit ces électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Société

L’année des fourmis

Au temps des cathédrales, il était admis que les ouvriers qui travaillaient à un ouvrage meurent avant d’en avoir vu l’achèvement. Ils savaient que tel serait leur destin. C’était une autre époque. Fille d’un siècle où les tours s’érigent en quelques mois, je me suis souvent demandé comment on pouvait passer une vie à suer pour une cathédrale qu’on ne verrait jamais. L’époque actuelle glorifie la rapidité de l’action. Et elle occulte les réalisations qui se résument mal en quelques secondes au bulletin d’informations. À moins qu’on prenne le temps. Lorsque l’équipe de rédaction de L’actualité s’est rassemblée, comme le veut la tradition depuis 12 ans, pour choisir les personnalités de l’année, les vedettes de l’heure ne sont pas rapidement venues à l’esprit. Qui donc avait contribué à changer le paysage, les mentalités, la vie, les institutions? Qui nous avait marqués? Tout doucement, au cœur de la discussion, s’imposèrent… les fourmis. Vous savez, ces bestioles qui refusent de reculer devant l’obstacle. Qui s’entêtent à vouloir le contourner, l’escalader. Renoncer pour elles n’est jamais une option. La cuvée 2006 des personnalités de l’année de L’actualité est donc faite de bagarreurs, d’entêtés, de persévérants, qui savent voir au-delà de l’obstacle et penser plus loin que leurs difficultés. En tête, des femmes. Un groupe de neuf femmes qui, depuis 10 ans — certaines depuis 30 ans —, en dépit de leurs différences politiques, ont fait cause commune pour mettre fin à la discrimination systémique qui règne, sur le marché du travail, à l’égard des métiers dits «féminins». Grâce à elles, des milliers de femmes ont reçu des chèques en 2006, d’autres en recevront bientôt. Et gagneront désormais mieux leur vie. Grâce à elles, le Québec fait figure de pionnier dans le monde. À ces bâtisseuses qui ont patiemment, pendant des années, apporté leur pierre à l’édifice… L’actualité lève son verre. Tout à côté d’elles, un homme. En apparence, une victime. Mais dans les faits, un héros: Maher Arar. L’obstacle qu’il a surmonté était de taille: le gouvernement du pays le plus puissant du monde, les États-Unis. La bavure canado-américaine qui a expédié ce père de famille dans un cachot syrien serait restée secrète sans la persévérance de Maher Arar. Tous les Canadiens lui sont redevables. Ils savent désormais encore plus de quelle incompétence leur gouvernement peut se rendre coupable. Leur vigilance en sera accrue. Non loin de Maher Arar, un médecin: l’oncologue Richard Béliveau, désormais mieux connu sous le surnom affectueux de «Docteur Cancer». Las de voir autant de gens ravagés par la maladie, il a pris sa truelle et posé une pierre: un livre de cuisine qui révolutionne la façon dont le Québécois moyen envisage aujourd’hui de lutter contre le plus grand tueur de l’époque. Le plus rose des grands de l’année est… un bébé. Ou devrait-on plutôt dire ses parents? En 2006, les Québécois ont donné naissance à 80 000 poupons, du jamais-vu au Québec depuis 10 ans. C’est peu, je sais. Mais pensons-y. En 2006, des milliers d’hommes et de femmes ont fait un acte de foi: ils ont mis au monde un enfant et ont osé croire que leur société saurait être digne de lui. Tous ces parents et tous ces bébés méritent bien le titre de «personnalités de l’année»! Tout au cours de l’année, d’autres Québécois nous ont émerveillés. Des médecins qui ont traité les victimes de la tuerie du collège Dawson aux soldats québécois qui se dévouent en Afghanistan, ils ont été nombreux à aller au-delà de ce qui est attendu d’eux. Une fois de plus, les artistes québécois ont brillé sur la scène internationale. L’extraordinaire réussite de Dominic Champagne et du Cirque du Soleil, l’exploit d’avoir réuni les Beatles pour cet époustouflant spectacle qu’est Love, demeurera un élément marquant de l’année. Tout comme les chansons de Pierre Lapointe et le succès cinématographique de Patrick Huard avec le film Bon Cop, Bad Cop continueront de nous rappeler l’incroyable variété de talents du milieu culturel québécois. Et la nation dans tout cela, me direz-vous? La nation? Elle est là. Son cœur bat. Comme disait René Lévesque en 1978, dans un discours prononcé dans l’ouest de l’île de Montréal — alors appelé le West Island —, si vous payez des impôts au Québec, vous êtes un Québécois. Le reste est l’affaire des fourmis et des bâtisseurs de cathédrales.

Culture

Les périls du militantisme

Je m’étais procuré, au printemps 2005, La Russie selon Poutine, d’Anna Politkovskaïa, mais je m’en étais rapidement désintéressé devant l’agressivité systématique de l’auteure. Il semblait en effet difficile de saisir le raisonnement de cette femme qui, comme si elle était investie d’une mission personnelle, vouait, au moyen de cent faits divers, une haine totale au président de la Fédération russe. Maintenant qu’Anna Politkovskaïa a été assassinée dans le hall de son immeuble, qu’elle est désormais elle aussi fait divers, j’ai repris la lecture de ses reportages. La Russie selon Poutine s’avère, tout compte fait, un portrait sans concession d’un univers russe glauque et pervers, tout en offrant plusieurs pistes à qui voudrait retrouver les commanditaires de son assassinat. Anna Politkovskaïa, totalement dégoûtée par l’offensive de Poutine en Tchétchénie, en était venue, avec les mères des appelés, à accuser l’armée russe de brutalités envers ses propres soldats. Les officiers de certains régiments, écrivait-elle, se soûlaient pour ensuite battre et insulter leurs subalternes, sur lesquels ils possédaient droit de vie et de mort. L’armée russe était un piège, une prison où l’on écrasait l’espoir des jeunes et même celui des recrues volontaires. Ces accusations étaient-elles suffisantes pour que l’armée de Poutine, toujours en guerre, concocte le meurtre de la journaliste? Car il n’y avait pas que les colonels que celle-ci mettait en cause, elle avait aussi consacré des articles à la mafia russe qui sévit à Moscou, où l’on assassine autant les directeurs de banque récalcitrants que les journalistes (plus d’une douzaine depuis l’an 2000). On peut imaginer la Russie, sous Poutine, comme Chicago sous Al Capone, expliquait-elle: un gangster russe commence par s’emparer par la force d’un bien de l’État (une usine, un réseau de distribution ou un commerce) en veillant à graisser la patte des autorités et de la police. Cette corruption de fonctionnaires lui assure paix et prospérité. Anna Politkovskaïa citait des noms, donnait des exemples de vols caractérisés, dévoilait les bénéficiaires des pots-de-vin. La mafia aurait-elle commandité sa mort pour en finir avec ses propos moralisateurs? Pour Anna Politkovskaïa, Lénine n’était pas disparu, son sosie habitait le Kremlin. Surnommé par elle «Akaki Akakievitch» Poutine, par allusion à un personnage de Gogol, il était lieutenant-colonel du KGB, espion de métier, dont le seul but dans la vie était de permettre au système soviétique de prendre sa revanche. La journaliste de Novaïa Gazetta détestait tellement Poutine qu’elle reçut en cadeau une balle dans la tête, le jour du 54e anniversaire du président. Poutine a déclaré deux jours plus tard qu’il regrettait la mort d’Anna Politkovskaïa plus que ses textes. La Russie selon Poutine est un ouvrage passionnel, enrichi de témoignages sur la torture. Il contient aussi le portrait émouvant des amis de l’auteure, née à New York de parents diplomates soviétiques. Anna faisait partie d’une liste de 89 personnes à abattre, publiée dansInternet par une organisation nationaliste, la Volonté russe. À côté du cadavre de la journaliste, le meurtrier avait déposé l’arme du crime, munie d’un silencieux. Celle que l’on a voulu faire taire avait décelé dans le réveil de l’Église orthodoxe russe une ferveur de substitution au bolchevisme. Cela n’étonnerait pas Georges Corm, spécialiste de l’Orient qui, dans un livre érudit, difficile et nécessaire, consacre de longues pages au retour du religieux au sein du discours politique. Curieux, dit-il, comme le vocabulaire des informations change sans que nous y prêtions attention: nous ne parlons plus des menaces du marxisme, du communisme, du fascisme ou des nationalismes comme il y a peu, mais d’un nouvel «axe du mal», le réseau terroriste islamiste que dénoncent les fondamentalistes de Washington. Il ne s’agit pas tant d’un retour du religieux, souligne Corm, que d’un recours au religieux. La religion est présente depuis que les hommes cherchent à expliquer la nature du monde, et son utilisation politique a provoqué à travers les siècles des conflits sanglants. Dans La question religieuse au XXIe siècle, Georges Corm évoque les massacres perpétrés au nom de la vengeance divine depuis Byzance en passant par l’Inquisition et les luttes cruelles qui ont divisé catholiques et protestants, aussi bien en Angleterre qu’en France. Le monde n’est pas de tout repos et si les fous d’Allah se font exploser aujourd’hui, c’est qu’ils se situent dans une longue lignée de martyrs persuadés de défendre la parole révélée. Quelle parole? Il y a la version de Moïse, celle de Jésus et celle de Mahomet, tous fils d’Abraham. L’ennui, explique Georges Corm, c’est que les États-Unis d’Amérique, tout en appuyant Israël, font la chasse aux islamistes au nom d’un fondamentalisme chrétien qui remonte aux croisades. Comme personne n’aime l’insécurité qui accompagne le terrorisme, ajoute-t-il, l’appel au religieux semble à première vue bienfaisant. Or, c’est tout le contraire, puisque vouloir éradiquer le mal, c’est-à-dire l’autre, au nom du bien, mène droit dans le mur: la guerre contre les musulmans est une vieille histoire et nous ne faisons que bégayer. De la même manière que nous avons compris que toute révolution se termine par une dictature, l’histoire des religions, comme la raconte Corm, devrait nous convaincre qu’un dialogue descivilisations est préférable à une guerre au nom du judéo-christianisme. D’autant plus que celle-ci est menée par le plus puissant pays du monde, qui fait danser les Nations unies sans même respecter le droit international. La question fondamentale, rappelle Georges Corm en citant Hannah Arendt, est la difficulté des hommes à «vivre ensemble». Comment pacifier, en effet, la «compétition instinctive, presque biologique, pour le pouvoir, le commandement et la position d’influence sur ses semblables»? Le 21e siècle ne fera pas l’économie d’un retour du religieux, une fois de plus prétexte à une guerre d’abord politique. La lecture de l’essai de Georges Corm est exigeante, mais les enjeux auxquels nous avons à faire face la justifient amplement. — La Russie selon Poutine, par Anna Politkovskaïa, Buchet Chastel, 271 p., 39,95$; ou: Gallimard, coll. «Folio documents», 17,95$. La question religieuse au XXIe siècle, par Georges Corm, La Découverte, 205 p., 29,95$.

Affaires et économie

Paresseux, les Québécois?

En octobre dernier, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard a dit s’inquiéter du fait que, depuis 30 ans, les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Beaucoup de ses concitoyens ont très mal reçu ses propos. Ils ont eu l’impression de se faire traiter de paresseux plutôt que d’être vus comme des gens intelligents qui ont librement choisi de travailler un peu moins d’heures afin de passer plus de temps en famille ou entre amis, de pratiquer des sports, de lire, de sortir, de voyager. Qu’y a-t-il de mal à rechercher le bonheur plutôt que l’argent? Il faut comprendre leur sentiment. Mais il ne faut pas noyer la discussion dans un happening dominé par l’émotion. Oui ou non, est-il vrai que les Québécois travaillent moins que les autres? Si oui, qu’est-ce qui explique cette évolution? Et est-il souhaitable qu’ils se remettent à travailler davantage? Sur les faits, Lucien Bouchard a dit la vérité. Oui, les Québécois travaillent moins d’heures par semaine, moins de semaines par année et moins d’années dans leur vie active. En 2005, le salarié occupé à plein temps a travaillé une heure et quart de moins par semaine au Québec qu’en Ontario. Il s’est absenté (vacances, fêtes, congés, etc.) pendant 24 jours au Québec et pendant 20 jours en Ontario. Parmi la population âgée de 55 à 64 ans, 48% des gens ont occupé un emploi au Québec, contre 58% en Ontario. Travailler moins que les autres retranche environ 7% du niveau de vie des Québécois. Leur revenu par habitant (ajusté en fonction du coût de la vie) équivaut présentement à 92% de celui des Ontariens. S’ils travaillaient autant d’heures que ces derniers, leur niveau de vie grimperait à 96% du leur. Si, en outre, ils restaient au travail aussi longtemps qu’eux dans leur vie active, ils atteindraient 99% du revenu de leurs voisins, presque la parité. Cette coupe de 7% de leur niveau de vie est-elle le prix que paient les Québécois pour leur paresse? Jamais de la vie. Le meilleur contre-exemple est celui des travailleurs autonomes. Ils n’ont ni patron ni syndicat sur le dos. Ils échappent à l’oppression des grandes organisations. Et ils travaillent une heure et demie de plus par semaine qu’en Ontario. Il y a peut-être des paresseux au Québec (comme dans toute société), mais l’exemple des travailleurs autonomes démontre clairement que les Québécois ne souffrent pas du syndrome de la paresse généralisée. Quand ils sont libres de choisir et qu’ils aiment ce qu’ils font, ils ne comptent pas les heures. Mais d’où vient que les salariés, eux, travaillent moins d’heures au Québec qu’ailleurs? Si on y regarde de près, on constate que le phénomène est observable dans différents secteurs de l’économie. Il n’y a pas de coupable en chef. Ce n’est pas la faute des femmes, des jeunes ou des syndicats. Les femmes travaillent moins d’heures que les hommes, et les jeunes moins que les adultes. Les syndicats, c’est connu, ne cherchent qu’à réduire le temps de travail. Mais ces tendances sont les mêmes au Québec qu’en Ontario. Il y a néanmoins des secteurs où la différence est frappante: ce sont ceux de la fonction publique, de la santé et de l’éducation. On y travaille en moyenne 110 heures de moins par année au Québec qu’en Ontario. Dans l’ensemble, les Québécois paraissent plutôt satisfaits de travailler moins d’heures qu’on ne le fait ailleurs en Amérique du Nord. Peut-être parce qu’ils aiment davantage leur temps libre. Mais peut-être aussi parce qu’ils aiment moins leur temps de travail. Il faudrait essayer de comprendre pourquoi. J’ai une amie qui, dans la première partie de sa vie, a contribué comme syndicaliste à bâtir les grosses bureaucraties du secteur public. Dans la seconde partie de sa vie, elle est devenue cinéaste et produit des documentaires sur le syndrome de l’épuisement professionnel parmi les cadres des grosses bureaucraties. Il y a peut-être un lien entre les deux. Pour vouloir travailler plus, il faut d’abord aimer ce qu’on fait, disposer d’un peu d’initiative et pouvoir compter sur d’autres gratifications que le dépôt direct et le Prozac.