Analyses et opinions

Affaires et économie

Maudits chiffres !

L’option souverainiste est légitime en soi. De nombreux Québécois croient que le Québec doit être indépendant. Je comprends le besoin identitaire et la démarche politique. C’est une opinion toute personnelle, mais je ne crois pas que le débat se jouera sur le front économique. Un souverainiste ne se laissera pas toucher par un discours axé sur la peur et un fédéraliste ne fléchira pas grâce aux lendemains jovialistes promis par les promoteurs de l’indépendance. Je respecte trop les convictions des uns et des autres pour croire le contraire et je sais que l’émotion joue un rôle immense dans ce débat. Quand je parle de l’économie du Québec ou de son retard face à ses voisins et concurrents, je veux surtout sensibiliser les gens aux grands chantiers qui nous attendent, qu’importe le régime politique. Cette semaine, on apprend que le Québec était encore, en 2006, sous la moyenne canadienne au niveau de la croissance de la productivité et que nos entreprises investissaient moins que les autres en machinerie et en équipement. Toujours cette semaine, on dévoile que le taux de décrochage scolaire en 2005-06 est de 24,2 % au Québec, et qu’il dépasse les 30 % chez les jeunes hommes. Tout cela me désole car je mesure les implications pour notre compétitivité au cours des prochaines années. À tout prendre, je vous dirai même que le débat politique m’ennuie. Ce qui me préoccupe se résume ainsi : voulons-nous faire partie d’une société en déclin qui s’appauvrit ou d’une société vibrante qui s’enrichit? Mais puisqu’il faut parler de chiffres… On me cite constamment l’étude publiée en 2005 par François Legault. Ce dernier a écrit en 2005 que le Québec profitera d’un gain de 17 milliards de dollars sur cinq ans s’il réalise la souveraineté. Ces chiffres me semblent infirmés par les données plus récentes de Statistique Canada et de l’Institut de la statistique du Québec. Je n’accorde pas beaucoup de crédibilité au rapport Legault. Du reste, le Parti Québécois semble lui aussi l’avoir enterré. Ses hypothèses de base sont contestables. Il présume d’abord qu’il n’y aura aucun remous économique ni coûts de transition après une éventuelle souveraineté. Le dollar et les marchés financiers sont plus nerveux qu’un chevreuil, mais rien ne devrait bouger pendant les mois de négociations qui suivraient un référendum gagnant. Cela relève de la foi. De plus, on part du principe que personne ne quittera le Québec, qui ne subira aucune perte fiscale. En 2006, une année où l’économie va bien et où le chômage est à un creux historique, près de 7 000 résidents ont quitté le Québec. Je ne brandis aucune menace. Je ne dis pas que des centaines de milliers de non francophones quitteront en masse comme à la fin des années 1970, je dis seulement que prétendre que personne ne partira m’apparaît hautement improbable. Cela a pris des années pour rapatrier la seule formation de la main-d’œuvre, mais rapatrier toute la fonction publique fédérale se ferait en cliquant des doigts. Tous les gains seraient enregistrés au cours des cinq premières années. Pour arriver à son surplus, le rapport Legault prétend éliminer 741 millions de dollars en chevauchements entre les gouvernements, mais garantie l’emploi à 74 000 fonctionnaires fédéraux. Il diminue férocement tous les coûts afférents aux Affaires étrangères et à la Défense et il est peu convainquant quand il présume qu’une administration québécoise sera de 25% plus efficiente que l’administration fédérale. Drôle d’argument quand on constate comment nos institutions sont gérées. Je veux bien que le Québec n’hérite que de 16,5 % de la dette fédérale, chiffre retenu par la Commission Bélanger-Campeau. Mais ce n’est pas parce que les Québécois le demandent que les Canadiens acquiesceront sans broncher. Cela fera l’objet d’une négociation et la proportion pourrait être plus élevée. L’autre élément qui me paraît très fragile dans l’argumentation de certains d’entre vous, c’est que le fédéral pillerait le Québec de 4 milliards par année. Je reprends les chiffres de l’Institut de la Statistique du Québec publiés la semaine dernière. Le gouvernement fédéral dépense 9 996 milliards de dollars au Québec en biens et services et 39 249 milliards en dépenses de programmes, moins les intérêts sur la dette publique. En retour de dépenses de 49 245 milliards, le fédéral perçoit 43 428 milliards en taxes et impôts. Je ne dis rien d’autre. Je vous trouve très créatif pour transformer ce surplus de plus de 5 milliards en un déficit de 4 milliards. Je trouve divertissante votre compréhension d’une dette. À défaut d’être remboursée, toute dette implique des paiements d’intérêts. Quand le fédéral paie les intérêts sur sa dette, il ne vole pas le Québec. Il n’agit qu’en emprunteur responsable. Le gouvernement du Québec ne nous vole pas de 7 milliards de dollars chaque année quand il paie les intérêts sur sa propre dette. Ce n’est pas une « taxe de bienvenue », c’est le prix de services et de biens que nous avons obtenus à crédit. Du reste, faut-il rappeler que la dette fédérale a diminué de 85 milliards de dollars entre 1997 et 2007, alors que la dette du Québec pendant cette période augmentait de 43 milliards de dollars. Du seul point de vue de la logique, j’ai peine à comprendre comment le Québec, dont la performance économique reste plutôt moyenne, pourrait être un riche pourvoyeur du régime fédéral. Si le Québec était si prospère et qu’il contribuerait à ce point au Trésor fédéral, il devrait normalement, comme l’Alberta, récolter suffisamment de revenus autonomes pour éponger sa dette, paver ses routes, réparer ses écoles et financer ses universités et hôpitaux. Cela n’est manifestement pas le cas. Vous avez droit à vos opinions et les exprimer tant que vous voulez. Je n’ai pas le goût de faire de la censure sur ce blogue, à moins que les propos soient carrément racistes ou diffamatoires. Si vous voulez parler de souveraineté et d’immigration en lien avec n’importe quel sujet, allez-y. Mais j’en ai assez de voir tous ceux qui ne partagent pas vos opinions se faire traiter de « colonisés » ou d’« Elvis ». Cela vous amuse manifestement, mais je ne crois pas que cette attitude élargit le cercle de vos amis. Un peu de civisme, s’il vous plaît.

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Affaires et économie

Le vrai bulletin du Québec

L’Institut de la statistique du Québec vient de publier de nouvelles statistiques comparatives, tant au niveau économique que social. Il faut se réjouir, car le Québec a amélioré sa position dans plusieurs secteurs. Il ne réussit toutefois pas à rattraper la moyenne canadienne. Dans certains domaines, la performance du Québec continue de me préoccuper. Revenu personnel disponible : B Voilà ce qui nous reste d’argent une fois les impôts et taxes enlevés et en tenant compte de la hausse des prix. Sommes-nous plus riches qu’avant ? Oui, et cela est une bonne nouvelle. Nous étions au niveau du Nouveau-Brunswick en 1998, nous voilà en 2006 au niveau du Manitoba. Pendant cette période, la croissance du Québec a été supérieure à celle de cinq provinces, dont l’Ontario, et inférieure à celle de quatre provinces et à la moyenne nationale. L’écart avec l’Ontario est réduit, mais demeure néanmoins à 3 100 dollars par année. On peut argumenter que l’État québécois offre davantage de services (garderie et médicaments) et que cet écart n’existe plus pour les Québécois qui profitent de ces programmes sociaux. Le débat est sans fin, puisque pour offrir ces services le Québec dépense plus, taxe davantage et est plus endetté. Emploi : A De 2005 à 2007 (octobre) le taux de chômage est passé de 8,3 % à 6,9 %. Cela est impressionnant. Pendant ce temps, le taux de chômage ontarien baissait de 6,6 % à 6,0 %. L’écart est donc de moins de 1 %, alors qu’il était historiquement supérieur à 2 % jusqu’en 2003. Aide sociale : A Le taux de bénéficiaires d’aide sociale est passé de 7,8 % de la population en 2001 à 6,8 % en 2006. Ce taux est passé de 6,1 % à 5,4 % en Ontario pendant cette même période. Ceux qui seraient tentés de faire un profilage ethnique des bénéficiaires seront déçus d’apprendre que le taux a baissé de 1 % au Québec alors que nous avons accueilli 202 268 immigrants entre 2001 et 2005. Les statistiques sont encore plus impressionnantes en Ontario alors qu’il y avait moins de bénéficiaires en 2005 qu’en 2001, malgré l’arrivée de 667 688 immigrants pendant cette période. Investissements : C Bonne nouvelle : le taux de croissance des investissements sera de 6,6 % en 2007 au Québec, ce qui est plus élevé que l’Ontario et que l’Alberta. Bémol : ce sont les investissements publics qui propulsent le Québec. Mauvaise nouvelle : nos fabricants investissent moins que les autres pour de l’équipement et de la machinerie. La hausse n’est que de 2,6% au Québec, contre 4,3 % en Ontario et 5 % pour l’ensemble du Canada. Voilà un écart considérable qui fera mal au cours des prochaines années. On sait que la croissance de la productivité au Québec est nettement inférieure à celle du reste du pays, lui-même distancé par les États-Unis et par plusieurs pays industrialisés. Solde commercial : C Jean Charest est aujourd’hui à Toronto pour négocier un accord de libre-échange avec la province voisine. Cela est une bonne idée. Le déficit commercial avec le reste du Canada était de 2, 289 milliards en 2006. En ajoutant les données du commerce international, le déficit commercial du Québec était de 7,8 milliards l’an dernier, soit près de 3 % de notre PIB. Dette : D Le Québec compte pour 23,4 % de la population canadienne et 19,6 % de son économie, mais sa dette nette de 107 962 milliards de dollars représente 36 % de l’ensemble des dettes provinciales. La dette provinciale par habitant au Québec est de 14 111 dollars, contre 11 437 dollars pour l’Ontario. Démographie : C Malgré la hausse des naissances, la population du Québec ne croît pas au même rythme que la population canadienne (0,7 % Québec, 1,1% reste du Canada). Alors que l’Ontario augmente sa proportion de jeunes travailleurs de 15 à 44 ans, le taux de croissance annuel moyen n’augmente que chez les 44 ans et plus au Québec. Fédéralisme : éternel sujet de discorde D’après les données publiées par le Québec la semaine dernière, le gouvernement canadien percevait 43 428 milliards en taxes et impôts au Québec et il y consacrait 9 996 milliards pour les dépenses courantes et 39 249 milliards pour ses dépenses de programmes, soit 49 245 milliards. Nous parlons ici d’une différence de 5,8 milliards de dollars. Ces chiffres concordent à ceux publiés par Statistique Canada qui soutient que le gouvernement fédéral dépensait, en 2004, environ 2 milliards de plus au Québec qu’il n’en récoltait en taxes et impôts. Depuis ce temps, les transferts fédéraux au Québec ont crû de 3,2 milliards $. Toutes ces données et bien d’autres sont disponibles à cette adresse : http://www.stat.gouv.qc.ca/donstat/econm_finnc/conjn_econm/TSC/index.htm

Société

Bon anniversaire, Québec !

En 1908, les festivités marquant le 300e anniversaire de Québec comprenaient une attaque à la torpille et une pièce de théâtre en plein air qui faisait appel à tellement de milliers de figurants que le metteur en scène utilisait des sémaphores pour les diriger lors des répétitions sur les Plaines d’Abraham ! Qualifiées d’« acte politique déguisé » par l’historien ontarien H.V. Nelles, ces célébrations de deux semaines — que Nelles relate dans un livre de 400 pages qui se lit comme un roman — « étayaient une vision de ce que devait et pouvait être le Canada ». Cent ans plus tard, alors que Québec se prépare à célébrer son 400e anniversaire, on se demande ce que Nelles dirait du programme des fêtes, qui s’étale sur… 10 mois ! Un forum mondial de la PME, un congrès eucharistique, un tournoi international de hockey, un sommet de la Francophonie, un congrès international de la jeunesse, une grand-messe solennelle, un défilé militaire, plus de 500 manifestations artistiques, conférences, débats, expositions, sans compter Céline Dion, Robert Lepage, le Cirque du Soleil… Afin de marquer ce 400e, L’actualité a choisi pour sa part d’offrir un cadeau à ses lecteurs : ce numéro souvenir, que vous tenez entre vos mains. De nombreux livres d’histoire déjà en librairie — comme bien des titres en préparation pour publication en 2008 — revisitent largement la riche histoire de la ville. (Cliquez ici pour quelques suggestions) L’avenir de la capitale, lui, demeure incertain. Le premier ministre conservateur Stephen Harper aura beau dire que c’est en français que le Canada a été fondé — ce qui est vrai —, le sort des francophones d’Amérique se rejoue chaque jour sur des champs de bataille aussi lointains que les plaines du Manitoba, les côtes du Nouveau-Brunswick, les villages du nord de l’Ontario ou les rues de Montréal. Depuis peu, le cœur de Québec bat de nouveau à l’unisson de ces bagarres pour une francophonie d’Amérique (voir « Le retour des conquérants », p. 90). Ce numéro spécial de L’actualité veut témoigner du rôle déterminant que Québec peut — pourrait ? — jouer dans cette grande aventure. Est-il de nouveau venu, le temps des conquérants ? Le tissu de la ville se transforme. Des entrepreneurs, des scientifiques et des artistes bousculent sa façade hier tranquille de capitale provinciale. Ils veulent plus. Aspirent à plus. De nouveaux arrivants rêvent aussi leur ville dans d’autres couleurs que le blanc ouateux qui, l’hiver, enjolive son emblématique château. Quelle sera la contribution de Québec à la francophonie de demain ? Partez à la découverte de cette jeune ville moderne en lisant le présent numéro. Vous risquez d’être étonné ! Et bon anniversaire à tous ! ENCORE Le programme complet des festivités à www.monquebec2008.com Pour un rappel fascinant des festivités du 300e, avec leurs affiches couvertes de canots d’écorce et d’Amérindiens en pagne, lire L’histoire spectacle : Le cas du tricentenaire de Québec (Boréal, 2003). Pour voir Québec autrement, lire Des écrivains dans la ville (L’instant même et le Musée du Québec, 1995).

Affaires et économie

Les exemptés du fisc

En 2004, 42 % des Québécois de 18 ans ou plus, soit 2,5 millions de personnes, n’ont payé aucun impôt provincial sur le revenu des particuliers. Est-ce que ce pourcentage est plus élevé au Québec qu’ailleurs au Canada ? Non. Comme le démontre le tableau ci-contre, la proportion des adultes qui ne payaient pas d’impôt provincial en 2004 était un peu plus élevée au Québec que dans les provinces de l’Atlantique, mais elle était la même qu’en Ontario et un peu plus basse que dans l’Ouest. Le Québec se situait exactement au niveau de la moyenne canadienne. Il n’y a pas dans ce domaine de « société distincte ». Mais n’est-il pas vrai que plus de Québécois adultes sont exempts de l’impôt provincial sur le revenu des particuliers aujourd’hui qu’il y a 25 ans ? Là encore, non : 44 % n’en payaient pas en 1980, contre seulement 42 % en 2004. Dans l’intervalle, il y a eu des hauts et des bas, mais la moyenne annuelle s’est maintenue autour de 43 %. On peut néanmoins se demander pourquoi tant de particuliers ne paient pas d’impôt provincial sur le revenu. La réponse est qu’en 2004, sur les 6 millions d’adultes du Québec, 2,9 millions — presque la moitié — ont eu un revenu personnel inférieur à 20 000 dollars. Les trois quarts de ces derniers, soit 2,1 millions, n’ont pas travaillé de l’année. Ils étaient étudiants, retraités, malades, chômeurs ou retenus à la maison par leurs obligations familiales ou personnelles. L’immense majorité d’entre eux dépendaient du soutien financier de leur famille ou de prestations de l’État : assurance-emploi, aide sociale, pension de vieillesse, supplément de revenu garanti, rente du Québec, santé et sécurité du travail, aide financière aux étudiants, etc. Or, avec un revenu personnel de 0 à 20 000 dollars, on ne paie pas beaucoup d’impôt une fois les exemptions et déductions habituelles soustraites du revenu imposable. Le plus souvent, même, on n’en paie pas du tout. En fait, sur les 2,5 millions de Québécois qui n’ont pas payé d’impôt sur le revenu des particuliers au Trésor québécois en 2004, 92 % faisaient partie du groupe dont le revenu personnel était inférieur à 20 000 dollars. Attention, cependant : les particuliers qui sont exempts d’impôt sur le revenu ne sont pas sans contribuer au Trésor québécois ! Ils paient la taxe de vente du Québec (TVQ) sur leurs biens de consommation, les taxes sur l’essence et les cigarettes, les droits d’immatriculation des véhicules, et ainsi de suite. Ils ajoutent aussi au revenu des entreprises d’État par leurs achats auprès d’Hydro-Québec, de Loto-Québec, de la Société des alcools, etc. Enfin, ceux qui ont un emploi cotisent au Régime des rentes du Québec. On peut ainsi estimer qu’en 2004 les personnes qui n’ont pas payé d’impôt ont en fait versé trois milliards de dollars en taxes, achats et cotisations à l’État. En gros, un dollar sur chaque tranche de huit dollars récoltés par le Trésor québécois provient de leurs goussets. N’empêche. Un trop grand nombre de nos concitoyens ne paient pas d’impôt, parce que leur revenu est trop bas. Pour changer les choses, avec le temps, nos principales armes de combat sont une lutte sans merci contre le décrochage et un appui ferme à la persévérance scolaire. C’est prouvé : l’éducation demeure la principale force pour faire progresser le pourcentage de la population qui occupe de bons emplois — et qui paie de l’impôt. TABLEAU Région du Canada Pourcentage de la population adulte qui n’a pas payé d’impôt provincial sur le revenu des particuliers en 2004 Atlantique 40 % Québec 42 % Ontario 42 % Ouest 43 % Moyenne canadienne 42 % (Sources : ministères des Finances du Canada et du Québec ; Statistique Canada.)

Affaires et économie

Je radie, tu radies…

Le magazine Fortune a le titre qui tue : mais qu’est-ce que les financiers les plus malins, les plus érudits et souvent les plus expérimentés ont bien pu fumer pour investir massivement dans des véhicules financiers fragiles bâtis sur des hypothèques insolvables ? Jusqu’à maintenant les banques américaines ont perdu des dizaines de milliards de dollars dans l’aventure. Il se pourrait que ce ne soit que la pointe de l’iceberg et que les portefeuilles des institutions financières cachent d’autres fruits empoisonnés. Fortune compare la crise actuelle à l’ouragan Katrina, sauf que c’est Wall Sreet qui est inondée ! Déjà, deux têtes ont tombé, les présidents de Citigroup (la plus importante institition financière) et du courtier Merill Lynch ont « été démissionnés » pour avoir été tenus responsables des milliards de dollars de pertes enregistrées par leur organisation. N’est-il pas normal que ceux qui trônent au sommet de la pyramide soient tenus responsables quand des décisions prises sous leur règne causent autant de dégâts ? Hier, la Banque Nationale du Canada annonçait une radiation de 575 millions de dollars à cause du papier commercial. C’est beaucoup plus que la Banque Royale qui fait pourtant cinq fois sa taille. En proportion, aucune institution n’a péché (et écopé) autant que la BN. Il se pourrait que la Caisse de dépôt et de placement du Québec souffre davantage, mais la Caisse est sourde et muette face au public depuis le début de cette crise. Après tout, il ne s’agit que de notre argent… Ne trouvez-vous pas étonnant que ceux qui gaffent aux États-Unis doivent en payer le prix alors que personne, mais personne au Québec, ne soulève le moindre doute, la moindre question, la moindre indignation ? J’aimerais bien me faire invisible pendant quelque temps et assister aux prochaines réunions des conseils d’administration de la Banque Nationale et de la Caisse de dépôt… Ceci dit, je ne réclame pas nécessairement la démission de Louis Vachon et de Henri-Paul Rousseau. Je pourrais même me contenter d’une bonne explication et d’une petite contrition. Le problème du papier commercial en est d’abord un de transparence, personne ne sait ce qui se cache vraiment là-dedans. Il faudrait au moins que ceux qui en ont ramassé à la pelle soient eux-mêmes transparents.

Affaires et économie

L’aide sociale à la sauce ADQ

En théorie, je n’ai rien à reprocher aux jeunes adéquistes qui veulent limiter à quatre années la durée de l’aide sociale pour ceux qui sont aptes au travail. Je trouve néanmoins qu’ils se trompent de cible. L’aide sociale est indispensable pour aider les plus démunis ou les plus malchanceux d’entre nous à survivre tant bien que mal aux difficultés de la vie. Comme les jeunes adéquistes, j’ai un peu plus de problèmes avec ceux qui sont déclarés aptes au travail… et qui ne travaillent jamais. C’est d’autant plus frustrant que le travail, ce n’est pas ce qui manque ces années-ci. Vendredi, il y avait 25 701 postes non comblés dans les entreprises du Québec. Certains de ces postes sont offerts depuis plusieurs semaines. 440 000 personnes prendront leur retraite d’ici quatre ans et il y a pour 36 milliards de dollars de travaux de construction qui ont été annoncés ces derniers mois. Le véritable enjeu est là : comment former les sans emplois et les bénéficiaires d’aide sociale aptes au travail pour qu’ils puissent retrouver leur dignité et contribuer au développement du Québec.

Affaires et économie

La soviétisation du sirop d’érable

Imaginez qu’une quelconque « Fédération française des producteurs de vin » décide que tous ses membres doivent remettre l’intégralité de leur production à l’organisme. Tous les vins seraient mis ensemble dans d’immenses cuvettes et embouteillées indifféremment de leur région, de leurs cépages, de leur terroir, de leur producteur ou de leur millésime. Après tout, ce sont tous des « vins français ». La dite fédération aurait le monopole de la commercialisation du vin. Adieu les Bordeaux, les Bourgognes, les vins d’Alsace et même de Champagne. Il n’y aurait que du « vin français », en rouge, en blanc, en rosé et en mousseux. Imaginez que la toute-puissante fédération, membre d’un puissant syndicat agricole en situation de monopole, soutienne que seul ce régime assure une véritable justice puisque les producteurs seraient payés selon la quantité de vin produite. La fédération fixerait le prix du vin, indépendamment de sa qualité et tant pis s’il est trop cher pour le consommateur, contingenterait la production et, puisque cela occasionnera forcément des ratés, obtiendra des subventions de l’État pour assurer la production. Aussi, elle nous ferait croire que plusieurs petits producteurs artisanaux ne respectent pas certaines règles et nuisent à l’intérêt collectif en imposant des prix plus élevés ou plus bas en essayant de vendre directement leur production à des clients français ou, pire, étranger. Imaginez que le gouvernement français ait adopté en 2002 une loi créant cette monstruosité. Évidemment, tout cela ne se peut pas. Ce serait une abomination. Toute l’économie et la culture du vin sont basées sur le caractère distinct des cépages, des terroirs, des producteurs et des millésimes. Mais cette horreur digne de la Russie des années 1920 existe dans une campagne près de chez nous. Le combat que même la Fédération des producteurs acéricoles (UPA) contre ses membres dissidents est pathétique. Les deux parties sont devant les tribunaux ces jours-ci parce que des producteurs dissidents refusent de payer les 5 millions de dollars d’amendes qui leur sont imposés. L’UPA veut tuer la concurrence. Presque au sens propre.

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Affaires et économie

L’économie Teflon

Il faut apprendre à se méfier de tous les experts qui tentent de prédire ce qui va arriver au niveau économique et financier (moi inclus !). Par expérience, je sais que l’économie ne fait qu’à sa tête et qu’elle est incroyablement imprévisible. Prenez la situation actuelle. Le baril de pétrole est à près de 100 dollars et on paye le litre d’essence entre 1,05 dollar et 1,10 dollar. Cela devrait avoir un sérieux impact sur la croissance économique. Et bien non. Le dollar canadien qui vaut 1,05, ce devrait être la catastrophe. Pas tant que ça, constate-t-on. Il paraît que l’économie n’aime pas l’incertitude politique. Nous avons deux gouvernements minoritaires qui risquent de nous plonger en élections n’importe quand. La perte de dizaines de milliers d’emplois dans le secteur manufacturier devrait avoir un impact sur le taux de chômage et sur les dépenses des consommateurs. Nous attendons encore. La réalité est tout autre. Les mises en chantier au Québec ont augmenté de 50 % en septembre. Le prix des maisons est encore en hausse. Les ventes au détail ont repris et il y a eu depuis 12 mois 89 000 nouveaux emplois. Le taux d’emploi, c’est-à-dire le nombre de personnes de plus de 15 ans qui travaillent, n’a jamais été si élevé à 61,2 %, un sommet absolu. C’est une hausse de près de 1 % (0,9 en fait) sur octobre 2006. C’est sans compter les milliards de dollars qui seront remis aux contribuables-consommateurs grâce aux baisses d’impôts et de taxes et aux importants projets (barrages, éoliennes, immeubles) qui ont été annoncés. J’aime quand ça va mal comme ça !

Affaires et économie

La beauté du succès

L’actualité, 1er décembre 2007 L’industrie des produits de soins pour le corps est en pleine expansion et on s’arrache ces flacons qui font du bien. Jean Hurteau, de Fruits & Passion, dirige l’une des plus belles PME du Québec, tandis que Javier San Juan est à la tête de la division canadienne de L’Oréal, le numéro un mondial des cosmétiques. Javier San Juan a brisé le cœur de sa mère quand il a abandonné un poste de directeur financier dans la société pharmaceutique suisse Novartis, en 1991, pour devenir représentant commercial de L’Oréal, une société cosmétique française. « Je lui ai annoncé que je quittais ma Renault 25 avec chauffeur pour une Renault 5 sans chauffeur », raconte, sourire aux lèvres, le président de L’Oréal Canada. Espagnol d’origine, citoyen du monde par nécessité, Javier San Juan, 45 ans, a fait le parcours type du cadre supérieur de multinationale. Après avoir vécu en France et aux Philippines, il a travaillé pour L’Oréal en Turquie, en Russie, en Roumanie et en Argentine, avant d’obtenir, en 2006, la présidence de L’Oréal Canada, septième division en importance de l’empire de la beauté. Car c’est ainsi qu’il faut qualifier L’Oréal, numéro un mondial des cosmétiques grâce à des revenus de 22 milliards de dollars. La multinationale française gère un portefeuille impressionnant de marques populaires, dont L’Oréal Paris, Maybelline et Garnier, ou encore Vichy, Biotherm, Lancôme et les parfums Armani. Ce que l’on sait moins, c’est que L’Oréal, avec 900 employés, est un acteur important de l’économie québécoise. Son chiffre d’affaires au Canada atteint 760 millions de dollars et son siège social canadien emploie 450 personnes, dans l’immeuble abritant le magasin Les Ailes de la Mode, à Montréal. Le centre de distribution canadien est également situé à Montréal, ainsi qu’une usine spécialisée dans les shampoings et les colorants, dont 90 % de la production est exportée dans une quarantaine de pays. La mère de Javier San Juan aurait sans doute été moins déçue du passage de son fils à L’Oréal si elle avait su à quel formidable essor se préparait l’industrie des cosmétiques. Les revenus des entreprises de ce secteur ont doublé depuis 15 ans, atteignant 124 milliards de dollars en 2006. Les consommateurs sont plus soucieux que jamais de leur apparence et de leur qualité de vie, la population vieillit et les vaniteux que nous sommes ne veulent pas que ça se sache. De plus, l’enrichissement de la population dans les marchés émergents accroît le nombre potentiel de clients. La tendance est la même au Canada, où le secteur croît de 6,3 % par année. Les ventes de crèmes antirides et de produits de soins pour la peau ont augmenté de 61 % depuis cinq ans. Pas étonnant quand on sait que les 55 ans et plus constituent maintenant près de 25 % de la population canadienne. Comparativement à la multinationale française, Fruits & Passion est une très petite entreprise privée. En arrivant au siège social de Candiac, on sent néanmoins que les affaires vont bien. Le stationnement mis à la disposition des 500 employés déborde et des camions se disputent l’accès à la dizaine de portes de l’entrepôt. Il faut recevoir les 8 000 composantes nécessaires à la fabrication des crèmes, savons ou produits d’ambiance fabriqués sur place pour approvisionner les 160 boutiques de la chaîne (dont une quarantaine en Asie) et les 2 000 autres points de vente dans le monde. Cette entreprise québécoise a le vent dans les voiles. Son président, Jean Hurteau, 55 ans, parle d’une croissance des revenus de 10 % à 15 % par année, mais il refuse de dévoiler le chiffre d’affaires. « Nous grossissons rapidement, mais cela ne sera jamais assez vite à mon goût », dit-il. Il m’explique qu’il est tout de même essentiel de prendre le temps de bien faire les choses. Ces jours-ci, Fruits & Passion ouvre quatre magasins dans des centres commerciaux haut de gamme des États-Unis. « Il faut bien choisir nos marchés avant de déployer notre réseau », souligne-t-il. En entrant au siège social de Fruits & Passion, on sent aussi, immanquablement, des effluves d’orange, de rose ou des autres fleurs, plantes ou fruits qui entrent dans la composition des quelque 800 produits de l’entreprise. Les trois fondateurs – Jean Hurteau, son épouse, France Ménard, et son frère, Guy Hurteau – ont bâti une marque forte autour de produits de qualité à base de végétaux, d’une signature d’entreprise soignée et d’emballages tout aussi soignés. Le président me montre les croquis du nouveau magasin de Boston, au style épuré, qui comprend un comptoir où les clients peuvent essayer les produits. À Fruits & Passion, on établit d’abord un concept, qui sera ensuite décliné en différents produits. Prenons la nouvelle gamme Arbres de vie, à base d’extraits d’arbres : le baobab du Burkina, le buriti d’Amazonie et le tamanu de Polynésie. Pour chacun, l’entreprise propose un gel douche, une crème exfoliante et cinq autres produits. Là encore, un soin particulier est apporté au contenant, magnifique, fabriqué par un verrier italien. Habituellement, les dirigeants d’entreprise définissent leur société par leurs réalisations ou par leurs ambitions. Jean Hurteau insiste plutôt sur les valeurs qui animent Fruits & Passion : l’authenticité, la nature, le raffinement et, en premier lieu, le plaisir. Un produit Fruits & Passion doit être « le plus naturel possible », mais il doit surtout apporter bien-être, réconfort et agrément. Comme le dit le président, un produit doit avoir un « côté bon », gage de son efficacité, mais aussi un « côté wow », qui en assurera le succès. « Les vraies réussites partent d’une vibration, d’une résonance », dit-il. Les produits de la gamme Cucina, probablement ceux de la chaîne qui ont le plus de succès, sont impeccables, mais ils sont devenus irrésistibles quand on a eu l’éclair de génie de les vendre dans des contenants parfaitement intégrés à la cuisine, comme des pots ou des bouteilles semblables à ceux de la moutarde de Meaux ou de l’huile d’olive. À L’Oréal, on insiste plutôt sur l’aspect technique du produit. Le roi des cosmétiques se comporte comme une véritable société pharmaceutique, en consacrant plus de 700 millions de dollars à la recherche-développement. Ses 3 000 chercheurs ont d’ailleurs déposé 569 brevets l’an dernier. Pour Javier San Juan, le Canada constitue « un formidable challenge ». Il veut améliorer l’efficacité et la productivité de la division canadienne grâce à une meilleure communication avec ses employés. Il me raconte qu’il ne peut pas visiter un magasin sans s’assurer que les multiples petits pots et bouteilles de shampoing ou de parfum de son entreprise sont bien en vue. J’imagine la réaction des agents de sécurité se demandant qui est cet hurluberlu qui passe son temps à déplacer les produits ! Il est extrêmement sympathique quand il évoque ses premiers contacts avec la culture québécoise et ne ménage pas ses mots pour vanter l’extraordinaire qualité de vie à Montréal. Je sens déjà qu’il prend racine, même si dans son cas cela ne peut jamais être définitif. « Je vis dans les pays où je travaille comme si j’allais y passer le reste de ma vie », dit-il. Ses racines dans la vente au détail et dans les produits de beauté, Jean Hurteau les a acquises chez Yves Rocher, où il a été responsable du développement de la marque. Il sera tour à tour franchiseur et franchisé de plusieurs chaînes, une expérience qui le sert bien aujourd’hui, puisque la majorité des boutiques de Fruits & Passion sont exploitées par des franchisés. En France (14 magasins) et en Chine (11 boutiques), ce sont des maîtres franchisés qui assurent l’essor de l’enseigne. « Depuis la création de l’entreprise, en 1992, nous avons bâti notre marque dans la perspective d’une expansion internationale », dit-il. Ainsi, le nom Fruits & Passion exprime la nature du concept tant en français qu’en anglais. Sept ans après le début de son déploiement hors frontières, Fruits & Passion est aujourd’hui présente dans 14 pays, notamment grâce à l’appui de la Société générale de financement, qui possède 30 % du capital-actions de l’entreprise. Qui financera les autres rêves de Jean Hurteau et de ses deux complices ? Toutes les portes sont ouvertes, du statu quo à la cotation en Bourse ou à l’alliance avec un autre groupe. Jean Hurteau dit vouer une grande admiration à Anita Roddick, fondatrice du Body Shop, cette chaîne britannique de cosmétiques respectueux de l’environnement. L’an dernier, Anita Roddick, qui est décédée en septembre, avait vendu le Body Shop pour la somme de 1,3 milliard de dollars. L’acheteur ? L’Oréal.

Culture

L’Occident au banc des accusés

Arjun Appadurai, anthropologue d’origine indienne, professeur à Delhi ainsi qu’à Yale et à Chicago, cache difficilement la peur qui l’habite quand il décrit ce qu’il nomme une « géographie de la colère » devenue presque palpable partout dans le monde. Ainsi, les Irakiens qui détestaient Saddam Hussein haïssent aujourd’hui plus encore les Américains. Les Japonais, rappelle-t-il, n’ont jamais pardonné aux États-Unis la bombe sur Hiroshima. On entend dire, jusque chez ceux qui condamnent les attaques du 11 septembre, qu’une sorte de justice s’est abattue sur le pays de l’Oncle Sam, parce qu’il se prend pour le gendarme de la planète, imposant partout avec arrogance sa vision économique. « Il s’est développé une haine du gouvernement des États-Unis et des Américains, en tant que peuple, plus générale que nous ne sommes parfois disposés à l’admettre », écrit le professeur. On peut le croire sur parole, car il est visiblement déchiré entre sa fidélité aux États-Unis et son attachement à sa patrie d’origine. Le plus étonnant malgré cette haine, insiste-t-il, c’est que des populations entières ne rêvent que de l’American way of life et que des millions d’étrangers se pressent aux portes de ce pays qu’ils méprisent si profondément. Que reprochent les immigrants à l’Amérique ? Ils lui envient ses trop nombreux prix Nobel, frémissent devant l’hypersexualité publicitaire, condamnent les investissements militaires, s’étonnent d’une justice raciste, s’indignent qu’il faille posséder des millions de dollars pour être élu à Washington. « Pour les “damnés de la terre”qui viennent faire leur vie aux États-Unis, une curieuse coupure est apparue », écrit Appadurai. Les nouveaux citoyens tiennent à jouir pleinement de leurs droits et libertés, mais ils demeurent des étrangers en Amérique, refusant d’assumer leurs responsabilités patriotiques. Héritière de la colonisation anglaise, l’Inde voit ses populations musulmanes et hindoues s’entretuer. On en veut toujours aux Anglais, mais aussi aux nouveaux maîtres du monde, qui répandent l’injustice en mondialisant l’économie. Si les plus démunis parmi les hommes en sont réduits à vendre leurs organes vitaux, on peut comprendre que la vie n’a pas le même prix à New York qu’à Bombay et que les faibles recourent au terrorisme. Qu’il soit endoctriné ou drogué, celui qui se ceint d’explosifs devient un martyr actif, entremêlant son corps déchiqueté et son sang à ceux de ses victimes. Ces morts servent de cérémonies sacrificielles, comme l’ont bien compris les islamistes du Moyen-Orient qui décapitent leurs prisonniers devant les caméras de la télévision. « La bombe humaine est la forme la plus pure et la plus abstraite du terrorisme. » Personne n’échappe à la dimension « globale » de la terreur. « C’est une guerre qui est menée par une nouvelle sorte d’agent, qui ne cherche ni à fonder un État ni à s’opposer à un État en particulier. » Les musulmans qui vivent dans les pays occidentaux sont naturellement soupçonnés d’y participer. Minoritaires dans nos sociétés, ils se savent majoritaires dans le monde : on le leur répète tous les vendredis à la mosquée. La colère et la soif de vengeance se nourrissent des médias qui monnaient la violence : les images de la guérilla pénètrent dans nos salons et tétanisent nos esprits. Nous passons ainsi de l’empathie à l’indifférence craintive. « Il existe désormais une relation nouvelle entre l’incertitude de la vie ordinaire et l’insécurité des affaires de l’État. » Hier, nous habitions un monde « westphalien » de traités politiques, d’alliances et d’institutions. C’était l’univers de la diplomatie, « un monde vertébré », explique Appadurai, qu’attaque un nouveau monde, « cellulaire » celui-là. Les États avaient toujours su protéger leurs frontières, ils les découvrent poreuses et s’étonnent que des enfants du pays mordent la main qui les nourrit. Au nom du tiers-monde, l’anthropologue lance le procès des États-nations occidentaux, auxquels il reproche d’entretenir, comme si cela procédait d’une volonté d’exclusion, leurs mythes d’origine. Il participe d’une colère mondiale, ne voyant de sortie de crise que dans des initiatives modestes, non gouvernementales, qui permettent d’humaniser un monde dont l’enrichissement indécent marginalise des milliards de laissés-pour-compte. Cette colère n’est certes pas près de disparaître, peu importe sa géographie. — Géographie de la colère, par Arjun Appadurai, Payot, 205 p., 37,95 $. PASSAGE « De nombreux États sont écartelés entre le besoin d’afficher pour la galerie leur souveraineté nationale et la nécessité de se livrer à des orgies d’ouverture pour s’attirer la bénédiction du capital et des multinationales occidentales. » Arjun Appadurai

Société

Impertinentes étrennes

Dans bien des coins du Québec, dès le début novembre, des familles s’échangent des listes d’étrennes. Il faut parfois pas mal de temps pour dénicher le cadeau qui fera plaisir à tante Rita, au cousin Michel ou au grand-père Albert ! Modernité aidant, la liste de ceux à qui on offrira des présents, dans certaines familles, comprend depuis quelques années une nièce Xin Lan ou une belle-sœur Djamila, quand ce n’est pas un copain Carlos. Des milliers de Québécois aimeraient peut-être avoir des idées pour souligner avec humour l’étonnante fin d’année que les audiences de la commission Bouchard-Taylor nous font vivre. Voici quelques exemples de cadeaux inattendus. Des macarons, à l’image de ceux lancés il y a une vingtaine d’années par SOS Racisme, en France (« Touche pas à mon pote ! »). Ces macarons porteraient des slogans comme « Mes ancêtres étaient des immigrants ! », « Mon voisin ne me parle pas et il a le droit » ou encore « Ma grand-mère se baignait tout habillée. Célébrons notre patrimoine ». Un pourcentage des revenus de la vente pourrait être versé au fonds de francisation des nouveaux arrivants. Des cours de hockey. Pour la linguiste Marie-Éva de Villers et les écrivaines du Québec dont la qualité du français est avérée, dans l’espoir que l’une d’elles devienne un jour capitaine des Canadiens de Montréal. En attendant, se réjouir d’avoir un bon capitaine. Des épées en carton. Du genre qu’on donne aux jeunes enfants qui ont peur des monstres cachés sous leur lit. Les parents savent que rien ne sert de dire aux petits que les monstres n’existent pas. Leur peur est irrationnelle. Mieux vaut leur donner une épée. Même inoffensive. Ça les rassure. Un guide de survie du « de souche ». Sur le modèle de The Anglo Guide to Survival in Quebec, que le journaliste montréalais Josh Freed a si brillamment publié au début des années 1980. On y expliquerait, entre autres, comment éviter les pierres que les musulmans lancent aux femmes adultères et aux homosexuels dans certains pays totalitaires. Serait utile le jour où la charia aura été adoptée par 60 % des Québécois par voie référendaire. Des invitations à un souper « mystère ». Autour de la table, des immigrants diplômés en génie, en pharmacie, en médecine. Les convives devraient deviner lequel est le chauffeur de taxi, le concierge, le manœuvre. À offrir au beau-frère qui clame qu’il y a trop d’immigrants « sur le BS » ou qu’ils « volent nos jobs ». Double part de dessert bourré de gras trans en prime. Des boules antistress. Pour les milliers de Québécois qui, dans toutes les régions, donnent du temps bénévolement afin d’aider de nouveaux arrivants à s’intégrer. Et qui n’en peuvent plus que certains de leurs concitoyens fassent passer les Québécois pour des xénophobes qui ont peur que les minarets dominent bientôt le ciel de Montréal, alors que les musulmans forment 1,4 % de la population du Québec. Des tisanes amérindiennes. Pour les musulmans, les juifs, les sikhs de la province. Lorsqu’ils découvriront un illuminé extrémiste en leur sein, ils pourront l’abreuver de tisane calmante. Ou lui suggérer de passer quelques moments dans une hutte de sudation, pour « faire sortir le méchant » et éviter de faire sauter la marmite des Québécois, de souche ou de bourgeon. Des séances de méditation. Pour les politiciens et les administrateurs publics, qui, s’ils réfléchissent un brin au calme, trouveront les balises dont notre société a besoin pour trancher entre les droits des uns et des autres en matière de liberté religieuse. Et pour finir sur une note festive, une histoire d’enfant. C’est une petite fille qui fait un cauchemar. Des monstres verts aux pustules rouges l’enlèvent et l’emmènent dans leur antre. Il y a là un gros chaudron rempli de petits légumes. Elle a peur qu’on la fasse cuire et qu’on la mange. Mais, ô surprise, les monstres l’assoient sur un banc de bois et lui offrent de partager leur soupe. Au réveil, elle n’a plus peur des monstres que son inconscient avait imaginés. Bonne soupe, bon magasinage de Noël et joyeuse Hanoukka ! À LIRE • Le rendez-vous des civilisations, par Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Seuil. • Les excellents romans de Chaïm Potok, pour comprendre la spiritualité des juifs hassidiques.

Affaires et économie

Faut-il adopter le dollar américain ?

Le huard vole haut, c’est le moins qu’on puisse dire. Il dépassait tôt mercredi matin (le 7) 1,10 dollar américain. Le problème n’est pas tant l’altitude qu’il atteint, mais la rapidité époustouflante avec laquelle il est en train d’écraser le billet vert. Comment voulez-vous qu’un exportateur s’ajuste à une devise qui est sur les amphétamines ? Certains ont déjà la solution, adopter la devise américaine. Fini les problèmes de conversion, pas d’ajustements à faire et pas de surprises : un dollar, c’est un dollar. Je suis dubitatif. Voici mes raisons. Ce sera la monnaie d’un autre pays. Le Canada n’aura aucun mot à dire dans la politique monétaire. Cette situation ne se compare absolument pas aux pays de l’Union européenne qui ont établi ensemble une nouvelle monnaie commune. Ce pays est en l’occurrence neuf fois plus peuplé et dix fois plus gros économiquement. Même s’il y avait la moindre ouverture américaine, nous allons compter pour peu. Si vous trouvez qu’il est difficile de concilier les intérêts de l’Alberta et ceux du Québec, imaginez maintenant de concilier nos intérêts avec ceux de la Californie, à elle seule plus peuplée que le Canada, ou du Texas. Trouvez-vous que les États-Unis vont bien ? N’êtes-vous pas inquiets des lourds déséquilibres budgétaires et commerciaux ? N’oubliez surtout pas que le huard est propulsé par un billet vert qui s’effondre. C’est le principe du tremplin ! Bien sûr, le dollar canadien est à un niveau trop élevé et sa croissance trop brusque pour les exportateurs. Mais sa vigueur est également expliquée par la bonne gouvernance des gouvernements canadiens en matière de finances publiques. Il serait bête de renoncer à la récompense après de tels efforts. La folie actuelle a ceci de bon : les entreprises devront faire des miracles pour rester concurrentielles. Si elles passent à travers l’épreuve, elles deviendront redoutables et nous en bénéficierons tous. Autre avantage, cette poussée du dollar canadien amène les exportateurs à s’intéresser à d’autres marchés. En 2004, 87 % de nos exportations étaient destinées aux États-Unis. En juillet dernier, la proportion n’était que de 75 %. Il faut diversifier nos exportations et cesser de dépendre d’un seul marché. C’est sans compter les éléments politiques-émotifs-nationalistes qui accompagneraient un tel débat. Le huard, fort ou faible, fait partie de l’identité de ce pays.