Analyses et opinions

Affaires et économie

La beauté du succès

L’actualité, 1er décembre 2007 L’industrie des produits de soins pour le corps est en pleine expansion et on s’arrache ces flacons qui font du bien. Jean Hurteau, de Fruits & Passion, dirige l’une des plus belles PME du Québec, tandis que Javier San Juan est à la tête de la division canadienne de L’Oréal, le numéro un mondial des cosmétiques. Javier San Juan a brisé le cœur de sa mère quand il a abandonné un poste de directeur financier dans la société pharmaceutique suisse Novartis, en 1991, pour devenir représentant commercial de L’Oréal, une société cosmétique française. « Je lui ai annoncé que je quittais ma Renault 25 avec chauffeur pour une Renault 5 sans chauffeur », raconte, sourire aux lèvres, le président de L’Oréal Canada. Espagnol d’origine, citoyen du monde par nécessité, Javier San Juan, 45 ans, a fait le parcours type du cadre supérieur de multinationale. Après avoir vécu en France et aux Philippines, il a travaillé pour L’Oréal en Turquie, en Russie, en Roumanie et en Argentine, avant d’obtenir, en 2006, la présidence de L’Oréal Canada, septième division en importance de l’empire de la beauté. Car c’est ainsi qu’il faut qualifier L’Oréal, numéro un mondial des cosmétiques grâce à des revenus de 22 milliards de dollars. La multinationale française gère un portefeuille impressionnant de marques populaires, dont L’Oréal Paris, Maybelline et Garnier, ou encore Vichy, Biotherm, Lancôme et les parfums Armani. Ce que l’on sait moins, c’est que L’Oréal, avec 900 employés, est un acteur important de l’économie québécoise. Son chiffre d’affaires au Canada atteint 760 millions de dollars et son siège social canadien emploie 450 personnes, dans l’immeuble abritant le magasin Les Ailes de la Mode, à Montréal. Le centre de distribution canadien est également situé à Montréal, ainsi qu’une usine spécialisée dans les shampoings et les colorants, dont 90 % de la production est exportée dans une quarantaine de pays. La mère de Javier San Juan aurait sans doute été moins déçue du passage de son fils à L’Oréal si elle avait su à quel formidable essor se préparait l’industrie des cosmétiques. Les revenus des entreprises de ce secteur ont doublé depuis 15 ans, atteignant 124 milliards de dollars en 2006. Les consommateurs sont plus soucieux que jamais de leur apparence et de leur qualité de vie, la population vieillit et les vaniteux que nous sommes ne veulent pas que ça se sache. De plus, l’enrichissement de la population dans les marchés émergents accroît le nombre potentiel de clients. La tendance est la même au Canada, où le secteur croît de 6,3 % par année. Les ventes de crèmes antirides et de produits de soins pour la peau ont augmenté de 61 % depuis cinq ans. Pas étonnant quand on sait que les 55 ans et plus constituent maintenant près de 25 % de la population canadienne. Comparativement à la multinationale française, Fruits & Passion est une très petite entreprise privée. En arrivant au siège social de Candiac, on sent néanmoins que les affaires vont bien. Le stationnement mis à la disposition des 500 employés déborde et des camions se disputent l’accès à la dizaine de portes de l’entrepôt. Il faut recevoir les 8 000 composantes nécessaires à la fabrication des crèmes, savons ou produits d’ambiance fabriqués sur place pour approvisionner les 160 boutiques de la chaîne (dont une quarantaine en Asie) et les 2 000 autres points de vente dans le monde. Cette entreprise québécoise a le vent dans les voiles. Son président, Jean Hurteau, 55 ans, parle d’une croissance des revenus de 10 % à 15 % par année, mais il refuse de dévoiler le chiffre d’affaires. « Nous grossissons rapidement, mais cela ne sera jamais assez vite à mon goût », dit-il. Il m’explique qu’il est tout de même essentiel de prendre le temps de bien faire les choses. Ces jours-ci, Fruits & Passion ouvre quatre magasins dans des centres commerciaux haut de gamme des États-Unis. « Il faut bien choisir nos marchés avant de déployer notre réseau », souligne-t-il. En entrant au siège social de Fruits & Passion, on sent aussi, immanquablement, des effluves d’orange, de rose ou des autres fleurs, plantes ou fruits qui entrent dans la composition des quelque 800 produits de l’entreprise. Les trois fondateurs – Jean Hurteau, son épouse, France Ménard, et son frère, Guy Hurteau – ont bâti une marque forte autour de produits de qualité à base de végétaux, d’une signature d’entreprise soignée et d’emballages tout aussi soignés. Le président me montre les croquis du nouveau magasin de Boston, au style épuré, qui comprend un comptoir où les clients peuvent essayer les produits. À Fruits & Passion, on établit d’abord un concept, qui sera ensuite décliné en différents produits. Prenons la nouvelle gamme Arbres de vie, à base d’extraits d’arbres : le baobab du Burkina, le buriti d’Amazonie et le tamanu de Polynésie. Pour chacun, l’entreprise propose un gel douche, une crème exfoliante et cinq autres produits. Là encore, un soin particulier est apporté au contenant, magnifique, fabriqué par un verrier italien. Habituellement, les dirigeants d’entreprise définissent leur société par leurs réalisations ou par leurs ambitions. Jean Hurteau insiste plutôt sur les valeurs qui animent Fruits & Passion : l’authenticité, la nature, le raffinement et, en premier lieu, le plaisir. Un produit Fruits & Passion doit être « le plus naturel possible », mais il doit surtout apporter bien-être, réconfort et agrément. Comme le dit le président, un produit doit avoir un « côté bon », gage de son efficacité, mais aussi un « côté wow », qui en assurera le succès. « Les vraies réussites partent d’une vibration, d’une résonance », dit-il. Les produits de la gamme Cucina, probablement ceux de la chaîne qui ont le plus de succès, sont impeccables, mais ils sont devenus irrésistibles quand on a eu l’éclair de génie de les vendre dans des contenants parfaitement intégrés à la cuisine, comme des pots ou des bouteilles semblables à ceux de la moutarde de Meaux ou de l’huile d’olive. À L’Oréal, on insiste plutôt sur l’aspect technique du produit. Le roi des cosmétiques se comporte comme une véritable société pharmaceutique, en consacrant plus de 700 millions de dollars à la recherche-développement. Ses 3 000 chercheurs ont d’ailleurs déposé 569 brevets l’an dernier. Pour Javier San Juan, le Canada constitue « un formidable challenge ». Il veut améliorer l’efficacité et la productivité de la division canadienne grâce à une meilleure communication avec ses employés. Il me raconte qu’il ne peut pas visiter un magasin sans s’assurer que les multiples petits pots et bouteilles de shampoing ou de parfum de son entreprise sont bien en vue. J’imagine la réaction des agents de sécurité se demandant qui est cet hurluberlu qui passe son temps à déplacer les produits ! Il est extrêmement sympathique quand il évoque ses premiers contacts avec la culture québécoise et ne ménage pas ses mots pour vanter l’extraordinaire qualité de vie à Montréal. Je sens déjà qu’il prend racine, même si dans son cas cela ne peut jamais être définitif. « Je vis dans les pays où je travaille comme si j’allais y passer le reste de ma vie », dit-il. Ses racines dans la vente au détail et dans les produits de beauté, Jean Hurteau les a acquises chez Yves Rocher, où il a été responsable du développement de la marque. Il sera tour à tour franchiseur et franchisé de plusieurs chaînes, une expérience qui le sert bien aujourd’hui, puisque la majorité des boutiques de Fruits & Passion sont exploitées par des franchisés. En France (14 magasins) et en Chine (11 boutiques), ce sont des maîtres franchisés qui assurent l’essor de l’enseigne. « Depuis la création de l’entreprise, en 1992, nous avons bâti notre marque dans la perspective d’une expansion internationale », dit-il. Ainsi, le nom Fruits & Passion exprime la nature du concept tant en français qu’en anglais. Sept ans après le début de son déploiement hors frontières, Fruits & Passion est aujourd’hui présente dans 14 pays, notamment grâce à l’appui de la Société générale de financement, qui possède 30 % du capital-actions de l’entreprise. Qui financera les autres rêves de Jean Hurteau et de ses deux complices ? Toutes les portes sont ouvertes, du statu quo à la cotation en Bourse ou à l’alliance avec un autre groupe. Jean Hurteau dit vouer une grande admiration à Anita Roddick, fondatrice du Body Shop, cette chaîne britannique de cosmétiques respectueux de l’environnement. L’an dernier, Anita Roddick, qui est décédée en septembre, avait vendu le Body Shop pour la somme de 1,3 milliard de dollars. L’acheteur ? L’Oréal.

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Culture

L’Occident au banc des accusés

Arjun Appadurai, anthropologue d’origine indienne, professeur à Delhi ainsi qu’à Yale et à Chicago, cache difficilement la peur qui l’habite quand il décrit ce qu’il nomme une « géographie de la colère » devenue presque palpable partout dans le monde. Ainsi, les Irakiens qui détestaient Saddam Hussein haïssent aujourd’hui plus encore les Américains. Les Japonais, rappelle-t-il, n’ont jamais pardonné aux États-Unis la bombe sur Hiroshima. On entend dire, jusque chez ceux qui condamnent les attaques du 11 septembre, qu’une sorte de justice s’est abattue sur le pays de l’Oncle Sam, parce qu’il se prend pour le gendarme de la planète, imposant partout avec arrogance sa vision économique. « Il s’est développé une haine du gouvernement des États-Unis et des Américains, en tant que peuple, plus générale que nous ne sommes parfois disposés à l’admettre », écrit le professeur. On peut le croire sur parole, car il est visiblement déchiré entre sa fidélité aux États-Unis et son attachement à sa patrie d’origine. Le plus étonnant malgré cette haine, insiste-t-il, c’est que des populations entières ne rêvent que de l’American way of life et que des millions d’étrangers se pressent aux portes de ce pays qu’ils méprisent si profondément. Que reprochent les immigrants à l’Amérique ? Ils lui envient ses trop nombreux prix Nobel, frémissent devant l’hypersexualité publicitaire, condamnent les investissements militaires, s’étonnent d’une justice raciste, s’indignent qu’il faille posséder des millions de dollars pour être élu à Washington. « Pour les “damnés de la terre”qui viennent faire leur vie aux États-Unis, une curieuse coupure est apparue », écrit Appadurai. Les nouveaux citoyens tiennent à jouir pleinement de leurs droits et libertés, mais ils demeurent des étrangers en Amérique, refusant d’assumer leurs responsabilités patriotiques. Héritière de la colonisation anglaise, l’Inde voit ses populations musulmanes et hindoues s’entretuer. On en veut toujours aux Anglais, mais aussi aux nouveaux maîtres du monde, qui répandent l’injustice en mondialisant l’économie. Si les plus démunis parmi les hommes en sont réduits à vendre leurs organes vitaux, on peut comprendre que la vie n’a pas le même prix à New York qu’à Bombay et que les faibles recourent au terrorisme. Qu’il soit endoctriné ou drogué, celui qui se ceint d’explosifs devient un martyr actif, entremêlant son corps déchiqueté et son sang à ceux de ses victimes. Ces morts servent de cérémonies sacrificielles, comme l’ont bien compris les islamistes du Moyen-Orient qui décapitent leurs prisonniers devant les caméras de la télévision. « La bombe humaine est la forme la plus pure et la plus abstraite du terrorisme. » Personne n’échappe à la dimension « globale » de la terreur. « C’est une guerre qui est menée par une nouvelle sorte d’agent, qui ne cherche ni à fonder un État ni à s’opposer à un État en particulier. » Les musulmans qui vivent dans les pays occidentaux sont naturellement soupçonnés d’y participer. Minoritaires dans nos sociétés, ils se savent majoritaires dans le monde : on le leur répète tous les vendredis à la mosquée. La colère et la soif de vengeance se nourrissent des médias qui monnaient la violence : les images de la guérilla pénètrent dans nos salons et tétanisent nos esprits. Nous passons ainsi de l’empathie à l’indifférence craintive. « Il existe désormais une relation nouvelle entre l’incertitude de la vie ordinaire et l’insécurité des affaires de l’État. » Hier, nous habitions un monde « westphalien » de traités politiques, d’alliances et d’institutions. C’était l’univers de la diplomatie, « un monde vertébré », explique Appadurai, qu’attaque un nouveau monde, « cellulaire » celui-là. Les États avaient toujours su protéger leurs frontières, ils les découvrent poreuses et s’étonnent que des enfants du pays mordent la main qui les nourrit. Au nom du tiers-monde, l’anthropologue lance le procès des États-nations occidentaux, auxquels il reproche d’entretenir, comme si cela procédait d’une volonté d’exclusion, leurs mythes d’origine. Il participe d’une colère mondiale, ne voyant de sortie de crise que dans des initiatives modestes, non gouvernementales, qui permettent d’humaniser un monde dont l’enrichissement indécent marginalise des milliards de laissés-pour-compte. Cette colère n’est certes pas près de disparaître, peu importe sa géographie. — Géographie de la colère, par Arjun Appadurai, Payot, 205 p., 37,95 $. PASSAGE « De nombreux États sont écartelés entre le besoin d’afficher pour la galerie leur souveraineté nationale et la nécessité de se livrer à des orgies d’ouverture pour s’attirer la bénédiction du capital et des multinationales occidentales. » Arjun Appadurai

Société

Impertinentes étrennes

Dans bien des coins du Québec, dès le début novembre, des familles s’échangent des listes d’étrennes. Il faut parfois pas mal de temps pour dénicher le cadeau qui fera plaisir à tante Rita, au cousin Michel ou au grand-père Albert ! Modernité aidant, la liste de ceux à qui on offrira des présents, dans certaines familles, comprend depuis quelques années une nièce Xin Lan ou une belle-sœur Djamila, quand ce n’est pas un copain Carlos. Des milliers de Québécois aimeraient peut-être avoir des idées pour souligner avec humour l’étonnante fin d’année que les audiences de la commission Bouchard-Taylor nous font vivre. Voici quelques exemples de cadeaux inattendus. Des macarons, à l’image de ceux lancés il y a une vingtaine d’années par SOS Racisme, en France (« Touche pas à mon pote ! »). Ces macarons porteraient des slogans comme « Mes ancêtres étaient des immigrants ! », « Mon voisin ne me parle pas et il a le droit » ou encore « Ma grand-mère se baignait tout habillée. Célébrons notre patrimoine ». Un pourcentage des revenus de la vente pourrait être versé au fonds de francisation des nouveaux arrivants. Des cours de hockey. Pour la linguiste Marie-Éva de Villers et les écrivaines du Québec dont la qualité du français est avérée, dans l’espoir que l’une d’elles devienne un jour capitaine des Canadiens de Montréal. En attendant, se réjouir d’avoir un bon capitaine. Des épées en carton. Du genre qu’on donne aux jeunes enfants qui ont peur des monstres cachés sous leur lit. Les parents savent que rien ne sert de dire aux petits que les monstres n’existent pas. Leur peur est irrationnelle. Mieux vaut leur donner une épée. Même inoffensive. Ça les rassure. Un guide de survie du « de souche ». Sur le modèle de The Anglo Guide to Survival in Quebec, que le journaliste montréalais Josh Freed a si brillamment publié au début des années 1980. On y expliquerait, entre autres, comment éviter les pierres que les musulmans lancent aux femmes adultères et aux homosexuels dans certains pays totalitaires. Serait utile le jour où la charia aura été adoptée par 60 % des Québécois par voie référendaire. Des invitations à un souper « mystère ». Autour de la table, des immigrants diplômés en génie, en pharmacie, en médecine. Les convives devraient deviner lequel est le chauffeur de taxi, le concierge, le manœuvre. À offrir au beau-frère qui clame qu’il y a trop d’immigrants « sur le BS » ou qu’ils « volent nos jobs ». Double part de dessert bourré de gras trans en prime. Des boules antistress. Pour les milliers de Québécois qui, dans toutes les régions, donnent du temps bénévolement afin d’aider de nouveaux arrivants à s’intégrer. Et qui n’en peuvent plus que certains de leurs concitoyens fassent passer les Québécois pour des xénophobes qui ont peur que les minarets dominent bientôt le ciel de Montréal, alors que les musulmans forment 1,4 % de la population du Québec. Des tisanes amérindiennes. Pour les musulmans, les juifs, les sikhs de la province. Lorsqu’ils découvriront un illuminé extrémiste en leur sein, ils pourront l’abreuver de tisane calmante. Ou lui suggérer de passer quelques moments dans une hutte de sudation, pour « faire sortir le méchant » et éviter de faire sauter la marmite des Québécois, de souche ou de bourgeon. Des séances de méditation. Pour les politiciens et les administrateurs publics, qui, s’ils réfléchissent un brin au calme, trouveront les balises dont notre société a besoin pour trancher entre les droits des uns et des autres en matière de liberté religieuse. Et pour finir sur une note festive, une histoire d’enfant. C’est une petite fille qui fait un cauchemar. Des monstres verts aux pustules rouges l’enlèvent et l’emmènent dans leur antre. Il y a là un gros chaudron rempli de petits légumes. Elle a peur qu’on la fasse cuire et qu’on la mange. Mais, ô surprise, les monstres l’assoient sur un banc de bois et lui offrent de partager leur soupe. Au réveil, elle n’a plus peur des monstres que son inconscient avait imaginés. Bonne soupe, bon magasinage de Noël et joyeuse Hanoukka ! À LIRE • Le rendez-vous des civilisations, par Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Seuil. • Les excellents romans de Chaïm Potok, pour comprendre la spiritualité des juifs hassidiques.

Affaires et économie

Faut-il adopter le dollar américain ?

Le huard vole haut, c’est le moins qu’on puisse dire. Il dépassait tôt mercredi matin (le 7) 1,10 dollar américain. Le problème n’est pas tant l’altitude qu’il atteint, mais la rapidité époustouflante avec laquelle il est en train d’écraser le billet vert. Comment voulez-vous qu’un exportateur s’ajuste à une devise qui est sur les amphétamines ? Certains ont déjà la solution, adopter la devise américaine. Fini les problèmes de conversion, pas d’ajustements à faire et pas de surprises : un dollar, c’est un dollar. Je suis dubitatif. Voici mes raisons. Ce sera la monnaie d’un autre pays. Le Canada n’aura aucun mot à dire dans la politique monétaire. Cette situation ne se compare absolument pas aux pays de l’Union européenne qui ont établi ensemble une nouvelle monnaie commune. Ce pays est en l’occurrence neuf fois plus peuplé et dix fois plus gros économiquement. Même s’il y avait la moindre ouverture américaine, nous allons compter pour peu. Si vous trouvez qu’il est difficile de concilier les intérêts de l’Alberta et ceux du Québec, imaginez maintenant de concilier nos intérêts avec ceux de la Californie, à elle seule plus peuplée que le Canada, ou du Texas. Trouvez-vous que les États-Unis vont bien ? N’êtes-vous pas inquiets des lourds déséquilibres budgétaires et commerciaux ? N’oubliez surtout pas que le huard est propulsé par un billet vert qui s’effondre. C’est le principe du tremplin ! Bien sûr, le dollar canadien est à un niveau trop élevé et sa croissance trop brusque pour les exportateurs. Mais sa vigueur est également expliquée par la bonne gouvernance des gouvernements canadiens en matière de finances publiques. Il serait bête de renoncer à la récompense après de tels efforts. La folie actuelle a ceci de bon : les entreprises devront faire des miracles pour rester concurrentielles. Si elles passent à travers l’épreuve, elles deviendront redoutables et nous en bénéficierons tous. Autre avantage, cette poussée du dollar canadien amène les exportateurs à s’intéresser à d’autres marchés. En 2004, 87 % de nos exportations étaient destinées aux États-Unis. En juillet dernier, la proportion n’était que de 75 %. Il faut diversifier nos exportations et cesser de dépendre d’un seul marché. C’est sans compter les éléments politiques-émotifs-nationalistes qui accompagneraient un tel débat. Le huard, fort ou faible, fait partie de l’identité de ce pays.

Affaires et économie

Le PDG inconnu

Michel Vastel a raison : Hubert Lacroix, le prochain PDG de Radio-Canada, est peu connu et son expérience de la radiodiffusion est limitée. Ceci dit sa nomination ne me surprend absolument pas. Tout d’abord, soulignons qu’il succède lui-même à un autre Montréalais qui n’avait pas de connaissance intime de Radio-Canada ou même de la radiodiffusion. En effet, Robert Rabinovitch était vice-président chez Claridge, la société de gestion de Charles Bronfman. Hubert Lacroix connaît déjà les médias grâce à son expérience chez Télémédia et au conseil de Transcontinental. Deuxième remarque, les entreprises choisissent de plus en plus souvent leur président à l’extérieur de leur rang. Qui plus est, souvent les candidats ne proviennent pas de la même industrie. Pierre Dion, le président de TVA, était le président canadien de l’éditeur de magazines et de livres Readers’Digest. La présidente de Médias Transcontinental, Nathalie Larivière, occupait la présidence des magasins Archambault. Le PDG de Corus, John Cassaday, est certes l’ancien président de CTV, mais avant d’occuper ce poste il présidait les Soupes Campbell au Canada et au Royaune-Uni ! Michael Sabia (BCE) vient du Canadien National. Paul Tellier était un haut fonctionnaire avant de prendre la tête du CN. Je suis sûr que sa connaissance des trains était limitée, mais son jugement et quelques bonnes décisions ont propulsé le CN. Troisième remarque, les Québécois ne connaissent pas les gens d’affaires. Qui peut nommer plus de cinq grands PDG québécois à part Jean Coutu, Pierre Karl Péladeau, Paul Desmarais, Guy Laliberté et Laurent Beaudoin ? Une infime partie de la population. Adulés dans les années 1980 et 1990, les gens d’affaires n’ont plus la cote. Alors, qui pourrait bien connaître un avocat d’affaires parmi les plus brillants de sa génération comme Hubert Lacroix ?

Affaires et économie

Les immigrants d’origine arabe sont-ils bien intégrés ?

Les audiences de la Commission Bouchard-Taylor cette semaine à Québec l’ont démontré une fois de plus : les préjugés concernant l’immigration d’origine arabe sont nombreux. Certains propos, dont nous avons plusieurs échos sur ce site, me heurtent. Je peux comprendre l’émotion (les réactions épidermiques face au fanatisme religieux et les conséquences des attentats du 11 septembre), mais je trouve que certaines craintes («les musulmans vont nous évangéliser (sic)») sont totalement disproportionnées. Savez-vous que… Il y avait au dernier recensement (2001) 135 750 personnes d’origine arabe au Québec. 83 % d’entre eux sont nées à l’étranger et constituent donc des immigrants. Je fais la distinction parce que Me Guy Bertrand et d’autres ne semblent pas la faire. En 2001, la minorité des membres de cette communauté (46 %) étaient de confession musulmane. On y trouvait même 29 % de catholiques (plutôt libanais) et 11 % d’orthodoxes (notamment des coptes originaires d’Égypte). Le prochain recensement, dont les premières données sur l’immigration seront connues le mois prochain, devrait donner une majorité aux musulmans suite à la récente immigration provenant des pays du Maghreb. La ville de Québec, qui semble s’y connaître extraordinairement bien en matière d’immigration musulmane, n’accueillait que 2,1 % des personnes d’origine arabe. La moitié d’entre eux seraient musulmans. Nous parlons donc de 1 357 personnes sur une population d‘un demi million. Compte tenu que 10 % d’entre eux pratiquent leur religion, cela ne fait pas beaucoup de monde à la mosquée ! Ils seraient deux ou trois fois plus nombreux qu’ils passeraient toujours inaperçus. Sont-il moins éduqués ? 33 % des membres de la communauté arabe ont un diplôme universitaire, contre 14 % pour l’ensemble de la société québécoise. Sont-ils francophones ? 89,3 % connaissaient le français et 66,1 % l’anglais. Cette proportion devrait être à la hausse grâce à l’immigration récente. Les membres de cette communauté n’auraient donc aucune difficulté à obtenir une citoyenneté québécoise, telle que définie par le Parti québécois. Ces citoyens sont d’ailleurs presque quatre fois plus nombreux à parler le français plutôt que l’anglais à la maison. Sont-ils jeunes ? Les personnes âgées de 65 ans et plus ne représentent que 5,7 % de cette communauté, comparativement à plus de 12 % pour l’ensemble de la population du Québec. Les Arabes contribuent donc au rajeunissement de la population. Malgré une éducation supérieure, le taux de chômage est plus élevé dans cette communauté que pour l’ensemble du Québec. Cela n’a rien d’exceptionnel car le taux de chômage des immigrants récents (cinq ans et moins) est trois fois plus élevé que pour la population née au Canada, et ce, tant à Montréal qu’à Toronto ou à Vancouver. Cet écart se rétrécit considérablement pour ceux qui sont au pays depuis plus de cinq ans. Les Québécois d’origine arabes sont-ils pour autant un fardeau ? Par rapport à l’ensemble de la population québécoise, ils sont surreprésentés dans les secteurs de la fabrication et des services professionnels ainsi que dans les emplois techniques et scientifiques. Je pense que leur apport peut être bénéfique au Québec. Cela ne veut pas dire que cela sera facile. Mais faut-t-il que les musulmans se mettent à manger du porc (que nous mangeons de moins en moins) pour que nous les acceptions ?

Affaires et économie

L’immigration et l’économie

Il faut lire la dernière chronique de Jacques Attali, dans le magazine français L’Express. Attali est l’auteur de dizaines d’essais et de romans. C’est aussi un banquier spécialisé dans le micro crédit dans les pays émergents. Cet économiste, ancien conseiller du socialiste François Mitterrand est aujourd’hui mandaté par Nicolas Sarkozy pour trouver des pistes pour relancer l’économie française. En résumé, disons que ce n’est pas un deux de pique. Voici un extrait et l’hyperlien qui vous conduira à sa chronique : …Ainsi, les pays d’Europe où la croissance est la plus forte sont ceux qui, comme l’Irlande, le Portugal, le Royaume-Uni, l’Espagne et la Suède, savent recevoir des étrangers et faire revenir leurs étudiants partis se former ailleurs. Les 600 000 Européens de l’Est venus depuis moins de dix ans au Royaume-Uni ont au PIB anglais à hauteur et les Pakistanais y ont créé l’essentiel des nouvelles entreprises. En Espagne, le quadruplement en six ans du nombre d’étrangers est à l’origine de la moitié de la croissance. Au Portugal, plus de 300 000 Ukrainiens, venus illégalement, mais qui se sont remarquablement intégrés, représentent un formidable facteur de développement…

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Affaires et économie

Moi aussi ! Moi aussi !

Jim Flaherty a les poches pleines et remettra dans l’économie 60 milliards de dollars en diminution de taxes et impôts au cours des cinq prochaines années. Il y a des bonbons pour tout le monde. Cela n’empêchera pas Gilles Duceppe et Jack Layton de s’opposer aux mesures et Stéphane Dion de faire semblant d’hésiter. On appelle ça de la politique. Pour les entreprises, j’aurais aimé des mesures plus ciblées que tout en baisses d’impôts. Le ministre Flaherty n’exclut pas d’autres mesures dans le prochain budget, au printemps. J’aurais aussi préféré des baisses d’impôts plus spectaculaires pour les contribuables plutôt qu’une baisse de la TPS. Il n’empêche, le gouvernement Harper a décidé de réduire à zéro le surplus fédéral anticipé et de tout redonner aux Canadiens, sur une forme ou sur une autre. Et ça, c’est une bien bonne nouvelle. Le dollar canadien n’arrête pas de monter et la position concurrentielle de nos entreprises est menacée. En remettant de l’argent dans les poches de tout le monde, Ottawa va stimuler considérablement l’économie canadienne. Nous serons aussi moins vulnérables à une récession potentielle aux États-Unis. Ceux qui doutent que ces dizaines de milliards aient vraiment un impact, souvenez-vous de la poussée d’adrénaline injectée dans l’économie par la remise de centaines de millions de dollars avec le règlement de l’inégalité salariale dans le secteur public québécois. Voyons ce qu’il y a dans le sac de bonbons de Jim Flaherty. Les consommateurs verront la TPS passer de 6 à 5 % au premier janvier 2008. Cette baisse a l’air ridicule quand on achète un café à 2 dollars, mais elle compte vraiment quand on achète une maison neuve (2 000 $ sur une maison de 200 000 $) ou une nouvelle automobile. Et c’est un prétexte de moins pour acheter aux États-Unis. Les contribuables sortent aussi gagnants. Il faudra gagner 9 600 dollars en 2007 pour commencer à payer de l’impôt au fédéral et ce montant passera à 10 100 dollars au premier janvier 2009. 385 000 Canadiens de plus n’auront pas d’impôts à payer. Voilà une mesure socialement juste. Son coût : 2,5 milliards. Le taux minimum d’imposition baissera à 15 % rétroactivement au premier janvier 2007. Coût de la mesure : 8,4 milliards. Les contribuables devraient aussi profiter de la réduction du déficit de 10 milliards de dollars cette année. Il reste de l’argent pour les entreprises qui verront leur taux d’imposition passer de 22 % à 15 % d’ici 2012 et le taux d’imposition pour les PME baissera également. Les primes d’assurance emploi vont baisser pour les entreprises et les travailleurs au 1er janvier prochain. Le gouvernement affirme que les taxes et impôts des Canadiens auront payé 190 milliards de moins entre le moment où les conservateurs sont arrivés aux affaires il y a 21 mois et 2012. Les raisons invoquées par Jack Layton étaient prévisibles. Le NPD aime les impôts élevés parce qu’il aime encore plus les lourds programmes gouvernementaux censés régler tous les problèmes. Les raisons invoquées par Gilles Duceppe sont précieuses. À l’entendre, il aurait peut-être appuyé la baisse de la TPS si le gouvernement du Québec avait décidé de hausser la TVQ. J’ai peine à suivre le raisonnement, si ce n’est que le Bloc joue maintenant à l’opposition pure et dure après avoir voté en faveur du premier budget conservateur et de sa première baisse de la TPS !

Affaires et économie

Ce que va dire le ministre des Finances

Rien ne peut arrêter le huard, sauf une baisse du baril de pétrole. Rien ne peut arrêter le prix du pétrole, sinon un net ralentissement de l’économie américaine. Et rien ne peut mieux prémunir l’économie canadienne d’une récession américaine qu’un accroissement du pouvoir d’achat des Canadiens, rendu possible par une baisse des impôts et des taxes. Voilà en quelques phrases l’essentiel du raisonnement du gouvernement Harper, si on enlève évidemment les considérations électorales. Le gouvernement fédéral a les ressources pour baisser les impôts de 10 milliards de dollars. Peut-être même plus car la Ligue des contribuables canadiens croit qu’au rythme actuel le surplus pourrait atteindre 20 milliards. Faut-il baisser la TPS, les impôts des particuliers ou ceux des entreprises ? Je l’ai écrit, les entreprises manufacturières du Québec et de l’Ontario ont besoin d’un coup de pouce avec ce dollar qui n’en finit plus de gonfler. Les mandarins fédéraux entendent comme tout le monde les nouvelles de mises à pied et de fermetures. Mais ils constatent aussi que les entreprises ne se portent pas si mal que ça. Ottawa a augmenté de 23 % ses revenus tirés des impôts des entreprises d’avril à août. C’est loin d’être la misère ! De plus, un sondage de Statistique Canada auprès de 3 000 entreprises manufacturières indique que la difficulté de recruter du personnel qualifié est leur principal souci, bien avant la force du dollar. Résultat : il y aura en cette veille d’Halloween des bonbons pour les compagnies, mais elles ne seront pas les plus gâtées. De plus, ce n’est pas très payant politiquement. Pour stimuler l’économie, le ministre des Finances se montrera d’abord généreux avec les consommateurs en abaissant le taux de la TPS. Le gouvernement devrait aussi annoncer une baisse des impôts des particuliers. Je préfère une plus forte baisse des impôts qu’une diminution de la taxe de vente. Mais, dans les deux cas, on parle de milliards de dollars (1 % de TPS = 5,5 milliards $) réinjectés dans l’économie. Voilà un puissant stimulant pour une économie qui se porte déjà plutôt bien ! N’oublions pas que les dépenses des consommateurs représentent environ 60 % du PIB canadien. L’économie chauffe au pétrole par les temps qui courent. Le gouvernement voudrait que les consommateurs soient un puissant moteur d’appoint !

Affaires et économie

Le tout-puissant dollar canadien

Les deux gouvernements devront intervenir rapidement pour aider les entreprises à sortir indemnes de l’ivresse du dollar canadien. Le huard termine la semaine à presque 1,04 américain. La parité, c’était le mois dernier. Notre devise est maintenant plus forte que le billet vert et devrait le demeurer encore pendant un certain temps. Évidemment, la hausse de 21 % du dollar canadien depuis le début de 2007 s’explique en partie par celle du prix du baril de pétrole qui a atteint les 92 dollars au cours de la journée. Cette inflation devrait se poursuivre et on parle déjà d’un baril à 100 dollars. Le président Bush a fait paniquer les marchés en menaçant l’Iran de sanctions économiques et militaires. Les marchés détestent l’incertitude et sont d’une grande nervosité, nous en avons une autre preuve. Et il y a aussi la décision de l’Alberta de hausser de presque 20 % ses redevances pétrolières et gazières dès 2010. Il fallait que l’Alberta agisse en ce sens. La province ne profitait pas de la hausse du prix de ses ressources et doit assumer un coût considérable en infrastructures (routes, écoles, hôpitaux) pour appuyer son explosion économique et démographique. Cela veut néanmoins dire que le pétrole pourrait coûter plus cher. L’augmentation des redevances de 1,4 milliard de dollars va augmenter les coûts d’exploitation et pourrait diminuer les investissements en Alberta et, conséquemment, l’offre de pétrole sur le marché. Ce serait trop facile de blâmer seulement l’Alberta pour les malheurs de nos manufacturiers. La création d’emplois et le faible taux de chômage au Québec et en Ontario rassurent les marchés et participent également à la force du huart. Mais un dollar à 1,05 ou même à 1,10 devient insoutenable pour nos exportateurs. Quand je parle d’une aide des gouvernements, je parle d’une abolition immédiate de toutes les taxes sur le capital et sur la masse salariale. Faisons en sorte que les entreprises fassent des profits… et taxons par la suite leurs bénéfices.

Affaires et économie

Le nous et le je

Le débat sur l’identité québécoise m’ennuie profondément. J’ai également peur qu’à force de se gratter le Nous, on oublie qu’il ne peut pas y avoir de force collective sans grandes victoires individuelles. J’en ai assez de l’histoire misérabiliste de porteurs d’eau colonisés que certains n’arrêtent pas de véhiculer. Les Québécois ne sont pas un peuple faible et fragile, menacé d’être converti contre son gré à l’islam ou assimilé à l’anglais en deux générations. Mon Québec n’est pas né avec la Révolution tranquille et il n’a pas besoin de son gros État interventionniste pour s’émanciper. Il existait dès le 19e siècle des banques francophones, des manufactures francophones et des commerces francophones. Du côté paternel, un des mes arrières grands-pères était un notaire qui possédait la petite compagnie de téléphone locale et l’autre était propriétaire de moulins. Certains de leurs contemporains ont fait encore mieux. La Banque du peuple est fondée en 1835, la Banque nationale en 1860, la Banque Jacques-Cartier en 1862. Et il y en a d’autres ! En 1842, Jean-Baptiste Rolland fonde une librairie itinérante avant d’établir une papeterie 40 ans plus tard. La compagnie Rolland appartient aujourd’hui à Cascades. L’ancêtre de la Dominion Textile avait été fondé par Victor Hudon. Charles-Théodore Viau fonde sa biscuterie en 1870. En 1876, Louis-Joseph Forget fonde une firme de courtage en valeurs mobilières qui domine rapidement les marchés financiers. Il est également vice-président de la Montreal Light and Power Company, l’ancêtre d’Hydro-Québec. Son neveu Rodophe Forget fonde sa propre maison de courtage et ouvre même un bureau à Paris en 1900. C’est lui qui construira le Manoir Richelieu. Une centaine d’hommes d’affaires francophones établissent la Chambre de commerce de Montréal en 1887. En 1906, Ernest Ouimet ouvrait le premier cinéma à Montréal. Il y a 100 ans Justine Lacoste-de-Gaspé Beaubien fondait l’Hôpital Sainte-Justine. Alphonse Desjardins a fondé la première caisse populaire en 1900. Au début du 20e siècle, l’un des hommes les plus riches de Montréal était Frédéric-Liguori Beïque. À la même époque, Tancrède Bienvenu prend contrôle de Catelli et de huit fabriques de pâtes au Canada. Il domine également le marché de l’Angleterre. En 1923, Rose-Anna Vachon créé une boulangerie, popularisée par le fameux Jo Louis. Jean Brillant, bien avant Pierre Karl Péladeau – invente la convergence! Il est propriétaire de Québec Téléphone et de stations de radio et de télévision. En 1934, Wilfrid Pelletier et Madame Anatase David créait l’Orchestre symphonique de Montréal. Jean-Louis Lévesque fonde sa maison de courtage en 1937. En 1939, Roland Dansereau et Napoléon Piotte sont à l’origine du regroupement de marchands qui deviendra RONA. En 1941, le Québec comptait 35 046 administrateurs et entrepreneurs francophones. Oui, il y a eu recul. Et vous savez quand ? Quand les forces de l’obscurantisme et du repliement au nom de l’identité canadienne-française ont pris le pouvoir politique avec Maurice Duplessis. Ce sont les mêmes forces qui, au nom de la pureté de la race et de la haine des autres religions, ont obligé les immigrants juifs, grecs et autres non catholiques à opter pour l’école protestante anglaise, la seule qui les acceptait. Ce sont elles aussi qui n’ont pas voulu investir dans l’éducation et qui ont sous-alimenté les universités parce qu’il ne fallait surtout pas accepter des fonds fédéraux. Pour Maurice Duplessis aussi, les droits des individus constituaient un problème et c’était faire preuve de courage que de les bafouer ! Et, comme plusieurs de mes concitoyens, tout était toujours la faute des autres. Sommes-nous en train de revivre cette époque ? Je le crains. (La recherche historique avait été effectuée par Diane Bérard à l’occasion du 100e anniversaire de la Revue Commerce, en 1999. J’étais l’éditeur de ce magazine à l’époque).

Politique

Nordiques : opération résurrection

Je suis tombé l’autre jour, par hasard, sur un chandail des Nordiques. Je l’ai acheté, pour les séances d’entraînement de hockey de mon fils, qui aura bientôt six ans. Mais bon, il m’a donné une bouffée de nostalgie, ce chandail avec le grand « N » et les fleurs de lys. Et un peu de remords, aussi. J’étais au cabinet du premier ministre quand la tentative de sauvetage des Nordiques par Marcel Aubut a échoué. Je n’étais pas chargé du dossier. J’avais suivi la chose de loin. Jacques Parizeau avait fait un effort louable, mais chacun sentait l’échec inévitable. Et fallait-il vraiment, après son départ de Québec pour Denver, en 1995, que l’équipe se venge en remportant, dès l’année suivante, la coupe Stanley ? Pour les plus jeunes, sachez que pendant près de 20 ans les matchs Canadien-Nordiques ponctuaient nos hivers comme autant de tempêtes du siècle. Chacun retenait son souffle. Pendant les retransmissions, les rues étaient désertes. Les billets, hors de prix. Cela attisait la rivalité Québec-Montréal ? Pas du tout, cette rivalité gît dans le code génétique des deux villes. Mais cela la canalisait, lui offrait un exutoire. Et au moins, sur la glace, en fin de troisième période ou de prolongation, on savait clairement qui avait gagné, qui avait perdu, jusqu’à la prochaine fois. Les Nordiques ont survécu de façon subreptice sous la forme de l’équipe fictive du National, dans l’inépuisable série de Réjean Tremblay, Lance et compte (dont la prochaine saison porte sur un affrontement National-Canadien). Les tentatives d’entrepreneurs de Québec pour faire revivre la vraie équipe disent aussi combien elle nous manque, comme un membre qu’on nous aurait coupé, mais que l’on sent encore, dans les moments de grande émotion. On parle beaucoup d’identité ces temps-ci au Québec. De langue, de culture, d’efforts à déployer pour ne pas, comment dire ? dégénérationner. De respect pour le patrimoine culturel, historique, religieux du Québec. Et cela me frappe qu’on ait si peu compris combien l’existence d’une équipe de hockey dans chacune des deux grandes villes québécoises constituait, non seulement pour les gens de Québec, mais pour tous les Québécois, un élément structurant de la vie collective. Cela tenait à la fois du divertissement, de la présence de notre sport national dans nos vies et même de l’aiguisement de notre esprit compétitif. Et du respect de notre langue. Car avez-vous remarqué que le départ des Nordiques a signifié le déclin du français au hockey, même au sein du Canadien ? Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au moment où le climat se réchauffe et restreint la période où on peut patiner sur les ronds de glace extérieurs (imaginez, il y a maintenant des patinoires extérieures réfrigérées à Montréal !) l’attachement à ce sport se raffermit, plutôt que de fondre au soleil. Le film sur Maurice Richard a contribué à raviver cette flamme (et il est scandaleux que si peu soit fait, à Montréal, pour commémorer le « Rocket », un des seuls grands héros modernes du Québec). L’État québécois dépense à lui seul plus de 600 millions de dollars par an pour la culture, les artistes, les musées, l’opéra. Je suis pour. La culture ne peut pas s’autofinancer. Même nos films les plus courus seraient déficitaires sans aides publiques, car notre marché est trop petit pour absorber tous les coûts. Idem pour les Nordiques. L’État va investir 105 millions dans la construction d’une nouvelle salle pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Quelque 1 900 mélomanes pourront y prendre place. Bravo. C’est de la culture avec un grand « C ». Mais pourquoi les 14 000 partisans des Nordiques (l’assistance moyenne à leurs matchs, à l’époque) n’ont-ils pas droit à une somme équivalente pour construire l’aréna qui pourrait faire revenir leur équipe ? (Le Colisée actuel, désuet, fut construit en 1930.) Pourquoi est-il interdit d’investir dans la culture populaire avec un grand « P » — ou avec un grand « H » ou un grand « N », en l’espèce ? Maintenant que le dollar canadien vaut davantage que l’américain, réduisant les coûts, je crois le temps venu de faire un effort collectif pour retrouver le tandem Canadien-Nordiques. La somme totale nécessaire : 260 millions. Que le gouvernement du Québec s’engage à investir, dollar pour dollar, ce que la Ville de Québec y mettra. Que la Ville, de son côté, demande par référendum à sa population si elle désire verser une contribution spéciale pour ramener l’équipe. Qu’une campagne de financement générale soit lancée en plus des aides publiques. Retrouverons-nous la magie des matchs d’autrefois ? Pas du tout. Ce sera mieux. Parce qu’avec les nouvelles règles de la LNH, les Nordiques et le Canadien pourront s’affronter en demi-finale de la Coupe Stanley. Jamais nous n’aurons vécu ce niveau d’intensité. Jusqu’au jour dit, on en rêvera. Lorsqu’il arrivera, on sera en transe. Après, il entrera dans la légende. Divisés pendant cette étape cruciale, les Québécois s’uniront ensuite derrière le vainqueur pour la finale, contre la meilleure équipe du reste de l’Amérique. Pour donner du tonus à l’identité québécoise, la résurrection des Nordiques serait la plus belle mise au jeu.