Analyses et opinions

Affaires et économie

Allons-nous vers une récession ?

La prochaine fois que vous allez voir un touriste américain se promener dans votre ville, faites lui bien attention. Le sort de l’économie mondiale est maintenant entre ses mains ou, plus précisément, dans son porte-monnaie. Plus de 70 % de l’économie américaine dépend du pouvoir d’achat des consommateurs. Si les conditions de crédit se resserrent trop, si on refuse de refinancer des hypothèques plus risquées ou des cartes de crédit trop essoufflées, si on dit non à trop d’acheteurs potentiels d’automobiles, c’est toute l’économie qui va ralentir. Nous aurions alors une première récession depuis les années 1980 causée – si on peut dire – par les consommateurs. Mais ce scénario peut être évité. La baisse, ce matin, du taux d’escompte aux États-Unis aura un impact positif sur les marchés et sur la consommation. La débâcle boursière s’est poursuivie en Asie aujourd’hui, mais la tendance est plus positive en Europe. Déjà hier, la Bourse de Toronto montrait des signes d’encouragement. Il se peut que la tempête financière s’achève et qu’il ne s’agissait que d’une correction boursière. Il y a des dégâts et des victimes. Cette crise coûtera probablement 250 milliards de dollars aux banques américaines. C’est énorme, mais c’est sensiblement moins que les 359 milliards de profits qu’elles ont encaissés en 2005 et en 2006. C’est triste, mais enfin ce n’est pas la fin du monde. Comme c’est le cas dans toutes les corrections boursières, le thème dominant sera « je le savais que ça n’avait pas de bon sens ». Les hypothèques à gogo concoctées par certaines institutions financières américaines étaient irresponsables et susceptibles de causer des dégâts. Tout le monde le savait. Tout le monde savait que les titres technologiques étaient cotés à des niveaux beaucoup trop élevés en 2001. Tout le monde savait que la Bourse méritait une correction en 1997 et en 1987. Seulement voilà, l’excès et la cupidité sont des compagnons inévitables des marchés. Les corrections nous rappellent une ou deux fois par décennie deux autres mots très utiles : le risque et la prudence. Le risque, parce que tout investissement en est un. La prudence parce qu’il en faut, envers et contre tous. Pendant des années, j’ai envié le système américain qui permet de déduire les intérêts hypothécaires de l’impôt sur le revenu. Quelle belle trouvaille, pensais-je, pour accroître l’accès à la propriété et diminuer le fardeau fiscal. On mesure aujourd’hui la conséquence de cette mesure. Les Américains s’endettent à mort et transfèrent le tout à leur hypothèque. Non seulement c’est bon, mais le gouvernement diminue leurs impôts en conséquence! Voilà qui est risqué et pas très prudent. TOUS LES TEXTES DE MA REVUE DE PRESSE PORTENT SUR LA CRISE FINANCIÈRE.

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Société

Dehors, le ministre baratineur !

Le ministre canadien de la Défense ignore-t-il que les citoyens savent lire ? Dans les deux langues officielles du pays, parfois plus ? Et qu’Internet a décuplé leur capacité de s’informer ? On croirait, à l’entendre, qu’il les prend pour des valises. Le ministre O’Connor avait déjà assuré, en avril, que la Commission afghane des droits surveillait le traitement des prisonniers de guerre. Étant donné qu’elle n’a que sept employés et aucun accès aux prisons afghanes, c’était un peu ridicule. (Il était mal informé ?) Voilà qu’il affirme, en juillet, que les troupes afghanes seront prêtes « cet hiver » à prendre la relève des Canadiens dans la région de Kandahar. Tiens donc. Et il va aussi neiger en juillet à Montréal pendant qu’on y est. Quelques jours plus tard, il a « précisé sa pensée » et prolongé le délai de quelques mois. C’est encore trop peu ! La plupart des experts militaires estiment qu’il faudra quelques années pour que l’armée afghane et ses kandaks (bataillons) puissent faire face seuls à la guérilla talibane, surtout celle, bien armée, qui vient du Pakistan. Quelque 37 pays du monde forment la coalition de l’OTAN qui aide l’Afghanistan, et notamment son armée, à se reconstruire. Il suffit de lire des reportages provenant de Grande-Bretagne ou des Pays-Bas (les soldats de ces pays sont actifs dans deux provinces dangereuses, Helmand et Uruzgan, voisines de celle où combattent les Canadiens) pour savoir que l’armée afghane progresse… modestement. La tendance est prometteuse, mais le pays a besoin de temps. Les soldats de l’armée afghane — encore trop peu nombreux — se battent souvent en sandales, armés de vieilles kalachnikovs. Ce qui explique en partie qu’ils soient plus nombreux dans les lits des hôpitaux militaires que les soldats étrangers ! Dans ce pays pauvre, qui a besoin de tout, l’argent pour les joujoux militaires se fait rare. On compte donc sur les dons. La Hongrie a donné 20 500 fusils d’assaut. La Slovénie, 10 000 mitraillettes. La Turquie, une vingtaine d’obusiers. Les États-Unis, 800 véhicules blindés, arrivés tout récemment. L’armée de l’air afghane ? On n’en parle pas. Elle n’existe pas encore. Pourtant, dans ce pays montagneux et difficile d’accès, les bombardements de la coalition ont été jusqu’ici un élément clé pour faire fuir les talibans, ne serait-ce que temporairement. Les Nations unies estiment que l’armée afghane a besoin de 72 000 hommes en armes d’ici la fin de 2008. Pour défendre un pays de 29 millions d’habitants, ce n’est pas énorme ! Environ 50 000 soldats seraient à l’entraînement (sur le nombre exact, on ne sait trop qui croire). Ils sont courageux et déterminés. Ils se heurtent à des talibans, mais aussi à des trafiquants de drogue. En Grande-Bretagne, le secrétaire à la Défense, Des Browne, a eu le courage, à la mi-juillet, de dire que les forces de l’OTAN éprouvent « des problèmes » en Afghanistan (résurgence talibane, corruption endémique). Il a toutefois soutenu du même souffle que ce serait une catastrophe pour l’Occident si ce pays redevenait un vaste camp d’entraînement pour terroristes islamistes. Il a enjoint aux pays de l’OTAN d’envoyer plus de troupes. Environ 37 000 soldats de l’OTAN — dont 7 000 Britanniques, mais aussi des Néerlandais, des Turcs, des Espagnols, des Allemands — y combattent aujourd’hui. Mais les budgets accordés à la reconstruction sont 10 fois moins élevés, par habitant, que ce qui a été versé au Kosovo après la guerre des années 1990 ! D’ici la fin août, environ 2 500 militaires de Valcartier seront installés dans la province de Kandahar pour former des soldats et des officiers et pour protéger les équipes de reconstruction. Les sondages montrent que 70 % des Québécois s’opposent à cette mission. Le franc-parler d’un Rick Hillier, chef d’état-major des Forces canadiennes (voir « La guerre de Rick Hillier »), a beaucoup plus de chances de les atteindre — à défaut de les convaincre — que les camouflages du ministre O’Connor. L’engagement du Canada envers l’Afghanistan prend théoriquement fin en février 2009. Le premier ministre Stephen Harper a déjà indiqué qu’il ne prolongerait la mission à Kandahar qu’avec l’approbation du Parlement, ce que son gouvernement minoritaire semble avoir peu de chances d’obtenir. Les libéraux préconisent la fin du rôle de combat du Canada. (Ils accepteraient une autre mission, moins exposée.) Le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique s’opposent à toute prolongation. Si Stephen Harper croit que le Canada doit assumer ses responsabilités au sein de l’OTAN, il faut qu’il donne d’urgence un meilleur ministre de la Défense aux Canadiens. Car il y a de bonnes raisons pour que le Canada reste en Afghanistan après 2009. Encore faudrait-il que le ministre ait le courage de les défendre et cesse de prendre les Canadiens pour des poules mouillées.

Société

Soyez prêts, les vacances achèvent

L’été, c’est le temps des vacances. Un moment idéal pour parler du travail, puisqu’il n’est pas là pour se défendre. Et si une chose a besoin de se faire remettre à sa place, c’est bien le travail ! Il paraît qu’on ne travaille pas assez au Québec. À écouter Lucien Bouchard, il faudrait presque se sentir coupable de partir en vacances. L’ex-premier ministre s’inquiétait, l’automne dernier, du fait que depuis 30 ans les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Et les Chinois, eux, prennent-ils une pause en juillet ? Non, l’horloge made in China ne s’arrête jamais. La société québécoise est vraiment en péril, et les choses s’annoncent d’autant plus mal que les jeunes refusent de travailler aussi fort que leurs parents. C’est le bouquet ! Celui qui ornera le cercueil du Québec dans 50 ans ? Si le problème, au lieu de venir de la base, émanait de plus haut ? Difficile de blâmer l’employé qui refuse de mettre les bouchées doubles quand il bosse pour un patron sans vision ou une entreprise sans âme. De la même façon, la nation a besoin d’un effort collectif, mais ceux qui sont aux commandes se révèlent incapables de susciter l’enthousiasme. Il suffit de se rappeler la dernière campagne électorale pour s’en convaincre. La plus récente trouvaille de Jean Charest pour redonner du cœur à l’ouvrage aux Québécois est de miser sur l’attrait du chèque de paye. Grâce à ses réductions d’impôts, voilà le citoyen-travailleur plus riche de… quoi ? Quatre cents dollars par année ? ! Et tant pis si la dette du Québec continue de grimper. Achetez maintenant, vos enfants paieront plus tard. La panne d’inspiration sévit aussi à Ottawa. Les jeunes sont prêts à s’investir sans compter pour la cause de l’environnement. Et que fait Stephen Harper pour leur donner foi en l’avenir ? Il repousse aux calendes grecques tout effort sérieux pour réduire les gaz à effet de serre. Appliquez-vous à remplir vos bacs verts ; nous, nous avons des sables bitumineux à extraire. Les deux chefs de gouvernement feraient bien d’être un peu plus attentifs à ce qui se discute autour de la machine à café ou du pichet de sangria. Car depuis que Lucien Bouchard et ses lucides se sont manifestés pour la première fois, il y a deux ans, les Québécois semblent avoir retrouvé le goût du débat. Les blogues d’opinion fleurissent, les décibels montent de plusieurs crans à droite comme à gauche, au point que seuls les très durs d’oreille restent encore sourds au grondement qui s’amplifie. Nous avons intérêt à prendre de bonnes vacances cet été, car le travail ne manquera pas à la rentrée ! Deux grands chantiers se mettront en branle, la commission sur les accommodements raisonnables et celle sur le financement de la santé. Toutes deux permettront de faire le point sur ce que nous devenons et sur ce que nous voulons devenir. Non, le Québec n’est plus à l’heure de Maria Chapdelaine, et n’en déplaise à certains, il ne peut se passer des immigrants pour assurer son avenir. Et oui, les nouveaux voisins peuvent parfois bousculer les petites habitudes des uns. À moins de déménager, il faut apprendre à vivre ensemble. En santé, les enjeux n’en sont pas moins fondamentaux, comme le souligne notre chroniqueur Pierre Fortin dans ce numéro (p. 48). Le secteur privé prend de plus en plus de place dans le système ; la tendance ne s’inversera pas. C’est aux Québécois de décider s’ils veulent continuer d’improviser ou s’ils ont le courage de repenser les façons de faire. Nous aurons la chance cet automne de nous mettre à l’ouvrage sur des thèmes qui pourraient définir notre société pendant de nombreuses années, voire des décennies. Les Québécois sont prêts à se retrousser les manches. Il ne leur manque que l’inspiration pour le faire.

Société

Les cygnes noirs de l’été

L’Union européenne songe à interdire la climatisation dans les voitures. La « clim » produirait trop de gaz à effet de serre. Que diront les députés européens aux gens atteints d’allergies respiratoires à qui la climatisation permet d’éviter la crise d’asthme les jours de grande concentration de pollen ? Mystère. Peut-être fera-t-on une exception. Mais peut-être pas. Les problèmes individuels sont anodins devant l’urgence de sauver la planète ! Certains jours, les purs et durs en tous genres — ayatollahs du « crois ou meurs », qu’il soit écologique, syndical ou politique — réveillent en moi un fond rebelle de mathématicienne manquée. J’ai toujours été fascinée par le concept d’incertitude qui occupe les théoriciens des probabilités. Avant la découverte, en Australie, d’un cygne noir, les Européens étaient convaincus que tous les cygnes étaient blancs. L’expression « un cygne noir » en est venue à symboliser la fragilité et les limites de nos connaissances, acquises par l’observation ou l’expérience. Pourtant, c’est souvent sur ces données incomplètes que les gens fondent les pires préjugés, les radicalismes les plus outranciers. Jusqu’à ce que surgisse… le cygne noir ! (C’est-à-dire un événement inattendu qui a des conséquences importantes et dont on se rend compte, rétrospectivement, qu’on aurait pu le prévoir si on y avait réfléchi un peu plus. Comme un gouvernement minoritaire à Québec.) Parions sur quelques cygnes noirs à venir cet été. • Depuis 30 ans, les autochtones ont clairement préféré les tribunaux à la violence pour faire avancer leurs causes. Très médiatisés, les coups de force demeurent tout de même rares. (Depuis la mort d’un agent de la Sûreté du Québec à Oka, en 1990, on a recensé un seul autre décès, à Ipperwash, en Ontario, en 1995. Dudley George était alors devenu le premier protestataire amérindien tué par la police en 100 ans.) On se dit, par conséquent, que la journée « Faites dérailler la nation », le 29 juin, dont les organisateurs appellent à des blocus ferroviaires, sera pacifique, même si plus de 800 revendications territoriales demeurent sans issue 30 ans après le début des négociations ! Mais si on se trompait ? Si un gros cygne noir nous tombait dessus ? En Abitibi, par exemple, où les négos sont au point mort, bien que des entreprises exploitent depuis 25 ans des terres que les Algonquins revendiquent… Jean Chrétien voulait résoudre ce dossier. Paul Martin aussi. En vain. Stephen Harper a déplacé la responsabilité des négociations vers un organisme indépendant. Celui-ci peut-il changer la donne ? • Qui aurait pu prédire que Khartoum, capitale d’un pays de misère, émergerait comme nouveau centre financier et pétrolier, soutenu notamment par la Chine ! (Voir « Le boom de Khartoum ») Imposer des sanctions aux entreprises soudanaises incitera-t-il vraiment Khartoum à faire cesser les exactions au Darfour, comme le veut le président des États-Unis ? Ne vaudrait-il pas mieux que l’Occident menace de boycotter les Jeux de Pékin, faisant ainsi pression sur la Chine pour qu’elle discipline Khartoum ? Et si le cygne noir était chinois ? • Au Québec, la majorité continue de penser que le réseau de santé public est la meilleure solution pour assurer l’universalité et l’équité des soins. Et si l’orthodoxie nous empêchait de voir les cygnes noirs qui planent à l’horizon ? De même, dans les transports en commun, si les Néo-Zélandais et les Britanniques ont réussi à optimiser leurs services en brisant les monopoles publics et en combinant privé et public, pourquoi ne pas essayer la même approche ? Encourageons les systèmes qui favorisent des pratiques variées, de nouvelles idées, dans le secteur privé comme dans les administrations publiques. D’ici quelques années, les nouvelles technologies nous auront peut-être donné de nouveaux carburants ou des véhicules qui n’émettront plus de gaz à effet de serre. Climatiser sa voiture ou déguster un kiwi de Nouvelle-Zélande qui aura voyagé sur les ailes d’un avion solaire ou fonctionnant au biodiesel ne sera plus un crime contre la planète. Il faut se méfier de ceux qui disent savoir, exactement, ce qu’il faut faire pour assurer un monde meilleur dans un avenir relativement éloigné. Ils ne peuvent prédire les cygnes noirs ! Disons donc « au diable l’orthodoxie » de temps en temps. Histoire de réfléchir autrement. Qui sait ? On pourrait être surpris… —– Pour les curieux The Black Swan : The Impact of the Highly Improbable, par Nassim Nicholas Taleb, Random House.

Culture

Y a-t-il un moraliste dans la salle ?

La télévision espagnole a eu la bonne idée de demander au philosophe Fernando Savater si les 10 commandements de Dieu à Moïse étaient encore pertinents. Savater est l’auteur de livres sur l’éducation, l’art de vivre, le western et la tauromachie. Ses propos sur les lois mosaïques, qui avaient grand besoin d’être réexaminées, sont délicieux. « Tu n’auras pas d’autre dieu que moi ! » dit le premier commandement. Savater s’étonne tout de même de cette exigence divine. « D’où vient donc ce besoin si pressant d’être aimé ? » Ce dieu jaloux qui n’admet aucune concurrence n’a provoqué que des guerres de religion. Or, dit Savater, on s’en fiche : dans nos cultures, Dieu est mort et ce sont les idoles qui sont en bonne santé, celles du football, du cinéma ou de la chanson. Deuxième commandement : « Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain. » À l’origine, cette loi devait servir de référence dans les contrats entre particuliers. Prenant à témoin le nom de Dieu, les hommes acceptaient d’être punis s’ils mentaient. « Aujourd’hui, écrit Savater, il n’y a plus ni parole donnée ni poignée de main qui vaille ; nous vivons dans un monde sans code. Mais le plus étonnant, c’est précisément ce monde où le crédit est roi qui a vu promesse et serment perdre de leur valeur ! » Troisième loi dictée à Moïse : « Tu sanctifieras le jour du Seigneur. » « Merci, dit le philosophe, c’est bien de nous accorder un jour de repos. » L’ennui, cependant, c’est de ne pouvoir s’entendre sur le jour férié : les musulmans veulent sanctifier le vendredi, les juifs le samedi et les chrétiens le dimanche. S’il n’y a qu’un seul Dieu, ne pourrait-on prendre congé tous en même temps? Et puis, admettons-le, ces congés obligatoires ont perdu leur sens sacré, ils servent plutôt à la dépense. Tout se passe comme si Dieu, après avoir créé le monde en six jours, s’était le septième mis au shopping. On aurait pu croire que le quatrième commandement, « Tu honoreras père et mère », serait toujours pratiqué, mais le monde a beaucoup changé, tous veulent aujourd’hui rester jeunes, personne n’honore plus vraiment les aînés. Pis encore, ce commandement est affaibli depuis que l’idée de parent est devenue une notion « culturelle » : deux pères, deux mères, une maman à la tête d’une famille monoparentale, un papa de fin de semaine, une fécondation artificielle… Qui l’enfant doit-il respecter ? « Tu ne tueras point. » Cette loi divine, dit Savater, aurait pu s’écrire « Tu ne tueras point, mais sans trop exagérer », car au nom de Dieu, justement, combien de croyants ont été occis ? On a oublié que les péchés mortels l’étaient littéralement : si vous désobéissiez aux commandements, vous étiez lapidé à mort. En réalité, il était interdit d’assassiner les gens de sa tribu, mais on acceptait le meurtre s’il s’agissait d’étrangers. « À l’origine, l’interdiction de désirer la femme du prochain — ou de s’en emparer — était étroitement liée à la question de l’héritage. » De là, selon le philosophe, ce sixième commandement : « Tu ne commettras pas l’adultère. » On peut comprendre que les princes aient tenu à transmettre leurs biens aux seuls enfants qu’ils avaient conçus, mais les règles de cette morale n’intéressaient pas le petit peuple. D’ailleurs, le mot « libertinage » décrit la conduite immorale des esclaves « libérés », qui n’avaient pas à respecter les mœurs de la haute société. Pour le philosophe espagnol, ce sixième commandement, comme le neuvième (« Tu ne désireras pas la femme de ton voisin »), sont devenus l’un et l’autre tout à fait obsolètes au 21e siècle. « Tu ne voleras pas. » Il s’agissait autrefois d’une loi contre le rapt, qui se pratiquait couramment (et ce, jusqu’en Nouvelle-France). Ce commandement s’est modifié pour s’appliquer aux biens d’autrui et il est devenu la responsabilité de la police. Au fond, remarque Savater, les lois de Moïse doivent être mises en contexte. Ainsi, « Tu ne mentiras pas », le septième commandement, a évidemment été pensé avant que la publicité vienne pervertir les discours, commerciaux ou politiques. Le dixième commandement interdisait de convoiter les biens d’autrui. Le capitalisme en a au contraire fait une vertu. « La particularité de la société d’égaux qui commence à poindre à la fin du 18e siècle est précisément que l’envie s’y démocratise. Aujourd’hui, être envié est une valeur en soi, une forme de prestige. » Si les 10 commandements de Dieu à Moïse sont surannés, où allons-nous donc puiser les leçons de morale ? Auprès des Églises, bien sûr, mais celles-ci sont moins certaines de leurs règles depuis que femmes et homosexuels les remettent en question. Restent les philosophes. Car tuer, faire la guerre, torturer, se suicider sont des questions graves à l’ordre du jour, amplifiées par les attentats islamistes, et qui appellent des réponses. Avec qui penser la nouvelle morale ? « Avec Camus », répond Jean Daniel dans un essai tout empreint d’admiration et d’amitié. Il est vrai que l’auteur de L’étranger, de tous les écrivains français du siècle dernier, est le plus fréquenté dans de nombreux pays. Pourquoi Camus ? Pour son exigence, pour son refus de penser, à l’instar de Sartre, que le meurtre peut être justifié, et surtout pour sa quête solitaire, à la fois du bonheur, qu’il trouvait dans l’été méditerranéen, et de la vérité, comme il le raconte dans La chute. Mais aussi, parce que ce fils de l’Algérie, pris à partie par ceux qui encourageaient la violence entre Français et musulmans pour accoucher de l’indépendance, refusa de choisir « la terreur contre sa mère ». Or, le terrorisme est aujourd’hui, en quelque sorte, la trame de fond de la politique. Les conflits sont de plus en plus souvent des guerres civiles — au Darfour, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Liban. Camus n’a-t-il pas été le seul intellectuel français à condamner la bombe d’Hiroshima ? Déjà, il prenait la défense des plus faibles, qui sont devenus, de Bagdad à New York et de Madrid à Londres, les victimes des croisades contemporaines. « On ne répare pas une injustice par une autre injustice », disait Camus. Voilà un bel exemple de commandement pour de nouvelles tables de la loi. Les 10 commandements au XXIe siècle, par Fernando Savater, Grasset, 260 p., 32,95 $. Avec Camus: Comment résister à l’air du temps, par Jean Daniel, Gallimard, 153 p., 17,95 $. Avec Camus Il représentait en ce siècle, et contre l’Histoire, l’héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises. Texte d’adieu de Jean-Paul Sartre, au lendemain de la mort de Camus, cité par Jean Daniel

Société

Lettre à Pauline Marois

Madame, Au cours des prochaines semaines, avec vos collaborateurs, vous allez chercher les mots, les idées, les projets qui pourraient séduire les électeurs québécois. (Je sais, vous n’êtes pas encore chef, mais vous avez de bonnes chances de l’être d’ici la fin juin.) Des conseillers vous inciteront beaucoup à parler de langue, de culture, de famille, d’éducation. Les succès de l’ADQ ont remis à la mode le nationalisme identitaire. Et vous devrez aussi incarner ce besoin-là. Mais une autre idée pourrait plaire à la femme d’action que vous êtes. Fille de mécanicien, vous ne serez pas effrayée par son côté technique. Au cours de son histoire, le nationalisme québécois a été galvanisé par une grande entreprise : la construction de gigantesques barrages hydroélectriques, au service du mieux-être de tous les Québécois. La nationalisation de l’hydroélectricité, portée par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, en 1944, a été l’un des moteurs de la Révolution tranquille et a largement contribué à développer l’économie du Québec. Si vous lanciez un nouveau cri de ralliement du même type ? Pour propulser le Québec dans l’avenir et faire de lui un leader énergétique sur le continent ? Grâce à l’hydroélectricité, mais aussi à l’éolien ! Sur le plan historique, ce qui a fait la grande différence entre le développement économique des États-Unis et celui du Canada, à la fin du 19e siècle, c’est que les États-Unis avaient des tonnes et des tonnes de charbon et que le Canada n’en avait pas, ou si peu. Cette abondance va permettre aux États-Unis de développer l’industrie de l’acier et du fer. Le Canada, lui, prendra du retard. Au début du 20e siècle, la deuxième vague de la révolution industrielle se nourrira, elle, d’hydroélectricité plutôt que de charbon. L’aluminerie, la pétrochimie, les pâtes et papiers dynamiseront l’économie canadienne. L’énergie est un puissant créateur de richesse ! Votre parti, dites-vous, se préoccupera de créer la richesse tout autant que de la partager. Et le Québec, justement, n’exploite pas au maximum ses ressources énergétiques ! Près de la moitié de tout le potentiel éolien économiquement exploitable du Canada se trouve au Québec. Une véritable Arabie saoudite du vent. Malgré son climat froid, le Québec vient aussi au deuxième rang des pays industrialisés en matière d’ensoleillement. Pourquoi alors est-ce ailleurs, en Europe notamment, qu’on voit se développer les nouvelles technologies solaires et éoliennes qui feront un jour la richesse énergétique d’autres nations ? Ni le PLQ ni l’ADQ n’ont de stratégies bien inspirantes en ce domaine ! Si le Québec avait plus d’énergie propre à vendre à ses voisins états-uniens, peut-être ne construiraient-ils pas les 159 centrales au charbon qu’ils projettent et qui pollueront l’air de tout le continent (voir « Et revoici le charbon »). Seule une société d’État pourrait lancer les grands chantiers qui permettraient d’exploiter les importants « gisements » de vent qui se trouvent dans le très grand Nord québécois. Ce ne sont pas les caribous qui se plaindront que des milliers d’éoliennes tournent au-dessus de leur tête, bien loin de toutes les zones habitées ! Si Hydro-Québec n’est pas emballée, créons une nouvelle société d’État. Lors de la campagne à la direction du Parti québécois en novembre 2005, vous lui aviez même déjà trouvé un nom : « Éole-Québec ou Hydro-Québec, on verra ! » Sur le territoire des municipalités, pourquoi ne pas faire des MRC les maîtres d’œuvre du développement éolien ? Plusieurs régions y trouveraient les revenus nécessaires à leur croissance. Certes, l’énergie éolienne est intermittente et moins prévisible que la puissance de l’eau qui coule des grandes rivières, mais le problème n’est pas insoluble. Et les deux réseaux se compléteraient bien. Il y a 15 ans déjà, un rapport américain affirmait que le Québec possédait le plus grand potentiel éolien exploitable du continent. Le Québec n’a pas encore de politique énergétique verte qui se tienne. Comme grand chantier, ce ne serait pas mal, non ?

Affaires et économie

Libérez l’agriculture!

Bien qu’elle reçoive un soutien annuel de l’État dépassant deux milliards de dollars, l’agriculture québécoise a malheureusement vu sa santé financière se détériorer gravement depuis cinq ans. La rentabilité globale de l’industrie est à plat et on craint pour l’avenir. Afin d’y voir clair, le gouvernement du Québec a créé une commission indépendante, présidée par Jean Pronovost, qui doit lui remettre, en janvier 2008, un rapport sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. Son mandat est de poser un diagnostic et de faire des recommandations sur les moyens de redresser la situation. Au Québec, les exploitants agricoles ont l’obligation de livrer la majeure partie de leur production à un office de commercialisation désigné, émanant habituellement de l’Union des producteurs agricoles (UPA), pour qu’elle soit vendue selon les dispositions d’un « plan conjoint ». L’idée de ce système collectiviste obligatoire conçu dans les années 1950 était d’opposer au cartel des acheteurs un contre-monopole des producteurs qui prendrait la défense des intérêts du cultivateur. Le problème, c’est que, 50 ans plus tard, le monde a changé, mais que notre système chapeauté par le quasi-monopole de l’UPA peine à s’adapter aux réalités d’aujourd’hui. Les nouvelles générations d’agriculteurs québécois ne sont plus pauvres, illettrées et cantonnées dans l’arrière-pays. Elles sont scolarisées, bilingues et ouvertes sur le monde. Les deux tiers des producteurs agricoles de la génération née en 1940 n’avaient pas de diplôme d’études secondaires. Les trois quarts de leurs enfants nés en 1975 en ont un, et la moitié ont un diplôme collégial ou universitaire. Ces jeunes ont faim d’espace et de liberté. Ils veulent innover et faire des affaires aux quatre coins de la planète. Présentement, beaucoup étouffent dans ce qu’ils perçoivent comme un carcan bureaucratique et paternaliste imposé par l’UPA. Ils ont l’impression qu’on les prend pour des « niaiseux » et souvent quittent l’agriculture. Cela ajoute au problème aigu de relève dont souffre déjà notre industrie. La petite ferme familiale que nos dirigeants agricoles affirment encore défendre n’existe plus qu’en rêve. Elle a en fait disparu, parce qu’elle n’était plus rentable. Au Canada, 94 % des revenus nets d’exploitation des fermes familiales proviennent de la minorité qui enregistrent des recettes agricoles annuelles de plus de 100 000 dollars. Celles dont les recettes agricoles sont inférieures à ce montant tirent en moyenne 98 % de leurs revenus de leurs activités hors ferme. La rentabilité vient donc avec la taille. Les contingents imposés par l’UPA aux secteurs qui ne sont pas à l’abri des importations et la résistance féroce que l’organisme oppose à l’intégration de la production agricole dans la transformation agroalimentaire bloquent la croissance de notre industrie et, par conséquent, affaiblissent sa compétitivité. Enfin, les consommateurs ne se satisfont plus, comme autrefois, d’un petit nombre de produits alimentaires uniformes et standardisés. La demande éclate de plus en plus et se diversifie en une multitude de produits de créneau. À l’instar de la Chevrolet Bel Air des années 1950, le baril de sirop d’érable en vrac et le porc dit « de commodité », qui font l’objet d’une mise en marché collective, ne répondent plus à ces exigences modernes. L’UPA a fini par reconnaître l’importance de commercialiser des produits différenciés, mais elle le fait encore à reculons. Et pendant que notre système tarde à s’adapter, les produits importés occupent les étagères de nos épiceries. Il ne faut pas détruire le système, mais l’assouplir et l’adapter. Ouvrir les fenêtres. Par exemple, on pourrait redonner la liberté d’association à des groupes d’agriculteurs qui croient à la mise en marché collective, mais veulent faire les choses autrement. On pourrait faciliter la formation de groupes qui veulent intégrer la production agricole et la transformation agroalimentaire plutôt que de perpétuer l’opposition dépassée entre ces deux fonctions. On pourrait même libérer les entrepreneurs agricoles qui le désirent de l’obligation de s’associer à quelque groupe que ce soit. Juste pour voir. Brasser un peu le monopole de l’UPA, comme on l’a fait pour celui de Bell dans la téléphonie, ferait du bien à tous, y compris à l’UPA elle-même. On compte sur vous, monsieur Pronovost !

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Culture

Les voyages transforment le regard

C’était un écrivain sensible et un journaliste remarquable. Ryszard Kapuscinski, décédé d’un cancer il y a quelques mois, nous a laissé des livres inoubliables, dont Ébène, sur ses séjours en Afrique, Le négus, portrait des derniers jours de l’empereur d’Éthiopie, Le shah ou La démesure du pouvoir, description des fastes du roi de Perse, La guerre du foot, située en Amérique latine. Kapuscinski maîtrisait l’art de l’anecdote et du détail significatif, savait se moquer de lui-même, était authentique, sympathique et polonais. Né en 1932, le jeune Kapuscinski a connu l’occupation allemande, la faim et la peur. Quand il s’est retrouvé à l’Université de Varsovie, après la guerre, ce fut sous une dictature communiste d’inspiration stalinienne, qui censurait même les livres anciens. «La littérature représentait tout: on y puisait des forces pour vivre, on y cherchait des indications, des révélations.» Devenu journaliste, Kapuscinski a été préposé aux plaintes des citoyens, qu’il rencontrait et dont il rapportait les déboires. Il n’avait jamais quitté la Pologne et rêvait d’aller voir un jour outre-frontières. Il fut servi: son journal l’a soudain expédié d’abord en Inde, pour rendre compte de l’amitié entre la Pologne et ce pays, qui l’éblouit par sa richesse spirituelle, puis en Chine, où, perdu et isolé, il s’est senti handicapé, condamné au langage des signes quand «la langue est plus qu’une carte d’identité, c’est un visage, une âme». Par chance, le jeune reporter était parti en voyage avec un ouvrage reçu en cadeau, les Histoires d’Hérodote, neuf livres rédigés par un Grec, né en 485 avant l’ère chrétienne, qui cherchait lui aussi à comprendre le monde de son époque. Ce cadeau devint le livre de chevet du jeune journaliste, que l’Agence de presse polonaise, désargentée, expédia cette fois en Afrique dès son retour à Varsovie. C’est aussi la colonne vertébrale de son dernier livre: Kapuscinski voyageait dans le temps avec Hérodote, et dans l’espace contemporain pour notre plus grand plaisir. Mes voyages avec Hérodote entremêle les souvenirs d’un agencier modeste, qui vécut 40 ans en Afrique et assista à 27 révolutions ou coups d’État, et les mémoires d’un étrange historien à la recherche du sens de la condition humaine. Sans établir de parallèle avec les descriptions que faisait Hérodote de la couleur noire du sperme des Indiens, de l’origine égyptienne des dieux grecs ou des mœurs des Massagètes, qui avaient pour coutume de faire cuire les vieillards et de s’en régaler, Kapuscinski nous cite les textes de son maître ès voyages, qui a, affirme-t-il, le premier vécu la mondialisation et le choc des civilisations. C’était il y a 2 500 ans. «Hérodote m’a passionné d’emblée. Sa manière de voir et de décrire les hommes et le monde montre clairement qu’il était un être compréhensif et bienveillant, serein et chaleureux, bon et sans manières.» On pourrait en dire autant de Ryszard Kapuscinski de Varsovie, qui, chaque fois qu’il se retrouvait seul dans la nuit africaine, plongeait dans l’un des récits de l’écrivain d’Halicarnasse. Kapuscinski souffrait d’une pathologie particulière, le besoin de partir, en nomade, pour s’instruire des hommes et de leurs coutumes. «C’est une passion assez rare», dit-il, ajoutant qu’il était rentré en Pologne de son premier séjour en Inde «honteux de [s]on ignorance, de [s]on manque de culture et de savoir». Si le livre d’Hérodote est le premier grand reportage dans la littérature mondiale, ceux du journaliste polonais sont de même inspiration. D’ailleurs, se demandent-ils tous deux, comment rendre compte, avec seulement des mots, de ces étranges événements qui ont lieu à des milliers de kilomètres de chez soi? Comment dire vrai et raconter à ses concitoyens la douleur, la poussière, la beauté d’un regard, la folie meurtrière qui vient aux militaires enivrés? Kapuscinski dénonce les journalistes qui, descendant d’avion, s’installent dans le meilleur hôtel et trois jours plus tard font parvenir à leur chaîne de télévision une description définitive des faits. Le Polonais travaille différemment, patiemment. Il se promène avec deux carnets, l’un pour les rumeurs et les nouvelles qu’il fera parvenir à l’agence, l’autre dans lequel il consigne des notes et des faits vécus dont il tirera les merveilleux livres qui lui ont valu, à sa grande surprise, à 40 ans, la célébrité dans plus de 30 langues. Il y a plusieurs façons de voyager et de rapporter des découvertes. Un scientifique comme Jared Diamond, préoccupé d’écologie, a parcouru une partie de la planète pour tenter d’expliquer «comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie». Ce biologiste californien s’était d’abord intéressé à la Nouvelle-Zélande, mais ses recherches l’ont amené dans les îles du Pacifique, en Amérique du Nord et du Sud, puis en Australie. Il a rassemblé ses études dans Effondrement, un énorme volume dans lequel il veut faire la preuve que des quatre facteurs de développement en jeu, les dommages environnementaux, les changements climatiques, les voisins hostiles et les partenaires commerciaux amicaux, seuls les problèmes environnementaux sont toujours significatifs. D’Effondrement, on retiendra surtout le chapitre intitulé «Le crépuscule sur l’île de Pâques», qui décrit l’un des drames humains les plus mystérieux, tout en se demandant avec l’auteur «ce que se dirent les habitants de l’île de Pâques au moment même où ils abattirent le dernier arbre de leur île». Et surtout, il faut réfléchir à l’extraordinaire comparaison que fait Jared Diamond dans «Une île, deux peuples, deux histoires: la République dominicaine et Haïti», où l’on comprend que des dictateurs éclairés peuvent sauver un peuple, alors que la culture traditionnelle et l’ignorance peuvent mener à la ruine. Si Diamond a raison, ce n’est pas d’abord aux économistes et aux industriels qu’il faut confier la tâche de sauver in extremis la moitié sud d’Hispaniola, mais aux écologistes compétents. Effondrement, avec sa méthode scientifique et comparative, ressemble à une bible des Amis de la Terre. — Mes voyages avec Hérodote, par Ryszard Kapuscinski, récit, Plon, 283 p., 36,95$. Effondrement, par Jared Diamond, essais, Gallimard, 647 p., 49,95$.

La pensée grognon Société

La pensée grognon

La planète est secouée par trois révolutions qui annoncent une nouvelle ère. Où trouver les clés de ce monde en changement?

Affaires et économie

Détaxer l’avenir

Les baby-boomers québécois commencent à partir à la retraite et la relève est clairsemée. Désormais, pour progresser, l’économie du Québec ne pourra plus compter sur le poids du nombre. Il faudra plutôt que chaque Québécois produise plus et mieux, autrement dit que la productivité collective s’accroisse. C’est seulement si la valeur de la production par travailleur augmente qu’il y aura plus d’argent à distribuer à tous en salaires accrus. Voilà un gros défi, car depuis 10 ans, la productivité du travailleur moyen a progressé à pas de tortue au Québec : de 1 % par année en moyenne. C’est l’investissement qui engendre la productivité. Les gouvernements ont ici un rôle important à jouer, en investissant en éducation et dans les infrastructures. Mais c’est l’investissement des entreprises dans les nouvelles idées, les nouvelles technologies et le nouvel équipement productif qui dynamise le tout. Or, la performance du Québec en matière d’investissement des entreprises n’est pas très impressionnante. Il y a quelques secteurs phares, tels l’aérospatiale, la biotechnologie et le multimédia, qui sont d’autant plus remarquables qu’ils sont isolés. La condition fondamentale pour que l’investissement au Québec sorte de sa torpeur actuelle est qu’il devienne beaucoup plus rentable pour les entreprises d’y investir que de le faire ailleurs. Il y a quelques années, les enquêtes périodiques de la société KPMG sur le coût d’investir dans une centaine de villes de la planète plaçaient Montréal et Québec parmi les moins coûteuses au monde. Mais depuis 2002, la valeur du dollar canadien est revenue à la normale en s’appréciant de 40 %. Les villes canadiennes ont dégringolé dans le classement. Montréal conserve le 13e rang parmi 65 villes d’Amérique du Nord, mais le coût d’y investir n’est plus que de 5 % inférieur à ce qu’il est à Boise, en Idaho, qui occupe le 39e rang. Pas de quoi sauter de joie. L’investissement au Québec a besoin d’une grosse poussée, pas d’un petit coup de mouchoir. L’État peut y contribuer en imprimant un virage majeur à ses impôts et subventions. Le tableau ci-dessous montre que des régions ou des pays comme l’Ontario, les États-Unis et la France continuent de taxer l’investissement des entreprises à des taux supérieurs à 30 % — tout en saupoudrant les subventions dans leurs secteurs favoris. Mais un nombre croissant de gouvernements, comme ceux du Nouveau-Brunswick, de la Suède ou de l’Irlande, ont décidé d’emprunter la voie inverse : ils ont abaissé leurs taux de taxation de l’investissement sous les 20 % pour l’ensemble des secteurs et commencé à « passer la gratte » dans les subventions. À observer la bonne performance de l’économie irlandaise, on se doute que cette deuxième stratégie est la meilleure pour qui veut accélérer la productivité et la création de richesse. On objectera qu’alléger le fardeau fiscal des entreprises, c’est mettre de l’argent dans les poches de leurs riches actionnaires. Erreur. D’une part, les actionnaires ne sont pas tous riches. Les principaux détenteurs d’actions d’entreprises québécoises sont ou bien des propriétaires de PME, ou bien de grands fonds de placement (le plus grand étant la Caisse de dépôt et placement du Québec) qui gèrent l’épargne-retraite des simples particuliers. D’autre part, dans les faits, les entreprises ne financent pas les impôts qu’elles paient par une réduction des dividendes versés aux actionnaires, mais en accordant de moins bons salaires à leurs employés et en imposant des prix de vente plus élevés à leurs clients. Justement ce qu’on veut changer. Sur le plan de la fiscalité, le Québec est à l’heure du choix. Ou bien il réduit l’impôt sur le revenu des particuliers d’un milliard de dollars, ou bien il réduit d’autant l’impôt sur le capital productif investi par les entreprises (et le saupoudrage de subventions). Dans le premier cas, on favorisera la consommation présente en se faisant plaisir. Dans le second, on encouragera l’investissement pour préparer l’avenir. C’est le combat perpétuel avec l’ange : le plaisir à court terme contre le sacrifice pour le bien commun à long terme. Taux de taxation de l’investissement des entreprises dans divers pays ou régions : Ontario 42,2 % États-Unis 36,7 % France 33,0 % Québec 30,8 % Australie 23,6 % Nouveau-Brunswick 19,6 % Suède 17,8 % Irlande 14,0 % Note : Le taux de taxation de l’investissement est un taux synthétique qui combine les dispositions des impôts sur les bénéfices, des taxes sur le capital et des taxes de vente sur l’équipement.

Société

Le nouveau pouvoir de Mario

Le téléphone n’arrête pas de sonner à la permanence de l’Action démocratique, à Montréal. «Envoyez-nous votre CV», répond régulièrement la jeune réceptionniste. Début avril, l’ADQ embauchait. Avec l’élection de 41 députés et l’accession au statut d’opposition officielle, le parti avait 250 postes à pourvoir. «Avoir des moyens, offrir à des gens passionnés de politique de gagner leur croûte en faisant de la politique à temps plein, c’est le fun», explique Mario Dumont. De la politique, les adéquistes ont bien l’intention d’en faire. Car le gouvernement minoritaire de Jean Charest ne tiendra pas deux ans, affirme le chef de l’ADQ. «Ceux qui me connaissent savent qu’instinctivement je suis un gars de pouvoir. Il n’est pas dans ma nature d’être dans l’opposition.» À la question: «Vous en devez une à Stephen Harper, non?», Mario Dumont répond, les dents serrées, le regard noir: «Ce serait plutôt le contraire.» Sur le terrain, les conservateurs n’ont rien fait, ou si peu, pour soutenir les candidats de l’ADQ. Certains ministres conservateurs ont même plutôt appuyé les libéraux. Les adéquistes, eux, avaient trimé dur pour les conservateurs lors de la dernière campagne fédérale. Stephen Harper en doit donc une au chef de l’ADQ. «On s’en est parlé; je suis un gars franc», déclare brièvement Mario Dumont, qui entend faire de l’économie la priorité de son opposition. Accélérer le développement hydroélectrique, organiser un grand chantier sur le développement économique, faire du Québec une terre d’investissement privilégiée… Dumont en rêve. L’actualité l’a rencontré quelques jours après les élections, au milieu des boîtes de déménagement! Que voulez-vous obtenir de ce gouvernement? — Les priorités de l’opposition seront celles que l’ADQ a mises en avant durant la campagne: la famille, les augmentations de tarifs, tout ce qui touche la classe moyenne… J’ai aussi dit que j’exigerais une commission d’enquête sur l’hébergement des aînés. Mais on formera surtout une opposition plus forte en matière d’économie! Le Québec a une performance assez pitoyable sur ce plan. De toutes les statistiques, celles qui portent sur l’appauvrissement global de la province dans le continent nord-américain sont les plus inquiétantes. Une société qui s’appauvrit aura moins de ressources pour la santé, l’éducation, la culture… Je suis le premier à reconnaître que l’économie a été négligée pendant la campagne électorale. Parmi les candidats de l’ADQ élus, il y a beaucoup de gens d’affaires. Ils constitueront une opposition officielle beaucoup plus préoccupée d’économie que ce qu’on a vu pendant la campagne. Qu’est-ce qui vous séduit dans cette nouvelle fonction? — Croyez-le ou non, je n’y avais jamais réfléchi. J’avais imaginé ce que serait la vie de premier ministre — j’avais même choisi le premier fonctionnaire de la province — et aussi ce que serait la vie d’un chef de tiers parti détenant la balance du pouvoir. Mais pas celle de chef de l’opposition. Je me rends compte que j’aurai un pouvoir important sur le gouvernement, celui de lui imposer les priorités politiques, la question d’actualité dont tout le monde discute. Envisageriez-vous de demander au lieutenant-gouverneur de remplacer ce gouvernement libéral? — Non. Il y a eu des élections le 26 mars, le Parti libéral a obtenu le plus de votes et il a eu plus de sièges que l’ADQ. Ce n’est pas en m’associant au Parti québécois que je prendrai le pouvoir, mais en allant chercher une majorité de suffrages et de sièges au prochain scrutin. Est-ce qu’il y a des choses qui vous inquiètent dans le fait de former l’opposition officielle? — D’y rester! Les Québécois exigent de nous que nous fassions marcher leur Assemblée et qu’on la fasse fonctionner dans leur intérêt. Le gouvernement Charest nous a habitués à des fins de session où il nous imposait le bâillon. S’il n’est pas capable de se corriger, cela sera ardu pour lui de tenir le coup. Le Parti québécois, qui connaît de grandes difficultés, pourrait être un allié éternel [NDLR: du gouvernement], qui s’étire, s’étire et accepte bien des choses. Mais nous, nous n’allons pas accepter n’importe quoi. Nous avons des principes. Et notre parti sera jugé sur sa capacité de faire fonctionner l’Assemblée nationale et sur sa fidélité aux principes que nous avons défendus en campagne. Pensez-vous que les gens ont compris que votre programme demandera des sacrifices? — Les gens ont compris que voter ADQ, c’est un peu plus que changer la couleur du tapis. On est en train de changer de mentalité. Il y a eu une prise de conscience. Vous utilisez l’expression «centre droit». C’est ainsi que vous vous définissez? — Dès les élections de 2003, nos adversaires nous ont accolé des étiquettes. Après ces élections, nous nous sommes dit que mieux valait nous assumer et ne pas laisser nos adversaires choisir les étiquettes. Nous sommes un parti «autonomiste», de «centre droit»… Cela définit bien qui nous sommes. La droite n’a pas tellement bonne presse au Québec… — La droite morale n’a pas d’emprise au Québec. Je n’appartiens pas à cette école de pensée et j’ai toujours dit aux conservateurs qu’il fallait viser le centre droit, responsable en matière de fiscalité, de sécurité publique et de mesures sociales. Sur le plan socioéconomique, nous croyons moins à l’intervention de l’État que d’autres partis. Vous avez été comparé au politicien français Jean-Marie Le Pen. Que pensez-vous de lui? — Je suis en désaccord avec ses positions; ma vision de la société est pluraliste. J’ai appuyé le gouvernement quand il a augmenté les quotas d’immigration. D’ailleurs, j’ai autant d’appuis de la part des nouveaux arrivants que des Québécois nés au Québec. Les témoignages que nous avons reçus de personnes nées au Québec et de personnes venues au Québec sont à peu près les mêmes. Les plus émouvants étaient ceux de jeunes femmes musulmanes qui avaient quitté un autre pays et qui disaient: battez-vous, les Québécois, on sait où ça mène! Et la comparaison avec Duplessis? — Je ne suis pas d’accord avec lui sur les questions d’éducation. Mais c’était une autre époque, que je n’ai pas connue. L’Union nationale a disparu, parce qu’elle n’avait plus sa place. Ceux qui me comparent avec Duplessis font partie de cette vague d’intellos qui essaient de noircir tout ce qui ne correspond pas à leur vision. Votre succès représentait-il le triomphe du camping Sainte-Madeleine, comme certains l’ont dit? — Toutes sortes de gens ont voté ADQ: des profs d’université, des personnes âgées, des cégépiens. Certains l’ont fait à cause de la famille, d’autres parce qu’ils se préoccupent de la dette. D’autres encore voulaient simplement donner un bon coup de pied dans le système. Sainte-Madeleine est située dans Verchères, et c’est le PQ qui a gagné dans cette circonscription! Vous avez aussi parlé d’une charte des droits et responsabilités des citoyens pour mieux encadrer le débat sur les accommodements raisonnables… — Il s’est passé quelque chose d’important l’automne dernier et j’y ai contribué. Entre octobre et janvier, les Québécois se sont fixé une limite. Ils ont dit: oui, on est un peuple tolérant et ouvert; oui, on veut maintenir une immigration importante chez nous; oui, on est prêts à trouver des accommodements qui facilitent la vie des gens et la cohabitation — mais on ne reviendra pas en arrière sur des principes comme l’égalité des hommes et des femmes. Il y a des gens, aujourd’hui, dans les CLSC et d’autres services publics, qui sont conscients de ce qui est ou n’est pas acceptable. Il reste au gouvernement à faire adopter une Constitution qui établisse nos valeurs communes. Et on aura le rapport de la commission présidée par Gérard Bouchard et Charles Taylor. La division entre les deux autres partis et le vôtre, sur ce sujet et sur d’autres, correspond-elle à une fracture entre le Québec rural et Montréal? — Cette division-là est très exagérée. Quand on regarde les résultats des élections, on voit que l’ADQ est aux portes de Montréal et que le Parti québécois, dont le chef est très montréalais, a gagné dans les régions les plus éloignées du Québec: Abitibi, Côte-Nord, Gaspésie, Saguenay! Cette fracture-là, donc, je n’y crois pas. Les centres urbains sont un défi un petit peu plus grand pour les partis de centre droit. Stephen Harper a connu la même situation au fédéral en n’obtenant aucun siège à Toronto, à Montréal et à Vancouver… Les candidats de l’ADQ ont fini deuxièmes dans plusieurs circonscriptions de Montréal. Je ne pense pas qu’il y ait de fracture. Montréal est un défi pour l’ADQ. Mais l’ADQ a aussi un défi à relever au Lac-Saint-Jean! Votre autonomisme, qu’est-ce que c’est au juste? — [Long silence…] Le titre du premier chapitre de notre programme — «S’affirmer sans se séparer» — résume bien ce qu’autonomisme veut dire. C’est une ligne de conduite qui définit une façon d’aborder les prochaines étapes de l’avenir du Québec. L’approche du PQ — tenir des référendums — appartient à une période historique située derrière nous. Alors, maintenant, que fait-on? On n’abandonnera certainement pas les revendications qui sont importantes… Le modèle d’une vraie confédération serait l’idéal. Mais je ne suis pas seul dans tout ça. Alors il faut, à tout le moins, que le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, hérité de la Constitution de 1867, soit balisé. Robert Bourassa a essayé avant vous, et il a échoué… — J’en suis conscient. Il ne faut pas nier les échecs du passé, mais la politique interdit de se laisser paralyser par eux. Elle oblige à regarder en avant. Je pense que la politique du couteau sur la gorge [NDLR: suggérée par le sociologue Léon Dion, père du chef actuel du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion] ainsi qu’une certaine façon de dire et de penser qui marquait le rapport [de Jean] Allaire [fondateur de l’ADQ] ne peuvent plus marcher. Je pense aussi qu’on sait que ce n’est pas avec une approche comme celle qui a suivi le rejet de l’accord du lac Meech qu’on va obtenir des résultats du reste du Canada. On peut prendre acte des échecs du passé, de leur cause et du processus qui y a conduit pour ne pas les répéter, mais je n’accepte pas qu’on dise: on ne peut pas faire ça, parce que la dernière fois qu’on a essayé, ç’a été un échec. Il s’agissait d’autres acteurs… En 1992, ce n’est pas moi qui étais là, ce n’était pas Stephen Harper qui était à Ottawa, et c’étaient d’autres premiers ministres qui étaient à la tête des provinces… Est-ce que le Canada anglais doit se réjouir de vos succès? — Non… Bien… Il doit voir ça comme un changement qui survient au Québec. Je pense que ce serait une erreur pour lui de se rendormir. Certains disent que vous êtes aussi menaçant que le Parti québécois. Êtes-vous d’accord? — Je ne sais pas… Jean Charest a été envoyé au Québec comme un «capitaine Canada». Le reste du Canada a de la difficulté à voir ce qui se passe au Québec autrement qu’à travers le prisme «Jean Charest»: plus Jean Charest a du succès, mieux ça va; moins il a de succès, plus on doit être inquiet. Le Canada voit une forme de menace dans tout ce qui n’est pas Jean Charest. Et je ne suis pas Jean Charest… Faut-il tuer le Parti québécois? — Ce sont les Québécois qui décident. La politique est cyclique et chaque parti doit s’adapter. L’idée de François Legault voulant qu’on va faire un pays et qu’après il va nous rester du «change», c’est loufoque. Ce serait plus respectueux de dire que ce sera désormais la semaine de cinq jours au lieu de quatre, qu’on va travailler plus fort et payer plus d’impôts, parce que là on fait un pays et que c’est toute une corvée, ça! Il n’y a pas un seul pays où un parti a proposé l’indépendance en disant: ça va être plus facile, on va travailler moins, il va nous rester de l’argent. À mon avis, tout ça, c’est du mensonge. Pourquoi dire maintenant que vous n’avez jamais été souverainiste, malgré votre rôle pendant la campagne référendaire de 1995? — J’ai toujours pensé qu’en nommant Lucien Bouchard négociateur en chef pour une période d’un an, on se serait approchés d’une véritable confédération… Lucien Bouchard pensait d’ailleurs comme moi. Votre stratégie, est-ce encore «une autre dernière chance»? — Il faut se sortir de l’idée qu’on fait les choses en attendant un autre référendum. Il faut bâtir des alliances et faire des choses pour que ça marche dans l’ensemble canadien. Vous êtes un fédéraliste, alors? — Je suis un autonomiste.

Société

Dur, dur le «multikulti»

Le mois dernier, à Francfort, une juge allemande a refusé à une femme battue une procédure de divorce accélérée, pour cause «culturelle». La juge appuyait sa décision sur le verset 34 de la sourate 4 du Coran. Ce texte dit que le mari a le droit de frapper son épouse. L’Allemagne a bondi. Même les associations musulmanes ont hurlé. La juge a été dessaisie de l’affaire. Mais la polémique ne s’apaise pas. Mère de deux enfants, la jeune musulmane de 26 ans — originaire du Maroc, comme son mari — était brutalisée «parce qu’elle avait adopté un mode de vie occidental». La juge avait déjà interdit au mari de s’approcher à moins de 50 m du domicile, mais elle refusait d’accorder un divorce accéléré (ce qui aurait évité le délai de réflexion obligatoire d’un an). «Dans ce milieu culturel, expliquait la juge, il n’est pas rare que l’homme fasse usage d’un droit de correction. La requérante devait s’attendre à cela lorsqu’elle a épousé le défendeur.» L’opinion publique s’est déchaînée contre cet abus du «multikulti», comme les Allemands surnomment le multiculturalisme! En ce début de 21e siècle, le Québec n’est pas seul à nager dans la confusion du multikulti. Dérapages administratifs, décisions maladroites, erreurs de jugement… Devant ces dérives, la tentation est forte de rejeter en bloc ce fameux multikulti. Surtout qu’on peut dire que tout ça, c’est la faute du Canada! En 1971, le Canada a été le premier pays du monde à faire du multiculturalisme une politique officielle, proclamant «la valeur et la dignité de tous les Canadiens et Canadiennes, sans égard à leurs origines raciales ou ethniques, à leur langue ou à leur confession religieuse». Des pays d’Europe l’ont adopté dans la foulée, la Grande-Bretagne en tête. Mais depuis quelques années, rien ne va plus. Le Danemark et les Pays-Bas ont déjà renversé leur politique. L’Allemagne est à bout de souffle. La Grande-Bretagne en arrache. Pourtant, écrit un des grands penseurs de notre temps, l’économiste Amartya Sen, la solution n’est pas d’abandonner le multiculturalisme. Ce concept, aussi difficile soit-il à vivre au quotidien, est la meilleure piste dont le monde dispose pour assurer le développement serein des grandes villes de la planète. La survie de l’Occident repose d’ailleurs sans doute sur la créativité dont il fera preuve pour intégrer ses immigrants tout en tirant parti de leur apport culturel! Ce que nous n’aimons pas du multiculturalisme, c’est le mot et la façon, déplorable parfois, dont des gouvernements et des tribunaux l’ont concrétisé. Au lieu de tout rejeter, il faudra patiemment dissiper les confusions. Cesser de confondre conservatisme culturel et liberté culturelle. Cesser aussi de confiner les gens à leur identité religieuse! Battre son épouse est une tradition du passé qui n’a rien à voir avec une culture à protéger. Avoir trois épouses, faire exciser sa fille, refuser d’être vu par un fonctionnaire féminin sont de l’ordre du conservatisme culturel. Ce ne sont pas des gestes qui vont dans le sens de la liberté et de l’égalité. Et le hidjab au taekwondo? Des adolescentes, mineures, ne peuvent être réputées avoir fait, en toute liberté, un examen critique des choix qui s’offrent à elles. Elles sont dépendantes de l’autorité parentale. Si j’étais un entraîneur sportif, je voudrais que les jeunes musulmanes puissent pratiquer des sports, car une telle activité favorise leur intégration. Devenues adultes, elles choisiront, librement. D’ici là, pourquoi ne pas leur permettre de garder leur hidjab sous leur casque? Et faire confiance au temps? Au Pendjab, berceau du sikhisme, près de un jeune homme sur deux ne porte plus son turban, au grand dam des leaders spirituels. Laver cette longue chevelure que leur religion leur interdit de couper et draper sept mètres de tissu sur leur tête chaque matin demande trop de temps! Surtout qu’ils sont désormais souvent privés de l’aide de maman ou de leur épouse, occupées à leur propre emploi salarié. Sale temps pour les traditions, qui ne sont pas toujours solubles dans la modernité…