Analyses et opinions

Politique

Éloge de la richesse et du Canada

Les Cahiers du 27 juin – L’ouvrage compte 335 pages. Son sous-titre : Des idées pour donner au Québec les moyens de ses ambitions. Après quelques chapitres, au moment d’aborder son aspect programmatique, son auteur, Alain Dubuc, nous avise qu’il s’agira de « la partie la plus faible du livre ». Il tient parole. Il faut attendre la page 250 avant de trouver une proposition concrète. Pour alléger la réglementation des entreprises, pourquoi le gouvernement québécois n’harmonise-t-il pas l’administration et la comptabilité de la TPS et de la TVQ, puisqu’il les perçoit tous les deux ? Pourquoi pas en effet ? Des milliers d’heures de tracasseries inutiles disparaîtraient. Le lecteur est-il preneur d’une seconde proposition ? Il n’en trouvera pas. Et c’est l’extraordinaire légèreté de ce livre, écrit par un journaliste/chroniqueur/éditorialiste ayant cumulé des décennies d’observation quotidienne de la société québécoise sous l’angle économique, ayant ingurgité une multitude de budgets, mémoires et rapports, ayant rencontré et interrogé tous les acteurs de notre activité industrielle, commerciale et financière, ayant pu comparer, in situ, les expériences d’autres nations comparables, proches et lointaines, qu’il ne puisse mettre dans la balance plus qu’une idée immédiatement utilisable par un ministre des Finances ou de l’Industrie. Si Alain Dubuc n’a pas de propositions, il a des opinions. Les frais de scolarité devraient être relevés quitte à mieux financer les étudiants pauvres – mais il ne propose pas de formule pour étayer ce principe connu. Il faut davantage investir en éducation et en innovation, en réduisant les dépenses ailleurs – sans toutefois identifier les victimes des coupes à venir. Il ne faut pas avoir peur du privé et des PPPs, sans toutefois réduire la vigueur d’un État qui doit accompagner la création de richesse – rien de neuf. Les villes sont importantes, il faut les appuyer et, là, Dubuc a le courage d’aviser les régions en difficulté qu’elles doivent se résigner au déclin, comme c’est le cas ailleurs en Occident. Le Québec gagnerait à moins insister sur la défense du français, pour moins effaroucher les investisseurs – malheureusement il ne nous indique pas précisément à quel renoncement il nous convie. Surtout, il faut « faire disparaître » nos politiques économiques « qui ont l’effet d’un repoussoir ». Lesquelles ? Il a bien mentionné l’équité salariale et le 1% pour la formation, la loi anti-scab et les « cycles référendaires » comme des contre signaux envoyés aux investisseurs, mais il s’agit plutôt d’une plainte que d’un plan d’action. Une chose semble nette : lui ministre, les employés de Wal-Mart ou d’ailleurs ne pourraient se syndiquer par simple signature de carte, procédé qu’il juge désastreux et auquel il préfère le vote en bonne et due forme. Cela se défend, mais au global c’est un peu court pour quelqu’un qui nous appelle à une Nouvelle révolution tranquille. Éloge de la Richesse constitue pour l’essentiel une mise en ordre (mais non une synthèse, le tout est un peu longuet) des opinions émises par le scribe ces dernières années, pour ceux qui auraient pu vivre au Québec sans en être informés. Sa thèse centrale pourrait se résumer en une courte chronique : il serait hautement préférable que le Québec produise davantage de richesse, non pour le cumul de richesse en soi, mais pour mieux financer ses choix sociaux-démocrates. Quelques temps après la publication de son livre, M. Dubuc se félicitait dans La Presse d’un changement d’attitude face à la richesse au Québec et prenait à témoin le peu d’opposition que son ouvrage avait suscité. Il arrive en effet que le défonçage de porte ouverte ne provoque pas de tollé. Aurait-il été plus audacieux dans ses propositions, plus précis dans ses choix, qu’un débat plus animé aurait pu surgir. Il faut, pour se disputer un peu avec lui, se replier sur les passages portant sur le diagnostic. Comme plusieurs autres commentateurs économiques (et comme André Pratte dans son livre dont je parle plus loin), Alain Dubuc utilise à mauvais escient l’expression niveau de vie. Certes, les chiffres du Produit intérieur brut démontrent que la société québécoise, en son ensemble, est moins riche que ses voisins – quoique l’écart se rétrécisse, contrairement à ce qu’il affirme. Mais il ne s’agit pas d’une comparaison de niveau de vie, mais de richesse collective. Lorsqu’on veut parler du Niveau de vie des citoyens, donc de la capacité des Québécois de se procurer des biens et des services, ce qui est la richesse réelle, on constate que les coûts significativement plus faibles au Québec font en sorte que, même avec un revenu moindre, la grande majorité des Québécois ont un niveau de vie égal ou supérieur à la grande majorité de leurs voisins de l’Ontario. J’ai un peu écrit à ce sujet et M. Dubuc conteste mes démonstrations (enfin, je suppose qu’il parle de moi, bien qu’il me nomme toujours Lizée, avec un z). Cependant je note avec plaisir qu’est venue à ma rescousse sur ce point précis Mme Norma Kozhaya, économiste de l’Institut Économie de Montréal, think tank néo-conservateur, dans La Presse du 9 mai 2006. Elle écrit ce qui suit, et qu’on ne retrouve nulle part dans Éloge de la richesse : « Un autre indicateur du niveau de vie est le revenu personnel disponible per capita (revenus totaux des individus moins les impôts personnels directs). En 2004, le revenu disponible per capita était de 21 631 $ au Québec, soit 7% inférieur à la moyenne canadienne, et 12% en dessous de l’Ontario. Si l’on ajuste selon le coût de la vie dans les grandes villes, on se retrouve de nouveau avec un portrait relativement plus favorable pour le Québec, puisque l’écart avec l’Ontario semble disparaître complètement. » L’économiste Pierre Fortin, de l’UQAM, a de son côté calculé que le niveau de vie des Québécois de classe moyenne est équivalent à celui de leurs pendants étasuniens (à – 5% seulement), sans même prendre en compte le fait qu’ils travaillent en moyenne trois heures de moins que les Ricains par semaine et prennent davantage de vacances. Les riches québécois, eux, sont moins riches et proportionnellement moins nombreux que les riches ontariens ou étasuniens – tout le monde s’entend. Je propose une trêve dans ce combat des diagnostics : admettons que le niveau de vie des citoyens québécois est, grosso modo, équivalent à celui de ses voisins, mais que la richesse collective du Québec est toujours en retrait et mériterait de s’accélérer. Ensuite, on pourrait discuter de propositions concrètes pour y arriver. *** Aux pays des merveilles – Essai sur les mythes québécois, de l’éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, est plus intéressant. Son ambition est de démontrer que la pensée souverainiste s’appuie sur de bien fragiles assises. On comprend que, lui qui a voté Oui en 1980 et en 1995, ne soit plus souverainiste, car il n’est nullement animé par l’essence de l’élan nationaliste, soit la conviction qu’un peuple singulier puisse déterminer seul son destin, dans son propre pays. Une fois cela évacué, tout n’est plus que profits et pertes, risques et efficacité. Assez courant chez beaucoup de québécois fédéralistes ou indécis, le raisonnement, s’il était transposé à nos vies personnelles, ferait de nous autant de Tanguy. André Pratte fait assurément le meilleur travail de démonstration actuellement en magasin de la difficulté de réaliser la souveraineté (la transition vers le Québec souverain nécessitera, estime-t-il, la somme d’énergie engloutie dans les fusions municipales, multipliée par un million). Il compare ensuite cette difficulté aux gains économiques, politiques ou d’efficacité incertains qui en résulteront pour les Québécois. On sort de la lecture de ce chapitre dans un état de relatif épuisement anticipatif. Mais l’éditorialiste équilibre la mise, dans un chapitre suivant, en expliquant ce qu’il faut faire pour assurer au Québec une place respectable dans l’ensemble canadien. Car s’il minimise, chemin faisant, l’ampleur des conflits ponctuels qui opposent le Québec et le Canada et se montre outrageusement miséricordieux envers l’irrespect de la démocratie québécoise par Ottawa au moment du référendum de 1995 et après, il ne fait pas de quartier sur la fracture essentielle : « Comment oublier 1982 (le rapatriement de la Constitution sans l’assentiment de l’assemblée nationale) et 1990 (l’échec de l’accord du lac Meech) ? En ces deux occasions, c’est la vision québécoise du Canada, celle des deux peuples fondateurs, qui a été rejetée ». Quoiqu’il feigne parfois d’ignorer que l’accord du lac Meech, adopté par toutes les assemblées provinciales sauf deux, était rejeté par la majorité de l’opinion canadienne, il est conscient de l’ampleur de la tâche. Il reprend à son compte, au sujet du Canada-anglais, cette citation de la regrettée Solange Chaput-Rolland, de retour d’une tournée du ROC : « La crise canadienne n’est pas le résultat de la grossièreté d’une minorité, mais de la mauvaise volonté de la majorité. » Or, pense André Pratte, le succès de l’expérience canadienne du Québec dépend de la reconnaissance formelle de notre différence par le pays tout entier. En soi, d’abord, car cette non-reconnaissance est malsaine. Stratégiquement, ensuite, car ce vice de fond nourrit le projet souverainiste. « Les fédéralistes québécois peuvent s’estimer chanceux que les Québécois n’aient pas encore claqué la porte » écrit-il, notant que le Canada actuel est toujours à une crise près de l’indépendance québécoise. Alors, que faire ? Comme dans plusieurs de ses éditoriaux, André Pratte se désole de la faiblesse de l’argumentaire fédéraliste, de l’absence de réflexion, d’analyse, de présence dans les Cégeps et les universités de ses camarades de combat. Gesca place des fédéralistes dans presque toutes les pages éditoriales de la province ? Les forces pro-canadiennes sont au pouvoir à Québec, Ottawa et dans les grandes mairies ? Les entreprises appuient l’unité du pays ? Rien n’y fait. Sous la plume de l’éditorialiste, les forces fédéralistes sont sur la défensive, cernées par des troupes indépendantistes supérieures en nombre et en munitions. (Notons que M. Pratte s’emploie effectivement, dans son journal, à former une relève de signatures fédéralistes. Le trio Pratte-Dubuc-Gagnon ne suffit manifestement pas à la tâche). Il en faudra, des troupes et de l’énergie, car selon lui, « pas une seule déclaration d’un député, d’un universitaire ou d’un syndicaliste souverainiste ne devrait rester sans réponse ». Mais cela ne constitue que la pointe de l’iceberg. Ce n’est pas tant l’opinion québécoise qui pose problème, mais la canadienne, car, affirme-t-il, « il est essentiel que la Constitution canadienne soit un jour amendée pour mieux refléter la vraie nature du pays ». André Pratte mesure la difficulté, mais propose de relever le défi : « Il s’agit de convaincre les Canadiens, un par un s’il le faut ». Grâce au récent débat sur la motion fédérale reconnaissant l’existence de la nation québécoise, on connaît maintenant précisément l’ampleur de la tâche. Puisque 77% des Canadiens hors Québec rejettent la notion de nation, selon un sondage Léger Marketing-TVA du 28 novembre 2006, M. Pratte et ses collègues n’ont plus qu’à convaincre, un par un, 18 819 466 Canadiens (moins les enfants, s’entend). Il avoue que, lorsqu’il enjoint ses frères d’armes fédéralistes au combat, plusieurs se défilent. Et il raconte qu’un jour où il était lui-même au front, en Alberta, à tenter de convaincre un auditoire de la nécessité d’une reconnaissance formelle du fait québécois, un homme d’affaires local lui a répondu : « Pourquoi ne pas laisser le Québec partir, tout simplement ? » Indépendantiste convaincu, pour la simple raison que je crois mon peuple digne et capable de se gouverner lui-même, je suis sans doute mal placé pour juger. J’ai du respect pour les convictions d’André Pratte et pour la fougue et l’intelligence qu’il met à les défendre. Mais j’ai l’impression qu’un certain nombre de ses lecteurs fédéralistes seront tentés de tirer la même conclusion que cet Albertain. Certes, ni le Québec souverain, ni le Canada actuel ne sont les « pays des merveilles » que les souverainistes d’une part, les trudeauistes de l’autre tentent de décrire. Mais, défi pour défi, énergie pour énergie, les chances de réussir le Québec souverain, tout imparfait soit-il, semblent plus grandes que les chances de convaincre les Canadiens, un à un s’il le faut, de reconnaître – symboliquement, juridiquement et concrètement – notre différence. Ayant vécu le rapatriement de 1982, Meech, Charlottetown et le refus de toute réforme substantielle après 1995, le pays des merveilles le plus chimérique est peut-être celui dont l’éditorialiste rêve. Dubuc, Alain, Éloge de la richesse, Éditions Voix parallèles, Montréal 2006, 335 pages Pratte, André, Aux pays des merveilles, VLB Éditeur, Montréal 2006, 153 pages. *** Article paru dans Les Cahiers du 27 juin, Automne/Hiver 2007, Vol 3, No2. Jean-François Lisée

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Politique

Quelle histoire !

Savez-vous pourquoi les habitants de Hongkong ne peuvent élire leurs gouvernants au suffrage universel ? C’est, selon Ma Link, chef du parti prochinois, parce que « beaucoup d’entre eux pensent encore qu’il y a eu un massacre sur la place Tian’anmen, en 1989 ». Cela vous choque que l’État chinois se mêle de décider de la bonne version de l’histoire ? C’est que vous êtes en désaccord avec lui. S’il avait décidé au contraire qu’il fallait croire qu’il y a eu un génocide arménien, ou rwandais, ou affirmé cette vérité que l’Holocauste a bel et bien eu lieu, vous seriez moins réticent. L’État a trois rôles à jouer en ce qui concerne l’histoire. La faire, d’abord, ce qui n’est pas rien. L’enseigner, ensuite, sur la foi du consensus élaboré par les historiens. Laisser, enfin, la liberté de la découvrir — en publiant rapidement ses documents internes — et de la débattre. Nous voici à une époque où l’État se mêle de fixer l’histoire et, ce faisant, de limiter notre liberté d’expression. La pente est savonneuse. En France, pays des Lumières, les parlementaires ont soif de clarté historique. En 1992, une première loi a affirmé que c’était un délit de contester l’existence de l’Holocauste (le Canada a une loi semblable). Puis, on a décrété la reconnaissance du génocide arménien. Jusque-là, en dehors des néonazis et des Turcs, peu d’opposants. Ensuite, le Parlement a jugé « positive » l’expérience coloniale française en Afrique. Tollé, et retrait de la loi. Enfin, une loi a affirmé qu’il fallait croire que la traite des Noirs et l’esclavage avaient été un « crime contre l’humanité ». Un livre contestant cette définition fut l’objet d’une poursuite, abandonnée depuis. Sauf pour l’expérience coloniale, le consensus des historiens soutient les affirmations des élus. Je suis moi-même d’avis que la déportation des Acadiens satisfait aux critères actuels du crime contre l’humanité. Et je ne vois pas de difficulté à ce qu’un premier ministre, un ministre ou n’importe quel élu affirme ces choses dans le cadre de ses fonctions. Il peut même, comme l’a fait Jacques Chirac, assumer a posteriori la responsabilité de son État dans un événement historique — comme les rafles de citoyens juifs en France pendant la guerre — et s’en excuser. Mais que l’État, par la loi, fixe une interprétation de l’histoire, ce n’est pas son rôle, encore moins lorsqu’il interdit qu’on la conteste. Dans le dernier livre publié avant son décès, Quand l’État se mêle de l’histoire, l’éminent historien français René Rémond réclame le retrait de toutes les lois de ce genre, y compris celle sur l’Holocauste. L’avertissement est salutaire, au moment où les lobbys multiplient les pressions pour faire reconnaître leurs versions, surtout leurs versions de victimes (qui ne manquent pas, dans l’histoire). Qu’on oblige le Royaume-Uni à présenter des excuses — ou même à offrir réparation — pour la déportation des Acadiens, j’embarque. Car c’est son affaire. De même, il faudra bien un jour qu’un premier ministre québécois libéral demande pardon pour l’emprisonnement, par Robert Bourassa, en octobre 1970, de 500 citoyens, dont cinq poètes, pour délit d’opinion. Mais que Londres ou Québec ne se mêlent pas d’imposer leur interprétation comme la seule véridique et d’interdire la publication de propos la contredisant. Et je ne suivrais pas les Acadiens s’ils voulaient, comme le font les Arméniens, aller de Parlement en Parlement autour du monde pour faire reconnaître leur version de l’histoire, si juste soit-elle. Nous avons eu récemment trois affaires, chez nous, qui nous tirent vers ce marais de l’État-qui-pense-pour-vous. D’abord, l’Assemblée nationale a voté d’un bloc pour condamner le journaliste André Pratte, qui avait eu le tort d’accuser les politiciens d’être des « menteurs ». (C’est Daniel Johnson qui avait déposé la motion, lui qui venait pourtant de traiter Jacques Parizeau de « menteur ».) Ensuite, sur proposition de Jean Charest, l’Assemblée a blâmé Yves Michaud pour des propos certes condamnables, mais non pendables. Enfin, cela vous a peut-être échappé, mais sur proposition du libéral Denis Coderre, la Chambre des communes a dénoncé à l’unanimité l’article débile de Jan Wong affirmant, dans le Globe and Mail, que la fusillade de Dawson était un effet de la loi 101. Encore une fois, nos élus ont le droit de s’insurger, dans le cadre de leurs fonctions et individuellement, contre tout ce qu’ils veulent, mais pas d’engager l’État, l’Assemblée, la Chambre dans une tentative de censure (ou, dans ces cas-ci, d’intimidation) envers des particuliers ou des journalistes qui expriment une opinion, si fausse, stupide ou offensante soit-elle. Au Canada, on interdit l’appel à la haine. Haine raciale. Haine envers les homosexuels. Cela part d’un bon sentiment, le souci de défendre les victimes. C’est sans doute ma formation de journaliste qui me guide dans une quête de liberté d’expression un peu détonnante en ces heures où prime la protection des victimes. Je crois pourtant que toute entrave à la liberté d’expression, en créant un « péché », rend ce péché plus attrayant et plus fort. C’est le consensus social qui doit marginaliser et neutraliser les appels à la haine, pas la loi et les sanctions de l’État. À mon avis, sauf dans les cas de libelle ou ceux touchant les enfants, seul l’appel direct à la violence — à toute violence — devrait être prohibé. Mais là-dessus, j’interdis formellement qu’on me contredise. LE SAVIEZ-VOUS ? Au Nicaragua, le dictateur Somoza censurait allégrement. Le quotidien La Prensa remplaçait chaque article censuré — parfois en première page — par une photo d’Ava Gardner. Quand les vendeurs criaient « Ava Gardner, Ava Gardner », les gens savaient que quelque chose d’important leur était caché.

Affaires et économie

Quoi faire avec le surplus budgétaire ?

Chaque matin, je consulte les titres de dizaines de journaux ou de sites spécialisés américains pour ma revue de presse. Je n’en reviens pas du pessimisme qui règne ces jours-ci aux États-Unis. Les économistes les plus savants prédisent que le risque de récession est maintenant de 50 %, mais on dirait qu’il est de 100 % en lisant les journaux. Ce matin, on s’inquiète de la baisse des ventes de maisons neuves (-8,3 % en août), la plus forte baisse enregistrée en sept ans. Le moral des consommateurs et à son plus bas et on s’attend à une baisse des profits des entreprises. Sur un autre registre, mais les deux questions sont liées, plusieurs économistes réputés remettent maintenant en question le libre-échange et les démocrates au Congrès se font de plus en plus protectionnistes (voir la revue de presse). Ce ne sera pas facile pour les exportateurs canadiens. Non seulement les Américains ferment de plus en plus la porte, mais la force du dollar canadien leur enlève un important avantage comparatif. Pire, l’entente entre GM et ses syndiqués cette semaine risque d’avoir de lourdes répercussions sur les exportations manufacturières canadiennes. En effet, cet accord prévoit que GM cède au syndicat la responsabilité de l’assurance santé, ce qui diminuera de beaucoup le prix des voitures produites aux États-Unis. Cette entente fera boule de neige chez les industriels américains et les entreprises et usines canadiennes perdront un autre avantage comparatif. Tôt ou tard, les gouvernements canadiens seront forcés d’intervenir pour soutenir les exportateurs, sinon des millions d’emplois seront à risque. (Entre janvier et juillet les exportations du Québec vers les États-Unis avaient déjà baissé de 4,8%. Le déficit commercial extérieur du Québec est, après sept mois, de 7,7 milliards de dollars.) Pourquoi ne pas profiter de l’imposant surplus budgétaire pour alléger le fardeau fiscal des entreprises canadiennes ? Ottawa a engrangé un surplus de 13,76 milliards de dollars en 2006-07. Le gouvernement Harper a utilisé ces fonds pour réduire le déficit, ce qui allégera de 725 millions de dollars les paiements d’intérêts et le fardeau fiscal des contribuables. Cela est bien. Le gouvernement pourrait faire mieux en utilisant les milliards prévus pour l’exercice budgétaire en cours à la réduction du fardeau fiscal. Cela stimulerait l’économie et pourrait contrer l’impact au Canada du désastre appréhendé aux États-Unis. Bref, comme à tous les automnes, administrer un vaccin pour empêcher la grippe de frapper trop fort.

Société

Sommes-nous nés pour un p’tit pain ?

En Suède, les enseignants sont en partie rémunérés en fonction de leur performance, les gens paient un ticket modérateur lorsqu’ils consultent un médecin et le métro est exploité par le secteur privé. Surpris ? Vous le serez encore plus en lisant le reportage de notre collègue Jonathan Trudel, en page 24. Pays phare des sociaux-démocrates de la planète, la Suède se transforme. Et il serait trop simple d’accoler des étiquettes comme « gauche » ou « droite » aux changements qu’elle entreprend. Car plusieurs d’entre eux résultent de décisions qui ont été prises par des gens dits de gauche, tandis que d’autres sont le fait de gens dits de centre droit. Un peu partout en Europe, des pays bousculés par des phénomènes analogues à ceux que nous connaissons — vieillissement de la population, nécessité de gérer la diversité culturelle et religieuse, dette publique élevée, mondialisation du commerce — repensent des politiques et des programmes. Et agissent. En Allemagne, la chancelière Angela Merkel réforme l’État-providence, tout en le gardant suffisamment robuste pour protéger les plus faibles et les plus vulnérables. Et nous ? Au Québec, depuis la flambée de discussions qui a suivi la publication, à l’automne 2005, du manifeste des « lucides », puis de celui des « solidaires », le débat s’est éteint. Ceux qui osent remettre en question le « modèle québécois » se font rapidement traiter de sans-cœur, de suppôts du capitalisme. Et rentrent dans leurs terres. Le village québécois est petit, et il ne fait pas bon y être étiqueté de « droitiste ». Pourtant, l’urgence demeure. Les écoles, les hôpitaux, les routes ont grandement besoin d’être remis à neuf. Les toits des écoles fuient, les infirmières s’épuisent, la population vieillit, l’argent public manque. Si nous ne donnons pas un coup de barre, nos enfants ne pourront pas bénéficier des mêmes services publics que nous. Cette question — celle du niveau de vie que les Québécois veulent se donner dans l’avenir — est cruciale. L’économie québécoise peut-elle faire mieux ? Si oui, comment ? Sommes-nous « nés pour un p’tit pain » ? se demandait la génération de mes parents, ces gens venus des campagnes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale pour gagner leur vie en ville. Le Québec peut-il devenir un carrefour mondial en matière non seulement de créativité, mais aussi de création de richesse, comme le croit Daniel Audet, ex-conseiller de Bernard Landry ? L’essai qu’il signe dans ce numéro fera certainement grincer des dents ceux qui pensent que toutes les solutions ne peuvent venir que de l’État. Sa réflexion et le jeu-questionnaire irrévérencieux qui l’accompagne constituent le premier volet d’une discussion que L’actualité veut déclencher avec ses lecteurs. Le second volet s’ouvrira dans le numéro du 1er novembre. L’ex-conseiller politique Jean-Francois Lisée y proposera à son tour une série de solutions, un programme pour une nouvelle « gauche efficace ». Et lui aussi ébranlera vos idées reçues au moyen d’un jeu-questionnaire. Le leader chinois Deng Xiaoping a un jour répondu à ceux qui lui reprochaient d’être bien peu communiste, parce qu’il mettait en place tous les outils du capitalisme — propriété privée, place boursière, etc. —, qu’il se balançait pas mal de la couleur du chat, du moment que celui-ci attrapait les souris. Qu’importe, donc, la « couleur » des solutions proposées. Demandons-nous plutôt si elles sont susceptibles de dynamiser l’économie du Québec, de donner à l’État les moyens d’investir dans l’éducation et la santé de la population, d’encourager les gens à contribuer davantage et de meilleure façon à leur propre bien-être et à celui de la société. Nous avons lancé dans notre site Web un forum spécialement consacré à cette discussion. Joignez-vous à nous. À LIRE Les 700 pages de l’extraordinaire essai de David Landes, Richesse et pauvreté des nations (Albin Michel), pour comprendre comment la richesse d’un peuple dépend autant de sa géographie et, surtout, de sa culture que des hasards de la guerre et des puissants.

Affaires et économie

Halte-là, les Canadiens sont (presque) là !

Ça recommence mercredi soir prochain, dans une semaine exactement. À partir de cette date, on parlera autant de Carbo que de Mario et plus souvent de Gainey que de Harper. Nous n’y pouvons rien, l’ascendant des Canadiens de Montréal sur les médias québécois est irrésistible. J’aime le hockey, mais l’ampleur du phénomène m’échappe. Le Centre Bell est plein à chaque partie, malgré des billets qui peuvent aller jusqu’à 200 dollars l’unité. Le 15 septembre dernier, plus de 75 000 billets ont été vendus dans une seule journée. Les prix affichés au Centre Bell constituent un véritable appel à la révolution : le hot-dog s’y vend 3, 29 dollars, une bière pression 8, 34 dollars et le popcorn 5, 48 dollars. Le Canadien est fier de son nouveau chandail, mais il vous en coûtera la bagatelle de 139,95 dollars plus taxes pour en avoir un. C’est rendu aussi cher que du Armani ! Tout ça pour voir une équipe bien ordinaire composée en grande partie de travailleurs immigrés saisonniers. (J’entends déjà les murmures de Monsieur Noël…) Cette mine d’or, personne n’en voulait au Québec. Il a fallu un aventurier du Colorado pour se l’approprier pour une bouchée de hot-dog (275 millions de dollars, dont 50 millions de son propre argent). L’équipe à elle seule vaut probablement plus cher aujourd’hui. C’est comme si George Gillett avait mis la main sur le Centre Bell gratuitement. L’édifice, évalué à 225 millions de dollars dans le rôle d’évaluation foncière de la Ville de Montréal, occupe le quatrième rang mondial au palmarès des plus importants vendeurs de billets de spectacles. Il m’arrive quelquefois de trouver que nos chefs d’entreprise manquent d’audace…

Affaires et économie

Travailleurs demandés de toute urgence !

J’assistais en fin de semaine au congrès de la Fédération des chambres de commerce. Pendant qu’une partie du Québec se défoule sur le dos des immigrants et des communautés culturelles qui expriment trop publiquement leur différence, j’ai vu des gens d’affaires très inquiets par la difficulté de recruter des employés qualifiés pour assurer le développement de leur entreprise ou de leur région. Premier Tech, une entreprise de Rivière-du-Loup présente dans plusieurs marchés internationaux, n’arrive pas à combler 100 postes. Elle n’est pas la seule, 40 % des entreprises de la municipalité manquent de main-d’œuvre. Dans la région de Québec, 6 000 postes sont disponibles pour des employés qualifiés. Les dirigeantes de la Chambre de commerce de Gaspé se demandent si la région compte assez de travailleurs qualifiés pour profiter des retombées générées par la construction d’éoliennes. J’avais entendu le même discours le printemps dernier sur la Côte-Nord où les employeurs ne savent plus où trouver les ressources dont ils ont besoin. De plus, les entrepreneurs et dirigeants d’entreprises du Québec anticipent le départ à la retraite de plusieurs de leurs bons employés et se demandent par qui les remplacer. Pour eux, l’immigration est une nécessité. Sans renforts, pas de croissance. Bien sûr, les problèmes vécus au Québec ne sont pas uniques au monde. Dimanche, le New York Times racontait les efforts gigantesques (plus de 8 milliards d’Euros) du gouvernement allemand pour rehausser le taux de natalité. Plus de 25 % de la population allemande est âgée de plus de 60 ans. Ce matin, Le Figaro dresse un portrait sombre d’un Japon ethnocentrique et vieux qui a de plus en plus de mal à rivaliser avec les économies beaucoup plus jeunes et dynamiques de ses voisins asiatiques. (voir revue de presse) Le défi de la main-d’œuvre est un véritable enjeu pour le Québec. Le taux de chômage actuel n’est pas loin d’un véritable plein emploi. Ceux qui ne trouvent pas un emploi sont souvent peu qualifiés ou (cela existe) peu travaillants. Reste à concilier le besoin des entreprises aux sensibilités de la population. Ce qui est un autre beau défi !

Affaires et économie

Contre la consommation gloutonne !

Le plus jeune de mes enfants est aux études à l’université. Depuis janvier dernier, trois institutions financières lui ont offert des prêts non sollicités de 3 000 à 5 500 dollars, sans vérification de son crédit. Il ne compte plus les offres de cartes de crédit, également non sollicitées, qu’il a reçues. Heureusement, il les a toutes refusées. Mais bien des jeunes de son âge les acceptent. Ils se laissent berner par les requins du crédit facile. Bon nombre se retrouvent ensuite en faillite à 25 ans après s’être engagés dans des dépenses de consommation excessives. On devient accro au crédit comme à la cigarette : en laissant certaines institutions financières, tout comme les fabricants de cigarettes, exploiter notre naïveté et celle de nos enfants, et nous emporter dans un cercle vicieux de dépendance à long terme. Au Québec, on n’épargne plus, on s’endette. En 1985, une famille québécoise qui avait un revenu de 20 000 dollars après impôt avait une dette de consommation de 4 000 dollars en moyenne. Aujourd’hui, la même famille dispose d’un revenu de 40 000 dollars après impôt, mais a contracté une dette de consommation de 16 000 dollars. On gagne deux fois plus, mais on est quatre fois plus endetté. Mince consolation, nous ne sommes pas seuls : le virage vers la consommation et l’endettement s’observe partout en Amérique du Nord ! Cette évolution soulève deux inquiétudes, l’une pour notre vie personnelle, l’autre pour notre vie collective. Sur le plan personnel, nous travaillons moins longtemps qu’avant, mais nous vivons plus longtemps. Il y a une ou deux générations, on travaillait pendant 50 ans (de 15 à 65 ans) et on passait ensuite 10 années à la retraite. Cinq ans au travail pour chaque année de retraite. Aujourd’hui, on travaille pendant 40 ans (de 20 à 60 ans) et on est retraité pendant 20 ans. Deux ans au travail pour chaque année de retraite. Afin de conserver le même niveau de vie à la retraite, nous devrions donc épargner deux fois plus qu’avant pendant chacune de nos années de travail. Or, nous épargnons au contraire 10 fois moins ! (Voir l’encadré.) Résultat : la retraite s’annonce maigre, particulièrement pour les Québécois les moins riches. Il y aura toujours la pension de vieillesse, la rente du Québec et le supplément de revenu garanti. Mais ce n’est pas le pactole. Sur le plan collectif, notre épargne nationale sert à financer l’investissement dans l’éducation, les nouvelles technologies, les nouvelles usines et les nouvelles infrastructures, qui élèvent ensuite notre productivité, nos salaires et notre niveau de vie. Sans épargne, deux choses peuvent se produire : ou bien l’investissement n’a pas lieu ; ou bien il a quand même lieu, mais il faut s’endetter envers l’étranger pour le financer. Dans les deux cas, c’est « patate » pour le progrès de notre niveau de vie collectif. Puis-je formuler deux suggestions pour requinquer l’épargne au Québec ? La première serait que l’Autorité des marchés financiers interdise les offres non sollicitées de prêts ou de cartes de crédit, rende obligatoire la vérification du crédit et renforce les exigences minimales en matière de qualité du crédit avant qu’un prêt soit accordé. Ma seconde suggestion consisterait à obliger tous les salariés du Québec qui ne sont pas couverts par un régime de retraite d’entreprise à verser 5 % de leur paye dans un régime enregistré d’épargne-retraite (REER). Le versement pourrait être calculé sur la même base que celle qui sert à déterminer les cotisations au Régime des rentes du Québec. La somme déposée serait déductible du revenu imposable. Mais le salarié-épargnant en conserverait l’entière propriété. Notre naïveté ou notre insouciance à l’égard de l’avenir, de même que les pressions dont nous faisons l’objet de la part de certaines institutions financières, sont maintenant telles qu’il faut en venir à des solutions musclées. Nous avons besoin d’un rempart solide contre le piège de la consommation gloutonne dans lequel nous attirent nos propres pulsions et les sirènes du crédit facile.

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Affaires et économie

Épargne des ménages québécois

Évolution de l’épargne des ménages en pourcentage du revenu après impôt au Québec de 1981 à 2006 Taux d’épargne 1981 17,9 1982 19,3 1983 15,3 1984 15,5 1985 13,3 1986 10,6 1987 10,1 1988 10,0 1989 11,5 1990 12,4 1991 12,6 1992 11,8 1993 11,8 1994 10,3 1995 10,3 1996 8,0 1997 4,8 1998 4,1 1999 3,3 2000 3,8 2001 4,6 2002 4,0 2003 4,1 2004 3,4 2005 1,3 2006 1,2 (Source : Statistique Canada)

Affaires et économie

Super huard

Il se peut que les Canadiens aillent passer leurs vacances en Floride l’hiver prochain… pour économiser ! En effet, rien ne semble arrêter la progression du dollar canadien qui atteint aujourd’hui les 98 cents américain. Les économistes s’attendent à ce qu’il atteigne sous peu la parité avec le dollar américain et certains prédisent même qu’il le dépassera au cours des prochains mois. Je me réjouis à l’idée de voir un dollar canadien plus fort que le billet vert. Voilà une jolie revanche pour toutes les fois qu’un voyage outre frontières nous a coûté la peau des fesses en raison d’un taux de change défavorable. L’autre avantage est plus concret pour la majorité d’entre nous. Le prix du baril de pétrole – qui explique en partie la remontée du huard – atteint des records absolus à 81 dollars. Mais le prix à la pompe n’augmente que très lentement grâce à la force de ce même huard. Imaginez la facture énergétique si le dollar canadien était demeuré à 61 cents américains. Mais ma réjouissance est de courte durée. La pression sur les manufacturiers est déjà considérable. Ils ont des difficultés à faire aussi bien que leurs concurrents américains. Un dollar canadien plus fort les obligera à faire mieux qu’eux. Cela ne sera pas facile. Le gouvernement pourrait-il faire un effort supplémentaire pour aider les entreprises ? Je n’aime pas les subventions directes, trop souvent injustes, coûteuses et inefficaces. Par contre, ce serait un temps idéal pour diminuer encore plus les taxes sur la masse salariale. Ces taxes sont ridicules car elles pénalisent l’investissement et l’emploi. Ce sont les profits qu’il faut taxer et non pas le seul fait d’être en affaires. Allégeons donc le fardeau fiscal des entreprises pour les inciter à investir davantage en machinerie et en équipement. Le temps est propice avec la force du dollar canadien.

Politique

Au nom des incommodés

Gérard Bouchard et Charles Taylor cherchent une solution à l’épineux problème des accommodements des minorités. Notre chroniqueur suggère de s’intéresser d’abord à la majorité. Ce qui pose problème, dans toute cette question d’accommodements, c’est la réaction de la majorité. De ceux qui s’accommodent. De ceux qui se sentent incommodés. Je n’ai pas à rappeler à MM. Bouchard et Taylor que la majorité franco-québécoise est minoritaire au Canada. Et sur le continent. Sa survie même, à long terme, reste une question ouverte. Son identité n’a pas la force de la vieille pierre française ou du béton armé américain. Ces derniers 20 ans, on a chanté l’ouverture, l’interpénétration. Que du bon pain. Mais dans les neiges du dernier hiver, le Québécois moyen a perdu pied. À force de bouger les frontières de l’identité, d’ouvrir des brèches, on perd ses repères. D’autant que les Franco-Québécois ne sont pas eux-mêmes immobiles dans leur façon d’être. Mon diagnostic est le suivant. Le Québec a eu pendant deux décennies un flirt prononcé avec le post-modernisme, qui a culminé avec le choix d’André Boisclair comme chef du PQ. Mais le cumul des accommodements, d’une inquiétante réforme de l’éducation, et plus largement d’une perte de repères, provoque un retour aux valeurs sûres, un besoin de certitudes. Alors qui est ce « Nous » réhabilité par la nouvelle chef du Parti québécois, Pauline Marois, et qui cause tant de remous, y compris chez les porte-parole souverainistes ? Il est presque gênant de devoir en donner la définition, tant il s’agit d’évidences sociologiques que seule une histoire récente malmenée par le conflit idéologique entre trudeauistes et indépendantistes a réussi à charger de TNT politique. Or c’est tout simple. La nation québécoise est formée de tous les citoyens qui y habitent, c’est évident. Dans la nation, il y a plusieurs « Nous ». La majorité francophone de tradition chrétienne, sans laquelle la nation n’existerait pas. Nous ne serions qu’une province. Qu’un régionalisme culturel. Il y a le « Nous » de notre principale minorité, l’anglophone, qui ne craint pas de se définir comme telle et de revendiquer, comme les autres « Nous » des communautés juives, grecques, italo-québécoises, dont les associations – plus fortement financées par Québec que par Ottawa, contrairement à ce qu’on pense généralement – portent haut et fort l’identité spécifique et les revendications de leur groupe, de leur « Nous ». Les frontières de tous ces « Nous » sont éminemment poreuses, et c’est tant mieux ! Les mariages mixtes, les transferts linguistiques, l’immigration continue, tout cela brouille, métisse, interpénètre, pour le plus grand bien civique du Québec. Pas question, donc, de tenter de trouver des frontières entre « Eux » et « Nous », des critères, des tests ou autres balivernes. Un simple constat, que le nous majoritaire est au centre, au cœur de la nation, que cet état lui confère droits et devoirs. Le refus de ce constat mène à l’égalité des langues, donc au trépas de la loi 101, à l’égalité des histoires, donc à la marginalisation du récit québécois s’affirmant malgré les aléas et les conflits, ramené à une histoire parmi d’autres de tous les immigrants venus s’installer sur notre quadrant d’Amérique. Le refus de ce constat mènerait soit à enlever la croix sur le Mont-Royal, soit à y ajouter une étoile de David et un croissant illuminés, en faisant une rotation annuelle pour qu’aucun d’entre eux ne détienne en permanence la place centrale, et en dégageant de l’espace pour les futures demandes. Les amis de la montagne ne seront pas contents. À grands traits : le Québec existe parce que sa majorité a vécu une histoire singulière, qu’elle parle le français et qu’elle est porteuse d’une tradition religieuse. Évacuer ou dévaluer cette réalité, c’est perdre l’estime de soi et, à terme, détester l’autre. La majorité franco-québécoise doit donc réaffirmer ses repères et en établir la prédominance sur ces trois plans : l’histoire, la langue et la religion. L’histoire. Les fortes ventes de fictions historiques, le succès des grands spectacles historiques ou de chansons sur les aïeux démontrent l’appétit renouvelé du Québec pour ses racines. Il faut célébrer et faire partager cette histoire. Celle de nos contacts avec les premiers habitants. Celle de notre passé parfois trouble avec l’esclavage, l’antisémitisme et le duplessisme. Celle de la transformation de nos rapports notre minorité anglophone – hier conquérante, aujourd’hui coexistante – et de notre voisinage avec les communautés culturelles. Mais notre histoire à nous, au centre. L’histoire de ce qui nous fait uniques et non, comme le propose l’inacceptable réforme en cours, l’histoire de ce qui ne nous différencie de personne d’autre. On nous fabrique une histoire vide d’identité, pour un peuple qui doit au contraire la célébrer et construire sur elle. La langue. On a fait de grands progrès depuis les années 1960. Mais on sent depuis 10 ans une série de petits reculs : dans la langue de travail, dans la proportion d’élèves inscrits au primaire en français, dans le choix de la langue au cégep, dans l’affichage. Si on veut des accommodements fructueux, la garantie de pouvoir parler une langue commune est une condition essentielle. Et sait-on que, 30 ans après la loi 101, lorsque les allophones abandonnent leur langue d’origine, ils choisissent toujours majoritairement l’anglais (à 54%) ? Ailleurs, on répond avec détermination à de moindres inquiétudes. Au Royaume-Uni, un des derniers gestes de Tony Blair fut de réclamer que désormais 100% des nouveaux immigrants connaissent l’anglais au point d’entrée. La France réclame maintenant que 100% de ses futurs immigrants sachent le français avant de franchir sa frontière, y compris pour les réunifications familiales. Les élus américains proposent de réclamer des futurs immigrants mexicains la connaissance de l’histoire des États-Unis et de sa langue avant de faire le voyage. Tous veulent empêcher la formation sur leur territoire de groupes trop refermés sur eux-mêmes. Alors, pourquoi le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec se contente-t-il du fait qu’une proportion de 57% des nouveaux arrivants connaissent le français ? La religion. C’est le cœur de l’affaire au Québec, comme sur la planète, en 2007. Après avoir vécu une surdose de catholicisme jusqu’en 1960, les Québécois avaient traversé une période de rejet, puis vivaient la laïcisation des institutions, tout en prodiguant, pour la plupart, un attachement plus cordial que spirituel envers les églises, curés et évêques, donc envers toute cette partie d’histoire et d’identité. Relation tourmentée, maintenant apaisée. La grande majorité des Québécois (88%) se déclarent chrétiens, croyants plus ou moins pratiquants, vivant une religion soft : baptêmes, mariages, enterrements, Noël et inscription des bambins à la pastorale de l’école. Nous n’entretenons que de lointains rapports avec Benoît XVI. Mais la croix sur le mont Royal, dans les villages et à l’Assemblée nationale sont des marques à la fois de notre passé et du fil qui nous y lie. On le tend à sa guise. On peut le lâcher, mais pas le couper. Nous voici pourtant à un point de rupture. Nos penseurs gouvernementaux viennent de mettre un terme à l’enseignement religieux à l’école. Votre fillette n’aura pas de préparation à sa première communion. Des laïcs lui enseigneront l’histoire du petit Jésus, mais aussi celle de Bouddha, Allah et Yahvée. Si on veut du pur jus, il faut les envoyer à la paroisse, le dimanche. Eh oh ! Il y a le soccer, la piscine et le hockey. Pas que ça à faire, la religion ! Lorsque les 75% de parents (dont un bon nombre de religieux convaincus) qui ont choisi l’enseignement religieux s’en rendront compte, le tollé sera pire que celui du bulletin non-chiffré. L’aménagement de la religion de la majorité (chrétienne) à l’école est donc sur le point de passer à la trappe. (Lire « L’école de tous les dieux ») Au même moment, le religieux des minorités entre dans nos institutions publiques par la porte des accommodements : kirpan admis à l’école par décision de la Cour suprême du Canada, demandes d’exemption de leçons de flûte à bec ou, pour de jeunes musulmanes, de cours natation mixtes. Qu’on ne se surprenne pas que cela cause des remous ! Notre ami Julius Grey est le défenseur des accommodements, dont le kirpan, ce petit couteau inoffensif et bien caché que les sikhs portent sur eux, malgré l’interdiction totale d’armes blanches dans les écoles. Il a un argument imparable, car il part du point de vue de l’intégration : le jeune sikh qui a droit à son kirpan ira à l’école publique, où il sera mieux intégré à la société. Si on le lui refusait, il irait à l’école sikh, avec les siens, et serait moins intégré. On en conclut qu’il n’y a rien à faire. Que c’est un mal nécessaire. C’est faux. Il faut, à mon humble avis, prendre collectivement cette décision de principe : au Québec, l’école sera d’abord laïque et, dans une case horaire déterminée, ouverte aux enseignements religieux. Je m’explique : dans ma proposition, aucune école confessionnelle ne sera financée par l’État – ni publique, ni privée – ni chrétienne, ni juive, ni musulmane. Au sein de l’école laïque, et à leur charge, les grandes religions disposeront d’une case horaire par semaine – disons, une heure trente le vendredi matin — qu’ils aménageront à leur gré. On pourrait y ajouter un créneau horaire en parascolaire. Aux parents d’y inscrire leurs enfants et de payer un supplément s’il est requis. Le membre d’un clergé qui utiliserait cette fenêtre pour enseigner la haine ou toute forme d’exclusion serait radié. Les parents que cela n’intéresse pas, enverront leurs enfants au nouveau programme Éthique et culture religieuse. Voilà un aménagement qui colle aux besoins de la majorité et à laquelle les minorités religieuses pourront et devront s’accommoder. Mais que fait-on des droits acquis ? Les clauses grands-pères ont été inventées pour cela. Le primaire et le secondaire durent 12 ans, maternelle comprise. Ajoutons cinq ans pour les enfants nés et à naître. Et affirmons que, dans cinq ans, l’État cessera de financer les écoles religieuses au niveau de la maternelle. L’année suivante, à la première année, et ainsi de suite jusqu’à la fin du régime de subventions, dans 17 ans. Des aménagements pourront être faits pour la fratrie. Le droit aux écoles religieuses privées non subventionnées est, lui, protégé par des traités internationaux. Il faut le respecter, l’encadrer sérieusement, en aucun cas ne l’encourager. *** Inscrivons dans une constitution québécoise ce principe de l’école laïque et ouverte aux religions, consacrons dans ce texte fondamental nos choix au chapitre de la prédominance du français et du fait québécois dans ce coin d’Amérique. Introduisons-y également, pour la première fois, une hiérarchie. Le droit à l’égalité, notamment à l’égalité des sexes, doit prédominer dans la sphère publique et dans la sphère privée (c’est-à-dire hors de la pratique religieuse proprement dite) sur la liberté de religion. En cas de conflit entre les deux, nos juges et administrateurs sauront désormais quoi privilégier. Dans cette constitution, conférons une citoyenneté québécoise, concomitante avec la canadienne, et qui attribuerait le droit de vote aux élections québécoises. Pour les nouveaux arrivants, cette citoyenneté, comme la canadienne, serait assortie de conditions : connaissance historique et culturelle du Québec, connaissance de la langue officielle. Cela est trop sévère ? Étiez-vous sincère quand vous vouliez que le français soit la langue officielle ? Il y a un moment où il faut être sérieux, sous peine de ne pas être pris au sérieux. Ainsi équipés, nos juges et nos administrateurs publics pourront voir venir de façon plus cohérente — et convergente avec les vœux de la majorité des Québécois — les demandes d’accommodements qui deviendront d’autant plus raisonnables que les demandeurs seront avertis du cadre qui leur est légitimement indiqué. *** J’ai longtemps pensé que les promoteurs d’un hymne national québécois faisaient preuve d’enthousiasme prématuré. Je croyais cette tâche plus utile pour les premiers mois d’un Québec souverain. Il est vrai que le concept a une odeur de boules à mites. Sauf lorsqu’on voit, dans nos rues, à chaque étape du Mundial, nos compatriotes encourager les équipes de leurs pays d’origine avec ces chants enracinés en eux. L’heure me semble venue d’un grand concours débouchant en un hymne rassembleur. Tout se tient. Si les Québécois se musclent l’épine dorsale, s’ils posent des règles nouvelles et claires, il se trouvera encore 1000 sujets à débats. Des décisions plairont, d’autres irriteront. Mais nous serons d’autant plus tolérants que nous nous saurons respectés. Nos nouveaux citoyens se plieront d’autant plus aux décisions de nos élus et de nos juges qu’ils auront été informés et accueillis par un peuple qui sait ce qu’il est et ce qu’il veut. Et qui peut, en plus, le chanter. *** COMPLÉMENT : Kirpan, Niquab, Érouv Équipés de la nouvelle constitution que je propose, nos juges et nos administrateurs publics pourront voir venir de façon plus cohérente – et convergente avec les vœux de la majorité des Québécois – les demandes d’accommodements qui deviendront d’autant plus raisonnables que les demandeurs seront avertis du cadre qui leur est désormais bien légitimement indiqué. Qu’auraient fait nos juges avec le Kirpan ? Je n’en suis pas certain. Mais la tentation de laisser passer ce jeune Sikh pour la seule raison de l’intégrer ne jouerait plus. Il n’aurait d’autre endroit où aller qu’à l’école laïque. Peut-être pourrait-il porter son Kirpan pendant son heure d’enseignement religieux ? Aller, va. Le voile ? Franchement je m’y suis habitué et ce qu’on met sur sa tête ne devrait pas soulever l’ire nationale. On a plus urgent. Idem pour l’Érouv, ce fil qui crée un périmètre dans un quartier, comme à Outremont, pour permettre aux juifs pratiquants de se déplacer pendant le Sabbat. Il ne dérange personne. Seuls ceux qui voudraient faire tomber la croix sur le Mont-Royal, donc laïciser jusqu’à plus soif, peuvent s’offusquer d’un signe aussi invisible de présence religieuse. Mais comme le gouvernement travailliste britannique et comme le grand Mufti d’Égypte, je pense que la Burka, le Nikab ou toute pratique couvrant le visage ne devrait pas être tolérée dans les tractations avec les institutions publiques (écoles, fonction publique, justice et, bien sûr, bureau de vote) et que la loi devrait permettre aux institutions privées – commerces et autres – d’en refuser le port. « C’est vraiment le simple gros bon sens, disait Tony Blair, que lorsqu’une partie essentielle de son emploi est de communiquer avec les gens, il est important de voir le visage. »

Affaires et économie

Halte aux scandales et à l’indifférence !

L’actualité, 1er octobre 2007 Pour la rentrée, j’ai demandé à deux professeurs de gestion de se prononcer sur les grandes questions économiques de l’heure. Michel Magnan, vice-doyen de l’École de gestion John-Molson (Université Concordia), et Michel Patry, directeur de HEC Montréal, se sont prêtés au jeu. L’un est comptable et l’autre est économiste. Voilà ce qui les distingue. Car tous les deux portent la barbe et ont le même prénom. Les deux ont obtenu leur doctorat dans des universités de la côte Ouest, leurs carrières sont liées à HEC Montréal et ils occupent maintenant des postes de direction au sein de leurs établissements respectifs. Ces hommes, qui figurent parmi les observateurs les plus fins et les plus aguerris du milieu des affaires, partagent aussi plusieurs convictions, dont l’importance pour les universitaires de se faire entendre dans les grands débats économiques et sociaux. Ce dont ils ne se privent pas. Michel Magnan, 49 ans, s’en fait même une spécialité et un devoir. Il a donné plus de 50 entrevues au cours des deux dernières années. De l’émergence des fonds d’investissement privés (comme Blackstone ou KKR) à la rémunération des grands patrons, du rôle des conseils d’administration à la transparence des fonds de couverture (les fameux hedge funds), rien ne lui échappe, et il a une opinion sur tout. Notre entrevue, prévue pour durer 60 minutes, s’est étirée pendant deux heures et demie par un bel après-midi d’été, dans un café d’Outremont. C’est la diversité culturelle, et le bouillonnement intellectuel qui l’accompagne, qui a amené Michel Magnan à l’Université Concordia. « La moitié des élèves ont un parent né à l’étranger. Concordia est à l’image de ce que sera Montréal dans 10 ans », dit-il. Ancien professeur à HEC Montréal, il est maintenant titulaire de la chaire de comptabilité Lawrence Bloomberg (Université Concordia) et vice-doyen de l’École de gestion John-Molson, où il est responsable des études de deuxième et de troisième cycle. Depuis sa nomination au titre de directeur de HEC Montréal, en septembre 2006, Michel Patry, 50 ans, a moins de temps que son confrère pour intervenir dans les débats publics. Les célébrations, cette année, du 100e anniversaire de la plus importante école de gestion du Canada – elle compte 12 000 étudiants et plus de 250 professeurs permanents – l’ont accaparé. Je l’ai rencontré dans son magnifique bureau du chemin de la Côte-Sainte-Catherine. L’immense fenêtre offre une vue panoramique sur la piste d’athlétisme du collège Jean-de-Brébeuf, le voisin immédiat. Courses, compétitions, efforts, entraide : je suis sûr que le directeur de la prestigieuse école trouve dans cette vue beaucoup d’inspiration. Amoureux de HEC depuis la première fois qu’il y a mis les pieds, Michel Patry a passé l’essentiel de sa vie d’adulte dans cet établissement, mis à part les années consacrées à ses études de doctorat en théorie économique, à l’Université de la Colombie-Britannique. « J’ai un parcours atrocement linéaire », dit-il. Linéaire peut-être, mais pas si banal, car ce n’est pas tous les jours qu’on prend la tête de l’établissement dans lequel on a présidé une association étudiante. Le milieu des affaires a été maintes fois secoué ces dernières années, du scandale d’Enron, aux États-Unis, à la condamnation, cet été, du financier Conrad Black. « J’ai une responsabilité comme enseignant, dit Michel Magnan en sirotant un jus de fruits. Je dois dénoncer certaines pratiques. Je déplore que les professeurs aient été très peu nombreux à expliquer les scandales qui ont éclaboussé des entreprises. » Son héros, c’est le professeur Erik Lie, de l’Université de l’Iowa, qui a alerté en 2005 la commission des valeurs mobilières américaine, la Securities and Exchange Commission (SEC), d’un scandale potentiel concernant l’attribution, à des dirigeants de 140 entreprises, d’options dont les dates d’émission avaient été frauduleusement modifiées. Magnan en appelle aussi à la responsabilité de ses collègues comptables : « Certains ne se posent pas suffisamment de questions et n’ont pas de perspective éthique sur leur travail. » Et que dire des salaires mirobolants versés à certains patrons ? La rémunération moyenne des 100 PDG les mieux payés au Canada atteignait neuf millions de dollars pour chacun en 2005. L’ancien président de Home Depot, Bob Nardelli, a obtenu une indemnité de départ de 210 millions de dollars quelques mois avant de prendre les commandes de Chrysler. Michel Patry comprend très bien l’enjeu. « Il y a un marché pour les gestionnaires de très haut niveau, qui sont très mobiles et très demandés, explique-t-il. Mais il y a des situations choquantes. Une rémunération excessive du président peut entraîner un sentiment d’injustice de la part des autres salariés et s’avérer très corrosive dans une organisation, car on détruit la légitimité et le sentiment d’appartenance. » Les PDG d’aujourd’hui profitent de la loi de l’offre et de la demande. Mais pour ça, encore faut-il qu’ils soient compétents. D’où cette question : nos écoles de gestion forment-elles une bonne relève de gestionnaires et d’entrepreneurs ? Michel Magnan n’en est pas sûr. Il craint qu’en privilégiant l’activité intellectuelle et la théorie, les écoles de gestion ne se déconnectent de la réalité du milieu des affaires en particulier et de la société en général. Les universités, qui pour beaucoup ont adopté la règle tacite du « publish or perish » (publie ou meurs), mettent ainsi davantage l’accent sur les travaux de recherche que sur le savoir pratique. « Il ne faut pas perdre de vue la finalité de l’enseignement : l’acquisition de connaissances qui ont une incidence sur le développement économique et social », dit-il. Justement parce qu’elle veut s’inscrire dans cette réalité économique et sociale, HEC Montréal a mis en place dès sa création le plus grand département de sciences humaines de toutes les écoles de gestion d’Amérique du Nord. « Nous offrons des cours d’économie, de sociologie et de psychologie, parce que nous croyons qu’il faut avoir une compréhension élargie du monde et des individus », dit Michel Patry. Le sort des entreprises et celui de la société qui les entoure sont intimement liés. Voilà pourquoi la prospérité future du Québec dépend de la bonne gestion et du succès de ses entreprises. Elles ont devant elles de redoutables défis. Le tiers des propriétaires des 230 000 PME québécoises prendront leur retraite au cours des cinq prochaines années. Ce passage de flambeau se produit au moment même où la concurrence internationale est de plus en plus vive. Les entreprises du Québec parviendront-elles à relever le défi ? « Elles n’ont pas le choix, puisque 60 % de ce que le Québec produit est vendu sur d’autres marchés », dit le directeur de HEC, où la mondialisation se vit déjà dans les salles de cours : 30 % des étudiants viennent de l’étranger et l’école a signé des programmes d’échange avec plus de 81 établissements dans le monde. La mondialisation a aussi ses victimes et ses revers. Des secteurs entiers de l’économie québécoise, comme le textile et le bois, accusent des dizaines de milliers de pertes d’emplois. Alcan, l’une des plus grandes multinationales canadiennes, est passée récemment sous contrôle étranger. Michel Patry dit avoir un pincement au cœur chaque fois qu’il aborde la question. « Cela fait partie du jeu, mais c’était l’un des seuls sièges sociaux de prestige établis à Montréal. » L’enjeu de la mondialisation en cache un autre : celui de la compétitivité des entreprises. En août, une étude du Groupe Financier Banque TD révélait que, de 2002 à 2006, la croissance de la productivité de l’économie canadienne avait été trois fois moindre que celle de l’économie américaine. L’économie québécoise enregistre un écart encore plus considérable avec celle des États-Unis : une croissance de la productivité cinq fois moins rapide. Cela veut dire que les économies canadienne et québécoise sont de moins en moins compétitives. Notre situation s’est détériorée en comparaison de la grande majorité des pays industrialisés membres de l’OCDE, où nous sommes passés du 3e rang (en 1973) au 16e (en 2006). Une situation « alarmante et urgente », selon Michel Magnan. « J’ai vécu aux États-Unis dans les années 1980. La concurrence japonaise soulevait de grands débats. De nombreux livres et articles ont été publiés. Au Québec, personne n’a l’air de s’inquiéter de ce qui se passe en ce moment : on semble se complaire dans une situation confortable, mais fragile. Or, il faut développer et créer de la richesse. Le réaménagement de l’échangeur des Pins, à Montréal, a coûté 35 millions de dollars, et celui du rond-point de l’Acadie, 120 millions. Où va-t-on trouver l’argent pour réparer ou refaire tout le reste ? » demande Michel le comptable en terminant son jus de fruits.

Culture

Les dieux de la nature

En Sicile, à Syracuse, l’église de l’évêché possède une façade baroque inspirée par la Contre-Réforme espagnole. Son toit repose néanmoins sur d’authentiques colonnes grecques et les fondations de l’édifice sur celles d’un antique temple romain. Trois religions sur un même lieu. La catholique prétend être la seule vraie, mais elle n’est qu’une secte qui a réussi grâce à la guerre. Le 28 octobre 318 de notre ère, un militaire de 34 ans, coempereur romain de la Gaule, de l’Espagne et de l’Angleterre, tentait de conquérir l’Italie. La bataille décisive allait avoir lieu sur les bords du Tibre, au pont Milvius. La veille de l’affrontement, le général Constantin faisait un rêve dans lequel il voyait un chrisme (c’est-à-dire les deux premières lettres du nom du Christ en grec, un « X » et un « P » croisés et superposés) et entendait une voix lui dire : « Tu vaincras sous ce signe ! » Constantin avait prestement orné son casque de ce chrisme et l’avait fait dessiner sur les boucliers de ses soldats, qui étaient en fait des païens. Une fois devenu césar, l’ambitieux militaire conclut de sa victoire qu’il devait se convertir au christianisme. Après avoir mis fin aux persécutions contre les chrétiens, Constantin, sans rejeter les rites païens de ses sujets majoritaires, les vida néanmoins de leur sens en interdisant les coûteux sacrifices d’animaux. Puis, il favorisa le réseau des évêchés, construisant de multiples églises, devenant à défaut d’être pape une sorte de « président » de l’Église naissante. D’où le succès de la secte des chrétiens (qui ne représentaient que 10 % de la population de l’Empire), aujourd’hui la puissante Église romaine que l’on sait. Certains voient dans Constantin César l’instrument de la volonté divine. D’autres se demandent si la collusion entre le trône et l’Église ne servait pas les fins de l’empereur. Paul Veyne, professeur au Collège de France, raconte cette histoire de façon extrêmement nuancée et vivante. Il montre bien que le passage du paganisme romain au christianisme coutumier transforma le monothéisme d’origine en un polythéisme efficace (Dieu, le Fils, l’Esprit saint, la Vierge), les saints remplaçant souvent les idoles d’hier. De nombreuses sectes n’ont pas connu le même succès. Est-ce qu’aujourd’hui l’écologie, avec ses gourous christiques, ses prophéties de fin du monde, ses appels à la Nature sacrée, annonce une nouvelle religion ? Le capitaine au long cours Jean Lemire, en scientifique, récuse cette appellation et craint au contraire une banalisation du danger qui menace la terre. Claude Allègre, lui aussi un scientifique, affirme dans Ma vérité sur la planète que certains écologistes radicaux forment déjà une « secte verte » dangereuse et dénonce un dérapage du principe de précaution. Il est contre toute dégradation de la terre, mais soutient, en optimiste, que les scientifiques trouveront des solutions aux gaz à effet de serre, par exemple. N’ont-ils pas, dans la foulée du protocole de Montréal, mis au point un substitut aux CFC, qui menaçaient la couche d’ozone ? Allègre s’en prend notamment à la stratégie des catastrophes annoncées, qui assure le fonds de commerce des émotions médiatiques. Tentant tout simplement de rappeler que la nature ne doit pas être privilégiée ou déifiée, il cite volontiers Marcel Gauchet : « L’amour de la nature dissimule mal parfois la haine des hommes. » Cet ancien ministre veut protéger la croissance industrielle, dont on ne peut priver les pays pauvres, et propose des priorités immédiates : la répartition de l’eau potable, la gestion des déchets. Il rappelle que la planète a connu des périodes de réchauffement ou de glaciation bien avant l’intervention humaine, que le soleil et les océans sont des acteurs imprévisibles, et la climatologie, une science incertaine soumise à des modèles mathématiques qui se sont déjà révélés faux. Ce que Claude Allègre propose, c’est d’aborder les problèmes écologiques avec une rigueur scientifique, pour tenter de protéger tout à la fois la civilisation et la vie. Il est du côté de l’harmonie et de l’adaptation. Peut-on lui reprocher d’avoir des craintes devant les positions radicales de la « secte verte » ? — Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), par Paul Veyne, Albin Michel, 320 p., 33,95 $. Ma vérité sur la planète, par Claude Allègre, Plon/Fayard, 237 p., 32,95 $ Quand notre monde est devenu chrétien La secte chrétienne posait aux païens une question agressive et neuve : « Quelle est la religion vraie, la vôtre ou la nôtre ? » Cette question de la vérité peut sembler naturelle, immédiate et éternelle dans tous les domaines, mais, au cours des siècles, elle ne l’est pas. Paul Veyne