Analyses et opinions

Société

Fils et filles de Radisson

L’écrivaine Hélène Pedneault plaidait récemment, dans un excellent texte publié dans Le Devoir, pour que les Québécois – et les pouvoirs publics qui dépensent leurs impôts – investissent de façon plus créative dans la symbolique identitaire. Un fort joli concept en ces temps où bien des gens s’inquiètent de l’identité québécoise. Indiquer où sont enterrés l’écrivaine Anne Hébert et quelques autres grands de notre histoire – pour que les gens puissent y emmener leurs enfants – est une tâche peu coûteuse et assez simple. (Le ministère du Tourisme pourrait produire une carte.) Ajouter sur les panneaux routiers les noms amérindiens de certains lieux est une autre bonne idée, déjà plus coûteuse mais ô combien rassembleuse. Qu’un panneau, à la sortie de l’aéroport Trudeau, indique à quelle distance se trouve le centre-ville de Montréal, c’est normal. Ce serait encore mieux s’il donnait la même information pour Trois-Rivières, Québec… et pourquoi pas Natashquan, comme le propose Hélène Pedneault ? Le « 1 298 km » rappellerait aux gens combien ce pays est vaste. Et combien il a fallu de courage et d’audace aux premiers arrivants pour s’y aventurer. Car depuis quelques mois, la peur semble au programme de bien des émissions radiophoniques et conversations de salon. Mais de quoi au juste avons-nous peur ? Des accommodements que la société pourrait consentir à quelques musulmans ou à quelques juifs, largement minoritaires ? Cela menacerait l’identité, la tradition ? Il faudrait donc se replier derrière la palissade ? Et si on relançait plutôt l’esprit d’entreprise et de découverte des coureurs des bois, comme Nicolas Perrot ou Jean Cadieux ? Eux aussi sont notre tradition ! Pourquoi ne nous référons-nous qu’à la société conservatrice et religieuse d’après la Conquête ? Nous sommes aussi les fils et les filles de Pierre-Esprit Radisson et de Médard Des Groseilliers ! Comme nombre des premiers Français émigrés en Nouvelle-France, ces jeunes hommes étaient de pauvres citadins fuyant un monde de contraintes sociales et religieuses qui les condamnaient à la misère. Dans le Nouveau Monde, où ils arrivaient, le prestige ne s’acquérait pas par les liens du sang. Un destin pouvait être forgé. Il était le fruit du talent, du travail, du mérite. Chose impossible en France. Mieux encore, les jeunes Français d’ici qui franchissaient la palissade de bois des forts découvraient une culture où l’enfer n’existait pas (les Amérindiens n’y croyaient pas), où les femmes participaient au pouvoir politique, où elles étaient libres, même, de se donner à qui elles voulaient, quand elles voulaient, jusqu’au jour où elles choisissaient un mari. Ah, l’égalité des femmes, si on y tient tant, c’est peut-être à cause d’elles ! Les « Sauvages » faisaient preuve d’hospitalité et de tolérance à l’égard de ces Blancs laids, poilus et bedonnants, qui ne savaient pas maîtriser leurs émotions ! (Merci, Georges-Hébert Germain, de nous raconter tout ça dans Les coureurs des bois, aux éditions Libre Expression.) De l’union de ces Européens hardis avec les Amérindiens allait naître une culture nouvelle, fondée sur la tolérance et la liberté individuelle – des mots qui, depuis quelques mois, dans la bouche de certaines personnes, résonnent malheureusement comme des injures. Tolérer des différences ? Religieuses ? Étienne Brûlé, Médard Des Groseilliers, Pierre-Esprit Radisson ont certainement eu peur, eux aussi… de l’autre. Un Iroquois en armes est plus effrayant qu’une femme voilée qui demande à voir un médecin de sexe féminin. Pourtant, ces explorateurs ont lancé leur canot vers l’avant. L’identité québécoise n’est pas faite que de terres et de clochers, elle l’est aussi de la folle audace et de l’appât du gain qui motivaient les coureurs des bois, ainsi que des valeurs des Amérindiens qui les ont influencés. Elle pourrait être faite un jour de tout ce que nous emprunterons aux nouveaux arrivants et que nous québéciserons, si nous avons le courage de ne pas nous enfermer dans nos traditions ! (Le sirop d’érable ne fut-il pas amérindien avant de devenir… québécois ?) Nous sommes les fils et les filles d’Étienne Brûlé et de Pierre-Esprit Radisson. Tant qu’à faire dans la symbolique identitaire, pourquoi pas celle-là ? —- À LIRE Le bien beau livre de Georges-Hébert Germain Les coureurs des bois : La saga des Indiens blancs, aux éditions Libre Expression.

Publicité
Affaires et économie

L’indispensable apport de Power Corporation au Québec

Selon un correspondant, Power Corporation ne rapporterait « pas grand-chose au Québec ». Permettez-moi de d’apporter quelques nuances… En tenant compte des employés de la Corporation financière Power, de Gesca (7 quotidiens) et du siège social, Power est sans doute l’un des 25 plus importants employeurs du Québec, au même niveau que Transcontinental et que Pratt & Whitney. Ce n’est pas rien. C’est la septième plus grande entreprise au Canada, tous secteurs confondus, et la première dont le siège social est au Québec. Power Corporation est de la taille d’Esso, de Loblaw ou de la Banque Royale. Là encore, ce n’est pas rien. Les activités du siège social rapportent des millions de dollars à l’économie montréalaise, d’abord pour les bureaux d’avocats et de services professionnels, mais aussi les hôtels et restaurants utilisés par les nombreux visiteurs étrangers qui se rapportent au siège social de l’organisation, sans compter les services de messagerie, de télécommunications, de transport, etc., etc. C’est un grand contribuable. Power Corporation a versé des impôts d’environ 900 millions de dollars aux deux gouvernements en 2006. Plus des deux tiers de ses dirigeants sont des francophones. Pour un gestionnaire québécois, c’est l’une des seules grandes entreprises du Québec à vocation vraiment internationale. Il n’y a pas une université, un hôpital, un musée ou une grande cause philanthropique qui n’a pas compté sur l’immense générosité de Power Corporation et de la famille Desmarais. Le domaine de la famille Desmarais à Sagard est une PME à elle seule! Quelle drôle d’idée que celle voulant que la finance ne soit pas une « vraie industrie » et que les questions de productivité ne la concernent pas. Les Desmarais ont toujours augmenté la compétitivité et la rentabilité des entreprises dont ils sont actionnaires. Vous en avez la preuve chaque année quand ses résultats annuels sont divulgués. Les milliards de dollars en dividendes (le taux a presque doublé depuis cinq ans) versés par Power Corporation ont enrichi les Desmarais, bien sûr, mais aussi tous les actionnaires de Power et de la Corporation financière Power, notamment les caisses de retraite dont dépend une partie de notre avenir… Les Desmarais vivraient « de la spéculation » alors que les Coutu et autres seraient de véritables entrepreneurs. Demandez à n’importe quel grand dirigeant d’entreprise du Québec ce qu’il pense de Paul Desmarais. Et si vous n’êtes pas convaincu(s), expliquez-moi comment un propriétaire d’un petit circuit d’autobus à Sudbury peut s’imposer comme l’un des grands financiers de la planète sans un talent, un flair et une stratégie extraordinaires. Je pense qu’on peut être fier de Paul Desmarais, ce Franco-Ontarien d’origine qui a choisi le Québec et Montréal pour bâtir un empire international. En connaissez-vous beaucoup d’autres comme lui au Québec ?

Affaires et économie

L’incroyable sens des affaires des Desmarais

C’est maintenant fait, Suez et Gaz de France fusionneront en 2008. Suez est une énorme entreprise. C’est le sixième opérateur gazier en Europe et le cinquième producteur d’électricité. Elle compte 200 millions de clients individuels et dessert 3 000 municipalités. Gaz de France est une société d’État française qui exploite le premier réseau de distribution de gaz naturel en Europe. Le nouveau groupe fusionné deviendra la quatrième plus grande société dans le domaine du gaz et de l’électricité au monde, le numéro un dans le gaz naturel liquéfié. On parle d’une capitalisation boursière de 80 milliards d’Euros, plus de 120 milliards de dollars canadiens. Qui en est le principal actionnaire privé et le deuxième actionnaire après l’État français ? Power Corporation, via son alliance avec le financier belge Albert Frère. Le Groupe Bruxelles-Lambert (GBL), dirigé par les familles Frère et Desmarais, était en effet le principal actionnaire de Suez. Trouvez un secteur économique qui a le vent dans les voiles et vous retrouvez rapidement Power Corporation. Le pétrole est en forte demande ? GBL est le principal actionnaire de la quatrième pétrolière intégrée au monde, la société française Total. On construit beaucoup en Asie et il faudra moderniser les infrastructures dans les pays occidentaux ? GBL détient 17,2 % de Lafarge, le numéro un mondial du ciment et le numéro trois du béton. Le vieillissement de la population à l’Ouest et l’enrichissement à l’Est favorisent une forte croissance dans le domaine de l’assurance et des produits financiers ? La Great-West, le Groupe Investors et Putnam Investments aux États-Unis géraient un actif de 554 milliards de dollars à la fin de l’exercice 2006. La Chine est en plein boom économique ? Les Desmarais sont actifs dans ce pays depuis presque 30 ans. Par contre, ils ne sont plus dans les pâtes et papier depuis 1989 (vente de Consolidated Bathurst), les chantiers maritimes (Power a déjà été propriétaire des Chantiers Davie) et depuis bien longtemps dans le transport interurbain par autobus. Dire que cela avait commencé par une toute petite compagnie d’autobus…

Affaires et économie

Vive les profits !

Au plus fort de la tourmente boursière des dernières semaines, plusieurs experts prédisaient que les banques américaines pourraient essuyer des pertes totalisant 250 milliards de dollars à cause de la crise des prêts hypothécaires à risque. On s’est inquiété du sort des propriétaires de maison incapables de rembourser leurs prêts, des prêteurs hypothécaires qui avaient consentis de tels prêts, des hedge funds qui en avaient trop dans leur portefeuille, mais jamais des grandes banques. Pourquoi? Parce qu’elles sont solides. Des pertes de 250 milliards, c’est énorme, mais il est facile de tenir le coup quand on a amassé 359 milliards de profits en 2005 et en 2006. C’est la même chose avec la Banque Nationale du Canada. La BNC est la banque canadienne la plus exposée au fameux papier commercial adossé à des actifs. A-t-elle été imprudente? Probablement. Cela lui coûtera-t-il cher ? Bien sûr. Les actionnaires seront-ils pénalisés ? À court terme, sans aucun doute. La banque est-elle menacée ? Absolument pas. La BNC a pris des mesures pour que ses clients individuels et les PME ne soient pas touchés et manquent de liquidités. Elle pourrait devoir faire la même chose avec ses clients de la grande entreprise. Tout cela pourrait lui coûter quelques milliards ou quelques millions, nul ne le sait pour le moment. Mais dans un cas comme dans l’autre, sa solide situation financière lui permettra de passer à travers cette crise. Certains ragent quand les banques affichent leurs somptueux profits. Je les comprends, mais c’est le prix pour dormir en paix. Et cela, comme dit la publicité, ça n’a pas de prix.

Affaires et économie

Où vit-on le mieux ?

Depuis le temps qu’on en parle, voici enfin une étude objective et nuancée sur le niveau de vie des Québécois comparativement aux autres Nord-Américains. La conclusion ne surprendra pourtant personne : les familles s’en tirent bien et les plus riches paient davantage d’impôts. Pourtant, l’article en vaut la peine. Le magazine Affaires PLUS a comparé la situation de neuf couples de professionnels occupant le même type d’emploi et ayant deux enfants dans neuf villes nord-américaines différentes. Le magazine a voulu mesurer le niveau de vie des Montréalais à celui des habitants de villes semblables, soit Chicago, Boston, Atlanta, Houston, San Francisco, Vancouver, Calgary et Toronto. L’exercice a été fait sérieusement et la journaliste Isabelle Ducas a expliqué avec toutes les nuances appropriées les résultats de cette étude. La firme de ressources humaines Watson Wyatt a comparé les salaires payés dans chacune des villes. Les comptables de Samson Belair/Deloitte Touche ont comparé les impôts et les charges sociales, et Runzheimer International, le coût de la vie (logement, transport, nourriture, etc.) dans chacune des neuf villes. On a pris pour acquis qu’une chef comptable et un programmateur informatique ont une couverture d’assurance soins de santé payée par l’employeur, comme 60 % des Américains. Résultat : Toronto vient au dernier rang et Montréal en huitième position. Le couple montréalais gagne moins et paie plus d’impôts et de charges sociales, mais ses dépenses sont moindres que dans la capitale ontarienne. Boston occupe le septième rang, San Francisco le sixième, Vancouver la cinquième place et Calgary la quatrième position. Ce sont les villes de Chicago, d’Atlanta et de Houston qui occupent les premiers rangs. Le coût de la vie n’est pas très élevé à Houston et les impôts et charges sociales sont les plus bas. C’est à Montréal que la proportion d’impôts et de charges sociales est la plus élevée (33 %) comparativement au revenu. Mais San Francisco suit de près à 32 %. J’ai été très surpris de constater que le fisc est un peu moins gourmand à Vancouver (deuxième rang au classement à ce chapitre) qu’à Calgary. Voici maintenant les éléments réjouissants pour Montréal. Si l’un des enfants est d’âge préscolaire, Montréal monte au troisième rang devant San Francisco, Boston et Calgary grâce aux tarifs imbattables des garderies. Plusieurs années plus tard, le couple montréalais devrait améliorer sa position face aux autres couples, surtout américains, quand ses enfants atteindront l’université. Bref, les salaires sont moins élevés au Québec et les impôts plus lourds. Mais il y a moins de pollution et de criminalité qu’à Houston. Aussi, les familles montréalaises s’en tireront presque aussi bien que les autres familles nord-américaines si elles ont des enfants en garderie ou à l’université. Plus vous gagnez, moins le Québec est intéressant. Et, dans tous les cas, évitez Toronto !

Société

Arrêtons de tout mélanger !

La décision de la commission Bouchard-Taylor d’interpréter son mandat de façon très large sera-t-elle une bénédiction ou une malédiction ? Jean Charest doit déjà s’en inquiéter. À l’origine, la question était pourtant simple. Les Québécois avaient besoin d’être éclairés sur ce que sont les accommodements raisonnables, qui peuvent ou non être consentis par les institutions publiques, dans le respect des lois, des chartes, de la Constitution et des conventions internationales. Le gouvernement pourrait ainsi mieux définir des balises pour les institutions qui gèrent les demandes, rares mais très médiatisées. Québec a donc créé, le 8 février, une commission « de consultation sur les pratiques d’accommodement liées aux différences culturelles ». Deux intellectuels respectés la présideraient : l’auteur et philosophe Charles Taylor, et l’historien et sociologue Gérard Bouchard. Jusque-là, tout allait bien. Mais les commissaires ont décidé de ne pas « restreindre leurs travaux à la seule question des accommodements ». Ils invitent plutôt les Québécois à réfléchir à un problème « de nature plus fondamentale » : la « gestion de la diversité ». Oups ! Le citoyen ordinaire qui ne s’y retrouvait déjà pas dans les concepts liés aux accommodements va devoir suivre un cours intensif sur l’un des grands problèmes de la planète. Partout, en Europe comme en Asie, en Afrique, aux États-Unis, la « gestion de la diversité » est un enjeu. Dans bien des pays, cette difficile gestion se traduit par des émeutes ou des massacres. Pas au Québec ! Un Chinois — pragmatique — se demanderait pourquoi, dans les circonstances, les Québécois vont subir une opération à cœur ouvert assortie d’une vaste thérapie collective. Une petite intervention au laser n’aurait-elle pas suffi ? La porte grince et il faut refaire la plomberie ? Avec les risques de dégâts afférents ? « Interculturalisme, identité, rapports avec les communautés culturelles, immigration, laïcité et culture québécoise comme francophonie » : voilà le nouveau menu de la commission ! Le « problème » québécois se résumait pourtant à quelques incidents, certains faux de surcroît, a-t-on déjà appris grâce aux enquêteurs de la commission. Vous vous souvenez de l’histoire de la cabane à sucre ? Des gens n’avaient pas pu manger de porc dans leurs fèves au lard à cause de quelques musulmans. Les bonnes âmes pleuraient la perte de l’identité québécoise. Eh bien, cette histoire était fausse ! Depuis des mois, certains journalistes, flairant la bonne affaire, enfreignent les règles du métier pour produire une croustillante manchette. Les intolérants et les xénophobes adorent ! Les travaux des enquêteurs inciteront peut-être les fautifs à faire preuve de plus de rigueur. Car les gens ont besoin de clarté. Et trop de médias entretiennent la confusion. Deux exemples. D’abord, l’incident entre le YMCA et une yeshiva d’Outremont n’est pas une question d’accommodement raisonnable ! C’est une chicane de voisins. Aucune institution publique n’était en cause. Au lieu de se plaindre de l’odeur des sardines grillant dans la cour d’à côté, le voisin se plaignait de ce qu’il voyait par la fenêtre. Que médias et politiciens en aient fait toute une histoire est désolant. Ensuite, pourquoi politiciens et journalistes ont-ils amalgamé, la semaine dernière, seuil d’immigration et accommodements ? Bon nombre de demandes d’accommodements religieux sont le fait de gens qui ne sont pas des immigrants ! Les Témoins de Jéhovah, notamment, sont en majorité des Québécois de souche, et on leur consent des accommodements. L’intervention au cœur que Charles Taylor et Gérard Bouchard s’apprêtent à faire subir aux Québécois n’est pas sans risques. Le gouvernement Charest aura fort à faire pour remettre l’organe dans le corps si l’opération dérape. Voilà que Mario Dumont y voit déjà les bases d’une Constitution québécoise ! Rien de moins. Pourtant, la question de départ était simple. Québec voulait des balises pour guider les institutions publiques dans leurs décisions d’accommodements religieux et culturels. Et un bon pédagogue pour les expliquer aux citoyens. Rien de plus. L’identité québécoise grandissait bien, en force et en sagesse, en se préoccupant peu des émotifs qui la disaient menacée. Taylor et Bouchard, en intellectuels sérieux qu’ils sont, ont choisi de fouiller les tréfonds de la plomberie. Souhaitons que leurs travaux soient source de clarté !

Publicité
Affaires et économie

Immigration : le cas de l’Irlande

Il y a aujourd’hui (dimanche) dans le New York Times un article très intéressant sur l’immigration en République d’Irlande. La population irlandaise est en pleine croissance et devrait passer de 4,2 millions de personnes à 5 millions d’ici 12 ans, puis à 6 millions d’habitants au cours des années suivantes. L’immigration est en partie responsable de cette croissance. Le taux d’immigration est en effet passé de 5,8 % de la population en 2002 à 9,5 % en 2006. Comme vous le constatez, c’est une augmentation beaucoup plus considérable et beaucoup plus rapide que ce que le Québec expérimente. Même en prenant pour acquis le chiffre non officiel de 12,5 % d’immigrants au Québec tel que déduit par un correspondant, l’augmentation du taux d’immigration serait de 33 % au Québec entre 1996 et 2006, contre une hausse de 64 % en Irlande de 2002 à 2006. L’Irlande se porte-t-elle plus mal ? Son économie a doublé au cours de la dernière décennie. Le taux de chômage est à 4,4 %. Le produit intérieur brut par habitant selon la méthode de la parité du pouvoir d’achat (40 742 $) place l’Irlande au quatrième rang mondial, 17 rangs plus haut que le Québec, poussé par le bas, dit-on, par trop d’immigrants. Deux économistes irlandais affirment même que les travailleurs étrangers ont ajouté 3 % au PIB irlandais entre 2003 et 2005. Le débat sur l’immigration au Québec est extraordinairement émotif. Les cris d’alarme proviennent de Nicolet, de Québec ou d’Hérouxville où la vue d’un immigrant traversant la rue est un événement. Et ce sont les Montréalais (les collègues Cayouette, Sansfaçon, Pratte et tant d’autres) qui défendent les mérites de la diversité et de l’apport des Autres à la collectivité. Expliquez-moi quelqu’un!

Affaires et économie

Allons-nous vers une récession ?

La prochaine fois que vous allez voir un touriste américain se promener dans votre ville, faites lui bien attention. Le sort de l’économie mondiale est maintenant entre ses mains ou, plus précisément, dans son porte-monnaie. Plus de 70 % de l’économie américaine dépend du pouvoir d’achat des consommateurs. Si les conditions de crédit se resserrent trop, si on refuse de refinancer des hypothèques plus risquées ou des cartes de crédit trop essoufflées, si on dit non à trop d’acheteurs potentiels d’automobiles, c’est toute l’économie qui va ralentir. Nous aurions alors une première récession depuis les années 1980 causée – si on peut dire – par les consommateurs. Mais ce scénario peut être évité. La baisse, ce matin, du taux d’escompte aux États-Unis aura un impact positif sur les marchés et sur la consommation. La débâcle boursière s’est poursuivie en Asie aujourd’hui, mais la tendance est plus positive en Europe. Déjà hier, la Bourse de Toronto montrait des signes d’encouragement. Il se peut que la tempête financière s’achève et qu’il ne s’agissait que d’une correction boursière. Il y a des dégâts et des victimes. Cette crise coûtera probablement 250 milliards de dollars aux banques américaines. C’est énorme, mais c’est sensiblement moins que les 359 milliards de profits qu’elles ont encaissés en 2005 et en 2006. C’est triste, mais enfin ce n’est pas la fin du monde. Comme c’est le cas dans toutes les corrections boursières, le thème dominant sera « je le savais que ça n’avait pas de bon sens ». Les hypothèques à gogo concoctées par certaines institutions financières américaines étaient irresponsables et susceptibles de causer des dégâts. Tout le monde le savait. Tout le monde savait que les titres technologiques étaient cotés à des niveaux beaucoup trop élevés en 2001. Tout le monde savait que la Bourse méritait une correction en 1997 et en 1987. Seulement voilà, l’excès et la cupidité sont des compagnons inévitables des marchés. Les corrections nous rappellent une ou deux fois par décennie deux autres mots très utiles : le risque et la prudence. Le risque, parce que tout investissement en est un. La prudence parce qu’il en faut, envers et contre tous. Pendant des années, j’ai envié le système américain qui permet de déduire les intérêts hypothécaires de l’impôt sur le revenu. Quelle belle trouvaille, pensais-je, pour accroître l’accès à la propriété et diminuer le fardeau fiscal. On mesure aujourd’hui la conséquence de cette mesure. Les Américains s’endettent à mort et transfèrent le tout à leur hypothèque. Non seulement c’est bon, mais le gouvernement diminue leurs impôts en conséquence! Voilà qui est risqué et pas très prudent. TOUS LES TEXTES DE MA REVUE DE PRESSE PORTENT SUR LA CRISE FINANCIÈRE.

Société

Dehors, le ministre baratineur !

Le ministre canadien de la Défense ignore-t-il que les citoyens savent lire ? Dans les deux langues officielles du pays, parfois plus ? Et qu’Internet a décuplé leur capacité de s’informer ? On croirait, à l’entendre, qu’il les prend pour des valises. Le ministre O’Connor avait déjà assuré, en avril, que la Commission afghane des droits surveillait le traitement des prisonniers de guerre. Étant donné qu’elle n’a que sept employés et aucun accès aux prisons afghanes, c’était un peu ridicule. (Il était mal informé ?) Voilà qu’il affirme, en juillet, que les troupes afghanes seront prêtes « cet hiver » à prendre la relève des Canadiens dans la région de Kandahar. Tiens donc. Et il va aussi neiger en juillet à Montréal pendant qu’on y est. Quelques jours plus tard, il a « précisé sa pensée » et prolongé le délai de quelques mois. C’est encore trop peu ! La plupart des experts militaires estiment qu’il faudra quelques années pour que l’armée afghane et ses kandaks (bataillons) puissent faire face seuls à la guérilla talibane, surtout celle, bien armée, qui vient du Pakistan. Quelque 37 pays du monde forment la coalition de l’OTAN qui aide l’Afghanistan, et notamment son armée, à se reconstruire. Il suffit de lire des reportages provenant de Grande-Bretagne ou des Pays-Bas (les soldats de ces pays sont actifs dans deux provinces dangereuses, Helmand et Uruzgan, voisines de celle où combattent les Canadiens) pour savoir que l’armée afghane progresse… modestement. La tendance est prometteuse, mais le pays a besoin de temps. Les soldats de l’armée afghane — encore trop peu nombreux — se battent souvent en sandales, armés de vieilles kalachnikovs. Ce qui explique en partie qu’ils soient plus nombreux dans les lits des hôpitaux militaires que les soldats étrangers ! Dans ce pays pauvre, qui a besoin de tout, l’argent pour les joujoux militaires se fait rare. On compte donc sur les dons. La Hongrie a donné 20 500 fusils d’assaut. La Slovénie, 10 000 mitraillettes. La Turquie, une vingtaine d’obusiers. Les États-Unis, 800 véhicules blindés, arrivés tout récemment. L’armée de l’air afghane ? On n’en parle pas. Elle n’existe pas encore. Pourtant, dans ce pays montagneux et difficile d’accès, les bombardements de la coalition ont été jusqu’ici un élément clé pour faire fuir les talibans, ne serait-ce que temporairement. Les Nations unies estiment que l’armée afghane a besoin de 72 000 hommes en armes d’ici la fin de 2008. Pour défendre un pays de 29 millions d’habitants, ce n’est pas énorme ! Environ 50 000 soldats seraient à l’entraînement (sur le nombre exact, on ne sait trop qui croire). Ils sont courageux et déterminés. Ils se heurtent à des talibans, mais aussi à des trafiquants de drogue. En Grande-Bretagne, le secrétaire à la Défense, Des Browne, a eu le courage, à la mi-juillet, de dire que les forces de l’OTAN éprouvent « des problèmes » en Afghanistan (résurgence talibane, corruption endémique). Il a toutefois soutenu du même souffle que ce serait une catastrophe pour l’Occident si ce pays redevenait un vaste camp d’entraînement pour terroristes islamistes. Il a enjoint aux pays de l’OTAN d’envoyer plus de troupes. Environ 37 000 soldats de l’OTAN — dont 7 000 Britanniques, mais aussi des Néerlandais, des Turcs, des Espagnols, des Allemands — y combattent aujourd’hui. Mais les budgets accordés à la reconstruction sont 10 fois moins élevés, par habitant, que ce qui a été versé au Kosovo après la guerre des années 1990 ! D’ici la fin août, environ 2 500 militaires de Valcartier seront installés dans la province de Kandahar pour former des soldats et des officiers et pour protéger les équipes de reconstruction. Les sondages montrent que 70 % des Québécois s’opposent à cette mission. Le franc-parler d’un Rick Hillier, chef d’état-major des Forces canadiennes (voir « La guerre de Rick Hillier »), a beaucoup plus de chances de les atteindre — à défaut de les convaincre — que les camouflages du ministre O’Connor. L’engagement du Canada envers l’Afghanistan prend théoriquement fin en février 2009. Le premier ministre Stephen Harper a déjà indiqué qu’il ne prolongerait la mission à Kandahar qu’avec l’approbation du Parlement, ce que son gouvernement minoritaire semble avoir peu de chances d’obtenir. Les libéraux préconisent la fin du rôle de combat du Canada. (Ils accepteraient une autre mission, moins exposée.) Le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique s’opposent à toute prolongation. Si Stephen Harper croit que le Canada doit assumer ses responsabilités au sein de l’OTAN, il faut qu’il donne d’urgence un meilleur ministre de la Défense aux Canadiens. Car il y a de bonnes raisons pour que le Canada reste en Afghanistan après 2009. Encore faudrait-il que le ministre ait le courage de les défendre et cesse de prendre les Canadiens pour des poules mouillées.

Société

Soyez prêts, les vacances achèvent

L’été, c’est le temps des vacances. Un moment idéal pour parler du travail, puisqu’il n’est pas là pour se défendre. Et si une chose a besoin de se faire remettre à sa place, c’est bien le travail ! Il paraît qu’on ne travaille pas assez au Québec. À écouter Lucien Bouchard, il faudrait presque se sentir coupable de partir en vacances. L’ex-premier ministre s’inquiétait, l’automne dernier, du fait que depuis 30 ans les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Et les Chinois, eux, prennent-ils une pause en juillet ? Non, l’horloge made in China ne s’arrête jamais. La société québécoise est vraiment en péril, et les choses s’annoncent d’autant plus mal que les jeunes refusent de travailler aussi fort que leurs parents. C’est le bouquet ! Celui qui ornera le cercueil du Québec dans 50 ans ? Si le problème, au lieu de venir de la base, émanait de plus haut ? Difficile de blâmer l’employé qui refuse de mettre les bouchées doubles quand il bosse pour un patron sans vision ou une entreprise sans âme. De la même façon, la nation a besoin d’un effort collectif, mais ceux qui sont aux commandes se révèlent incapables de susciter l’enthousiasme. Il suffit de se rappeler la dernière campagne électorale pour s’en convaincre. La plus récente trouvaille de Jean Charest pour redonner du cœur à l’ouvrage aux Québécois est de miser sur l’attrait du chèque de paye. Grâce à ses réductions d’impôts, voilà le citoyen-travailleur plus riche de… quoi ? Quatre cents dollars par année ? ! Et tant pis si la dette du Québec continue de grimper. Achetez maintenant, vos enfants paieront plus tard. La panne d’inspiration sévit aussi à Ottawa. Les jeunes sont prêts à s’investir sans compter pour la cause de l’environnement. Et que fait Stephen Harper pour leur donner foi en l’avenir ? Il repousse aux calendes grecques tout effort sérieux pour réduire les gaz à effet de serre. Appliquez-vous à remplir vos bacs verts ; nous, nous avons des sables bitumineux à extraire. Les deux chefs de gouvernement feraient bien d’être un peu plus attentifs à ce qui se discute autour de la machine à café ou du pichet de sangria. Car depuis que Lucien Bouchard et ses lucides se sont manifestés pour la première fois, il y a deux ans, les Québécois semblent avoir retrouvé le goût du débat. Les blogues d’opinion fleurissent, les décibels montent de plusieurs crans à droite comme à gauche, au point que seuls les très durs d’oreille restent encore sourds au grondement qui s’amplifie. Nous avons intérêt à prendre de bonnes vacances cet été, car le travail ne manquera pas à la rentrée ! Deux grands chantiers se mettront en branle, la commission sur les accommodements raisonnables et celle sur le financement de la santé. Toutes deux permettront de faire le point sur ce que nous devenons et sur ce que nous voulons devenir. Non, le Québec n’est plus à l’heure de Maria Chapdelaine, et n’en déplaise à certains, il ne peut se passer des immigrants pour assurer son avenir. Et oui, les nouveaux voisins peuvent parfois bousculer les petites habitudes des uns. À moins de déménager, il faut apprendre à vivre ensemble. En santé, les enjeux n’en sont pas moins fondamentaux, comme le souligne notre chroniqueur Pierre Fortin dans ce numéro (p. 48). Le secteur privé prend de plus en plus de place dans le système ; la tendance ne s’inversera pas. C’est aux Québécois de décider s’ils veulent continuer d’improviser ou s’ils ont le courage de repenser les façons de faire. Nous aurons la chance cet automne de nous mettre à l’ouvrage sur des thèmes qui pourraient définir notre société pendant de nombreuses années, voire des décennies. Les Québécois sont prêts à se retrousser les manches. Il ne leur manque que l’inspiration pour le faire.

Société

Les cygnes noirs de l’été

L’Union européenne songe à interdire la climatisation dans les voitures. La « clim » produirait trop de gaz à effet de serre. Que diront les députés européens aux gens atteints d’allergies respiratoires à qui la climatisation permet d’éviter la crise d’asthme les jours de grande concentration de pollen ? Mystère. Peut-être fera-t-on une exception. Mais peut-être pas. Les problèmes individuels sont anodins devant l’urgence de sauver la planète ! Certains jours, les purs et durs en tous genres — ayatollahs du « crois ou meurs », qu’il soit écologique, syndical ou politique — réveillent en moi un fond rebelle de mathématicienne manquée. J’ai toujours été fascinée par le concept d’incertitude qui occupe les théoriciens des probabilités. Avant la découverte, en Australie, d’un cygne noir, les Européens étaient convaincus que tous les cygnes étaient blancs. L’expression « un cygne noir » en est venue à symboliser la fragilité et les limites de nos connaissances, acquises par l’observation ou l’expérience. Pourtant, c’est souvent sur ces données incomplètes que les gens fondent les pires préjugés, les radicalismes les plus outranciers. Jusqu’à ce que surgisse… le cygne noir ! (C’est-à-dire un événement inattendu qui a des conséquences importantes et dont on se rend compte, rétrospectivement, qu’on aurait pu le prévoir si on y avait réfléchi un peu plus. Comme un gouvernement minoritaire à Québec.) Parions sur quelques cygnes noirs à venir cet été. • Depuis 30 ans, les autochtones ont clairement préféré les tribunaux à la violence pour faire avancer leurs causes. Très médiatisés, les coups de force demeurent tout de même rares. (Depuis la mort d’un agent de la Sûreté du Québec à Oka, en 1990, on a recensé un seul autre décès, à Ipperwash, en Ontario, en 1995. Dudley George était alors devenu le premier protestataire amérindien tué par la police en 100 ans.) On se dit, par conséquent, que la journée « Faites dérailler la nation », le 29 juin, dont les organisateurs appellent à des blocus ferroviaires, sera pacifique, même si plus de 800 revendications territoriales demeurent sans issue 30 ans après le début des négociations ! Mais si on se trompait ? Si un gros cygne noir nous tombait dessus ? En Abitibi, par exemple, où les négos sont au point mort, bien que des entreprises exploitent depuis 25 ans des terres que les Algonquins revendiquent… Jean Chrétien voulait résoudre ce dossier. Paul Martin aussi. En vain. Stephen Harper a déplacé la responsabilité des négociations vers un organisme indépendant. Celui-ci peut-il changer la donne ? • Qui aurait pu prédire que Khartoum, capitale d’un pays de misère, émergerait comme nouveau centre financier et pétrolier, soutenu notamment par la Chine ! (Voir « Le boom de Khartoum ») Imposer des sanctions aux entreprises soudanaises incitera-t-il vraiment Khartoum à faire cesser les exactions au Darfour, comme le veut le président des États-Unis ? Ne vaudrait-il pas mieux que l’Occident menace de boycotter les Jeux de Pékin, faisant ainsi pression sur la Chine pour qu’elle discipline Khartoum ? Et si le cygne noir était chinois ? • Au Québec, la majorité continue de penser que le réseau de santé public est la meilleure solution pour assurer l’universalité et l’équité des soins. Et si l’orthodoxie nous empêchait de voir les cygnes noirs qui planent à l’horizon ? De même, dans les transports en commun, si les Néo-Zélandais et les Britanniques ont réussi à optimiser leurs services en brisant les monopoles publics et en combinant privé et public, pourquoi ne pas essayer la même approche ? Encourageons les systèmes qui favorisent des pratiques variées, de nouvelles idées, dans le secteur privé comme dans les administrations publiques. D’ici quelques années, les nouvelles technologies nous auront peut-être donné de nouveaux carburants ou des véhicules qui n’émettront plus de gaz à effet de serre. Climatiser sa voiture ou déguster un kiwi de Nouvelle-Zélande qui aura voyagé sur les ailes d’un avion solaire ou fonctionnant au biodiesel ne sera plus un crime contre la planète. Il faut se méfier de ceux qui disent savoir, exactement, ce qu’il faut faire pour assurer un monde meilleur dans un avenir relativement éloigné. Ils ne peuvent prédire les cygnes noirs ! Disons donc « au diable l’orthodoxie » de temps en temps. Histoire de réfléchir autrement. Qui sait ? On pourrait être surpris… —– Pour les curieux The Black Swan : The Impact of the Highly Improbable, par Nassim Nicholas Taleb, Random House.