Analyses et opinions

Société

Lettre à Pauline Marois

Madame, Au cours des prochaines semaines, avec vos collaborateurs, vous allez chercher les mots, les idées, les projets qui pourraient séduire les électeurs québécois. (Je sais, vous n’êtes pas encore chef, mais vous avez de bonnes chances de l’être d’ici la fin juin.) Des conseillers vous inciteront beaucoup à parler de langue, de culture, de famille, d’éducation. Les succès de l’ADQ ont remis à la mode le nationalisme identitaire. Et vous devrez aussi incarner ce besoin-là. Mais une autre idée pourrait plaire à la femme d’action que vous êtes. Fille de mécanicien, vous ne serez pas effrayée par son côté technique. Au cours de son histoire, le nationalisme québécois a été galvanisé par une grande entreprise : la construction de gigantesques barrages hydroélectriques, au service du mieux-être de tous les Québécois. La nationalisation de l’hydroélectricité, portée par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, en 1944, a été l’un des moteurs de la Révolution tranquille et a largement contribué à développer l’économie du Québec. Si vous lanciez un nouveau cri de ralliement du même type ? Pour propulser le Québec dans l’avenir et faire de lui un leader énergétique sur le continent ? Grâce à l’hydroélectricité, mais aussi à l’éolien ! Sur le plan historique, ce qui a fait la grande différence entre le développement économique des États-Unis et celui du Canada, à la fin du 19e siècle, c’est que les États-Unis avaient des tonnes et des tonnes de charbon et que le Canada n’en avait pas, ou si peu. Cette abondance va permettre aux États-Unis de développer l’industrie de l’acier et du fer. Le Canada, lui, prendra du retard. Au début du 20e siècle, la deuxième vague de la révolution industrielle se nourrira, elle, d’hydroélectricité plutôt que de charbon. L’aluminerie, la pétrochimie, les pâtes et papiers dynamiseront l’économie canadienne. L’énergie est un puissant créateur de richesse ! Votre parti, dites-vous, se préoccupera de créer la richesse tout autant que de la partager. Et le Québec, justement, n’exploite pas au maximum ses ressources énergétiques ! Près de la moitié de tout le potentiel éolien économiquement exploitable du Canada se trouve au Québec. Une véritable Arabie saoudite du vent. Malgré son climat froid, le Québec vient aussi au deuxième rang des pays industrialisés en matière d’ensoleillement. Pourquoi alors est-ce ailleurs, en Europe notamment, qu’on voit se développer les nouvelles technologies solaires et éoliennes qui feront un jour la richesse énergétique d’autres nations ? Ni le PLQ ni l’ADQ n’ont de stratégies bien inspirantes en ce domaine ! Si le Québec avait plus d’énergie propre à vendre à ses voisins états-uniens, peut-être ne construiraient-ils pas les 159 centrales au charbon qu’ils projettent et qui pollueront l’air de tout le continent (voir « Et revoici le charbon »). Seule une société d’État pourrait lancer les grands chantiers qui permettraient d’exploiter les importants « gisements » de vent qui se trouvent dans le très grand Nord québécois. Ce ne sont pas les caribous qui se plaindront que des milliers d’éoliennes tournent au-dessus de leur tête, bien loin de toutes les zones habitées ! Si Hydro-Québec n’est pas emballée, créons une nouvelle société d’État. Lors de la campagne à la direction du Parti québécois en novembre 2005, vous lui aviez même déjà trouvé un nom : « Éole-Québec ou Hydro-Québec, on verra ! » Sur le territoire des municipalités, pourquoi ne pas faire des MRC les maîtres d’œuvre du développement éolien ? Plusieurs régions y trouveraient les revenus nécessaires à leur croissance. Certes, l’énergie éolienne est intermittente et moins prévisible que la puissance de l’eau qui coule des grandes rivières, mais le problème n’est pas insoluble. Et les deux réseaux se compléteraient bien. Il y a 15 ans déjà, un rapport américain affirmait que le Québec possédait le plus grand potentiel éolien exploitable du continent. Le Québec n’a pas encore de politique énergétique verte qui se tienne. Comme grand chantier, ce ne serait pas mal, non ?

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Affaires et économie

Libérez l’agriculture!

Bien qu’elle reçoive un soutien annuel de l’État dépassant deux milliards de dollars, l’agriculture québécoise a malheureusement vu sa santé financière se détériorer gravement depuis cinq ans. La rentabilité globale de l’industrie est à plat et on craint pour l’avenir. Afin d’y voir clair, le gouvernement du Québec a créé une commission indépendante, présidée par Jean Pronovost, qui doit lui remettre, en janvier 2008, un rapport sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. Son mandat est de poser un diagnostic et de faire des recommandations sur les moyens de redresser la situation. Au Québec, les exploitants agricoles ont l’obligation de livrer la majeure partie de leur production à un office de commercialisation désigné, émanant habituellement de l’Union des producteurs agricoles (UPA), pour qu’elle soit vendue selon les dispositions d’un « plan conjoint ». L’idée de ce système collectiviste obligatoire conçu dans les années 1950 était d’opposer au cartel des acheteurs un contre-monopole des producteurs qui prendrait la défense des intérêts du cultivateur. Le problème, c’est que, 50 ans plus tard, le monde a changé, mais que notre système chapeauté par le quasi-monopole de l’UPA peine à s’adapter aux réalités d’aujourd’hui. Les nouvelles générations d’agriculteurs québécois ne sont plus pauvres, illettrées et cantonnées dans l’arrière-pays. Elles sont scolarisées, bilingues et ouvertes sur le monde. Les deux tiers des producteurs agricoles de la génération née en 1940 n’avaient pas de diplôme d’études secondaires. Les trois quarts de leurs enfants nés en 1975 en ont un, et la moitié ont un diplôme collégial ou universitaire. Ces jeunes ont faim d’espace et de liberté. Ils veulent innover et faire des affaires aux quatre coins de la planète. Présentement, beaucoup étouffent dans ce qu’ils perçoivent comme un carcan bureaucratique et paternaliste imposé par l’UPA. Ils ont l’impression qu’on les prend pour des « niaiseux » et souvent quittent l’agriculture. Cela ajoute au problème aigu de relève dont souffre déjà notre industrie. La petite ferme familiale que nos dirigeants agricoles affirment encore défendre n’existe plus qu’en rêve. Elle a en fait disparu, parce qu’elle n’était plus rentable. Au Canada, 94 % des revenus nets d’exploitation des fermes familiales proviennent de la minorité qui enregistrent des recettes agricoles annuelles de plus de 100 000 dollars. Celles dont les recettes agricoles sont inférieures à ce montant tirent en moyenne 98 % de leurs revenus de leurs activités hors ferme. La rentabilité vient donc avec la taille. Les contingents imposés par l’UPA aux secteurs qui ne sont pas à l’abri des importations et la résistance féroce que l’organisme oppose à l’intégration de la production agricole dans la transformation agroalimentaire bloquent la croissance de notre industrie et, par conséquent, affaiblissent sa compétitivité. Enfin, les consommateurs ne se satisfont plus, comme autrefois, d’un petit nombre de produits alimentaires uniformes et standardisés. La demande éclate de plus en plus et se diversifie en une multitude de produits de créneau. À l’instar de la Chevrolet Bel Air des années 1950, le baril de sirop d’érable en vrac et le porc dit « de commodité », qui font l’objet d’une mise en marché collective, ne répondent plus à ces exigences modernes. L’UPA a fini par reconnaître l’importance de commercialiser des produits différenciés, mais elle le fait encore à reculons. Et pendant que notre système tarde à s’adapter, les produits importés occupent les étagères de nos épiceries. Il ne faut pas détruire le système, mais l’assouplir et l’adapter. Ouvrir les fenêtres. Par exemple, on pourrait redonner la liberté d’association à des groupes d’agriculteurs qui croient à la mise en marché collective, mais veulent faire les choses autrement. On pourrait faciliter la formation de groupes qui veulent intégrer la production agricole et la transformation agroalimentaire plutôt que de perpétuer l’opposition dépassée entre ces deux fonctions. On pourrait même libérer les entrepreneurs agricoles qui le désirent de l’obligation de s’associer à quelque groupe que ce soit. Juste pour voir. Brasser un peu le monopole de l’UPA, comme on l’a fait pour celui de Bell dans la téléphonie, ferait du bien à tous, y compris à l’UPA elle-même. On compte sur vous, monsieur Pronovost !

Culture

Les voyages transforment le regard

C’était un écrivain sensible et un journaliste remarquable. Ryszard Kapuscinski, décédé d’un cancer il y a quelques mois, nous a laissé des livres inoubliables, dont Ébène, sur ses séjours en Afrique, Le négus, portrait des derniers jours de l’empereur d’Éthiopie, Le shah ou La démesure du pouvoir, description des fastes du roi de Perse, La guerre du foot, située en Amérique latine. Kapuscinski maîtrisait l’art de l’anecdote et du détail significatif, savait se moquer de lui-même, était authentique, sympathique et polonais. Né en 1932, le jeune Kapuscinski a connu l’occupation allemande, la faim et la peur. Quand il s’est retrouvé à l’Université de Varsovie, après la guerre, ce fut sous une dictature communiste d’inspiration stalinienne, qui censurait même les livres anciens. «La littérature représentait tout: on y puisait des forces pour vivre, on y cherchait des indications, des révélations.» Devenu journaliste, Kapuscinski a été préposé aux plaintes des citoyens, qu’il rencontrait et dont il rapportait les déboires. Il n’avait jamais quitté la Pologne et rêvait d’aller voir un jour outre-frontières. Il fut servi: son journal l’a soudain expédié d’abord en Inde, pour rendre compte de l’amitié entre la Pologne et ce pays, qui l’éblouit par sa richesse spirituelle, puis en Chine, où, perdu et isolé, il s’est senti handicapé, condamné au langage des signes quand «la langue est plus qu’une carte d’identité, c’est un visage, une âme». Par chance, le jeune reporter était parti en voyage avec un ouvrage reçu en cadeau, les Histoires d’Hérodote, neuf livres rédigés par un Grec, né en 485 avant l’ère chrétienne, qui cherchait lui aussi à comprendre le monde de son époque. Ce cadeau devint le livre de chevet du jeune journaliste, que l’Agence de presse polonaise, désargentée, expédia cette fois en Afrique dès son retour à Varsovie. C’est aussi la colonne vertébrale de son dernier livre: Kapuscinski voyageait dans le temps avec Hérodote, et dans l’espace contemporain pour notre plus grand plaisir. Mes voyages avec Hérodote entremêle les souvenirs d’un agencier modeste, qui vécut 40 ans en Afrique et assista à 27 révolutions ou coups d’État, et les mémoires d’un étrange historien à la recherche du sens de la condition humaine. Sans établir de parallèle avec les descriptions que faisait Hérodote de la couleur noire du sperme des Indiens, de l’origine égyptienne des dieux grecs ou des mœurs des Massagètes, qui avaient pour coutume de faire cuire les vieillards et de s’en régaler, Kapuscinski nous cite les textes de son maître ès voyages, qui a, affirme-t-il, le premier vécu la mondialisation et le choc des civilisations. C’était il y a 2 500 ans. «Hérodote m’a passionné d’emblée. Sa manière de voir et de décrire les hommes et le monde montre clairement qu’il était un être compréhensif et bienveillant, serein et chaleureux, bon et sans manières.» On pourrait en dire autant de Ryszard Kapuscinski de Varsovie, qui, chaque fois qu’il se retrouvait seul dans la nuit africaine, plongeait dans l’un des récits de l’écrivain d’Halicarnasse. Kapuscinski souffrait d’une pathologie particulière, le besoin de partir, en nomade, pour s’instruire des hommes et de leurs coutumes. «C’est une passion assez rare», dit-il, ajoutant qu’il était rentré en Pologne de son premier séjour en Inde «honteux de [s]on ignorance, de [s]on manque de culture et de savoir». Si le livre d’Hérodote est le premier grand reportage dans la littérature mondiale, ceux du journaliste polonais sont de même inspiration. D’ailleurs, se demandent-ils tous deux, comment rendre compte, avec seulement des mots, de ces étranges événements qui ont lieu à des milliers de kilomètres de chez soi? Comment dire vrai et raconter à ses concitoyens la douleur, la poussière, la beauté d’un regard, la folie meurtrière qui vient aux militaires enivrés? Kapuscinski dénonce les journalistes qui, descendant d’avion, s’installent dans le meilleur hôtel et trois jours plus tard font parvenir à leur chaîne de télévision une description définitive des faits. Le Polonais travaille différemment, patiemment. Il se promène avec deux carnets, l’un pour les rumeurs et les nouvelles qu’il fera parvenir à l’agence, l’autre dans lequel il consigne des notes et des faits vécus dont il tirera les merveilleux livres qui lui ont valu, à sa grande surprise, à 40 ans, la célébrité dans plus de 30 langues. Il y a plusieurs façons de voyager et de rapporter des découvertes. Un scientifique comme Jared Diamond, préoccupé d’écologie, a parcouru une partie de la planète pour tenter d’expliquer «comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie». Ce biologiste californien s’était d’abord intéressé à la Nouvelle-Zélande, mais ses recherches l’ont amené dans les îles du Pacifique, en Amérique du Nord et du Sud, puis en Australie. Il a rassemblé ses études dans Effondrement, un énorme volume dans lequel il veut faire la preuve que des quatre facteurs de développement en jeu, les dommages environnementaux, les changements climatiques, les voisins hostiles et les partenaires commerciaux amicaux, seuls les problèmes environnementaux sont toujours significatifs. D’Effondrement, on retiendra surtout le chapitre intitulé «Le crépuscule sur l’île de Pâques», qui décrit l’un des drames humains les plus mystérieux, tout en se demandant avec l’auteur «ce que se dirent les habitants de l’île de Pâques au moment même où ils abattirent le dernier arbre de leur île». Et surtout, il faut réfléchir à l’extraordinaire comparaison que fait Jared Diamond dans «Une île, deux peuples, deux histoires: la République dominicaine et Haïti», où l’on comprend que des dictateurs éclairés peuvent sauver un peuple, alors que la culture traditionnelle et l’ignorance peuvent mener à la ruine. Si Diamond a raison, ce n’est pas d’abord aux économistes et aux industriels qu’il faut confier la tâche de sauver in extremis la moitié sud d’Hispaniola, mais aux écologistes compétents. Effondrement, avec sa méthode scientifique et comparative, ressemble à une bible des Amis de la Terre. — Mes voyages avec Hérodote, par Ryszard Kapuscinski, récit, Plon, 283 p., 36,95$. Effondrement, par Jared Diamond, essais, Gallimard, 647 p., 49,95$.

La pensée grognon Société

La pensée grognon

La planète est secouée par trois révolutions qui annoncent une nouvelle ère. Où trouver les clés de ce monde en changement?

Affaires et économie

Détaxer l’avenir

Les baby-boomers québécois commencent à partir à la retraite et la relève est clairsemée. Désormais, pour progresser, l’économie du Québec ne pourra plus compter sur le poids du nombre. Il faudra plutôt que chaque Québécois produise plus et mieux, autrement dit que la productivité collective s’accroisse. C’est seulement si la valeur de la production par travailleur augmente qu’il y aura plus d’argent à distribuer à tous en salaires accrus. Voilà un gros défi, car depuis 10 ans, la productivité du travailleur moyen a progressé à pas de tortue au Québec : de 1 % par année en moyenne. C’est l’investissement qui engendre la productivité. Les gouvernements ont ici un rôle important à jouer, en investissant en éducation et dans les infrastructures. Mais c’est l’investissement des entreprises dans les nouvelles idées, les nouvelles technologies et le nouvel équipement productif qui dynamise le tout. Or, la performance du Québec en matière d’investissement des entreprises n’est pas très impressionnante. Il y a quelques secteurs phares, tels l’aérospatiale, la biotechnologie et le multimédia, qui sont d’autant plus remarquables qu’ils sont isolés. La condition fondamentale pour que l’investissement au Québec sorte de sa torpeur actuelle est qu’il devienne beaucoup plus rentable pour les entreprises d’y investir que de le faire ailleurs. Il y a quelques années, les enquêtes périodiques de la société KPMG sur le coût d’investir dans une centaine de villes de la planète plaçaient Montréal et Québec parmi les moins coûteuses au monde. Mais depuis 2002, la valeur du dollar canadien est revenue à la normale en s’appréciant de 40 %. Les villes canadiennes ont dégringolé dans le classement. Montréal conserve le 13e rang parmi 65 villes d’Amérique du Nord, mais le coût d’y investir n’est plus que de 5 % inférieur à ce qu’il est à Boise, en Idaho, qui occupe le 39e rang. Pas de quoi sauter de joie. L’investissement au Québec a besoin d’une grosse poussée, pas d’un petit coup de mouchoir. L’État peut y contribuer en imprimant un virage majeur à ses impôts et subventions. Le tableau ci-dessous montre que des régions ou des pays comme l’Ontario, les États-Unis et la France continuent de taxer l’investissement des entreprises à des taux supérieurs à 30 % — tout en saupoudrant les subventions dans leurs secteurs favoris. Mais un nombre croissant de gouvernements, comme ceux du Nouveau-Brunswick, de la Suède ou de l’Irlande, ont décidé d’emprunter la voie inverse : ils ont abaissé leurs taux de taxation de l’investissement sous les 20 % pour l’ensemble des secteurs et commencé à « passer la gratte » dans les subventions. À observer la bonne performance de l’économie irlandaise, on se doute que cette deuxième stratégie est la meilleure pour qui veut accélérer la productivité et la création de richesse. On objectera qu’alléger le fardeau fiscal des entreprises, c’est mettre de l’argent dans les poches de leurs riches actionnaires. Erreur. D’une part, les actionnaires ne sont pas tous riches. Les principaux détenteurs d’actions d’entreprises québécoises sont ou bien des propriétaires de PME, ou bien de grands fonds de placement (le plus grand étant la Caisse de dépôt et placement du Québec) qui gèrent l’épargne-retraite des simples particuliers. D’autre part, dans les faits, les entreprises ne financent pas les impôts qu’elles paient par une réduction des dividendes versés aux actionnaires, mais en accordant de moins bons salaires à leurs employés et en imposant des prix de vente plus élevés à leurs clients. Justement ce qu’on veut changer. Sur le plan de la fiscalité, le Québec est à l’heure du choix. Ou bien il réduit l’impôt sur le revenu des particuliers d’un milliard de dollars, ou bien il réduit d’autant l’impôt sur le capital productif investi par les entreprises (et le saupoudrage de subventions). Dans le premier cas, on favorisera la consommation présente en se faisant plaisir. Dans le second, on encouragera l’investissement pour préparer l’avenir. C’est le combat perpétuel avec l’ange : le plaisir à court terme contre le sacrifice pour le bien commun à long terme. Taux de taxation de l’investissement des entreprises dans divers pays ou régions : Ontario 42,2 % États-Unis 36,7 % France 33,0 % Québec 30,8 % Australie 23,6 % Nouveau-Brunswick 19,6 % Suède 17,8 % Irlande 14,0 % Note : Le taux de taxation de l’investissement est un taux synthétique qui combine les dispositions des impôts sur les bénéfices, des taxes sur le capital et des taxes de vente sur l’équipement.

Société

Le nouveau pouvoir de Mario

Le téléphone n’arrête pas de sonner à la permanence de l’Action démocratique, à Montréal. «Envoyez-nous votre CV», répond régulièrement la jeune réceptionniste. Début avril, l’ADQ embauchait. Avec l’élection de 41 députés et l’accession au statut d’opposition officielle, le parti avait 250 postes à pourvoir. «Avoir des moyens, offrir à des gens passionnés de politique de gagner leur croûte en faisant de la politique à temps plein, c’est le fun», explique Mario Dumont. De la politique, les adéquistes ont bien l’intention d’en faire. Car le gouvernement minoritaire de Jean Charest ne tiendra pas deux ans, affirme le chef de l’ADQ. «Ceux qui me connaissent savent qu’instinctivement je suis un gars de pouvoir. Il n’est pas dans ma nature d’être dans l’opposition.» À la question: «Vous en devez une à Stephen Harper, non?», Mario Dumont répond, les dents serrées, le regard noir: «Ce serait plutôt le contraire.» Sur le terrain, les conservateurs n’ont rien fait, ou si peu, pour soutenir les candidats de l’ADQ. Certains ministres conservateurs ont même plutôt appuyé les libéraux. Les adéquistes, eux, avaient trimé dur pour les conservateurs lors de la dernière campagne fédérale. Stephen Harper en doit donc une au chef de l’ADQ. «On s’en est parlé; je suis un gars franc», déclare brièvement Mario Dumont, qui entend faire de l’économie la priorité de son opposition. Accélérer le développement hydroélectrique, organiser un grand chantier sur le développement économique, faire du Québec une terre d’investissement privilégiée… Dumont en rêve. L’actualité l’a rencontré quelques jours après les élections, au milieu des boîtes de déménagement! Que voulez-vous obtenir de ce gouvernement? — Les priorités de l’opposition seront celles que l’ADQ a mises en avant durant la campagne: la famille, les augmentations de tarifs, tout ce qui touche la classe moyenne… J’ai aussi dit que j’exigerais une commission d’enquête sur l’hébergement des aînés. Mais on formera surtout une opposition plus forte en matière d’économie! Le Québec a une performance assez pitoyable sur ce plan. De toutes les statistiques, celles qui portent sur l’appauvrissement global de la province dans le continent nord-américain sont les plus inquiétantes. Une société qui s’appauvrit aura moins de ressources pour la santé, l’éducation, la culture… Je suis le premier à reconnaître que l’économie a été négligée pendant la campagne électorale. Parmi les candidats de l’ADQ élus, il y a beaucoup de gens d’affaires. Ils constitueront une opposition officielle beaucoup plus préoccupée d’économie que ce qu’on a vu pendant la campagne. Qu’est-ce qui vous séduit dans cette nouvelle fonction? — Croyez-le ou non, je n’y avais jamais réfléchi. J’avais imaginé ce que serait la vie de premier ministre — j’avais même choisi le premier fonctionnaire de la province — et aussi ce que serait la vie d’un chef de tiers parti détenant la balance du pouvoir. Mais pas celle de chef de l’opposition. Je me rends compte que j’aurai un pouvoir important sur le gouvernement, celui de lui imposer les priorités politiques, la question d’actualité dont tout le monde discute. Envisageriez-vous de demander au lieutenant-gouverneur de remplacer ce gouvernement libéral? — Non. Il y a eu des élections le 26 mars, le Parti libéral a obtenu le plus de votes et il a eu plus de sièges que l’ADQ. Ce n’est pas en m’associant au Parti québécois que je prendrai le pouvoir, mais en allant chercher une majorité de suffrages et de sièges au prochain scrutin. Est-ce qu’il y a des choses qui vous inquiètent dans le fait de former l’opposition officielle? — D’y rester! Les Québécois exigent de nous que nous fassions marcher leur Assemblée et qu’on la fasse fonctionner dans leur intérêt. Le gouvernement Charest nous a habitués à des fins de session où il nous imposait le bâillon. S’il n’est pas capable de se corriger, cela sera ardu pour lui de tenir le coup. Le Parti québécois, qui connaît de grandes difficultés, pourrait être un allié éternel [NDLR: du gouvernement], qui s’étire, s’étire et accepte bien des choses. Mais nous, nous n’allons pas accepter n’importe quoi. Nous avons des principes. Et notre parti sera jugé sur sa capacité de faire fonctionner l’Assemblée nationale et sur sa fidélité aux principes que nous avons défendus en campagne. Pensez-vous que les gens ont compris que votre programme demandera des sacrifices? — Les gens ont compris que voter ADQ, c’est un peu plus que changer la couleur du tapis. On est en train de changer de mentalité. Il y a eu une prise de conscience. Vous utilisez l’expression «centre droit». C’est ainsi que vous vous définissez? — Dès les élections de 2003, nos adversaires nous ont accolé des étiquettes. Après ces élections, nous nous sommes dit que mieux valait nous assumer et ne pas laisser nos adversaires choisir les étiquettes. Nous sommes un parti «autonomiste», de «centre droit»… Cela définit bien qui nous sommes. La droite n’a pas tellement bonne presse au Québec… — La droite morale n’a pas d’emprise au Québec. Je n’appartiens pas à cette école de pensée et j’ai toujours dit aux conservateurs qu’il fallait viser le centre droit, responsable en matière de fiscalité, de sécurité publique et de mesures sociales. Sur le plan socioéconomique, nous croyons moins à l’intervention de l’État que d’autres partis. Vous avez été comparé au politicien français Jean-Marie Le Pen. Que pensez-vous de lui? — Je suis en désaccord avec ses positions; ma vision de la société est pluraliste. J’ai appuyé le gouvernement quand il a augmenté les quotas d’immigration. D’ailleurs, j’ai autant d’appuis de la part des nouveaux arrivants que des Québécois nés au Québec. Les témoignages que nous avons reçus de personnes nées au Québec et de personnes venues au Québec sont à peu près les mêmes. Les plus émouvants étaient ceux de jeunes femmes musulmanes qui avaient quitté un autre pays et qui disaient: battez-vous, les Québécois, on sait où ça mène! Et la comparaison avec Duplessis? — Je ne suis pas d’accord avec lui sur les questions d’éducation. Mais c’était une autre époque, que je n’ai pas connue. L’Union nationale a disparu, parce qu’elle n’avait plus sa place. Ceux qui me comparent avec Duplessis font partie de cette vague d’intellos qui essaient de noircir tout ce qui ne correspond pas à leur vision. Votre succès représentait-il le triomphe du camping Sainte-Madeleine, comme certains l’ont dit? — Toutes sortes de gens ont voté ADQ: des profs d’université, des personnes âgées, des cégépiens. Certains l’ont fait à cause de la famille, d’autres parce qu’ils se préoccupent de la dette. D’autres encore voulaient simplement donner un bon coup de pied dans le système. Sainte-Madeleine est située dans Verchères, et c’est le PQ qui a gagné dans cette circonscription! Vous avez aussi parlé d’une charte des droits et responsabilités des citoyens pour mieux encadrer le débat sur les accommodements raisonnables… — Il s’est passé quelque chose d’important l’automne dernier et j’y ai contribué. Entre octobre et janvier, les Québécois se sont fixé une limite. Ils ont dit: oui, on est un peuple tolérant et ouvert; oui, on veut maintenir une immigration importante chez nous; oui, on est prêts à trouver des accommodements qui facilitent la vie des gens et la cohabitation — mais on ne reviendra pas en arrière sur des principes comme l’égalité des hommes et des femmes. Il y a des gens, aujourd’hui, dans les CLSC et d’autres services publics, qui sont conscients de ce qui est ou n’est pas acceptable. Il reste au gouvernement à faire adopter une Constitution qui établisse nos valeurs communes. Et on aura le rapport de la commission présidée par Gérard Bouchard et Charles Taylor. La division entre les deux autres partis et le vôtre, sur ce sujet et sur d’autres, correspond-elle à une fracture entre le Québec rural et Montréal? — Cette division-là est très exagérée. Quand on regarde les résultats des élections, on voit que l’ADQ est aux portes de Montréal et que le Parti québécois, dont le chef est très montréalais, a gagné dans les régions les plus éloignées du Québec: Abitibi, Côte-Nord, Gaspésie, Saguenay! Cette fracture-là, donc, je n’y crois pas. Les centres urbains sont un défi un petit peu plus grand pour les partis de centre droit. Stephen Harper a connu la même situation au fédéral en n’obtenant aucun siège à Toronto, à Montréal et à Vancouver… Les candidats de l’ADQ ont fini deuxièmes dans plusieurs circonscriptions de Montréal. Je ne pense pas qu’il y ait de fracture. Montréal est un défi pour l’ADQ. Mais l’ADQ a aussi un défi à relever au Lac-Saint-Jean! Votre autonomisme, qu’est-ce que c’est au juste? — [Long silence…] Le titre du premier chapitre de notre programme — «S’affirmer sans se séparer» — résume bien ce qu’autonomisme veut dire. C’est une ligne de conduite qui définit une façon d’aborder les prochaines étapes de l’avenir du Québec. L’approche du PQ — tenir des référendums — appartient à une période historique située derrière nous. Alors, maintenant, que fait-on? On n’abandonnera certainement pas les revendications qui sont importantes… Le modèle d’une vraie confédération serait l’idéal. Mais je ne suis pas seul dans tout ça. Alors il faut, à tout le moins, que le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, hérité de la Constitution de 1867, soit balisé. Robert Bourassa a essayé avant vous, et il a échoué… — J’en suis conscient. Il ne faut pas nier les échecs du passé, mais la politique interdit de se laisser paralyser par eux. Elle oblige à regarder en avant. Je pense que la politique du couteau sur la gorge [NDLR: suggérée par le sociologue Léon Dion, père du chef actuel du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion] ainsi qu’une certaine façon de dire et de penser qui marquait le rapport [de Jean] Allaire [fondateur de l’ADQ] ne peuvent plus marcher. Je pense aussi qu’on sait que ce n’est pas avec une approche comme celle qui a suivi le rejet de l’accord du lac Meech qu’on va obtenir des résultats du reste du Canada. On peut prendre acte des échecs du passé, de leur cause et du processus qui y a conduit pour ne pas les répéter, mais je n’accepte pas qu’on dise: on ne peut pas faire ça, parce que la dernière fois qu’on a essayé, ç’a été un échec. Il s’agissait d’autres acteurs… En 1992, ce n’est pas moi qui étais là, ce n’était pas Stephen Harper qui était à Ottawa, et c’étaient d’autres premiers ministres qui étaient à la tête des provinces… Est-ce que le Canada anglais doit se réjouir de vos succès? — Non… Bien… Il doit voir ça comme un changement qui survient au Québec. Je pense que ce serait une erreur pour lui de se rendormir. Certains disent que vous êtes aussi menaçant que le Parti québécois. Êtes-vous d’accord? — Je ne sais pas… Jean Charest a été envoyé au Québec comme un «capitaine Canada». Le reste du Canada a de la difficulté à voir ce qui se passe au Québec autrement qu’à travers le prisme «Jean Charest»: plus Jean Charest a du succès, mieux ça va; moins il a de succès, plus on doit être inquiet. Le Canada voit une forme de menace dans tout ce qui n’est pas Jean Charest. Et je ne suis pas Jean Charest… Faut-il tuer le Parti québécois? — Ce sont les Québécois qui décident. La politique est cyclique et chaque parti doit s’adapter. L’idée de François Legault voulant qu’on va faire un pays et qu’après il va nous rester du «change», c’est loufoque. Ce serait plus respectueux de dire que ce sera désormais la semaine de cinq jours au lieu de quatre, qu’on va travailler plus fort et payer plus d’impôts, parce que là on fait un pays et que c’est toute une corvée, ça! Il n’y a pas un seul pays où un parti a proposé l’indépendance en disant: ça va être plus facile, on va travailler moins, il va nous rester de l’argent. À mon avis, tout ça, c’est du mensonge. Pourquoi dire maintenant que vous n’avez jamais été souverainiste, malgré votre rôle pendant la campagne référendaire de 1995? — J’ai toujours pensé qu’en nommant Lucien Bouchard négociateur en chef pour une période d’un an, on se serait approchés d’une véritable confédération… Lucien Bouchard pensait d’ailleurs comme moi. Votre stratégie, est-ce encore «une autre dernière chance»? — Il faut se sortir de l’idée qu’on fait les choses en attendant un autre référendum. Il faut bâtir des alliances et faire des choses pour que ça marche dans l’ensemble canadien. Vous êtes un fédéraliste, alors? — Je suis un autonomiste.

Société

Dur, dur le «multikulti»

Le mois dernier, à Francfort, une juge allemande a refusé à une femme battue une procédure de divorce accélérée, pour cause «culturelle». La juge appuyait sa décision sur le verset 34 de la sourate 4 du Coran. Ce texte dit que le mari a le droit de frapper son épouse. L’Allemagne a bondi. Même les associations musulmanes ont hurlé. La juge a été dessaisie de l’affaire. Mais la polémique ne s’apaise pas. Mère de deux enfants, la jeune musulmane de 26 ans — originaire du Maroc, comme son mari — était brutalisée «parce qu’elle avait adopté un mode de vie occidental». La juge avait déjà interdit au mari de s’approcher à moins de 50 m du domicile, mais elle refusait d’accorder un divorce accéléré (ce qui aurait évité le délai de réflexion obligatoire d’un an). «Dans ce milieu culturel, expliquait la juge, il n’est pas rare que l’homme fasse usage d’un droit de correction. La requérante devait s’attendre à cela lorsqu’elle a épousé le défendeur.» L’opinion publique s’est déchaînée contre cet abus du «multikulti», comme les Allemands surnomment le multiculturalisme! En ce début de 21e siècle, le Québec n’est pas seul à nager dans la confusion du multikulti. Dérapages administratifs, décisions maladroites, erreurs de jugement… Devant ces dérives, la tentation est forte de rejeter en bloc ce fameux multikulti. Surtout qu’on peut dire que tout ça, c’est la faute du Canada! En 1971, le Canada a été le premier pays du monde à faire du multiculturalisme une politique officielle, proclamant «la valeur et la dignité de tous les Canadiens et Canadiennes, sans égard à leurs origines raciales ou ethniques, à leur langue ou à leur confession religieuse». Des pays d’Europe l’ont adopté dans la foulée, la Grande-Bretagne en tête. Mais depuis quelques années, rien ne va plus. Le Danemark et les Pays-Bas ont déjà renversé leur politique. L’Allemagne est à bout de souffle. La Grande-Bretagne en arrache. Pourtant, écrit un des grands penseurs de notre temps, l’économiste Amartya Sen, la solution n’est pas d’abandonner le multiculturalisme. Ce concept, aussi difficile soit-il à vivre au quotidien, est la meilleure piste dont le monde dispose pour assurer le développement serein des grandes villes de la planète. La survie de l’Occident repose d’ailleurs sans doute sur la créativité dont il fera preuve pour intégrer ses immigrants tout en tirant parti de leur apport culturel! Ce que nous n’aimons pas du multiculturalisme, c’est le mot et la façon, déplorable parfois, dont des gouvernements et des tribunaux l’ont concrétisé. Au lieu de tout rejeter, il faudra patiemment dissiper les confusions. Cesser de confondre conservatisme culturel et liberté culturelle. Cesser aussi de confiner les gens à leur identité religieuse! Battre son épouse est une tradition du passé qui n’a rien à voir avec une culture à protéger. Avoir trois épouses, faire exciser sa fille, refuser d’être vu par un fonctionnaire féminin sont de l’ordre du conservatisme culturel. Ce ne sont pas des gestes qui vont dans le sens de la liberté et de l’égalité. Et le hidjab au taekwondo? Des adolescentes, mineures, ne peuvent être réputées avoir fait, en toute liberté, un examen critique des choix qui s’offrent à elles. Elles sont dépendantes de l’autorité parentale. Si j’étais un entraîneur sportif, je voudrais que les jeunes musulmanes puissent pratiquer des sports, car une telle activité favorise leur intégration. Devenues adultes, elles choisiront, librement. D’ici là, pourquoi ne pas leur permettre de garder leur hidjab sous leur casque? Et faire confiance au temps? Au Pendjab, berceau du sikhisme, près de un jeune homme sur deux ne porte plus son turban, au grand dam des leaders spirituels. Laver cette longue chevelure que leur religion leur interdit de couper et draper sept mètres de tissu sur leur tête chaque matin demande trop de temps! Surtout qu’ils sont désormais souvent privés de l’aide de maman ou de leur épouse, occupées à leur propre emploi salarié. Sale temps pour les traditions, qui ne sont pas toujours solubles dans la modernité…

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Affaires et économie

Indexons, pour l’amour du ciel!

Le gel des tarifs d’électricité. Voilà ce que décrétait, en 1998, Guy Chevrette, alors ministre des Ressources naturelles du Québec. Ce gel aura duré jusqu’à la fin de 2003. Cette année-là, Hydro-Québec demandait un rattrapage tarifaire de 6% pour 2004. Devant la réprobation générale, la société d’État a dû se contenter d’un réajustement de 4,4%. Il y a eu d’autres augmentations de 2004 à 2007, mais encore aujourd’hui, l’indexation des tarifs est en retard de 50% sur l’inflation subie depuis 1998. Après l’électricité, voici l’assurance automobile. Depuis 1985, les prestations versées par ce régime public ont explosé. Mais les contributions des Québécois au fonds n’ont presque pas augmenté. Inévitablement, en 2006, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a dû avertir que son fonds courait droit à la faillite. Le coût du permis de conduire un véhicule de promenade et celui de l’immatriculation d’une motocyclette doubleront donc d’ici 2010. Naturellement, les propriétaires de véhicules, et surtout les motocyclistes, sont furieux. Ensuite, les garderies. En 1997, la ministre de la Famille du Québec, Pauline Marois, a lancé le nouveau système de garderies à contribution réduite, au tarif quotidien fixe de cinq dollars. Après six ans de gel et une explosion phénoménale des coûts du programme, ses successeurs, Claude Béchard et Carole Théberge, ont été conspués pour avoir porté le tarif à sept dollars. Ce nouveau tarif est lui-même gelé depuis trois ans. Enfin, les droits de scolarité à l’université. Depuis 1994, ces droits sont gelés à 1 668 dollars pour une année de 30 unités. Dans les autres provinces canadiennes, ils sont actuellement de deux à trois fois plus élevés. Plus tôt cette année, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a fini par annoncer qu’il autoriserait une hausse des droits de scolarité de 30%, étalée sur une période de cinq ans, de 2007 à 2012. L’indexation sera partielle. Elle ne compensera qu’une fraction de l’inflation que les universités auront subie depuis 1994. Comme il fallait s’y attendre, une majorité de Québécois s’opposent à la mesure annoncée. Encore une belle chicane en perspective. Ainsi va le Québec, de crise tarifaire en crise tarifaire. Il y a une certaine fourberie à annoncer que les tarifs des services publics seront gelés. Nos politiciens n’ignorent pas que cette promesse est impossible à tenir. Mais ils s’en fichent, sachant très bien que ce sera à leurs successeurs de se débrouiller avec la crise qui s’ensuivra inévitablement. Il faut mettre fin à ce manège. Comment? Tout simplement en décrétant une politique générale d’indexation annuelle automatique des tarifs. Au Canada et au Québec, depuis 15 ans, les prix augmentent en moyenne de 2% par année. Nous sommes tellement habitués à cette inflation que nous ne nous en rendons même plus compte. Qui a envie de déchirer sa chemise sur la place publique chaque année lorsque Kraft augmente le prix de son beurre d’arachides de 2% ou que Lafleur fait de même avec ses saucisses à hot-dog? Ce sont les hausses de tarifs importantes et inattendues qui nous font grimper aux rideaux. Alors, éliminons ces augmentations inopinées en indexant annuellement les tarifs sur le coût de la vie, pour l’amour du ciel! Il y a déjà des organismes publics qui donnent l’exemple. Le Régime des rentes du Québec indexe ses prestations de retraite. Les prestations d’assurance-emploi du Canada sont également indexées. La Régie du logement décrète un taux d’indexation annuel des loyers. Le ministère du Travail indexe le salaire minimum en fonction du salaire moyen. Une bonne partie de l’impôt sur le revenu est indexée sur le coût de la vie. Alors, pourquoi pas les tarifs d’électricité, les contributions à l’assurance automobile, le tarif des garderies, les droits de scolarité et l’aide sociale? Rien que 2% par année et hop! une autre crise est évitée. Que diriez-vous de garder notre énergie collective pour des enjeux vraiment importants?

Société

La nouvelle cuisine de Mario

Tombera, tombera pas ? Beaucoup de conversations de bord de piscine, de tables de pique-nique et de perrons de chalet auront tourné cet été autour de la popularité de l’Action démocratique du Québec et de son chef. Le soufflé mitonné par Mario Dumont – qui aime bien les métaphores culinaires – allait-il s’écrouler sous les vents de l’automne ? « Ça ne va pas durer, m’affirmait un militant péquiste. Il a atteint un sommet trop vite. Et Bernard Landry a du ressort. » « Il est bien parti », soutenait plutôt un ex-militant libéral, désabusé par le manque de vigueur nationaliste du PLQ. « S’il continue à dire que les Québécois ne sont pas obligés de parler Constitution, s’il promet d’accorder plus d’importance aux choix individuels, d’offrir les services publics de façon plus humaine, il ne lui restera qu’une chose à faire pour devenir premier ministre : inviter des candidats d’envergure à se joindre à lui pour pourvoir les postes de ministre de son futur gouvernement. » On y travaille. Selon Marc Snyder, vice-président du parti et responsable du recrutement des candidats, l’ADQ a trouvé cet été un « gros nom » pour le ministère des Finances ou celui de la Santé. Qui ? Et pour lequel des deux ? Snyder ne le dira pas ! Du moins pas avant cet automne. Les leaders dits « régionaux » ont aussi répondu à l’appel. Le maire de Mirabel, Hubert Meilleur, a adhéré à l’ADQ. Un conseiller municipal de Saint-Hyacinthe, Bernard Sauvé, également. À lui seul, au cours de l’été, ce dernier a vendu 500 cartes de membre. Au total, en trois mois, de mai à la fin de juillet, l’ADQ a recruté 6 716 membres. Pour un parti qui disait au début de l’année avoir 10 000 « membres et sympathisants », ce n’est pas rien ! Mais l’ADQ a besoin de plus que ces cartes de membre à cinq dollars pour faire face aux prochaines élections. Une campagne provinciale de financement s’annonce d’ailleurs pour l’automne. Et certains jours de juillet, la permanence du parti était aussi grouillante d’activité qu’une pâtisserie de village à l’aube d’une journée de noces. Qui aurait cru il y a six mois que Mario Dumont, 32 ans, susciterait autant d’émoi ? Unique député depuis huit ans d’un parti marginal, le jeune père de famille de Cacouna s’interrogeait sur son avenir. Lorsque, le 1er mai 2002, L’actualité remit en couverture sa tête de « gérant » de Future Shop (« Le résistant de Cacouna »), il y en eut beaucoup pour soupirer d’ennui. Quelques semaines plus tard, le 17 juin, des candidats de l’ADQ remportaient trois des quatre élections partielles. De plus, un sondage révélait que un Québécois sur deux voulait voir l’ADQ former le prochain gouvernement. Être candidat de l’ADQ ne semblait soudainement plus une hérésie. Léon Courville, ex-numéro deux de la Banque Nationale, donnait discrètement des conseils à Mario Dumont. Le Beauceron Marcel Dutil, de Canam Manac, ne faisait plus de secret de son appui. « Jusqu’en mars, on était une PME », dit Marc Snyder, qui n’a pris que deux jours de congé cet été. « Maintenant, on est une grande entreprise. Avec des besoins de régie interne un peu plus importants ! » Si Marc Snyder, 33 ans, aime les comparaisons d’affaires, Mario Dumont préfère les images culinaires. Il a déjà répondu à des journalistes qui le houspillaient sur sa position constitutionnelle que la question nationale « marinait ». (L’image est habile, car on peut aussi en conclure qu’on la cuira bientôt, aussitôt que la marinade aura fait son œuvre !) Mario Dumont, qui a déjà mitonné des grands-pères au sirop d’érable et du risotto au parmesan à l’émission Infoman, à Radio-Canada, apprécierait sans doute cette autre métaphore d’un vieux libéral : « En perdant Dumont et son groupe, en 1992, le Parti libéral a perdu son sel. Ces jeunes-là étaient porteurs des valeurs phares du PLQ. Sans eux, plus personne ne sait ce que le parti incarne. » La popularité de l’ADQ est-elle la simple réaction de mauvaise humeur d’un électorat qui y réfléchira à deux fois avant de confier l’État à une bande de députés inexpérimentés ? Pour tenter de répondre à cette question, L’actualité a demandé à deux ex-conseillers politiques – l’un péquiste, l’autre libéral – de nous dire ce que leur parti doit faire pour retrouver la faveur des électeurs. Trouver le commentateur libéral ne fut pas simple. Plusieurs personnes refusèrent, après réflexion. Finalement, John Parisella, ancien conseiller de Robert Bourassa, releva le défi. Conscient qu’il allait « se faire des ennemis », nous a-t-il dit. John Parisella, tout comme Jean-François Lisée, ex-conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, prend au sérieux la popularité de l’ADQ. Et tous deux pressentent que, sous un discours « à droite », Dumont est l’héritier d’une tradition québécoise qui « gouverne au centre ». De là la menace. Réelle. Tangible. Car Mario sait cuisiner. Reste à savoir s’il pourra résister aux assauts de ses adversaires – qui voudraient bien gâter la sauce – et préserver l’harmonie dans sa cuisine, où bon nombre de nouveaux marmitons se bousculent. L’automne sera épicé.

Société

Une onde de choc nommée Mario

Le verdict est tombé dès la première minute de la rencontre. En une seule phrase. « Je suis venu pour empêcher quelqu’un de passer », a déclaré un collaborateur, à peine assis à la table autour de laquelle allait se dérouler la réunion qui, chaque automne, mène au choix des personnalités de l’année de L’actualité. « Quelqu’un » ne devait donc pas passer. Celui que personne n’avait besoin de nommer. Parce que tout le monde savait de qui il s’agissait: Mario Dumont, le chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ). « Pourquoi ? ai-je demandé. Parce que je suis contre ses idées. » Le mot était lâché : les idées. On était à des années-lumière des discussions des automnes passés, si peu marquées par les politiciens. En cette fin de 2002, ils se bousculaient sur la liste des candidats. Mario Dumont, le ministre Joseph Facal (pour sa sortie en faveur d’une révision du modèle québécois), son collègue André Boisclair (pour son action afin de faire débloquer des dossiers sur la protection de l’environnement), le premier ministre du Canada, Jean Chrétien (pour son appui au protocole de Kyoto), le sénateur Pierre Claude Nolin (pour son rapport sur la décriminalisation de la marijuana), le premier ministre du Québec, Bernard Landry (pour son engagement relatif au progrès économique du Québec et sa lutte contre le chômage). La cour était pleine de politiciens. De leurs idées, surtout. La droite, la gauche, le modèle québécois, alouette ! Les esprits se sont échauffés. Avec, en toile de fond, l’ombre d’un jeune homme de 32 ans. Certains diront que le seul mérite de Mario Dumont aura été « d’avoir été là ». Et que la vraie personnalité de l’année est un électorat en ébullition. Ce serait trop simple. Qu’on soit pour ou contre les idées de l’ADQ, son chef a marqué 2002 comme nul autre. Il a encouragé des centaines de personnes, souvent des jeunes, à s’engager dans le domaine politique. Pour lutter avec lui. Ou contre lui ! Ses idées ont embrasé le débat public comme peu l’avaient fait depuis les premières heures du projet souverainiste québécois. Bousculer, inspirer, contribuer, changer… Voilà des mots clés qui, année après année, dirigent les projecteurs sur la personnalité de L’actualité. Mario Dumont mérite donc bien son titre. Pour le meilleur, diront ses partisans. Ou pour le pire, diront ses adversaires, qui craignent de le voir prendre le pouvoir et dilapider un héritage de solidarité sociale bâti au cours des quatre dernières décennies. Les personnalités de L’actualité s’évanouissent rarement dans la nature. Richard Desjardins, choisi en 1999 pour son engagement à défendre la forêt boréale québécoise, continue de bouleverser le paysage. La fondation qu’il a contribué à créer a réussi, en novembre, à protéger des tronçonneuses une forêt encore vierge d’Abitibi. Ted Moses était à Paris et à Bruxelles en novembre pour expliquer aux Européens que les Québécois sont à l’avant-garde en matière de relations avec les autochtones. L’entente qu’il a signée – et qui lui a valu son titre l’an dernier – sert aujourd’hui de base à des initiatives de développement économique qui profiteront autant aux jeunes Cris qu’à l’ensemble de la société québécoise. Car soyons francs. Si Québec n’était pas en voie de construire de nouveaux grands barrages hydroélectriques – sur la rivière Eastmain, notamment -, le gouvernement n’aurait probablement pas annulé en novembre les projets de mini-centrales qui irritaient les écologistes. Comment Mario Dumont marquera-t-il 2003 ? Il est trop tôt pour le dire. Mais la volonté de changement à laquelle lui et son équipe donnent une voix n’est pas près de s’éteindre. Les Québécois ne sont pas, contrairement à ce que disait récemment le cinéaste Pierre Falardeau, des peureux qui s’intéressent seulement à « leurs REER et au pH de leur piscine ». On leur a connu, dans le passé, de grandes audaces électorales. Faisant fi des campagnes de peur, ils ont élu en 1976 un jeune gouvernement du Parti québécois. Comme ils avaient, dans les années 1960, élu des libéraux même si le clergé reprenait en chaire le mot de Duplessis: « Le ciel est bleu et l’enfer est rouge. » Selon un sondage CROP-L’actualité, bien peu de Québécois perçoivent l’ADQ comme un danger. Les politiciens n’ont pas été les seuls en 2002 à nous étonner et à nous inciter à bâtir le Québec de demain. Du chanteur Daniel Bélanger, qui nous invite à « rêver mieux », à Skawenniio Barnes, élève de 14 ans qui défie l’apathie de sa communauté mohawk pour la doter d’une bibliothèque, les personnalités de l’année 2002 voient loin. Et pensent aux générations futures. L’actualité les salue.

Affaires et économie

Course contre la montre… avec obstacles

Si on laisse aller le réchauffement climatique, l’économie mondiale sera durement éprouvée. Selon un rapport que l’ex-économiste en chef de la Banque mondiale, sir Nicholas Stern, remettait au premier ministre de la Grande-Bretagne, Tony Blair, le niveau de vie mondial diminuera même de 5% à 20%. Il s’agit d’un très grand défi posé à nos économies et à nos institutions politiques. La question est de savoir comment nous nous y prendrons pour réduire rapidement et massivement nos émissions de gaz carbonique (CO2), principal gaz à effet de serre, afin de ralentir la progression du taux de carbone dans l’atmosphère, puis de le stabiliser. La concentration de CO2 s’est accrue de plus de 50% depuis 200 ans. Cette augmentation a épousé étroitement la courbe d’accélération de l’usage des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz naturel). L’examen des carottes de glace de l’Antarctique a révélé que le taux de CO2 dépasse maintenant de loin les variations naturelles des 650 000 dernières années. Comme le CO2 emprisonne la chaleur dans l’atmosphère, sa concentration accrue transforme de plus en plus la planète en serre chaude. La température moyenne mondiale a déjà augmenté de 0,5oC depuis 1980. Les plus grands savants du globe réunis par les Nations unies sont formels: le réchauffement récent est très probablement le résultat de l’activité humaine et non de facteurs naturels. Ils estiment que les 30 milliards de tonnes de CO2 émises chaque année équivalent au double de ce que les forêts de la terre sont capables d’absorber. Ils en déduisent que la température de la planète montera encore de 2oC à 5oC d’ici la fin du siècle. C’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Des bouleversements majeurs de l’écologie terrestre s’ensuivront: le niveau des mers montera; le climat sera plus instable; on manquera d’eau potable ici et là; l’agriculture subira des changements brusques; des populations entières voudront se déplacer vers des régions moins chaudes. Il y a tout de même de l’espoir. Tout indique que si on leur donne les bons signaux, les consommateurs et les entreprises accepteront d’envoyer moins de résidus du charbon, du pétrole et du gaz naturel dans l’atmosphère. Au départ, on n’aura pas le choix: les taxes sur ces combustibles fossiles devront augmenter. (Désolé, je n’y peux rien.) Il faudra multiplier les «Bourses du carbone», qui rendront le CO2 plus coûteux à émettre pour les entreprises. Empêcher la surexploitation des forêts, parce qu’elles aident à absorber le CO2. Encourager les technologies de captage et de stockage sur terre des gaz à effet de serre. Réglementer les pires sources de CO2: l’extraction pétrolière, la production thermique d’électricité, le transport, l’exploitation des sols, la construction. Promouvoir la recherche de nouvelles énergies plus propres. Gérer les émissions de gaz carbonique à l’échelle mondiale ne sera pas une mince tâche. Cela exigera une action collective, donc politique, et non seulement individuelle. Premier obstacle: bien des gens refusent encore d’admettre le lien entre l’usage des énergies fossiles et le réchauffement planétaire. Ce sont sans doute les mêmes qui continuent à nier le lien entre la cigarette et le cancer du poumon. Deuxième obstacle: à supposer que les différents pays reconnaissent le problème, ils ne s’entendront pas nécessairement sur la solution. Il a fallu toute une décennie pour négocier le timide protocole de Kyoto. Troisième obstacle: même là où on admet la solution, on peut néanmoins refuser d’agir. Des pays comme le Canada, les États-Unis, la Chine et l’Inde relâchent ensemble 15 milliards de tonnes de CO2 par année, mais refusent actuellement d’appliquer le protocole. La résistance politique de divers groupes dans ces pays est extrêmement vive. Ils veulent tous le bien de l’humanité, mais ils ne veulent pas payer. Non seulement nous sommes engagés dans une course contre la montre, mais c’est une course d’obstacles. — Pierre Fortin est professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal.

Société

Fier boss d’un État indigent

Des routes défoncées, des écoles décrépites, une population vieillissante, des universités exsangues qui peinent à créer la société du savoir pouvant seule assurer la qualité de vie des générations futures. Telle est la réalité que le premier ministre du Québec trouvera sur son bureau au lendemain du 26 mars. Et ses coffres seront vides. Ou presque. L’État québécois est devant une impasse budgétaire. Une vraie. Au 1er avril 2008, le manque à gagner sera de 995 millions. (Ce qui ne tient pas compte des sommes que Stephen Harper aura versées le 19 mars 2007 dans un effort de redressement du déséquilibre fiscal, donnant un coup de pouce à Jean Charest et à ses propres espoirs de réélection.) Le premier ministre n’en sera pas moins le fier boss d’un État nécessiteux, lequel n’arrive à «équilibrer» son budget qu’en multipliant les tours de passe-passe. Dans les faits, le budget n’est pas équilibré! Sur les cinq derniers exercices financiers, trois ont été marqués par des déficits. Depuis l’adoption de la Loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire, en 1996 — la célèbre loi dite du déficit zéro —, la dette du Québec est passée de 98 à 122 milliards de dollars. Pendant les bonnes années de croissance économique, de 1997 à 2002, Québec n’a pas réussi à se doter d’un coussin. Il n’arrive pas à se constituer une réserve pour éventualités, comme le fait le gouvernement fédéral depuis plus de 10 ans. Le moindre ralentissement économique, des dépenses imprévues, un changement aux règles de péréquation le font basculer dans une crise. Boucler le budget devient plus difficile que de réconcilier Guy Carbonneau et Sergeï Samsonov. La marge de manœuvre réelle du Québec — qu’André Boisclair voulait tellement que Mario Dumont chiffre lors du débat des chefs — est inexistante. Québec arrive parfois à équilibrer le budget en multipliant les manœuvres politiques et comptables (notamment, négocier avec Ottawa pour encaisser maintenant des fonds qui ne devraient l’être que plus tard, comptabiliser ses ventes d’actifs dans ses revenus budgétaires). Avant le budget équilibré de 1998, le Québec accumulait les déficits depuis 40 ans! Il faut d’urgence mettre fin à des programmes que l’État n’a pas les moyens de soutenir ou trouver d’autres sources de revenus. Taxer les émissions de carbone, vendre l’électricité plus cher, construire des barrages, imposer des redevances aux pétrolières, que sais-je! Cette campagne a été plus riche en promesses de nouvelles dépenses que de nouveaux revenus. Pourtant, les poches de l’État sont vides. Et les attentes des citoyens, immenses. Jean Charest a bien essayé de réagir au début de son mandat, il y a quatre ans. Puis, il a battu en retraite. On ne se fait pas réélire en annonçant de mauvaises nouvelles. André Boisclair a tenté de recentrer son parti au moment de son élection. Mais le PQ, pressé par Québec solidaire, est devenu l’otage de sa gauche. On aurait pourtant bien besoin d’un Parti québécois qui promettrait de gouverner au centre et qui trouverait de nouveaux moyens de financer les missions de l’État. Mario Dumont a le courage de nommer brutalement les problèmes. Mais ses solutions sont parfois aussi simplistes que celles d’un animateur de radio populiste et il n’a pas l’équipe pour gouverner. Alors que faire? Les Québécois, dans leur sagesse, pourraient bien se prononcer… en faveur de l’équilibre instable, c’est-à-dire d’un gouvernement minoritaire. La plupart des scientifiques vous diront que les systèmes instables ne sont pas nécessairement mauvais. Un gouvernement minoritaire permettrait à l’opinion publique, aujourd’hui en transition, de mieux faire des choix. En dépit des idées reçues, de tels gouvernements ne sont pas plus dépensiers que les autres. Des études l’ont montré. Les Québécois ont rarement opté pour cette formule. La dernière fois remonte à 1878, sous la gouverne du libéral Henri-Gustave Joly de Lotbinière! Mais le Québec change rapidement. Trop vite pour qu’un seul champion arrive à en rassembler tous les éléments. Nation française protectrice de son héritage et de son patrimoine? Ou avant-garde de la modernité, société métissée, accueillante à l’égard de toutes les différences, généreuse de toutes les libertés? Faute de pouvoir réconcilier ces visions, nombre d’électeurs pourraient préférer qu’elles cohabitent au sein d’un gouvernement minoritaire. Pour diriger le sien, Stephen Harper a des coffres bien remplis. Le premier ministre du Québec, lui, sera pauvre. Il aura besoin de beaucoup de courage et d’imagination.