Analyses et opinions

Société

Sommes-nous nés pour un p’tit pain ?

En Suède, les enseignants sont en partie rémunérés en fonction de leur performance, les gens paient un ticket modérateur lorsqu’ils consultent un médecin et le métro est exploité par le secteur privé. Surpris ? Vous le serez encore plus en lisant le reportage de notre collègue Jonathan Trudel, en page 24. Pays phare des sociaux-démocrates de la planète, la Suède se transforme. Et il serait trop simple d’accoler des étiquettes comme « gauche » ou « droite » aux changements qu’elle entreprend. Car plusieurs d’entre eux résultent de décisions qui ont été prises par des gens dits de gauche, tandis que d’autres sont le fait de gens dits de centre droit. Un peu partout en Europe, des pays bousculés par des phénomènes analogues à ceux que nous connaissons — vieillissement de la population, nécessité de gérer la diversité culturelle et religieuse, dette publique élevée, mondialisation du commerce — repensent des politiques et des programmes. Et agissent. En Allemagne, la chancelière Angela Merkel réforme l’État-providence, tout en le gardant suffisamment robuste pour protéger les plus faibles et les plus vulnérables. Et nous ? Au Québec, depuis la flambée de discussions qui a suivi la publication, à l’automne 2005, du manifeste des « lucides », puis de celui des « solidaires », le débat s’est éteint. Ceux qui osent remettre en question le « modèle québécois » se font rapidement traiter de sans-cœur, de suppôts du capitalisme. Et rentrent dans leurs terres. Le village québécois est petit, et il ne fait pas bon y être étiqueté de « droitiste ». Pourtant, l’urgence demeure. Les écoles, les hôpitaux, les routes ont grandement besoin d’être remis à neuf. Les toits des écoles fuient, les infirmières s’épuisent, la population vieillit, l’argent public manque. Si nous ne donnons pas un coup de barre, nos enfants ne pourront pas bénéficier des mêmes services publics que nous. Cette question — celle du niveau de vie que les Québécois veulent se donner dans l’avenir — est cruciale. L’économie québécoise peut-elle faire mieux ? Si oui, comment ? Sommes-nous « nés pour un p’tit pain » ? se demandait la génération de mes parents, ces gens venus des campagnes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale pour gagner leur vie en ville. Le Québec peut-il devenir un carrefour mondial en matière non seulement de créativité, mais aussi de création de richesse, comme le croit Daniel Audet, ex-conseiller de Bernard Landry ? L’essai qu’il signe dans ce numéro fera certainement grincer des dents ceux qui pensent que toutes les solutions ne peuvent venir que de l’État. Sa réflexion et le jeu-questionnaire irrévérencieux qui l’accompagne constituent le premier volet d’une discussion que L’actualité veut déclencher avec ses lecteurs. Le second volet s’ouvrira dans le numéro du 1er novembre. L’ex-conseiller politique Jean-Francois Lisée y proposera à son tour une série de solutions, un programme pour une nouvelle « gauche efficace ». Et lui aussi ébranlera vos idées reçues au moyen d’un jeu-questionnaire. Le leader chinois Deng Xiaoping a un jour répondu à ceux qui lui reprochaient d’être bien peu communiste, parce qu’il mettait en place tous les outils du capitalisme — propriété privée, place boursière, etc. —, qu’il se balançait pas mal de la couleur du chat, du moment que celui-ci attrapait les souris. Qu’importe, donc, la « couleur » des solutions proposées. Demandons-nous plutôt si elles sont susceptibles de dynamiser l’économie du Québec, de donner à l’État les moyens d’investir dans l’éducation et la santé de la population, d’encourager les gens à contribuer davantage et de meilleure façon à leur propre bien-être et à celui de la société. Nous avons lancé dans notre site Web un forum spécialement consacré à cette discussion. Joignez-vous à nous. À LIRE Les 700 pages de l’extraordinaire essai de David Landes, Richesse et pauvreté des nations (Albin Michel), pour comprendre comment la richesse d’un peuple dépend autant de sa géographie et, surtout, de sa culture que des hasards de la guerre et des puissants.

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Affaires et économie

Halte-là, les Canadiens sont (presque) là !

Ça recommence mercredi soir prochain, dans une semaine exactement. À partir de cette date, on parlera autant de Carbo que de Mario et plus souvent de Gainey que de Harper. Nous n’y pouvons rien, l’ascendant des Canadiens de Montréal sur les médias québécois est irrésistible. J’aime le hockey, mais l’ampleur du phénomène m’échappe. Le Centre Bell est plein à chaque partie, malgré des billets qui peuvent aller jusqu’à 200 dollars l’unité. Le 15 septembre dernier, plus de 75 000 billets ont été vendus dans une seule journée. Les prix affichés au Centre Bell constituent un véritable appel à la révolution : le hot-dog s’y vend 3, 29 dollars, une bière pression 8, 34 dollars et le popcorn 5, 48 dollars. Le Canadien est fier de son nouveau chandail, mais il vous en coûtera la bagatelle de 139,95 dollars plus taxes pour en avoir un. C’est rendu aussi cher que du Armani ! Tout ça pour voir une équipe bien ordinaire composée en grande partie de travailleurs immigrés saisonniers. (J’entends déjà les murmures de Monsieur Noël…) Cette mine d’or, personne n’en voulait au Québec. Il a fallu un aventurier du Colorado pour se l’approprier pour une bouchée de hot-dog (275 millions de dollars, dont 50 millions de son propre argent). L’équipe à elle seule vaut probablement plus cher aujourd’hui. C’est comme si George Gillett avait mis la main sur le Centre Bell gratuitement. L’édifice, évalué à 225 millions de dollars dans le rôle d’évaluation foncière de la Ville de Montréal, occupe le quatrième rang mondial au palmarès des plus importants vendeurs de billets de spectacles. Il m’arrive quelquefois de trouver que nos chefs d’entreprise manquent d’audace…

Affaires et économie

Travailleurs demandés de toute urgence !

J’assistais en fin de semaine au congrès de la Fédération des chambres de commerce. Pendant qu’une partie du Québec se défoule sur le dos des immigrants et des communautés culturelles qui expriment trop publiquement leur différence, j’ai vu des gens d’affaires très inquiets par la difficulté de recruter des employés qualifiés pour assurer le développement de leur entreprise ou de leur région. Premier Tech, une entreprise de Rivière-du-Loup présente dans plusieurs marchés internationaux, n’arrive pas à combler 100 postes. Elle n’est pas la seule, 40 % des entreprises de la municipalité manquent de main-d’œuvre. Dans la région de Québec, 6 000 postes sont disponibles pour des employés qualifiés. Les dirigeantes de la Chambre de commerce de Gaspé se demandent si la région compte assez de travailleurs qualifiés pour profiter des retombées générées par la construction d’éoliennes. J’avais entendu le même discours le printemps dernier sur la Côte-Nord où les employeurs ne savent plus où trouver les ressources dont ils ont besoin. De plus, les entrepreneurs et dirigeants d’entreprises du Québec anticipent le départ à la retraite de plusieurs de leurs bons employés et se demandent par qui les remplacer. Pour eux, l’immigration est une nécessité. Sans renforts, pas de croissance. Bien sûr, les problèmes vécus au Québec ne sont pas uniques au monde. Dimanche, le New York Times racontait les efforts gigantesques (plus de 8 milliards d’Euros) du gouvernement allemand pour rehausser le taux de natalité. Plus de 25 % de la population allemande est âgée de plus de 60 ans. Ce matin, Le Figaro dresse un portrait sombre d’un Japon ethnocentrique et vieux qui a de plus en plus de mal à rivaliser avec les économies beaucoup plus jeunes et dynamiques de ses voisins asiatiques. (voir revue de presse) Le défi de la main-d’œuvre est un véritable enjeu pour le Québec. Le taux de chômage actuel n’est pas loin d’un véritable plein emploi. Ceux qui ne trouvent pas un emploi sont souvent peu qualifiés ou (cela existe) peu travaillants. Reste à concilier le besoin des entreprises aux sensibilités de la population. Ce qui est un autre beau défi !

Affaires et économie

Contre la consommation gloutonne !

Le plus jeune de mes enfants est aux études à l’université. Depuis janvier dernier, trois institutions financières lui ont offert des prêts non sollicités de 3 000 à 5 500 dollars, sans vérification de son crédit. Il ne compte plus les offres de cartes de crédit, également non sollicitées, qu’il a reçues. Heureusement, il les a toutes refusées. Mais bien des jeunes de son âge les acceptent. Ils se laissent berner par les requins du crédit facile. Bon nombre se retrouvent ensuite en faillite à 25 ans après s’être engagés dans des dépenses de consommation excessives. On devient accro au crédit comme à la cigarette : en laissant certaines institutions financières, tout comme les fabricants de cigarettes, exploiter notre naïveté et celle de nos enfants, et nous emporter dans un cercle vicieux de dépendance à long terme. Au Québec, on n’épargne plus, on s’endette. En 1985, une famille québécoise qui avait un revenu de 20 000 dollars après impôt avait une dette de consommation de 4 000 dollars en moyenne. Aujourd’hui, la même famille dispose d’un revenu de 40 000 dollars après impôt, mais a contracté une dette de consommation de 16 000 dollars. On gagne deux fois plus, mais on est quatre fois plus endetté. Mince consolation, nous ne sommes pas seuls : le virage vers la consommation et l’endettement s’observe partout en Amérique du Nord ! Cette évolution soulève deux inquiétudes, l’une pour notre vie personnelle, l’autre pour notre vie collective. Sur le plan personnel, nous travaillons moins longtemps qu’avant, mais nous vivons plus longtemps. Il y a une ou deux générations, on travaillait pendant 50 ans (de 15 à 65 ans) et on passait ensuite 10 années à la retraite. Cinq ans au travail pour chaque année de retraite. Aujourd’hui, on travaille pendant 40 ans (de 20 à 60 ans) et on est retraité pendant 20 ans. Deux ans au travail pour chaque année de retraite. Afin de conserver le même niveau de vie à la retraite, nous devrions donc épargner deux fois plus qu’avant pendant chacune de nos années de travail. Or, nous épargnons au contraire 10 fois moins ! (Voir l’encadré.) Résultat : la retraite s’annonce maigre, particulièrement pour les Québécois les moins riches. Il y aura toujours la pension de vieillesse, la rente du Québec et le supplément de revenu garanti. Mais ce n’est pas le pactole. Sur le plan collectif, notre épargne nationale sert à financer l’investissement dans l’éducation, les nouvelles technologies, les nouvelles usines et les nouvelles infrastructures, qui élèvent ensuite notre productivité, nos salaires et notre niveau de vie. Sans épargne, deux choses peuvent se produire : ou bien l’investissement n’a pas lieu ; ou bien il a quand même lieu, mais il faut s’endetter envers l’étranger pour le financer. Dans les deux cas, c’est « patate » pour le progrès de notre niveau de vie collectif. Puis-je formuler deux suggestions pour requinquer l’épargne au Québec ? La première serait que l’Autorité des marchés financiers interdise les offres non sollicitées de prêts ou de cartes de crédit, rende obligatoire la vérification du crédit et renforce les exigences minimales en matière de qualité du crédit avant qu’un prêt soit accordé. Ma seconde suggestion consisterait à obliger tous les salariés du Québec qui ne sont pas couverts par un régime de retraite d’entreprise à verser 5 % de leur paye dans un régime enregistré d’épargne-retraite (REER). Le versement pourrait être calculé sur la même base que celle qui sert à déterminer les cotisations au Régime des rentes du Québec. La somme déposée serait déductible du revenu imposable. Mais le salarié-épargnant en conserverait l’entière propriété. Notre naïveté ou notre insouciance à l’égard de l’avenir, de même que les pressions dont nous faisons l’objet de la part de certaines institutions financières, sont maintenant telles qu’il faut en venir à des solutions musclées. Nous avons besoin d’un rempart solide contre le piège de la consommation gloutonne dans lequel nous attirent nos propres pulsions et les sirènes du crédit facile.

Affaires et économie

Épargne des ménages québécois

Évolution de l’épargne des ménages en pourcentage du revenu après impôt au Québec de 1981 à 2006 Taux d’épargne 1981 17,9 1982 19,3 1983 15,3 1984 15,5 1985 13,3 1986 10,6 1987 10,1 1988 10,0 1989 11,5 1990 12,4 1991 12,6 1992 11,8 1993 11,8 1994 10,3 1995 10,3 1996 8,0 1997 4,8 1998 4,1 1999 3,3 2000 3,8 2001 4,6 2002 4,0 2003 4,1 2004 3,4 2005 1,3 2006 1,2 (Source : Statistique Canada)

Affaires et économie

Super huard

Il se peut que les Canadiens aillent passer leurs vacances en Floride l’hiver prochain… pour économiser ! En effet, rien ne semble arrêter la progression du dollar canadien qui atteint aujourd’hui les 98 cents américain. Les économistes s’attendent à ce qu’il atteigne sous peu la parité avec le dollar américain et certains prédisent même qu’il le dépassera au cours des prochains mois. Je me réjouis à l’idée de voir un dollar canadien plus fort que le billet vert. Voilà une jolie revanche pour toutes les fois qu’un voyage outre frontières nous a coûté la peau des fesses en raison d’un taux de change défavorable. L’autre avantage est plus concret pour la majorité d’entre nous. Le prix du baril de pétrole – qui explique en partie la remontée du huard – atteint des records absolus à 81 dollars. Mais le prix à la pompe n’augmente que très lentement grâce à la force de ce même huard. Imaginez la facture énergétique si le dollar canadien était demeuré à 61 cents américains. Mais ma réjouissance est de courte durée. La pression sur les manufacturiers est déjà considérable. Ils ont des difficultés à faire aussi bien que leurs concurrents américains. Un dollar canadien plus fort les obligera à faire mieux qu’eux. Cela ne sera pas facile. Le gouvernement pourrait-il faire un effort supplémentaire pour aider les entreprises ? Je n’aime pas les subventions directes, trop souvent injustes, coûteuses et inefficaces. Par contre, ce serait un temps idéal pour diminuer encore plus les taxes sur la masse salariale. Ces taxes sont ridicules car elles pénalisent l’investissement et l’emploi. Ce sont les profits qu’il faut taxer et non pas le seul fait d’être en affaires. Allégeons donc le fardeau fiscal des entreprises pour les inciter à investir davantage en machinerie et en équipement. Le temps est propice avec la force du dollar canadien.

Politique

Au nom des incommodés

Gérard Bouchard et Charles Taylor cherchent une solution à l’épineux problème des accommodements des minorités. Notre chroniqueur suggère de s’intéresser d’abord à la majorité. Ce qui pose problème, dans toute cette question d’accommodements, c’est la réaction de la majorité. De ceux qui s’accommodent. De ceux qui se sentent incommodés. Je n’ai pas à rappeler à MM. Bouchard et Taylor que la majorité franco-québécoise est minoritaire au Canada. Et sur le continent. Sa survie même, à long terme, reste une question ouverte. Son identité n’a pas la force de la vieille pierre française ou du béton armé américain. Ces derniers 20 ans, on a chanté l’ouverture, l’interpénétration. Que du bon pain. Mais dans les neiges du dernier hiver, le Québécois moyen a perdu pied. À force de bouger les frontières de l’identité, d’ouvrir des brèches, on perd ses repères. D’autant que les Franco-Québécois ne sont pas eux-mêmes immobiles dans leur façon d’être. Mon diagnostic est le suivant. Le Québec a eu pendant deux décennies un flirt prononcé avec le post-modernisme, qui a culminé avec le choix d’André Boisclair comme chef du PQ. Mais le cumul des accommodements, d’une inquiétante réforme de l’éducation, et plus largement d’une perte de repères, provoque un retour aux valeurs sûres, un besoin de certitudes. Alors qui est ce « Nous » réhabilité par la nouvelle chef du Parti québécois, Pauline Marois, et qui cause tant de remous, y compris chez les porte-parole souverainistes ? Il est presque gênant de devoir en donner la définition, tant il s’agit d’évidences sociologiques que seule une histoire récente malmenée par le conflit idéologique entre trudeauistes et indépendantistes a réussi à charger de TNT politique. Or c’est tout simple. La nation québécoise est formée de tous les citoyens qui y habitent, c’est évident. Dans la nation, il y a plusieurs « Nous ». La majorité francophone de tradition chrétienne, sans laquelle la nation n’existerait pas. Nous ne serions qu’une province. Qu’un régionalisme culturel. Il y a le « Nous » de notre principale minorité, l’anglophone, qui ne craint pas de se définir comme telle et de revendiquer, comme les autres « Nous » des communautés juives, grecques, italo-québécoises, dont les associations – plus fortement financées par Québec que par Ottawa, contrairement à ce qu’on pense généralement – portent haut et fort l’identité spécifique et les revendications de leur groupe, de leur « Nous ». Les frontières de tous ces « Nous » sont éminemment poreuses, et c’est tant mieux ! Les mariages mixtes, les transferts linguistiques, l’immigration continue, tout cela brouille, métisse, interpénètre, pour le plus grand bien civique du Québec. Pas question, donc, de tenter de trouver des frontières entre « Eux » et « Nous », des critères, des tests ou autres balivernes. Un simple constat, que le nous majoritaire est au centre, au cœur de la nation, que cet état lui confère droits et devoirs. Le refus de ce constat mène à l’égalité des langues, donc au trépas de la loi 101, à l’égalité des histoires, donc à la marginalisation du récit québécois s’affirmant malgré les aléas et les conflits, ramené à une histoire parmi d’autres de tous les immigrants venus s’installer sur notre quadrant d’Amérique. Le refus de ce constat mènerait soit à enlever la croix sur le Mont-Royal, soit à y ajouter une étoile de David et un croissant illuminés, en faisant une rotation annuelle pour qu’aucun d’entre eux ne détienne en permanence la place centrale, et en dégageant de l’espace pour les futures demandes. Les amis de la montagne ne seront pas contents. À grands traits : le Québec existe parce que sa majorité a vécu une histoire singulière, qu’elle parle le français et qu’elle est porteuse d’une tradition religieuse. Évacuer ou dévaluer cette réalité, c’est perdre l’estime de soi et, à terme, détester l’autre. La majorité franco-québécoise doit donc réaffirmer ses repères et en établir la prédominance sur ces trois plans : l’histoire, la langue et la religion. L’histoire. Les fortes ventes de fictions historiques, le succès des grands spectacles historiques ou de chansons sur les aïeux démontrent l’appétit renouvelé du Québec pour ses racines. Il faut célébrer et faire partager cette histoire. Celle de nos contacts avec les premiers habitants. Celle de notre passé parfois trouble avec l’esclavage, l’antisémitisme et le duplessisme. Celle de la transformation de nos rapports notre minorité anglophone – hier conquérante, aujourd’hui coexistante – et de notre voisinage avec les communautés culturelles. Mais notre histoire à nous, au centre. L’histoire de ce qui nous fait uniques et non, comme le propose l’inacceptable réforme en cours, l’histoire de ce qui ne nous différencie de personne d’autre. On nous fabrique une histoire vide d’identité, pour un peuple qui doit au contraire la célébrer et construire sur elle. La langue. On a fait de grands progrès depuis les années 1960. Mais on sent depuis 10 ans une série de petits reculs : dans la langue de travail, dans la proportion d’élèves inscrits au primaire en français, dans le choix de la langue au cégep, dans l’affichage. Si on veut des accommodements fructueux, la garantie de pouvoir parler une langue commune est une condition essentielle. Et sait-on que, 30 ans après la loi 101, lorsque les allophones abandonnent leur langue d’origine, ils choisissent toujours majoritairement l’anglais (à 54%) ? Ailleurs, on répond avec détermination à de moindres inquiétudes. Au Royaume-Uni, un des derniers gestes de Tony Blair fut de réclamer que désormais 100% des nouveaux immigrants connaissent l’anglais au point d’entrée. La France réclame maintenant que 100% de ses futurs immigrants sachent le français avant de franchir sa frontière, y compris pour les réunifications familiales. Les élus américains proposent de réclamer des futurs immigrants mexicains la connaissance de l’histoire des États-Unis et de sa langue avant de faire le voyage. Tous veulent empêcher la formation sur leur territoire de groupes trop refermés sur eux-mêmes. Alors, pourquoi le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec se contente-t-il du fait qu’une proportion de 57% des nouveaux arrivants connaissent le français ? La religion. C’est le cœur de l’affaire au Québec, comme sur la planète, en 2007. Après avoir vécu une surdose de catholicisme jusqu’en 1960, les Québécois avaient traversé une période de rejet, puis vivaient la laïcisation des institutions, tout en prodiguant, pour la plupart, un attachement plus cordial que spirituel envers les églises, curés et évêques, donc envers toute cette partie d’histoire et d’identité. Relation tourmentée, maintenant apaisée. La grande majorité des Québécois (88%) se déclarent chrétiens, croyants plus ou moins pratiquants, vivant une religion soft : baptêmes, mariages, enterrements, Noël et inscription des bambins à la pastorale de l’école. Nous n’entretenons que de lointains rapports avec Benoît XVI. Mais la croix sur le mont Royal, dans les villages et à l’Assemblée nationale sont des marques à la fois de notre passé et du fil qui nous y lie. On le tend à sa guise. On peut le lâcher, mais pas le couper. Nous voici pourtant à un point de rupture. Nos penseurs gouvernementaux viennent de mettre un terme à l’enseignement religieux à l’école. Votre fillette n’aura pas de préparation à sa première communion. Des laïcs lui enseigneront l’histoire du petit Jésus, mais aussi celle de Bouddha, Allah et Yahvée. Si on veut du pur jus, il faut les envoyer à la paroisse, le dimanche. Eh oh ! Il y a le soccer, la piscine et le hockey. Pas que ça à faire, la religion ! Lorsque les 75% de parents (dont un bon nombre de religieux convaincus) qui ont choisi l’enseignement religieux s’en rendront compte, le tollé sera pire que celui du bulletin non-chiffré. L’aménagement de la religion de la majorité (chrétienne) à l’école est donc sur le point de passer à la trappe. (Lire « L’école de tous les dieux ») Au même moment, le religieux des minorités entre dans nos institutions publiques par la porte des accommodements : kirpan admis à l’école par décision de la Cour suprême du Canada, demandes d’exemption de leçons de flûte à bec ou, pour de jeunes musulmanes, de cours natation mixtes. Qu’on ne se surprenne pas que cela cause des remous ! Notre ami Julius Grey est le défenseur des accommodements, dont le kirpan, ce petit couteau inoffensif et bien caché que les sikhs portent sur eux, malgré l’interdiction totale d’armes blanches dans les écoles. Il a un argument imparable, car il part du point de vue de l’intégration : le jeune sikh qui a droit à son kirpan ira à l’école publique, où il sera mieux intégré à la société. Si on le lui refusait, il irait à l’école sikh, avec les siens, et serait moins intégré. On en conclut qu’il n’y a rien à faire. Que c’est un mal nécessaire. C’est faux. Il faut, à mon humble avis, prendre collectivement cette décision de principe : au Québec, l’école sera d’abord laïque et, dans une case horaire déterminée, ouverte aux enseignements religieux. Je m’explique : dans ma proposition, aucune école confessionnelle ne sera financée par l’État – ni publique, ni privée – ni chrétienne, ni juive, ni musulmane. Au sein de l’école laïque, et à leur charge, les grandes religions disposeront d’une case horaire par semaine – disons, une heure trente le vendredi matin — qu’ils aménageront à leur gré. On pourrait y ajouter un créneau horaire en parascolaire. Aux parents d’y inscrire leurs enfants et de payer un supplément s’il est requis. Le membre d’un clergé qui utiliserait cette fenêtre pour enseigner la haine ou toute forme d’exclusion serait radié. Les parents que cela n’intéresse pas, enverront leurs enfants au nouveau programme Éthique et culture religieuse. Voilà un aménagement qui colle aux besoins de la majorité et à laquelle les minorités religieuses pourront et devront s’accommoder. Mais que fait-on des droits acquis ? Les clauses grands-pères ont été inventées pour cela. Le primaire et le secondaire durent 12 ans, maternelle comprise. Ajoutons cinq ans pour les enfants nés et à naître. Et affirmons que, dans cinq ans, l’État cessera de financer les écoles religieuses au niveau de la maternelle. L’année suivante, à la première année, et ainsi de suite jusqu’à la fin du régime de subventions, dans 17 ans. Des aménagements pourront être faits pour la fratrie. Le droit aux écoles religieuses privées non subventionnées est, lui, protégé par des traités internationaux. Il faut le respecter, l’encadrer sérieusement, en aucun cas ne l’encourager. *** Inscrivons dans une constitution québécoise ce principe de l’école laïque et ouverte aux religions, consacrons dans ce texte fondamental nos choix au chapitre de la prédominance du français et du fait québécois dans ce coin d’Amérique. Introduisons-y également, pour la première fois, une hiérarchie. Le droit à l’égalité, notamment à l’égalité des sexes, doit prédominer dans la sphère publique et dans la sphère privée (c’est-à-dire hors de la pratique religieuse proprement dite) sur la liberté de religion. En cas de conflit entre les deux, nos juges et administrateurs sauront désormais quoi privilégier. Dans cette constitution, conférons une citoyenneté québécoise, concomitante avec la canadienne, et qui attribuerait le droit de vote aux élections québécoises. Pour les nouveaux arrivants, cette citoyenneté, comme la canadienne, serait assortie de conditions : connaissance historique et culturelle du Québec, connaissance de la langue officielle. Cela est trop sévère ? Étiez-vous sincère quand vous vouliez que le français soit la langue officielle ? Il y a un moment où il faut être sérieux, sous peine de ne pas être pris au sérieux. Ainsi équipés, nos juges et nos administrateurs publics pourront voir venir de façon plus cohérente — et convergente avec les vœux de la majorité des Québécois — les demandes d’accommodements qui deviendront d’autant plus raisonnables que les demandeurs seront avertis du cadre qui leur est légitimement indiqué. *** J’ai longtemps pensé que les promoteurs d’un hymne national québécois faisaient preuve d’enthousiasme prématuré. Je croyais cette tâche plus utile pour les premiers mois d’un Québec souverain. Il est vrai que le concept a une odeur de boules à mites. Sauf lorsqu’on voit, dans nos rues, à chaque étape du Mundial, nos compatriotes encourager les équipes de leurs pays d’origine avec ces chants enracinés en eux. L’heure me semble venue d’un grand concours débouchant en un hymne rassembleur. Tout se tient. Si les Québécois se musclent l’épine dorsale, s’ils posent des règles nouvelles et claires, il se trouvera encore 1000 sujets à débats. Des décisions plairont, d’autres irriteront. Mais nous serons d’autant plus tolérants que nous nous saurons respectés. Nos nouveaux citoyens se plieront d’autant plus aux décisions de nos élus et de nos juges qu’ils auront été informés et accueillis par un peuple qui sait ce qu’il est et ce qu’il veut. Et qui peut, en plus, le chanter. *** COMPLÉMENT : Kirpan, Niquab, Érouv Équipés de la nouvelle constitution que je propose, nos juges et nos administrateurs publics pourront voir venir de façon plus cohérente – et convergente avec les vœux de la majorité des Québécois – les demandes d’accommodements qui deviendront d’autant plus raisonnables que les demandeurs seront avertis du cadre qui leur est désormais bien légitimement indiqué. Qu’auraient fait nos juges avec le Kirpan ? Je n’en suis pas certain. Mais la tentation de laisser passer ce jeune Sikh pour la seule raison de l’intégrer ne jouerait plus. Il n’aurait d’autre endroit où aller qu’à l’école laïque. Peut-être pourrait-il porter son Kirpan pendant son heure d’enseignement religieux ? Aller, va. Le voile ? Franchement je m’y suis habitué et ce qu’on met sur sa tête ne devrait pas soulever l’ire nationale. On a plus urgent. Idem pour l’Érouv, ce fil qui crée un périmètre dans un quartier, comme à Outremont, pour permettre aux juifs pratiquants de se déplacer pendant le Sabbat. Il ne dérange personne. Seuls ceux qui voudraient faire tomber la croix sur le Mont-Royal, donc laïciser jusqu’à plus soif, peuvent s’offusquer d’un signe aussi invisible de présence religieuse. Mais comme le gouvernement travailliste britannique et comme le grand Mufti d’Égypte, je pense que la Burka, le Nikab ou toute pratique couvrant le visage ne devrait pas être tolérée dans les tractations avec les institutions publiques (écoles, fonction publique, justice et, bien sûr, bureau de vote) et que la loi devrait permettre aux institutions privées – commerces et autres – d’en refuser le port. « C’est vraiment le simple gros bon sens, disait Tony Blair, que lorsqu’une partie essentielle de son emploi est de communiquer avec les gens, il est important de voir le visage. »

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Affaires et économie

Halte aux scandales et à l’indifférence !

L’actualité, 1er octobre 2007 Pour la rentrée, j’ai demandé à deux professeurs de gestion de se prononcer sur les grandes questions économiques de l’heure. Michel Magnan, vice-doyen de l’École de gestion John-Molson (Université Concordia), et Michel Patry, directeur de HEC Montréal, se sont prêtés au jeu. L’un est comptable et l’autre est économiste. Voilà ce qui les distingue. Car tous les deux portent la barbe et ont le même prénom. Les deux ont obtenu leur doctorat dans des universités de la côte Ouest, leurs carrières sont liées à HEC Montréal et ils occupent maintenant des postes de direction au sein de leurs établissements respectifs. Ces hommes, qui figurent parmi les observateurs les plus fins et les plus aguerris du milieu des affaires, partagent aussi plusieurs convictions, dont l’importance pour les universitaires de se faire entendre dans les grands débats économiques et sociaux. Ce dont ils ne se privent pas. Michel Magnan, 49 ans, s’en fait même une spécialité et un devoir. Il a donné plus de 50 entrevues au cours des deux dernières années. De l’émergence des fonds d’investissement privés (comme Blackstone ou KKR) à la rémunération des grands patrons, du rôle des conseils d’administration à la transparence des fonds de couverture (les fameux hedge funds), rien ne lui échappe, et il a une opinion sur tout. Notre entrevue, prévue pour durer 60 minutes, s’est étirée pendant deux heures et demie par un bel après-midi d’été, dans un café d’Outremont. C’est la diversité culturelle, et le bouillonnement intellectuel qui l’accompagne, qui a amené Michel Magnan à l’Université Concordia. « La moitié des élèves ont un parent né à l’étranger. Concordia est à l’image de ce que sera Montréal dans 10 ans », dit-il. Ancien professeur à HEC Montréal, il est maintenant titulaire de la chaire de comptabilité Lawrence Bloomberg (Université Concordia) et vice-doyen de l’École de gestion John-Molson, où il est responsable des études de deuxième et de troisième cycle. Depuis sa nomination au titre de directeur de HEC Montréal, en septembre 2006, Michel Patry, 50 ans, a moins de temps que son confrère pour intervenir dans les débats publics. Les célébrations, cette année, du 100e anniversaire de la plus importante école de gestion du Canada – elle compte 12 000 étudiants et plus de 250 professeurs permanents – l’ont accaparé. Je l’ai rencontré dans son magnifique bureau du chemin de la Côte-Sainte-Catherine. L’immense fenêtre offre une vue panoramique sur la piste d’athlétisme du collège Jean-de-Brébeuf, le voisin immédiat. Courses, compétitions, efforts, entraide : je suis sûr que le directeur de la prestigieuse école trouve dans cette vue beaucoup d’inspiration. Amoureux de HEC depuis la première fois qu’il y a mis les pieds, Michel Patry a passé l’essentiel de sa vie d’adulte dans cet établissement, mis à part les années consacrées à ses études de doctorat en théorie économique, à l’Université de la Colombie-Britannique. « J’ai un parcours atrocement linéaire », dit-il. Linéaire peut-être, mais pas si banal, car ce n’est pas tous les jours qu’on prend la tête de l’établissement dans lequel on a présidé une association étudiante. Le milieu des affaires a été maintes fois secoué ces dernières années, du scandale d’Enron, aux États-Unis, à la condamnation, cet été, du financier Conrad Black. « J’ai une responsabilité comme enseignant, dit Michel Magnan en sirotant un jus de fruits. Je dois dénoncer certaines pratiques. Je déplore que les professeurs aient été très peu nombreux à expliquer les scandales qui ont éclaboussé des entreprises. » Son héros, c’est le professeur Erik Lie, de l’Université de l’Iowa, qui a alerté en 2005 la commission des valeurs mobilières américaine, la Securities and Exchange Commission (SEC), d’un scandale potentiel concernant l’attribution, à des dirigeants de 140 entreprises, d’options dont les dates d’émission avaient été frauduleusement modifiées. Magnan en appelle aussi à la responsabilité de ses collègues comptables : « Certains ne se posent pas suffisamment de questions et n’ont pas de perspective éthique sur leur travail. » Et que dire des salaires mirobolants versés à certains patrons ? La rémunération moyenne des 100 PDG les mieux payés au Canada atteignait neuf millions de dollars pour chacun en 2005. L’ancien président de Home Depot, Bob Nardelli, a obtenu une indemnité de départ de 210 millions de dollars quelques mois avant de prendre les commandes de Chrysler. Michel Patry comprend très bien l’enjeu. « Il y a un marché pour les gestionnaires de très haut niveau, qui sont très mobiles et très demandés, explique-t-il. Mais il y a des situations choquantes. Une rémunération excessive du président peut entraîner un sentiment d’injustice de la part des autres salariés et s’avérer très corrosive dans une organisation, car on détruit la légitimité et le sentiment d’appartenance. » Les PDG d’aujourd’hui profitent de la loi de l’offre et de la demande. Mais pour ça, encore faut-il qu’ils soient compétents. D’où cette question : nos écoles de gestion forment-elles une bonne relève de gestionnaires et d’entrepreneurs ? Michel Magnan n’en est pas sûr. Il craint qu’en privilégiant l’activité intellectuelle et la théorie, les écoles de gestion ne se déconnectent de la réalité du milieu des affaires en particulier et de la société en général. Les universités, qui pour beaucoup ont adopté la règle tacite du « publish or perish » (publie ou meurs), mettent ainsi davantage l’accent sur les travaux de recherche que sur le savoir pratique. « Il ne faut pas perdre de vue la finalité de l’enseignement : l’acquisition de connaissances qui ont une incidence sur le développement économique et social », dit-il. Justement parce qu’elle veut s’inscrire dans cette réalité économique et sociale, HEC Montréal a mis en place dès sa création le plus grand département de sciences humaines de toutes les écoles de gestion d’Amérique du Nord. « Nous offrons des cours d’économie, de sociologie et de psychologie, parce que nous croyons qu’il faut avoir une compréhension élargie du monde et des individus », dit Michel Patry. Le sort des entreprises et celui de la société qui les entoure sont intimement liés. Voilà pourquoi la prospérité future du Québec dépend de la bonne gestion et du succès de ses entreprises. Elles ont devant elles de redoutables défis. Le tiers des propriétaires des 230 000 PME québécoises prendront leur retraite au cours des cinq prochaines années. Ce passage de flambeau se produit au moment même où la concurrence internationale est de plus en plus vive. Les entreprises du Québec parviendront-elles à relever le défi ? « Elles n’ont pas le choix, puisque 60 % de ce que le Québec produit est vendu sur d’autres marchés », dit le directeur de HEC, où la mondialisation se vit déjà dans les salles de cours : 30 % des étudiants viennent de l’étranger et l’école a signé des programmes d’échange avec plus de 81 établissements dans le monde. La mondialisation a aussi ses victimes et ses revers. Des secteurs entiers de l’économie québécoise, comme le textile et le bois, accusent des dizaines de milliers de pertes d’emplois. Alcan, l’une des plus grandes multinationales canadiennes, est passée récemment sous contrôle étranger. Michel Patry dit avoir un pincement au cœur chaque fois qu’il aborde la question. « Cela fait partie du jeu, mais c’était l’un des seuls sièges sociaux de prestige établis à Montréal. » L’enjeu de la mondialisation en cache un autre : celui de la compétitivité des entreprises. En août, une étude du Groupe Financier Banque TD révélait que, de 2002 à 2006, la croissance de la productivité de l’économie canadienne avait été trois fois moindre que celle de l’économie américaine. L’économie québécoise enregistre un écart encore plus considérable avec celle des États-Unis : une croissance de la productivité cinq fois moins rapide. Cela veut dire que les économies canadienne et québécoise sont de moins en moins compétitives. Notre situation s’est détériorée en comparaison de la grande majorité des pays industrialisés membres de l’OCDE, où nous sommes passés du 3e rang (en 1973) au 16e (en 2006). Une situation « alarmante et urgente », selon Michel Magnan. « J’ai vécu aux États-Unis dans les années 1980. La concurrence japonaise soulevait de grands débats. De nombreux livres et articles ont été publiés. Au Québec, personne n’a l’air de s’inquiéter de ce qui se passe en ce moment : on semble se complaire dans une situation confortable, mais fragile. Or, il faut développer et créer de la richesse. Le réaménagement de l’échangeur des Pins, à Montréal, a coûté 35 millions de dollars, et celui du rond-point de l’Acadie, 120 millions. Où va-t-on trouver l’argent pour réparer ou refaire tout le reste ? » demande Michel le comptable en terminant son jus de fruits.

Culture

Les dieux de la nature

En Sicile, à Syracuse, l’église de l’évêché possède une façade baroque inspirée par la Contre-Réforme espagnole. Son toit repose néanmoins sur d’authentiques colonnes grecques et les fondations de l’édifice sur celles d’un antique temple romain. Trois religions sur un même lieu. La catholique prétend être la seule vraie, mais elle n’est qu’une secte qui a réussi grâce à la guerre. Le 28 octobre 318 de notre ère, un militaire de 34 ans, coempereur romain de la Gaule, de l’Espagne et de l’Angleterre, tentait de conquérir l’Italie. La bataille décisive allait avoir lieu sur les bords du Tibre, au pont Milvius. La veille de l’affrontement, le général Constantin faisait un rêve dans lequel il voyait un chrisme (c’est-à-dire les deux premières lettres du nom du Christ en grec, un « X » et un « P » croisés et superposés) et entendait une voix lui dire : « Tu vaincras sous ce signe ! » Constantin avait prestement orné son casque de ce chrisme et l’avait fait dessiner sur les boucliers de ses soldats, qui étaient en fait des païens. Une fois devenu césar, l’ambitieux militaire conclut de sa victoire qu’il devait se convertir au christianisme. Après avoir mis fin aux persécutions contre les chrétiens, Constantin, sans rejeter les rites païens de ses sujets majoritaires, les vida néanmoins de leur sens en interdisant les coûteux sacrifices d’animaux. Puis, il favorisa le réseau des évêchés, construisant de multiples églises, devenant à défaut d’être pape une sorte de « président » de l’Église naissante. D’où le succès de la secte des chrétiens (qui ne représentaient que 10 % de la population de l’Empire), aujourd’hui la puissante Église romaine que l’on sait. Certains voient dans Constantin César l’instrument de la volonté divine. D’autres se demandent si la collusion entre le trône et l’Église ne servait pas les fins de l’empereur. Paul Veyne, professeur au Collège de France, raconte cette histoire de façon extrêmement nuancée et vivante. Il montre bien que le passage du paganisme romain au christianisme coutumier transforma le monothéisme d’origine en un polythéisme efficace (Dieu, le Fils, l’Esprit saint, la Vierge), les saints remplaçant souvent les idoles d’hier. De nombreuses sectes n’ont pas connu le même succès. Est-ce qu’aujourd’hui l’écologie, avec ses gourous christiques, ses prophéties de fin du monde, ses appels à la Nature sacrée, annonce une nouvelle religion ? Le capitaine au long cours Jean Lemire, en scientifique, récuse cette appellation et craint au contraire une banalisation du danger qui menace la terre. Claude Allègre, lui aussi un scientifique, affirme dans Ma vérité sur la planète que certains écologistes radicaux forment déjà une « secte verte » dangereuse et dénonce un dérapage du principe de précaution. Il est contre toute dégradation de la terre, mais soutient, en optimiste, que les scientifiques trouveront des solutions aux gaz à effet de serre, par exemple. N’ont-ils pas, dans la foulée du protocole de Montréal, mis au point un substitut aux CFC, qui menaçaient la couche d’ozone ? Allègre s’en prend notamment à la stratégie des catastrophes annoncées, qui assure le fonds de commerce des émotions médiatiques. Tentant tout simplement de rappeler que la nature ne doit pas être privilégiée ou déifiée, il cite volontiers Marcel Gauchet : « L’amour de la nature dissimule mal parfois la haine des hommes. » Cet ancien ministre veut protéger la croissance industrielle, dont on ne peut priver les pays pauvres, et propose des priorités immédiates : la répartition de l’eau potable, la gestion des déchets. Il rappelle que la planète a connu des périodes de réchauffement ou de glaciation bien avant l’intervention humaine, que le soleil et les océans sont des acteurs imprévisibles, et la climatologie, une science incertaine soumise à des modèles mathématiques qui se sont déjà révélés faux. Ce que Claude Allègre propose, c’est d’aborder les problèmes écologiques avec une rigueur scientifique, pour tenter de protéger tout à la fois la civilisation et la vie. Il est du côté de l’harmonie et de l’adaptation. Peut-on lui reprocher d’avoir des craintes devant les positions radicales de la « secte verte » ? — Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), par Paul Veyne, Albin Michel, 320 p., 33,95 $. Ma vérité sur la planète, par Claude Allègre, Plon/Fayard, 237 p., 32,95 $ Quand notre monde est devenu chrétien La secte chrétienne posait aux païens une question agressive et neuve : « Quelle est la religion vraie, la vôtre ou la nôtre ? » Cette question de la vérité peut sembler naturelle, immédiate et éternelle dans tous les domaines, mais, au cours des siècles, elle ne l’est pas. Paul Veyne

Société

Fils et filles de Radisson

L’écrivaine Hélène Pedneault plaidait récemment, dans un excellent texte publié dans Le Devoir, pour que les Québécois – et les pouvoirs publics qui dépensent leurs impôts – investissent de façon plus créative dans la symbolique identitaire. Un fort joli concept en ces temps où bien des gens s’inquiètent de l’identité québécoise. Indiquer où sont enterrés l’écrivaine Anne Hébert et quelques autres grands de notre histoire – pour que les gens puissent y emmener leurs enfants – est une tâche peu coûteuse et assez simple. (Le ministère du Tourisme pourrait produire une carte.) Ajouter sur les panneaux routiers les noms amérindiens de certains lieux est une autre bonne idée, déjà plus coûteuse mais ô combien rassembleuse. Qu’un panneau, à la sortie de l’aéroport Trudeau, indique à quelle distance se trouve le centre-ville de Montréal, c’est normal. Ce serait encore mieux s’il donnait la même information pour Trois-Rivières, Québec… et pourquoi pas Natashquan, comme le propose Hélène Pedneault ? Le « 1 298 km » rappellerait aux gens combien ce pays est vaste. Et combien il a fallu de courage et d’audace aux premiers arrivants pour s’y aventurer. Car depuis quelques mois, la peur semble au programme de bien des émissions radiophoniques et conversations de salon. Mais de quoi au juste avons-nous peur ? Des accommodements que la société pourrait consentir à quelques musulmans ou à quelques juifs, largement minoritaires ? Cela menacerait l’identité, la tradition ? Il faudrait donc se replier derrière la palissade ? Et si on relançait plutôt l’esprit d’entreprise et de découverte des coureurs des bois, comme Nicolas Perrot ou Jean Cadieux ? Eux aussi sont notre tradition ! Pourquoi ne nous référons-nous qu’à la société conservatrice et religieuse d’après la Conquête ? Nous sommes aussi les fils et les filles de Pierre-Esprit Radisson et de Médard Des Groseilliers ! Comme nombre des premiers Français émigrés en Nouvelle-France, ces jeunes hommes étaient de pauvres citadins fuyant un monde de contraintes sociales et religieuses qui les condamnaient à la misère. Dans le Nouveau Monde, où ils arrivaient, le prestige ne s’acquérait pas par les liens du sang. Un destin pouvait être forgé. Il était le fruit du talent, du travail, du mérite. Chose impossible en France. Mieux encore, les jeunes Français d’ici qui franchissaient la palissade de bois des forts découvraient une culture où l’enfer n’existait pas (les Amérindiens n’y croyaient pas), où les femmes participaient au pouvoir politique, où elles étaient libres, même, de se donner à qui elles voulaient, quand elles voulaient, jusqu’au jour où elles choisissaient un mari. Ah, l’égalité des femmes, si on y tient tant, c’est peut-être à cause d’elles ! Les « Sauvages » faisaient preuve d’hospitalité et de tolérance à l’égard de ces Blancs laids, poilus et bedonnants, qui ne savaient pas maîtriser leurs émotions ! (Merci, Georges-Hébert Germain, de nous raconter tout ça dans Les coureurs des bois, aux éditions Libre Expression.) De l’union de ces Européens hardis avec les Amérindiens allait naître une culture nouvelle, fondée sur la tolérance et la liberté individuelle – des mots qui, depuis quelques mois, dans la bouche de certaines personnes, résonnent malheureusement comme des injures. Tolérer des différences ? Religieuses ? Étienne Brûlé, Médard Des Groseilliers, Pierre-Esprit Radisson ont certainement eu peur, eux aussi… de l’autre. Un Iroquois en armes est plus effrayant qu’une femme voilée qui demande à voir un médecin de sexe féminin. Pourtant, ces explorateurs ont lancé leur canot vers l’avant. L’identité québécoise n’est pas faite que de terres et de clochers, elle l’est aussi de la folle audace et de l’appât du gain qui motivaient les coureurs des bois, ainsi que des valeurs des Amérindiens qui les ont influencés. Elle pourrait être faite un jour de tout ce que nous emprunterons aux nouveaux arrivants et que nous québéciserons, si nous avons le courage de ne pas nous enfermer dans nos traditions ! (Le sirop d’érable ne fut-il pas amérindien avant de devenir… québécois ?) Nous sommes les fils et les filles d’Étienne Brûlé et de Pierre-Esprit Radisson. Tant qu’à faire dans la symbolique identitaire, pourquoi pas celle-là ? —- À LIRE Le bien beau livre de Georges-Hébert Germain Les coureurs des bois : La saga des Indiens blancs, aux éditions Libre Expression.

Affaires et économie

L’indispensable apport de Power Corporation au Québec

Selon un correspondant, Power Corporation ne rapporterait « pas grand-chose au Québec ». Permettez-moi de d’apporter quelques nuances… En tenant compte des employés de la Corporation financière Power, de Gesca (7 quotidiens) et du siège social, Power est sans doute l’un des 25 plus importants employeurs du Québec, au même niveau que Transcontinental et que Pratt & Whitney. Ce n’est pas rien. C’est la septième plus grande entreprise au Canada, tous secteurs confondus, et la première dont le siège social est au Québec. Power Corporation est de la taille d’Esso, de Loblaw ou de la Banque Royale. Là encore, ce n’est pas rien. Les activités du siège social rapportent des millions de dollars à l’économie montréalaise, d’abord pour les bureaux d’avocats et de services professionnels, mais aussi les hôtels et restaurants utilisés par les nombreux visiteurs étrangers qui se rapportent au siège social de l’organisation, sans compter les services de messagerie, de télécommunications, de transport, etc., etc. C’est un grand contribuable. Power Corporation a versé des impôts d’environ 900 millions de dollars aux deux gouvernements en 2006. Plus des deux tiers de ses dirigeants sont des francophones. Pour un gestionnaire québécois, c’est l’une des seules grandes entreprises du Québec à vocation vraiment internationale. Il n’y a pas une université, un hôpital, un musée ou une grande cause philanthropique qui n’a pas compté sur l’immense générosité de Power Corporation et de la famille Desmarais. Le domaine de la famille Desmarais à Sagard est une PME à elle seule! Quelle drôle d’idée que celle voulant que la finance ne soit pas une « vraie industrie » et que les questions de productivité ne la concernent pas. Les Desmarais ont toujours augmenté la compétitivité et la rentabilité des entreprises dont ils sont actionnaires. Vous en avez la preuve chaque année quand ses résultats annuels sont divulgués. Les milliards de dollars en dividendes (le taux a presque doublé depuis cinq ans) versés par Power Corporation ont enrichi les Desmarais, bien sûr, mais aussi tous les actionnaires de Power et de la Corporation financière Power, notamment les caisses de retraite dont dépend une partie de notre avenir… Les Desmarais vivraient « de la spéculation » alors que les Coutu et autres seraient de véritables entrepreneurs. Demandez à n’importe quel grand dirigeant d’entreprise du Québec ce qu’il pense de Paul Desmarais. Et si vous n’êtes pas convaincu(s), expliquez-moi comment un propriétaire d’un petit circuit d’autobus à Sudbury peut s’imposer comme l’un des grands financiers de la planète sans un talent, un flair et une stratégie extraordinaires. Je pense qu’on peut être fier de Paul Desmarais, ce Franco-Ontarien d’origine qui a choisi le Québec et Montréal pour bâtir un empire international. En connaissez-vous beaucoup d’autres comme lui au Québec ?