Analyses et opinions

Affaires et économie

Vive les profits !

Au plus fort de la tourmente boursière des dernières semaines, plusieurs experts prédisaient que les banques américaines pourraient essuyer des pertes totalisant 250 milliards de dollars à cause de la crise des prêts hypothécaires à risque. On s’est inquiété du sort des propriétaires de maison incapables de rembourser leurs prêts, des prêteurs hypothécaires qui avaient consentis de tels prêts, des hedge funds qui en avaient trop dans leur portefeuille, mais jamais des grandes banques. Pourquoi? Parce qu’elles sont solides. Des pertes de 250 milliards, c’est énorme, mais il est facile de tenir le coup quand on a amassé 359 milliards de profits en 2005 et en 2006. C’est la même chose avec la Banque Nationale du Canada. La BNC est la banque canadienne la plus exposée au fameux papier commercial adossé à des actifs. A-t-elle été imprudente? Probablement. Cela lui coûtera-t-il cher ? Bien sûr. Les actionnaires seront-ils pénalisés ? À court terme, sans aucun doute. La banque est-elle menacée ? Absolument pas. La BNC a pris des mesures pour que ses clients individuels et les PME ne soient pas touchés et manquent de liquidités. Elle pourrait devoir faire la même chose avec ses clients de la grande entreprise. Tout cela pourrait lui coûter quelques milliards ou quelques millions, nul ne le sait pour le moment. Mais dans un cas comme dans l’autre, sa solide situation financière lui permettra de passer à travers cette crise. Certains ragent quand les banques affichent leurs somptueux profits. Je les comprends, mais c’est le prix pour dormir en paix. Et cela, comme dit la publicité, ça n’a pas de prix.

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Affaires et économie

Où vit-on le mieux ?

Depuis le temps qu’on en parle, voici enfin une étude objective et nuancée sur le niveau de vie des Québécois comparativement aux autres Nord-Américains. La conclusion ne surprendra pourtant personne : les familles s’en tirent bien et les plus riches paient davantage d’impôts. Pourtant, l’article en vaut la peine. Le magazine Affaires PLUS a comparé la situation de neuf couples de professionnels occupant le même type d’emploi et ayant deux enfants dans neuf villes nord-américaines différentes. Le magazine a voulu mesurer le niveau de vie des Montréalais à celui des habitants de villes semblables, soit Chicago, Boston, Atlanta, Houston, San Francisco, Vancouver, Calgary et Toronto. L’exercice a été fait sérieusement et la journaliste Isabelle Ducas a expliqué avec toutes les nuances appropriées les résultats de cette étude. La firme de ressources humaines Watson Wyatt a comparé les salaires payés dans chacune des villes. Les comptables de Samson Belair/Deloitte Touche ont comparé les impôts et les charges sociales, et Runzheimer International, le coût de la vie (logement, transport, nourriture, etc.) dans chacune des neuf villes. On a pris pour acquis qu’une chef comptable et un programmateur informatique ont une couverture d’assurance soins de santé payée par l’employeur, comme 60 % des Américains. Résultat : Toronto vient au dernier rang et Montréal en huitième position. Le couple montréalais gagne moins et paie plus d’impôts et de charges sociales, mais ses dépenses sont moindres que dans la capitale ontarienne. Boston occupe le septième rang, San Francisco le sixième, Vancouver la cinquième place et Calgary la quatrième position. Ce sont les villes de Chicago, d’Atlanta et de Houston qui occupent les premiers rangs. Le coût de la vie n’est pas très élevé à Houston et les impôts et charges sociales sont les plus bas. C’est à Montréal que la proportion d’impôts et de charges sociales est la plus élevée (33 %) comparativement au revenu. Mais San Francisco suit de près à 32 %. J’ai été très surpris de constater que le fisc est un peu moins gourmand à Vancouver (deuxième rang au classement à ce chapitre) qu’à Calgary. Voici maintenant les éléments réjouissants pour Montréal. Si l’un des enfants est d’âge préscolaire, Montréal monte au troisième rang devant San Francisco, Boston et Calgary grâce aux tarifs imbattables des garderies. Plusieurs années plus tard, le couple montréalais devrait améliorer sa position face aux autres couples, surtout américains, quand ses enfants atteindront l’université. Bref, les salaires sont moins élevés au Québec et les impôts plus lourds. Mais il y a moins de pollution et de criminalité qu’à Houston. Aussi, les familles montréalaises s’en tireront presque aussi bien que les autres familles nord-américaines si elles ont des enfants en garderie ou à l’université. Plus vous gagnez, moins le Québec est intéressant. Et, dans tous les cas, évitez Toronto !

Société

Arrêtons de tout mélanger !

La décision de la commission Bouchard-Taylor d’interpréter son mandat de façon très large sera-t-elle une bénédiction ou une malédiction ? Jean Charest doit déjà s’en inquiéter. À l’origine, la question était pourtant simple. Les Québécois avaient besoin d’être éclairés sur ce que sont les accommodements raisonnables, qui peuvent ou non être consentis par les institutions publiques, dans le respect des lois, des chartes, de la Constitution et des conventions internationales. Le gouvernement pourrait ainsi mieux définir des balises pour les institutions qui gèrent les demandes, rares mais très médiatisées. Québec a donc créé, le 8 février, une commission « de consultation sur les pratiques d’accommodement liées aux différences culturelles ». Deux intellectuels respectés la présideraient : l’auteur et philosophe Charles Taylor, et l’historien et sociologue Gérard Bouchard. Jusque-là, tout allait bien. Mais les commissaires ont décidé de ne pas « restreindre leurs travaux à la seule question des accommodements ». Ils invitent plutôt les Québécois à réfléchir à un problème « de nature plus fondamentale » : la « gestion de la diversité ». Oups ! Le citoyen ordinaire qui ne s’y retrouvait déjà pas dans les concepts liés aux accommodements va devoir suivre un cours intensif sur l’un des grands problèmes de la planète. Partout, en Europe comme en Asie, en Afrique, aux États-Unis, la « gestion de la diversité » est un enjeu. Dans bien des pays, cette difficile gestion se traduit par des émeutes ou des massacres. Pas au Québec ! Un Chinois — pragmatique — se demanderait pourquoi, dans les circonstances, les Québécois vont subir une opération à cœur ouvert assortie d’une vaste thérapie collective. Une petite intervention au laser n’aurait-elle pas suffi ? La porte grince et il faut refaire la plomberie ? Avec les risques de dégâts afférents ? « Interculturalisme, identité, rapports avec les communautés culturelles, immigration, laïcité et culture québécoise comme francophonie » : voilà le nouveau menu de la commission ! Le « problème » québécois se résumait pourtant à quelques incidents, certains faux de surcroît, a-t-on déjà appris grâce aux enquêteurs de la commission. Vous vous souvenez de l’histoire de la cabane à sucre ? Des gens n’avaient pas pu manger de porc dans leurs fèves au lard à cause de quelques musulmans. Les bonnes âmes pleuraient la perte de l’identité québécoise. Eh bien, cette histoire était fausse ! Depuis des mois, certains journalistes, flairant la bonne affaire, enfreignent les règles du métier pour produire une croustillante manchette. Les intolérants et les xénophobes adorent ! Les travaux des enquêteurs inciteront peut-être les fautifs à faire preuve de plus de rigueur. Car les gens ont besoin de clarté. Et trop de médias entretiennent la confusion. Deux exemples. D’abord, l’incident entre le YMCA et une yeshiva d’Outremont n’est pas une question d’accommodement raisonnable ! C’est une chicane de voisins. Aucune institution publique n’était en cause. Au lieu de se plaindre de l’odeur des sardines grillant dans la cour d’à côté, le voisin se plaignait de ce qu’il voyait par la fenêtre. Que médias et politiciens en aient fait toute une histoire est désolant. Ensuite, pourquoi politiciens et journalistes ont-ils amalgamé, la semaine dernière, seuil d’immigration et accommodements ? Bon nombre de demandes d’accommodements religieux sont le fait de gens qui ne sont pas des immigrants ! Les Témoins de Jéhovah, notamment, sont en majorité des Québécois de souche, et on leur consent des accommodements. L’intervention au cœur que Charles Taylor et Gérard Bouchard s’apprêtent à faire subir aux Québécois n’est pas sans risques. Le gouvernement Charest aura fort à faire pour remettre l’organe dans le corps si l’opération dérape. Voilà que Mario Dumont y voit déjà les bases d’une Constitution québécoise ! Rien de moins. Pourtant, la question de départ était simple. Québec voulait des balises pour guider les institutions publiques dans leurs décisions d’accommodements religieux et culturels. Et un bon pédagogue pour les expliquer aux citoyens. Rien de plus. L’identité québécoise grandissait bien, en force et en sagesse, en se préoccupant peu des émotifs qui la disaient menacée. Taylor et Bouchard, en intellectuels sérieux qu’ils sont, ont choisi de fouiller les tréfonds de la plomberie. Souhaitons que leurs travaux soient source de clarté !

Affaires et économie

Immigration : le cas de l’Irlande

Il y a aujourd’hui (dimanche) dans le New York Times un article très intéressant sur l’immigration en République d’Irlande. La population irlandaise est en pleine croissance et devrait passer de 4,2 millions de personnes à 5 millions d’ici 12 ans, puis à 6 millions d’habitants au cours des années suivantes. L’immigration est en partie responsable de cette croissance. Le taux d’immigration est en effet passé de 5,8 % de la population en 2002 à 9,5 % en 2006. Comme vous le constatez, c’est une augmentation beaucoup plus considérable et beaucoup plus rapide que ce que le Québec expérimente. Même en prenant pour acquis le chiffre non officiel de 12,5 % d’immigrants au Québec tel que déduit par un correspondant, l’augmentation du taux d’immigration serait de 33 % au Québec entre 1996 et 2006, contre une hausse de 64 % en Irlande de 2002 à 2006. L’Irlande se porte-t-elle plus mal ? Son économie a doublé au cours de la dernière décennie. Le taux de chômage est à 4,4 %. Le produit intérieur brut par habitant selon la méthode de la parité du pouvoir d’achat (40 742 $) place l’Irlande au quatrième rang mondial, 17 rangs plus haut que le Québec, poussé par le bas, dit-on, par trop d’immigrants. Deux économistes irlandais affirment même que les travailleurs étrangers ont ajouté 3 % au PIB irlandais entre 2003 et 2005. Le débat sur l’immigration au Québec est extraordinairement émotif. Les cris d’alarme proviennent de Nicolet, de Québec ou d’Hérouxville où la vue d’un immigrant traversant la rue est un événement. Et ce sont les Montréalais (les collègues Cayouette, Sansfaçon, Pratte et tant d’autres) qui défendent les mérites de la diversité et de l’apport des Autres à la collectivité. Expliquez-moi quelqu’un!

Affaires et économie

Allons-nous vers une récession ?

La prochaine fois que vous allez voir un touriste américain se promener dans votre ville, faites lui bien attention. Le sort de l’économie mondiale est maintenant entre ses mains ou, plus précisément, dans son porte-monnaie. Plus de 70 % de l’économie américaine dépend du pouvoir d’achat des consommateurs. Si les conditions de crédit se resserrent trop, si on refuse de refinancer des hypothèques plus risquées ou des cartes de crédit trop essoufflées, si on dit non à trop d’acheteurs potentiels d’automobiles, c’est toute l’économie qui va ralentir. Nous aurions alors une première récession depuis les années 1980 causée – si on peut dire – par les consommateurs. Mais ce scénario peut être évité. La baisse, ce matin, du taux d’escompte aux États-Unis aura un impact positif sur les marchés et sur la consommation. La débâcle boursière s’est poursuivie en Asie aujourd’hui, mais la tendance est plus positive en Europe. Déjà hier, la Bourse de Toronto montrait des signes d’encouragement. Il se peut que la tempête financière s’achève et qu’il ne s’agissait que d’une correction boursière. Il y a des dégâts et des victimes. Cette crise coûtera probablement 250 milliards de dollars aux banques américaines. C’est énorme, mais c’est sensiblement moins que les 359 milliards de profits qu’elles ont encaissés en 2005 et en 2006. C’est triste, mais enfin ce n’est pas la fin du monde. Comme c’est le cas dans toutes les corrections boursières, le thème dominant sera « je le savais que ça n’avait pas de bon sens ». Les hypothèques à gogo concoctées par certaines institutions financières américaines étaient irresponsables et susceptibles de causer des dégâts. Tout le monde le savait. Tout le monde savait que les titres technologiques étaient cotés à des niveaux beaucoup trop élevés en 2001. Tout le monde savait que la Bourse méritait une correction en 1997 et en 1987. Seulement voilà, l’excès et la cupidité sont des compagnons inévitables des marchés. Les corrections nous rappellent une ou deux fois par décennie deux autres mots très utiles : le risque et la prudence. Le risque, parce que tout investissement en est un. La prudence parce qu’il en faut, envers et contre tous. Pendant des années, j’ai envié le système américain qui permet de déduire les intérêts hypothécaires de l’impôt sur le revenu. Quelle belle trouvaille, pensais-je, pour accroître l’accès à la propriété et diminuer le fardeau fiscal. On mesure aujourd’hui la conséquence de cette mesure. Les Américains s’endettent à mort et transfèrent le tout à leur hypothèque. Non seulement c’est bon, mais le gouvernement diminue leurs impôts en conséquence! Voilà qui est risqué et pas très prudent. TOUS LES TEXTES DE MA REVUE DE PRESSE PORTENT SUR LA CRISE FINANCIÈRE.

Société

Dehors, le ministre baratineur !

Le ministre canadien de la Défense ignore-t-il que les citoyens savent lire ? Dans les deux langues officielles du pays, parfois plus ? Et qu’Internet a décuplé leur capacité de s’informer ? On croirait, à l’entendre, qu’il les prend pour des valises. Le ministre O’Connor avait déjà assuré, en avril, que la Commission afghane des droits surveillait le traitement des prisonniers de guerre. Étant donné qu’elle n’a que sept employés et aucun accès aux prisons afghanes, c’était un peu ridicule. (Il était mal informé ?) Voilà qu’il affirme, en juillet, que les troupes afghanes seront prêtes « cet hiver » à prendre la relève des Canadiens dans la région de Kandahar. Tiens donc. Et il va aussi neiger en juillet à Montréal pendant qu’on y est. Quelques jours plus tard, il a « précisé sa pensée » et prolongé le délai de quelques mois. C’est encore trop peu ! La plupart des experts militaires estiment qu’il faudra quelques années pour que l’armée afghane et ses kandaks (bataillons) puissent faire face seuls à la guérilla talibane, surtout celle, bien armée, qui vient du Pakistan. Quelque 37 pays du monde forment la coalition de l’OTAN qui aide l’Afghanistan, et notamment son armée, à se reconstruire. Il suffit de lire des reportages provenant de Grande-Bretagne ou des Pays-Bas (les soldats de ces pays sont actifs dans deux provinces dangereuses, Helmand et Uruzgan, voisines de celle où combattent les Canadiens) pour savoir que l’armée afghane progresse… modestement. La tendance est prometteuse, mais le pays a besoin de temps. Les soldats de l’armée afghane — encore trop peu nombreux — se battent souvent en sandales, armés de vieilles kalachnikovs. Ce qui explique en partie qu’ils soient plus nombreux dans les lits des hôpitaux militaires que les soldats étrangers ! Dans ce pays pauvre, qui a besoin de tout, l’argent pour les joujoux militaires se fait rare. On compte donc sur les dons. La Hongrie a donné 20 500 fusils d’assaut. La Slovénie, 10 000 mitraillettes. La Turquie, une vingtaine d’obusiers. Les États-Unis, 800 véhicules blindés, arrivés tout récemment. L’armée de l’air afghane ? On n’en parle pas. Elle n’existe pas encore. Pourtant, dans ce pays montagneux et difficile d’accès, les bombardements de la coalition ont été jusqu’ici un élément clé pour faire fuir les talibans, ne serait-ce que temporairement. Les Nations unies estiment que l’armée afghane a besoin de 72 000 hommes en armes d’ici la fin de 2008. Pour défendre un pays de 29 millions d’habitants, ce n’est pas énorme ! Environ 50 000 soldats seraient à l’entraînement (sur le nombre exact, on ne sait trop qui croire). Ils sont courageux et déterminés. Ils se heurtent à des talibans, mais aussi à des trafiquants de drogue. En Grande-Bretagne, le secrétaire à la Défense, Des Browne, a eu le courage, à la mi-juillet, de dire que les forces de l’OTAN éprouvent « des problèmes » en Afghanistan (résurgence talibane, corruption endémique). Il a toutefois soutenu du même souffle que ce serait une catastrophe pour l’Occident si ce pays redevenait un vaste camp d’entraînement pour terroristes islamistes. Il a enjoint aux pays de l’OTAN d’envoyer plus de troupes. Environ 37 000 soldats de l’OTAN — dont 7 000 Britanniques, mais aussi des Néerlandais, des Turcs, des Espagnols, des Allemands — y combattent aujourd’hui. Mais les budgets accordés à la reconstruction sont 10 fois moins élevés, par habitant, que ce qui a été versé au Kosovo après la guerre des années 1990 ! D’ici la fin août, environ 2 500 militaires de Valcartier seront installés dans la province de Kandahar pour former des soldats et des officiers et pour protéger les équipes de reconstruction. Les sondages montrent que 70 % des Québécois s’opposent à cette mission. Le franc-parler d’un Rick Hillier, chef d’état-major des Forces canadiennes (voir « La guerre de Rick Hillier »), a beaucoup plus de chances de les atteindre — à défaut de les convaincre — que les camouflages du ministre O’Connor. L’engagement du Canada envers l’Afghanistan prend théoriquement fin en février 2009. Le premier ministre Stephen Harper a déjà indiqué qu’il ne prolongerait la mission à Kandahar qu’avec l’approbation du Parlement, ce que son gouvernement minoritaire semble avoir peu de chances d’obtenir. Les libéraux préconisent la fin du rôle de combat du Canada. (Ils accepteraient une autre mission, moins exposée.) Le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique s’opposent à toute prolongation. Si Stephen Harper croit que le Canada doit assumer ses responsabilités au sein de l’OTAN, il faut qu’il donne d’urgence un meilleur ministre de la Défense aux Canadiens. Car il y a de bonnes raisons pour que le Canada reste en Afghanistan après 2009. Encore faudrait-il que le ministre ait le courage de les défendre et cesse de prendre les Canadiens pour des poules mouillées.

Société

Soyez prêts, les vacances achèvent

L’été, c’est le temps des vacances. Un moment idéal pour parler du travail, puisqu’il n’est pas là pour se défendre. Et si une chose a besoin de se faire remettre à sa place, c’est bien le travail ! Il paraît qu’on ne travaille pas assez au Québec. À écouter Lucien Bouchard, il faudrait presque se sentir coupable de partir en vacances. L’ex-premier ministre s’inquiétait, l’automne dernier, du fait que depuis 30 ans les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Et les Chinois, eux, prennent-ils une pause en juillet ? Non, l’horloge made in China ne s’arrête jamais. La société québécoise est vraiment en péril, et les choses s’annoncent d’autant plus mal que les jeunes refusent de travailler aussi fort que leurs parents. C’est le bouquet ! Celui qui ornera le cercueil du Québec dans 50 ans ? Si le problème, au lieu de venir de la base, émanait de plus haut ? Difficile de blâmer l’employé qui refuse de mettre les bouchées doubles quand il bosse pour un patron sans vision ou une entreprise sans âme. De la même façon, la nation a besoin d’un effort collectif, mais ceux qui sont aux commandes se révèlent incapables de susciter l’enthousiasme. Il suffit de se rappeler la dernière campagne électorale pour s’en convaincre. La plus récente trouvaille de Jean Charest pour redonner du cœur à l’ouvrage aux Québécois est de miser sur l’attrait du chèque de paye. Grâce à ses réductions d’impôts, voilà le citoyen-travailleur plus riche de… quoi ? Quatre cents dollars par année ? ! Et tant pis si la dette du Québec continue de grimper. Achetez maintenant, vos enfants paieront plus tard. La panne d’inspiration sévit aussi à Ottawa. Les jeunes sont prêts à s’investir sans compter pour la cause de l’environnement. Et que fait Stephen Harper pour leur donner foi en l’avenir ? Il repousse aux calendes grecques tout effort sérieux pour réduire les gaz à effet de serre. Appliquez-vous à remplir vos bacs verts ; nous, nous avons des sables bitumineux à extraire. Les deux chefs de gouvernement feraient bien d’être un peu plus attentifs à ce qui se discute autour de la machine à café ou du pichet de sangria. Car depuis que Lucien Bouchard et ses lucides se sont manifestés pour la première fois, il y a deux ans, les Québécois semblent avoir retrouvé le goût du débat. Les blogues d’opinion fleurissent, les décibels montent de plusieurs crans à droite comme à gauche, au point que seuls les très durs d’oreille restent encore sourds au grondement qui s’amplifie. Nous avons intérêt à prendre de bonnes vacances cet été, car le travail ne manquera pas à la rentrée ! Deux grands chantiers se mettront en branle, la commission sur les accommodements raisonnables et celle sur le financement de la santé. Toutes deux permettront de faire le point sur ce que nous devenons et sur ce que nous voulons devenir. Non, le Québec n’est plus à l’heure de Maria Chapdelaine, et n’en déplaise à certains, il ne peut se passer des immigrants pour assurer son avenir. Et oui, les nouveaux voisins peuvent parfois bousculer les petites habitudes des uns. À moins de déménager, il faut apprendre à vivre ensemble. En santé, les enjeux n’en sont pas moins fondamentaux, comme le souligne notre chroniqueur Pierre Fortin dans ce numéro (p. 48). Le secteur privé prend de plus en plus de place dans le système ; la tendance ne s’inversera pas. C’est aux Québécois de décider s’ils veulent continuer d’improviser ou s’ils ont le courage de repenser les façons de faire. Nous aurons la chance cet automne de nous mettre à l’ouvrage sur des thèmes qui pourraient définir notre société pendant de nombreuses années, voire des décennies. Les Québécois sont prêts à se retrousser les manches. Il ne leur manque que l’inspiration pour le faire.

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Société

Les cygnes noirs de l’été

L’Union européenne songe à interdire la climatisation dans les voitures. La « clim » produirait trop de gaz à effet de serre. Que diront les députés européens aux gens atteints d’allergies respiratoires à qui la climatisation permet d’éviter la crise d’asthme les jours de grande concentration de pollen ? Mystère. Peut-être fera-t-on une exception. Mais peut-être pas. Les problèmes individuels sont anodins devant l’urgence de sauver la planète ! Certains jours, les purs et durs en tous genres — ayatollahs du « crois ou meurs », qu’il soit écologique, syndical ou politique — réveillent en moi un fond rebelle de mathématicienne manquée. J’ai toujours été fascinée par le concept d’incertitude qui occupe les théoriciens des probabilités. Avant la découverte, en Australie, d’un cygne noir, les Européens étaient convaincus que tous les cygnes étaient blancs. L’expression « un cygne noir » en est venue à symboliser la fragilité et les limites de nos connaissances, acquises par l’observation ou l’expérience. Pourtant, c’est souvent sur ces données incomplètes que les gens fondent les pires préjugés, les radicalismes les plus outranciers. Jusqu’à ce que surgisse… le cygne noir ! (C’est-à-dire un événement inattendu qui a des conséquences importantes et dont on se rend compte, rétrospectivement, qu’on aurait pu le prévoir si on y avait réfléchi un peu plus. Comme un gouvernement minoritaire à Québec.) Parions sur quelques cygnes noirs à venir cet été. • Depuis 30 ans, les autochtones ont clairement préféré les tribunaux à la violence pour faire avancer leurs causes. Très médiatisés, les coups de force demeurent tout de même rares. (Depuis la mort d’un agent de la Sûreté du Québec à Oka, en 1990, on a recensé un seul autre décès, à Ipperwash, en Ontario, en 1995. Dudley George était alors devenu le premier protestataire amérindien tué par la police en 100 ans.) On se dit, par conséquent, que la journée « Faites dérailler la nation », le 29 juin, dont les organisateurs appellent à des blocus ferroviaires, sera pacifique, même si plus de 800 revendications territoriales demeurent sans issue 30 ans après le début des négociations ! Mais si on se trompait ? Si un gros cygne noir nous tombait dessus ? En Abitibi, par exemple, où les négos sont au point mort, bien que des entreprises exploitent depuis 25 ans des terres que les Algonquins revendiquent… Jean Chrétien voulait résoudre ce dossier. Paul Martin aussi. En vain. Stephen Harper a déplacé la responsabilité des négociations vers un organisme indépendant. Celui-ci peut-il changer la donne ? • Qui aurait pu prédire que Khartoum, capitale d’un pays de misère, émergerait comme nouveau centre financier et pétrolier, soutenu notamment par la Chine ! (Voir « Le boom de Khartoum ») Imposer des sanctions aux entreprises soudanaises incitera-t-il vraiment Khartoum à faire cesser les exactions au Darfour, comme le veut le président des États-Unis ? Ne vaudrait-il pas mieux que l’Occident menace de boycotter les Jeux de Pékin, faisant ainsi pression sur la Chine pour qu’elle discipline Khartoum ? Et si le cygne noir était chinois ? • Au Québec, la majorité continue de penser que le réseau de santé public est la meilleure solution pour assurer l’universalité et l’équité des soins. Et si l’orthodoxie nous empêchait de voir les cygnes noirs qui planent à l’horizon ? De même, dans les transports en commun, si les Néo-Zélandais et les Britanniques ont réussi à optimiser leurs services en brisant les monopoles publics et en combinant privé et public, pourquoi ne pas essayer la même approche ? Encourageons les systèmes qui favorisent des pratiques variées, de nouvelles idées, dans le secteur privé comme dans les administrations publiques. D’ici quelques années, les nouvelles technologies nous auront peut-être donné de nouveaux carburants ou des véhicules qui n’émettront plus de gaz à effet de serre. Climatiser sa voiture ou déguster un kiwi de Nouvelle-Zélande qui aura voyagé sur les ailes d’un avion solaire ou fonctionnant au biodiesel ne sera plus un crime contre la planète. Il faut se méfier de ceux qui disent savoir, exactement, ce qu’il faut faire pour assurer un monde meilleur dans un avenir relativement éloigné. Ils ne peuvent prédire les cygnes noirs ! Disons donc « au diable l’orthodoxie » de temps en temps. Histoire de réfléchir autrement. Qui sait ? On pourrait être surpris… —– Pour les curieux The Black Swan : The Impact of the Highly Improbable, par Nassim Nicholas Taleb, Random House.

Culture

Y a-t-il un moraliste dans la salle ?

La télévision espagnole a eu la bonne idée de demander au philosophe Fernando Savater si les 10 commandements de Dieu à Moïse étaient encore pertinents. Savater est l’auteur de livres sur l’éducation, l’art de vivre, le western et la tauromachie. Ses propos sur les lois mosaïques, qui avaient grand besoin d’être réexaminées, sont délicieux. « Tu n’auras pas d’autre dieu que moi ! » dit le premier commandement. Savater s’étonne tout de même de cette exigence divine. « D’où vient donc ce besoin si pressant d’être aimé ? » Ce dieu jaloux qui n’admet aucune concurrence n’a provoqué que des guerres de religion. Or, dit Savater, on s’en fiche : dans nos cultures, Dieu est mort et ce sont les idoles qui sont en bonne santé, celles du football, du cinéma ou de la chanson. Deuxième commandement : « Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain. » À l’origine, cette loi devait servir de référence dans les contrats entre particuliers. Prenant à témoin le nom de Dieu, les hommes acceptaient d’être punis s’ils mentaient. « Aujourd’hui, écrit Savater, il n’y a plus ni parole donnée ni poignée de main qui vaille ; nous vivons dans un monde sans code. Mais le plus étonnant, c’est précisément ce monde où le crédit est roi qui a vu promesse et serment perdre de leur valeur ! » Troisième loi dictée à Moïse : « Tu sanctifieras le jour du Seigneur. » « Merci, dit le philosophe, c’est bien de nous accorder un jour de repos. » L’ennui, cependant, c’est de ne pouvoir s’entendre sur le jour férié : les musulmans veulent sanctifier le vendredi, les juifs le samedi et les chrétiens le dimanche. S’il n’y a qu’un seul Dieu, ne pourrait-on prendre congé tous en même temps? Et puis, admettons-le, ces congés obligatoires ont perdu leur sens sacré, ils servent plutôt à la dépense. Tout se passe comme si Dieu, après avoir créé le monde en six jours, s’était le septième mis au shopping. On aurait pu croire que le quatrième commandement, « Tu honoreras père et mère », serait toujours pratiqué, mais le monde a beaucoup changé, tous veulent aujourd’hui rester jeunes, personne n’honore plus vraiment les aînés. Pis encore, ce commandement est affaibli depuis que l’idée de parent est devenue une notion « culturelle » : deux pères, deux mères, une maman à la tête d’une famille monoparentale, un papa de fin de semaine, une fécondation artificielle… Qui l’enfant doit-il respecter ? « Tu ne tueras point. » Cette loi divine, dit Savater, aurait pu s’écrire « Tu ne tueras point, mais sans trop exagérer », car au nom de Dieu, justement, combien de croyants ont été occis ? On a oublié que les péchés mortels l’étaient littéralement : si vous désobéissiez aux commandements, vous étiez lapidé à mort. En réalité, il était interdit d’assassiner les gens de sa tribu, mais on acceptait le meurtre s’il s’agissait d’étrangers. « À l’origine, l’interdiction de désirer la femme du prochain — ou de s’en emparer — était étroitement liée à la question de l’héritage. » De là, selon le philosophe, ce sixième commandement : « Tu ne commettras pas l’adultère. » On peut comprendre que les princes aient tenu à transmettre leurs biens aux seuls enfants qu’ils avaient conçus, mais les règles de cette morale n’intéressaient pas le petit peuple. D’ailleurs, le mot « libertinage » décrit la conduite immorale des esclaves « libérés », qui n’avaient pas à respecter les mœurs de la haute société. Pour le philosophe espagnol, ce sixième commandement, comme le neuvième (« Tu ne désireras pas la femme de ton voisin »), sont devenus l’un et l’autre tout à fait obsolètes au 21e siècle. « Tu ne voleras pas. » Il s’agissait autrefois d’une loi contre le rapt, qui se pratiquait couramment (et ce, jusqu’en Nouvelle-France). Ce commandement s’est modifié pour s’appliquer aux biens d’autrui et il est devenu la responsabilité de la police. Au fond, remarque Savater, les lois de Moïse doivent être mises en contexte. Ainsi, « Tu ne mentiras pas », le septième commandement, a évidemment été pensé avant que la publicité vienne pervertir les discours, commerciaux ou politiques. Le dixième commandement interdisait de convoiter les biens d’autrui. Le capitalisme en a au contraire fait une vertu. « La particularité de la société d’égaux qui commence à poindre à la fin du 18e siècle est précisément que l’envie s’y démocratise. Aujourd’hui, être envié est une valeur en soi, une forme de prestige. » Si les 10 commandements de Dieu à Moïse sont surannés, où allons-nous donc puiser les leçons de morale ? Auprès des Églises, bien sûr, mais celles-ci sont moins certaines de leurs règles depuis que femmes et homosexuels les remettent en question. Restent les philosophes. Car tuer, faire la guerre, torturer, se suicider sont des questions graves à l’ordre du jour, amplifiées par les attentats islamistes, et qui appellent des réponses. Avec qui penser la nouvelle morale ? « Avec Camus », répond Jean Daniel dans un essai tout empreint d’admiration et d’amitié. Il est vrai que l’auteur de L’étranger, de tous les écrivains français du siècle dernier, est le plus fréquenté dans de nombreux pays. Pourquoi Camus ? Pour son exigence, pour son refus de penser, à l’instar de Sartre, que le meurtre peut être justifié, et surtout pour sa quête solitaire, à la fois du bonheur, qu’il trouvait dans l’été méditerranéen, et de la vérité, comme il le raconte dans La chute. Mais aussi, parce que ce fils de l’Algérie, pris à partie par ceux qui encourageaient la violence entre Français et musulmans pour accoucher de l’indépendance, refusa de choisir « la terreur contre sa mère ». Or, le terrorisme est aujourd’hui, en quelque sorte, la trame de fond de la politique. Les conflits sont de plus en plus souvent des guerres civiles — au Darfour, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Liban. Camus n’a-t-il pas été le seul intellectuel français à condamner la bombe d’Hiroshima ? Déjà, il prenait la défense des plus faibles, qui sont devenus, de Bagdad à New York et de Madrid à Londres, les victimes des croisades contemporaines. « On ne répare pas une injustice par une autre injustice », disait Camus. Voilà un bel exemple de commandement pour de nouvelles tables de la loi. Les 10 commandements au XXIe siècle, par Fernando Savater, Grasset, 260 p., 32,95 $. Avec Camus: Comment résister à l’air du temps, par Jean Daniel, Gallimard, 153 p., 17,95 $. Avec Camus Il représentait en ce siècle, et contre l’Histoire, l’héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises. Texte d’adieu de Jean-Paul Sartre, au lendemain de la mort de Camus, cité par Jean Daniel

Société

Lettre à Pauline Marois

Madame, Au cours des prochaines semaines, avec vos collaborateurs, vous allez chercher les mots, les idées, les projets qui pourraient séduire les électeurs québécois. (Je sais, vous n’êtes pas encore chef, mais vous avez de bonnes chances de l’être d’ici la fin juin.) Des conseillers vous inciteront beaucoup à parler de langue, de culture, de famille, d’éducation. Les succès de l’ADQ ont remis à la mode le nationalisme identitaire. Et vous devrez aussi incarner ce besoin-là. Mais une autre idée pourrait plaire à la femme d’action que vous êtes. Fille de mécanicien, vous ne serez pas effrayée par son côté technique. Au cours de son histoire, le nationalisme québécois a été galvanisé par une grande entreprise : la construction de gigantesques barrages hydroélectriques, au service du mieux-être de tous les Québécois. La nationalisation de l’hydroélectricité, portée par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, en 1944, a été l’un des moteurs de la Révolution tranquille et a largement contribué à développer l’économie du Québec. Si vous lanciez un nouveau cri de ralliement du même type ? Pour propulser le Québec dans l’avenir et faire de lui un leader énergétique sur le continent ? Grâce à l’hydroélectricité, mais aussi à l’éolien ! Sur le plan historique, ce qui a fait la grande différence entre le développement économique des États-Unis et celui du Canada, à la fin du 19e siècle, c’est que les États-Unis avaient des tonnes et des tonnes de charbon et que le Canada n’en avait pas, ou si peu. Cette abondance va permettre aux États-Unis de développer l’industrie de l’acier et du fer. Le Canada, lui, prendra du retard. Au début du 20e siècle, la deuxième vague de la révolution industrielle se nourrira, elle, d’hydroélectricité plutôt que de charbon. L’aluminerie, la pétrochimie, les pâtes et papiers dynamiseront l’économie canadienne. L’énergie est un puissant créateur de richesse ! Votre parti, dites-vous, se préoccupera de créer la richesse tout autant que de la partager. Et le Québec, justement, n’exploite pas au maximum ses ressources énergétiques ! Près de la moitié de tout le potentiel éolien économiquement exploitable du Canada se trouve au Québec. Une véritable Arabie saoudite du vent. Malgré son climat froid, le Québec vient aussi au deuxième rang des pays industrialisés en matière d’ensoleillement. Pourquoi alors est-ce ailleurs, en Europe notamment, qu’on voit se développer les nouvelles technologies solaires et éoliennes qui feront un jour la richesse énergétique d’autres nations ? Ni le PLQ ni l’ADQ n’ont de stratégies bien inspirantes en ce domaine ! Si le Québec avait plus d’énergie propre à vendre à ses voisins états-uniens, peut-être ne construiraient-ils pas les 159 centrales au charbon qu’ils projettent et qui pollueront l’air de tout le continent (voir « Et revoici le charbon »). Seule une société d’État pourrait lancer les grands chantiers qui permettraient d’exploiter les importants « gisements » de vent qui se trouvent dans le très grand Nord québécois. Ce ne sont pas les caribous qui se plaindront que des milliers d’éoliennes tournent au-dessus de leur tête, bien loin de toutes les zones habitées ! Si Hydro-Québec n’est pas emballée, créons une nouvelle société d’État. Lors de la campagne à la direction du Parti québécois en novembre 2005, vous lui aviez même déjà trouvé un nom : « Éole-Québec ou Hydro-Québec, on verra ! » Sur le territoire des municipalités, pourquoi ne pas faire des MRC les maîtres d’œuvre du développement éolien ? Plusieurs régions y trouveraient les revenus nécessaires à leur croissance. Certes, l’énergie éolienne est intermittente et moins prévisible que la puissance de l’eau qui coule des grandes rivières, mais le problème n’est pas insoluble. Et les deux réseaux se compléteraient bien. Il y a 15 ans déjà, un rapport américain affirmait que le Québec possédait le plus grand potentiel éolien exploitable du continent. Le Québec n’a pas encore de politique énergétique verte qui se tienne. Comme grand chantier, ce ne serait pas mal, non ?

Affaires et économie

Libérez l’agriculture!

Bien qu’elle reçoive un soutien annuel de l’État dépassant deux milliards de dollars, l’agriculture québécoise a malheureusement vu sa santé financière se détériorer gravement depuis cinq ans. La rentabilité globale de l’industrie est à plat et on craint pour l’avenir. Afin d’y voir clair, le gouvernement du Québec a créé une commission indépendante, présidée par Jean Pronovost, qui doit lui remettre, en janvier 2008, un rapport sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. Son mandat est de poser un diagnostic et de faire des recommandations sur les moyens de redresser la situation. Au Québec, les exploitants agricoles ont l’obligation de livrer la majeure partie de leur production à un office de commercialisation désigné, émanant habituellement de l’Union des producteurs agricoles (UPA), pour qu’elle soit vendue selon les dispositions d’un « plan conjoint ». L’idée de ce système collectiviste obligatoire conçu dans les années 1950 était d’opposer au cartel des acheteurs un contre-monopole des producteurs qui prendrait la défense des intérêts du cultivateur. Le problème, c’est que, 50 ans plus tard, le monde a changé, mais que notre système chapeauté par le quasi-monopole de l’UPA peine à s’adapter aux réalités d’aujourd’hui. Les nouvelles générations d’agriculteurs québécois ne sont plus pauvres, illettrées et cantonnées dans l’arrière-pays. Elles sont scolarisées, bilingues et ouvertes sur le monde. Les deux tiers des producteurs agricoles de la génération née en 1940 n’avaient pas de diplôme d’études secondaires. Les trois quarts de leurs enfants nés en 1975 en ont un, et la moitié ont un diplôme collégial ou universitaire. Ces jeunes ont faim d’espace et de liberté. Ils veulent innover et faire des affaires aux quatre coins de la planète. Présentement, beaucoup étouffent dans ce qu’ils perçoivent comme un carcan bureaucratique et paternaliste imposé par l’UPA. Ils ont l’impression qu’on les prend pour des « niaiseux » et souvent quittent l’agriculture. Cela ajoute au problème aigu de relève dont souffre déjà notre industrie. La petite ferme familiale que nos dirigeants agricoles affirment encore défendre n’existe plus qu’en rêve. Elle a en fait disparu, parce qu’elle n’était plus rentable. Au Canada, 94 % des revenus nets d’exploitation des fermes familiales proviennent de la minorité qui enregistrent des recettes agricoles annuelles de plus de 100 000 dollars. Celles dont les recettes agricoles sont inférieures à ce montant tirent en moyenne 98 % de leurs revenus de leurs activités hors ferme. La rentabilité vient donc avec la taille. Les contingents imposés par l’UPA aux secteurs qui ne sont pas à l’abri des importations et la résistance féroce que l’organisme oppose à l’intégration de la production agricole dans la transformation agroalimentaire bloquent la croissance de notre industrie et, par conséquent, affaiblissent sa compétitivité. Enfin, les consommateurs ne se satisfont plus, comme autrefois, d’un petit nombre de produits alimentaires uniformes et standardisés. La demande éclate de plus en plus et se diversifie en une multitude de produits de créneau. À l’instar de la Chevrolet Bel Air des années 1950, le baril de sirop d’érable en vrac et le porc dit « de commodité », qui font l’objet d’une mise en marché collective, ne répondent plus à ces exigences modernes. L’UPA a fini par reconnaître l’importance de commercialiser des produits différenciés, mais elle le fait encore à reculons. Et pendant que notre système tarde à s’adapter, les produits importés occupent les étagères de nos épiceries. Il ne faut pas détruire le système, mais l’assouplir et l’adapter. Ouvrir les fenêtres. Par exemple, on pourrait redonner la liberté d’association à des groupes d’agriculteurs qui croient à la mise en marché collective, mais veulent faire les choses autrement. On pourrait faciliter la formation de groupes qui veulent intégrer la production agricole et la transformation agroalimentaire plutôt que de perpétuer l’opposition dépassée entre ces deux fonctions. On pourrait même libérer les entrepreneurs agricoles qui le désirent de l’obligation de s’associer à quelque groupe que ce soit. Juste pour voir. Brasser un peu le monopole de l’UPA, comme on l’a fait pour celui de Bell dans la téléphonie, ferait du bien à tous, y compris à l’UPA elle-même. On compte sur vous, monsieur Pronovost !

Culture

Les voyages transforment le regard

C’était un écrivain sensible et un journaliste remarquable. Ryszard Kapuscinski, décédé d’un cancer il y a quelques mois, nous a laissé des livres inoubliables, dont Ébène, sur ses séjours en Afrique, Le négus, portrait des derniers jours de l’empereur d’Éthiopie, Le shah ou La démesure du pouvoir, description des fastes du roi de Perse, La guerre du foot, située en Amérique latine. Kapuscinski maîtrisait l’art de l’anecdote et du détail significatif, savait se moquer de lui-même, était authentique, sympathique et polonais. Né en 1932, le jeune Kapuscinski a connu l’occupation allemande, la faim et la peur. Quand il s’est retrouvé à l’Université de Varsovie, après la guerre, ce fut sous une dictature communiste d’inspiration stalinienne, qui censurait même les livres anciens. «La littérature représentait tout: on y puisait des forces pour vivre, on y cherchait des indications, des révélations.» Devenu journaliste, Kapuscinski a été préposé aux plaintes des citoyens, qu’il rencontrait et dont il rapportait les déboires. Il n’avait jamais quitté la Pologne et rêvait d’aller voir un jour outre-frontières. Il fut servi: son journal l’a soudain expédié d’abord en Inde, pour rendre compte de l’amitié entre la Pologne et ce pays, qui l’éblouit par sa richesse spirituelle, puis en Chine, où, perdu et isolé, il s’est senti handicapé, condamné au langage des signes quand «la langue est plus qu’une carte d’identité, c’est un visage, une âme». Par chance, le jeune reporter était parti en voyage avec un ouvrage reçu en cadeau, les Histoires d’Hérodote, neuf livres rédigés par un Grec, né en 485 avant l’ère chrétienne, qui cherchait lui aussi à comprendre le monde de son époque. Ce cadeau devint le livre de chevet du jeune journaliste, que l’Agence de presse polonaise, désargentée, expédia cette fois en Afrique dès son retour à Varsovie. C’est aussi la colonne vertébrale de son dernier livre: Kapuscinski voyageait dans le temps avec Hérodote, et dans l’espace contemporain pour notre plus grand plaisir. Mes voyages avec Hérodote entremêle les souvenirs d’un agencier modeste, qui vécut 40 ans en Afrique et assista à 27 révolutions ou coups d’État, et les mémoires d’un étrange historien à la recherche du sens de la condition humaine. Sans établir de parallèle avec les descriptions que faisait Hérodote de la couleur noire du sperme des Indiens, de l’origine égyptienne des dieux grecs ou des mœurs des Massagètes, qui avaient pour coutume de faire cuire les vieillards et de s’en régaler, Kapuscinski nous cite les textes de son maître ès voyages, qui a, affirme-t-il, le premier vécu la mondialisation et le choc des civilisations. C’était il y a 2 500 ans. «Hérodote m’a passionné d’emblée. Sa manière de voir et de décrire les hommes et le monde montre clairement qu’il était un être compréhensif et bienveillant, serein et chaleureux, bon et sans manières.» On pourrait en dire autant de Ryszard Kapuscinski de Varsovie, qui, chaque fois qu’il se retrouvait seul dans la nuit africaine, plongeait dans l’un des récits de l’écrivain d’Halicarnasse. Kapuscinski souffrait d’une pathologie particulière, le besoin de partir, en nomade, pour s’instruire des hommes et de leurs coutumes. «C’est une passion assez rare», dit-il, ajoutant qu’il était rentré en Pologne de son premier séjour en Inde «honteux de [s]on ignorance, de [s]on manque de culture et de savoir». Si le livre d’Hérodote est le premier grand reportage dans la littérature mondiale, ceux du journaliste polonais sont de même inspiration. D’ailleurs, se demandent-ils tous deux, comment rendre compte, avec seulement des mots, de ces étranges événements qui ont lieu à des milliers de kilomètres de chez soi? Comment dire vrai et raconter à ses concitoyens la douleur, la poussière, la beauté d’un regard, la folie meurtrière qui vient aux militaires enivrés? Kapuscinski dénonce les journalistes qui, descendant d’avion, s’installent dans le meilleur hôtel et trois jours plus tard font parvenir à leur chaîne de télévision une description définitive des faits. Le Polonais travaille différemment, patiemment. Il se promène avec deux carnets, l’un pour les rumeurs et les nouvelles qu’il fera parvenir à l’agence, l’autre dans lequel il consigne des notes et des faits vécus dont il tirera les merveilleux livres qui lui ont valu, à sa grande surprise, à 40 ans, la célébrité dans plus de 30 langues. Il y a plusieurs façons de voyager et de rapporter des découvertes. Un scientifique comme Jared Diamond, préoccupé d’écologie, a parcouru une partie de la planète pour tenter d’expliquer «comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie». Ce biologiste californien s’était d’abord intéressé à la Nouvelle-Zélande, mais ses recherches l’ont amené dans les îles du Pacifique, en Amérique du Nord et du Sud, puis en Australie. Il a rassemblé ses études dans Effondrement, un énorme volume dans lequel il veut faire la preuve que des quatre facteurs de développement en jeu, les dommages environnementaux, les changements climatiques, les voisins hostiles et les partenaires commerciaux amicaux, seuls les problèmes environnementaux sont toujours significatifs. D’Effondrement, on retiendra surtout le chapitre intitulé «Le crépuscule sur l’île de Pâques», qui décrit l’un des drames humains les plus mystérieux, tout en se demandant avec l’auteur «ce que se dirent les habitants de l’île de Pâques au moment même où ils abattirent le dernier arbre de leur île». Et surtout, il faut réfléchir à l’extraordinaire comparaison que fait Jared Diamond dans «Une île, deux peuples, deux histoires: la République dominicaine et Haïti», où l’on comprend que des dictateurs éclairés peuvent sauver un peuple, alors que la culture traditionnelle et l’ignorance peuvent mener à la ruine. Si Diamond a raison, ce n’est pas d’abord aux économistes et aux industriels qu’il faut confier la tâche de sauver in extremis la moitié sud d’Hispaniola, mais aux écologistes compétents. Effondrement, avec sa méthode scientifique et comparative, ressemble à une bible des Amis de la Terre. — Mes voyages avec Hérodote, par Ryszard Kapuscinski, récit, Plon, 283 p., 36,95$. Effondrement, par Jared Diamond, essais, Gallimard, 647 p., 49,95$.