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Anglo-Québécois : intégrer et relayer leurs inquiétudes

(Ceci est un extrait du chapitre « Au seuil de la souveraineté compliquée » de mon livre Sortie de Secours, publié en 2000) La question des droits des anglophones, comme celle des droits des autochtones, méritent d’être examinés dans le processus de transition à l’indépendance. Les souverainistes ne doivent pas avoir peur d’aborder directement ces questions, ils doivent au contraire s’y préparer minutieusement. Pouvait-il en être autrement ? Les anglophones du Québec et le Parti québécois n’ont jamais fait bon ménage. D’une part, les anglophones de la génération des Reed Scowen et des Mordecai Richler pleurent à chaudes larmes le paradis perdu que représentait, dans les années cinquante, un Montréal qui dominait, en anglais, non seulement le Québec, mais le Canada tout entier. La nouvelle génération d’anglophones ne partage pas cette nostalgie mais se méfie d’un parti qui voudrait les couper de la majorité linguistique qu’ils forment avec le reste du Canada anglais et s’inquiètent du rapetissement effectif et prévu de leur communauté au sein du Québec. De leur côté, les souverainistes et en particulier les militants du Parti québécois, tout à leur affaire de protéger le français au Québec contre des tendances plus qu’inquiétantes, ont peu de compassion pour les craintes d’une minorité qui, après-demain, pourrait hériter des fruits d’une forte accélération de l’anglicisation. C’est ainsi que la « double insécurité » linguistique québécoise dont Lucien Bouchard parlait en 1996 empoisonne toute volonté de bâtir plus solidement sur l’équilibre linguistique observé au tournant du siècle. La précarité appréhendée de cet équilibre interdit, fort malheureusement, la grandeur de vues. Chacun n’est ouvert à l’autre que lorsqu’il est sûr de soi. C’est pourquoi la proposition d’ouvrir une nouvelle ère d’immigration francophone, en intégrant au Québec chaque année 25 000 étudiants étrangers, ou encore tout projet alternatif donnant le même résultat, me semble essentielle pour sécuriser la majorité francophone et ouvrir ainsi le jeu du côté anglophone. Puisque nous sommes dans la saison du « grand brassage d’idées » en vue de renouveler le projet souverainiste, et que le mouvement indépendantiste souffre d’une bien compréhensible pénurie de militants anglophones apportant leur contribution à ce débat, on me permettra de réfléchir tout haut à cette question. Non pour imaginer des façons d’obtenir plus de voix anglophones pour le Oui lors d’un référendum – leur nombre restera nécessairement marginal, l’intérêt bien compris des anglophones québécois est de ne pas se détacher de la majorité canadienne. Mais pour préparer et préfigurer, dès aujourd’hui, le sens des responsabilités dont le nouvel État fera preuve lorsqu’il viendra au monde. Et puisque son gouvernement sera celui de tous les Québécois, il devra redoubler d’efforts pour comprendre les préoccupations de sa principale minorité et proposer d’agir en conséquence. Jusqu’à maintenant, les gouvernements du Parti Québécois ont pris des mesures indispensables à la préservation de la majorité francophone. Ils ont ensuite accepté d’adapter un certain nombre de leurs politiques pour mieux prendre en compte les besoins de la population anglophone – de leur propre chef pour aménager leur propre législation linguistique comme l’avait fait Gérald Godin en 1983 en assurer la livraison de services en leur langue aux citoyens d’expression anglaise et introduire une longue série d’assouplissements, ou en réaction à la pression judiciaire, à l’opinion locale ou internationale. Il a, depuis 1996, pris fait et cause pour une revendication commune des anglophones et des francophones : l’établissement de commissions scolaires linguistiques. Ce n’est qu’en 1999, cependant, que le gouvernement du Parti Québécois a posé un geste complètement altruiste, celui de commencer à intégrer dans la fonction publique québécoise 25% d’anglophones, d’allophones et d’autochtones dans toutes les nouvelles embauches, dans les stages et les emplois d’été. Une initiative que les libéraux n’avaient jamais prise, et que les péquistes éclairés perçoivent comme une façon de plus de mieux intégrer à la société québécoise ses citoyens de toutes origines. L’extension de cette politique aux Sociétés d’État et aux grandes entreprises constitue l’étape suivante. […] Cela illustre comment les souverainistes devraient composer avec ce qui constitue la principale préoccupation des anglo-québécois face à la souveraineté : ils devraient rien moins que l’adopter comme l’une des leurs. On pourra dire qu’il s’agit d’une self-fulfilling prophecy, c’est-à-dire d’une prédiction qui, par sa formulation même, devient réalité, mais le fait est que, de très loin, la principale préoccupation des anglo-québécois face à la souveraineté est le nouvel exode anglophone qu’elle risquerait de provoquer et la perte de « masse critique » anglo-québécoise qui en résulterait. Il y a en effet un nombre sous lequel le tissu des institutions anglophones ne peut survivre – comme on le constate déjà en Estrie, chez les Townshippers — et la perspective de la chute précipite la chute elle-même. Facile de dire « ils n’ont qu’à rester ». Mais puisque la Révolution tranquille et la prise de pouvoir par les francophones, puis l’essor du mouvement souverainiste et le démantèlement des privilèges anglophones ont provoqué un exode important depuis 1960 (200 000 jusqu’en 1976, 200 000 dans les années qui ont suivi, environ 600 000 au total), et que la courbe des départs est assez clairement liée à un certain nombre d’événements politiques, y compris la mort de l’accord du lac Meech sous les libéraux en 1990, il est raisonnable de penser que la souveraineté elle-même provoquerait un mouvement de population conséquent. De quel ordre ? Le chercheur américain Marc Levine, dont les travaux sur la démographie à Montréal sont cités à la fois par les souverainistes et les fédéralistes, déclarait en juin 1999 à la Gazette qu’il serait « renversé si le départ anglophone était moindre que de 20 à 25% » , sur une population d’environ 750 000, donc entre 150,000 et 190,000. Cet exode entraînerait dans son sillage un bon nombre d’allophones. Une étude réalisée chez les non-francophones de Notre-Dame-de-Grâce après le référendum de 1995, extrapolée sur la population non-francophone en générale, annonce un départ de 2 à 300 000 personnes. Mais il est vrai que NDG est historiquement particulièrement réfractaire à l’identité québécoise. Il ne fait aucun doute que cet exode serait préjudiciable au Québec de toutes sortes de façons. La communauté anglophone concourt au succès économique de Montréal et du Québec, à son entrée dans l’économie du savoir (14% des francophones ont un diplôme universitaire, 15,6% des Canadiens hors Québec, mais 21,5% des anglo-québécois) et contribue puissamment à nous brancher sur l’Amérique anglophone, notre principal client et partenaire. Le départ de cent ou deux cent mille d’entre eux casserait d’un coup sec la relance économique que Montréal connaît depuis la fin des années 1990 et aggraverait le déclin démographique du Québec et entamerait immédiatement la chute, en nombre absolu, la population québécoise. Par rapport à la situation antérieure, un certain nombre de facteurs nouveaux contribueraient cependant à freiner cet exode. Les anglo-québécois sont mieux intégrés que jamais à la société québécoise. Selon les calculs de Jack Jedwab, plus de la moitié des jeunes anglos sont bilingues au point de s’adresser en français aux services gouvernementaux, pourtant disponibles en leur langue. Contrairement à la situation de 1960 ou de 1976 où les chefs d’entreprises anglophones déménageaient en entraînant derrière eux leurs employés, le Québec de l’an 2000 comporte beaucoup plus d’entreprises, soit francophones, soit qui ont fait le choix de Montréal en ayant intégré la possibilité de la souveraineté, et qui resteront quoi qu’il arrive. Les employés anglophones, liés à leur emploi, seront moins enclins à se déraciner politiquement et économiquement. Puis il y a au Québec une force dont on ne soit jamais sous-estimer l’importance : c’est Charlebois qui l’a dit, tout y finit par un bec. Or, au tournant du siècle, 30% des anglophones vivant en couple ont des conjoints francophones, le double d’en 1971, et un autre 7% ont un conjoint allophone. Qui plus est, la moitié des enfants d’anglophones et 56% de leurs enfants de moins de 5 ans sont issus de couples mixtes. Près d’un anglophone québécois sur quatre est donc ni plus ni moins marié avec le Québec francophone et on ne peut juger de l’effet d’entraînement – ou plutôt d’enracinement – sur les parents et grands-parents, frères ou sœurs. C’est dire que l’attachement des anglophones à la société montréalaise et québécoise dans sa complexité (plutôt qu’à leurs anciennes enclaves linguistiques et culturelles) rend leur arrachement à Montréal plus difficile. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Montréal est pour eux le seul « Canada » qui compte. Toronto, Vancouver, ce sont des seconds choix, moins intéressants, moins branchés, moins cool. C’est donc dire surtout que la tâche de retenir un grand nombre de ces anglo-québécois n’est pas hors de portée et que les souverainistes devraient s’en préoccuper sans inhibition – encore une fois non pour réussir le référendum en obtenant d’improbables votes anglophones, mais pour réussir une souveraineté ouverte. Quel que soit le nombre des départs à venir, les souverainistes auraient intérêt à admettre que cette variable existe, qu’elle est significative, qu’il s’agit d’un des problèmes que le nouveau Québec souverain devra gérer et qu’il sera dans son intérêt d’en réduire l’ampleur dans la mesure de ses moyens de conviction. Non parce qu’il faut céder au chantage – ceux qui veulent partir partiront – mais parce qu’une majorité qui assume la totalité du pouvoir a des responsabilités envers tous ses citoyens et parce que le Québec en tant que tel a un intérêt réel à prévenir un exode. Il s’agirait là d’une énorme admission, jamais exprimée à ma connaissance par un leader souverainiste, y compris René Lévesque. Ce silence souverainiste suscite, de toute évidence, l’impression erronée chez les anglophones et les allophones (et chez certains fédéralistes francophones) que cet exode à venir est en fait souhaité par la direction souverainiste, qui y verrait une sorte d’auto-épuration linguistique de Montréal. Autre hypothèse que ce silence accrédite: si les souverainistes n’en parlent jamais, c’est qu’ils manquent de lucidité sur cette conséquence de leur projet, un déficit de réalisme dont on peut donc présumer qu’il s’étend à d’autres aspects. Admettre, donc, puis exprimer la volonté de poser dès avant la souveraineté un certain nombre de gestes de nature à sécuriser les anglo-Québécois, en déclarant valide leur insécurité, ce que Lucien Bouchard a commencé à faire lors de son discours du Centaur en 1996 et devant ses militants pendant les mois qui ont suivi. La réalité est là : la proportion de Québécois de langue d’usage anglaise est passé de 15% en 1971 à 11% en 1996. Selon Marc Termote, au sein d’un Québec qui resterait province du Canada, et à moins du processus appréhendé d’accélération de l’anglicisation, cette proportion chuterait à moins de 9,5% en 2041. Il est toujours bon de garder en mémoire, lorsqu’on parle aux anglo-québécois, qu’on s’adresse à ceux qui ont fait le choix de rester au Québec. Autrement dit, les responsables du déclin de la communauté anglophone, ceux qui ne pouvaient tolérer que la majorité francophone se comporte comme une majorité, sont ceux qui sont partis, pas ceux qui sont restés. Admettre leur insécurité, c’est accepter avec eux qu’en deçà d’un certain seuil, la vitalité de leur communauté est en jeu et que cette vitalité est dans l’intérêt collectif des Québécois. Le Québec a vécu le dernier quart de siècle avec une communauté anglophone qui représentait entre 10 et 12 % de sa population totale. Les souverainistes devraient indiquer que le maintien d’une communauté anglophone québécoise de cette taille fait partie du projet québécois, donc que la perspective d’une réduction appellera des mesures correctrices de promotion de la communauté anglophone. Évidemment, tout se tient : il serait inconcevable de favoriser l’accroissement de la minorité anglophone – tabou souverainiste absolu — si on n’a pas préalablement ou simultanément sécurisé l’avenir francophone, selon le scénario décrit plus haut ou un scénario équivalent. Mais cela étant entendu, on peut alors démontrer concrètement que les préoccupations de la communauté anglophone sont partagées par le mouvement et le gouvernement souverainistes.[…] La clé de la rétention d’un maximum d’anglophones au Québec est la question de la citoyenneté canadienne, c’est-à-dire la capacité qu’auront les anglo-québécois, dans un laps de temps assez long après la souveraineté, de déménager au Canada. Paradoxalement, pour convaincre de rester, il faut protéger précisément la liberté de partir. S’ils savent que leur droit d’être Canadiens et de déménager en Ontario sera le même en l’an 1 du Québec souverain qu’en l’an 5 et qu’en l’an 10 et plus, ils seront plus nombreux à rester à la maison et à voir venir. Les souverainistes doivent faire le pari que ces anglo-québécois constateront pour la plupart que le ciel ne leur est pas tombé sur la tête, qu’il fait toujours bon vivre au Québec, et qu’ils prendront la décision d’y rester pour de bon. Rien n’est certain mais j’ai toujours personnellement pensé qu’après une déclaration de souveraineté, le Parti Québécois serait réélu pour un mandat, puis que les Québécois voudraient tester ensuite le premier gouvernement libéral du Québec souverain (depuis 1976, l’électorat québécois semble vouloir se reposer, avec les libéraux, des réformes et de la modernité introduite par le PQ), ce qui prolongerait d’autant la zone de confort pour les non-francophones. Si au contraire, un laps de temps fixe leur était imposé pour choisir définitivement entre le Québec et le Canada, ils seraient beaucoup plus nombreux à quitter le Québec avant l’expiration de ce délai. Il faut modifier l’approche souverainiste sur la citoyenneté en ayant cette problématique en tête. Jusqu’à maintenant, les souverainistes ont joué habilement la carte de la double citoyenneté, affirmant que tous les Québécois obtiendraient la citoyenneté québécoise sans pour autant devoir renoncer à la citoyenneté canadienne. Fin du débat. Aucun responsable fédéraliste n’a été capable de se dépatouiller du problème politique posé, aujourd’hui, par un refus canadien de reconnaître, demain, cet état de fait auprès de l’électorat non-francophone, majoritairement libéral, du Québec. Cependant, de toute évidence, un des attributs de la citoyenneté canadienne pose un problème majeur au Canada : le droit de vote. Les citoyens canadiens habitant à l’étranger (ce qui serait le cas du Québec) ont droit de voter aux élections canadiennes. Dans aucun scénario le Canada n’acceptera que des millions de Québécois votent aux élections canadiennes. Or, comme le signal le politologue ontarien Robert Young, une interprétation stricte de la loi électorale canadienne résout ce problème. En effet, pour voter de l’étranger, il faut inscrire son vote dans la circonscription canadienne où on résidait précédemment. Mais dans un Québec souverain, ces circonscriptions ne sont plus canadiennes. Le vote est donc impossible. Les souverainistes devraient reconnaître ce problème et accepter cette interprétation. Contrairement aux autres citoyens canadiens vivant à l’étranger, ceux vivant au Québec depuis longtemps ne pourront voter au Canada que s’ils y déménagent (ou que s’ils ont déménagé récemment du Canada vers le Québec). Plusieurs auteurs canadiens affirment de façon convaincante que, même si cette difficulté est résolue, le reste du Canada n’acceptera pas que plusieurs millions de Québécois restent automatiquement Canadiens. Ottawa exigera probablement une procédure de « réinscription » par laquelle ceux qui désirent rester Canadiens devront se manifester. Les souverainistes devraient suggérer que tout Québécois qui le désire puisse ainsi manifester son intention de garder sa citoyenneté canadienne, ce qui lui donnera un droit imprescriptible de déménager au Canada au moment de son choix pendant son existence. Il y aura sûrement au-delà d’un million de Québécois intéressés – le nombre d’anglo-québécois – mais beaucoup moins que le total de 7,5 millions de citoyens du Québec. Dans la mesure où un accord de mobilité des personnes au sein de l’union économique canadienne garantirait la capacité de travailler dans l’un et l’autre des deux pays souverains, comme c’est le cas dans l’Union européenne, le nombre de réinscriptions chuterait d’autant, à un niveau acceptable pour le Canada. D’autres formules sont possibles. Le gouvernement canadien pourrait par exemple exiger, pour les Canadiens nés et résidant au Québec, des réinscriptions tous les cinq ans pendant le premier quart de siècle du Québec souverain, pour réduire ainsi, naturellement et graduellement, le nombre de ses citoyens vivant à « l’étranger », à mesure que les francophones couperont le cordon ombilical symbolique qui les rattache au Canada. L’important est de ne pas briser la continuité juridique de citoyenneté des Québécois qui désirent garder le lien canadien, de maintenir cette « police d’assurance » sans laquelle l’exode anglophone serait massif et immédiat. Les souverainistes québécois doivent se faire « porteurs » de cette revendication à la table des négociations avec le Canada. Ils doivent devenir les avocats des anglo-québécois, plaider leur cause et celle, plus large, des « droits des citoyens de se déplacer à l’intérieur du pays» comme l’a affirmé le gouvernement fédéral en 1997. C’est d’ailleurs par respect pour les intérêts des anglo-québécois qu’il vaut la peine d’inscrire cet objectif québécois de négociation dans le préambule de la question. Pour y parvenir, les souverainistes devraient s’engager à former, dans les jours suivant le vote référendaire, un « comité de sages » formé d’anglo-québécois connus et respectés, ayant probablement presque tous voté non, mais acceptant le verdict référendaire. Ils auraient pour tâche de conseiller le gouvernement et l’équipe de négociation pendant la transition. De toutes manières, un gouvernement souverainiste après un Oui devrait à mon avis s’élargir en faisant entrer en son sein trois ou quatre « ministres d’État » provenant des rangs fédéralistes, acceptant le résultat référendaire et voulant contribuer à sa mise en œuvre harmonieuse. Un ou deux de ces nouveaux ministres devraient être anglophones. Les anglo-québécois s’attendent, tout naturellement et avec raison, à ce que la constitution d’un Québec souverain enchâsse un certain nombre des politiques adoptées depuis 1977 en faveur du français. À la lumière des débats récents, il semblerait prudent de constitutionnaliser le principe de prédominance du français dans l’affichage, pour établir cette réalité une fois pour toutes. Rien ne nuit davantage à une réforme que la constante possibilité de la faire disparaître. Parallèlement, depuis 1994, sous la direction de Jacques Parizeau, le Parti Québécois a fait de grands pas en s’engageant à enchâsser dans la constitution québécoise davantage de droits pour la communauté anglophone que n’en ont les francophones dans la constitution canadienne : droit à un réseau d’enseignement en anglais, du préscolaire à l’université, droit de gérer ces institutions, droit de s’adresser en anglais aux tribunaux et à l’Assemblée nationale. Le programme du Parti stipulait (et stipule toujours) le maintien des lois prévoyant l’accès à des services de santé en anglais et le statut bilingue du réseau d’institutions de santé anglophones, ainsi que le maintien d’un réseau de radio et de télévision public en anglais. Dans les documents préparant la campagne référendaire de 1995, notamment dans le projet de loi sur l’avenir du Québec, le gouvernement s’engageait encore plus largement en affirmant que : « la nouvelle constitution garantira à la communauté anglophone la préservation de son identité et de ses institutions ». Ce qui allait très loin et aurait pu conduire un juge à ordonner au gouvernement du Québec de financer tel poste de radio anglophone déficitaire de la côte nord, considéré comme une « institution » dont il fallait garantir la préservation. Allant plus loin que tout ce qui avait été discuté et prévu, M. Parizeau avait exprimé le désir que la communauté anglophone puisse définir une façon d’exercer un droit de veto sur toute modification future aux droits les concernant. Le projet de loi reprenait cette idée en prévoyant que les dispositions de la future constitution concernant les anglophones et les autochtones ne puissent être modifiées que suivant des « modalités particulières » à définir. (Il faudrait pour cela désigner un « collège constitutionnel » représentatif, ce qui peut-être fait, par exemple, à partir des élus municipaux des villes bilingues et des commissions scolaires anglophones). En 1997, dans son best-seller Pour un Québec souverain, M. Parizeau a émis des doutes sur l’opportunité de ces innovations et s’est interrogé sur la valeur, au moins tactique, d’une approche de réciprocité avec le traitement qui sera accordé aux francophones du Canada après le départ du Québec. Cependant son successeur, Lucien Bouchard, déclarait en 1996 au Centaur et faisait inscrire dans le programme de son parti que « si la communauté anglophone en exprime le désir, le gouvernement pourra, avant le référendum sur la souveraineté, trouver des moyens pour garantir à l’avance l’enchâssement de leurs droits dans la future constitution ». Un groupe d’intellectuels anglophones, parmi les quels on trouvait le philosophe Charles Taylor et les professeurs Jane Jenson et Desmond Morton de Mcgill, avait démontré une volonté d’engager ce dialogue à l’époque, mais l’initiative n’eut pas de suite. Cette discussion ne peut avoir d’effet réel que dans un contexte pré-référendaire, alors que la victoire du Oui est jugée possible, sinon probable. En 1995, les avancées des souverainistes n’ont pas eu d’effet, notamment parce que les anglophones escomptaient la défaite du Oui jusqu’à la dernière semaine avant le vote, puis sont passés de la désinvolture à l’angoisse pendant la dernière semaine. Si une nouvelle fenêtre devait s’ouvrir, il serait opportun de rediscuter et de publiciser largement ces engagements, auxquels il y a peu à ajouter en termes constitutionnels, sinon l’enchâssement de l’engagement sur les soins de santé. Incidemment, les propositions québécoises, définies avant le vote référendaire, deviendront un outil de négociation important à la table Canada-Québec, lorsque le gouvernement québécois réclamera, comme il l’a promis, des garanties pour les minorités francophones hors Québec. (Il ne faut cependant en aucun cas lier formellement les droits des uns aux droits des autres : le Québec doit maintenir tout du long qu’il préservera les droits des anglophones quoi qu’il arrive, mais insistera pour faire de la préservation des droits des francophones un de ses objectifs de négociation.) Admettre le problème, faire du maintien de la vitalité de la communauté anglophone un aspect concret du projet québécois, développer des propositions qui intègrent ses préoccupations, compléter et réitérer les intentions de protection constitutionnelles, c’est déjà beaucoup. On peux faire mieux. Autant le Québec francophone a souffert du refus canadien de reconnaître sa spécificité, autant le Québec souverain doit admettre qu’il existe en son sein une « société distincte », formée par les anglo-québécois, dont les liens avec le Canada anglais ne s’éteindront pas avec la souveraineté. Les souverainistes devraient accepter à l’avance que sa communauté anglophone et ses institutions veuillent préserver, voire accroître leurs liens avec le Canada anglais. Que la commission scolaire anglophone de l’Outaouais veuille établir un lien organique avec ses voisines ontariennes, la gaspésienne avec le Nouveau-Brunswick, pourquoi pas ? Que les professionnels anglophones veuillent rester liés aux associations et ordres professionnels canadiens, où est le mal ? Un branchement de plus sur le continent. Que les villes bilingues veuillent se jumeler avec des consœurs du Canada anglais, organiser des congrès, faire des prêts de services, pourquoi pas ? Les souverainistes doivent s’attendre à ce que, à jamais, des Québécois francophones et non-francophones veuillent célébrer leur héritage canadien le premier juillet, comme le font les Irlandais le jour de la St-Patrick. Prétendre résister à ces manifestations d’identité canadienne, vouloir en gommer l’existence, serait la pire des politiques. Il faut au contraire que le Québec souverain aménage en son sein un espace propice à la lente transformation de l’identité des anglo-québécois, leur reconnaisse une marge de manœuvre et appuie leur évolution, en organisant probablement avec eux des états-généraux du Québec anglophone pendant la phase de transition à la souveraineté. Ces propositions, on le voit, sont par nature des efforts qui seraient accomplis par les souverainistes pour résoudre des problèmes posés spécifiquement aux anglo-québécois par le passage à la souveraineté. Plus que tous les discours, ces efforts illustreraient une réelle volonté de vivre ensemble et seraient autant d’antidotes, non à la menace partitionniste qui n’est qu’un feu de paille, mais au risque d’exode plus immédiat et plus réel . (on peut se procurer l’ouvrage ici.)

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La droite K.O. – les sources

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Toynbee, Civilization on trial, Oxford University Press, 1948. II – Et si on faisait beaucoup mieux UK Dept for Business, Innovation and Skills, A new vision for skills, nov 2010 III – La droite n’en parle jamais 1. Québec, un havre de faible criminalité sur le continent Statistique Canada, Crimes haineux déclarés par la police, 14 juin 2010 FBI, 2008 Hate Crime Statistics. 2. Obésité: le Québec ne fait pas le poids Ressources humaines et développement des compétences Canada, Indicateurs de mieux-être au Canada, Obésité, consulté le 2 octobre 2011 3. Jeux de hasard : pas si accrocs que ça Statistique Canada, Dépenses des ménages consacrés aux jeux de hasard, consulté le 2 octobre 2011 John W. Welte et al, Gambling Participation in the U.S.—Results from a National Survey, Journal of Gambling Studies, Vol. 18, No. 4, Winter 2002 4. Espérance de vie Institut national de la santé du Québec, Espérance de vie à la naissance, hommes, pays sélectionnés, 2006, page consultée le 1er octobre 2011 Institut national de la santé du Québec, Espérance de vie à la naissance, femmes, pays sélectionnés, 2006, page consultée le 1er octobre 2011 IV – Et la souveraineté, c’est mort ? Association d’études canadiennes, Quebec Identity in 2011: Attachments, Identity and Diversity, janvier 2011 Conclusion Martin Masse, Montée de la « droite » au Québec: La partie est loin d’être gagnée, 15 novembre 2010 Pierre Duhamel, Le Québécois en rogne contre l’entreprise privée ?, 27 octobre 2010 Pierre Duhamel, Le prochain ministre des Finances du Québec, 22 octobre 2010

Politique

Le club des démocrates / Réponse à Pierre Trudeau

Note du blogueur: Je mets ce texte en archive. Il s’agit de la réponse du 10 février 1996 de Lucien Bouchard, alors Premier ministre, à la lettre ouverte J’accuse, publiée par Pierre Trudeau quelques jours auparavant. La réponse de M. Bouchard présente une synthèse de la critique qu’on peut faire de Trudeau et de son oeuvre face au Québec. J’en fus le principal auteur. Un extrait de la lettre de Trudeau: J’accuse Lucien Bouchard d’avoir trompé la population du Québec durant la campagne référendaire d’octobre dernier. En dénaturant l’histoire politique de sa province et de son pays, en semant la discorde entre les citoyens par son discours démagogique, en prêchant le mépris pour les Canadiens qui ne partagent pas ses opinions, Lucien Bouchard a outrepassé les bornes de l’honnête débat démocratique. La réponse: Le club des démocrates Il n’y aura jamais de lecture unique et définitive de l’histoire des relations entre le Québec et le Canada des 30 dernières années. Le débat entre les acteurs, puis entre les historiens, fera toujours rage. C’est normal. Il est cependant intéressant de noter qu’un des acteurs principaux de ce drame, l’ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau, considère qu’il n’existe qu’une lecture acceptable de cette histoire controversée: la sienne. Dans la lettre ouverte qu’il m’a adressée, M. Trudeau ne se limite pas à réitérer une énième fois sa version des faits. Du haut de sa certitude, il décrète que la lecture que les souverainistes en font tient, nécessairement, de la démagogie. Ce qui me place en assez bonne compagnie. En effet, M. Trudeau poursuit depuis des années l’ensemble des premiers ministres québécois de sa vindicte et son «j’accuse» a de forts relents de déjà vu. De plus, sa diatribe est sérieusement déphasée dans le contexte québécois actuel, soulevant de vieilles querelles au moment où les Québécois et leur gouvernement s’entendent sur des priorités tout autres: l’emploi, l’éducation et les finances publiques. Il serait donc futile de débattre du passé avec M. Trudeau si l’occasion ne permettait pas, aussi, d’éclairer le présent et l’avenir. Dans la mesure où les successeurs de M. Trudeau semblent vouloir s’engager dans des chemins balisés par lui, il m’a semblé opportun de relever quelques-uns de ses thèmes et d’en tirer des leçons utiles. Le «mépris» M. Trudeau me reproche de «prêcher le mépris pour les Canadiens qui ne partagent pas (mes) opinions». Aucune des citations qu’il m’attribue dans son article n’étaye cette accusation. J’estime que les intérêts, légitimes, des deux peuples qui forment le Canada sont contradictoires et ne peuvent être réconciliés au sein du cadre fédéral, comme l’atteste amplement l’histoire récente du pays. La volonté du mouvement souverainiste d’établir un partenariat entre nos deux peuples devenus souverains démontre, d’ailleurs, notre intérêt pour une politique de bon voisinage et de respect mutuel. Dans le débat démocratique, il y a un pas entre le choc des idées et le mépris de l’autre; un pas que M. Trudeau franchit malheureusement assez allègrement dans ses écrits, notamment envers ceux qu’il appelle les Canadiens français et qui ne partagent pas ses opinions. Ainsi, il reprenait sans gêne, comme introduction à un texte publié il y a quatre ans, une phrase de son tout premier article de Cité Libre de 1950, où il affirmait: «Nous sommes en voie de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs.» Actualisant ce verdict, il ajoutait en 1992: «Les choses ont bien changé depuis ce temps, mais pour le pire.» Il est assez rare qu’un homme politique exprime, à répétition et avec l’expérience de toute une vie, un tel dédain pour l’ensemble de ses concitoyens Dans son texte de samedi dernier, il accuse Jean Lesage, René Lévesque et Robert Bourassa de tous les maux. Il est particulièrement novateur lorsqu’il tente de rendre M. Bourassa partiellement responsable de la mort de l’Accord du lac Meech. M. Trudeau, qui omet de citer son propre rôle et celui de M. Jean Chrétien dans l’échec de Meech, ne se gênait pas, à l’époque, pour affirmer: «Meech me terrifie… Nous avons des exemples dans l’histoire où un gouvernement devient totalitaire parce qu’il agit en fonction d’une race et envoie les autres dans les camps de concentration.» Il traitait «d’eunuques» et de «pleutres» les premiers ministres du Canada et des provinces qui avaient signé l’accord. Ils se rendaient coupables à ses yeux de modifier ainsi «sa» Constitution de 1982 qui devait dit-il en empruntant une véritable référence à une sinistre idéologie des années 30, «durer mille ans». Quant au rôle joué par M. Chrétien dans le torpillage de l’Accord, on ne trouve guère de meilleur témoin que son actuel ministre des Finances, Paul Martin, qui le suivait à la trace dans la course au leadership libéral. Il accusait à l’époque son adversaire d’avoir fait campagne pendant un an sur le dos du Québec en disant au Canada anglais qu’il n’y aurait pas de problème au Québec si l’Accord du lac Meech échouait». M. Martin trouvait notamment «inacceptable le fait que Jean Chrétien refuse de parler en bien du Québec». Il ne fait aucun doute qu’au cours des débats des dernières années, les représentants québécois ont dû commettre, de temps à autre, des erreurs d’appréciation, de stratégie ou de tactique. Nous laisserons aux historiens le soin d’en faire le tri. Ils ont cependant eu le courage, et je pense ici en particulier à Brian Mulroney, de tenter de forger un compromis canadien qui inclurait, plutôt que d’exclure, les Québécois. M. Mulroney a payé très cher sa tentative de sortir le Canada du «gâchis» légué, disait-il avec raison, par son prédécesseur. Notons cependant que M. Trudeau considère personnellement n’avoir commis aucune erreur dans sa propre action canadienne, malgré les traumatismes dans lesquels il a plongé son pays. De même, aujourd’hui, M. Chrétien et plusieurs ténors fédéralistes font preuve d’une grande arrogance envers l’intelligence des Québécois. Eux qui ont mis le mot «séparation» sur chaque poteau de téléphone du Québec, affirment maintenant que les électeurs du OUI n’ont pas compris la question et ne savaient pas qu’en disant OUI, le Québec deviendrait souverain. Il est indubitable qu’une proportion de gens, sachant qu’ils votaient pour la souveraineté, espéraient que le processus déclenché par un OUI provoquerait un ultime sursaut du Canada, modifiant l’issue du parcours. Les chefs souverainistes ne partagent pas leur analyse, mais dés électeurs ont le droit de la faire – comme une bonne proportion des électeurs du NON de 1980 et de 1995 ont le droit de faire le pari que leur vote entraînerait une plus grande autonomie pour le Québec, même si M. Trudeau et M. Chrétien y étaient farouchement opposés. Mais il est inquiétant que des leaders fédéralistes assimilent cet espoir – ce pari – à de l’ignorance ou de la stupidité. Leur attitude, comme celle de M. Trudeau des les années 70, prédispose à un aveuglement qui ne peut que conduire à de nouvelles désillusions. La «trahison» Trois fois dans son texte publié samedi dernier, M. Trudeau accuse René Lévesque d’avoir «trahi» ses alliés du Canada en 1981. Dans son texte anglais, il utilise le même terme à mon endroit. Même s’il a été assez largement utilisé pour décrire les événements entourant la promesse référendaire de M. Trudeau de 1980, puis l’attitude du Canada anglais lors des négociations de 1981, le mot «trahison» ne fait pas partie de mon vocabulaire et, contrairement à ce qu’affirment certains leaders fédéralistes dont Daniel Johnson, je ne l’ai pas employé. Il est intéressant de noter, cependant, que les leaders du camp du NON de 1995, Daniel Johnson, et de 1980, Claude Ryan, dans des textes bien pesés, ont récemment utilisé ce terme. pour décrire les conséquences des actions de M. Trudeau. En juillet dernier, dans la revue Foreign Policy, Daniel Johnson écrivait ce qui suit: «Le rapatriement de la Constitution de 1982 s’est soldé par l’exclusion du Québec et a empêché les Québécois de participer à une étape importante de l’autoidentification des Canadiens. Cela a créé chez les Québécois un sentiment de trahison et d’isolement qui subsiste encore aujourd’hui.» En novembre dernier dans le quotidien The Gazette, Claude Ryan abondait en ce sens: «Un grand nombre de Québécois, dont plusieurs fédéralistes, ont eu le sentiment d’avoir été trahis.» Personne ne devrait se surprendre de l’opposition des souverainistes québécois aux agissements du premier ministre fédéral de l’époque. Cependant, les jugements portés par ses alliés fédéralistes québécois sapent considérablement les prétentions de M. Trudeau et nous éclairent sur les réflexes postréférendaires fédéraux, ceux du passé et ceux du présent. Dans son livre Regards sur le fédéralisme canadien publié le printemps dernier, Claude Ryan résumait les événements de 1980 comme suit: «Quand il s’était engagé quelques jours avant le référendum, dans un discours prononcé au centre Paul-Sauvé, à Montréal, à réformer le système fédéral canadien, plusieurs, dont l’auteur de ce livre (donc, Claude Ryan), avaient compris qu’il envisageait alors une opération qui serait conçue et conduite de concert avec ses alliés référendaires. (…) Mais Trudeau avait son propre ordre du jour, qui n’était pas celui du PLQ.» Ainsi, le chef du camp du NON de 1980 fut complètement écarté des opérations constitutionnelles postréférendaires de M. Trudeau. M. Ryan a une vision nuancée du contenu de la réforme de 1982, mais il récuse fermement la méthode employée et il s’y opposa à l’Assemblée nationale. Samedi dernier, comme il l’avait fait par le passé, M. Trudeau trafique à ce sujet les dates et les votes. Dans son livre, M. Ryan juge sévèrement ces tentatives de «faire croire qu’une majorité des parlementaires siégeant à Québec et .à Ottawa avaient approuvé son projet». Il conclut que M. Trudeau s’adonne à «une déformation de l’histoire». De même, le chef du camp du NON de 1995, Daniel Johnson est au aujourd’hui à ce point exclu de la réflexion en cours à Ottawa qu’il doit signaler à ses alliés d’hier, par médias interposés, qu’ils sont «à côté de la track» et s’engagent dans des voix contraires aux orientations fondamentales du PLQ, notamment en ce qui concerne l’intégrité territoriale du Québec. L’histoire est-elle en train de se répéter? En 1981, plusieurs électeurs libéraux se sont sentis, disons, «floués», par M. Trudeau. Ils n’avaient pas compris que les changements proposés avaient se faire unilatéralement contre la volonté du PLQ et de l’Assemblée nationale. En 1995, M. Chrétien a promis qu’un NON provoquerait des «changements qui s’imposent». Comment les électeurs du NON réagiront-ils lorsqu’ils s’aviseront que les changements proposés visent à modifier unilatéralement les règles de la démocratie québécoise et à dépecer le territoire québécois? Les «revendications québécoises» L’ancien premier ministre canadien ne se contente pas de dénigrer les efforts constitutionnels de ses homologues québécois et de ses successeurs. Il prétend définir, seul, en quoi consistent les «revendications traditionnelles du Québec». Ainsi, il affirme qu’elles «consistaient essentiellement en une chose: le respect du fait français au Canada, principalement en matière de langue dans les instances fédérales et d’éducation dans les provinces où les francophones étaient en minorité». Ces objectifs étaient certes louables et soutenus par les Québécois. Mais vouloir réduire la revendication québécoise à ces seuls éléments est tellement étranger à la réalité historique de l’après-guerre qu’il serait fastidieux de l’invalider point par point. Notons simplement qu’au moment où M. Trudeau vote sa fort nécessaire Loi des langues officielles, en 1969, il y a trois partis politiques au Québec: l’Union nationale, au pouvoir, a été élue sur la plate-forme «égalité ou indépendance»; le Parti libéral québécois vient d’adopter une plate-forme proposant «le statut particulier»; et le Parti québécois, naissant, prône «la souveraineté-association». En niant l’existence des revendications historiques du Québec, M. Trudeau se conduit comme ces pharaons de l’ancienne Egypte qui, lorsqu’ils étaient insatisfaits de l’histoire, faisaient gommer et disparaître de leur royaume toute inscription, mention ou tout rappel désobligeants. On trouve cependant ici une importante leçon. Dans sa croisade en faveur des langues officielles, M. Trudeau a créé un énorme malentendu entre nos deux peuples. Il a fait croire au Canada que l’adoption du bilinguisme institutionnel allait régler le problème québécois. Rien n’était plus faux. Des millions de Canadiens ont investi leur énergie politique et leur bonne foi dans cet espoir. La frustration que M. Trudeau a ainsi engendrée au Canada anglais est un des facteurs les plus néfastes de notre histoire récente. Aujourd’hui, M. Chrétien et son ministre Stéphane Dion s’astreignent à convaincre le Canada qu’une reconnaissance du caractère distinct du Québec, agrémentée de quelques verrous supplémentaires, pourrait régler le cas québécois. Au Québec, les leaders d’opinion fédéralistes et souverainistes et les sondages d’opinion contredisent énergiquement ces affirmations dépassées et erronées. Ce serait tragique, pour le Canada et pour le Québec, qu’un second malentendu de cette ampleur empêche une lecture plus lucide des choses et brouille pour une génération ce qui reste de bonne volonté réciproque. La démocratie M. Trudeau affirme que, par mes arguments référendaires, j’aurais «souillé la bonne réputation démocratique de la province du Québec». On pourrait rétorquer sèchement que le premier ministre canadien qui a suspendu les libertés civiles en 1970, ouvrant la voie à l’emprisonnement sans raison, sans acte d’accusation et sans recours de 500 citoyens – dont quelques poètes – pour simple délit d’opinion et cautionnant 3000 perquisitions sans mandat, est mal placé pour donner des cours de démocratie. Pour en revenir aux questions constitutionnelles, M. Trudeau a déjà avoué que son opération de 1981 avait été sciemment conçue comme une offensive qui n’aurait pas à respecter les règles démocratiques et il a reconnu qu’elle pourrait causer un tort irréversible. Ainsi, lorsque ses biographes Stephen Clarkson et Christina McCall lui ont demandé pourquoi il n’avait pas retenu les services du respecté mandarin Gordon Robertson pour le conseiller sur la Constitution à compter de 1980, M. Trudeau a donné une réponse révélatrice: «Disons simplement qu’à cette dernière étape, je pensais qu’il fallait presque un putsch, un coup de force, et Gordon [Robertson] était beaucoup trop gentleman pour ça. Gordon était un mandarin dévoué au bien commun et qui craignait qu’un dommage irréparable soit causé au tissu social. J’ai donc choisi quelqu’un d’autre.» Le dédain de M. Trudeau pour les formes démocratiques est également visible dans sa relation des événements du 4 novembre 1981. Par dessus tout, l’entêtement avec lequel il persiste à trouver normal et légitime le procédé utilisé dans la nuit du 4 au 5 novembre force l’admiration. Un test simple suffit pourtant à percer l’artifice. Expliquez à n’importe quel étranger que 11 premiers ministres étaient conviés à une conférence cruciale pour l’avenir et que, pendant la dernière nuit, dix d’entre eux se sont concertés pour concevoir un accord qui, loin de satisfaire le onzième, lui enlevait une partie de ses acquis. Vous n’en trouverez aucun qui croira qu’une démocratie ait pu agir ainsi, quelles qu’aient été les circonstances ou les alliances. Mais suivons un instant la chambranlante thèse de Trudeau. Il accuse René Lévesque d’avoir «trahi» ses alliés. Qu’est-ce qui vaut au chef québécois cette épithète? C’est qu’il avait accepté de soumettre un aspect clé de la nouvelle Constitution à un référendum. Voilà ce qu’on reproche à René Lévesque. Il voulait que les Canadiens et les Québécois puissent s’exprimer, par référendum, sur leur loi fondamentale. Selon l’ancien premier ministre, c’est la raison pour laquelle tous les acteurs du drame – ses alliés et ses adversaires – ont convenu d’une entente qui l’excluait lui, sa province et son peuple. M. Trudeau nous pousse donc à choisir entre un démocrate qui se serait plié à la volonté populaire et un premier ministre fédéral planifiant «presque un putsch, un coup de force». Le choix est facile. Si M. Lévesque était le seul, à Ottawa, à croire à la démocratie, il fut fort bien entouré lorsqu’il revint au Québec. Les Québécois n’ont cessé de refaire ce choix depuis. Lorsqu’il fut élu en février 1980, donc avant le «coup de force», M. Trudeau avait raflé 74 sièges au Québec, avec 68% du vote. Après le coup de force, à l’élection suivante, en 1984, son parti chuta à 17 sièges et à 35% du vote. Certes, plusieurs facteurs ont joué dans ce renversement. Mais l’un d’entre eux était la promesse de M. Mulroney de réparer l’erreur commise en 1982. Jamais, depuis 1980, le parti de Pierre Elliott Trudeau n’a réussi à obtenir au Québec une pluralité de voix. Ne doit-on pas trouver là un quelconque signal? Aujourd’hui, la tentation du coup de force est malheureusement toujours présente dans l’univers fédéraliste construit par M. Trudeau. Le soir du référendum d’octobre dernier, s’adressant à la nation et fort d’un vote de 50,6% pour le NON, M. Chrétien a déclaré: «En démocratie, le peuple a toujours raison. Ce soir, il n’y a qu’un seul gagnant c’est lui, le peuple. Ce soir, plus, que jamais, nous avons toutes les raisons d’être fiers de la démocratie canadienne.» Il a ajouté: «Les Québécois et les Québécoises se sont exprimés, nous devons respecter leur verdict.» Quelques jours plus tard, cependant, il a déclaré que si le résultat avait favorisé le OUI, il n’aurait pas respecté le verdict des Québécoises et des Québécois. Depuis, M. Chrétien et ses ministres tentent de trouver des façons de tricher avec la démocratie québécoise, de modifier le seuil qui entraîne un respect du verdict. S’inspirant des propos de M. Trudeau de 1980 sur la divisibilité du Québec, MM. Chrétien et Dion jouent un jeu dangereux avec la démocratie canadienne, sa réputation internationale et, plus encore, sa santé au Canada même. Les Québécois ont toujours, eux, respecté les règles démocratiques. Ils ont agi comme un peuple, solidaire de ses décisions, prises à la majorité. Songeons un instant à ce qui se serait produit s’ils avaient, au contraire, adopté la logique de MM. Trudeau, Chrétien et Dion. En 1865, les parlementaires du Bas-Canada – le Québec d’alors – ont accepté la Confédération par un vote de 37 contre 25. Selon la règle Trudeau-Chrétien-Dion, environ 40% du Québec aurait donc dû rester à l’extérieur du nouveau Canada. En août 1867, dans l’élection qui a entériné la Confédération, seulement 55% des Québécois ont voté pour le Parti conservateur pro-Confédération. Selon la règle Trudeau-Chrétien-Dion, les 45% restants auraient dû se «partitionner» – comme d’ailleurs les 48% de Terre-Neuviens qui ont voté contre leur rattachement au Canada en 1942. Ces décisions majeures concernaient pourtant «nos enfants et nos petits-enfants» pour reprendre l’argument qu’invoque M. Dion à l’appui de sa thèse d’un nouveau seuil référendaire. Ces décisions modifiaient fondamentalement l’identité des citoyens concernés. Chaque fois pourtant, les Québécois ont respecté le verdict majoritaire. En 1980, les souverainistes ont tenu leur premier référendum. Alors, le Saguenay-Lac-Saint-Jean a voté OUI, comme 40% de l’ensemble des Québécois. Il n’est venu à, l’idée de personne de décréter que ces territoires pouvaient se proclamer indépendants. Avec raison. C’est le peuple en son entier qui décide, pas les MRC, les régions, les quartiers ou les groupes linguistiques. De même en 1995, toutes les régions québécoises, sauf l’Outaouais, la Beauce et une partie de l’île de Montréal ont voté OUI. Personne n’a proposé que les régions ayant voté OUI se «partitionnent». Pour le peuple québécois et l’ensemble de ses partis représentés à l’Assemblée nationale, la règle cardinale exige que la majorité du peuple tranche, ne serait-ce que par une seule voix, ou par 26000. Le 30 octobre, les souverainistes étaient minoritaires et ont respecté le verdict. Le peuple québécois suit en cela l’exemple du Canada, qui a reconnu ces dernières années dans leurs frontières d’origine un grand nombre de nouveaux pays. Tous ces peuples comportaient en leur sein des minorités linguistiques ou régionales démocratiquement et légitimement opposées à la souveraineté de leurs nouveaux Etats. Le Canada n’a proposé dans leur cas ni de changer les règles démocratiques, ni de bousculer les frontières. Pourquoi les Québécois, qui se sont rendus aux urnes en octobre dans une extraordinaire proportion de 94%, n’auraient-il pas droit au même respect démocratique? Un ancien premier ministre a pris la plume pour se rappeler à notre mémoire. C’est son droit. Au delà des batailles d’«ego» et d’historiens, saisissons-nous de son intervention pour nous rappeler que les 15 ans écoulés depuis son dernier coup de force n’ont pas suffi à réparer le tort qu’il avait causé. A l’heure où certains, à Ottawa, inspirés par ses thèses, envisagent de suivre ses traces, il est bon de voir où son comportement passé nous a conduits, Canadiens et Québécois, anglophones et francophones. Au Québec, les Jean Lesage et René Lévesque, Daniel Johnson père et fils, Jacques Parizeau, Claude Ryan et Brian Mulroney ne sont sans doute pas parfaits. Leurs projets et leurs lois ne dureront peut-être pas «mille ans». Mais, tous, ils ont respecté le processus et le verdict démocratiques. Tous, ils se sont priés aux décisions majoritaires. Tous, ils ont donné raison à la volonté du peuple québécois. Tous, à un moment ou à un autre, ont été répudiés, conspués, accusés par Pierre Elliott Trudeau. Six jours seulement après mon assermentation, me voici introduit dans ce club des démocrates. Avec eux, et tous les Québécois, je plaide coupable.

Politique

Ici Radio-Ô-Canada

Gérard Veilleux est un patron comme Radio-Canada n’en avait jamais vu. A grands coups d’ «identité canadienne », il est en train de changer votre télévision. Voici comment. En juin, le président de Radio-Canada, Gérard Veilleux avait un gros problème. Il voulait muscler l’équipe qui dirige d’Ottawa la radio et la télévision publiques. L’équipe qui dit-il, « doit constituer mes oreilles et mes yeux et ma source principale de conseils stratégiques » pour la plus grande révolution que la société d’État ait connue en 25 ans. Il lui manquait un ingrédient: des francophones. Veilleux et son collègue Patrick Watson, le président du Conseil d’administration, sont des modèles de bilinguisme. Mais à la tête de la radio, de la planification, de la communication, des stations régionales et des bureaux étrangers, on ne trouve personne qui pourrait, sans interprète, écouter Enjeux ou Marylin. Jamais la direction de Radio-Canada n’a été aussi unilingue. « Ce ne sont pas des personnes qui connaissent la réalité québécoise et la programmation du réseau français », commente sobrement un cadre supérieur montréalais. Dans son bureau qui surplombe la banlieue d’Ottawa, Veilleux, affable et direct, constate le déséquilibre: « Il y a trop d’anglophones et il faut corriger la situation. » Il aimerait trouver un francophone pour le dernier poste vacant, la nouvelle fonction stratégique de vice-président aux réseaux de télévision français et anglais. Mais il ne le promet pas. « Pas si je n’en trouve pas un compétent, dit-il mais on va faire de maudits efforts.» Des consultants lui ont proposé de contourner le problème en découpant les fonctions différemment: un anglophone en charge de tout le réseau anglais, radio et télé, un francophone pour le réseau français. «J’ai carrément refusé», ça ancrerait les deux solitudes, ça isolerait les réseaux sur une base linguistique alors que je veux les rapprocher.» Le p.d.g. fait non de la tête, «ça aurait été une erreur», ajoute-t-il, cherchant, puis trouvant, l’adjectif: «une erreur massive ». Gérard Veilleux n’est pas l’homme des sociétés distinctes. « Je suis non seulement bilingue, mais biculturel », dit celui qui a passé les 20 dernières années au centre du pouvoir fédéral, comme haut fonctionnaire des Chrétien, Trudeau et Mulroney. Il affirme dans ses discours qu’une «Société Radio-Canada forte et stable aura la tâche noble d’aider le Canada à survivre ». Notamment en aidant les Canadiens des deux cultures à se voir, se parler, se connaître davantage. Veilleux fait le pari qu’ainsi ils s’aimeront plus. «Peut-être qu’ils vont apprendre à se détester davantage, ajoute-t-il en entrevue. Mais au moins ils le feront sur une base informée!» La loi de Radio-Canada lui demande de « contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales » canadiennes. Veilleux s’y consacre avec un enthousiasme jamais vu chez ses prédécesseurs. Devant quelques centaines de salariés réunis le 12 août au Studio 42 de Radio-Canada, à Montréal, il a accusé la société d’État d’avoir contribué dans le passé à isoler les deux solitudes canadiennes. « Je sais que c’est cruel comme diagnostic », a-t-il dit. Ces temps sont révolus. « Ce n’est pas à nous d’aller à l’encontre de la volonté du Parlement parce que, présumément, il y a des gens au Québec qui disent « il y en a deux, nations »» », ajoute-t-il. C’est pourquoi son équipe d’Ottawa s’occupera des « nouveaux enjeux de programmation », hier domaine réservé aux têtes de réseaux, en français à Montréal, en anglais à Toronto. Émis le 24 juin, jour non férié à Ottawa, le communiqué qui annonçait ce virage est limpide. Il faut concentrer dans les mêmes mains les responsabilités des deux réseaux, pour concevoir d’une même tête la radio-télévision pan-canadienne. Ce qui suscite, à Montréal, des grognements chez plusieurs cadres et artisans qui considèrent l’autonomie du réseau français nécessaire, sinon sacrée. L’offensive Veilleux s’articule autour de deux thèmes. Il faut, dit-il, « faire plus de transculturel et de régional ». Autrement dit, « transculturel » signifie que tous les Canadiens doivent écouter le plus souvent possible les mêmes programmes, traduits ou faits en commun. Et « régional » implique la multiplication des contributions de toutes les régions canadiennes. Cet automne, le virage transculturel s’incarne dans la présentation de produits doublés de la CBC comme Les Contes d’Avonlea et Bethune; des projets conjoints entre Second regard et son équivalent anglophone Man Alive. Le « régional » s’incarne dans le triplement du temps consacré à des programmes produits à l’extérieur de Montréal, comme SRC Bonjour, qui vient d’Ottawa; des ballades transcanadiennes pour les Démons du midi et les Anges du matin. « Le Point et le Téléjournal vont avoir un contenu régional beaucoup plus marqué cet automne », annonce Veilleux, grâce à de nouvelles correspondances de Moncton, Winnipeg, Toronto et Vancouver, ce qui occasionnera une augmentation du contenu canadien, plutôt que québécois, des émissions. « Si tu mets quelque chose en plus, il faudra enlever quelque chose », commente le directeur de l’information télé, Claude Saint-Laurent, nullement préoccupé par cet effet de vases communicants. « Je pars de la prémisse que les gens du Québec s’intéressent à tout. » A la radio, l’élan régional signifie notamment qu’à 22 h, la semaine, l’émission vient de Vancouver et qu’Hebdo Radio, le samedi, présente des extraits d’émissions régionales canadiennes. En « transculturel » la tâche, il est vrai, est plus ardue. « Nos stations hors Québec sont des havres de français dans une mer anglophone, alors elles ne se sentent pas appelées à présenter l’autre culture », explique Marcel Pépin, qui dirige de Montréal la radio française. Mais on jongle avec l’idée de permettre aux chanteurs québécois anglophones, à tout le moins, d’avoir accès aux ondes, actuellement 100 % françaises. Ce n’est qu’une première étape, Radio-Canada étant un paquebot qui met du temps à prendre un virage, et Gérard Veilleux s’étant essentiellement préoccupé ces derniers mois du réseau anglais. « Le virage va continuer et ce sera probablement un effort de trois ans avant qu’on voie la direction finale », explique Guy Gougeon, qui dirige de Montréal la télé française. Trois ans, ajoute un de ses subordonnés, « avant que ça commence à faire vraiment mal ». Les changements de cette année passeront probablement comme une lettre à la poste auprès de l’auditoire du réseau français, constitué, pour la télé, à 90 % de Québécois francophones. « On passe notre temps à avoir des traductions, explique un cadre de la programmation. Avec La Maison aux pignons verts, Avonlea, les cotes d’écoute sont bonnes. Mais je suis certain que les téléspectateurs pensent que c’est américain. » Le choix d’acheter du canadien, plutôt que de l’australien ou de l’italien, n’en est cependant plus un, explique un cadre montréalais. « L’esprit change. Avant, il pouvait se passer deux ans sans qu’on achète de productions de la CBC. Maintenant, Ottawa s’attend qu’on en prenne. » Et qu’on en fasse. « L’idéal transculturel, dit Veilleux, le visage éclairé par l’enthousiasme, c’est qu’on dise à un réalisateur ou à un producer: concevez votre produit en fonction d’un marché bilingue. » Au conseil d’administration, dont le rôle a été considérablement remplumé depuis deux ans, Michel Doyon, avocat conservateur de Québec, rêve par exemple d’une série où « on verrait, je ne sais pas moi, l’histoire de pionniers francophones dans l’Ouest ». Son vœu sera sans doute partiellement exaucé: Radio-Canada et CBC discutent d’une coproduction sur la vie des plus fameuses Franco-Ontariennes, les jumelles Dionne. Même ses critiques admettent que l’approche de Veilleux, « Radio-Canada/CBC, One Company », a ses vertus. Plus grande cohérence des politiques. Meilleure utilisation des ressources. Mise en commun de données, d’images, de la réflexion stratégique. Valorisation des productions régionales, notamment pour les francophones hors Québec, éternels mal servis de la télé publique. Les autres wagons de ce que Veilleux appelle le train du « repositionnement» -le nom général qu’il donne à ses réformes –, suscitent l’approbation. C’est le cas de l’élimination graduelle des productions américaines, dont il ne reste plus qu’une heure par semaine en grande écoute. Veilleux prévoit que, d’ici quatre ans, le made in USA aura disparu de la programmation. Il insiste sur l’augmentation du contenu culturel, comme cinq télé-théâtres aux Beaux Dimanches. Plus d’information aussi,–avec l’émission d’économie A Tout Prix et le retour de Denise Bombardier en prime time–, car Veilleux considère l’information comme une « locomotive ». Et une discussion est en cours sur la place du sport professionnel. C’est cet ensemble de changements qui devrait rendre Radio-Canada et CBC plus «distinctifs » de leurs concurrents. Les bouleversements du réseau anglais sont peut-être précurseurs de choses à venir au réseau français. Pour mieux distinguer CBC de ses nombreux concurrents, pour assurer, même, sa survie à moyen terme, Veilleux veut offrir à l’auditoire l’équivalent de quatre produits spécialisés pendant une même soirée. De 17h 30 à 19h, de l’information à forte sauce régionale; de 19 h à 21 h, une télé familiale; de 21h à 22h–énorme pari–, le bloc d’informations d’une heure, nouvelles et analyses. A 22h, la CBC devient adulte, avec des programmes, séries ou films, plus culturels, plus sérieux, de production presque exclusivement canadienne. C’est là qu’Emily (Les Filles de Caleb) fera son apparition. Gérard Veilleux a soumis cette grille type à ses cadres montréalais. « Ça n’a pas été un succès, dit l’un d’eux. On a calculé qu’en ramenant le Téléjournal à 21 h, on pourrait perdre 15 % de nos cotes d’écoute. » Sans parler, dit un autre, des pertes de revenus publicitaires à cette heure favorite entre toutes. Le président affirme qu’il ne veut pas faire ce changement à tout prix. Mais plusieurs employés et cadres de longue date craignent que des solutions conçues pour sauver la CBC ne soient plaquées sur Radio-Canada, nuisant ainsi au service français, dont la situation sur son marché est bien meilleure que celle du réseau anglais. Veilleux reconnaît qu’il y a des différences entre Toronto et Montréal, mais affirme que « les facteurs fondamentaux sont les mêmes ». Il soutient par exemple que l’arrivée par satellite de nombreux canaux américains–64 dans deux ans, une centaine peu après–va dépecer le marché canadien, y compris québécois, et que « le rempart linguistique ne pourra pas nous protéger ». Devant ses troupes, à Montréal, en août, le président Veilleux a ajouté un argument massue: tout le monde est dans le même bateau, car Radio-Canada ne survivrait pas 24 heures à la mort de la CBC ! Le repositionnement à la Veilleux heurte de front une tradition née avec la société d’État et institutionnalisée en 1968, celle de l’autonomie des deux réseaux, que deux cadres montréalais décrivent comme une forme de « souveraineté-association ». En 1983, le prédécesseur de Veilleux, Pierre Juneau, avait effectué une importante centralisation des services administratifs. Veilleux fait un pas, décisif, de plus. Celui de la centralisation des politiques. La montée en puissance d’Ottawa avait pourtant été critiquée par le rapport Caplan-Sauvageau, commandé en 1985 par le gouvernement fédéral pour dessiner une réforme de l’audiovisuel canadien: « Les décisions prises à Ottawa, par la force des choses, le sont souvent en fonction de CBC, y lit-on. Or, Radio-Canada n’est pas CBC: elle a son propre cheminement. » Faisant écho à une entente signée en 1986 par les gouvernements canadien et québécois, le rapport recommandait « qu’on reconnaisse l’autonomie des services français (radio et télévision) dans l’organisation de Radio-Canada » et « que les deux secteurs, au service de sociétés distinctes, puissent poursuivre différemment les objectifs assignés à la radio-télévision publique». Le contraire est en train de se produire. L’ex-ministre fédéral des Communications, Marcel Masse, actuellement à la Défense, affirme que le Québec devrait avoir une prépondérance législative sur tout le domaine culturel, « y compris sur Radio-Canada ». « On n’est pas une société distincte à temps partiel », tranche-t-il. Une position qui fait frémir l’actuel ministre, Perrin Beatty, un chantre, comme Veilleux, de la culture pan-canadienne. Au cours des deux dernières années, des fonctionnaires fédéraux engagés dans les discussions constitutionnelles avaient imaginé des mécanismes par lesquels Québec aurait au moins eu droit de regard sur les nominations, le mandat ou les budgets de l’aile française, comme le réclamait le ministre québécois des Communications Lawrence Cannon. « On en a parlé trois ou quatre fois, dit un des artisans fédéraux de ces négociations, et finalement les signaux venus du bureau de Bourassa ont été: « Bon ben, ça nous intéresse pas, laissez faire ça ! » »Des signaux privés, et publics. En avril dernier, au Point, Simon Durivage a interrogé Robert Bourassa: « Donnez-vous raison à M. Cannon ou à M. Beatty pour rapatrier tous les pouvoirs en matière culturelle ? »« Pas Radio-Canada, j’espère pour vous, quand même ! » répond, taquin, le premier ministre, naguère inventeur du concept de souveraineté culturelle. Marcel Masse a une façon polie d’interpréter, pour s’en désoler, ces signaux hertziens: « Le gouvernement québécois, par ses autorités constitutionnelles, n’a jamais fait valoir des points de vue tellement marqués en ce domaine. » Veilleux a donc le feu vert d’Ottawa et de Québec.« C’est quoi le problème ? » demande Veilleux lorsqu’on lui fait part des nostalgies autonomistes de certains de ses cadres québécois. « S’il y a un problème, peut-être qu’il existait avant, plutôt que maintenant… Qu’un siège social décide d’assumer ses responsabilités, il n’y a rien de mal là-dedans. On ne me paie pas pour être une potiche. » Veilleux est tout le contraire d’une potiche. Claude Saint-Laurent vante son efficacité: « C’est un doer ultra rapide. Il n’acceptait pas l’ancien rythme de la société. Disons que si on était en deuxième vitesse, maintenant on est en cinquième. » Les réunions sur le repositionnement ajoute-t-il, se tiennent « toutes affaires cessantes. C’est: réunion, discussion décision, exécution. » Le président assure aussi son emprise sur la machine en faisant signer à ses principaux cadres des « protocoles » fixant des orientations et des objectifs précis pour 12 mois. « Je leur dis, dorénavant, on va juger votre performance en fonction de ces trois critères: ça va être culturel, transculturel et régional», explique-t-il. Et s’ils n’ont pas augmenté le transculturel ?« Je leur demanderai pourquoi et si ça ne marche pas, leur évaluation de rendement sera faite en conséquence », répond Veilleux. Vous leur couperez leur prime ?« Possible. »Parlant de ses critiques internes, Veilleux peste: « J’aimerais ça que ces gens-là se révèlent. » Qu’il se rassure, ils ne sont pas en haut de l’échelle. Guy Gougeon, vice-président télé à Montréal, affirme que « la perception d’une chute de notre autonomie est surfaite ». Marcel Pépin, vice-président radio à Montréal, explique que les changements récents « peuvent être perçus comme une centralisation mais moi, j’y vois plus de cohérence». Pépin reconnaît que « la difficulté » des politiques unifiées, c’est que l’aile française « est toujours en train de se démarquer et de se justifier de faire les choses différemment. Mais l’asymétrie fait partie de notre vocabulaire.» Gougeon tient des propos similaires: « C’est sûr que, le réseau anglais étant une référence, c’est un fardeau supplémentaire. Il faut qu’on lève la main et qu’on dise, « nous c’est pas la même chose ». Notre point de vue est respecté.» De son bureau au 12e étage de la Maison de Radio-Canada, Gougeon a dans son champ de vision l’immeuble aux reflets orangés de TVA, son principal concurrent. Il est conscient qu’au-delà de quelques injections de transculturel » et de « pan canadien » on risque la surdose: « Il faut prendre en considération le fait que la majorité de notre auditoire est québécois. » Les correctifs apportés cette saison étaient nécessaires, dit-il, Radio-Canada ayant été trop longtemps « Radio-Montréal ». « Mais il ne faut pas que ça devienne artificiel, avec des normes et des quotas. Il faut rester dans la marge de ce qui est souhaitable, de l’équilibre. Si on veut nous faire dépasser la marge, je serai le premier à me débattre, j’aurai de bons arguments, et je suis sûr qu’Ottawa sera ouvert à notre approche. » Reste que les administrateurs à Montréal prennent maintenant leurs décisions non seulement en fonction de leur analyse des désirs et des besoins de leur auditoire, mais par rapport à une « norme » d’Ottawa. «C’est certain qu’on aurait fait moins de régional ou de transculturel si ça n’avait pas été de Veilleux », admet un cadre supérieur. Dans les autres coins de l’immeuble hexagonal du boulevard René-Lévesque à Montréal, on est plus dur. Et plus anonyme. « S’ils savent qui a critiqué quoi, on est cuit », dit un cadre intermédiaire qui a passé une décennie dans la maison et qui se souvient qu’une des premières directives écrites du nouveau président, en octobre 1990, fut: « Finis les « grincements de dents ». » Un mot d’ordre que Veilleux a répété le 12 août dernier à ses employés de Montréal, affirmant qu’il ne fallait exprimer des critiques qu’« en famille ». Ils hésitent donc à se nommer. Comme celui-ci, à la programmation: « J’ai bien plus peur d’Ottawa que de Télé Métropole. Ici, ça fait 40 ans qu’on fait de la télévision de qualité. On fait 30 % d’audience, au lieu des 15 % de CBC. Avec Les Filles de Caleb, on a battu un record mondial de pénétration d’un marché. Plus que le Superbowl ! Des années on est premier contre TVA, des années on est deuxième. On sait ce que le monde veut, on sait à quelle heure il le veut et comment il le veut. Plus Ottawa va intervenir plus ça va nous empêcher de travailler correctement. Qu’on nous laisse faire. Si on a des mauvais résultats, qu’on nous sacre dehors ! » Ou celui-ci, à l’information: « Si on se « canadianise » plus, on va perdre notre auditoire parce que, si TVA a réussi à augmenter les cotes d’écoute de ses nouvelles, c’est parce qu’il parle davantage du Québec et de Montréal que nous. Ils ont un véritable réseau au Québec, pas nous. »A TVA, on n’est pas mécontent du virage du concurrent. « C’est bien évident que les gens qui s’intéressent au Québec vont trouver chez nous ce qu’ils cherchent, commente Philippe Lapointe, vice-président à l’information à TVA. Les changements à Radio-Canada ne vont pas nécessairement augmenter notre part de marché, mais ça ne nous nuira pas.» D’autres critiquent l’insistance sur la coopération entre les deux réseaux: «Quand on collabore, la CBC met plus de sous, résume un cadre supérieur. Parce qu’ils paient, ils veulent leur réalisateur, leur équipement, leurs techniciens, qui évidemment ne parlent pas français. Alors ça se passe en anglais. Comme dans les réunions administratives. Quand on travaille avec les Anglais, ça se passe en anglais. » Claude Saint-Laurent admet pour sa part que des opérations conjointes ont parfois été annulées « parce que ça coûtait moins cher de le faire seul ». Mais lui, et d’autres cadres de l’information, affirme que plusieurs petites coopérations Radio-Canada/CBC se déroulent comme du papier à musique, comme l’utilisation de correspondants étrangers bilingues, et que des ententes seront négociées pour les projets plus ambitieux et difficiles. Des critiques de Veilleux acceptent d’être nommés, comme Daniel Gourd, coordonnateur des émissions religieuses et membre fondateur de la Coalition pour la défense du service français: « Veilleux a un certain nombre de mérites. Il a géré l’hémorragie budgétaire en faisant des coupures radicales d’un coup. Ensuite, on pouvait recommencer à croître. Mais en centralisant tout pour sauver la CBC, qui lutte vraiment pour sa survie, il risque de nuire à Radio-Canada. Plus tu centralises, plus tu mets en tutelle. » Des anciens de Radio-Canada sont aussi plus ouverts. Tel Marc Thibault, directeur de l’information puis des politiques pendant 35 ans, jusqu’en 1985, avant d’aller présider le Conseil de presse. Il est très préoccupé par la décision prise en mars par Veilleux d’ouvrir les ondes aux publicités politiques controversées. « Ils ont tout d’un coup changé d’idée à la veille d’un référendum au Québec, dit Thibault. On ne peut être dupe d’une propagande pareille, qui pourrait devenir absolument intolérable. On jette du lest du côté de la rigueur traditionnelle de la maison. » Mais partout, artisans et cadres sont rassérénés par l’attitude de l’équipe dirigeante à Montréal. « Ma conclusion, sur la réorganisation, dit une employée de longue date, c’est qu’il va y avoir une solidarité très grande entre Guy Gougeon, Michèle Fortin (directrice des programmes), Claude Saint-Laurent et Marcel Pépin. Saint-Laurent jusqu’à maintenant a été remarquable. Il fait la barrière. Et Gougeon protège son monde. De toutes les façons, quiconque essaiera de contrôler Radio-Canada va se casser les dents.» Paranoïa ? Peut-être, et c’est l’avis d’un des protecteurs présumés de l’âme québécoise de Radio-Canada, Claude Saint-Laurent: « Dans les milieux dits bien informés, la paranoïa n’est pas l’exception, c’est la règle. » Le mal serait aussi décelé à Toronto, où certains prennent l’effort transculturel pour un complot visant à imposer les programmes montréalais. Indubitable, cependant, le fait que Veilleux est un « boss » comme Radio-Canada n’en avait jamais vu. « Il a une approche de secteur privé, où le président est très engagé », dit dans une entrevue récente Robert Patillo, l’unilingue anglophone grand responsable des communications. « Lorsque Veilleux décide de changer de direction, la compagnie change de direction.» Une description qui se veut un compliment. UN TÉLÉ DIFFUSEUR QUI A HORREUR DES MICROS Fan de La Bande des six et de Jacques Languirand, Gérard Veilleux a pris goût à un emploi dont il ne voulait pas. Gérard Veilleux ne voulait pas en entendre parler. Une fois, deux fois, trois fois, il a refusé de prendre la direction de Radio-Canada. Vous n’y pensez pas, expliquait-il à Brian Mulroney, nommer là un secrétaire du Conseil du trésor, en période de restrictions budgétaires. « Je lui ai dit: « On va hypothéquer la job au départ. » Il ne m’a pas écouté. » Et Veilleux en est ravi. Certes, les trois années qu’il vient de passer à la tête de Radio-Canada n’ont pas été faciles. Il ne s’habitue ni à l’attention que lui portent les médias, surtout anglophones, ni à la critique constante. Mais à l’écouter parler pendant trois heures à son bureau d’Ottawa, on est frappé par la passion qu’il investit dans sa fonction. Quand il évoque les coupures qu’il a dû infliger à ses troupes en 1990 et 1991, mettant à pied 14 % des effectifs, sa voix se casse, ses yeux se mouillent. En privé, il confie avoir alors songé à « déclarer la guerre au gouvernement » pour protéger ses budgets. Mais un sondage sur le soutien public dont jouit Radio-Canada l’en a dissuadé. Plutôt que de gérer constamment la crise, il a décidé d’imposer ses propres changements, d’aller au-devant des défis. D’où son projet de repositionnement. Son pan-canadianisme zélé est accueilli avec joie dans les cabinets fédéraux, mais c’est une initiative personnelle, un effet secondaire imprévu, confie-t-on de bonne source à Ottawa. Son mandat était « de mettre de l’ordre dans les finances de Radio-Canada, dont la gestion n’a jamais été un succès », nous dit-on, pas de modifier la couverture politique ou l’orientation des programmes. La trajectoire de Veilleux en a fait un passionné de la confédération. Cela avait plutôt mal commencé pour lui, à Asbestos. Il a perdu son père alors que, dernier de cinq enfants, il n’avait pas cinq ans. Sa mère, manœuvre à la mine, avait transformé le salon en boutique de chapeaux et de tissus et, pour boucler le budget, louait des chambres à des pensionnaires. « C’était pas des bonnes années », dit Veilleux, qui allait le dimanche découvrir Pépinot et Capucine chez un ami dont le père, vendeur de voitures Dodge, avait de quoi se payer une boîte à images. C’est une bourse d’études de la mine John’s Manville qui lui met le pied à l’étrier, pour des études de commerce à Laval. Un professeur, Marcel Bélanger, un des conseillers de Jean Lesage, prend Veilleux sous son aile, et le dirige vers un secteur où il ne risque pas de chômer: les relations fédérales-provinciales. « De ses humbles origines, dont il est très fier d’ailleurs, Gérard a hérité une grande simplicité, qui a toujours été pour lui un atout formidable », affirme Bélanger, qui dit avoir servi de « bougie d’allumage » à son jeune ami. Veilleux s’occupe de finances et d’affaires fédérales provinciales pour le gouvernement du Manitoba, puis au ministère des Finances à Ottawa. Mais en 1970, Bélanger le pistonne pour le poste de directeur général des relations fédérales-provinciales à Québec. Son patron est Claude Morin. Il n’y reste qu’un an. Pourquoi ? « Je n’étais pas à l’aise, explique Veilleux. C’était une fonction publique où on faisait de la politique sans être élu. Moi je favorise plutôt l’objectivité. » Claude Morin retourne la politesse: «Veilleux est un cas assez spécial. Un gars super brillant, mais qui semble n’avoir aucune racine québécoise. En tout cas, il n’avait pas le réflexe autonomiste. Il aurait pu travailler aussi bien pour la Saskatchewan que pour le Québec. » Veilleux entreprend ensuite son ascension dans la fonction publique fédérale, notamment au ministère des Finances de Jean Chrétien où, à la fin des années 70, lui vient une idée. S’entourant d’une équipe de spécialistes, il invente de toutes pièces le concept d’union économique canadienne–le libre-échange intérieur. Impressionné, Pierre Trudeau le recrute pour la ronde constitutionnelle de 1981. (Le concept d’union ne survit pas aux remous du rapatriement unilatéral de 1981, mais il resurgira dans les offres fédérales de l’automne 1991, soulevant un tollé.) Parmi les fédéralistes québécois, il existe maintenant une ligne de partage des eaux politiques. Il y a ceux qui considèrent le rapatriement de la constitution malgré l’opposition du Québec, comme une catastrophe, et il y a ceux qui l’applaudissent. Veilleux est dans le second groupe. « Je pense que c’est un succès, dit-il aujourd’hui. Ça aurait été mieux si le Québec était embarqué, évidemment. » Après le rapatriement, Trudeau lui offre un des deux plus importants postes de la fonction publique, en contact quotidien avec le premier ministre: secrétaire du cabinet pour les affaires fédérales-provinciales. Tour de force pour un mandarin de ce niveau, Veilleux est maintenu à son poste deux ans après l’élection de Mulroney en 1984. Toutefois, en 1986, le premier ministre cherche pour son opération de réconciliation de Meech un remplaçant moins marqué par l’ère Trudeau. Il nomme Veilleux secrétaire du Conseil du trésor, là où l’on décide les coupures de budgets. Des parlementaires le soupçonnent–à tort, dit l’intéressé-d’avoir recommandé alors de sabrer… Radio-Canada. En l’envoyant présider la société d’Etat en 1989, Mulroney le lance donc «dans la fosse aux lions », commente Marcel Bélanger. Veilleux affirme qu’il a vécu alors « une expérience épouvantable ». Mais aujourd’hui qu’il s’est donné une tâche de construction plutôt que de compression, il voit l’avenir en grand. Il rêve de faire des profits–des dizaines, voire des centaines de millions à long terme–en vendant aux Américains un nouveau canal de productions canadiennes, anglaises et peut-être françaises, grâce à sa filiale de diffusion Northstar. Des tests commenceront l’an prochain dans cinq ou six grandes villes. Il rêve toujours d’un service d’information continu en français, et explique que son idée –« pas la plus géniale que j’aie eue », avoue-t-il–, de faire traduire en français quelques heures de sa chaîne anglaise Newsworld, visait « à ouvrir l’appétit »des francophones, lui donnant plus d’arguments face à un CRTC réticent. Quand il a le temps, Gérard Veilleux écoute la télévision, et pas seulement Le Point. Son programme favori: La Bande des six. « C’est animé, amusant, éducatif et on n’a pas besoin d’être un intellectuel pour s’y retrouver », dit-il. A la radio, Christiane Charette, le matin, a parfois son oreille, et il a Jacques Languirand l’animateur de l’ésotérisme, des ovnis et du nouvel âge, en assez haute estime pour s’être procuré ses livres. On sent que Veilleux-le-fonctionnaire, propulsé baron de la télédiffusion, déploie des ailes d’audace et de volonté qu’il ne se connaissait pas. Il le fait avec un peu d’anxiété, cependant, déclarant parfois qu’il « ne sait pas » s’il va réussir son sauvetage de la société d’État. C’est peut-être le sentiment qu’il exprimait l’an dernier, au moment de recevoir un prix de l’Université Laval, quand il a cité quelques mots d’une chanson de Jean-Pierre Ferland:« Dis moi comment j’ai pu monter,Comment descendre sans tomber. » DE QUELLE LONGUEUR, LE BRAS DU PRÉSIDENT ? Gérard Veilleux revendique le droit de s’occuper de ce qu’il appelle «mon produit nouvelles » Les journalistes ne sont pas tous d’accord. Collisions en vue. Dans la salle de nouvelles de Radio-Canada, la haute direction de la société d’État est toujours un peu suspecte de noirs desseins. « Dès qu’on entre un petit grain de sable dans l’engrenage, dit un journaliste, ça fait crier tout le monde. » Voici quelques grains de sable jetés par le président Gérard Veilleux au cours de la dernière année. –En septembre 1991, des « lignes directrices » sur la couverture politique sont distribuées. On y lit que « les émissions d’affaires publiques (comme Le Point ou Aujourd’hui Dimanche) doivent refléter le Canada comme nation et évoquer les avantages sociaux, économiques, culturels et politiques apportés à chacun d’entre nous au fil des ans, par l’appartenance à la communauté canadienne ». Il faut ajoute-t-on, « également dépeindre les tensions » mais seulement « en vue de les réduire ». La directive ne parle pas d’évoquer de possibles « désavantages »à l’appartenance au Canada. –Le journaliste Jean-François Lépine, ex-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et candidat au poste de directeur de l’information télé, s’oppose en privé et en public à ces directives. Son opposition affirme Guy Gougeon, vice-président de la télévision francaise, « a été un facteur important, mais pas décisif », dans la décision de la direction de lui préférer un autre candidat, dont l’expérience de gestion était plus grande, Claude Saint-Laurent. –Plus tard, au moment de nommer Lépine nouveau présentateur de l’émission Le Point, «le président (Veilleux) a exprimé le désir que la position de Jean-François face aux directives soit claire », explique Gougeon. On aurait présenté à Lépine l’ébauche d’un nouveau document sur les normes journalistiques de la société, épuré de ses élans nationalistes canadiens. Lépine fut satisfait, Veilleux aussi. Le nouveau document, dont L’actualité a obtenu copie, doit être publié sous peu. –Gérard Veilleux raconte qu’en mars il a demandé à Simon Durivage, alors animateur du Point: « Comment ça se fait que (le leader libéral Jean) Chrétien, je l’ai pas vu à votre bulletin de nouvelles depuis des années ? » Il pose aussi la question à Guy Gougeon. Presque simultanément, le président du Conseil d’administration, Patrick Watson, exprime le même souci à Robert Guy Scully, animateur de Scully rencontre. La direction de l’information juge alors que, effectivement, Chrétien a été trop absent des ondes, et il est invité dans les jours qui suivent à L’Envers de la médaille de Denise Bombardier. « On a regardé ca, on a dit oui, on aurait pu dire non», explique un cadre qui a participé à cette décision. « Il n’y avait pas d’obligation. » Est-ce le rôle du président de Radio-Canada d’intervenir ainsi dans les nominations d’animateurs, ou dans le choix d’invités ? « J’ai le droit de me préoccuper de mon produit « nouvelles » ou « information » », répond-il. «J’ai lu très attentivement les politiques journalistiques, je les garde pas loin de mon bureau, et si je pense qu’il y a une erreur (en ondes), je vais le signaler.» Faisant référence au concept du arm’s length (littéralement: un bras de distance) selon lequel Radio-Canada, bien que propriété de l’État, en soit politiquement indépendante, Veilleux explique: « Moi, je suis arm’s length du gouvernement. Mais les journalistes ne sont pas un autre arm’s length de moi. Un arm’s length, c’est « assez ! » Le problème, c’est que des journalistes ne sont justement pas certains que Veilleux soit à un arm’s length du pouvoir. « Il est nommé par le premier ministre, les membres de son conseil d’administration sont tous des nominations partisanes, lui n’est pas à l’abri des pressions », dit Alain Saulnier, président de la Fédération des journalistes et réalisateur au Point.« Il faut que, une fois les lignes directrices établies, le p.-d.g. ne se mêle pas d’information. » Un cadre, en mesure de comparer avec les présidents précédents, affirme que si Ottawa est aujourd’hui plus présent, côté informations, dans le tableau d’ensemble, seul le style des interventions ponctuelles a changé. « Les choses sont faites de façon peut-être plus malhabiles. Gérard Veilleux n’a pas la langue dans sa poche. Son prédécesseur Pierre Juneau avait plus de doigté. »