Analyses et opinions

Société

Fier boss d’un État indigent

Des routes défoncées, des écoles décrépites, une population vieillissante, des universités exsangues qui peinent à créer la société du savoir pouvant seule assurer la qualité de vie des générations futures. Telle est la réalité que le premier ministre du Québec trouvera sur son bureau au lendemain du 26 mars. Et ses coffres seront vides. Ou presque. L’État québécois est devant une impasse budgétaire. Une vraie. Au 1er avril 2008, le manque à gagner sera de 995 millions. (Ce qui ne tient pas compte des sommes que Stephen Harper aura versées le 19 mars 2007 dans un effort de redressement du déséquilibre fiscal, donnant un coup de pouce à Jean Charest et à ses propres espoirs de réélection.) Le premier ministre n’en sera pas moins le fier boss d’un État nécessiteux, lequel n’arrive à «équilibrer» son budget qu’en multipliant les tours de passe-passe. Dans les faits, le budget n’est pas équilibré! Sur les cinq derniers exercices financiers, trois ont été marqués par des déficits. Depuis l’adoption de la Loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire, en 1996 — la célèbre loi dite du déficit zéro —, la dette du Québec est passée de 98 à 122 milliards de dollars. Pendant les bonnes années de croissance économique, de 1997 à 2002, Québec n’a pas réussi à se doter d’un coussin. Il n’arrive pas à se constituer une réserve pour éventualités, comme le fait le gouvernement fédéral depuis plus de 10 ans. Le moindre ralentissement économique, des dépenses imprévues, un changement aux règles de péréquation le font basculer dans une crise. Boucler le budget devient plus difficile que de réconcilier Guy Carbonneau et Sergeï Samsonov. La marge de manœuvre réelle du Québec — qu’André Boisclair voulait tellement que Mario Dumont chiffre lors du débat des chefs — est inexistante. Québec arrive parfois à équilibrer le budget en multipliant les manœuvres politiques et comptables (notamment, négocier avec Ottawa pour encaisser maintenant des fonds qui ne devraient l’être que plus tard, comptabiliser ses ventes d’actifs dans ses revenus budgétaires). Avant le budget équilibré de 1998, le Québec accumulait les déficits depuis 40 ans! Il faut d’urgence mettre fin à des programmes que l’État n’a pas les moyens de soutenir ou trouver d’autres sources de revenus. Taxer les émissions de carbone, vendre l’électricité plus cher, construire des barrages, imposer des redevances aux pétrolières, que sais-je! Cette campagne a été plus riche en promesses de nouvelles dépenses que de nouveaux revenus. Pourtant, les poches de l’État sont vides. Et les attentes des citoyens, immenses. Jean Charest a bien essayé de réagir au début de son mandat, il y a quatre ans. Puis, il a battu en retraite. On ne se fait pas réélire en annonçant de mauvaises nouvelles. André Boisclair a tenté de recentrer son parti au moment de son élection. Mais le PQ, pressé par Québec solidaire, est devenu l’otage de sa gauche. On aurait pourtant bien besoin d’un Parti québécois qui promettrait de gouverner au centre et qui trouverait de nouveaux moyens de financer les missions de l’État. Mario Dumont a le courage de nommer brutalement les problèmes. Mais ses solutions sont parfois aussi simplistes que celles d’un animateur de radio populiste et il n’a pas l’équipe pour gouverner. Alors que faire? Les Québécois, dans leur sagesse, pourraient bien se prononcer… en faveur de l’équilibre instable, c’est-à-dire d’un gouvernement minoritaire. La plupart des scientifiques vous diront que les systèmes instables ne sont pas nécessairement mauvais. Un gouvernement minoritaire permettrait à l’opinion publique, aujourd’hui en transition, de mieux faire des choix. En dépit des idées reçues, de tels gouvernements ne sont pas plus dépensiers que les autres. Des études l’ont montré. Les Québécois ont rarement opté pour cette formule. La dernière fois remonte à 1878, sous la gouverne du libéral Henri-Gustave Joly de Lotbinière! Mais le Québec change rapidement. Trop vite pour qu’un seul champion arrive à en rassembler tous les éléments. Nation française protectrice de son héritage et de son patrimoine? Ou avant-garde de la modernité, société métissée, accueillante à l’égard de toutes les différences, généreuse de toutes les libertés? Faute de pouvoir réconcilier ces visions, nombre d’électeurs pourraient préférer qu’elles cohabitent au sein d’un gouvernement minoritaire. Pour diriger le sien, Stephen Harper a des coffres bien remplis. Le premier ministre du Québec, lui, sera pauvre. Il aura besoin de beaucoup de courage et d’imagination.

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Société

Bobos et bons soins des hôpitaux

-Pour le classement général des hôpitaux, consultez la page 29 de votre magazine. -Pour le bilan détaillé de votre hôpital, cliquez ici ! En France, le magazine Le Point publie depuis plus de 10 ans un classement des hôpitaux par spécialités. Le lecteur y apprend chaque année quel établissement est un leader dans le traitement du cancer du sein, de la cataracte ou des traumatismes du genou. Aux États-Unis, le magazine US News & World Report fait de même depuis bientôt 20 ans et honore ainsi, chaque année, une cinquantaine d’hôpitaux particulièrement performants. Ce n’est pas d’hier que les magazines donnent à leurs lecteurs des renseignements sur les meilleures pratiques qui ont cours dans le réseau de la santé de leur pays, quelle que soit la forme — privée, publique ou mixte — que prend l’organisation de ce réseau. Au Québec, il était jusqu’à tout récemment impossible de le faire. Trop peu de données comparatives — sinon aucune — étaient disponibles. Ce temps de l’obscurité est révolu. Voici le premier Bilan de santé des hôpitaux du Québec! Il ne porte pas sur la qualité des services. La grande majorité des Québécois savent que les soins qu’on leur prodigue sont de bonne qualité. Encore faut-il qu’ils arrivent à voir le médecin! Le problème des Québécois, c’est l’accessibilité. Ce premier Bilan se concentre donc sur cette question. Pourquoi, dans certains coins du Québec, attend-on plus longtemps qu’ailleurs pour une prise de sang, pour une intervention chirurgicale? Une partie de la réponse tient dans l’organisation. Dans certains hôpitaux, des directions avisées font un meilleur usage des ressources disponibles, exercent sur leur milieu un réel leadership. La salle d’urgences d’un hôpital ne fonctionne pas en vase clos! Elle débordera toujours si les autres acteurs de son territoire — les soins à domicile, les médecins de famille, les centres d’hébergement, les soins psychiatriques — ne font pas leur boulot. L’hôpital n’est pas non plus un îlot solitaire. C’est le centre d’un écosystème complexe, comprenant CLSC, cliniques privées, centres d’hébergement, etc. Ce premier classement est un bon révélateur des écosystèmes en difficulté. L’actualité rêvait d’un Bilan comme celui-ci depuis près de deux ans. Plusieurs universitaires sollicités ont refusé de le concevoir avec nous, se disant opposés à de telles comparaisons. Finalement, c’est un lecteur qui, en vantant l’hôpital d’Alma, nous a mis sur la piste du Dr Yves Bolduc. Directeur des services professionnels de cet hôpital, diplômé en évaluation de programme, Yves Bolduc intervenait depuis 10 ans déjà — à la demande du ministère de la Santé d’un gouvernement péquiste puis d’un gouvernement libéral — pour diagnostiquer et résoudre les problèmes d’organisation dans certains hôpitaux du Québec. Son expertise était reconnue. Il a accepté, à l’hiver 2005, de concevoir avec l’équipe de L’actualité la méthodologie de ce premier Bilan. C’est cependant en acteur politique qu’il découvrira les conclusions et les reportages que les journalistes ont tirés des chiffres qu’il a compilés. Et qu’il les commentera, s’il le désire. Car après sa collaboration avec L’actualité, le Dr Bolduc est devenu candidat pour le Parti libéral du Québec dans la circonscription de Lac-Saint-Jean. Objectif de ce premier Bilan: mettre en évidence les meilleures pratiques, les diffuser, stimuler l’émulation dans un milieu qui a de lourds défis à relever. L’actualité souhaite faire de ce Bilan un rendez-vous annuel en l’enrichissant, chaque année, de nouvelles données. Parce que cette première radiographie, nous en convenons, ne peut prétendre tracer un portrait complet de l’accessibilité des soins au Québec. Pour ce faire, il faudrait mesurer la disponibilité des médecins de famille dans une région donnée, l’offre de soins à domicile, l’efficacité des services psychiatriques (dont les malades encombrent souvent les urgences). De tels indicateurs n’étaient pas disponibles cette année. Et il fallait bien commencer. Voici donc l’an 1 du Bilan de santé des hôpitaux du Québec. De quoi discuter dans les salons…

Société

Un peu de nerf, que diable!

Si les premiers colons avaient mis à défricher la forêt la même mollesse que celle avec laquelle le Québec se lance en campagne électorale, l’Amérique française n’existerait probablement pas. La Chine et l’Inde explosent. Le Québec, lui, a perdu 92 100 emplois manufacturiers au cours des quatre dernières années. Des pertes encore plus lourdes s’annoncent (lire le blogue de mon collègue Pierre Duhamel). Il y a des défis à relever à chaque coin de rue. Certains mettent en jeu le niveau de vie qu’auront nos enfants. Et qu’est-ce qu’on fait? On entre en campagne électorale dans un mou ambiant qui ferait honte à nos ancêtres. Voici venu le moment d’élire les gens qui piloteront le bateau dans les tempêtes jusqu’en 2012. Cinq ans, c’est une éternité! Au rythme actuel, combien de dizaines de milliers d’autres emplois auront été perdus? Pendant que nos amis de l’Inde s’enrichissent même avec de l’air, le Québec n’a toujours pas de bourse du carbone Pourquoi nos chefs ont-ils les pieds pris dans le ciment? Pourquoi avons-nous si peur de changer? • Mettons les ressources naturelles du territoire au service du bien-être collectif. Exploitons intelligemment l’énergie des rivières si cela nous permet de construire de meilleures écoles, de réparer les routes et de faire arriver Internet haute vitesse dans toutes les régions. • Ayons le courage de dégeler les droits de scolarité à l’université. Mettons en place un système à la Tony Blair, ou une variante, qui assurerait aux plus démunis les bourses nécessaires pour payer ces droits ou leur permettrait de ne les payer qu’une fois leur diplôme obtenu. Actuellement, les pauvres subventionnent les études des classes aisées. Une ignominie. Mais qui osera le dire, en dépit de la crainte de se mettre à dos les jeunes cadres des associations d’étudiants? • Vendons notre hydroélectricité aux Américains si cela aide à purifier l’air de l’Amérique du Nord des gaz à effet de serre et si cela nous procure de l’argent pour construire enfin le grand hôpital universitaire qu’une commission d’enquête a recommandé il y a maintenant… 25 ans! • En Irlande, une réglementation et un taux d’imposition favorables aux entreprises — mais des subventions arbitraires moins nombreuses qu’au Québec — soutiennent solidement la croissance. Que peut-on en apprendre? • Parlons de création de richesse collective et individuelle. Pas des profits des banques ou des pétrolières, mais bien d’innovation! • Justement, parlons-en, d’innovation. La politique du gouvernement Charest offre encore trop peu de soutien aux PME, clefs de voûte de l’économie québécoise et moteurs de la création d’emplois. Où sont les Cirque du Soleil de demain? Quelle PME environnementale sera la SNC-Lavalin de l’avenir si on la soutient aujourd’hui? • Mettons fin au gaspillage de talents. À Montréal, à peine un jeune sur deux décroche un diplôme d’études secondaires. Le Québec a besoin d’une population instruite, formée. Qui a une solution? • Soyons cohérents. Le terminal méthanier de Cacouna nous libérera de la dépendance pétrolière à l’égard de l’Alberta, disent ses partisans. On peut aussi dire qu’il rendra le Québec dépendant de la Libye ou de la Russie! • Ne nous inspirons pas sans réserve des États-Unis en matière de productivité. Ils ont une approche à trop courte vue, épuisent leurs entreprises et leurs gens dans une folle course aux profits à court terme. Protégeons intelligemment la main-d’œuvre, soutenons notre économie — restons nous-mêmes, quoi! —, mais osons quand même abattre quelques vaches sacrées. (Un peu de privé en santé, comme aiguillon à la performance du secteur public, pourquoi pas? Deux vitesses qui marchent, ce serait peut-être mieux qu’une seule qui ne marche pas!) Quel parti osera? En matière de politique économique, les verts et Québec solidaire ont tout à prouver. Les libéraux semblent reprendre leur bâton de pèlerin en faveur du développement économique. Le Parti québécois a déjà eu des idées novatrices qui ont contribué à l’enrichissement collectif (il suffit de penser au régime d’épargne-actions, né à la fin des années 1970). Qu’offrira le PQ d’André Boisclair? Les sondages de pré-campagne qui donnaient autant d’intentions de vote à l’ADQ risquent fort de n’être que le baromètre du mécontentement des gens à l’égard des deux options principales. La campagne pourrait donc surprendre. Certains électeurs utiliseront peut-être Internet pour bousculer les choses! Surtout, de grâce, évitons de parler des accommodements raisonnables. En comparaison de ce qui se fait ailleurs dans le monde, le Québec est un modèle d’intégration harmonieuse de ses nouveaux arrivants. D’un parti à l’autre, les stratégies de réponse à ce défi-là seront sans doute assez similaires. Les défis de l’économie, de l’éducation et de l’innovation sont tellement plus urgents. Tellement plus importants. À vos pics et à vos pelles!

Affaires et économie

Les pièges du salaire minimum

Le 1er mai prochain, le gouvernement du Québec fera passer le salaire minimum de 7,75$ à 8$ l’heure. Cette décision équivaut à trois bonnes nouvelles. La première est que le salaire minimum du Québec rejoindra au sommet ceux de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Dans ces trois provinces, le salaire minimum sera le même, soit 8$ l’heure. Mais les travailleurs au salaire minimum du Québec jouiront d’un important avantage sur leurs collègues ontariens et britanno-colombiens, parce qu’au Québec le coût de la vie est 15% moindre qu’en Ontario et 10% moindre qu’en Colombie-Britannique. Le salaire minimum du Québec procurera aux travailleurs au bas de l’échelle le pouvoir d’achat réel le plus élevé de tout le Canada. La deuxième bonne nouvelle est que le revenu annuel disponible d’une personne seule travaillant à temps plein au salaire minimum au Québec sera supérieur au seuil de faible revenu couramment utilisé par Statistique Canada. Travailler 40 heures par semaine au taux de 8$ l’heure assurera un revenu annuel brut de 16 640$ et un revenu disponible de 14 960$ (après impôts, cotisations et crédits). Ce n’est pas un gros revenu, puisqu’il est tiré d’un salaire minimum. Malgré tout, il dépassera le seuil de faible revenu disponible de Statistique Canada. Modifié en fonction du coût de la vie, ce seuil sera de 14 710$, en 2007, pour une personne seule vivant au Québec. À lui seul, le salaire minimum à 8$ n’élimine pas la pauvreté des familles. Pour ces dernières, il faut l’apport d’autres mesures d’aide de l’État, comme les prestations pour enfants, la prime de travail, etc. Mais pourquoi donc ne pas porter plutôt le salaire minimum à 10$, comme certains le proposent? La raison est que s’il est trop élevé, le salaire minimum détruit l’emploi et répand le chômage. Le salaire est le coût de la main-d’œuvre. Or, plus la main-d’œuvre coûte cher, moins les employeurs (surtout les PME) en embauchent. Il s’agit d’éviter que le revenu supplémentaire que l’on gagne grâce à un taux horaire plus élevé ne soit annulé par la réduction du nombre d’emplois et d’heures travaillées. Il faut donc augmenter le salaire minimum autant qu’on peut, mais sans dépasser le niveau où l’emploi des travailleurs peu qualifiés ou peu expérimentés (l’emploi des jeunes, notamment) commence à être sérieusement atteint. Un compromis est nécessaire. Où se situe ce compromis? La recherche contemporaine au Canada et aux États-Unis a démontré de manière assez convaincante ce qui suit. Si le salaire minimum équivaut à moins de 45% du salaire moyen, l’emploi et le nombre d’heures travaillées tiennent bon. Mais si le salaire minimum dépasse 50% du salaire moyen, le chômage commence à se répandre parmi les travailleurs situés au bas de l’échelle. Dans les années 1970, au Québec, le salaire minimum a grimpé jusqu’à 58% du salaire horaire manufacturier. Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans a explosé à 17%, soit 10 points au-dessus du taux de chômage des hommes de 25 à 54 ans. Depuis 2001, le salaire minimum s’est stabilisé à 46% du salaire moyen. Le taux de chômage des jeunes n’a dépassé celui des hommes que de six points. Cela a un effet considérable sur les perspectives d’emploi des jeunes et des autres petits salariés. Avec le relèvement annoncé, qui le portera à 8$ en mai prochain, le salaire minimum du Québec s’établira encore à 46% du salaire moyen des employés payés à l’heure. Qu’on maintienne cette ligne de conduite, adoptée depuis 10 ans au Québec, constitue la troisième bonne nouvelle. Dans les circonstances économiques actuelles, la barre des 8$ est à peu près le maximum auquel on peut hisser le salaire minimum pour combattre la pauvreté sans détruire l’emploi et répandre le chômage parmi les travailleurs au bas de l’échelle. Le geler à 7,75$ pendant qu’il augmente dans les autres provinces aurait été sans-cœur. Le porter bien au-dessus de 8$ aurait été téméraire et irresponsable. — Pierre Fortin est professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal.

Société

Vertige raisonnable

Hérouxville, le crucifix à l’Assemblée nationale, les accommodements raisonnables… Ce début 2007 donne le vertige à bien des Québécois. La tentation est forte de nous réfugier dans la tradition, le patrimoine ou la laïcité radicale. De blâmer l’autre pour nos difficultés. Vivre au quotidien dans une société pluraliste où se côtoient des catholiques de tradition et de culture, des athées et des gens de fois différentes n’a rien de reposant. S’assurer que, dans une telle société, les droits fondamentaux de tous sont respectés demandera une bonne dose de patience, d’humour et de sagesse. Dommage que depuis quelques mois les chefs politiques se soient montrés de piètres vulgarisateurs des décisions prises par leurs prédécesseurs. Car ce défi du pluralisme, nous l’avons voulu. Au Canada, comme au Québec, nous avons adopté des chartes de droits et libertés — de conscience et de religion — qui font l’envie du monde entier. Nul n’avait toutefois envisagé que le passage de la théorie à la pratique s’avérerait aussi ardu! Et au lieu de ridiculiser les gens qui cherchent des repères dans un monde en changement… mieux vaudrait les écouter. Et trouver des façons de progresser tous en même temps. La religion se vit en privé, disent certains. En France, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, un organisme consultatif, a soumis récemment au premier ministre une ébauche de charte de la laïcité qui interdira le port par les fonctionnaires de tout symbole religieux. Pas de foulard ni de turban pour les policiers ou les infirmiers. Ni sur les photos de passeport. Un moine franciscain pourra-t-il enseigner en bure? Une religieuse en habit? On l’ignore encore. Au Québec, l’ancien ministre de la Justice Paul Bégin voudrait étendre l’interdiction de l’expression religieuse à tout l’espace public. Interdira-t-on la procession du Vendredi saint? (Ce qui permettrait d’interdire aux musulmans de défiler en se flagellant le jour de la mort de Hussein.) Paul Bégin veut-il dire que l’État cesserait de décréter des congés fériés basés sur les fêtes religieuses? Négocierons-nous un jour chacun avec notre employeur notre congé de Noël ou de Yom Kippour? À part quelques histoires bien médiatisées d’heures de baignade, de lieux de prière — refusés — et de congés payés, les croyants d’autres confessions ont jusqu’ici demandé peu de choses. Les accommodements raisonnables faits au nom de principes religieux sont rares. Car il faut bien différencier leur sens juridique de leur sens général. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse définit ainsi l’accommodement raisonnable: «Obligation juridique découlant du droit à l’égalité, applicable dans une situation de discrimination et consistant à aménager une norme ou une pratique de portée universelle, en accordant un traitement différentiel à une personne qui, autrement, serait pénalisée par l’application d’une telle norme. Il n’y a pas d’obligation d’accommodement en cas de contrainte excessive.» Des accommodements de ce type ont été faits fréquemment — et à grands frais, parfois — pour assurer aux personnes handicapées le droit à l’égalité. Visiblement, ceux faits au nom de la religion heurtent plus les sensibilités d’aujourd’hui. Pourtant, ce ne sont pas les immigrants qui ont rejeté la religion catholique hors de l’État et de la vie privée. Ce sont les Québécois catholiques francophones. Mais il y a bien peu de temps qu’ils ont déserté les églises et les sacrements. Pas même un demi-siècle. Et voilà que, face à leurs enfants, face aux nouveaux arrivants, ils hésitent à faire le saut dans l’inconnu. Ils voudraient que l’État transmette le catholicisme comme un patrimoine. Même s’ils n’en partagent plus eux-mêmes bien des préceptes. À compter de septembre 2008, toute éducation à la foi aura disparu des écoles du Québec. Même si 75% des parents continuent d’opter pour la formation religieuse à l’école primaire. En lieu et place, on offrira un cours sur l’éthique et la culture religieuse. Chaque parent qui souhaitera que son rejeton apprenne à prier devra l’emmener à l’église, au temple ou à la mosquée (au lieu de flâner le matin en pyjama ou d’aller à l’aréna). Dur, dur la liberté de conscience. C’est cela l’avenir. Un avenir inquiétant pour certains, plein de promesses pour d’autres. Et devant lequel il est normal que nous ayons un brin le vertige…

Politique

Inexcusable

Les Québécois oublient trop vite les gestes inexcusables, affirme Jean-François Lisée. Avant de réhabiliter Stéphane Dion, ils devraient relire la loi sur la clarté! (Cet article fut publié dans L’actualité le 10 janvier 2007, après l’accession de Stéphane Dion au poste de chef du Parti libéral du Canada.) C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit ces électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Société

L’année des fourmis

Au temps des cathédrales, il était admis que les ouvriers qui travaillaient à un ouvrage meurent avant d’en avoir vu l’achèvement. Ils savaient que tel serait leur destin. C’était une autre époque. Fille d’un siècle où les tours s’érigent en quelques mois, je me suis souvent demandé comment on pouvait passer une vie à suer pour une cathédrale qu’on ne verrait jamais. L’époque actuelle glorifie la rapidité de l’action. Et elle occulte les réalisations qui se résument mal en quelques secondes au bulletin d’informations. À moins qu’on prenne le temps. Lorsque l’équipe de rédaction de L’actualité s’est rassemblée, comme le veut la tradition depuis 12 ans, pour choisir les personnalités de l’année, les vedettes de l’heure ne sont pas rapidement venues à l’esprit. Qui donc avait contribué à changer le paysage, les mentalités, la vie, les institutions? Qui nous avait marqués? Tout doucement, au cœur de la discussion, s’imposèrent… les fourmis. Vous savez, ces bestioles qui refusent de reculer devant l’obstacle. Qui s’entêtent à vouloir le contourner, l’escalader. Renoncer pour elles n’est jamais une option. La cuvée 2006 des personnalités de l’année de L’actualité est donc faite de bagarreurs, d’entêtés, de persévérants, qui savent voir au-delà de l’obstacle et penser plus loin que leurs difficultés. En tête, des femmes. Un groupe de neuf femmes qui, depuis 10 ans — certaines depuis 30 ans —, en dépit de leurs différences politiques, ont fait cause commune pour mettre fin à la discrimination systémique qui règne, sur le marché du travail, à l’égard des métiers dits «féminins». Grâce à elles, des milliers de femmes ont reçu des chèques en 2006, d’autres en recevront bientôt. Et gagneront désormais mieux leur vie. Grâce à elles, le Québec fait figure de pionnier dans le monde. À ces bâtisseuses qui ont patiemment, pendant des années, apporté leur pierre à l’édifice… L’actualité lève son verre. Tout à côté d’elles, un homme. En apparence, une victime. Mais dans les faits, un héros: Maher Arar. L’obstacle qu’il a surmonté était de taille: le gouvernement du pays le plus puissant du monde, les États-Unis. La bavure canado-américaine qui a expédié ce père de famille dans un cachot syrien serait restée secrète sans la persévérance de Maher Arar. Tous les Canadiens lui sont redevables. Ils savent désormais encore plus de quelle incompétence leur gouvernement peut se rendre coupable. Leur vigilance en sera accrue. Non loin de Maher Arar, un médecin: l’oncologue Richard Béliveau, désormais mieux connu sous le surnom affectueux de «Docteur Cancer». Las de voir autant de gens ravagés par la maladie, il a pris sa truelle et posé une pierre: un livre de cuisine qui révolutionne la façon dont le Québécois moyen envisage aujourd’hui de lutter contre le plus grand tueur de l’époque. Le plus rose des grands de l’année est… un bébé. Ou devrait-on plutôt dire ses parents? En 2006, les Québécois ont donné naissance à 80 000 poupons, du jamais-vu au Québec depuis 10 ans. C’est peu, je sais. Mais pensons-y. En 2006, des milliers d’hommes et de femmes ont fait un acte de foi: ils ont mis au monde un enfant et ont osé croire que leur société saurait être digne de lui. Tous ces parents et tous ces bébés méritent bien le titre de «personnalités de l’année»! Tout au cours de l’année, d’autres Québécois nous ont émerveillés. Des médecins qui ont traité les victimes de la tuerie du collège Dawson aux soldats québécois qui se dévouent en Afghanistan, ils ont été nombreux à aller au-delà de ce qui est attendu d’eux. Une fois de plus, les artistes québécois ont brillé sur la scène internationale. L’extraordinaire réussite de Dominic Champagne et du Cirque du Soleil, l’exploit d’avoir réuni les Beatles pour cet époustouflant spectacle qu’est Love, demeurera un élément marquant de l’année. Tout comme les chansons de Pierre Lapointe et le succès cinématographique de Patrick Huard avec le film Bon Cop, Bad Cop continueront de nous rappeler l’incroyable variété de talents du milieu culturel québécois. Et la nation dans tout cela, me direz-vous? La nation? Elle est là. Son cœur bat. Comme disait René Lévesque en 1978, dans un discours prononcé dans l’ouest de l’île de Montréal — alors appelé le West Island —, si vous payez des impôts au Québec, vous êtes un Québécois. Le reste est l’affaire des fourmis et des bâtisseurs de cathédrales.

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Culture

Les périls du militantisme

Je m’étais procuré, au printemps 2005, La Russie selon Poutine, d’Anna Politkovskaïa, mais je m’en étais rapidement désintéressé devant l’agressivité systématique de l’auteure. Il semblait en effet difficile de saisir le raisonnement de cette femme qui, comme si elle était investie d’une mission personnelle, vouait, au moyen de cent faits divers, une haine totale au président de la Fédération russe. Maintenant qu’Anna Politkovskaïa a été assassinée dans le hall de son immeuble, qu’elle est désormais elle aussi fait divers, j’ai repris la lecture de ses reportages. La Russie selon Poutine s’avère, tout compte fait, un portrait sans concession d’un univers russe glauque et pervers, tout en offrant plusieurs pistes à qui voudrait retrouver les commanditaires de son assassinat. Anna Politkovskaïa, totalement dégoûtée par l’offensive de Poutine en Tchétchénie, en était venue, avec les mères des appelés, à accuser l’armée russe de brutalités envers ses propres soldats. Les officiers de certains régiments, écrivait-elle, se soûlaient pour ensuite battre et insulter leurs subalternes, sur lesquels ils possédaient droit de vie et de mort. L’armée russe était un piège, une prison où l’on écrasait l’espoir des jeunes et même celui des recrues volontaires. Ces accusations étaient-elles suffisantes pour que l’armée de Poutine, toujours en guerre, concocte le meurtre de la journaliste? Car il n’y avait pas que les colonels que celle-ci mettait en cause, elle avait aussi consacré des articles à la mafia russe qui sévit à Moscou, où l’on assassine autant les directeurs de banque récalcitrants que les journalistes (plus d’une douzaine depuis l’an 2000). On peut imaginer la Russie, sous Poutine, comme Chicago sous Al Capone, expliquait-elle: un gangster russe commence par s’emparer par la force d’un bien de l’État (une usine, un réseau de distribution ou un commerce) en veillant à graisser la patte des autorités et de la police. Cette corruption de fonctionnaires lui assure paix et prospérité. Anna Politkovskaïa citait des noms, donnait des exemples de vols caractérisés, dévoilait les bénéficiaires des pots-de-vin. La mafia aurait-elle commandité sa mort pour en finir avec ses propos moralisateurs? Pour Anna Politkovskaïa, Lénine n’était pas disparu, son sosie habitait le Kremlin. Surnommé par elle «Akaki Akakievitch» Poutine, par allusion à un personnage de Gogol, il était lieutenant-colonel du KGB, espion de métier, dont le seul but dans la vie était de permettre au système soviétique de prendre sa revanche. La journaliste de Novaïa Gazetta détestait tellement Poutine qu’elle reçut en cadeau une balle dans la tête, le jour du 54e anniversaire du président. Poutine a déclaré deux jours plus tard qu’il regrettait la mort d’Anna Politkovskaïa plus que ses textes. La Russie selon Poutine est un ouvrage passionnel, enrichi de témoignages sur la torture. Il contient aussi le portrait émouvant des amis de l’auteure, née à New York de parents diplomates soviétiques. Anna faisait partie d’une liste de 89 personnes à abattre, publiée dansInternet par une organisation nationaliste, la Volonté russe. À côté du cadavre de la journaliste, le meurtrier avait déposé l’arme du crime, munie d’un silencieux. Celle que l’on a voulu faire taire avait décelé dans le réveil de l’Église orthodoxe russe une ferveur de substitution au bolchevisme. Cela n’étonnerait pas Georges Corm, spécialiste de l’Orient qui, dans un livre érudit, difficile et nécessaire, consacre de longues pages au retour du religieux au sein du discours politique. Curieux, dit-il, comme le vocabulaire des informations change sans que nous y prêtions attention: nous ne parlons plus des menaces du marxisme, du communisme, du fascisme ou des nationalismes comme il y a peu, mais d’un nouvel «axe du mal», le réseau terroriste islamiste que dénoncent les fondamentalistes de Washington. Il ne s’agit pas tant d’un retour du religieux, souligne Corm, que d’un recours au religieux. La religion est présente depuis que les hommes cherchent à expliquer la nature du monde, et son utilisation politique a provoqué à travers les siècles des conflits sanglants. Dans La question religieuse au XXIe siècle, Georges Corm évoque les massacres perpétrés au nom de la vengeance divine depuis Byzance en passant par l’Inquisition et les luttes cruelles qui ont divisé catholiques et protestants, aussi bien en Angleterre qu’en France. Le monde n’est pas de tout repos et si les fous d’Allah se font exploser aujourd’hui, c’est qu’ils se situent dans une longue lignée de martyrs persuadés de défendre la parole révélée. Quelle parole? Il y a la version de Moïse, celle de Jésus et celle de Mahomet, tous fils d’Abraham. L’ennui, explique Georges Corm, c’est que les États-Unis d’Amérique, tout en appuyant Israël, font la chasse aux islamistes au nom d’un fondamentalisme chrétien qui remonte aux croisades. Comme personne n’aime l’insécurité qui accompagne le terrorisme, ajoute-t-il, l’appel au religieux semble à première vue bienfaisant. Or, c’est tout le contraire, puisque vouloir éradiquer le mal, c’est-à-dire l’autre, au nom du bien, mène droit dans le mur: la guerre contre les musulmans est une vieille histoire et nous ne faisons que bégayer. De la même manière que nous avons compris que toute révolution se termine par une dictature, l’histoire des religions, comme la raconte Corm, devrait nous convaincre qu’un dialogue descivilisations est préférable à une guerre au nom du judéo-christianisme. D’autant plus que celle-ci est menée par le plus puissant pays du monde, qui fait danser les Nations unies sans même respecter le droit international. La question fondamentale, rappelle Georges Corm en citant Hannah Arendt, est la difficulté des hommes à «vivre ensemble». Comment pacifier, en effet, la «compétition instinctive, presque biologique, pour le pouvoir, le commandement et la position d’influence sur ses semblables»? Le 21e siècle ne fera pas l’économie d’un retour du religieux, une fois de plus prétexte à une guerre d’abord politique. La lecture de l’essai de Georges Corm est exigeante, mais les enjeux auxquels nous avons à faire face la justifient amplement. — La Russie selon Poutine, par Anna Politkovskaïa, Buchet Chastel, 271 p., 39,95$; ou: Gallimard, coll. «Folio documents», 17,95$. La question religieuse au XXIe siècle, par Georges Corm, La Découverte, 205 p., 29,95$.

Affaires et économie

Paresseux, les Québécois?

En octobre dernier, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard a dit s’inquiéter du fait que, depuis 30 ans, les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Beaucoup de ses concitoyens ont très mal reçu ses propos. Ils ont eu l’impression de se faire traiter de paresseux plutôt que d’être vus comme des gens intelligents qui ont librement choisi de travailler un peu moins d’heures afin de passer plus de temps en famille ou entre amis, de pratiquer des sports, de lire, de sortir, de voyager. Qu’y a-t-il de mal à rechercher le bonheur plutôt que l’argent? Il faut comprendre leur sentiment. Mais il ne faut pas noyer la discussion dans un happening dominé par l’émotion. Oui ou non, est-il vrai que les Québécois travaillent moins que les autres? Si oui, qu’est-ce qui explique cette évolution? Et est-il souhaitable qu’ils se remettent à travailler davantage? Sur les faits, Lucien Bouchard a dit la vérité. Oui, les Québécois travaillent moins d’heures par semaine, moins de semaines par année et moins d’années dans leur vie active. En 2005, le salarié occupé à plein temps a travaillé une heure et quart de moins par semaine au Québec qu’en Ontario. Il s’est absenté (vacances, fêtes, congés, etc.) pendant 24 jours au Québec et pendant 20 jours en Ontario. Parmi la population âgée de 55 à 64 ans, 48% des gens ont occupé un emploi au Québec, contre 58% en Ontario. Travailler moins que les autres retranche environ 7% du niveau de vie des Québécois. Leur revenu par habitant (ajusté en fonction du coût de la vie) équivaut présentement à 92% de celui des Ontariens. S’ils travaillaient autant d’heures que ces derniers, leur niveau de vie grimperait à 96% du leur. Si, en outre, ils restaient au travail aussi longtemps qu’eux dans leur vie active, ils atteindraient 99% du revenu de leurs voisins, presque la parité. Cette coupe de 7% de leur niveau de vie est-elle le prix que paient les Québécois pour leur paresse? Jamais de la vie. Le meilleur contre-exemple est celui des travailleurs autonomes. Ils n’ont ni patron ni syndicat sur le dos. Ils échappent à l’oppression des grandes organisations. Et ils travaillent une heure et demie de plus par semaine qu’en Ontario. Il y a peut-être des paresseux au Québec (comme dans toute société), mais l’exemple des travailleurs autonomes démontre clairement que les Québécois ne souffrent pas du syndrome de la paresse généralisée. Quand ils sont libres de choisir et qu’ils aiment ce qu’ils font, ils ne comptent pas les heures. Mais d’où vient que les salariés, eux, travaillent moins d’heures au Québec qu’ailleurs? Si on y regarde de près, on constate que le phénomène est observable dans différents secteurs de l’économie. Il n’y a pas de coupable en chef. Ce n’est pas la faute des femmes, des jeunes ou des syndicats. Les femmes travaillent moins d’heures que les hommes, et les jeunes moins que les adultes. Les syndicats, c’est connu, ne cherchent qu’à réduire le temps de travail. Mais ces tendances sont les mêmes au Québec qu’en Ontario. Il y a néanmoins des secteurs où la différence est frappante: ce sont ceux de la fonction publique, de la santé et de l’éducation. On y travaille en moyenne 110 heures de moins par année au Québec qu’en Ontario. Dans l’ensemble, les Québécois paraissent plutôt satisfaits de travailler moins d’heures qu’on ne le fait ailleurs en Amérique du Nord. Peut-être parce qu’ils aiment davantage leur temps libre. Mais peut-être aussi parce qu’ils aiment moins leur temps de travail. Il faudrait essayer de comprendre pourquoi. J’ai une amie qui, dans la première partie de sa vie, a contribué comme syndicaliste à bâtir les grosses bureaucraties du secteur public. Dans la seconde partie de sa vie, elle est devenue cinéaste et produit des documentaires sur le syndrome de l’épuisement professionnel parmi les cadres des grosses bureaucraties. Il y a peut-être un lien entre les deux. Pour vouloir travailler plus, il faut d’abord aimer ce qu’on fait, disposer d’un peu d’initiative et pouvoir compter sur d’autres gratifications que le dépôt direct et le Prozac.

Politique

Pour un traité international sur la diversité linguistique

Conférence d’ouverture au congrès de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec Montréal, le vendredi 24 novembre 2006 Le 5 juin 1996 – c’était un mercredi – les fonctionnaires de la Direction de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes du Puy-de-Dôme sont entrés dans l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand. J’aime beaucoup que cette histoire se passe à Clermont-Ferrand. La ville de Blaise Pascal et de Fernand Raynauld est connue pour avoir conçu et produit les meilleurs pneus au monde. Mais Clermont-Ferrand n’est pas exactement une ville cosmopolite, une métropole du choc des cultures et des langues et certainement pas un lieu de congrégation des polyglottes. Alors que faisaient, en ce mercredi printanier, les fonctionnaires de l’État français dans l’hypermarché Géant ? Leur travail. Ils vérifiaient que tout était conforme aux lois et règlements de l’hexagone. Mais que voient-ils ? Des publicités vantant les mérites des bouteilles de marques OD Pirat, Shock et Blackladder. Les appellations anglophones ne les ont pas choqué. Ou, si oui, ils ne pouvaient rien y faire, car la langue des marques de commerce est déterminée par une puissance qui transcende les nations et les parlements. J’y reviendrai. Non, ce qui choque les fonctionnaires de la République française, une république qui s’y connaît en protection des boissons alcoolisées, est que Shock, Blackladder et OD Pirat se permettent de, disons, pirater le terme CIDRE. Or cette appellation est réservée aux boissons à base de pommes. Ce n’est pas leur cas. Les fonctionnaires prennent notent et déposent une plainte. Dans une autre version de ce discours, que je réserve pour une conférence éventuelle à l’Ordre des producteurs de cidres agréés du Québec, je relaterai ce qu’il advint de cette affaire de la plus haute importance. Je vous réserve à vous seuls, chers traducteurs, terminologues et interprètes, le cheminement de l’autre découverte effectuée par nos fonctionnaires du Puy-de-Dôme. Non loin des boissons usurpant le beau nom de cidre, se trouvaient également 432 bouteilles de Coca-Cola, 47 bouteilles de vrai cidre Merry Down et 22 bouteilles de bière au gingembre Red Raw. L’étiquetage de ces boissons n’était pas en langue française, hormis pour leur volume et, pour les bières, leur titre alcoométrique. (Notez la rigueur de nos amis fonctionnaires.) Or le droit français est formel. C’est l’article R. 112-8 du code de la consommation (vous savez, l’ancien article 4 du décret n_ 84-1147). Il précise – je le cite de mémoire : « Toutes les mentions d’étiquetage prévues doivent être facilement compréhensibles, rédigées en langue française et sans autres abréviations que celles prévues par la réglementation ou les conventions internationales. Elles sont inscrites à un endroit apparent et de manière à être visibles, clairement lisibles et indélébiles. Elles ne doivent en aucune façon être dissimulées, voilées ou séparées par d’autres indications ou images. » Déjà, vous avez remarqué, une prévention contre le voile. Nos employés de l’État ont donc dressé un procès-verbal – nous dirions ici, une contravention. Le représentant de l’hypermarché Géant, M. Yannick Geffroy, fut sommé de s’expliquer devant le tribunal de police de Saint-Étienne, où l’affaire se déplace. Il n’était pas dépourvu d’arguments, M. Geffroy. Les fournisseurs des cidres Merry Down et des bières Red Raw avaient commis une erreur en ne joignant pas les étiquettes autocollantes en langue française destinées à être apposées sur ces boissons, comme il leur avait été demandé. Bon. Mais M. Geffroy était plus ferme concernant les bouteilles de Coca-Cola. Elles avaient été acquises en Grande-Bretagne, d’où l’absence d’inscriptions en français (sauf pour le volume). Il indiqua qu’un panneau comportait la traduction de ces étiquettes, mais un client avait dû le faire tomber au fond de la gondole. Mais ce n’est pas grave, a-t-il plaidé, car le Coca-Cola est un produit notoirement connu et le consommateur ne peut être gêné par un étiquetage en langue anglaise, une langue facilement comprise de tous. Le 18 novembre 1997 – c’était un mardi – le juge du tribunal de police de Saint-Étienne – et je n’ai pas pu vérifier s’il connaissait bien l’anglais – n’a pas retenu les arguments de M. Geffroy et l’a condamné au paiement de 501 amendes de 50 FRF – autant que de produits fautifs – pour infraction à la règle de l’étiquetage en français. Cela faisait, pour le géant hypermarché, l’équivalent de 6 433 $ de l’époque, donc 8 084$ courants. On aurait pu penser que l’affaire s’arrêterait là. C’était, pour l’hypermarché, de l’argent de poche. Mais non. Notre bon M. Geoffroy et la grande société française Casino, propriétaire des Géants, a porté la cause en appel. Et cela est très intéressant car nous sommes en présence d’une compagnie française qui, pour une somme risible, a décidé de contester la législation française en vigueur qui imposait l’étiquetage en français pour des raisons – des raisons de stricte logique marchande. De Clermont-Ferrand, en passant par Saint-Étienne, on en est venu à la cour d’appel de Lyon, ville où le Coca-Cola est une boisson notoirement connue mais où l’anglais n’est pas la langue commune. Le géant Casino posa au juge de Lyon une question qui nous intéresse, ici, au plus haut point. Le droit communautaire européen qui interdit les entraves au commerce considère-t-il exagérée, voire illégale, l’obligation faite par la République française aux commerçants français de vendre aux clients français des produits dont l’étiquetage est en français ? Le bon juge de Lyon n’avait pas de réponse à cette question et l’a donc renvoyée aux experts : les membres de la Cour de Justice des Communautés européennes. Se sont donc penchés sur cette affaire les juges Iglésias, Moitihho de Almeida, Edard, Sevon, Gulmann, Puissochet, Jann, Ragnemalm et Wathelet. Ils ont entendu les parties le 20 octobre 1999 – un mercredi, au Luxembourg. Ils ont rendu leur jugement un jeudi. Le 25 novembre 1999. Ils ont beaucoup travaillé sur la question de savoir ce que constituait exactement du cidre. Mais j’ai promis de garder ces détails pour un autre auditoire. Ils ont rappelé que la question linguistique avait déjà fait l’objet de décisions antérieures. Par exemple, ils avaient statué en juin 1991, et l’affaire était à ce point importante qu’ils avaient émis leur décision le 18. Or vous vous souviendrez qu’en 1991, le 18 juin tombait un samedi. Statué quoi ? Que l’article 30 du traité européen de Maastricht alors en vigueur interdit qu’un état membre impose exclusivement l’utilisation d’une langue pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité que soit utilisée une autre langue facilement comprise par les acheteurs ou que l’information soit assurée par d’autres mesures. Voilà qui est intéressant. A ce critère, les dispositions de la loi 101 d’origine sur l’affichage commercial qui imposait l’unilinguisme français aurait été jugée illégales en droit européen. L’unilinguisme est verboten. Car, selon la logique des juges, on ne peut interdire l’ajout d’une autre langue facilement comprise par les acheteurs. Mais on pourrait donc interdire une langue non facilement comprise. Selon ce critère, le Québec pourrait interdire l’affichage en mandarin, canaque ou punjabi. (Je signale au passage que l’application de ce critère me semble semé d’embûches. Il faut définir ce qu’est une langue facilement comprise – cela dépend des locuteurs – et il faut définir qui sont les acheteurs qui comprennent. L’arabe est peu compris au centre ville de Clermont-Ferrand, mais dans les banlieues parisiennes ?) Laissons cela. La cour est revenue une seconde fois sur des questions linguistiques et semble avoir considéré que sa nouvelle décision n’était pas exceptionnelle car elle l’a rendu un jeudi, en 1995, en octobre, le 12. Sa conclusion : le droit européen s’oppose à ce qu’un État membre impose l’utilisation de la langue dominante de la région dans laquelle le produit est mis en vente, même si l’utilisation simultanée d’une autre langue n’est pas exclue. Dois-je traduire ? Il est illégal, en droit européen, d’adopter une loi qui oblige l’utilisation de la langue dominante de la région – ou de la nation, de l’État – pour l’étiquetage de produits vendus dans la région en question. Cela est interdit, même si est permise l’utilisation simultanée d’une autre langue. Appliquée à la loi 101 actuelle sur l’affichage commercial, cela voudrait dire que le Québec n’aurait pas le droit d’imposer le français comme langue prédominante, ni même comme langue présente dans l’affichage, même si la loi stipule que le français peut être accompagné d’une autre langue. Bref, à se stade, le droit européen décrétait le libre choix des commerçants en matière linguistique dans les questions commerciales. Se tournant vers la cause des Coca-Cola unilingues anglais, la cour européenne devient plus claire encore. Le droit européen en vigueur, déclarent les juges : s’oppose à ce qu’une réglementation nationale impose l’utilisation d’une langue déterminée pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité qu’une autre langue facilement comprise par les acheteurs soit utilisée ou que l’information de l’acheteur soit assurée par d’autres mesures. Une telle obligation constituerait (…) une restriction quantitative des importations. Dois-je traduire ? Pour peu qu’une étiquette porte une langue facilement comprise, comme l’anglais – ce qui semble une évidence pour les juges qui ne discutent même pas de la question – ou pour peu que l’information soit présentée autrement, sur un panneau, par exemple – mais le panneau était absent dans l’hypermarché Géant, un coup du gondolier, vous vous souvenez – la langue officielle, nationale, commune ou tout ce que vous voulez ne doit pas être imposée. Certes on ne peut, disent les juges, induire les consommateurs en erreur. Certes, is doivent comprendre ce qu’on leur dit. Mais, à Clermont-Ferrand comme ailleurs en Europe, l’anglais suffit. Demander davantage serait une restriction aux importations. Une entrave au commerce. Et cette décision s’est appliquée. Et l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand n’a pas eu à payer ses 501 amendes. Et la compagnie française Casino avait réussi à établir une jurisprudence interdisant aux élus de la République française de protéger la présence du français sur les étiquettes des produits de consommation. Il y a un mais. Et j’y viens sous peu. Mais la logique que je viens de vous décrire, appliquée dans un pays de grande culture, par une institution supranationale européenne immensément plus respectueuse des traditions et des identités que celles issues de Bretton Woods – l’Organisation mondiale du Commerce, l’OMC, le Fonds monétaire international, la Banque Mondiale – illustre la puissance de la logique commerciale sur les impératifs culturels ou identitaires. Cela signifie que les impératifs identitaires ou culturels ne sont pas une variable essentielle dans la détermination du droit en ce qui concerne la communication entre le vendeur et l’acheteur. Dans une société de consommation, c’est dire qu’une grande part de l’activité humaine échappe aux considérations culturelles. Je viens au mais. Heureusement, la France et certains de ses alliés au sein de l’Europe ont modifié la législation européenne. Un lundi de janvier 1997, ils ont permis aux États membres d’imposer que les mentions d’étiquetage figurent au moins dans une ou plusieurs des langues officielles de la Communauté européenne. La France peut donc désormais imposer le français sur ses étiquettes. Bien. ( Je fais une pause pour ceux qui suivent attentivement. La loi fut modifiée après l’infraction commise à Clermont-Ferrand mais avant que la Cour ne statue. Les Coca-Colas unilingues ont été sauvées par la loi en vigueur au moment de l’infraction. Ils auraient été châtiés si les fonctionnaires les avaient pris en flagrant délit deux ans plus tard. Fin de la pause.) Mais même le libellé de la nouvelle directive européenne est intéressant. La France peut imposer le Français, non parce que c’est la langue officielle de la France, ou la langue dominante du lieu, mais parce que c’est une des langues officielles de la Communauté européenne. Or l’Union européenne compte 20 langues officielles, mais 25 pays. Avant d’adhérer à l’Union, chaque pays précise la langue qu’il veut voir devenir langue officielle dans le cadre de l’Union. Certains États membres n’ont pas demandé le statut de langue officielle pour toutes les langues qu’ils reconnaissent comme officielles au niveau national. C’est le cas du catalan et du luxembourgeois. Tant pis pour eux. Et théoriquement, rien n’empêcherait un autre pays d’adhérer à l’Union sans exiger que sa langue soit une langue officielle et, en conséquence, il ne pourrait obliger l’étiquetage dans sa langue. Et si un jour l’Europe décide de réduire le nombre de ses langues officielles… Mais le péril est derrière nous pour ce qui est de la France, au moins. Mais l’est-il ? Cette directive qui permet aux pays d’imposer une langue européenne pourrait encore être modifiée. Et de négociation européenne en négociation européenne, la France a perdu son droit de veto en la matière. Si la majorité de ses partenaires en décide autrement, on pourra, en quelque mois, à un jour de la semaine encore indéterminé, n’acheter du Coca-cola qu’en anglais dans la ville de Bibendum. En quoi cela nous concerne-t-il, nous Québécois ? Le problème n’est pas que nous n’ayons aucun député au parlement européen. Le problème vient du fait que la logique marchande prime sur la logique identitaire ou linguistique dans les grandes enceintes dont nous sommes membres – ou dont le Canada est membre. Le problème vient du fait que, lorsque nos gouvernements ont négocié ces ententes commerciales, ils ont été généralement timides ou inconscients lorsqu’est venu le temps de protéger la capacité des États à défendre et promouvoir leur langue dans l’espace commercial. Il y a cinq ans, Ivan Bernier, juriste à l’Université Laval, faisait une première observation des nuages se profilant à l’horizon, analysant les traités et la jurisprudence commerciale internationale. Il concluait que « Comme ces accords ne font guère de place en général à des restrictions aux échanges de biens ou de services fondées sur des considérations relatives à la langue, il est normal de s’inquiéter du sort réservé à des interventions telles que les quotas radiophoniques basés sur la langue, les exigences linguistiques en matière de services professionnels, les subventions accordées sur la base de critères incluant la langue, les exigences linguistiques en matière d’étiquetage. » Bref, selon lui, et selon Christine Fréchette du Conseil de la langue française qui s’exprimait dans un texte récent, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un tribunal de l’OMC ne déclare contraires au droit commercial la loi du Québec obligeant les majors à fournir des versions françaises de leurs films et mette dans sa mire les quotas contraignant les radios à diffuser une proportion minimale de chansons en français. Même les dispositions de la loi 101 qui imposent la présence du français ou sa prédominance dans l’étiquetage, les modes d’emploi et l’affichage pourraient être hachées menu sur l’autel du commerce – à moins qu’on ne fasse la démonstration que la santé et la sécurité des consommateurs sont en danger. Mais si tous peuvent lire les warnings, la santé est sauve, non ? Et si on peut faire la démonstration que la plupart des habitants de Clermont-Ferrand parlent mal l’anglais, chacun sait que la majorité des Québécois, eux, le comprennent. Car il n’est pas nécessaire de maîtriser l’anglais comme Shakespeare pour lire les étiquettes. La langue de Ronald MacDonald suffit amplement. Et même si, dans la logique commerciale, on fait la preuve que le français doit être présent pour des raisons de santé, cela ne protège nullement sa prédominance, qui répond à un impératif socio-politico-identitaire. J’ai parlé d’Ivan Bernier. Ce nom vous dit peut-être quelque chose. Il est l’un des chercheurs dont l’influence fut déterminante pour établir les assises intellectuelles du nouveau traité sur la diversité culturelle. Ce traité, désormais adopté et en voie de ratification, n’a-t-il pas réglé la question ? N’a-t-il pas affirmé la capacité des états de protéger et promouvoir leurs cultures nationales ? Oui. Enfin, il leur a donné un outil, à brandir devant un autre outil, celui de l’Organisation Mondiale du Commerce. Cependant, le traité sur la diversité culturelle ne mentionne la question linguistique que de manière incidente. Pas suffisamment pour servir de rempart contre la logique commerciale. Mais suffisamment pour servir de point d’appui pour bâtir un autre document, un autre traité, portant cette fois sur la diversité linguistique. Bon. J’admets avec vous qu’il est complètement idéaliste de parler d’un tel traité international. Nous ne sommes que quelques-uns à en évoquer la possibilité, encore moins à le juger souhaitable, moins encore à le penser réalisable. A l’extérieur du Québec, la question est quasi-inexistante. A l’intérieur du Québec, elle est balbutiante. Alors suis-je en train de perdre votre temps ? Comme je l’aurais perdu, sans doute, si vous m’aviez invité en novembre 1996, un vendredi, pour vous parler d’un traité sur la diversité culturelle. Car lorsqu’elle est apparue dans les milieux gouvernementaux et universitaires de Québec, il y a 10 ans, l’idée de freiner le rouleau compresseur culturel des États-Unis grâce à un traité international qui soustrairait la culture à la tyrannie de la logique commerciale semblait complètement chimérique. Pourtant, une décennie plus tard, en octobre dernier, 148 États représentés à l’Unesco – seuls les États-Unis et Israël votant non – ont approuvé le nouveau traité, révolutionnaire, qui protège la capacité des États de soutenir leurs artistes, leur cinéma, leur industrie du disque. Bien sûr, on aimerait, avec Louise Beaudoin, à qui l’on est largement redevable de l’existence de ce traité, qu’il soit plus musclé, plus contraignant. Mais en soi, il constitue un gigantesque et improbable pied de nez à la puissance américaine… ou un signe de sa faiblesse momentanée. Depuis 10 ans, les promoteurs de ce projet n’ont pas perdu leur temps. Au contraire, ils nous ont montré la voie. Alors réfléchissons un instant à ce qu’un traité sur la diversité linguistique pourrait contenir. Comme celui sur la culture, il interdirait d’interdire. C’est-à-dire que les États ne pourraient éliminer de leur paysage une langue minoritaire ou étrangère (comme les Grecs tentent de le faire avec le Turc, ennemi héréditaire). Dans le respect des langues minoritaires, les États pourraient cependant se donner le droit de déclarer une ou plusieurs langues officielles, de décréter la prédominance d’une de ces langues sur son territoire, d’adopter des politiques publiques visant à perpétuer cette prédominance, y compris en éducation et dans les industries culturelles, et dans l’affichage et l’étiquetage commercial. C’est la loi 101 actuelle, toute crachée. Préserver l’acquis linguistique serait déjà bien. Mais pourquoi ne pas également gagner du terrain, avant qu’il ne soit trop tard. La généralisation de l’anglais dans les raisons sociales et les marques de commerce est déjà un sujet d’inquiétude tant au Québec qu’en France, en Russie, au Mexique ou en Chine. Le droit national actuel ne peut obliger Future Shop ou Toys « R » Us à se franciser, ne serait-ce que pour mieux atteindre leurs clientèles francophones. Le même raisonnement s’applique évidemment au Cirque du Soleil en tournée en Arkansas ou à Singapour. Suivant les recommandations d’un avis du Conseil de la langue française de 2000 et du rapport de la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec (la commission Larose) en 2001, le Québec pourrait proposer une révision des règles internationales sur les marques. Un nouveau traité reconnaîtrait les dénominations commerciales étrangères existantes (pourquoi franciser rétroactivement ce joyau de la langue du commerce qu’est Canadian Tire). Elle protégerait celles, actuelles et futures, qui sont des noms propres (Fouquet, Tim Horton, Bombardier). Surtout, elle permettrait aux États de réglementer l’implantation de nouvelles marques et raisons sociales. En certains cas, des États, comme le Québec, pourraient se fixer l’objectif d’assurer une prédominance globale du français sur la totalité des marques et établir, au-delà d’un certain seuil, un moratoire sur les nouvelles marques unilingues anglaises. J’ai toujours aimé la règle des deux-tiers un tiers. Elle s’applique pour l’affichage commerciale – et on peut constater qu’à Miami, le règle est appliquée pour assurer la prédominance de l’anglais et la présence de l’espagnol. Un signal identitaire est donné – l’anglais est la première langue du lieu – le service est donné à la minorité – l’espagnol est présent. J’appliquerais la même règle aux marques de commerce. Les deux tiers devraient être en français. Au delà de ce seuil, les nouveaux venus sur le marché ne seraient pas empêchés d’entrer. Ils n’ont qu’à racheter une marque existante, vieillissante peut-être, pour la retirer du marché et mettre la leur à la place. Voilà ce que je verrais pour le Québec. D’autres États viseront l’égalité des langues. D’autres s’abstiendront d’agir. Chacun aura le pouvoir de décider. La montée aux barricades est prévisible sur Madison Avenue, l’artère new-yorkaise qui tient lieu de quartier général anglo-américain des marques de commerce. Mais qu’on nous montre sur quelles tables de la loi divine il est écrit que ce sont les entreprises transnationales, et non les représentants élus des peuples, qui doivent avoir le dernier mot en ces matières. Un traité comme celui-là pourrait avoir deux effets secondaires positifs pour le Québec. Inscrire dans un traité international signé par le Québec l’interdiction d’interdire rendrait impossible tout retour à l’affichage commercial unilingue français. Ce serait, à mon avis, une bonne nouvelle. J’ai toujours été en désaccord avec ceux qui veulent faire du Québec un endroit aussi francophone que l’Ontario est anglophone. Ce serait, comme disent les Américains cruel and unusual punishment pour notre minorité anglophone, et je ne mange pas de ce pain là. La prédominance du français est, à mon avis, le concept clé. Il résume la réalité et nous indique le programme pour la suite. Inscrire dans un traité international signé par le Canada le droit des États à des politiques publiques visant la prédominance d’une langue mettrait la Cour suprême canadienne en garde contre toute tentative d’invalider les dispositions scolaires et commerciales actuelles de la loi 101. Or rien ne garantit qu’un nouveau charcutage ne nous attend pas au tournant. Les dispositions constitutionnelles actuelles le permettraient. Un jeune politologue de l’Université de Montréal prévoyait même, en 1992, qu’une future Cour suprême allait agir de la sorte. Il s’appelait Stéphane Dion. Construire une digue légale internationale entre le pouvoir de la Cour suprême et la volonté de l’Assemblée nationale québécoise ne serait donc pas un bénin bénéfice. Voilà pour les effets, disons, égoïstes de notre action. Mais comme dans le cas de la diversité culturelle, le Québec a un rôle altruiste à jouer. Bien sûr, c’est parce que nous sommes situés à l’épicentre du séisme, aux portes de la plus grande puissance culturelle et commerciale de l’histoire du monde, que nous réfléchissons davantage que d’autres aux risques et aux solutions. Bien sûr, la solution à nos problèmes passe désormais par des protections internationales. Bien sûr, nous ne serions pas aussi engagés dans ces débats si nous n’étions pas spécifiquement, urgemment impliqués. Mais tout cela étant dit, notre contribution aux débats identitaires mondiaux n’en est que plus précieuse. Le Québec, qui comme vous le savez forme une nation mais n’a pas d’État souverain, a la capacité de modifier le cours des choses. La capacité de modifier significativement l’équilibre mondial entre impératif marchand et conscience identitaire. C’est énorme. Nous ne le soupçonnions pas. Mais nous l’avons fait, ces derniers dix ans, avec la culture. Nous pouvons le faire, d’ici dix ans, avec la langue. Ce n’est peut être excitant que pour moi. Mais je ne peux me défaire de l’impression que l’action potentielle du Québec dans ce combat essentiel est davantage qu’une occasion d’agir. Je ne peux me défaire de l’impression que c’est un appel. Merci

Politique

Marie-Madeleine 17, Benoît XVI

Le Code Da Vinci – versions livre, film, procès – pose, au-delà du suspense et des incongruités, une question étonnamment pertinente : Marie Madeleine était-elle la compagne de Jésus ? Le nouveau pape penche pour le non. Et si le Québec penchait pour le oui ? Ayant acheté Da Vinci code, comme 40 millions de Terriens, l’ayant lu, comme environ 100 millions, et m’apprêtant à voir le film, comme environ 300 millions de cinéphiles d’ici 10 ans, je me sens parfaitement qualifié, et superbement entouré, pour vous dire ce qu’il faut en retenir. Comme j’ai de plus effectué une enquête approfondie (j’ai lu un ouvrage et vu deux documentaires sur la validité historique des hypothèses de l’auteur), j’avais résolu de vous éviter ce travail en vous révélant que le livre s’ouvre sur un vilain mensonge, soit l’affirmation que toutes les organisations, lieux et cérémonies qui y sont décrits existent. Le code mensonger Certes, le Prieuré de Sion, la société secrète censée protéger le grand secret depuis 2 000 ans, existe vraiment. Il fut fondé en 1956, par un escroc vaguement collabo du nom de Pierre Plantard, afin d’animer une association de locataires de HLM. Dans la scène finale, le héros du livre suit, pour trouver la cachette du trésor, des marqueurs historiques fichés dans le pavé parisien. Cet « ancien chemin » à la « signification sacrée » a été installé en… 1994. Plus important est le secret qui sous-tend tout le livre et qui en fait à la fois un récit exceptionnellement féministe, donc moderne, et une mise en cause de la crédibilité du message chrétien depuis ses origines. Selon cette version des faits, Marie Madeleine aurait été la compagne, sinon l’épouse de Jésus, la favorite parmi les apôtres et celle sur qui il voulait fonder son Église, plutôt que Pierre. C’est l’exil de Marie Madeleine, enceinte de Jésus, dans le sud de la France, puis la persistance de leur descendance à l’époque actuelle, par la lignée des rois mérovingiens, qui portent l’intrigue, fantaisiste, jusqu’à nos jours. Les vraies questions Qu’en est-il vraiment du rapport Jésus-Marie Madeleine ? D’abord, réglons le cas de la prostitution. Marie Madeleine n’était pas une prostituée – ce que Rome reconnaît depuis 1969. La tradition a combiné plusieurs histoires de femmes de ce temps pour les coller au personnage fascinant de Marie Madeleine. Mais aucun passage des Évangiles, officiels ou apocryphes connus(ceux écrits à l’époque mais non retenus par l’Église chrétienne, redécouverts en 1945, publiés en 1971, comme celui de Judas qu’on vient de publier), ne lui attribue cette caractéristique. Sur la question du couple Jésus-Marie Madeleine, des indices forts, qu’on trouve à la fois dans les Évangiles officiels et les apocryphes rendent extrêmement plausible cette union. Les rabbins de l’époque étaient mariés, c’était la norme. Dans les évangiles canoniques, Marie Madeleine est présente au pied de la croix, avec Marie, puis au tombeau, pleurant plus que tout autre la disparition de Jésus. Signe de son caractère singulier, elle vient d’une ville côtière aisée – Magdala – et Luc nous apprend qu’elle jouissait d’une fortune personnelle. Surtout, c’est d’abord à elle que Jésus apparaît après sa résurrection. La compagne adorée ne devrait-elle pas être la première informée de ce surprenant retour, fondement de la foi ? Les Évangiles apocryphes rapportent également des scènes de jalousie entre Pierre et Marie Madeleine, le premier se plaignant de l’ascendant de la seconde sur le Christ, qui de plus l’embrasse constamment ! (Il faut dire cependant que les évangiles apocryphes contiennent également des passages absurdes, ce qui rend le tri difficile.) Quelle crédibilité accorder à ces indices ? Pour répondre, il faut poser une seconde question : par comparaison avec quoi ? Avec les indices qui nous demandent de croire que Jésus a marché sur les eaux, ressuscité Lazare, affronté Satan dans le désert, changé l’eau en vin ? À ce test, la thèse de l’existence du couple Jésus-Marie Madeleine réussit brillamment. Une église misogyne Pour tous ceux à qui, comme moi, on a ressassé dès l’enfance le récit biblique, il ne s’agit pas d’une querelle de théologiens, mais d’une relecture essentielle. Avant, il y avait le Christ Dieu, célibataire, presque asexué, la maman (Marie) et la putain repentie (Marie Madeleine). Résultat : une chrétienté de la domination masculine, qui repousse la femme à la marge et fausse le rapport homme-femme. (Je ne parle même pas des problèmes de pédophilie induits par l’insondable stupidité du célibat des prêtres.) Une chrétienté fondée plutôt sur un Christ Dieu ayant choisi une compagne et apôtre forte appuyée par une mère non asexuée – la décision de déclarer Marie vierge n’a été prise qu’au 4e siècle – aurait établi un bien meilleur équilibre entre les sexes dans les symboles et dans l’Église, et un meilleur rapport à la vie sexuelle. Et si on pouvait subodorer qu’un des apôtres était gai – Jean et Paul sont les candidats favoris des chrétiens gais – les bases symboliques d’une Église tolérante seraient complètes. Exit le célibat des prêtres – obligatoire depuis le 4e siècle, et il a fallu encore 7 siècles à l’église pour l’éradiquer. Et si Marie Madeleine était vraiment « l’apôtre des apôtres » et une candidate de Jésus pour la fondation de son Église, alors bienvenue aux femmes prêtres, évêques ou papesses. Voilà pourquoi Le Code Da Vinci est infiniment plus dommageable pour l’Église catholique que des caricatures le seront jamais pour Mahomet – qui, soit dit en passant, était marié (11 fois). Et voici le point où je vais me mêler de ce qui ne me regarde pas, moi qui ne vais à l’église qu’à Noël ou pour les baptêmes, mariages et enterrements. J’ai lu, dans L’annuaire du Québec 2006, l’excellente analyse du professeur Martin Meunier, « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique ». J’ai également été témoin comme tous, ces derniers mois, des inquiétudes du clergé québébois face aux positions prises par le vatican en matière de tolérance envers les moeurs actuelles et envers les homosexuels. Et je me dis que s’il y avait un lieu au monde où une Église locale, moderne, respectueuse des femmes pouvait rompre avec Rome et fonder une nouvelle chrétienté, reposant sur le couple Jésus-Marie Madeleine et dirigée alternativement par un homme et une femme, ce serait bien évidemment le Québec. Je n’y adhérerais pas entièrement (la résurrection des corps, entre autres, me pose problème), mais je m’y reconnaîtrais davantage. Je parie que je ne serais pas le seul. Pour en savoir plus : Code Da Vinci : L’enquête, par Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Robert Laffont, 2004. « The Saintly Sinner – The Many Lives of Mary Magdalene », par Joan Acocella, dans The New Yorker, 13 févr. 2006, p. 140-150. Da Vinci Code Decoded, documentaire de Richard Metzger d’après le livre de Martin Lunn, 2004. « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique », par Martin E. Meunier, dans L’annuaire du Québec 2006, Fides. Gay Christian view

Politique

Pour un vrai plan de réduction de la dette

(Mon premier texte sur la réduction de la dette, publié dans La Presse en avril 2006. J’ai ensuite actualisé la proposition dans mon livre de 2008: Pour une gauche efficace.) Réduire vraiment la dette pour le Québec du déclin démographique, pour le maintien du service public et pour la souveraineté : une proposition plus audacieuse et plus équitable L’auteur est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (cerium.ca). Il s’exprime ici à titre personnel. La question de la réduction de la dette québécoise est maintenant au centre du débat public. Il faut s’en féliciter. Non parce que le Québec actuel se porte, globalement, mal. L’inverse est plutôt vrai, comme le reconnaissent d’ailleurs les signataires du Manifeste pour un Québec lucide dans leur introduction. La réduction de la dette est essentielle car il faut mieux préparer le Québec pour les défis qui se présentent à lui. Je suis favorable à une véritable et équitable réduction de la dette pour trois raisons. D’abord parce que le Québec fait face à un déclin démographique imminent qui, même lorsqu’on n’en exagère pas les effets comme c’est malheureusement courant, ne peut que dégrader notre capacité à maintenir et encore plus à étendre notre filet social. Ensuite, parce que ceux qui proposent un démantèlement de l’État et se font les apôtres des privatisations et PPPs généralisées s’appuient sur la nécessité de faire assumer par le privé, plutôt que par l’État, l’endettement nécessité par les immobilisations. Un État moins endetté n’a pas à céder aux PPPs ses grands travaux, pour déporter l’endettement supplémentaire sur ses partenaires et éroder ainsi la force et la cohésion de son service public. Troisièmement, parce que je suis indépendantiste. Ce n’est pas l’endettement du Québec/province qui le rend vulnérable. C’est en héritant de sa part de la dette canadienne que le Québec deviendrait financièrement un des cancres de l’OCDE. Après un Oui, le Québec doit s’engager sur les eaux internationales en ayant solidifié sa coque financière, ou en ayant démontré une ferme volonté de le faire. Mieux nous serons engagés dans une réduction planifiée et déterminée de la dette, mieux nous pourrons réussir la transition économique vers la souveraineté. Le Fonds des générations proposé par le ministre des Finances, Michel Audet, est intéressant dans sa forme. Il reprend d’ailleurs une idée venue de la gauche. Elle fut avancée lors du sommet économique de 1996 par le Fonds de solidarité de la FTQ, reprenant lui-même une proposition de l’ancien président de la CSN, M. Norbert Rodrigue. Si le gouvernement Bouchard avait, à l’époque, accédé à la proposition syndicale, nous disposerions aujourd’hui dans le fonds d’une somme de 3,4 milliards, à mi-chemin du plan de 20 ans de cumul, et la projection moyenne indique qu’une somme de 13 milliards serait accumulée à terme. (Le remboursement subit de 13 milliards sur la dette actuelle ferait baisser le rapport dette/PIB de 44 à 39%) Or chacun voit que la proposition du ministre Audet est à la fois trop timide et fondée sur ce qui est perçu, à tort ou à raison, comme une entourloupe. Beaucoup de Québécois ont peine à comprendre comment une ponction de 500 millions par an peut-être opérée sur le budget d’Hydro-Québec sans que cela se traduise par une augmentation de tarif. Le PDG d’Hydro, M. Thierry Vandal, nous assure qu’il n’en est rien et que les profits globaux d’Hydro allaient se gonfler de cette somme, que l’État pourra alors utiliser. Il n’y a pas de raison d’en douter. Mais les consommateurs pourront en conclure que ce 500 millions aurait pu être utilisé pour réduire, ou freiner la hausse, des tarifs. Comme beaucoup de choses entreprises par le gouvernement actuel, ce n’est pas net. Or un effort collectif pour une cause aussi importante et difficile que la réduction de la dette doit être fondée sur la clarté, pas le doute. L’effort doit également être correctement réparti. La proposition avancée par François Legault est à cet égard beaucoup plus intéressante. Je pense cependant qu’il faut aller encore plus loin. La réduction de la dette profite à tous les Québécois. Il est donc normal que tous y participent. J’estime qu’on devrait proposer d’alimenter ce Fonds des générations à partir de trois bassins : 1) Pour un tiers, des citoyens en général : Le gouvernement Harper s’apprête à baisser de 1% maintenant, puis de 1% plus tard, le niveau de la TPS. En occupant ce champ fiscal et en augmentant de 1% la TVQ, le Québec récolterait 1,3 milliard (2,6 avec deux points de TVQ). Le Québec devrait investir ce nouveau champ fiscal, puis le partager lui-même en trois parts. Il augmenterait de 1% la TVQ (puis d’un autre 1% au moment de la seconde baisse de TPS). Il mettrait près du tiers de la somme (400 millions par an au début, 800 ensuite, sans compter l’indexation) dans le Fonds des générations. Il réduirait du deuxième tiers (450, puis 900 millions) l’impôt des particuliers, car c’est la meilleure façon de réduire le fardeau fiscal et de contribuer à la maîtrise de coûts de production compétitifs. Québec corrigerait donc l’erreur économique (électoraliste) des conservateurs fédéraux en réduisant mieux le fardeau fiscal. Il investirait le troisième tiers (450 puis 900 millions) en éducation, de la maternelle aux post-doctorants. (Notons que la hausse de TVQ compensant la baisse de TPS ne nécessitera pas d’ajustement au remboursement de TPS-TVQ aux contribuables à faibles revenus.) 2) Pour un tiers, de l’entreprise : La réduction de la dette, en réduisant la pression sur la disponibilité du capital, aura un léger effet bénéfique sur les taux d’intérêt, donc sur la capacité d’emprunt, donc sur les coûts de production des entreprises. Il est de toutes façons normal que les entreprises – nullement touchées par l’opération TVQ, mais dont les salariés profiteront d’une baisse d’impôts qui permettra une progression plus lente des salaires, donc un second effet bénéfique sur les coûts de production – participent à l’effort, elles qui le réclament avec force. Dans la foulée des budgets Landry et Marois, le gouvernement actuel a introduit une série de réformes bienvenues de la fiscalité des entreprises, qui comporte en particulier une réduction de plus de moitié du taux de la taxe sur le capital. Au total, le solde de la réforme signifie une baisse de revenu prévisible pour l’État, et une baisse globale de fardeau fiscal pour les entreprises, de 400 millions de dollars par an. Cette réduction, pour des entreprises qui profitent déjà d’un régime fiscal et de coûts de production extrêmement compétitifs (un constat encore réitéré par le dernier rapport comparatif international de KPMG), proposée sans contrepartie sociale, est difficilement défendable en des temps de disette budgétaire . Il serait plus juste de proposer que cette réduction nette de fardeau fiscal pour les entreprises soit repoussée à un moment où la dette québécoise aura atteint la fin du calendrier d’accumulation du Fonds. Ce 400 millions, indexé, serait donc la contribution patronale au Fonds. Le redéploiement du fardeau fiscal des entreprises entre baisse de la taxe sur le capital et autres mesures – pour obtenir un effet fiscal net nul – devrait être négocié avec les associations patronales. On pourrait d’ailleurs prévoir que, la croissance aidant, les revenus supplémentaires de fiscalité d’entreprise au-delà de cet effet nul seront réintroduits en réduction de la pression fiscale ou autre forme d’aide à l’entreprise. 3) Pour un tiers, de l’État et des syndicats du secteur public Le chef du gouvernement devrait s’engager à dégager une troisième somme de 400 millions de dollars, donc d’environ 1% du budget du Québec, pour la verser également au Fonds. Comme les deux autres, la somme sera indexée. L’État et les syndicats du secteur public devraient négocier un plan d’augmentation de la productivité et de la réduction des coûts pour dégager ce 1%, dans le respect des conditions salariales et de travail des employés de l’État. Dans un deuxième temps, cette opération sera facilitée par le rapatriement des fonctions gouvernementales fédérales lors du passage à la souveraineté. 4) Un « quatrième tiers » (difficilement quantifiable) proviendrait d’un effort accru de lutte contre le travail au noir et l’évasion fiscale. Lier le paiement de ces sommes à la réduction de la dette est doublement efficace : symboliquement, et pour lever les dernières inhibitions dans la lutte contre les fraudeurs. Pour les fins de notre calcul, j’établirai à 100 millions le revenu supplémentaire provenant de cette source pour l’an un et l’indexerai par la suite. Cela signifie donc un dépôt annuel de 1,3 milliard par an dans le Fonds des générations. Une évaluation fondée sur une prédiction de rendement de la CDP conservatrice à 9,4 % (rendement moyen des dix dernières années de la CDP, utilisé par le budget Audet), un taux d’inflation de 3% et l’introduction, à l’année 5, de la seconde tranche d’augmentation de TVQ conséquente à la baisse de la TPS, permet de prévoir un dépôt net à la dette du Québec, en 2027, de 113 milliards de dollars (sur une dette qui serait alors de 187 milliards). Si on applique à la dette québécoise et à son PIB les prévisions à long terme émises en 2002 par le Conference Board (et qu’on les prolonge de sept ans, suivant la tendance indiquée) (1), on constate que le remboursement, après 20 ans donc en 2027, d’une part de la dette avec le Fonds réduirait le ratio dette/PIB du Québec de 34% sans le Fonds à 13% avec le Fonds. Sans pouvoir présumer de l’évolution à long terme des ratios dette/PIB des autres provinces et autres nations de l’OCDE, les mesures actuelles montrent qu’au niveau de 13%, le ratio québécois serait le troisième plus faible au Canada (la moyenne est de 25%) et le deuxième plus faible des pays de l’OCDE (où la moyenne est de 47,3%) (2). Mais il faut introduire la part québécoise de la dette canadienne, à hauteur de 18,2% selon les calculs des Finances du Québec souverain (reprenant ceux de la Commission Bélanger-Campeau). Contrairement à ce qu’on peut penser, le remboursement rapide de la dette canadienne ne modifie pas significativement l’impact à long terme, selon que l’on hérite de cette part en 2007-08 ou en 2008-09 ou en 2009-10 (3) . Dans les trois cas, le rapport dette PIB d’un Québec souverain passerait de 50 à 50,4 % sans le Fonds à 29,1 à 29,5 % avec le Fonds. À 29,5%, le rapport dette/PIB d’un Québec souverain en ferait, aux niveaux actuels, le 10e pays le moins endetté de l’OCDE, (sur 30) la moyenne étant de 47,3%. Cela en ferait également un pays moins endetté que n’importe lequel des pays du G7 (sauf sans doute le Canada à ce moment-là), dont le niveau moyen du rapport dette/PIB est en ce moment de 62,6%. Comme le note le budget Audet, la constitution d’un Fonds a un effet bénéfique bien avant son échéance. La cote de crédit du Québec s’en trouverait améliorée, ce qui diminuerait les coûts de financement de la dette (et des autres dettes publiques québécoises : Hydro, villes, commissions scolaires) dans l’intervalle. Et les tarifs d’Hydro ? Des propositions d’utilisation de la rente d’Hydro Québec circulent par ailleurs pour financer un Fonds de ce type. Il existe là, en effet, un gisement de richesse. Je crois que cette richesse serait beaucoup mieux utilisée si les Québécois payaient en effet leur électricité au prix du marché, en échange d’une réduction simultanée de leur fardeau fiscal et de hausses simultanées des prestations pour les plus démunis. Mais cette opération devrait à mon avis être menée d’un coup et se solder dans un premier temps par une opération blanche pour le consommateur et pour l’État. Évidemment, les économies d’énergies rapidement générées augmenteraient et le revenu disponible des citoyens et les profits d’Hydro, qui pourrait exporter l’énergie ainsi dégagée. Si on annonçait un an à l’avance que les tarifs vont grimper et que le fardeau fiscal va chuter significativement au, disons, premier avril 2008, ce la provoquerait un mini-boom de la rénovation, les consommateurs anticipant la hausse et voulant immédiatement réduire leur consommation. Le PIB y gagnerait cette année-là. En prime, la compétitivité fiscale du Québec en serait grandement améliorée. Mais je ne crois pas que cette opération doive être liée au remboursement de la dette, notamment parce qu’elle fait reposer sur les seuls consommateurs un effort qui doit être mieux réparti, comme je le propose plus haut, entre les citoyens par la hausse de la TVQ, les entreprises par le renoncement à une baisse de fardeau fiscal de 400 millions, par l’État et les syndicats du secteur public devant trouver 1% du budget de l’État, et finalement par les fraudeurs qui doivent payer leur part. Chacun paie, chacun gagne, la maison fiscale du Québec est remise en ordre pour la prochaine génération et pour le plus grand de ses défis : la souveraineté. _____________________________ NOTES: 1-Selon les prévisions d’augmentation de la dette québécoise et du PIB faites jusqu’en 2020 par le Conference Board of Canada dans son document Projection des équilibres financiers des gouvernements du Canada et du Québec publié en février 2002 à la demande de la Commission sur le déséquilibre fiscal du Québec. Les chiffres ont été projetés jusqu’en 2007 par l’auteur de cette note. Une nouvelle projection serait indiquée. (voir http://www.desequilibrefiscal.gouv.qc.ca/fr/pdf/board_fr.pdf ) 2-Voir les données de 2003 sur le site de l’OCDE : http://ocde.p4.siteinternet.com/publications/doifiles/012005061T025.xls 3-Pour l’estimation de l’évolution de la dette canadienne, on a utilisé les projections produites par le Conference Board en 2004 pour le Conseil de la fédération. Ces projections cessent en 2015, j’ai prolongé mécaniquement la tendance pour la suite. La dette canadienne étant déjà légèrement plus faible que ce qu’avait prévu le Board, le résultat devrait être légèrement plus favorable au Québec.