Techno

Aidez l’OQLF à franciser cinq mots technos

Quelles sont vos suggestions en français pour selfie stick, digital afterlife, webrooming, binge watching et unboxing ?

«J’ai pris une photo avec un selfie stick en hommage à mon ami passé dans la digital afterlife, puis j’ai fait un peu de webrooming avant de binge watcher des vidéos d’unboxing sur YouTube.»
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Cette phrase — alambiquée, il est vrai — pourra bientôt être prononcée en français… en partie grâce à vous. Sur les 16 termes technos à franciser soumis par les lecteurs et journalistes de L’actualité, l’Office québécois de la langue française (OQLF) a en effet retenu selfie stick, digital afterlife, webrooming, binge watching et unboxing.

La sélection n’a pas été effectuée à la légère. «Nous avons appliqué les mêmes critères que si ces mots avaient été proposés via notre formulaire en ligne», explique Xavier Darras, coordonnateur de la production terminologique à l’OQLF.

Première étape : s’assurer que le besoin s’avère réel. Après tout, franciser un mot que personne n’utilise serait un exercice futile.

Les suggestions de L’actualité ont donc été comparées aux données des six derniers mois du Grand dictionnaire terminologique, l’outil en ligne où l’OQLF recense les termes francophones appropriés pour désigner les concepts nouveaux. Plus un mot non répertorié y est recherché, plus il sera traité en priorité par l’institution publique.

Dans notre liste, le mot glanceable n’a ainsi été cherché qu’une seule fois — par moi. Visiblement, la demande n’est pas très forte pour ce terme, qui qualifie un objet duquel on peut tirer des informations en un coup d’œil (comme une montre intelligente).

À l’opposé, binge watching et son équivalent, binge viewing, ont généré 26 occurrences. Un succès suffisant pour que l’OQLF s’intéresse à l’écoute en rafale des épisodes d’une série télé.

Les 22 recherches pour selfie stick, cet appareil qui permet de tenir son téléphone intelligent à quelques mètres pour prendre des photos — généralement de soi —, de même que les 16 pour webrooming (soit l’action de magasiner un produit en ligne avant de l’acheter en boutique), ont également permis à ces mots de figurer parmi les finalistes.

La seule popularité ne suffit toutefois pas : l’OQLF ne veut pas créer des mots pour voir ceux-ci devenir désuets une fois la mode passée. «Ce critère n’est pas toujours facile à évaluer, mais entre deux dossiers à traiter, nous privilégions celui qui nous semble le moins éphémère», indique Xavier Darras.

Par exemple, plusieurs variantes de selfie ont vu le jour récemment, dont shelfie, où les gens photographient leur bibliothèque, et smelfie, où des papas capturent leur grimace tandis qu’ils changent la couche nauséabonde de leur petit. «Des jeux de mots qui auront probablement une courte durée de vie», croit le linguiste. Notre suggestion de franciser groufie, un égoportrait de groupe, et vifie, un égoportrait en vidéo, ont donc été mises de côté.

Unboxing, lui, semble être là pour durer. Ce phénomène, qui consiste à se filmer en ouvrant l’emballage d’un produit, puis à en diffuser le résultat en ligne, est né dans le milieu techno. Loin de se tarir, la pratique s’est répandue notamment auprès des enfants avides d’œufs-surprises. D’où l’importance de lui trouver un équivalent français.

Même chose pour digital afterlife. Plusieurs personnes se demandent ce qu’il advient de leur vie numérique après leur décès : les médias en parlent depuis des années, et des entreprises offrent même des services de succession numérique. Bref, il est temps de franciser ce concept.

Like-bait n’a pas eu droit au même sort. Ce mot, qui désigne du contenu créé uniquement dans le but de générer des «J’aime», est spécifique à une société : Facebook. Or, l’OQLF ne traite pas la terminologie propre à une entreprise, aussi grande soit-elle.

Parfois, la création d’un nouveau mot n’est tout simplement pas la bonne piste à suivre, «surtout lorsque ceux-ci ont une faible charge sémantique», dit Xavier Darras. C’est le cas d’une de nos suggestions, solutionism. Même en anglais, ce mot nécessite une explication : il s’agit de la croyance selon laquelle tout problème a une solution technologique.

Plusieurs lecteurs ont également proposé de franciser smartphone, bien que l’OQLF recommande déjà «téléphone intelligent». «Ce n’est pas un instrument “intelligent”: il ne réfléchit pas par lui-même», écrit Laurent Lessard sur Facebook. «C’est un «calque “cheap” de smartphone», renchérit Claude Robert sur le site de L’actualité. «Par respect pour l’intelligence, on doit faire un effort pour mieux traduire ce terme», ajoute-t-il.

Lorsque l’OQLF s’est penché sur le mot smartphone en 1997, le qualificatif «intelligent» était déjà «très répandu pour désigner des objets qui collectent des données et effectuent des actions de manière autonome, rappelle Xavier Darras. On parlait déjà de ville intelligente, de maison intelligente, de voiture intelligente…» Une définition qui était aussi reconnue par Le Petit Robert et Le Petit Larousse à l’époque.

Téléphone intelligent était donc un choix naturel «qui est depuis passé dans l’usage», souligne Xavier Darras. Notez que si vous voulez être original, l’institution publique suggère trois autres termes, dont «ordiphone». Depuis 2009, la Commission générale de terminologie et de néologie, en France, propose quant à elle «terminal de poche».

Aujourd’hui, vous avez le privilège de faire part de vos suggestions à l’OQLF avant que ses linguistes francisent selfie stick, digital afterlife, webrooming, binge watching et unboxing. Soyez créatif et soumettez vos idées en cliquant sur la boîte «Laisser un commentaire» ci-dessous. D’avance, merci !

 

Les mots à franciser suggérés par les lecteurs et journalistes de L’actualité

Mot

Définition

Glanceable Caractéristique d’un objet duquel on peut extraire des informations en un coup d’œil.
Like-bait Contenu créé spécifiquement pour générer des «J’aime» sur Facebook.
Solutionism Croyance voulant que tout problème ait une solution technologique.
Reverse showrooming ou webrooming Magasiner en ligne avant d’acheter en magasin.
Smartphone Téléphone intelligent.
Binge watching ou binge viewing Regarder les épisodes d’une série en rafale.
Vifie Égoportrait en vidéo.
Groufie Égoportrait de groupe.
Teledildonics Le secteur des objets sexuels connectés.
Listicle Article rédigé sous forme de liste.
Digital afterlife La vie sur les réseaux sociaux après sa mort.
Photo bombing Saboter volontairement une photo en s’insérant dans le cadre.
Cupertino effect Tendance des autocorrecteurs à remplacer des mots avec des termes inappropriés ou erronés.
Unicorn Jeune pousse (startup) dont l’évaluation dépasse le milliard de dollars.
Unboxing Se filmer en ouvrant l’emballage d’un produit, puis diffuser le résultat en ligne.
Selfie stick Appareil qui permet de tenir son appareil intelligent à quelques mètres afin de prendre des photos — généralement de soi.

[Correction : la version originale de ce billet mentionnait que le mot «téléphone intelligent» avait été proposé par l’OQLF en 2010 plutôt qu’en 1997. Nos excuses.]

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À propos de Marc-André Sabourin

Journaliste indépendant, Marc-André Sabourin collabore à L’actualité depuis cinq ans, où il écrit régulièrement sur la technologie et l’entrepreneuriat. Il est coauteur du livre Dans les coulisses d’Enquête et siège au Conseil de presse du Québec. On peut le suivre sur Twitter : @MA_Sabourin.