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Chronique de char, d’activité père-fils et d’énergie électrique

« Je suis aussi un peu tanné, parce que ça fait tout de même 90 minutes passées sur des pneus stupides pour éviter 30 minutes au Canadian Tire… » Le billet d’Alain Vadeboncœur.

Inspirés par le beau temps et un passage filial à la maison, nous y allons d’une activité père-fils, la cérémonie de la pose des pneus estivaux. Comme ils sont déjà montés sur jantes et que je suis tout de même urgentologue, tout devrait bien aller. Je sais que c’est un peu tard, mais je ne les change jamais avant le remisage du sapin de Noël à l’entrepôt, effectué seulement cette fin de semaine.

Le mécano en herbe en pleine action — je sais, il me reste un peu de ménage à faire dans le garage, ma blonde me le dit tous les samedis.

Fils me rappelle d’abord que toutes les combinaisons ne sont pas possibles. Les deux dernières années où il s’en est chargé — conduisant surtout la voiture à un garage de la région —, les roues avant couinaient pour des raisons mystérieuses, ce qui a justifié plusieurs permutations pour finalement trouver la bonne. Il me semble qu’il s’agit de bien faire les choses. On verra.

D’ailleurs, sur un autocollant apposé du côté du conducteur, il est écrit d’installer les 195 mm en arrière et les 185 mm en avant. Respectons les instructions et ça sera un jeu d’enfant, mais fils est dubitatif. Examinant mes pneus d’été avec autant d’attention que je le fais pour mes patients, j’identifie prestement les 185 et les 195. Alors, action.

Positionnons le char en travers de l’entrée (pour qu’il ne se mette pas à rouler avec nous dessous), prenons le jack, localisons l’appui et soulevons l’arrière-droite, dévissons les boulons, retirons le pneu d’hiver et plaçons le pneu d’été, 195 comme il se doit. Aussitôt dit, aussitôt fait.

Tiens, un des boulons semble vouloir tourner plus longtemps que les autres. Je me demande si ça se « strippe » ou pas, un boulon de roue. Fils pense que non. Mon voisin, par contre, me conseille de ne pas serrer trop fort afin de ne pas péter ledit boulon. À suivre.

Derechef pour l’arrière-gauche, on lève, dévisse, enlève, pose (du 195), revisse, c’est impeccable. Je me sens devenir un vrai pro. Mais j’y pense, la rotation des pneus, c’est important ou pas ? Quand on peut juste mettre du 195 en arrière et du 185 en avant, on fait quoi ? Rien dans le manuel, non plus sur le Web. Alors bon, on les met à la même place que l’an dernier, suggère fils. Soit.

Sur cette lancée, avec en main ma nouvelle croix machin chromée fraîchement achetée, que je manipule avec autant d’aisance qu’une lame de laryngoscope, j’attaque seul à l’avant-droite, donc lève, dévisse, défais, pose (185 cette fois), revisse, descends. Et sans même une pause, on attaque l’avant-gauche dans la même séquence, bing, bang, bing, on vérifie les boulons, ça produit le petit « cric » final pour chaque boulon et voilà !

Activité père-fils concluante. Et en 25 minutes chrono, je m’impressionne. Ça ne vaut vraiment pas la peine d’aller perdre du temps au garage pour ça. Reste à replacer l’auto dans le bon sens. J’allume le moteur (silence, mais je roule électrique, ne l’oublions pas), embraye à reculons et vict… couinement strident ! Oups.

Tout s’explique… ou pas

Pas de panique, il y a une explication pour tout, suffit de la trouver. Fils me regarde en rigolant : « Exactement ce qui est arrivé l’été dernier ! » Au son, ça venait de l’avant-droite. J’examine et, à l’évidence, un machin dont j’ignore le nom appuie sur la jante — enfin, me semble que ça s’appelle une jante. Par contre, à l’avant-gauche, aucun frottement. Mystère. Pourtant, c’est la même roue, le même pneu, la même position.

Vue rapprochée du machin qui frotte sur le truc.

L’été dernier, le gars du garage avait permuté deux fois les pneus avant de trouver la bonne combinaison ne couinant pas, puis j’ai roulé six mois dessus sans bruit, ça devait aller. Il faut donc refaire une permutation, mais comment ?

Après mûre réflexion, je suis tout de même un scientifique, j’ai la solution : si ça coince ainsi en avant avec le 185, mettre le 195 réglera le problème, puisque le pneu est plus gros. Fils opine. Ils ont juste dû se tromper d’autocollant.

Il faut donc permuter les pneus avant-arrière de chaque côté, ce qui requiert évidemment deux jacks — j’espère qu’ils sont solides. On commence par l’arrière-gauche, où le quatrième boulon, celui-là même qui vissait mal, est encore plus dur de la dévisse. Je ne vous dis pas les mots utilisés sur place, il s’agit d’un vocabulaire trop estival pour la présaison.

Au bout de mes peines, le boulon maudit confirme qu’il a l’air d’avoir changé de filetage et je soupçonne fils d’y être allé fort au début, mais il le nie. Au fait, la tige aussi a l’air maganée pas à peu près.

À l’avant-droite, on relève, retire le 185, effectue une permutation vers l’arrière, et revisse l’avant puis l’arrière. Le boulon « strippé » me fait sacrer de nouveau, mais je constate avec satisfaction que je prends de la vitesse. Je me sens dans mon élément, même si je commence à relativiser le temps gagné en n’allant pas au Canadian Tire.

L’auteur en pleine réflexion philosophique sur l’importance de changer soi-même ses roues pour consolider le sens de la vie.

Reste le côté gauche, je vous épargne les détails, mais en résumé, bing, bang, double jack, permutation avant-arrière 185-195, pouf, fini. Je démarre fièrement, retire le frein à main, puis roule. Ou pas ! C’est que ça couine l’enfer de nouveau et je vous fais grâce du vocabulaire technique utilisé.

J’éteins, sors, contourne et examine mon patient récalcitrant à mes bons soins. Mystification, le problème est maintenant à l’avant-gauche, le même machin frotte encore. Le 185 frottait à l’avant-droite, je l’ai remplacé avec un 195 et ça refrotte, mais à l’avant-gauche. J’essaie de rationaliser, sans succès. C’est l’effondrement de ma théorie 185 contre 195 mm.

Je suis aussi un peu tanné, parce que ça fait tout de même 90 minutes passées sur des pneus stupides pour éviter 30 minutes au Canadian Tire. L’activité père-fils tourne en rond, bien que fils rigole franc, ce qui n’est pas entièrement négatif.

Ne pas abandonner

Je me demande alors : mais les pneus d’hiver ? J’examine les pièces anatomiques à gros crampons, pour comparer : deux 185… un troisième 185… et quatre 185 ! Comment me suis-je retrouvé avec quatre pneus d’hiver 185 ?

Je sais : les roues me mentent, c’est un complot. Mon idée, c’est que la roue 185 qui frottait est en réalité une 195 dissimulée sous une fausse identité, alors que la 195 idem frottante en est bien une et doit donc être à l’arrière, comme c’est écrit sur l’autocollant. En même temps, je ne ressens pas d’appel transcendant pour vérifier le tout par une nouvelle permutation qui pourrait finir en cul-de-sac, et ça fait quand même huit roues que je visse et dévisse et j’ai peut-être « strippé une rod », comme on dit couramment.

Assez découragé pour appeler le CAA, comme le suggère ma blonde depuis une heure, je ne suis toutefois pas un lâcheux, sachez-le. Je choisis donc de jouer défensif et remets en avant mes pneus d’hiver. Puis, je roule ipso facto jusqu’au concessionnaire à 70 km de là. D’autant plus que je dois aussi faire réparer une grosse craque dans le pare-chocs, apparue lors d’une rencontre avec un banc de neige.

Fruit de la rencontre entre un pare-chocs et un banc de neige sur une route mal déglacée à 3 h du matin en sortant de l’urgence cet hiver.

Devant ce demi-succès concentré sur le train arrière, je demeure toutefois philosophe. Mais la philosophie ne dure pas longtemps. Arrivé chez Bourgeois Chevrolet à Rawdon, le plus gros vendeur de chars électriques à l’ouest de Terre-Neuve, je tombe sur la Bolt de mes rêves, et j’en profite pour l’essayer.

Il faut savoir que j’en avais réservé une voilà six mois, puis j’avais abandonné temporairement l’idée, encore indécis. Mais ce petit tour de 45 minutes sur les routes autour de Rawdon en pur silence électrique, c’est un vrai charme. La bête est séduisante. Au fait, combien de temps pour en commander une ? Six mois. Ah.

Essayer de résister

Comme je me méfie de moi-même, qui suis un peu impulsif dans certains achats, surtout après un trouble émotif tel celui causé par la cérémonie « difficultueuse » de la pose des pneus, je suis rassuré par ce délai. J’en serai quitte pour repasser à l’automne. Entre-temps, le gars des roues confirme ma théorie : les deux 195 vont en arrière, et les deux 185 en avant, mais un pneu 195 est monté sur une jante 185 et inversement, d’où le frottement. Je le savais !

Oh, mais voilà le vendeur qui revient d’un pas pressant, quelque chose se passe. Une vente a été annulée. Une Bolt est prête ! À prendre telle quelle. Blanche, modèle de base avec quelques trucs en plus. Je vais y jeter un coup d’œil tentateur, repars pour un petit tour, et sens que je vais redevenir impulsif. À ma décharge, il s’agit tout de même de la voiture de l’année en Amérique du Nord, hein.

Je reviens l’œil sans doute pétillant, un grave défaut quand on achète une voiture, de toute manière je suis nul en négo. Il me montre le contrat annulé de l’autre gars, qui semble avoir bien négocié. Y vais-je ? Le vendeur, fin stratège, me confie l’auto pour deux jours, pendant que ma Spark est en réparation. Je pars avec. Dès le troisième coin de rue, je sais qu’elle ne reviendra plus ici.

La voiture de l’année qui ne retournera pas chez le concessionnaire.

Rendu au Château Joliette, où je donne deux jours de formation, j’ai déjà oublié mes mésaventures boulonnières. Même le texto m’annonçant qu’il faut changer le stud et le boulon et que le pare-chocs va coûter une beurrée ne me trouble pas : la conduite électrique agit comme un plaisir compensatoire et le tableau affiche 400 km d’autonomie. Je n’en reviens pas, c’est un aller-retour au chalet !

Je texte le concessionnaire : « Tu peux dire à ton collègue de préparer les papiers pour MA nouvelle Bolt. » Cet été, je monte au chalet en comptant purement sur l’énergie électrique. En attendant, je vais aller montrer la voiture à fils, ça nous fera une autre activité père-fils.

*

Note : l’auteur n’a aucun lien commercial avec Bourgeois Chevrolet de Rawdon, mais il s’agit de sacrés novateurs pour avoir ainsi abordé puis dominé le marché des véhicules électriques… et des Corvette et des gros 4 x 4, mais bon, personne n’est parfait.