Evey: l'intelligence artificielle dans votre maison
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Evey: l’intelligence artificielle dans votre maison

La jeune entreprise montréalaise Evey a créé un cerveau pour les maisons connectées modernes, en collaboration avec l’ETS. Les résultats sont impressionnants.

Il est 6h45. Les rideaux de la chambre à coucher s’ouvrent, des haut-parleurs commencent à jouer de la musique et les lumières du plafond s’allument graduellement. Une voix artificielle se fait entendre : « Bonjour Maxime. Je t’ai tiré du sommeil 15 minutes plus tôt ce matin, le trafic est dense. Ton premier rendez-vous de la journée est à 9h00. J’ai déjà commencé à infuser ton café, il devrait bientôt être prêt.»

Se réveiller avec Evey, c’est un peu se réveiller dans le futur. Evey est une intelligence artificielle intégrée dans une petite tablette posée au mur. Celle-ci est dotée de plusieurs capteurs – caméras, microphones, etc. – et peut contrôler la plupart des objets connectés d’une maison, comme la télé, les haut-parleurs sans fil, les électroménagers connectés, le thermostat et l’éclairage.

L’appareil, qui est toujours à l’état de prototype, est une création d’Evey Innovation, une jeune entreprise affiliée à Centech, l’incubateur de l’École des technologies supérieures (ETS). « J’ai eu l’idée d’Evey il y a maintenant cinq ans, mais ça fait deux ans et demi qu’on travaille sur le projet », explique le président de l’entreprise, Kaeven Martin, rencontré dans ses bureaux.

Les maisons connectées sont l’une des tendances de l’heure dans les nouvelles technologies. C’est un marché qui se limite pour l’instant surtout aux utilisateurs précoces amoureux de gadgets, mais qui pourrait exploser et atteindre une valeur de 53,45 milliards de dollars américains par année d’ici 2022, selon la firme de recherche Zion Market Research.

L’objectif d’Evey Innovation est d’être au cœur (ou plutôt à la tête) de ces maisons. « On a fabriqué un cerveau pour les maisons intelligentes. Nous croyons que c’est l’élément qui manque actuellement pour qu’elles offrent une bonne expérience aux utilisateurs », explique Kaeven Martin.

Le président d’Evey Innovation Kaeven Martin. (Photo : Maxime Johnson)

Dans sa forme actuelle, Evey permet de contrôler plus d’une cinquantaine de marques d’appareils avec sa voix, sur une application mobile ou sur la petite tablette directement. Le véritable intérêt de la technologie est toutefois son intelligence artificielle, qui apprend de nos habitudes et automatise nos routines. Pour ceux qui connaissent la franchise Iron Man, Evey rappelle Jarvis, l’assistant virtuel qui aide Tony Stark dans ses différentes tâches à la maison.

Le potentiel de ces automatisations est énorme. Evey peut ainsi analyser qu’une personne écoute la télé à un certain volume seulement le soir, lorsque tout le monde est couché, et le moduler en conséquence. Elle peut aussi noter (grâce à sa caméra) que quelqu’un aime faire son café en se levant, mais que son conjoint le prend plutôt une trentaine de minutes après son réveil.

« Evey ne va pas faire des ajustements elle-même », prévient toutefois Kaeven Martin. Lorsque l’intelligence fait un apprentissage, elle peut proposer à l’utilisateur de s’adapter si cette automatisation a déjà été prévue (« voulez-vous que je fasse votre café 30 minutes après votre réveil ? »), ou encore renvoyer les données (anonymes) à l’entreprise directement, s’il s’agit d’un nouveau comportement. C’est ensuite à Kaeven Martin et à son équipe de décider si ce comportement sera ajouté au répertoire de l’assistant.

« Nous voulons qu’Evey rende les maisons plus confortables et plus sécuritaires, explique le président. Si on a l’impression qu’un nouveau comportement a l’air intrusif ou qu’il est dangereux, on ne va pas l’ajouter. »

Même si Evey note qu’une personne allume toujours son four connecté le samedi matin, elle ne le fera donc pas automatiquement pour elle par la suite, en raison des risques d’incendie.

Comment ça fonctionne

Un prototype d’Evey. (Photo: Maxime Johnson)

L’assistant personnel Evey repose sur plusieurs technologies différentes. L’appareil est une véritable petite tablette conçue et assemblée à Montréal, qui s’installe dans un boitier d’interrupteur conventionnel. « Dans 90 à 95% des logements, les interrupteurs sont bien placés et offrent une vue sur toute la pièce », explique Kaeven Martin.

Evey est propulsée par le système d’exploitation Android et intègre plusieurs capteurs, comme un détecteur de luminosité, un microphone, une caméra et une caméra infrarouge (pour distinguer les visages la nuit).

Lorsque l’appareil sera lancé, probablement l’an prochain, une version réduite avec uniquement les capteurs sera aussi mise sur le marché, pour étendre la portée d’Evey dans sa maison sans trop faire exploser la facture finale.

Détail intéressant, les caméras sont complètement isolées du système d’exploitation, et fonctionnent avec un processeur indépendant. « C’est une question de sécurité et de vie privée », précise Kaeven Martin. Un peu comme avec les lecteurs d’empreintes digitales des téléphones intelligents, le système n’a donc pas accès à l’image elle-même, mais peut uniquement savoir si une personne est dans la pièce ou non, et qui est cette personne.

Un hacker ne pourrait donc pas avoir accès aux images filmées par Evey, ni même son équipe de développement, d’ailleurs.

Ce n’est pas la seule précaution prise pour respecter la vie privée des utilisateurs. « Toutes les données enregistrées seront accessibles à l’utilisateur, qui pourra les modifier et les effacer », promet Kaeven Martin.

La liste des technologies nécessaires pour qu’un appareil du genre fonctionne bien est longue: reconnaissance vocale, synthèse vocale, reconnaissance du langage, apprentissage profond, intégration avec les produits connectés.

Comment une équipe d’une dizaine de personnes a-t-elle réussi à accomplir tout ceci en deux ans et demi seulement? « Nous faisons beaucoup d’intégration, en utilisant les technologies développées par d’autres, confie Kaeven Martin. Une équipe de 10 personnes ne pourrait jamais créer sa propre technologie de reconnaissance vocale. »

Est-ce que ça fonctionne vraiment?

Evey peut être contrôlé avec la voix ou avec un écran tactile. Crédit photo : Maxime Johnson.

Un prototype fonctionnel d’Evey est installé au sous-sol du Centech à Montréal. On peut interagir avec l’appareil, prétendre de se faire réveiller le matin et contrôler les quelques gadgets installés pour l’occasion.

À première vue, la tablette elle-même est sobre et élégante. « Nous voulions qu’elle soit invisible, mais belle lorsqu’on la regarde », note Kaeven Martin. C’est réussi.

Le contrôle automatisé des appareils fonctionne comme prévu, mais les commandes vocales semblaient capricieuses lors de notre visite.

S’il s’agit d’un problème de microphone ou de reconnaissance vocale (identifier les mots prononcés), il n’y a pas à s’inquiéter, mais si c’est la compréhension du langage qui fait défaut (identifier l’intention derrière ce qui est dit), voilà qui pourrait être plus problématique. Car après Siri, Alexa et Google Home, les consommateurs sont désormais habitués à parler à leurs assistants d’une façon naturelle, et non à l’aide d’une quantité limitée de commandes prédéfinies.

Une grande question demeure toutefois: est-ce qu’Evey peut vraiment apprendre dans le chaos d’une maison? Dans les bureaux de l’entreprise, des affiches d’intelligences artificielles célèbres décorent les murs. Evey rappellera-t-elle l’intelligence du film Her, ou aura-t-elle l’efficacité d’un système automatisé téléphonique des années 1990?

Des affiches d’intelligences artificielles célèbres décorent les murs des bureaux d’Evey Innovation. Crédit photo : Maxime Johnson.

C’est à cette question que tentera de répondre Evey Innovation au cours des prochains mois. Un test contrôlé sera effectué au début octobre dans un condominium inhabité, et d’autres essais à plus grande échelle, dans de véritables logements, seront ensuite réalisés au début 2018.

Evey Innovation devrait d’ailleurs effectuer une ronde de financement prochainement pour s’assurer de pouvoir mettre à terme cette prochaine étape, assembler une équipe de 25 à 50 personnes et démarrer la fabrication du produit final. L’entreprise est épaulée par Deloitte pour cette étape.

Si tout va bien, l’assistant personnel devrait arriver sur le marché l’an prochain. Il ne reste qu’à voir quel sera son QI.