Les négligés de la Stratégie numérique du Québec
Techno

Les négligés de la Stratégie numérique du Québec

Les mégadonnées, la sécurité informatique et les villes (réellement) intelligentes auraient bénéficié d’une plus grande place dans la Stratégie numérique du Québec, estime Maxime Johnson.

Après une grande consultation menée à l’été 2016, le Québec s’est finalement doté cette semaine d’une stratégie numérique. Pour toutes ses qualités, le document dévoilé par la ministre de l’Économie, Dominique Anglade, néglige néanmoins quelques éléments importants d’une société numérique moderne.

La Stratégie numérique du Québec est un document rassemblant sept orientations et sept grandes cibles pour un Québec numérique. Ces cibles touchent différentes sphères de la société, comme l’économie, l’éducation, la santé, les infrastructures et la culture.

Dans l’ensemble, la stratégie est complète, réfléchie et ambitieuse. Presque tous les éléments importants d’une société numérique sont mentionnés, la stratégie a été conçue pour évoluer avec le temps, elle s’accompagne d’une enveloppe de 1,5 milliard de dollars et quelques annonces touchent la cible, comme la création d’un Conseil du numérique, qui pourra aider le gouvernement dans la mise en place de la stratégie.

Un document du genre ne peut forcément pas être exhaustif, mais certains concepts auraient dû y occuper une place plus importante.

Mégadonnées : opportunité ratée

Les mégadonnées sont des données recueillies en continu qui ont une telle ampleur qu’elles nécessitent des moyens informatiques avancés pour les analyser. Il peut s’agir autant des mentions « j’aime » des internautes sur Facebook que de l’état de la circulation minute par minute sur les routes du Québec ou des informations médicales accumulées dans les hôpitaux.

Les mégadonnées représentent pour plusieurs le pétrole du XXIe siècle, une ressource que le Québec pourrait choisir d’exploiter, et qu’il devrait baliser pour éviter les excès des entreprises technologiques qui ont depuis longtemps compris leur importance.

Plusieurs politiques pourraient être mises en place pour les encadrer et maximiser leur exploitation, comme expliqué dans un billet publié plus tôt cette année. Formation de la main-d’oeuvre, élaboration de politiques pour favoriser la valorisation des données dans toutes les sphères de la société, révision du cadre légal, investissements à court et à long terme : la liste est longue.

Les mégadonnées auraient dû avoir une place importante dans la Stratégie numérique du Québec. Au lieu de cela, elles sont surtout mentionnées en lien avec leur utilisation en santé dans un petit encadré. C’est réducteur.

Sécurité informatique : un enjeu à ne pas sous-estimer

La Stratégie numérique du Québec reconnaît l’importance de la sécurité informatique, mais limite dans l’ensemble la réflexion à ce simple constat : « la sécurité des données doit être sans reproche ».

En point de presse après la conférence, Philippe Couillard a d’ailleurs balayé du revers de la main les questions sur la sécurité informatique, arguant que les experts du gouvernement savent ce qu’ils font.

Le premier ministre n’est pas le seul à afficher ce genre d’attitude : le secteur privé adopte souvent un discours similaire, en assumant que le fait d’avoir des ingénieurs responsables du dossier règle de facto le problème.

Ce n’est pourtant pas le cas, comme le démontre le nombre grandissant d’attaques dans le monde. En mai dernier, des informations contenues dans une solution informatique utilisée pour les services d’impression du Centre de services partagés du Québec (CSPQ) ont d’ailleurs fait l’objet d’un bris de confidentialité.

Le Québec a bien une directive sur la sécurité de l’information gouvernementale en vigueur, mais il y a tout de même place à l’amélioration. Dans les faits, les organisations et les entreprises ne comprennent pas toujours leurs obligations et les enjeux reliés à la sécurité informatique. La Stratégie numérique du Québec aurait été l’opportunité parfaite pour que le Québec montre l’exemple dans ce domaine.

Villes intelligentes : au-delà des projets

Les villes et territoires intelligents sont l’une des grandes orientations de la Stratégie numérique du Québec. Même si leur importance n’a pas été sous-estimée, force est de constater que les cibles énoncées par le gouvernement manquent malheureusement d’ambition.

On souhaite en effet qu’ « au moins 75 % des citoyens bénéficient de la transformation numérique des municipalités d’ici cinq ans », une cible qui devrait notamment être atteinte grâce à un appel de projets à venir en 2018.

Cette orientation est beaucoup moins étoffée que les autres, comme on peut le voir dans le raisonnement derrière l’établissement de la cible elle-même :

La cible s’appuie sur une estimation à l’effet qu’actuellement au moins les dix grandes villes de 100 000 habitants et plus que compte le Québec (ce qui correspond à 48 % de la population québécoise) ont entrepris et poursuivent de façon évidente un virage numérique.

Elle s’appuie sur un inventaire sommaire mené sur le Web. Il comprend les populations des dix plus grandes villes du Québec avec l’Ancienne-Lorette, Bromont, Granby, Joliette, Magog, Rimouski, Shawinigan et Saint-Constant, ainsi que la population de la MRC des Sources.

Alors qu’un « indice d’intensité numérique » complexe a été élaboré pour mesurer l’effort numérique des entreprises, les villes intelligentes ont eu droit à une recherche Google. Se pourrait-il que la cible de 75% s’atteigne d’elle-même d’ici cinq ans sans Stratégie numérique? Qui sait.

Une ville qui offre un projet numérique ou qui publie des données sur Internet n’est pas intelligente pour autant.

Le plus grand problème est toutefois l’évaluation elle-même des villes intelligentes. Une ville qui offre un projet numérique (pour suivre l’état du déneigement en direct sur Internet, par exemple) ou qui publie des données sur Internet n’est pas intelligente pour autant. L’intelligence d’une ville se mesure par sa mentalité et ses pratiques numériques au quotidien, et non par la mise en place d’un simple projet.

La Stratégie numérique du Québec n’avait pas besoin d’inclure toutes les politiques numériques à venir au cours des prochaines années. Plusieurs initiatives, notamment en santé et en éducation, doivent d’ailleurs encore être dévoilées, ce qui est tout à fait normal.

Mais un document du genre se doit de mettre en place les balises et les objectifs nécessaires pour poursuivre le virage numérique de la société de la meilleure façon possible. Et ce n’est pas ce qui été fait avec le dossier – important – des villes intelligentes.