Acceptabilité sociale d’Énergie Est: TransCanada part de loin pour l’obtenir

MONTRÉAL – TransCanada a beaucoup de chemin à faire pour que son projet d’oléoduc Énergie Est obtienne une forme d’acceptabilité sociale.

Cette réalité a été illustrée on ne peut plus clairement, jeudi soir, à Lévis, lorsque les travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) ont été de nouveau interrompus durant vingt minutes par des manifestants, cette fois, issus principalement de communautés autochtones.

Cette session portait justement sur l’acceptabilité sociale du projet.

Des chercheurs de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et de l’Université du Québec à Rimouski (UQÀR) ont expliqué que le projet Énergie Est présentait un déficit de crédibilité en raison d’un manque de réponses aux questions sérieuses sur ses impacts et ses risques.

Ils ont également fait état d’un déficit de légitimité — parce que le promoteur avait privilégié une approche fermée et qu’il a longtemps refusé notamment de reconnaître la compétence du Québec — ainsi que d’un déficit de «soutenabilité» en ce sens que le projet s’inscrit en marge de la tendance au virage vers d’autres sources d’énergie que le pétrole.

«C’est certain qu’on part de loin», a affirmé la titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement régional à l’UQÀR, Marie-Josée Fortin. «Le plus difficile dans un processus, quand il y a un bris de confiance, c’est de remonter la côte.»

Le vice-président d’Énergie Est pour le Québec et le Nouveau-Brunswick, Louis Bergeron, n’a pas hésité à faire son mea-culpa.

«TransCanada a reconnu plusieurs faiblesses (…) et c’est la raison pour laquelle l’approche au Québec a complètement changé en fin d’année 2015», a-t-il dit.

«Est-ce qu’il y aura d’autres erreurs dans les prochains mois? Probablement, mais je pense qu’il faut avoir l’humilité et le respect de les reconnaître et de les corriger.»

M. Bergeron s’est longuement étendu sur les centaines de réunions tenues avec les gouvernements locaux, les premiers intervenants, les groupes et comités de citoyens, les organisations non gouvernementales et les communautés autochtones ainsi que sur les nombreuses rencontres avec des propriétaires fonciers vivant le long du trajet.

Geneviève Brisson, chercheuse à l’INSPQ, a cependant prévenu qu’il fallait donner aux citoyens le pouvoir de changer le cours des choses etd’influencer les décisions en plus de leur permettre de toucher à différents aspects autant du côté technique que de la gouvernance et éviter une approche limitée à l’échange d’informations.

«Il ne faut pas regarder seulement à guérir la crainte des gens; les actions pour diminuer les risques qui ne vont que dans le sens de la communication sont pratiquement inutiles et même deviennent des irritants», a-t-elle tranché.

Par ailleurs, la grogne de nombreux fermiers s’est tournée contre l’Union des producteurs agricoles (UPA).

«L’UPA n’a pas demandé aux propriétaires s’ils voulaient le pipeline», a affirmé Karine Audet, une femme qui possède deslots forestiers.

«(Les dirigeants de l’organisation) se sont contentés de négocier derrière des portes closes avec TransCanada une entente-cadre sur l’avenir de toutes les terres touchées par le tracé sans que nous n’ayons de nouvelles par la suite», a-t-elle dénoncé, un reproche qui est revenu avec persistance durant la soirée.

Certains propriétaires fonciers se sont interrogés sur la possibilité d’un droit de refus, ce à quoi M. Bergeron a répondu qu’il serait impossible d’avoir un tracé en zigzag pour tenir compte de toutes les oppositions individuelles.

Un autre intervenant a demandé si TransCanada allait respecter une résolution d’opposition au passage du pipeline, comme celle adoptée la semaine précédente à Saint-Étienne-des-Grès.

Louis Bergeron a affirmé qu’il fallait tenir compte d’un tel signal, tout en racontant avoir vu des municipalités changer d’avis, dans le passé, à la suite de discussions.

«Je ne pense pas qu’une résolution défavorable à ce point-ci doit être considérée comme un point final», a-t-il avancé.

À un citoyen qui disait trouver «très audacieux» de faire passer l’oléoduc près de sources où des embouteilleurs puisent de l’eau, notamment celles d’Amaro à Saint-Cuthbert, de Saint-Justin dans la municipalité du même nom et d’Everest à Saint-Maurice, M. Bergeron a répondu qu’il fallait «prendre toutes les précautions nécessaires pour minimiser les possibilités d’accident», mais que l’entreprise était «d’avis que c’est un risque qui est tout à fait acceptable.»

Par ailleurs, TransCanada n’a pas voulu s’engager à retirer la conduite souterraine lorsque le pipeline arriverait en fin de vie. Un porte-parole a expliqué que le nettoyage complet d’un oléoduc ayant atteint ce stadeétait obligatoire, mais que son retrait dépendait des situations particulières d’un endroit à l’autre.

La session de jeudi soir mettait fin à la première portion des audiences du BAPE sur le projet Énergie Est.

Ces audiences reprendront le 25 avril, alors que la commission entamera une série de rencontres à Montréal, Laval, Québec, Trois-Rivières et La Pocatière.

Contrairement à la première partie qui visait à recueillir des informations et des explications sur le projet, la seconde portion sera l’occasion de déposer des mémoires et d’émettre des opinions et ce, même si l’écrasante majorité des intervenants venus poser des questions ne se sont pas gênés pour exprimer leur point de vue, devant être constamment rappelés à l’ordre par le président de la commission, Joseph Zayed, docteur en santé publique et expert en toxicologie de l’environnement.