AÉCG: la compensation fédérale pour l’importation de fromage jugée insuffisante

MONTRÉAL — Ottawa doit bonifier de manière significative les sommes accordées aux producteurs laitiers pour compenser l’entrée sur le marché canadien de fromages européens.

C’est ce que réclament tant le ministre de l’Agriculture du Québec, Laurent Lessard, que l’Union des producteurs agricoles, alors qu’entre en vigueur jeudi l’Accord économique et commercial global (AÉCG).

Le ministre Lessard a fait valoir, jeudi à son entrée à l’Assemblée nationale, qu’il a fallu moins d’une semaine pour engager les sommes prévues pour les trois prochaines années dans l’enveloppe dédiée aux producteurs laitiers, ce qui a forcé le gouvernement fédéral à cesser d’accepter les demandes avant même qu’un seul kilo additionnel de fromage européen n’ait fait son entrée au Canada.

«Le programme s’est envolé en moins de sept jours au niveau des producteurs laitiers, comme quoi les sommes étaient certainement insuffisantes», a affirmé le ministre.

M. Lessard devait rencontrer son homologue ontarien, Jeff Leal, plus tard jeudi afin de réclamer d’une voix commune une majoration importante de cette enveloppe. Le ministre Lessard n’était toutefois pas encore en mesure de dire combien il entend réclamer, précisant qu’il devait d’abord obtenir davantage d’informations du gouvernement fédéral, des producteurs agricoles et de l’Ontario avant de quantifier ses demandes.

Le traité de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne permet l’importation au pays de 17 700 tonnes supplémentaires de fromage européen. Pour aider l’industrie canadienne — principalement localisée au Québec et en Ontario — à s’adapter à cette intrusion dans un marché sous gestion de l’offre, Ottawa a mis de côté une enveloppe de 350 millions $ sur cinq ans.

De cette somme, 250 millions $ sont destinés aux producteurs laitiers et 100 millions $ iront aux transformateurs et fromagers. Il s’agit cependant d’un montant réservé aux investissements dans la production et non d’une compensation comme telle.

Les transformateurs doivent déposer leurs demandes bientôt et, à cet effet, le ministre Lessard a déjà demandé à son vis-à-vis fédéral, Lawrence MacAuley, de s’assurer que les petits transformateurs aient aussi accès à leur part des sommes fédérales au même titre que les grands.

«On demande au gouvernement canadien de faire attention dans la répartition», a indiqué M. Lessard.

«Il faut qu’il réserve des sommes autant pour les petits, puisque ce sont 60 pour cent des fromages fins qui sont produits au Québec», a-t-il ajouté.

Fausse compensation

L’Union des producteurs agricoles (UPA) se range également derrière cette demande de bonification de l’aide fédérale, mais estime qu’elle ne répond ni aux besoins ni aux engagements d’Ottawa de compenser les producteurs laitiers.

Le porte-parole de la Fédération des producteurs de lait, François Dumontier, rappelle que le précédent gouvernement conservateur avait promis que l’ouverture du marché aux fromages européens serait accompagnée de mesures de compensation afin d’assurer qu’il n’y aurait aucun impact pour les producteurs canadiens.

«Pour nous, quand le gouvernement s’engage, que ce soit le gouvernement Harper ou Trudeau, s’il signe un accord et nous dit qu’il y aura zéro impact, on considère que le gouvernement s’est engagé à compenser les producteurs et ce ne sera pas le cas», a laissé tomber M. Dumontier en entrevue avec La Presse canadienne.

Pour l’UPA, la décision du gouvernement Trudeau de transformer l’enveloppe de compensation en fonds pour l’investissement dans la compétitivité vient rompre l’engagement d’Ottawa. M. Dumontier fait valoir que d’investir dans la compétitivité ne change rien au fait que les milliers de tonnes de fromage supplémentaires en provenance d’Europe viendront prendre une part significative du marché et qu’il faut compenser producteurs et transformateurs en conséquence.

«Ce n’est pas vrai qu’on n’est pas assez compétitifs. Le gouvernement a exproprié une part de notre marché et s’était engagé à compenser cette expropriation-là», fait-il valoir.

L’UPA réclame donc, en sus d’une bonification de l’enveloppe destinée à l’investissement, une compensation réelle pour en arriver au résultat promis initialement, soit un «impact zéro» sur l’industrie.

Par ailleurs, le syndicat agricole se range derrière la demande des transformateurs qui réclament la totalité des permis d’importation de fromages européens. Les règles actuelles prévoient que la moitié de ces permis leur soit accordée, l’autre moitié étant destinée aux détaillants.

Les transformateurs, à l’instar des producteurs, craignent que les détaillants remplacent les produits locaux par des produits importés, ce que les transformateurs locaux ne feraient évidemment pas.

Par ailleurs, M. Dumontier fait valoir que les permis représentent en eux-mêmes une forme de compensation puisque ce sont les transformateurs qui empocheraient les profits générés par l’importation.

Compenser par la conquête

Ottawa n’a donné aucun signe de vouloir bonifier l’enveloppe pour le moment ou de créer un véritable programme de compensation.

Un porte-parole du ministre MacAuley a indiqué par courriel, jeudi, qu’«il n’est pas prévu d’augmenter le budget du programme».

Le ministre du Commerce international, François-Philippe Champagne, qui était au port de Montréal jeudi matin pour souligner l’entrée en vigueur de l’AÉCG, a dit que le fait que l’enveloppe d’investissement était déjà fermée est un signe positif.

«Ça prouve que le programme avait toute sa place et a connu un grand succès», a-t-il affirmé.

Plutôt que de parler de compensation, M. Champagne a plutôt présenté l’AÉCG comme une source de revenus en soi pour les producteurs laitiers.

«Moi, je crois à nos agriculteurs, je crois à la production laitière. (…) Il y a des gens qui parlent aussi d’une opportunité parce qu’on ouvre un marché de 510 millions de consommateurs», a-t-il dit.