ALÉNA: accord ou pas, l’incertitude fait mal aux consommateurs

OTTAWA — Dans presque toutes les circonstances normales, la négociation d’un pacte commercial entre deux États devrait se traduire par des avantages pour les consommateurs, affirment les experts qui suivent de près la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américains (ALÉNA) à Washington.

Après tout, la levée mutuelle de barrières tarifaires devrait se traduire par une concurrence accrue, ce qui normalement se traduit par une offre plus grande pour les consommateurs et, par conséquent, une baisse des prix.

Sauf qu’avec Donald Trump aux commandes de l’ordre du jour du côté américain, certains experts avertissent que l’incertitude qui se dégage de la négociation pourrait nuire aux consommateurs.

«Rien de ce qui se passe actuellement à Washington ne devrait être présenté comme une victoire du point de vue des consommateurs ou du point de vue économique», analyse Dan Ciuriak, conseiller économique et chercheur principal au «Centre for International Governance Innovation».

«C’est du protectionnisme, de la hausse des coûts et de l’incertitude, a-t-il ajouté. Comparé au statu quo, les consommateurs vont être perdants.»

L’exemple le plus frappant concerne l’un des plus gros investissements que font les Canadiens, soit l’achat d’un véhicule.

L’accord préliminaire entre le Mexique et les États-Unis, annoncé lundi dernier, exigerait, s’il est adopté, que 75 pour cent des pièces de tout véhicule vendu en Amérique du Nord soient fabriquées aux États-Unis ou au Mexique.

L’exigence actuelle prévoit qu’environ 62 pour cent des pièces soient produites aux États-Unis, au Mexique ou au Canada.

L’accord comprend également des normes de travail plus strictes, exigeant que 40 à 45 pour cent des pièces des voitures vendues aux États-Unis soient fabriquées par des travailleurs qui empochent au moins 16 dollars par heure.

Si l’objectif des négociations de l’ALÉNA était de simplifier les règles d’origine et de permettre une plus grande intégration et des économies de coûts dans le secteur automobile nord-américain, les consommateurs devraient espérer réaliser des économies, explique Patrick Leblond, professeur de relations internationales à l’Université d’Ottawa.

«Clairement, ce n’est pas ce sur quoi les Mexicains et les Américains se sont entendus», a déclaré Leblond.

Bien que les derniers détails de l’accord ne soient pas encore connus, ce qui a été observé jusqu’à présent indique que les constructeurs automobiles pourraient bientôt avoir à gérer des règles commerciales plus complexes qui vont hausser les coûts de fabrication et nuire aux consommateurs, a-t-il ajouté.

«Il ne semble pas que les prix vont diminuer, et il semble même qu’ils vont probablement augmenter», conclut M. Leblond.

Meredith Lilly, titulaire de la chaire Simon Reisman en affaires internationales de l’Université Carleton, a des doutes sur les théories selon lesquelles un ALÉNA révisé entraînerait des coûts de consommation plus élevés.

Les clauses qui visent à augmenter les salaires des travailleurs de l’automobile, par exemple, n’auront aucun effet sur les consommateurs, croit Mme Lilly.

«L’augmentation des salaires des travailleurs de l’automobile au Mexique est une façon directe pour les États-Unis de rapatrier davantage le secteur manufacturier aux États-Unis, car cela affaiblit l’attrait du Mexique pour la fabrication», soutient-elle.

«Je ne crois pas qu’on va voir de grands changements sur le prix des voitures. Cependant, on verra peut-être moins de mouvements d’usines des deux pays du nord vers le Mexique.»

Toutefois, les consommateurs pourraient voir des avantages dans la modification des règles régissant le commerce des produits laitiers.

Si un nouvel ALÉNA devait éliminer le système de gestion de l’offre du Canada, ce à quoi le premier ministre Justin Trudeau s’est vigoureusement opposé, les prix des produits laitiers pourraient diminuer sous la pression d’une concurrence accrue, croit Mme Lilly.

Mais même dans un tel cas, cela pourrait prendre des années avant qu’on en ressente tous les effets, prédit-elle.

«Si le marché canadien est ouvert, je prévois une très longue période de transition, alors les bénéfices pourraient être très faibles, précise la chercheuse. Il faudrait aussi que les économies de coûts soient refilée (par les producteurs) aux consommateurs, ce qui n’est pas certain.»

Et puis il y a des produits pharmaceutiques.

Une fiche d’information sur l’accord États-Unis-Mexique comprend une clause qui accorderait aux grands fabricants de médicaments une protection de 10 ans sur les médicaments biologiques en plus d’allonger la liste des médicaments couverts par ces protections. Les observateurs de l’industrie mettent en garde que des brevets plus longs entraîneraient des coûts plus élevés.

Au Canada, les produits biologiques, y compris les médicaments anti-inflammatoires tels que Remicade, sont protégés de la concurrence des produits génériques pendant huit ans.

Selon le Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés, l’année dernière, sept des 10 médicaments brevetés ayant enregistré la plus forte croissance des ventes sur le marché canadien des médicaments brevetés étaient des produits biologiques.

Mais l’impact négatif sur le portefeuille des consommateurs canadiens n’est pas seulement le fruit des négociations de l’ALÉNA, insiste M. Ciuriak, qui a déjà été économiste en chef adjoint au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international du Canada.

L’incertitude créée dans le monde des affaires par les agissements de Donald Trump à propos du commerce mondial nuit déjà aux Canadiens et se fera sentir pendant un certain temps, observe-t-il.

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