Québec Cinéma retire le nom de Claude Jutra du gala annuel du cinéma

MONTRÉAL – Le dévoilement, mercredi, de la pièce manquante aux allégations de pédophilie visant Claude Jutra, soit le témoignage d’une présumée victime agressée à partir de l’âge de six ans, a finalement mené à une révision complète de la place du cinéaste québécois dans l’espace public.

Québec Cinéma a annoncé dans les heures suivantes le retrait du nom de Claude Jutra du gala annuel et des prix qui récompensent les artisans du milieu cinématographique.

«C’est évident que la lecture de l’article du quotidien « La Presse+ », le témoignage d’une victime présumée, nous a amenés à prendre une décision beaucoup plus rapidement», a reconnu le président du conseil d’administration de l’organisme, Patrick Roy, en conférence de presse mercredi après-midi.

Le nouveau nom du gala sera décidé «très rapidement», a assuré la directrice générale de Québec Cinéma, Ségolène Roederer, précisant qu’il pourrait s’agir d’une désignation provisoire.

L’organisme avait mis sur pied un «comité de sages» dans la foulée de la publication, mardi, d’une biographie du défunt cinéaste, mais dont les allégations ne reposaient que sur la foi de témoins anonymes.

«On avait choisi de prendre un peu de recul parce que les éléments qui étaient relatés dans le livre ne nous semblaient pas suffisants pour prendre une décision», a indiqué M. Roy, précisant que ce comité n’avait pas eu l’occasion de se réunir à court terme, puisque la publication de l’article par «La Presse+» a précipité les événements.

«Je n’ai pas le goût de me questionner sur la véracité de ce témoignage-là. Ça me semble tout à fait crédible et c’est quelque chose qui m’a profondément ébranlé», a indiqué M. Roy pour expliquer la rapidité avec laquelle la décision a été prise.

Le «comité de sages», auquel participe l’ex-juge Suzanne Coupal, demeurera en fonction pour accompagner l’organisme dans les prochaines démarches, a indiqué Mme Roederer.

Dans la foulée, mais de façon beaucoup plus discrète, l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision a également confirmé à La Presse Canadienne qu’elle retirait le nom de Claude Jutra du prix décerné à un réalisateur pour reconnaître l’excellence d’un premier long métrage. Ce prix est octroyé dans le cadre des prix Écrans Canadiens, autrefois connus sous l’appellation des prix Génie.

Plus tôt mercredi, la ministre de la Culture et des Communications du Québec, Hélène David, qui avait demandé à Québec Cinéma de retirer le nom de Claude Jutra, jugeant la situation «intenable», a aussi demandé à la Commission de toponymie du Québec de lui fournir la liste de tous les lieux publics portant le nom de Claude Jutra afin que les municipalités soient en mesure de la consulter et décider si elles maintiendront ou non les désignations au nom du cinéaste.

Les municipalités emboîtent le pas

Le maire de Montréal, Denis Coderre, a annoncé dès mercredi matin à l’occasion de la réunion du comité exécutif de la Ville qu’un parc portant le nom du cinéaste sur le Plateau Mont-Royal, à l’angle des rues Clark et Prince-Arthur, serait renommé, de même qu’une rue dans l’arrondissement Rivière-des-Prairies—Pointe-aux-Trembles.

«À la lumière de ce qu’on voit ce matin, j’ai toujours dit qu’il ne fallait pas défendre l’indéfendable de toute façon et qu’il fallait réagir promptement, mais de façon factuelle», a déclaré le maire en soutien à la décision de la Ville.

Les maires de Québec et de Lévis, Régis Labeaume et Gilles Lehouiller, ont également annoncé mercredi que les rues portant le nom Claude-Jutra dans leur municipalité — il y en a une dans chaque ville — seraient renommées.

En fin de journée, la Ville de Saint-Bruno-de-Montarville a indiqué qu’elle entreprenait un processus pour retirer le nom Claude-Jutra de son territoire. La Ville modifiera le nom de la rue Claude-Jutra lors de la prochaine séance du conseil municipal, le 14 mars.

La publication de la biographie de Claude Jutra écrite par Yves Lever et son évocation de relations avec des jeunes garçons avait déjà incité des gens du milieu cinématographique à réclamer que le nom de Claude Jutra ne soit plus associé au gala qui célèbre annuellement le cinéma québécois.

À Ottawa, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, s’est aussi dite «bouleversée» par le témoignage de la présumée victime, qui a confié avoir été agressée durant une dizaine d’années.

«C’est extrêmement choquant comme histoire», a dit Mme Joly alors qu’elle s’apprêtait à entrer à la période des questions aux Communes, à Ottawa.

«Oui, j’appuie les décisions. J’appuie non seulement la décision de Québec Cinéma, mais aussi les démarches de Mme David, ministre de la Culture du Québec», a-t-elle ajouté, indiquant du même souffle qu’elle procédait aussi à une révision au niveau fédéral.

«J’ai demandé à mon ministère de voir s’il n’y avait pas des noms, des références à M. Jutra et si c’est le cas, on fera les changements», a assuré Mme Joly.

De son côté, le chef néo-démocrate Thomas Mulcair s’est montré d’une prudence extrême, allant même jusqu’à mettre en doute la décision de changer les noms tant du gala que de rues ou d’autres lieux.

«Il faut aller au fond pour avoir plus d’informations solides pour pouvoir savoir si des suites comme celles-là sont les seules qui sont indiquées dans les circonstances», a déclaré M. Mulcair en sortant d’une réunion de son caucus à Ottawa.

Ironiquement, toute l’affaire survient à la veille de l’ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois, qui se tiennent du 18 au 27 février, un événement au-dessus duquel le spectre de Claude Jutra risque de planer lourdement.

«On a tous l’ambiance plombée et à mon avis, le Québec a l’ambiance plombée», a reconnu Mme Roederer.

«Je pense qu’on est en deuil réellement et que la grande fête du cinéma québécois va vivre ce deuil», a-t-elle soupiré.