La Presse annonce qu’elle devient un OBNL

MONTRÉAL — La Presse se détache de Power Corporation et devient un organisme indépendant à but non lucratif (OBNL), ouvrant ainsi la porte à des dons philanthropiques, à une aide gouvernementale et à un régime fiscal plus avantageux, tout en se mettant à l’abri d’acheteurs éventuels.

Le président du quotidien de la rue Saint-Laurent, Pierre-Elliott Levasseur, a annoncé mardi que «pour assurer son développement, (La Presse) évoluera au sein d’une structure sans but lucratif qui deviendra l’unique actionnaire de La Presse».

«C’est le meilleur des deux mondes», a assuré M. Levasseur en conférence de presse à la suite d’une rencontre avec les employés.

Invoquant le dernier budget fédéral, qui prévoit «étudier de nouveaux modèles pour permettre aux médias de recevoir des dons et du soutien philanthropique», M. Levasseur a fait valoir qu’il était nécessaire de présenter un «nouveau modèle d’affaires» tel que l’invoque constamment la ministre fédérale du Patrimoine Mélanie Joly, parce qu’«il n’y a pas un donateur, il n’y a pas une personne dans la communauté qui va (…) donner de l’argent à La Presse qui est détenue par Power Corporation».

Power Corporation se retire donc comme actionnaire du quotidien, mais non sans lui donner les moyens de prendre son envol; ainsi, le conglomérat versera une contribution de 50 millions $ à la nouvelle entité et assumera entièrement les obligations passées des régimes de retraite.

Par contre, assure M. Levasseur, les lecteurs ne verront aucune différence: «La Presse va continuer de défendre les mêmes valeurs qu’elle a défendues au cours des 50 dernières années: La Presse a toujours défendu les intérêts du Québec et va continuer de défendre les intérêts du Québec», a-t-il affirmé ajoutant qu’aucune mise à pied n’était prévue et que les journalistes, chroniqueurs, éditorialistes et patrons de la salle de nouvelles demeureraient en poste.

La Presse prévoit d’ailleurs mettre à jour et republier un énoncé de mission émis en 1972 dans lequel est détaillée la philosophie du quotidien.

États financiers secrets

M. Levasseur et l’éditeur du quotidien, Guy Crevier, n’ont cependant pas voulu révéler l’ampleur du déficit que présente le régime de retraite des employés.

Ils ont expliqué qu’un autre régime de retraite sera mis en place par la nouvelle structure et que les retraités continueront de recevoir leur pension du fonds assuré par Power, que les employés actifs recevront à leur retraite deux chèques, un du régime détenu par Power et l’autre du nouveau régime et que les futurs employés cotiseront exclusivement au régime de l’OBNL.

Bien que les résultats réels de La Presse demeurent eux aussi secrets — amalgamés avec plusieurs autres entités sous la rubrique «autres filiales» dans les résultats de Power corp — Guy Crevier a cependant tenu à contrer certaines données spéculatives qui ont circulé dans le passé: «Tous les chiffres qui sont avancés par nos concurrents sur l’état de nos pertes, il y a beaucoup de folklore dans ça», a-t-il dit. Selon lui, dévoiler ses résultats placerait l’entreprise en désavantage concurrentiel face à des «compétiteurs géants» comme Québecor et Bell.

Fiducie et transparence

Cela pourrait toutefois changer avec la nouvelle structure. L’OBNL sera en effet chapeauté par une «fiducie d’utilité sociale» qui deviendra l’unique actionnaire de La Presse.

Cette approche réjouit les quatre syndicats de l’entreprise. Leur porte-parole, Charles Côté, a d’ailleurs accueilli «favorablement» l’annonce «dans la mesure où cette structure continue d’assurer l’indépendance de l’information et le maintien des emplois», des assurances fournies par la haute direction, mardi.

Mais surtout, l’occasion est inédite pour les syndiqués d’obtenir les informations financières qu’ils réclament depuis des années: «Toute fiducie d’utilité sociale devrait avoir une pratique de transparence économique et de gestion collaborative sinon participative et, par conséquent, les employés veulent avoir une place au conseil d’administration.»

À la sortie des employés, le journaliste Karim Benessaieh a bien voulu se prêter à une courte entrevue au cours de laquelle il a qualifié ce changement d’«enthousiasmant», tout en reconnaissant que c’était «clairement moins confortable que d’être au sein de Power Corporation»

«Ça ressemble à un parent qui dit: voici 5000 $, prends-toi un appartement, achète-toi un ‘char’», a-t-il évoqué comme analogie.

Fin de la spéculation

La démarche a par ailleurs comme effet collatéral de mettre fin à la spéculation qui courait depuis quelques années sur une éventuelle vente du quotidien.

«Je ne vois pas comment quelqu’un peut acheter un organisme à but non lucratif», a laissé tomber Guy Crevier à ce sujet.

L’un des acheteurs potentiels, l’homme d’affaires et actionnaire de Power Corporation, Graeme Roustan, exigeait de Power Corporation qu’elle se départisse de cet actif en raison des pertes qui y sont associées. Il se disait même prêt à acheter La Presse, rendre l’abonnement payant et recommencer à publier une version en papier.

Guy Crevier a cependant martelé durant la conférence de presse que les analyses de La Presse démontrent sans l’ombre d’un doute que «le modèle des journaux papier est brisé et c’est irréversible» et que d’exiger un prix d’abonnement serait une stratégie qui mènerait à un cul-de-sac.

Rejoint par La Presse canadienne, M. Roustan a déclaré par voie de courriel que la décision de transformer La Presse et de ne pas la mettre en vente «m’indique qu’elle perd tellement d’argent que personne ne l’achèterait».

Là encore, M. Crevier a soutenu que La Presse a retenu 66 pour cent de ses revenus publicitaires tout en coupant ses coûts — notamment en mettant fin au papier — un résultat qu’il qualifie de «formidable», tout en admettant que ce n’est pas encore assez pour soutenir une salle de nouvelles de l’importance de La Presse. «C’est pour ça qu’il faut aller chercher autre chose.»

Transformation «illégale»

La transformation de La Presse en OBNL est toutefois théoriquement «illégale» et nécessite une modification législative de l’Assemblée nationale.

Fait peu connu, l’achat de La Presse par Power Corporation dans les années 60 avait soulevé une vague d’inquiétude et entraîné l’adoption d’un projet de loi privé en 1967, par lequel l’Assemblée nationale se donnait le droit d’intervenir dans le choix d’un futur propriétaire pour «le plus grand quotidien français d’Amérique».

Il faudra donc que les parlementaires adoptent un nouveau projet de loi qui aurait pour effet de rendre caduque la loi 262 de 1967 avant que la transformation ne puisse se concrétiser et, puisque la session parlementaire tire à sa fin, le temps presse.

Réactions politiques

Le premier ministre Philippe Couillard s’est dit prêt à aller de l’avant rapidement, mais n’a pu s’engager sur un appui des partis d’opposition, évidemment.

M. Couillard s’est par ailleurs montré extrêmement prudent face aux futures sources de financement de La Presse: «Je me pose des questions sur l’indépendance perçue des médias (…) Je serais très très prudent avant d’établir une règle par laquelle les gouvernements ou les partis politiques seraient vus comme étant directement à la source du financement des médias.»

Le caquiste François Bonnardel a lui aussi pris garde de se commettre notant que «un OBNL, avec du financement philanthropique, c’est un modèle qui est complètement différent. On l’évaluera quand ce sera mis en place». Il a par contre reconnu d’emblée que la situation des médias écrits «est extrêmement grave; les médias écrits sont en crise et c’est extrêmement difficile», d’où la nécessité pour les gouvernements d’y regarder de plus près.

Le chef du parti québécois, Jean-François Lisée, a précisé qu’il rencontrerait mercredi les représentants du quotidien pour discuter des détails du projet en vue d’une éventuelle abrogation de la loi de 1967.

«Un quotidien important à Montréal, qui prend des moyens pour survivre, c’est une bonne chose, a dit M. Lisée. Je veux plus de médias, pas moins de médias. Donc on verra si la stratégie qui est annoncée permettra de le faire. Je l’espère.»

À Ottawa, pendant ce temps, la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, s’est réjouie de voir que Power verserait 50 millions $ pour lancer le nouvel OBNL et assumerait les obligations du régime de retraite, mais elle a été incapable de dire si le nouveau modèle proposé par La Presse était ce qu’Ottawa recherchait.

«On reconnaît qu’il y a une décision qui a été prise par La Presse et on la respecte (…) On est prêt à explorer des nouveaux modèles pour permettre les dons philanthropiques aux médias. Et donc, on va continuer de travailler avec La Presse et avec les autres médias pour s’assurer de voir comment on peut mettre en œuvre ces nouveaux modèles-là», a-t-elle lancé dans les corridors du Parlement.

Elle n’a pas été en mesure de dire si les 50 millions $ versés par Power corporation étaient eux-mêmes déductibles d’impôt, se contentant de dire qu’elle étant «en train d’explorer le tout» et que des réponses viendraient «au moment où on va avoir des annonces à faire à ce sujet-là».