Après l’accord à la COP15, Ottawa doit maintenant travailler avec les provinces

MONTRÉAL — Maintenant que le monde s’est entendu pour un nouvel accord visant à protéger ce qu’il reste de la biodiversité de la planète, des observateurs soulignent que les différents ordres de gouvernement au Canada doivent maintenant mettre l’épaule à la roue.

Dans un bref entretien avec La Presse Canadienne dans les couloirs du Palais des Congrès lundi soir, le ministre de l’Environnement du Canada, Steven Guilbeault, a indiqué qu’il avait le sentiment du devoir accompli.

«On parle de moment historique, alors je pense qu’on a fait des progrès de géant, des pas de géant au cours des derniers mois et particulièrement des derniers jours», a-t-il affirmé.

La conclusion d’un accord entre les nations réunies comportant quatre objectifs et 23 cibles a été annoncée tôt lundi matin. 

Les objectifs comprennent la protection de 30 % des aires terrestres et marines de la planète d’ici 2030, ainsi que la mobilisation d’au moins 200 milliards $ par an en financement national et international lié à la biodiversité, provenant tant du secteur public que privé.

La déclaration prévoit également un engagement à réduire les subventions jugées nuisibles à la nature d’au moins 500 milliards $ d’ici 2030. Les nations développées s’engagent aussi à fournir aux pays en développement au moins 20 milliards $ par an d’ici 2025 et 30 milliards $ par an d’ici 2030.

Le nouvel accord porte le titre de «Cadre mondial de la biodiversité Kunming-Montréal» en référence aux villes hôtes officielles de la Chine et du Québec.

«Si, dans sept ans, nous avons accompli ce qu’il y a dans cet accord, nous vivrons sur une planète vraiment différente, ce sera un changement majeur», a indiqué le coprésident du groupe de travail sur le cadre mondial de la biodiversité, le Canadien Basil Van Havre, lundi après-midi.

Pour le ministre Guilbeault, il faut dès maintenant travailler à mettre en place le Cadre mondial de la biodiversité.

«On va travailler en fait, on a déjà commencé à y travailler ce soir et le projet de loi sera déposé en 2023. Parallèlement à ça, on va travailler aussi avec nos partenaires autochtones, les provinces et les territoires.»

Ottawa peut faire des promesses internationales, mais ce sont les provinces et les territoires qui contrôlent les activités qui ont le plus d’impact sur les écosystèmes comme l’agriculture, la foresterie et le développement des ressources, a souligné Melanie Snow d’Ecojustice.

«Les provinces et les territoires ont la plus grande compétence en matière de protection de la biodiversité», a-t-elle déclaré. 

Ottawa pourrait avoir du mal à mettre en place la protection de 30 % du territoire si les autres ordres de gouvernement, y compris les Premières Nations, ne sont pas d’accord.

«C’est réalisable si tous les ordres de gouvernement s’unissent», a déclaré Sandra Schwartz de la Société pour la nature et les parcs du Canada.

«Le Québec tiendra ses promesses!»

En ouverture de la COP15, le premier ministre François Legault s’était engagé à atteindre l’objectif phare de ce qui est désormais appelé l’accord de Kunming-Montréal sur la biodiversité, c’est à dire la protection de 30% des territoires d’ici 2030.

Lundi matin, il a indiqué que le Québec tiendra ses promesses.

«Tellement fier du nouveau cadre mondial sur la biodiversité adopté par 196 pays à la COP15. Un moment historique chez nous, à Montréal! Maintenant, tout le monde doit travailler pour avoir des résultats concrets. Le Québec tiendra ses promesses!»

Le ministre de l’Environnement du Québec a également commenté l’adoption de l’accord.

«Le monde s’est donné son « moment Montréal », un cadre ambitieux pour la protection de notre patrimoine naturel. Nous devons tous nous en réjouir.  Maintenant, au travail pour le mettre en œuvre!», a écrit Benoit Charette.

Le nouveau pacte pour la biodiversité appelle également le monde à supprimer au moins 700 milliards de dollars de subventions qui dégradent la biodiversité, souvent celles qui vont à des industries comme la foresterie, l’agriculture et la pêche. Cela obligera les gouvernements canadiens à reconsidérer les politiques dans tous les ministères, pas seulement les ministères de l’Environnement, a déclaré Sandra Schwartz.

«S’il existe des incitations fiscales qui sont préjudiciables aux zones qui peuvent avoir une biodiversité clé, nous voulons nous assurer que ces subventions ne se poursuivent pas.»

Une nouvelle législation devra être élaborée pour intégrer la COP15 dans la loi canadienne, a déclaré Melanie Snow. Une législation similaire existe déjà pour les objectifs climatiques.

Selon elle, la rédaction des nouveaux projets de loi obligera les ordres de gouvernement à s’asseoir ensemble et à déterminer comment l’accord COP15 sera mis en œuvre. Elle a souligné que ce sera l’occasion pour les dirigeants de décider quels types de développement seront autorisés et si certaines zones devraient être interdites, avant les propositions à venir.

«Ce que nous voyons souvent, c’est qu’il y a une tension lorsque le gouvernement fédéral intervient au dernier moment», a ajouté Melanie Snow.

Entente ambitieuse et quelques objections

Vers 3 heures 30 lundi matin, le ministre chinois de l’Environnement, Huang Runqiu, a donné un coup de marteau symbolique et déclaré que l’accord devait être conclu, provoquant une ovation dans une salle où les délégués des 196 pays étaient réunis.

«C’est un moment historique», a déclaré Huang Rungiu.

Le coup de marteau symbolique de Huang Rungiu, président de la COP5,  est intervenu quelques minutes après que le représentant de la République démocratique du Congo (RDC) a indiqué que son pays ne pouvait pas soutenir l’accord, en raison d’inquiétudes concernant la manière dont le financement fonctionnera.

«La RDC n’est pas en mesure de le soutenir dans son état actuel», avait déclaré un représentant du pays.

Cela a conduit un certain nombre d’autres délégués africains, notamment de l’Ouganda et du Cameroun, à s’y opposer. Le représentant de l’Ouganda a accusé Huang Rungiu d’un «coup d’État» contre les pourparlers sur la biodiversité.

Le délégué du Cameroun a déclaré que le ministre Huang avait «tordu la procédure» et fait passer tout l’accord par la force.

En conférence de presse lundi matin, le porte-parole du Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique a tenu à apporter des précisions sur la notion de consensus.

«Le consensus ne signifie pas qu’un seul parti peut bloquer le processus. Pour arriver à un consensus, il y a des consultations, des discussions, il y a la reconnaissance des différentes opinions, et dans le cas où il y a des objections fortes, il est possible de les reconnaître dans le rapport, de les noter dans la décision, et de continuer le processus», a indiqué David Ainsworth, en précisant que la présidence de la COP prend note des inquiétudes de la RDC. 

«D’un point de vue procédural, l’adoption de la déclaration est complètement légale», et la RDC «n’a formulé aucune objection formelle», selon le porte-parole de l’organisation onusienne.

Lors d’une plénière lundi soir, le président de la COP15, Huang Runqiu, est allé à la rencontre de la ministre congolaise de l’Environnement, Eve Bazaiba, et lui a serré la main.

Celle-ci a ensuite indiqué que «jusqu’à la COP16, nous osons croire que nous serons entendus».

Mme Bazaiba a déclaré aux délégués réunis que bien que son pays soutienne de nombreux objectifs de l’accord, il continue d’avoir des «réserves» sur le financement et la mobilisation des ressources, et a demandé que ces préoccupations apparaissent dans le rapport final de la conférence.

«Nous souhaitons bonne chance à ce processus et resterons ouverts à toute discussion constructive à l’avenir», a-t-elle déclaré. Après son discours, M. Huang l’a remerciée et, par l’intermédiaire d’un traducteur, a exprimé «une immense appréciation personnelle pour son leadership».

Victoire majeure

Le Réseau action climat Canada (RAC) voit dans l’accord final une «victoire majeure» pour la justice en matière de biodiversité. 

«Ce cadre mondial représente une obligation de résultat pour le Canada pour qu’on s’attaque aux causes sous-jacentes des crises de la biodiversité et du climat. Avec les extinctions massives auxquelles nous assistons, la disparition rapide des lieux et des espèces qui nous tiennent à cœur et dont nous dépendons, l’accord Kunming-Montréal doit nous mener vers une nouvelle ère de transformation et de solidarité», a commenté le directeur de la diplomatie climatique internationale, Eddy Pérez, dans un communiqué. 

Un accord non contraignant

L’accord n’est pas juridiquement contraignant et tout pays peut choisir de ne pas suivre les objectifs s’il ne le souhaite pas.

Lundi après-midi, le coprésident du groupe de travail sur le cadre mondial de la biodiversité Basil Van Havre a expliqué que malgré la nature non contraignante de l’accord, celui-ci prévoyait «la création d’un système de planification et de rapports beaucoup plus robustes», que les accords précédents. 

Les pays devront notamment faire part de leur progression vers l’atteinte des cibles en respectant un calendrier «qui a été âprement discuté», a souligné Basil Van Havre.

Le RAC autant que le WWF et la Fondation David Suzuki appellent la société civile à continuer de se mobiliser pour s’assurer de la mise en œuvre des engagements par les gouvernements. 

«L’accord représente une étape majeure pour la conservation de notre monde naturel, et la biodiversité n’a jamais été aussi élevée dans les intentions politiques et économiques, mais il peut être compromis par une mise en œuvre lente et l’incapacité à mobiliser les ressources promises», a souligné Marco Lambertini, le directeur international du Fonds mondial pour la nature.

De son côté, la Fondation David Suzuki promet de «travailler pour que le Canada respecte son engagement» envers la déclaration et sur «une loi sur la responsabilité pour assurer des progrès immédiats et mesurables».

L’accord final est intervenu après près de deux semaines de négociations entre 196 pays qui font partie de la Convention des Nations unies sur la biodiversité. Ceux-ci travaillaient sur un nouvel accord pour arrêter la destruction humaine de la nature et commencer à restaurer ce qui a déjà été perdu.

Les Nations unies affirment que les trois quarts des terres du monde ont été altérés par les activités humaines et qu’un million d’espèces risquent de disparaître au cours de ce siècle.

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