Alliance NPD-libéraux: déchirer l’entente comporte des risques

OTTAWA — Les troupes de Jagmeet Singh pourraient avoir beaucoup à perdre si elles décidaient, au cours des premiers mois de 2023, de déchirer l’entente qui les lient aux libéraux, croient plusieurs politologues consultés par La Presse Canadienne. L’équipe dirigée par Justin Trudeau, elle, devra sans doute y penser à deux fois avant d’y renoncer. 

«(Les néo-démocrates) sont en meilleure position en ce moment en essayant de marchander leur appui avec les libéraux qu’ils pourraient l’être à la suite d’une prochaine élection», analyse Geneviève Tellier, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. 

Selon elle, se retirer de l’accord revient à un jeu qui n’en vaut pas la chandelle pour M. Singh. Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD) s’est dit, lors de la dernière semaine de travaux parlementaires avant les Fêtes, prêt à mettre fin à cette entente de «soutien et confiance» s’il conclut à un manque d’action des libéraux au chapitre de la santé. 

Plus précisément, l’accord conclu au printemps dernier assure au gouvernement minoritaire de Justin Trudeau l’appui des néo-démocrates dans des votes clés aux Communes qui, autrement, pourraient être susceptibles de déclencher des élections. L’entente ne viendra à échéance qu’en 2025 à condition que ses termes soient respectés, ce qui inclut des exigences d’«investissements supplémentaires permanents» en santé. 

Le «coût politique» de se retirer de l’entente est «plus lourd pour les néo-démocrates qu’il peut l’être pour les libéraux», soutient François Rocher, un autre politologue de l’Université d’Ottawa. Les sondages, note-t-il, ne démontrent pas une remontée du NPD, «bien au contraire». En fait, ce serait un «désincitatif» pour M. Singh. Et les résultats de la récente élection partielle dans la circonscription de Mississauga-Lakeshore, en banlieue de Toronto, sont carrément «troublants», selon sa collègue Tellier. Le NPD y a vu ses appuis fondre de moitié. 

Néanmoins, il est «de bonne guerre» que le chef néo-démocrate se pose en véritable chef d’un parti d’opposition et travaille activement à se «détacher symboliquement» du gouvernement Trudeau en le critiquant sur des enjeux essentiels comme la santé, nuance Daniel Béland, directeur de l’Institut d’études canadiennes de l’Université McGill. 

Mais attention: «c’est un jeu d’équilibriste», ajoute-t-il. En allant «trop loin», les libéraux pourraient lui reprocher de nuire à l’adoption de mesures progressistes. Et M. Singh est tributaire des négociations entre Ottawa et les provinces. 

L’ensemble des provinces et territoires réclament depuis plus de deux ans une hausse des transferts fédéraux en santé afin que la contribution d’Ottawa passe de 22% à 35% des coûts totaux de leurs systèmes publics respectifs. Le gouvernement fédéral veut, pour sa part, des garanties de «résultats» avant d’augmenter le Transfert canadien en matière de santé.

Affrontement Trudeau-Poilievre 

Le premier ministre Justin Trudeau, qui est au coude-à-coude avec le chef conservateur Pierre Poilievre dans les sondages, doit y penser à deux fois avant de succomber à la tentation de plonger le pays en élections dans l’espoir de se doter d’une majorité. «(Les libéraux) doivent faire attention parce qu’ils ont déjà été accusés en 2021 d’avoir déclenché des élections pour rien», prévient le professeur Béland. En effet, les libéraux sont ressortis de cette élection avec sensiblement le même nombre de sièges à la Chambre des communes que précédemment. 

Quoi qu’il en soit, Mme Tellier n’écarte pas le scénario d’une élection en 2023. Si tel était le cas, «ce serait peut-être les libéraux qui jugeraient que le moment est favorable», dit-elle. 

Mais un trouble-fête pourrait s’inviter au courant de la prochaine année: l’économie. C’est le premier élément que la professeure Tellier, qui se spécialise en finances publiques, mentionne qu’elle surveillera. «Ce n’est pas politique, mais il y aura des répercussions politiques, lance-t-elle. Est-ce qu’on va avoir une récession économique et surtout est-ce que la Banque du Canada va continuer à augmenter les taux directeurs?» 

En ce moment, les partis politiques sont «clairement» divisés sur un axe gauche-droite, constate-t-elle. Les libéraux et les néo-démocrates sont campés à gauche et, inversement, les conservateurs à droite. Selon elle, le «défi» sera de «réclamer» le centre de l’échiquier politique. 

«Est-ce que Pierre Poilievre va mettre un peu d’eau dans son vin, puis se recentrer un peu plus pour aller chercher ces électeurs qui lui manquent au risque de déplaire à certaines franges de son parti beaucoup plus à droite?», se demande-t-elle. La politologue signale que les deux derniers chefs conservateurs ont tenté le coup et que «ça a été un échec». 

M. Poilievre a carrément un «travail de définition de lui-même» à entreprendre en 2023 «pour faire connaître les thèmes sur lesquels il a l’intention d’insister au-delà de l’inflation», juge M. Rocher.  

Le professeur titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa souligne que le chef conservateur devra forcément revenir sur sa position quant au recours à la Loi sur les mesures d’urgence, à l’hiver 2022, après que le «convoi de la liberté» eut paralysé le centre-ville de la capitale fédérale. Le juge Paul Rouleau, qui préside la commission d’enquête se penchant sur cette question, doit remettre son rapport en février prochain. 

Or, M. Poilievre a bien plus à faire s’il veut mettre la table pour de prochaines élections générales, notent tous les experts consultés. 

«(Il) doit profiter de la fatigue que certains électeurs et électrices peuvent avoir à l’endroit du gouvernement libéral qui est là depuis quand même longtemps», dit M. Rocher. Toutefois, le politologue estime que M. Poilievre devra éviter de faire des propositions qui pourraient paraître «non raisonnables» aux yeux de ces Canadiens qui commencent à en avoir assez de Justin Trudeau. 

«Ce n’est pas facile parce que son électorat est vraiment (en partie) trop loin des libéraux pour pouvoir faire en sorte qu’une position plus centriste les satisfasse, poursuit-il. La position centriste est essentielle pour obtenir une majorité à la Chambre des communes.» 

Le projet de loi sur les armes à feu dont il a beaucoup été question à la fin de 2022 lui servira probablement de «définisseur», soutient le professeur Rocher, mentionnant que cela sera sans doute aussi le cas pour les libéraux, «d’une certaine manière». 

Alors que s’est amorcée l’étude article par article du projet de loi C-21 du gouvernement visant à resserrer le contrôle des armes à feu, les libéraux ont présenté un amendement qui a suscité l’ire des députés conservateurs et de groupes de pression. 

L’amendement est en fait une définition proposée pour déterminer ce qui est considéré comme une arme à feu prohibée de type assaut. 

Les opposants à la proposition libérale affirment que celle-ci cible de nombreux fusils de chasse bien que, de leur côté, des groupes tels que PolySeSouvient applaudissent la mesure. 

Les libéraux se sont rendu compte que ce qui semblait peut-être facile à faire adopter «ne l’est pas du tout», renchérit Geneviève Tellier. 

«Et là, ce qui commence à se poser comme problème, c’est que ce n’est plus nécessairement un clivage entre les partis politiques, mais c’est plus un clivage entre les régions urbaines versus les régions rurales», dit-elle en rappelant une dynamique déjà observée par le passé. 

Malgré les incertitudes qui pointent à l’horizon pour 2023, ce sera une année de type «business as usual» en politique fédérale, croit le professeur Rocher. «L’année charnière sera 2024, celle qui va précéder les élections fédérales», estime-t-il. 

Il reste à voir comment les inconnues déjoueront, ou non, les pronostics. 

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