ANALYSE: La diatribe de Trump était choquante, mais prévisible

WASHINGTON — C’était choquant, mais en même temps tellement prévisible.

Pendant que le pays retient son souffle et attend l’issue de l’élection présidentielle de 2020, le président Donald Trump a pris la parole jeudi soir à la Maison-Blanche et a lancé un assaut sans merci pour miner l’intégrité du vote, qui donne l’avantage à son rival démocrate Joe Biden.

Le président prépare le terrain depuis des mois. Il a de multiples fois remis en question l’intégrité du vote par correspondance. Il a dit que les responsables électoraux des États et des villes démocrates ne sont que des imposteurs politiques. Et il a insisté pour que l’issue du vote soit connue le jour même du scrutin, ce qui n’est pas toujours possible.

Tout cela tourne en boucle dans les rangs conservateurs depuis des mois. Cela fait aussi fi de la façon dont on vote aux États-Unis, un pays où la fraude électorale est incroyablement rare.

Mais même si la diatribe de M. Trump s’inscrivait dans la lignée de ses mensonges précédents concernant le vote, jamais auparavant n’avait-on entendu le président des États-Unis attaquer si vicieusement et en temps réel le déroulement d’une élection, suscitant de nouvelles inquiétudes quant à une éventuelle transition pacifique du pouvoir.

«Même à son pire moment Richard Nixon n’aurait jamais attaqué la démocratie comme Donald Trump vient de le faire, a dit à l’Associated Press John Dean, l’avocat de la Maison-Blanche sous M. Nixon. Confronté à une défaite possible, Trump s’est couvert de honte et il a sali la présidence américaine. Que Dieu nous protège quand il aura vraiment perdu.»

Et c’est vraiment la question la plus brûlante du moment: jusqu’où Donald Trump est-il prêt à aller s’il perd? Et combien des millions d’Américains qui ont voté pour lui adhéreront à son mensonge d’une élection volée?

Le président a prévenu le pays que ça pourrait mal tourner. En milieu de journée mardi, le jour du scrutin, il a dit aux journalistes: «Perdre n’est jamais facile, pour moi ça ne l’est pas».

L’historien Michael Beschloss y voit un moment de vérité non seulement pour M. Trump, mais aussi pour d’autres républicains de premier plan, croyant que l’Histoire jugera durement ceux qui choisiront de détourner le regard.

«Une des pires choses qu’un président peut faire est de mentir et d’exacerber des divisions nationales profondes pour faire avancer son propre intérêt égoïste, a lancé M. Beschloss sur Twitter après le discours de M. Trump.

«Souvenez-vous toujours de ceux qui ont contribué ou toléré cet abus du pouvoir présidentiel — et de ceux qui ont essayé d’y mettre fin», a-t-il ajouté, soulignant que le vice-président Mike Pence a affirmé être solidaire du président et vouloir que «chaque vote LÉGAL» soit compté.

Les démocrates ont décrié en choeur les propos du président. «Personne ne nous enlèvera jamais notre démocratie. Ni aujourd’hui ni jamais», a écrit M. Biden sur Twitter.

Quelques-uns des suspects habituels se sont fait entendre dans le camp républicain.

«Il n’y a aucune défense pour les commentaires du président ce soir, qui minent notre processus démocratique, a dit le gouverneur républicain du Maryland, Larry Hogan, un détracteur du président. L’Amérique compte les votes et nous devons respecter les résultats comme nous l’avons toujours fait auparavant.»

Jeff Flake, l’ancien sénateur républicain de l’Arizona qui compte lui aussi parmi les adversaires du président, a demandé aux autres républicains de se tenir debout.

«Aucun républicain ne devrait accepter les propos du président. Inacceptable. Point final», a-t-il dit sur Twitter.

On remarque toutefois le silence du parti du président, notamment l’absence de réaction du leader de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell.

Mais si M. Trump perd le pouvoir, les républicains pourraient être moins hésitants à dénoncer un président dont les énoncés provocateurs les ont souvent plongés dans l’embarras.

Le professeur d’histoire Allan Lichtman de l’université American a rappelé que les précédents candidats présidentiels qui ont été battus ont accepté leur défaite avec dignité, par respect envers la démocratie américaine.

Il a souligné que Richard Nixon a démissionné quand ses collègues républicains l’ont informé qu’il serait destitué et condamné. Al Gore, de son côté, a livré un discours courageux quand la Cour suprême a tranché en faveur de George W. Bush.

M. Nixon était «pragmatique» tandis que M. Trump est «égoïste», a-t-il dit.

La possibilité demeure que M. Trump se resaisisse, qu’il prenne conscience de la portée de ses mots et de leur impact sur son héritage. Veut-il vraiment qu’on se souvienne de lui comme du président qui a mis le feu à l’édifice avant de s’en aller?

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