Application de traçage: experts et partis d’opposition soulèvent des inquiétudes

QUÉBEC — Ceux qui s’inquiètent des outils technologiques de traçage devraient penser aux vies qu’ils peuvent sauver, a plaidé mercredi le renommé informaticien Yoshua Bengio devant des élus québécois.

Une commission parlementaire se penche jusqu’à vendredi sur l’opportunité de déployer une application qui préviendrait les utilisateurs s’étant trouvés près de personnes déclarées positives à la COVID-19.

M. Bengio, dont l’application COVI n’a finalement jamais été retenue, a dit croire que de mettre en circulation un outil pouvant être considéré comme intrusif est mieux que «de ne rien faire du tout». 

«Il y a un choix social entre un degré de liberté que les gens vont volontairement laisser aller (…) et ce que ça peut permettre de sauver comme vies, a-t-il dit. Moi, je considère qu’éthiquement, c’est raisonnable.» 

Plus tôt, la députée libérale Marwah Rizqy avait déclaré que les données personnelles des gens étaient de «l’or» convoité par les géants du web, qui «courent après ces données» pour «identifier nos comportements».

Elle a aussi déclaré qu’elle ne téléchargera pas l’application «Alerte-COVID» lancée le mois dernier par le gouvernement fédéral, car les bénéfices, selon elle, risquent d’être moindres que les préjudices subis.

Cette application, pour l’instant, n’est utilisée qu’en Ontario. Elle ne recueille aucun renseignement personnel et n’utilise pas la géolocalisation, mais la technologie Bluetooth, a souligné Ottawa.

Shopify — qui précise que c’est l’un de ses groupes de «bénévoles» qui a créé le code source ouvert ayant servi au développement de l’application — a refusé de venir répondre aux questions des élus à Québec.

Selon le co-porte-parole de Québec solidaire (QS), Gabriel Nadeau-Dubois, les géants du web ont vu la pandémie comme une «occasion» de s’infiltrer davantage dans la vie privée des gens.

«Les entreprises qui nous proposent ces bébelles technologiques-là ont un agenda économique et veulent faire de l’argent», a-t-il insisté.

«Il y a un risque qu’à cause de la pandémie, on expose davantage notre vie privée, et lorsque la pandémie se terminera, (…) ces brèches dans la vie privée-là resteront entières», a-t-il ajouté.

Le traçage ne règle pas le problème

Par ailleurs, Mme Rizqy doute qu’une telle application aurait aidé le Québec à traverser la première vague de COVID-19, qui a fait des ravages dans les centres pour personnes âgées. 

«En quoi le traçage de personnes aurait fait en sorte que nos CHSLD ne seraient pas transformés en mouroirs?» a-t-elle demandé. 

«En quoi l’application de traçage aurait fait en sorte qu’on aurait eu plus de masques lorsque c’était le temps? (…) L’application de traçage ne répondra pas au vrai problème», a-t-elle prédit.

La députée de Saint-Laurent croit que les utilisateurs d’un tel outil finiront par se sentir protégés et nourriront un «faux sentiment de sécurité», en plus de possiblement engorger les cliniques de dépistage.

Sans être une solution miracle, l’application offre néanmoins la «plus-value» d’encourager les personnes asymptomatiques et présymptomatiques à se faire tester, a nuancé Jocelyn Maclure, président de la Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST).   

Joëlle Boutin, de la Coalition avenir Québec (CAQ), a fait savoir mercredi que 75 % des 17 000 personnes ayant participé à une consultation publique en ligne du 8 juillet au 2 août sont favorables au déploiement d’une application de notification de contacts.

Elle assure toutefois que la décision du gouvernement n’est pas prise, et qu’il est trop tôt pour dire si le Québec optera pour la technologie utilisée par le gouvernement fédéral ou pour une application spécifiquement québécoise.

Accessible à tous?

Pour sa part, le leader parlementaire du Parti québécois (PQ), Martin Ouellet, a affirmé vouloir «donner la chance au coureur».

Il a déclaré avoir un «préjugé favorable» à l’endroit des technologies qui pourraient lutter efficacement contre la COVID-19, mais a affirmé du même souffle qu’il n’était pas prêt à télécharger l’application du fédéral.

M. Ouellet voit par ailleurs se dessiner un enjeu d’«accessibilité»; l’application nécessite que les utilisateurs aient des téléphones Apple ou Android fabriqués au cours des cinq dernières années avec un tout nouveau système d’exploitation.

«Plusieurs personnes au Québec n’ont pas de téléphone portable, a-t-il rappelé. Ça veut dire qu’il y a probablement des aînés au Québec qui n’auront pas cette application-là.»

Testez d’abord les outils, réclament des experts

Premiers intervenants à se présenter devant la commission, les professeurs Marie-Jean Meurs et Yves Gingras de l’UQAM ont quant à eux souligné que la technologie n’a pas encore été testée adéquatement.

«Nous ne disposons actuellement ni d’évaluation scientifique rigoureuse ni de données probantes», a asséné la professeure Meurs, qui est également directrice adjointe du département d’informatique. 

«La technologie, une fois qu’on rentre la main dedans, c’est très difficile de reculer», a pour sa part relevé le professeur Gingras, en prévenant Québec de ne pas se laisser convaincre «par des vendeurs de gadgets».

La Ligue des droits et libertés a prôné le statu quo. «On trouve que cette application pose des risques, qu’elle ne s’adresse pas au vrai défi de lutter contre la COVID-19 et qu’elle a aussi un potentiel discriminatoire», a résumé Dominique Peschard.

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