Après dix ans de guerre, les Syriens sont plus pauvres que jamais

BEYROUTH — Les queues s’étirent sur plusieurs kilomètres depuis les postes d’essence dans les villes syriennes, et il faut patienter en moyenne cinq heures pour pouvoir faire le plein.

Aux portes des boulangeries, la tension est vive et des échauffourées éclatent alors que les Syriens attendent pour mettre la main sur les deux emballages de pain auxquels ont droit les familles chaque jour.

Dans les rues de la capitale, Damas, des mendiants demandent de l’argent ou de la nourriture aux automobilistes et aux passants. Les médicaments, la préparation pour nourrissons et les couches sont impossibles à trouver.

Le soulèvement populaire qui a donné naissance à la guerre civile en Syrie a éclaté il y a exactement dix ans lundi. Le président Bachar el-Assad est peut-être toujours au pouvoir, avec l’aide de la Russie et de l’Iran, mais des millions de Syriens continuent à s’enfoncer dans la pauvreté, et la majorité des ménages peinent à trouver leur prochain repas.

M. Assad briguera un quatrième mandat présidentiel de sept ans cet automne. Certains se demandent toutefois s’il pourra survivre à l’effondrement économique et à la colère qui gronde dans les secteurs qu’il contrôle. La pauvreté n’a jamais été aussi intense en dix ans de conflit.

«La vie ici, c’est l’humiliation et la souffrance chaque jour», a dit une femme à Damas.

Son mari a perdu son emploi dans une boutique d’appareils électroniques le mois dernier, et la famille doit maintenant piger dans des économies qui fondent rapidement. La femme a dit qu’elle a commencé à enseigner à temps partiel pour gagner un peu d’argent. Comme d’autres, elle a parlé sous le couvert de l’anonymat par crainte de représailles.

Avec deux enfants et un père aîné dont elle doit s’occuper, elle affirme que sa vie est insupportable et qu’elle est remplie d’anxiété face à l’avenir. Elle pouvait jusqu’à tout récemment obtenir les médicaments dont son père a besoin du Liban, mais ce pays est maintenant aux prises avec sa propre crise économique.

«Je vais au (marché) et je dois vraiment penser à nos priorités, acheter uniquement ce dont nous avons absolument besoin pour manger. J’essaie de ne pas voir les autres choses que mes enfants aimeraient avoir», a-t-elle dit.

Dix ans de guerre ont laissé la Syrie en ruines. Quelque 500 000 personnes ont été tuées et environ la moitié des 23 millions d’habitants que comptait le pays avant le conflit ont été chassés de chez eux, à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières. Il s’agit de la pire crise de déplacements depuis la Deuxième Guerre mondiale. Les infrastructures tombent en lambeaux.

Pendant l’essentiel du conflit, M. Assad a réussi à protéger les Syriens des territoires gouvernementaux des pires impacts économiques. On pouvait trouver du carburant, des médicaments et d’autres biens, et la monnaie avait encore de la valeur.

La Russie et l’Iran l’ont aidé à prendre le dessus dans le conflit, son emprise sur les secteurs qu’il contrôle est indéniable et la rébellion a essentiellement été écrasée.

Mais frappée à la fois par les nouvelles sanctions économiques imposées l’an dernier et par l’effondrement financier du Liban voisin, qui représentait le lien principal de la Syrie avec l’extérieur, l’économie a implosé avec une rapidité déconcertante. C’en était trop, quand on tient également compte de l’impact de la guerre, de la corruption gouvernementale, de la pandémie de coronavirus et des autres sanctions occidentales en vigueur depuis des années.

Les Nations unies disent que 80 % des Syriens vivent maintenant dans la pauvreté et 60 % d’entre eux sont menacés par la faim. La monnaie s’est effondrée; comparativement au début du conflit, elle vaut pratiquement dix fois moins par rapport au dollar américain sur le marché noir.

«Quand on additionne toutes ces choses, il n’est pas surprenant de constater une hausse de la faim et de l’insécurité alimentaire, a dit l’économiste principal du Programme alimentaire mondial de l’ONU, Arif Hussein. Non seulement de par son ampleur, qui touche plusieurs, plusieurs personnes, mais aussi de par sa gravité, ce qui veut dire que les gens sont plus près que jamais de la famine.»

Les habitants des zones gouvernementales qui ont accepté de parler à l’Associated Press peignent un portrait sombre de la situation. Les prix augmentent plusieurs fois par jour. Les familles dépendent maintenant de cartes électroniques «intelligentes» pour obtenir des biens subventionnés et rationnés comme le carburant, les bonbonnes de gaz, le thé, le sucre, le riz et le pain. Pour les obtenir, ils forment de longue files, et des bagarres éclatent parfois.

Certains stationnent leur voiture toute la nuit près des postes d’essence pour obtenir une place en file et reviennent tôt le lendemain matin. Les habitants marchent ou font du covoiturage autant que possible, pour éviter de gaspiller de l’essence.

UNE RÉPUBLIQUE DE FILES

«C’est la ‘République des files’», a dit un journaliste syrien installé à Londres, Ibrahim Hamidi.

Mais la grogne qui s’intensifie ne menace pas le régime Assad, a-t-il ajouté, parce que les gens sont trop préoccupés par leur survie quotidienne. «Ils n’ont pas le temps de penser à la politique. Ils n’ont pas le temps de penser à une transition, ou à la constitution, ou à des réformes.»

Le coût des aliments a bondi de 230 % depuis un an, et plusieurs Syriens disent être incapables de trouver des biens essentiels qui ne sont plus disponibles. Plusieurs familles sont privées de viande et de fruits pendant des mois. Au marché, les gens achètent souvent un seul légume, parce qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter plus. Le salaire moyen d’un employé gouvernemental vaut aujourd’hui environ 20 $ US, comparativement à 170 $ US il y a un an.

Dans les grandes villes, plusieurs organisent leurs activités en fonctionnement du rationnement de l’électricité, qui est disponible pendant deux heures avant d’être coupée pendant quatre, ou plus. Contrairement au Liban, où les génératrices pullulent, seuls les Syriens les mieux nantis peuvent se les offrir.

Cet hiver, face à une pénurie de bonbonnes de gaz, plusieurs ont utilisé de vieux chauffages au bois toxiques pour rester au chaud. Des enfants ont été vus en train de chercher des objets à brûler dans les poubelles.

Les crises simultanées au Liban et en Syrie s’alimentent mutuellement. Les Libanais se rendaient jadis à Damas pour obtenir des biens de qualité à meilleur prix, comme des médicaments ou du tissu. Les biens subventionnés au Liban, comme le carburant et les médicaments, sont aujourd’hui expédiés illégalement vers la Syrie, exacerbant la crise économique libanaise.

Un militant syrien qui utilise le nom Omar Hariri a dit que les rations de pain, d’essence, de gaz pour la cuisson et de diesel répondent à peine à 10 % des besoins des gens. Patienter en file pendant des heures est devenu «un mode de vie», a-t-il dit.

«J’ai un parent qui a obtenu de l’essence en janvier après deux mois de froid, et il a dû l’acheter sur le marché noir à un prix beaucoup plus élevé», a-t-il dit.

DES MURS DE PEUR

L’économiste syrien Samir Seifan a expliqué que l’effondrement du système bancaire libanais, les sanctions américaines et la pandémie ont tous explosé «en même temps». Privé de revenus, le régime imprime de l’argent, ce qui alimente l’inflation, a-t-il ajouté.

Même les partisans les plus loyaux de M. Assad commencent à rechigner. Un parlementaire s’est récemment demandé pourquoi l’Iran et la Russie n’envoient pas de pétrole et de blé.

Le gouvernement a sévi, arrêtant au moins neuf personnes depuis six semaines, dont un journaliste télévisuel bien connu dont les propos en ligne ont été jugés trop critiques.

«Le régime essaie d’ériger des murs de peur, pour rappeler aux gens que même les loyalistes ne peuvent pas le critiquer», a dit M. Hamidi.

M. Assad blâme les États-Unis, qualifiant leurs sanctions de terrorisme économique ayant pour but d’affamer la population. Il est encouragé par le fait que certains pays du Golfe qui appuyaient auparavant l’opposition syrienne dénoncent aujourd’hui ouvertement les sanctions.

«En dix ans de guerre, le régime (syrien) n’a pas offert une seule concession. On a le sentiment général que la situation ne peut que se détériorer», a dit M. Hamidi.

«Il n’y a pas d’horizon, pas d’espoir.»

– Par Zeina Karam, The Associated Press

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