Archevêché de Montréal: critiques de l’Ombudsman sur la confidentialité et les délais

MONTRÉAL — L’Ombudsman de l’Archevêché de Montréal met en lumière la «mauvaise gestion et les retards» des cas d’abus contre l’organisation religieuse dans le cinquième rapport trimestriel qu’elle a déposé lundi matin. Elle espère qu’en s’exprimant, cela poussera l’organisation à agir.

Dans ce rapport de 31 pages, l’Ombudsman Marie Christine Kirouack, signale un mauvais fonctionnement du système de traitement des plaintes, alors qu’elle faisait état de progrès dans un rapport précédent. 

Me Kirouack ajoute que depuis juin dernier, les délais sont devenus interminables dans certains dossiers et font perdre confiance aux plaignants dans le processus.

En entrevue avec La Presse Canadienne, lundi, elle a mentionné que les problèmes avaient commencé lorsqu’elle a entamé l’examen de plaintes plus anciennes.

«J’ai l’impression que nous sommes au milieu d’une tempête en ce moment, a-t-elle soutenu. Est-ce lié au fait que j’ai commencé à travailler fin mai et juin sur les anciens dossiers?» Me Kirouack a suggéré que certains membres de la «vieille garde» de l’Archidiocèse ne veulent pas que l’on sache qu’ils n’ont pas donné suite aux plaintes pour abus.

Le plus récent rapport trimestriel de l’Ombudsman livre aussi des détails sur ce qu’elle qualifie de graves manquements au devoir de confidentialité et de loyauté lors du traitement des plaintes du Comité consultatif.

Marie Christine Kirouack explique qu’un vicaire épiscopal a relayé des courriels en copie cachée à une personne extérieure, méprisant la confidentialité du processus de plainte, en dévoilant le nom de plaignants, celui de personnes visées par des plaintes ainsi que des échanges avec une firme d’enquête externe.

Le prêtre anonyme a également dit à deux plaignants qu’il s’occuperait lui-même de leur cas.

L’Ombudsman déplore que ce n’est que le 22 novembre dernier que le vicaire épiscopal a été relevé de ses fonctions, près de trois mois après sa plainte originale contre lui. Il s’agit, selon Me Kirouack, d’un délai difficilement compréhensible.

Me Kirouack a déclaré qu’elle avait appelé à la révocation immédiate du prêtre de haut rang, mais elle a fait savoir qu’il n’avait été relevé de ses fonctions de vicaire épiscopal que trois mois après s’être plainte de ses actes.

«Vous savez, nous garantissons la confidentialité aux personnes qui décident de déposer une plainte, a rappelé Me Kirouack. Nous voulons respecter le fait qu’elles ne veulent pas (que quelqu’un) … sache qu’elles ont été abusées parce que parfois elles n’ont jamais parlé de cela à personne.»

Les problèmes de l’Archidiocèse ont conduit au départ, la semaine dernière, de la juge à la retraite de la Cour supérieure du Québec qui a rédigé un rapport historique en 2020 appelant à une meilleure surveillance et transparence au sein de l’église. Pepita G. Capriolo a été embauchée en 2019 par l’Archidiocèse pour enquêter sur la manière dont l’organisation a géré le cas de Brian Boucher, un prêtre qui a été condamné cette année-là à huit ans de prison pour avoir abusé de deux garçons.

Changement de culture en branle 

La juge Capriolo faisait partie d’une équipe qui mettait en œuvre les recommandations qu’elle avait faites dans son rapport sur M. Boucher. Sa lettre de démission du 7 décembre a été jointe en annexe au rapport de Me Kirouack. Dans la lettre, Pepita G. Capriolo a déclaré que «de sérieux problèmes» subsistent dans la mise en œuvre de ses recommandations.

«Nous avions tout sur papier, tout était prêt et j’ai constaté qu’il y avait une résistance croissante à appliquer réellement ce que nous étions censés faire», a affirmé Mme Capriolo lors d’une entrevue lundi.

Elle a dit avoir frappé «un mur» sur certains efforts, tels que la mise en œuvre du processus de sanctions ou la formation obligatoire des employés pour identifier les abus et y faire face.

«Il y a des gens qui essaient de ralentir (les efforts); il y a des gens qui ne veulent pas que ça marche, a pointé du doigt Mme Capriolo. Honnêtement, je crois vraiment que l’archevêque est de bonne foi et veut que cela fonctionne, mais il y a un niveau de conseillers (au sein de l’organisation religieuse) qui souffrent encore du péché de cléricalisme dans une très large mesure.»

Mme Capriolo a critiqué le temps qu’il a fallu pour retirer le prêtre de haut rang qui faisait l’objet de la plainte de Me Kirouack. La juge à la retraite a également blâmé le traitement d’un archiviste qui a été affecté pour aider Me Kirouack et qui a été contraint de partir en congé après avoir été menacé de licenciement.

«J’espère que ma lettre de démission et le rapport (de l’Ombudsman) vont les secouer un peu», a déclaré Mme Capriolo, ajoutant qu’elle était attristée par les événements.

Erika Jacinto, porte-parole de l’Archidiocèse, a déclaré que l’église ne commenterait pas les détails du rapport, mais qu’elle était déterminée à «éliminer toutes les situations abusives».

Par ailleurs, le rapport de l’Ombudsman révèle que 47 nouvelles plaintes ont été reçues entre le 1er août et le 1er octobre derniers, dont certaines font état d’abus.

Parmi ces plaintes, sept ont été envoyées au Comité consultatif, neuf à l’archevêque Christian Lépine, 20 aux Vicaires généraux et huit à l’Office du personnel pastoral (OPP). 

Selon le porte-parole des victimes des religieux de Ste-Croix, Sébastien Richard, il ne faut pas se surprendre des obstacles auxquels Me Kirouack fait face. 

«Les prêtres ne peuvent envisager d’être des criminels. Convaincus qu’ils sont d’avoir été choisis par Dieu, ils pensent ne pouvoir incarner que le Bien. Donc aucune autocritique n’est possible pour eux, écrit M. Richard dans un communiqué. Au contraire, les agresseurs se considèrent comme des victimes des dénonciations faites par leurs victimes qui ne sont que des ingrats, pensent ces agresseurs. »

M. Richard estime que l’archevêque de Montréal, Mgr Christian Lépine, fait exception à cette tendance. Depuis le début de la lutte des victimes contre l’Église catholique du Québec, «il a choisi de dénoncer et de sévir», assure-t-il. 

Depuis l’entrée en fonction de l’Ombudsman le 5 mai 2021, il y a eu 188 plaintes. Parmi elles, 41 concernent des abus sexuels. 

Me Kirouack a dit qu’elle avait l’intention de rester dans son rôle et estime que Mgr Christian Lépine a agi de bonne foi.

«Le changement de culture, lorsque vous essayez de le faire avec n’importe quel type d’organisation, il y a des coups de tête qui se produisent jusqu’à ce que nous puissions aller de l’avant, a déclaré Me Kirouack. C’est peut-être là où nous en sommes, mais nous continuerons à avancer. Nous le devons aux victimes.»

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