Assemblées publiques de Justin Trudeau, entre enthousiasme et scepticisme

OTTAWA — Depuis quelques mois, Justin Trudeau enchaîne les assemblées publiques pour entendre les préoccupations de la population. Il s’agit pour le premier ministre d’un format familier, qui pourrait bien servir son parti, estiment des experts.

Si certains participants se sont dits encouragés par les efforts de M. Trudeau, d’autres se sont toutefois montrés cyniques, se demandant si lui et son gouvernement étaient réellement à l’écoute.

Toutes les assemblées publiques commencent de la même manière: le premier ministre arrive vêtu d’une chemise bleue ou blanche aux manches retroussées, prend le micro, parle avec poésie de l’état du monde et reconnaît les années difficiles que les Canadiens ont récemment traversées.

Les personnes qui, dans la foule, auront la chance de poser des questions au premier ministre, ne sont pas étrangères à ces enjeux.

Il y a la mère musulmane qui craint pour la sécurité de ses enfants. Les immigrants qui s’inquiètent de leur avenir au Canada. L’ouvrier qui n’a pas les moyens de se nourrir. Les personnes qui ne trouvent pas de travail ou qui n’ont pas accès à des services de santé mentale. Les jeunes adultes qui perdent le sommeil à cause des changements climatiques. Les populations autochtones qui se sentent délaissées.

Lors des 14 assemblées générales d’une durée d’une heure auxquelles il a participé au cours des 11 dernières semaines, M. Trudeau s’est mis en position d’écoute au cours des séances de questions-réponses suivant ses discours.

«C’est quelque chose que j’aime faire», a déclaré M. Trudeau devant un groupe de travailleurs à Winnipeg en début de semaine.

Depuis le début de la pandémie de COVID-19 en 2020, le premier ministre a été limité dans ses interactions avec le public en raison des mesures sanitaires.

«Je parie qu’il était impatient de le faire pendant toute la durée de la pandémie et pendant la campagne (électorale) de 2021, parce que la plupart du temps, il ne pouvait pas le faire», avance Philippe J. Fournier, l’analyste des sondages à l’origine du site web 338Canada.

«Je pense qu’il est très heureux de reprendre la route. C’est ce qu’il fait le mieux.»

Des enjeux de sécurité

Mais après près de huit ans au pouvoir, M. Trudeau est confronté à une culture politique différente.

M. Fournier a souligné qu’en 2016, M. Trudeau a été reçu comme une «rock star» lorsqu’il se rendait dans des endroits comme à Mississauga, en Ontario. Cependant, lorsqu’il s’est présenté pour un troisième mandat en 2021, il a été accueilli par des manifestants en colère lors de nombreux arrêts en campagne électorale.

À London, en Ontario, un homme lui a même lancé des cailloux.

«Le pays a changé, fait valoir M. Fournier. Les gens sont en colère et s’en prendraient à lui s’ils le pouvaient.»

Ainsi, alors que M. Trudeau avait l’habitude de participer à des réunions auxquelles les membres du grand public pouvaient assister, son bureau a indiqué qu’il avait dû modifier la formule en raison de nouvelles menaces pour la sécurité.

Pour organiser cette tournée, le cabinet du premier ministre a contacté des groupes d’intérêt spécifiques, tels que des syndicats, des universités et des entreprises, pour leur demander s’ils souhaitaient organiser une assemblée publique.

Certains participants ont déclaré que cela obligeait les gens à être respectueux parce qu’ils se trouvaient dans un cadre professionnel souvent lié à leur lieu de travail.

Les groupes qui organisent les assemblées publiques sont responsables de la liste des invités, mais doivent garder le secret sur les événements. C’est un moyen de contourner les risques de sécurité sans avoir à contrôler chaque membre de l’auditoire.

La plupart des personnes invitées ne connaissent pas l’identité de l’orateur. On leur dit simplement qu’il s’agit d’un «haut fonctionnaire du gouvernement».

De nombreux Canadiens qui ont assisté aux assemblées générales savent qu’il s’agit d’une occasion rare d’exprimer leurs doléances en face à face avec le premier ministre, et se disent reconnaissants d’avoir eu cette chance.

«Très doué avec les gens»

Il n’est pas rare que les gens retransmettent en direct leurs échanges avec lui sur les médias sociaux, et qu’ils se ruent sur lui après l’événement pour prendre un égoportrait ou lui serrer la main.

Lors de son passage à Winnipeg cette semaine pour une réunion publique à l’Université du Manitoba, M. Trudeau a été confronté à un partisan autoproclamé du Parti populaire du Canada dans un échange qui a été enregistré par un utilisateur de Reddit et qui est rapidement devenu viral en ligne.

Le jeune homme a déclaré que le soutien du Parti libéral au droit à l’avortement le rendait «contraire au christianisme». Lorsque le premier ministre lui a demandé si les femmes devraient avoir le droit de «choisir ce qu’il advient de leur propre corps», il a répondu: «Personnellement, non».

L’échange s’est poursuivi, et M. Trudeau a fini par donner une tape sur l’épaule du jeune homme en lui disant: «On dirait que vous avez besoin de réfléchir un peu plus et de prier un peu plus sur ce sujet».

M. Trudeau a reçu des éloges sur les réseaux sociaux pour la manière dont il a géré l’interaction, ce qui, selon M. Fournier, n’est pas surprenant.

«Historiquement, ces événements ont été très favorables à M. Trudeau, affirme-t-il. Il est très doué pour parler avec les gens.»

Scott Reid, ancien conseiller principal du premier ministre libéral Paul Martin, a toutefois prévenu que les assemblées publiques peuvent devenir une bulle qui ne reflète pas nécessairement l’état d’esprit d’une nation, même si leur tenue présente certains avantages politiques.

De plus, l’excitation d’être dans une salle avec le premier ministre peut rapidement s’estomper.

Tyler Fulton, éleveur de bétail au Manitoba, a assisté à une réunion publique organisée par la Fédération canadienne de l’agriculture à Ottawa, où il a posé une question sur la préservation des prairies. Il a estimé qu’il s’agissait d’une bonne occasion de dialoguer avec le chef du gouvernement, même s’il estime que M. Trudeau pouvait donner l’impression d’être artificiel.

M. Fulton a indiqué que lorsqu’il a essayé de contacter le bureau de M. Trudeau pour donner suite à ses préoccupations, il n’a pas obtenu de réponse.

«Si vous organisez ce genre d’événements, vous devez en assurer le suivi, a déclaré M. Fulton, qui travaille également pour l’Association canadienne des boivins. Sinon, les gens deviennent cyniques quant à leur raison d’être.»

À Port Coquitlam, en Colombie-Britannique, Christina Brock, s’est dit satisfaite de l’événement dans son ensemble.

«Je pense que cela montre une autre facette de Justin. Cela le rend plus compréhensible, a témoigné Mme Brock. J’espère qu’il comprendra et qu’il ramènera à Ottawa les souffrances qu’il entend de la part des gens. S’il le fait, il rendra service au public.»

Au final, les assemblées publiques profitent au gouvernement libéral, car elles donnent à M. Trudeau l’occasion de parler de son programme et de promouvoir les actions du gouvernement, soutient Stuart Barnable, directeur principal des affaires publiques chez Hill+Knowlton Strategies.

«Je pense que cela ne peut qu’être bénéfique pour ce que les libéraux essaient d’accomplir», a déclaré M. Barnable, qui a également été chef de cabinet du président du Sénat, George Furey.

«Ils sont en train d’établir leur discours. Qu’il trouve ou non un écho auprès des Canadiens», a-t-il ajouté.

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