Alexandre Bissonnette a été intimidé à répétition, a témoigné une ex-enseignante

QUÉBEC — Miné par des troubles de santé mentale depuis des années, Alexandre Bissonnette voulait tuer, a rapporté un psychologue qui l’a évalué. Mais sa cible n’était pas claire dès le début, a-t-il expliqué: il a d’abord considéré ouvrir le feu dans un centre commercial avant de porter son attention vers la grande mosquée de Québec, où il est finalement passé à l’acte en tuant six hommes.

Le psychologue Marc-André Lamontagne a témoigné lundi aux audiences sur la détermination de la peine de Bissonnette, pour la fusillade mortelle survenue le 29 janvier 2017.

L’expert en dangerosité et en risque de récidive violente a rencontré l’homme de 28 ans à deux reprises au début du mois d’avril, à la demande de son avocat. Ses observations sont notamment fondées sur ce que Bissonnette lui a confié lors d’entrevues qui ont duré sept heures, plus d’un an après l’attentat.

Les avocats d’Alexandre Bissonnette ont ainsi commencé à présenter lundi leurs éléments de preuve afin d’obtenir la plus courte peine de prison possible pour leur client.

Bissonnette ruminait des idées hostiles depuis des années, a expliqué M. Lamontagne au juge François Huot de la Cour supérieure. Si celles-ci étaient d’abord dirigées vers ses anciens collègues de classe qui l’ont intimidé, l’hostilité est devenue ensuite plus générale.

Bissonnette lui a d’ailleurs raconté qu’environ deux mois avant la tuerie, le 26 novembre 2017, il a voulu aller tuer des gens au centre commercial Place Laurier à Québec. Il s’est rendu dans le stationnement souterrain avec deux armes à feu et dans sa voiture, il s’est demandé quoi faire — tuer des inconnus ou uniquement mettre fin à sa vie — pour finalement quitter sans ouvrir le feu.

Tuer n’importe qui n’était «pas acceptable», a expliqué le psychologue.

La mosquée a été visée, dit celui-ci, parce que Bissonnette «avait réussi à se convaincre qu’il y avait au moins un fanatique religieux là-dedans» et qu’en en éliminant quelques-uns, il sauverait des vies.

L’idée de base était de se venger d’avoir été persécuté, mais aussi de faire un «acte grandiose» pour montrer qu’il n’était pas insignifiant, et afin qu’on ne rie plus de lui après sa mort, a-t-il ajouté.

Bissonnette s’identifiait aux tueurs de masse, car plusieurs d’entre eux avaient été victimes d’intimidation. Et ses nombreuses recherches sur internet sur la mouvance de droite l’ont amené à identifier sa cible, a ajouté M. Lamontagne.

Au cours des dernières années, il est passé proche de s’enlever la vie à plusieurs reprises, écrivant des lettres d’adieu et mettant le canon d’un fusil dans sa bouche, a-t-il raconté au psychologue. Il a consulté à de nombreuses reprises pour de l’anxiété, des attaques de panique et des idées suicidaires — notamment pour une tentative de suicide à 16 ans.

Il a menti sur ses antécédents psychologiques afin d’obtenir son permis d’armes à feu, a relevé M. Lamontagne.

Bissonnette n’est toutefois pas un psychopathe ni antisocial, note l’expert. Pas plus qu’il n’a eu d’idées délirantes ni de symptômes psychotiques.

Par contre, ses capacités d’empathie sont limitées. «C’est assez évident», note l’expert.

Bissonnette est-il réhabilitable? lui a demandé son avocat, Charles-Olivier Gosselin. «Il y a des raisons de penser que oui», a-t-il répondu.

Un jeune intimidé

L’autre témoin entendu lundi a d’ailleurs levé le voile sur l’intimidation qu’a vécue Bissonnette, un élément soulevé devant le juge, mais non encore corroboré.

Si tous ceux qui ont intimidé Alexandre Bissonnette devaient défiler dans la salle de cour, ce serait long, a déclaré au juge une ancienne enseignante de français du jeune homme.

Lucie Côté a dressé un triste portrait des années d’école secondaire d’Alexandre Bissonnette, aux audiences sur la détermination de sa peine. Il a été son élève lors de deux années différentes, dans deux écoles.

Les autres élèves riaient de lui, le bousculaient, lui donnaient des coups, l’envoyant dans les murs.

«C’était au quotidien», a souligné Mme Côté, qui a été le premier témoin appelé à la barre par la défense.

«Si on devait faire défiler devant vous les intimidateurs d’Alexandre Bissonnette, vous devriez allonger votre agenda», a-t-elle lancé au juge Huot.

Il a développé des réflexes de nervosité et de peur, et ne se défendait pas, a-t-elle déclaré au juge François Huot, qui préside les audiences.

Si elle a vu d’autres cas d’intimidation en 32 ans de carrière, la situation de Bissonnette était pire. Au point où elle a jugé bon de prendre une vingtaine de minutes d’un cours de français pour faire réfléchir ses élèves à ce qu’ils faisaient subir à leur collègue de classe. Ça a changé un peu, mais ça n’a pas duré, s’est-elle désolée.

L’intimidation aurait commencé au primaire, a-t-elle dit, rapportant les propos du directeur de l’école tenus lors d’une réunion.

Elle a expliqué être venue témoigner lundi de son plein gré, contactant elle-même les avocats de Bissonnette. «Après tout ce qu’il a enduré, je ne pouvais pas me taire.» Elle s’en veut de ne pas être plus intervenue à l’époque.

Elle ne pouvait croire ce qu’elle a entendu aux nouvelles. Mais a pleuré.

Alexandre n’était pas un monstre, a-t-elle dit.

Des membres de la communauté musulmane ont écouté avec difficulté son témoignage.

Mme Côté a dit à son ancien élève: «consulte, consulte, consulte», pour toutes les fois où de l’aide ne lui a pas été offerte, a-t-elle dit.

Elle a demandé au juge de «lui laisser de l’espoir».

Les procureurs de la Couronne vont contre-interroger mardi matin le psychologue Lamontagne.

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