Tuerie à la mosquée: décision sur la diffusion des vidéos mercredi

QUÉBEC — Le bras de fer entre la Couronne et un consortium de médias s’est poursuivi mardi sur la possible diffusion des vidéos de l’attentat de la grande mosquée de Québec perpétré par Alexandre Bissonnette, lors duquel six hommes ont été abattus.

Le juge François Huot de la Cour supérieure va rendre son jugement à ce sujet mercredi matin, au palais de justice de Québec.

Pour les médias, il n’est pas question de diffuser tout ce qui a été capté par des caméras de surveillance de la mosquée de Québec où la tuerie a eu lieu, a fait valoir leur avocat, Jean-François Côté, qui cherchait à remettre les pendules à l’heure devant l’opposition véhémente de la Couronne.

Tout ce qui montre de la «violence crue» ne fait pas partie de ce qui a été demandé, a-t-il expliqué au juge, afin de bien cerner le débat.

Ces vidéos de l’événement devaient être présentées en preuve dans le cadre des audiences sur la détermination de la peine d’Alexandre Bissonnette et les médias souhaitent en montrer certains extraits, qu’ils jugent d’intérêt public.

Mais la Couronne s’oppose catégoriquement à ce que les images du 29 janvier 2017 soient diffusées.

Le procureur de la Couronne, Me Thomas Jacques, ne s’objecte toutefois pas à ce que les journalistes décrivent, par écrit ou oralement, le contenu des vidéos de surveillance.

Il s’agit d’un compromis raisonnable, a-t-il fait valoir, qui permet au public d’être informé sans revictimiser les proches des six personnes tuées, des blessés ainsi que la communauté.

Pour soutenir sa position, Me Jacques a notamment fait témoigner la docteure Cécile Rousseau, une experte en psychiatrie transculturelle, radicalisation et polarisations sociales, qui a déclaré que la diffusion des vidéos comportait trois grands risques : la retraumatisation des victimes, la contagion (l’effet «copycat») et l’utilisation malveillante à des fins de propagande par des groupes radicaux.

Pour les proches des personnes abattues ou blessées, de voir ces images serait cruel et inhumain, a-t-elle fait valoir mardi.

Et pour les enfants des pères assassinés, cela pourrait éveiller un sentiment de vengeance.

«Il n’est pas dans leur meilleur intérêt de voir ces images», juge la Dre Rousseau.

«De plus, les gestes filmés pourraient glorifier l’antihéros, un personnage type à la mode actuellement dans les films hollywoodiens. Et avoir un effet d’entraînement», a-t-elle ajouté, parce que cela montre qu’une personne en apparence ordinaire, même ayant une faible estime d’elle-même, peut réaliser des choses qui sortent de l’ordinaire.

Une ordonnance de non-publication prononcée par le juge Huot empêche les journalistes de rapporter, pour le moment, la description des vidéos faite par l’experte.

Pour le directeur du Centre culturel islamique de Québec, où se trouve la grande mosquée, Boufeldja Benabdallah, il ne faut absolument pas que ces images circulent.

Non seulement cela va bouleverser à nouveau une communauté déjà ébranlée, mais «nous pensons que ça va donner des idées à d’autres», a dit l’homme, visiblement secoué par ce débat qui se déroule dans la salle de cour.

Me Jacques a plaidé devant le juge que la diffusion des images n’est pas nécessaire pour bien informer le public. Bref, que cela aurait un grand effet préjudiciable avec très peu d’effets bénéfiques.

«Le droit du public à l’information a des limites quand des valeurs sociales ont préséance», a affirmé l’avocat.

Point de vue des médias

De son côté, Me Jean-François Côté, qui représente le groupe de sept médias, estime qu’ils cherchent à remplir leur rôle, soit informer les citoyens, tout en agissant de façon responsable puisqu’ils ont limité leur demande.

Pour les médias, être restreints à décrire ce qui est vu dans les vidéos n’est pas suffisant: chacun peut avoir sa propre vision, sa compréhension unique et son interprétation de ce qu’il voit.

D’ailleurs, si la Couronne veut que le juge Huot les regarde, c’est qu’elle-même estime qu’une description n’est pas suffisante, a lancé Me Côté.

«Elle (la vidéo) est parlante, elle est criante, elle a manifestement un intérêt dans la détermination de la sentence».

Et puis, Alexandre Bissonnette est passible d’une peine de 150 ans de prison, «la plus longue sentence jamais imposée au Canada», a souligné Me Côté.

Un débat de société au sujet de la peine va donc se faire et la preuve à son soutien prend toute son importance, plaide-t-il.

Alexandre Bissonnette a été déclaré coupable le 28 mars dernier de six chefs de meurtre et de six chefs de tentative de meurtre.

Les observations sur la peine devraient débuter mercredi après-midi.