Au-delà du oui et du non: un nationalisme québécois éclaté, nuancé et multiple

MONTRÉAL — La souveraineté n’est peut-être plus la grande question de l’urne, mais cela ne veut pas pour autant dire que le nationalisme québécois est mort et enterré.

Au lieu de disparaître, il s’est plutôt transformé, nuancé et divisé, indique une étude réalisée par les chercheurs derrière l’application Datagotchi. 

Ceux-ci ont relevé trois grands enjeux qui font vibrer les cordes nationalistes: la souveraineté, mais aussi la laïcité et la langue française.

Ce qui fait la distinction de la société québécoise par rapport au reste du Canada, «c’est la langue, et après c’est le niveau de religiosité», explique le Pr Yannick Dufresne, cocréateur du Datagotchi et titulaire de la Chaire de leadership en enseignement des sciences sociales numériques (CLESSN) de l’Université Laval. Après tout, le Québec est «la place la moins religieuse en Amérique du Nord».

Les jeunes de 18 à 34 ans cotent à 64 % leur attachement au fait français, en moyenne. Ils y accordent peut-être moins d’importance que ne le font les 35 à 54 ans (73 %) ou les 55 ans et plus (79 %), mais la langue reste quand même un sujet important pour tous les groupes d’âges, juge le professeur. 

Par contre, quand il est question de laïcité, les différentes générations s’entendent moins: si les 55 ans et plus y tiennent à 61 %, ce chiffre tombe aussi bas que 27 % pour les plus jeunes.

La laïcité occupe tout de même une plus grande place dans le cœur des Québécois que la souveraineté qui, bonne dernière, n’est valorisée qu’à 41 % chez les plus vieux et qu’à 23 % chez les plus jeunes.

La professeure adjointe en science politique à la Western University Evelyne Brie, qui a elle aussi participé aux travaux de la CLESSN, prévient toutefois que même si les 18 à 34 ans se sentent en ce moment moins interpellés par ces trois enjeux que leurs aînés, il ne faut pas sauter aux barricades et annoncer d’emblée le déclin du nationalisme. «Est-ce que c’est un effet de génération, ou c’est un effet de cycle de vie?», se demande-t-elle. Après tout, les jeunes ont aussi tendance à voter plus à gauche, avant de se diriger vers la droite en vieillissant.

De plus, «les 18 à 34 ans n’ont pas vécu de débats constitutionnels», mais étaient présents lors de l’adoption de la loi 21 sur la laïcité de l’État et de la loi 96 sur la protection de la langue française. Certains sujets sont donc plus près de leur réalité que d’autres.

Lucides ou solidaires

Ainsi, plutôt qu’un déclin, Le Pr Dufresne voit un éclatement de l’axe nationaliste. 

«La souveraineté, on le sait, ça a structuré l’attitude et l’offre politique depuis des décennies», dit-il, au travers de la rivalité entre un Parti québécois indépendantiste et un Parti libéral fédéraliste. Mais avec la multiplication des formations politiques, il est maintenant possible de faire des choix à la carte. 

Ce sont selon lui les manifestes pour un Québec lucide et solidaire des années 2000 qui ont lancé le bal.

En 2005, une douzaine de personnalités publiques, dont l’ancien premier ministre péquiste Lucien Bouchard, cosignent le Manifeste pour un Québec lucide, qui met de côté la question de la souveraineté et appelle la province à prioriser des enjeux économiques comme la diminution de la dette publique, la refonte du système de taxation et une plus grande ouverture au secteur privé.

«Ce manifeste-là a un peu donné naissance à la Coalition Avenir Québec», une formation nationaliste mais non souverainiste, économiquement à droite, qui a instauré des lois pour la laïcité et la protection du français, juge le Pr Dufresne.

Le Manifeste pour un Québec solidaire est une réplique directe au premier document. Les signataires, dont les futurs porte-paroles du parti du même nom Françoise David et Amir Khadir, défendent le filet social, l’accès aux services publics et la cause environnementale. Québec solidaire, bien qu’indépendantiste, met surtout de l’avant des positions socioéconomiques de gauche et tend à s’opposer à des mesures imposant la laïcité.

Cultivés ou révolutionnaires, cyniques ou purs et durs

«Nous sommes habitués à voir le nationalisme comme une dualité, mais il y a des nuances dans ce nationalisme-là», note la Pre Brie.

Si les camps du «Oui» et du «Non» ne sont plus les marqueurs culturels qu’ils étaient, alors comment les citoyens voient-ils le nationalisme?

Pour répondre à cette question, les scientifiques du Datagotchi ont cherché à savoir qu’est-ce que qui anime la flamme identitaire des Québécois. Quatre grands profils sont ressortis, répartis de manière à peu près égale dans la population.

Il y a d’abord les «révolutionnaires tranquilles», qui sont fiers des réalisations civiques des dernières décennies, comme les centres de la petite enfance, la Caisse de dépôt et placement ou tout ce qui contribue à la social-démocratie. Ils sont aussi pro-laïcité et tiennent à des figures historiques comme les patriotes ou René Lévesque.

Les «cultivés», eux, s’intéressent plutôt à l’art québécois, que ce soit la musique ou le cinéma. Ils aiment les Canadiens de Montréal, la poutine et Céline Dion.

Et puis il y a les «purs et durs», pour qui tous ces aspects, autant civiques que culturels, sont source de fierté.

Mais le groupe le plus populeux, avec 35 % de la population, est décrit comme «cynique» par rapport au nationalisme. Ni les réalisations politiques, ni les symboles culturels québécois ne les impressionnent tant que ça.

Bien sûr, les différents partis politiques ne courtisent pas tous les mêmes groupes.

La Coalition Avenir Québec (CAQ) est celle qui a le plus de facilité à aller jouer dans toutes les plates-bandes et rallier des profils différents de manière à peu près égale.

«La CAQ est capable d’aller ratisser assez large (…), ça explique d’une certaine façon sa popularité», remarque la Pre Brie.

Québec solidaire réussit aussi à aller chercher du soutien un peu partout, chez «des gens que normalement on ne s’attendrait pas à ce qu’ils votent pour le même parti». Sa base électorale penche cependant un peu plus vers le profil cynique et un peu moins vers le profil cultivé.

Au  Parti libéral, par contre, c’est la majorité des partisans qui sont cyniques (54 %).

Les conservateurs non plus ne font pas un grand plat des réalisations sociales. Ils sont surtout cyniques (63 %), mais aussi cultivés (30 %).

Ce sont finalement les péquistes qui gardent en plus haute estime les choix de société des dernières décennies. Ils sont à 35 % révolutionnaires tranquilles et à 30 % purs et durs.

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Les données citées dans cet article sont tirées d’une série de sondages Léger commandés par la CLESSN en juillet et août 2022. Ils comptaient tous entre 1000 et 2000 répondants.

Le Datagotchi est une application de recherche participative lancée par la CLESSN à l’occasion des élections provinciales. Les Québécois y sont invités à répondre à un questionnaire sur leurs habitudes de vie, après quoi le Datagotchi tente de deviner leurs intentions de vote.

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