Autobiographie de Dominique Anglade: Parcours d’une féministe ambitieuse

QUÉBEC — À la lecture de l’autobiographie de Dominique Anglade, il est frappant de constater à quel point le fait d’être une femme a marqué son parcours et nourri son ambition.

On y découvre l’histoire d’une femme de 47 ans à l’itinéraire peu commun, qui a dû toute sa vie faire ses preuves et transcender ses différentes marginalités: femme évoluant dans un monde d’hommes, noire dans un monde blanc, fille d’immigrants dans un Québec tricoté serré, francophone tantôt propulsée en milieu anglophone.

Énergique et volontaire, les obstacles sur sa route semblent pourtant avoir eu peu d’emprise sur celle qui aspire aux plus hautes fonctions: devenir première ministre du Québec, si possible dès 2022.

Le récit de sa vie, intitulé «Ce Québec qui m’habite», sortira la semaine prochaine. Il ne faut pas s’attendre à y trouver un programme électoral, même si au fil des pages on découvre l’armature idéologique qui orientera l’avenir du Parti libéral du Québec (PLQ), qu’elle dirige depuis près d’un an déjà.

Ce sera plutôt une occasion pour les lecteurs et militants de mieux la connaître, de savoir à qui ils ont affaire.

Née de parents féministes qui lui ont appris très tôt à n’accepter aucune limite en raison de son sexe, Dominique Anglade fait partie de cette génération de femmes convaincues de pouvoir tout s’offrir: un bon mari, de beaux enfants et une brillante carrière. C’est chose faite. Mais il ne faut pas croire qu’elle a eu la partie facile. À chaque épreuve, à chaque test, ses réflexes féministes l’auront aidée à se tirer de situations difficiles. 

À 24 ans, cette ingénieure de formation dirige déjà une centaine de personnes (d’hommes à vrai dire) chez Procter & Gamble, en Ontario. Rien ne l’avait préparée alors à devoir gérer un cas de viol dans son équipe, et ce, bien avant l’époque #Moi aussi. Au terme d’un party de bureau bien arrosé, elle demande à un de ses employés de reconduire chez elle une de ses collaboratrices qui a pris un verre de trop. En larmes, cette dernière lui confie le lendemain qu’une fois rendue chez elle il l’a violée, mais qu’elle ne veut pas porter plainte. Dilemme: aller à la police contre la volonté de son employée ou fermer les yeux sur un crime odieux? Elle décide alors d’aller à la police et congédie sur-le-champ l’employé, qui a avoué son crime. 

Avec le recul, elle conclut: «Je ne saurais dire avec certitude si le fait que je sois une femme a déterminé la décision que j’ai prise, mais je crois que oui.»

Bien plus tard, alors qu’elle occupe la présidence de Montréal International, elle découvre amèrement que, pour une femme, le fait d’accéder à des lieux de pouvoir ne préserve pas contre le machisme et le harcèlement sexuel. En 2014, un dirigeant d’organisme avec qui elle doit gérer divers dossiers la traite à répétition comme un morceau de viande, lui faisant des remarques vulgaires sur son physique chaque fois qu’il la croise, multipliant avec insistance les commentaires de nature sexuelle et les avances peu subtiles, même si elle l’envoie promener à chaque fois.

Avancées et acquis

De ces expériences douloureuses, elle tire une leçon: même si la condition des femmes a fait un bond de géant depuis 50 ans, «on confond trop souvent les avancées et les acquis». D’où l’importance de demeurer alerte.

Le droit de vote est un acquis, le droit à l’avortement est une avancée, sans cesse menacée, illustre la cheffe de l’opposition officielle.

«Un président noir aux États-Unis entre 2008 et 2016, des femmes cheffes de grandes entreprises: tout cela, ce ne sont que des avancées, des moments d’histoire se déroulant dans un laps de temps donné, qui nous laissent entrevoir un avenir égalitaire, mais qui n’assurent rien», dit la députée, reconnaissant que leur éducation coupe souvent les ailes aux femmes.

«Les femmes ont leurs propres batailles à mener de l’intérieur. Notre obsession déplacée de l’excellence représente une condition paralysante… Et puis il y a le complexe de l’imposteur qui souvent nous guette, bien que pour ma part je ne me rappelle pas en avoir souffert. Pour toutes sortes de raisons, les femmes elles-mêmes s’empêchent de foncer. C’est un fait connu.»

Ingénieure, elle a étudié à Polytechnique. Pas étonnant que le drame survenu en 1989, donc avant qu’elle s’y présente, revête à ses yeux une importance particulière. Elle raconte que dans les années qui ont suivi, elle était dans le déni: selon elle, il s’agissait de l’acte isolé d’un homme dérangé. Rien à voir avec une tuerie misogyne. Bien des années plus tard, sa perception a cependant complètement changé. Désormais sensible à la violence faite aux femmes, elle n’hésite plus à qualifier de féminicide la tuerie survenue à Polytechnique.

Dans son livre, Dominique Anglade ne cherche pas à donner d’elle l’image de la femme parfaite. Comme toutes celles qui occupent des fonctions accaparantes, elle est constamment tiraillée entre ses obligations professionnelles et ses responsabilités familiales, jonglant quotidiennement avec des horaires impossibles et un sentiment de culpabilité tenace.

Comme bien des femmes, même si elle voulait des enfants, son rapport à la maternité est ambigu. Avec son mari, d’origine allemande, elle a attendu la trentaine avant de faire des enfants, un garçon, suivi de deux filles. Pour une hyperactive ambitieuse comme elle, la première grossesse a été une épreuve, devant rester clouée au lit pendant deux mois. «Comprendre que la maternité ne me tirerait pas vers le bas, mais plutôt qu’elle m’élèverait, ce n’est pas arrivé du jour au lendemain», admet-elle.

En politique avec Legault

Ses parents, des intellectuels d’origine haïtienne ayant dû quitter en catastrophe la dictature de Duvalier, étaient férus de politique. La graine était semée. 

Événement entre tous marquant dans sa vie: ses parents étaient retournés en Haïti en janvier 2010, quand est survenu le terrible tremblement de terre. Ils étaient au nombre des victimes. D’où l’idée qui s’est installée d’écrire ce livre, pour raconter l’histoire de sa famille, laisser une trace.

C’est la CAQ et non le PLQ qu’elle choisit d’abord pour véhicule de ses ambitions politiques. En 2011, François Legault songe à bâtir un nouveau parti politique, qui deviendra la Coalition avenir Québec (CAQ) et l’approche pour le présider. Elle sera candidate défaite de la CAQ dans Fabre en 2012. Mais elle se sent vite à l’étroit dans ce parti, qui parle de réduire le seuil d’immigration. Il a pris une tangente trop identitaire à son goût. Fille d’immigrants, elle rêve d’un Québec inclusif et se sent de plus en plus dans «un cul-de-sac». Elle quittera la présidence et le parti en 2013.

Mme Anglade passe en coup de vent sur cet épisode de sa vie, expédié en quelques paragraphes. Elle omet de dire comment les choses se sont passées entre elle et M. Legault, qu’elle nomme à peine.

Elle reviendra en politique en 2015, cette fois avec le PLQ, à l’occasion d’une élection complémentaire dans Saint-Henri-Sainte-Anne. Le premier ministre Philippe Couillard lui réserve un traitement royal: le poste de ministre de l’Économie et le titre de vice-première ministre. 

Issue du monde des affaires, ayant fait ses classes à la CAQ et ayant un profil économique, on l’associe spontanément plus à la droite qu’à la gauche de l’échiquier politique. Pourtant, à la lecture de sa biographie, elle donne d’elle l’image d’une leader politique plutôt de centre-gauche, avec une conscience sociale affûtée, très soucieuse de distribuer la richesse, d’aider les plus vulnérables et de donner à la protection de l’environnement une place de choix.

Sa mère était dépressive, ce qui l’a rendue responsable et autonome très tôt dans la vie, et a certainement contribué à enrichir ses positions récentes en faveur d’un investissement accru de l’État en santé mentale.

«On ne peut plus se contenter de favoriser la prospérité par tous les moyens possible et se dire que l’État réparera les pots cassés par la suite», écrit-elle.

De la cuisante défaite de 2018, elle retient l’importance de rester «connectée» aux préoccupations de la population. Après la défaite, le siège du conducteur se libère rapidement. L’occasion se présente enfin de devenir chef. Elle est tentée, mais le doute s’installe. «Je sais que je peux fédérer, persuader et rallier, mais je sais aussi que plusieurs ne seront pas convaincus d’emblée de ma capacité à le faire», écrit-elle, avant de décider de faire le saut.

Son parti est dans un tel état de délabrement, pratiquement absent en dehors de Montréal, qu’on ne se bouscule pas au portillon. Maire de Drummondville, Alexandre Cusson est le seul rival à sauter dans l’arène, mais sa course ne lève pas et il choisit de se désister. Mme Anglade est proclamée cheffe du PLQ en mai 2020, première femme à occuper cette fonction. C’était aussi la première fois qu’une femme était candidate à la direction de ce parti.