Autochtones disparues: le plan d’action national ne sera pas prêt mercredi

OTTAWA — Découragées, déçues, incrédules. Mais toujours déterminées à obtenir justice.

Voilà comment se sentent celles qui luttent pour mettre fin à la violence contre les femmes autochtones au Canada, à la veille du premier anniversaire, mercredi, du dépôt du rapport final de l’Enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Les proches des victimes, qui avaient partagé des témoignages douloureux pendant les audiences de la commission, espéraient que leurs récits déclencheraient des gestes concrets et des changements significatifs. Mais cet espoir a fait place à la consternation, la semaine dernière, lorsque la ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, a annoncé qu’Ottawa retardait son plan d’action national, à cause de la pandémie.

Lorraine Whitman, présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada, trouve bien gênant de voir le gouvernement utiliser cette excuse.

La commission d’enquête a déposé son rapport final le 3 juin 2019, avec une conclusion fracassante: des décennies de racisme systémique et de violations des droits de la personne ont contribué à la mort et à la disparition de centaines de femmes et de filles autochtones au Canada, et ce drame constitue un génocide — littéralement, même si ce terme a pu choquer.

Plusieurs espéraient que le plan d’action national promis par le premier ministre Justin Trudeau lors de la publication du rapport serait livré à temps pour le premier anniversaire, le 3 juin cette année, ce que la ministre Bennett avait d’ailleurs promis à nouveau en décembre. Marion Buller, qui a présidé la commission d’enquête, n’accepte pas elle non plus l’excuse de la pandémie. «Le gouvernement a eu 10 mois pour jeter les bases», a-t-elle déclaré. La COVID-19 «n’est vraiment pas une excuse viable».

Manque de transparence

La commission avait amorcé ses travaux en août 2016 et elle a entendu plus de 2300 personnes, pendant deux ans. Les recommandations — des «appels à la justice» — couvraient les thèmes de la santé, de la justice, de la sécurité et de la culture, y compris un certain nombre d’appels à des réponses plus efficaces pour lutter contre la traite des personnes, l’exploitation et la violence sexuelles, y compris dans l’industrie du sexe. Première recommandation: on demandait à tous les ordres de gouvernement, en partenariat avec les peuples autochtones, «de concevoir et de mettre en oeuvre un plan d’action national».

Mme Buller est préoccupée non seulement par le retard dans l’annonce de ce plan, mais aussi par le manque de transparence dans le travail qui a été fait jusqu’ici et dans l’échéancier futur. La ministre Bennett, citant la COVID-19, refuse de s’engager sur un calendrier précis. «Nous ne savons pas ce que le gouvernement a fait pour aller de l’avant», a estimé Mme Buller. «S’ils ont fait quelque chose, nous ne savons pas avec qui ils l’ont fait. Ce ne sont pas des informations accessibles au public. Il n’y a aucun endroit où aller pour savoir ce qui s’est passé.»

Michèle Audette, qui a elle aussi été commissaire à l’enquête, n’a pas été non plus surprise de voir Ottawa retarder son initiative. Elle croit que même avant la pandémie, le gouvernement avait été distrait par les élections fédérales de l’automne et les manifestations à l’échelle du pays au sujet de l’oléoduc contesté par les Wet’suwet’en. «Bien sûr, je suis moi aussi déçue: j’avais tellement d’espoir avant l’enquête, et encore plus pendant l’enquête, et bien sûr après aussi», a déclaré Mme Audette.

Qui a été consulté ?

Le rapport d’enquête demandait explicitement que les perspectives et la participation des familles des femmes disparues ou assassinées et des survivantes de la violence soient incluses dans la mise en oeuvre des «appels à la justice». Or, de nombreuses familles soutiennent qu’elles n’ont pas du tout participé à ces consultations, a indiqué l’ex-commissaire Buller.

M. Trudeau a déclaré lundi que la pandémie de COVID-19 avait interféré avec les plans du gouvernement. «En ce moment, dans ce défi autour de la COVID, beaucoup de nos organisations partenaires sont très concentrées sur le soutien de leurs communautés», a-t-il soutenu. «Cela reste une priorité non seulement pour nous, mais pour tous les Canadiens: nous continuerons d’y travailler.»

De nombreuses organisations de la base n’ont pas attendu que les gouvernements agissent, notamment l’Association des femmes autochtones, qui avait contribué à pousser Ottawa à mener cette grande enquête. L’association tiendra un événement virtuel le 3 juin pour détailler les mesures prises au cours de la dernière année par les femmes autochtones pour répondre et mettre en oeuvre certains appels à la justice, ainsi qu’une liste de recommandations au gouvernement pour aller de l’avant avec un plan d’action national.

Mme Whitman soutient qu’elle a envoyé ces recommandations au cabinet de la ministre Bennett à deux reprises au cours du mois dernier, mais qu’elle n’avait reçu aucune réponse depuis. «C’est vraiment décourageant pour les familles — et j’insiste là-dessus: les familles sont au coeur de ce processus.»