Avortement: les divisions conservatrices rappellent celles des libéraux il y a 30 ans

OTTAWA — Patrick Johnston a de vieux souvenirs qui émergent sur sa propre expérience malheureuse en politique fédérale lorsqu’il observe les tentatives des groupes antiavortement d’influencer le résultat du congrès conservateur de la semaine prochaine.

En 1988, M. Johnston était un candidat vedette des libéraux. Il avait été choisi par le chef de l’époque, John Turner, pour se présenter dans la circonscription de Toronto de Scarborough-Ouest.

Mais il a perdu l’investiture aux mains du candidat antiavortement, Tom Wappel, qui a bénéficié des capacités organisationnelles du groupe Campaign Life Coalition.

«Nous savons qu’ils ont recruté des gens qui n’étaient pas des libéraux et c’est essentiellement comme cela qu’eux et Wappel ont remporté la circonscription», a relaté M. Johnston en entrevue.

M. Wappel a gagné la circonscription pour les libéraux aux élections de 1988. À peine sept mois plus tard, le député recrue est devenu le premier à annoncer sa candidature à la direction du parti après que John Turner eut annoncé sa démission, encore une fois soutenu par Campaign Life Coalition et un petit groupe marginal au sein du parti qui s’appelait Liberal for Life («Libéraux pour la vie», en français).

Il a fini par se classer lointain quatrième dans la course à la direction de 1990, remportée de manière décisive au premier tour de scrutin par Jean Chrétien.

Mais le groupe Liberals for Life a recruté de nouveaux membres anti-avortement en nombre suffisant pour arracher le contrôle d’un certain nombre d’associations de circonscription libérales moribondes à Toronto et ailleurs. Ils avaient l’intention de nommer plus de candidats anti-avortement et d’élire des délégués pour influencer les politiques lors du congrès libéral en 1992, à un moment où le parti n’avait pas encore pris de position officielle sur l’avortement.

Toute cette histoire revient à l’esprit de M. Johnston quand il regarde les efforts du député Derek Sloan et des groupes anti-avortement pour influencer un congrès politique conservateur la semaine prochaine.

«Cela m’a rappelé des souvenirs», a déclaré M. Johnston, qui vit maintenant dans la circonscription du député Sloan, dans l’est de l’Ontario, Hastings-Lennox and Addington.

L’influence de Derek Sloan

M. Sloan était peu connu au sein du Parti conservateur lorsqu’il est devenu député en 2019 et quelques mois plus tard, il a décidé de se présenter dans la course à la direction. Lui et la candidate Leslyn Lewis étaient tous deux déterminés à promouvoir des positions favorables à Campaign Life Coalition et à des groupes similaires, et ces organisations ont mobilisé un soutien pour leurs campagnes.

Au premier tour de scrutin, M. Sloan et Mme Lewis réunis avaient plus de soutien que l’un ou l’autre des deux premiers candidats, Erin O’Toole et Peter MacKay.

Pendant la course, M. O’Toole avait également courtisé les conservateurs sociaux, promettant qu’il était un «vrai bleu», contrairement au plus progressiste M. MacKay. Même s’il n’était pas leur premier ou leur deuxième choix, leur a-t-il dit, le classer troisième signifierait qu’il battrait M. MacKay et que leurs opinions seraient entendues.

M. O’Toole a gagné au troisième tour de scrutin, après que M. Sloan et Mme Lewis se soient retirés.

Derek Sloan a terminé quatrième et ses opinions radicales l’ont placé en froid avec ses collègues, pendant et après la course. Il a finalement été expulsé par Erin O’Toole et une majorité de ses collègues députés, exaspérant les conservateurs sociaux que le chef conservateur avait lui-même courtisée.

M. Sloan s’est engagé à riposter en rassemblant suffisamment d’entre eux pour dominer le congrès. Avec des groupes anti-avortement organisés, ils prétendent avoir enregistré plus de 1000 délégués pour l’événement de la semaine prochaine, et ont même réussi à arracher des postes importants au sein du parti.

Leur plus grand objectif: supprimer la politique conservatrice actuelle selon laquelle un gouvernement dirigé par les conservateurs ne réglementerait jamais l’avortement. Mais ils visent également à élire des gens dans l’exécutif national du parti.

Chrétien a repris le contrôle

Lors du congrès des libéraux de 1992, Jean Chrétien avait annoncé que les libéraux contre l’avortement étaient les bienvenus, mais le parti a dû intervenir contre des «militants anti-avortement à revendication unique» qui tentaient de contrôler le parti.

Sur la base de cet argument, les délégués au congrès ont voté massivement pour donner au chef le pouvoir de nommer des candidats dans certaines circonscriptions, en contournant le processus de nomination démocratique.

Même la plupart des membres anti-avortement du caucus libéral ont fini par y adhérer, parce que c’était présenté comme «une question sur l’autonomie du Parti libéral et de gens venant prendre le contrôle du parti qui sont en gros des intrus de droite à une seule revendication», s’est souvenue l’ancienne députée libérale Mary Clancy, qui, avec Brian Tobin, a été mandatée par M. Chrétien pour surveiller le groupe Liberals for Life.

Mme Clancy et M. Tobin ont également veillé à ce que les résolutions anti-avortement ne se rendent jamais sur le plancher du congrès.

Le congrès conservateur de cette année est virtuel. Les ateliers sur les politiques ont été remplacés par un processus de vote par anticipation en ligne sur les idées soumises par les associations de circonscription. Seulement les 30 meilleures atteindront le congrès virtuel, une approche délibérée, selon Campaign Life Coalition.

«Pourquoi seulement 30?», a demandé le groupe dans un courriel transmis la semaine dernière.

«Parce qu’ils ont deviné, assez précisément il semble, que la plupart des politiques (conservatrices sociales) tomberont entre la 31e et la 100e place, tandis que le top 30 serait probablement le type de politique conservatrice non controversée que le chef veut»

Erin O’Toole a écarté les questions cette semaine sur la question de savoir s’il chercherait à s’adresser directement à cette faction de son parti à la convention, affirmant que le Parti conservateur est une «grande tente» ouverte aux différentes idées.

«Je pense que vous verrez sortir du plus grand congrès politique de l’histoire du Canada, un Parti conservateur uni, un Parti conservateur prêt à diriger et un Parti conservateur qui se concentre sans relâche à créer des emplois dans tous les secteurs et toutes les régions du pays», a-t-il soutenu.

Impact sur le parti de Trudeau

M. Chrétien a utilisé le nouveau pouvoir qu’il a acquis en 1992 pour nommer 14 candidats aux élections de 1993, notamment dans certaines circonscriptions contrôlées par le groupe Liberals for Life.

Eddie Goldenberg, l’un des principaux conseillers de M. Chrétien tout au long de ses décennies en politique, a déclaré que les nominations du chef libéral avaient mis fin «assez rapidement» au groupe.

«Cela empêchait ces groupes de s’organiser parce que cela ne servait à rien», a-t-il expliqué.

Le Parti libéral est depuis devenu un parti officiellement pro-choix. Sous la direction du premier ministre Justin Trudeau, aucun nouveau venu n’est autorisé à se présenter à l’investiture libérale s’il ne promet pas d’abord d’appuyer la position pro-choix lors d’un vote.

M. Johnston se demande si cela se serait produit si Jean Chrétien n’avait pas étouffé dans l’oeuf le mouvement Liberals for Life.

«S’ils ne l’avaient pas fait, il est possible que le Parti libéral se trouverait dans la même position (que les conservateurs maintenant)», a-t-il dit.

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