Censure à l’université d’Ottawa: Québec et Ottawa aux antipodes

QUÉBEC — La controverse raciale à l’Université d’Ottawa provoque des réactions aux antipodes selon qu’on siège à l’Assemblée nationale ou au Parlement fédéral.

Une professeure à la faculté des arts a utilisé un mot hautement controversé pour expliquer comment certaines communautés s’étaient réappropriées des termes au fil du temps et elle a été suspendue à la suite de plaintes d’étudiants.

Mardi, tous les partis à Québec ont pris la défense de la professeure Verushka Lieutenant-Duval: ils ont dénoncé la censure et une atteinte à la liberté académique, tandis qu’au fédéral, c’est le contraire, le NPD a condamné l’usage du mot tandis que le gouvernement libéral a dénoncé le «racisme anti-Noir».

Le premier ministre François Legault a dit être «inquiet» devant les «exagérations» de la «rectitude politique» dans des universités où «le débat est important».

Même si l’affaire ne touche pas une université québécoise, il dit se lancer dans la mêlée parce que des professeurs francophones qui avaient pris la défense de leur collègue ont été aussi accusés de racisme.

«Je ne me gênerai pas pour en parler éventuellement avec (le premier ministre de l’Ontario) Doug Ford, a-t-il déclaré en conférence de presse. Je me sens une responsabilité de défendre les francophones, on n’ira pas mêler le racisme et les francophones.»

«Depuis quand insulter des professeurs d’université parce qu’ils sont francophones fait avancer la lutte contre le racisme?» a pour sa part demandé la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, troublée par une «certaine lâcheté» de l’Université d’Ottawa qui n’a pas défendu la professeure.

Le gouvernement Trudeau n’a pas eu un seul bon mot pour Mme Lieutenant-Duval. La vice-première ministre, Chrystia Freeland, a réagi au lynchage politique de cette professeure en condamnant «le racisme anti-Noir».

«Notre gouvernement reste sans équivoque: le racisme anti-Noir est à la fois odieux et illégal, a-t-elle émis par courriel. Lorsque de telles choses se produisent, nous devons nous rassembler et reconnaître les expériences vécues par nos concitoyens canadiens. Nous ne pouvons jamais rester silencieux face à l’injustice.»

Le chef néo-démocrate Jagmeet Singh a condamné la professeure et selon lui, cette condamnation fait l’unanimité.

«C’est tellement clair qu’un professeur ne doit pas utiliser un mot comme ça qui est chargé, qui est plein de racisme historique, qui peut blesser les autres, a-t-il dit en entrevue téléphonique. Tout le monde est d’accord: c’est complètement inacceptable, ce qu’elle a fait.»

Au contraire, tous les partis d’opposition à Québec ont fait front commun en faveur de la professeure ainsi que des principes de la liberté d’expression et de la liberté académique.

«On est devant une dérive sociale, a déploré le nouveau chef du Parti québécois (PQ), Paul St-Pierre Plamondon. Des étudiants se fondent sur le concept de racisme systémique pour tenter de censurer, se fondent sur des sentiments subjectifs, pour décider qui a droit de dire tel mot ou qui a droit de mener un débat.»

Selon lui, les universités doivent se doter d’une politique pour protéger la liberté d’expression, protéger la liberté académique et le libre accès aux oeuvres, sinon «c’est notre démocratie qu’on est en train d’échapper».

«Je crois que c’est une dérive de vouloir écarter complètement (le mot)», a lancé la cheffe libérale, Dominique Anglade, en citant le mot du poète Aimé Césaire: «Nègre j’étais, nègre je resterai.»

Mme Anglade a elle-même choisi de prononcer le mot controversé.

Québec solidaire (QS) a également appelé à la défense de la liberté académique et la liberté d’expression. «Il faut dans un premier temps reconnaître que des termes ont une charge terrible, on ne les vit pas quand on n’est pas des gens qui ont été méprisés», a déclaré la coporte-parole de QS, Manon Massé.

Mme Lieutenant-Duval a depuis été suspendue, puis réintégrée. Des étudiants s’en sont pris à elle violemment sur les réseaux sociaux. Lorsque 34 de ses collègues ont pris sa défense, invoquant notamment le rôle des universités qui doit être un lieu de réflexion et de débat, ceux-ci ont à leur tour subi les attaques violentes des militants, qui s’en sont pris au fait qu’ils sont francophones.

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