Cinq ans après #MoiAussi, que reste-t-il du mouvement?

Une fois de plus, le producteur déchu Harvey Weinstein siège dans une salle d’audience, en procès à Los Angeles — une résultante d’un mouvement qui a pris naissance il y a cinq ans et qui n’a cessé de prendre de l’ampleur.

L’Associated Press a voulu parler à deux instigatrices du mouvement #MoiAussi (#MeToo), Louisette Geiss, et Andrea Constand, deux femmes qui ont secoué Hollywood avec leurs accusations contre Harvey Weinstein et Bill Cosby, respectivement.  L’AP a voulu savoir comment leur vie a changé, si elles ont des regrets, et si elles sont optimistes malgré les nombreux revers judiciaires qu’ont essuyés des plaignantes.

L’Associated Press ne nomme pas les personnes qui disent avoir été agressées ou abusées sexuellement, à moins qu’elles ne se manifestent publiquement, comme Mmes Geiss et Constand l’ont fait.

L’AP a aussi parlé à la femme qui a inventé l’expression à l’origine — Tarana Burke, une défenseure de longue date des survivantes de violences sexuelles et une survivante elle-même — de son propre parcours, de la résilience du mouvement et des défis à venir.

— LOUISETTE GEISS : UN PROCÈS ET UNE COMÉDIE MUSICALE

Dans l’ensemble, Louisette Geiss se considère comme l’une des plus chanceuses: lorsqu’elle a tenté de s’enfuir d’une chambre d’hôtel pour échapper aux prétendues avances de Harvey Weinstein, la porte s’est ouverte. Elle a pu fuir.

Mme Geiss, une ancienne actrice et scénariste qui, en 2017, a accusé Weinstein d’avoir tenté de la forcer à le regarder se masturber dans une salle de bain d’hôtel en 2008, était la principale demanderesse dans un recours collectif contre son ancien studio.

Mais se battre à travers le système judiciaire — une expérience qui l’a profondément frustrée — n’était pas le seul moyen par lequel Mme Geiss a tenté de s’en remettre. Elle a également écrit une comédie musicale.

«The Right Girl» a été reportée par la pandémie, mais sera produite en direct sur scène en 2023. Le spectacle, avec une équipe de production de haut niveau qui comprend l’autrice Diane Warren, raconte l’histoire de trois femmes à différents niveaux de pouvoir sur un lieu de travail en proie à un prédateur sexuel en série.

«En fin de compte, on voit que le système judiciaire n’est toujours pas le bon endroit pour le faire tomber, a-t-elle expliqué. C’est vraiment la société qui le fait tomber.»

Cela reflète le point de vue de Mme Geiss selon lequel ce dernier a agi plus rapidement que le premier pour absorber les leçons de #MoiAussi, bien qu’encore imparfaitement.

«Je pense que le mouvement MeToo a définitivement donné aux prédateurs une pause pour agir selon leurs penchants», a-t-elle soutenu.

«Je pense qu’ils ont été prévenus. Et donc ils sont moins susceptibles de le faire, mais je pense qu’ils le font toujours.»

Parfois, oui, elle regrette d’avoir dénoncé. Elle s’inquiète des effets sur ses enfants, maintenant âgés de 7 et 5 ans; son plus jeune n’avait que quelques semaines lorsque l’affaire a explosé. Mais ce sont aussi ses enfants qui lui ont fait comprendre qu’elle devait se battre.

«En fin de compte, pour apporter un changement plus important pour les femmes et les enfants — pour votre enfant et pour mes enfants — il était important que j’intervienne et que je le fasse», a-t-elle indiqué.

C’est pourquoi la femme de 48 ans continue d’encourager les jeunes survivantes à dénoncer, même si elles ne le veulent pas.

«Vous ne voulez pas que votre nom soit synonyme de Weinstein. Moi non plus, a-t-elle lancé. Mais devinez quoi? Ils ne partiront pas tant que nous ne continuerons pas à crier.»

— ANDREA CONSTAND : «C’ÉTAIT LA BONNE CHOSE À FAIRE»

Pour Andrea Constand, la principale accusatrice dans le dossier criminel de Bill Cosby, les cinq dernières années ont été mouvementées, sans parler de la décennie précédente.

Les avocats de Cosby l’ont décrite comme une «escroc» lors du premier procès de célébrités de l’ère #MoiAussi, en 2018. Pourtant, le jury a condamné le comédien vieillissant pour l’avoir droguée et agressée sexuellement en 2005 et un juge l’a envoyé en prison. Ensuite, une cour d’appel de Pennsylvanie a libéré Cosby l’année dernière.

Mme Constand était allée se confier à la police un an après sa rencontre avec Cosby, que l’homme a qualifiée de consensuelle. Un procureur a refusé de porter plainte, affirmant plus tard qu’il avait secrètement promis à Cosby qu’il ne serait jamais inculpé — une affirmation très controversée qui a finalement annulé la condamnation. Et le premier jury à entendre son cas, en 2017, n’a pas pu rendre de verdict.

À travers la tempête qui a duré des années, Mme Constand est restée sereine. Elle pense que ce n’est que le début du mouvement.

«Je pense que c’était un moment bien nécessaire pour pouvoir aborder la question [de] la profondeur de la violence sexuelle — dans les salles de réunion, dans les entreprises, dans l’industrie du divertissement et généralement partout», a témoigné Mme Constand, âgée de 49 ans, qui vit maintenant près de Toronto, une maison qu’elle décrit comme un havre rural qui lui apporte solitude et paix.

«Beaucoup de traumatismes ont été libérés, a-t-elle ajouté. Garder des secrets peut vraiment vous rendre malade.»

Elle continue à travailler comme massothérapeute, tout en poussant les législateurs à adopter une définition légale du consentement. Alors que les jurés du procès de Cosby en Pennsylvanie et de Weinstein à New York délibéraient, ils ont demandé la définition, mais la loi dans les deux États était silencieuse à ce sujet.

Elle a écrit des mémoires et créé une fondation pour aider les survivantes d’agressions sexuelles dans leur rétablissement physique, spirituel et émotionnel. Elle a également créé une application mobile où les survivants peuvent rechercher des services adaptés aux traumatismes.

«J’avais tout à perdre et rien à gagner. J’étais une perdante, vous savez, vraiment, dès le départ», a déclaré Mme Constand à propos de sa plainte à la police en 2006.

Mais malgré tous les rebondissements, «c’était la bonne chose à faire», a-t-elle conclu, citant les mouvements #MeToo à travers le monde.

— TARANA BURKE : GARDER L’ÉLAN

Harvey Weinstein. R. Kelly. Bill Cosby. Deux sont en prison, un a été libéré.

Et c’est exactement comme ça qu’il ne faut pas mesurer le succès du mouvement #MeToo, selon Tarana Burke – comme un tableau de bord des «victoires» et des «défaites» de haut niveau et à travers le prisme de la célébrité.

Selon la militante pour les survivantes de violence sexuelle, c’est plutôt le changement culturel qui devrait être la mesure clé. Et selon cette norme, dit-elle, le mouvement a atteint un niveau «impressionnant» en cinq ans.

«Il y a cinq ans et demi, nous ne pouvions pas avoir une conversation mondiale soutenue sur la violence sexuelle qui s’inscrivait dans le cadre de la justice sociale. Cela a toujours été encadré dans le cadre du crime et du châtiment, ou des commérages de célébrités», a-t-elle déclaré.

Mme Burke, âgée de 49 ans, avait inventé «Me Too» dans le cadre de son travail plus de dix ans avant qu’un message Twitter de l’actrice Alyssa Milano ne propulse l’expression dans l’espace public.

À peine six mois plus tôt, se souvient Mme Burke, elle avait participé à une retraite d’organisation en Californie, distribuant des t-shirts et rêvant à haute voix de la façon dont elle pourrait revitaliser son travail et collecter suffisamment d’argent pour visiter les collèges et universités noirs afin de sensibiliser. Lorsque les projecteurs se sont tournés vers #MeToo, plus tard en 2017, sa première inquiétude était que le travail derrière sa phrase soit assimilé. Mais elle s’est vite rendu compte qu’elle avait une énorme opportunité.

«Le genre de mesures dont nous avons besoin pour voir un changement durable, nous travaillons toujours dessus. Mais le changement que nous avons eu au cours des cinq dernières années aurait mis 20 ans à se produire [sans #MeToo], et c’est incroyable», a-t-elle déclaré.

Mme Burke a passé les dernières années à construire une organisation pour promouvoir le mouvement et a publié une autobiographie, «Unbound», qui comprend un récit de la façon dont elle-même a été violée à l’âge de sept ans.

Elle note fièrement qu’une nouvelle étude du Pew Research Center montre que plus de deux fois plus d’Américains soutiennent, plutôt que s’opposent à #MeToo. Mais, dit-elle, des difficultés subsistent, en particulier pour amener les femmes noires, autochtones, trans et handicapées dans la conversation, et pour renforcer la collecte de fonds.

L’objectif est maintenant de maintenir l’élan et de restaurer l’enthousiasme initial.

Mme Burke aime rappeler aux gens qu’au cours de la première année, quelque 19 millions de personnes sont allées sur Twitter pour dire «moi aussi», attestant de leurs propres expériences dans un puissant mouvement collectif.

«C’est pourquoi nous avons un mouvement qui ne peut être ignoré», a-t-elle conclu.

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