Comment des archivistes s’affairent à garder des traces d’une année à oublier

OTTAWA — Les Canadiens souhaiteront peut-être oublier l’année 2020, mais partout au pays, des musées et archives se démènent pour s’assurer de conserver les traces de la pandémie de COVID-19.

«Si cela se reproduit dans 50 ans, nous voulons disposer d’informations pour mettre les défis en perspective», fait valoir Sylvain Bélanger, de Bibliothèque et Archives Canada.

Mais préserver l’histoire de la pandémie pose une série de défis. L’un d’eux est la nature éphémère de l’endroit où se vivent tant d’expériences: l’internet. Les publications sur les réseaux sociaux vont et viennent, les manchettes des sites de nouvelles changent d’heure en heure et d’autres sources d’informations et de désinformation apparaissent et disparaissent, souligne M. Bélanger.

À Bibliothèque et Archives Canada, une équipe de six personnes amasse le plus de documents officiels possible. La quantité de données qu’ils ont actuellement réunies équivaut à ce que l’on utiliserait pour visionner plus de 2000 films sur Netflix.

Au Musée canadien de l’histoire et dans des établissements similaires, la tâche est encore plus vaste. 

Immortaliser le langage de la pandémie fait partie de ce travail, avec des mots comme «distanciation sociale» et la phrase «vous êtes sur sourdine», qui est prononcée presque systématiquement dans les appels par vidéoconférence.

L’enregistrement de photos et de vidéos en est un autre élément, qu’il s’agisse de musiciens canadiens diffusant des concerts impromptus depuis leur salon, d’enseignants se couvrant le visage dans la salle de classe, de soldats entrant dans des foyers de soins de longue durée ou de portraits de l’isolement dans les Territoires du Nord-Ouest.

Ensuite, il y a les artefacts physiques, tels que des masques faits maison et des bricolages d’enfants.

Il reste à voir ce qui deviendra aussi emblématique de la pandémie que la célèbre photo d’un marin embrassant une femme à Times Square, devenue un symbole de la fin de la Seconde Guerre mondiale, dit Dean Oliver, le directeur de la recherche du musée.

Savoir ce qu’il faut collecter — et dans quelle mesure — évolue au fil du temps, explique-t-il.

Il est difficile de documenter la pandémie parce que les Canadiens la vivent encore, renchérit Anthony Wilson-Smith, président et chef de la direction d’Historica Canada, qui gère entre autres «Le Projet Mémoire» visant à recueillir les histoires d’anciens combattants.

«Il faudra un certain temps pour passer au travers, un peu comme le trouble de stress post-traumatique où, quand c’est trop récent, on ne peut pas en parler du tout», avance-t-il.

Mais selon lui, dans quelques décennies, les gens voudront savoir les mêmes choses que ce qu’ils demandent aux vétérans aujourd’hui: «Comment vous sentiez-vous? Comment c’était?»

Dean Oliver suggère aux Canadiens qui veulent garder un souvenir de la crise de documenter leurs états d’âme.

«De nombreux autres aspects de votre expérience — où vous avez déménagé, ce que vous avez acheté, votre déclaration de revenus, votre dossier de recensement —, les futurs historiens ou vos descendants pourront les obtenir de manière impersonnelle», plaide-t-il.

«Mais ils ne pourront pas vous voir, vous comprendre et saisir ce que vous avez vu et ressenti à moins que vous ne leur disiez.»

Un problème se pose pour refléter les expériences de ceux qui ont été touchés de manière disproportionnée par la crise, comme les femmes et les personnes racisées.

«Il y a beaucoup d’ensembles de données, mais les voix des femmes font défaut dans les ensembles de données numériques», indique Yoo Young Lee, directrice intérimaire des technologies de l’information à l’Université d’Ottawa, qui travaille également sur des initiatives numériques pour la bibliothèque de l’université.

Ses collègues et elle ont lancé une archive spécifique aux expériences des femmes, mais le processus est lent. Le fait de s’appuyer sur ce que les gens publient en ligne signifie que celles et ceux qui n’ont pas accès à l’internet ou qui choisissent de ne pas utiliser les réseaux sociaux passent entre les mailles du filet.

Un autre défi vient de la tendance des gens à ne partager que les moments plus légers, ajoute Michelle Gewurtz, directrice des arts et de la culture à la Peel Art Gallery, Museum and Archives.

Sa région, située juste à l’extérieur de Toronto, est actuellement au coeur d’un deuxième confinement, en raison d’une hausse des infections. Des familles multigénérationnelles sont enfermées dans des espaces exigus et il est difficile de se faire une idée de ce à quoi cela ressemble, illustre-t-elle.

Il est devenu évident pour ses collègues et elle que ce qui avait commencé comme un projet d’environ un an s’étendra bien au-delà de 2020.

«Ça ne va pas disparaître.»