Comment Daech empoche 3 milliards par an

À ces revenus annuels s’ajoute le patrimoine que l’organisation terroriste s’est approprié par la force, estimé à 2 260 milliards de dollars.

Photo: Tauseef Mustafa/AFP/Getty Images
Photo: Tauseef Mustafa/AFP/Getty Images

Le 16 novembre dernier, les membres du G20 rassemblés à Antalya, en Turquie, ont affirmé leur détermination à lutter contre la menace djihadiste, notamment en ciblant «les canaux de financement du terrorisme».

Cette stratégie découle du constat que la puissance du groupe armé État islamique, Daech en arabe, repose sur une richesse jamais vue auparavant dans une organisation terroriste. En multipliant ses sources de financement, en pillant les richesses locales et en exploitant le marché noir pour brouiller ses pistes, Daech se révèle être une institution minutieusement organisée dont les revenus annuels sont estimés entre un et trois milliards de dollars américains par an. À ces recettes s’ajoute le patrimoine qu’elle s’est approprié par la force, estimé à 2 260 milliards de dollars.

Voici comment le groupe terroriste parvient à enrichir ses coffres.

1. Les extorsions, principales sources de financement de Daech

La taxation des populations locales et le pillage systématique de leurs biens sont devenus la première source de financement de l’organisation. Les taxes à elles seules génèreraient au moins 360 millions de dollars par an, selon un rapport Thompson Reuters Accelus codirigé par Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme. Daech impose toutes les activités: les pharmacies paient des taxes pour pouvoir délivrer des médicaments, les vendeurs pour faire acheminer leurs marchandises, les citoyens pour assurer leur protection, les non-musulmans pour «expier leurs péchés»… Certains migrants ayant fui le califat disent même avoir payé jusqu’à 8 000 dollars pour rejoindre la Turquie, révèle un article du Middle East Eye.

L’organisation a aussi pillé des propriétés du gouvernement, des bases militaires et des banques. Elle se serait notamment emparée d’un butin d’au moins 400 millions de dollars en volant la banque centrale de Mossoul, en juin 2014.

Les rançons perçues en échange de la libération d’otages auraient rapporté entre 20 et 40 millions de dollars aux djihadistes en 2014. En mars 2015, le Conseil de sécurité de l’ONU a recommandé aux gouvernements de ne plus payer les rançons qui encouragent l’organisation à perpétrer des enlèvements. Nul doute cependant que des sommes sont toujours versées, notamment par les familles des otages et des sociétés d’assurance.

2. Le pétrole, cible stratégique des frappes de la coalition internationale

«Le pétrole est l’or noir qui finance le drapeau noir du groupe armé État islamique», déclarait le Financial Time, en octobre dernier. En 2014, son exploitation aurait rapporté jusqu’à deux millions de dollars par jour à Daech, qui détient 60 % des capacités de sa production en Syrie et 10 % en Irak, soit une dizaine de champs pétrolifères au total.

Une partie du pétrole récolté est raffinée sur place grâce à des installations mobiles — la plupart des raffineries du territoire ayant été bombardées par la coalition — pour l’usage des terroristes et pour approvisionner les populations locales, comme l’explique le docteur en économie Christian Chavagneux dans le magazine français Alternatives économiques. Le reste est acheminé brut par camions, principalement à la frontière turco-syrienne, où il est vendu à des contrebandiers pour environ 20 % du prix du marché. Une partie serait aussi vendue en Syrie à des membres du régime Assad, sans certitude que ce dernier soit au courant.

Ce commerce aurait généré environ 800 millions de dollars en 2014, selon Le Monde, mais son rendement s’amenuise à cause de la chute de la valeur du baril à l’international et des bombardements de la coalition visant à détruire les infrastructures pétrolières de Daech. Les recettes sont actuellement estimées entre 200 et 300 millions de dollars par an.

3. Céréales, gaz, phosphate… d’autres ressources à disposition

Les frontières poreuses de Daech avec les pays limitrophes, notamment la Turquie, lui permettent de vendre ses ressources à des contrebandiers en échange d’argent comptant. La marchandise est ensuite discrètement mêlée à d’autres stocks de provenance légale, et intègre le marché mondial.

Parmi les exportations, les céréales rapporteraient 200 millions de dollars par an à l’organisation. Elles proviennent en majeure partie des terres fertiles du nord de l’Irak et du nord-est de la Syrie, considérées comme les «greniers à céréales» de la région. Daech a aussi le contrôle des trois quarts de la production de coton en Syrie, qui en était un grand exportateur avant la guerre. Le spécialiste du terrorisme Jean-Jacques Brisard rappelle cependant, dans un article du Figaro, que la traite du coton ne rapporte pas plus de 10 millions de dollars par an aux djihadistes, soit à peine 1 % de leurs recettes.

Daech possède d’importantes réserves de gaz, de ciment et de phosphate. Ces ressources pourraient rapporter gros à l’organisation, à condition qu’elle parvienne à les exploiter de façon rentable malgré le coût de l’acheminement.

4. D’autres pratiques mafieuses

Les djihadistes ont établi un commerce d’esclaves sexuelles en légitimant le viol des femmes issues de minorités religieuses, notamment les yézidies. Une enquête du New York Times, parue en août 2015, révèle qu’au moins 5 270 yézidies ont été kidnappées depuis août 2014. Ces otages sont vendues aux fantassins de l’organisation ou à des civils locaux selon une grille tarifaire. Les prix vont de 215 $ pour une fillette à 50 $ pour une femme ayant passé la quarantaine.

Le trafic d’antiquités aurait en outre rapporté au moins 100 millions de dollars au califat autoproclamé, soutient l’ambassadeur de l’ONU en Irak, Mohammed Alhakim.

Ces pièces pillées sur les sites archéologiques, dans les musées ou chez les collectionneurs privés sont vendues dans les pays voisins (Turquie, Jordanie, Liban), puis introduites en Europe en falsifiant leur certificat d’authenticité. Début 2015, le Washington Post rapportait qu’une centaine d’artéfacts syriens pillés ont été retrouvés en Angleterre, dans des galeries d’art ou chez des antiquaires.

De récentes enquêtes s’intéressent aussi aux rendements que Daech pourrait tirer du trafic de drogue, plus précisément du captagon, qui inonde le Moyen-Orient. À l’émission Désautels le dimanche sur ICI Radio-Canada Première, le correspondant sur place Julien Fouchet affirme que cette drogue dérivée des amphétamines est une source de revenus pour l’organisation.

Il raconte qu’à l’origine fabriqué en Europe de l’Est, le captagon avait étendu son marché autour de la Jordanie avant de se relocaliser progressivement en Syrie, depuis 2011. Dès lors, les saisies effectuées par les autorités locales auraient été multipliées par six. Ces pilules seraient consommées par les combattants des différents fronts de la guerre syrienne (armées rebelles, armée du régime, Jahbat al-Nosra, Daech) pour annihiler la peur et la fatigue durant les combats, mais aussi exportées vers les pays du Golfe, où elles sont vendues à un prix 15 fois supérieur à leur coût de fabrication.

Il reste aujourd’hui très difficile de déterminer les investissements du groupe armé dans ce trafic estimé à un milliard de dollars et de connaître la part des bénéfices dont il profite.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

12 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Je me demande surtout comment ils en sont devenus aussi puissant sans qu’on intervienne.

Comme d’habitude, on règle le problème une fois qu’on l’a.

Parseque si on intervient….c’est de notre faute après chaque petits problèmes…
Et si on intervient pas….c’est de notre faute chaque petits problèmes…..

Est-ce qu’ils vont se prendre une cote sur le 2,6 milliards que Trudeau dit vouloir donner à l’Afrique?

Ce sont de véritables barbares.

Note à l’auteur: à la fin du point 2 vous utilisez le mot milliard lorsque vous faites mention de l’estimation de « ses recettes ». On devrait plutôt lire « entre deux et trois cent millions par année « . Très bon texte. En espérant que ces conjectures soient falasieuses.

$3 milliards n’est pas vraiment tant que ça, si on compare à la Ville de Montréal avec son budget de $5 milliards, et avec le Québec qui envoi environ $1 milliard à Ottawa à toutes les semaines. C’est vraiment à se demander qui est plus mafieux entre les terroristes et Montréal et Ottawa qui collectent massivement et ne foutent pas grand chose ….

J’ai une suggestion pour vous : pourquoi ne déménagez-vous pas en Syrie, je suis certain que les dirigeants de Daech empocheraient l’argent de vos taxes avec plaisir? En anglais on dit « To put your money where your mouth is »…

Pourriez-vous expliquer ou élaborer davantage votre très sérieux commentaire , pour permettre aux autres blogueurs de comprendre?

Très bon article, cependant, on n’explique nulle part d’où vient le 2 260 milliard de dollars. Le pétrole rapporte de 200 à 300 millions par an, les céréales, 200 millions. On est loin du milliard! Disons qu’on va chercher un milliard par les impôts, extorsions et autres taxes, et puis autour d’un million en artéfact, antiquités et oeuvres d’art, cela ne nous rapproche pas beaucoup du chiffre faramineux avancé en début d’article. Auriez-vous des informations plus précises?

Le 2260 milliard provient de l’ actif et des infrastructures du patrimoine que le Daech s’ est approprié par la force en envahissant des territoires voisins!

Bonjour Jean-Claude,

Merci pour votre intérêt.
Ce ne sont pas les recettes de l’État Islamique mais son patrimoine qui est évalué à 2 260 milliards de dollars.
Il s’agit de tout ce qu’il s’est approprié sur le territoire qu’il a conquis : terres agricoles, usines, bâtiments…

Très bonne journée !

Que fait-on avec toutes ces informations? Que peut-on faire? Que veut-on faire? Je suis curieux. Est-ce que l’on a des ou les moyens de contrer une telle organisation autrement qu’en les bombardant? Comment peut-on faire tarir leur sources de revenus et leurs couper les vivres? En admettant que l’on trouve et réussisse? Qu’advient-il d’eux ensuite? Franchement ce n’est pas très rassurant. Bon article mais que propose-t-il?